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10/08/2012

Judit Reigl (2ème partie)

Passons sur la période Guano et abordons tout de suite l’écriture en masse : « La peinture est placée par masses sur la toile. J’avais Ecriture en masse 1964.jpgacheté un matériau qui sert aux maçons : un  noir broyé qui sèche lentement, en profondeur, pendant des années, ainsi je travaillais toujours sur six à huit toiles en même temps. A partir d’un fond blanc, je plaçais sur la toile les mottes de peinture avec un lame souple et arrondie, quelquefois une simple baguette de bois, et je les "montais" ensuite de bas en haut sur la toile, en recouvrant, avec ce noir broyé, les couleurs plus légères placées en dessous. Je savais immédiatement si c’était réussi ou raté, et, dans ce cas, il n’y avait pas de retouche possible. » (Entretien avec Jean-Paul Ameline pour Art in America international review, 04/02/09, inédit en français).

 

Homme.jpgEn 1966, elle se passionne pour les bustes d’homme, jamais peint dans leur entier, mais dans leur force de suggestion : « A partir de février 1966, cette même écriture (abstraite) se métamorphosait indépendamment de ma volonté, plutôt contre celle-ci, en forme de plus en plus anthropomorphe, en torse humain. Imperceptiblement d'abord, puis de plus en plus consciemment après 1970, j'ai essayé d'intervenir, de souligner l'aspect émergeant de ces corps dressés. » (J. Reigl in catalogue de l’exposition Judit Reigl, Paris, Galerie Rencontres, 1973).

 

Les "Déroulement"Déroulement.jpg recherchent la source du mouvement : « [Les] séries qui suivent Déroulement, viennent de la même source d'où sont issues la musique ou la poésie, c'est-à-dire du geste élémentaire, du rythme, du tempo, de la pulsation. » (J. Reigl, Entretien avec Jean-Paul Ameline, 2008, ibid.)

 

 Elle poursuit sur la thématique du corps d’homme (pas des femmes), et c’est le 11 septembre 2001 : « En regardant les images à Chute de corps.jpgla télévision le 11 septembre 2001, j'ai eu comme tout le monde un choc terrible : la destruction des Twin Towers à New-York. Puis j'en ai eu un autre – ahurie – quand les corps commençaient à tomber, car cela me concernait personnellement. Ces corps en chute, c'est exactement ma problématique picturale (depuis les années soixante) qui s'incarnait devant mes yeux sur l'écran. Quelquefois immobilisés par l'arrêt de l'image, les corps semblaient monter autant que descendre, ou bien flotter dans un espace indéterminé. » (J.Reigl - propos recueillis par Claude Schweisguth, Artabsolument, Paris, n°4, printemps 2003).

 

Bravo Judit Reigl, admirable, qui avez eu le courage de traverser la moitié de l’Europe, le plus souvent à pied, pour réaliser votre destinPortrait jeune.jpg de peintre. Vous étiez jeune, pleine de projets et vous les avez réalisés !

On ne peut aimer toutes vos toiles, elles sont tellement diverses. J’aime particulièrement les périodes "Centre de dominance" et "Ecriture en masse". L’un, équilibré, en mouvement permanent, avec de magnifiques noirs qui, formant la couleur principale, mettent en valeur les autres colories ; l’autre, un peu à la manière d’Henri Michaux, taches profondes, lumineuses bien que noires, sortant de la toile pour vous pénétrer et vous séduire.

 

09/08/2012

Judit Reigl, peintre (1ère partie)

Judit Reigl est née en 1923 à Kapuvar en Hongrie. Après avoir étudié les beaux-arts à Budapest, elle fuit la Hongrie en 1950 et s’installe à Paris, puis Marcoussis.

Volupté incomparable.jpg

 

Elle se consacre au surréalisme avec la fréquentation d’André Breton, d’abord de manière figurative, puis très vite abstraite, par l’écriture automatique :

 

 

peinture, art moderne, surréalisme, abstrait

« Tout mon corps participe au travail, "à la mesure des bras grands ouverts". C'est avec des gestes que j'écris dans l'espace donné, des pulsations, des pulsions. »

 

  

 Puis, elle s’intéresse à la peinture abstraite dans les années 50 : « Le processus de la peinture devient [...] une activité viscérale et physique. Les œuvres créées sous les gestes impulsifs, spontanés et accidentels du corps sont des empreintes éphémères de l'action de peindre et du corps de l'artiste. [...] Eclatement, telles des cartes explosives de la matière touchant la toile, représentent l'affrontement de la surface et du corps, la lutte à la fois constructive et destructrice de la matière et de l'énergie.[...] la peinture éclate littéralement l'espace pictural dans un mouvement centrifuge, dirigeant le regard [...] au-delà du cadre, et la matière ainsi explosant dans tous les sens efface la hiérarchie de la surface.» (Agnes Berecz, Ecrire comme peindre : la peinture de Judit Reigl dans les années cinquante in Reigl Judit, catalogue édité par Erdesz and Maklary Fine Arts, Budapest, 2006, p.12)

 

Eclatement.jpg

 

Peu à peu, Judit Reigl se concentre sur le contraire de l’éclatement,  ce qu’elle appelle le centre de dominance : « Sur le plan de la toile, le centre se propose en maelström, gouffre, tourbillon, qui creuse la profondeur de l'oeuvre, se déplace et s'ouvre, se fait et se défait, en se constituant. Etablissant alors en effet un espace où le centre est partout et la périphérie nulle part. » (Marcelin Pleynet, Reigl, Paris, Ed. Biro, 2001, p34).

 

Centre de dominance 1958.jpg

 

 

08/08/2012

Identité

Besoin de rassembler tous les bouts d’être
Qui errent dans le paysage de ma solitude
Qui parle derrière l’identité du moi ?
Tous ces personnages multicolores
Toutes ces pensées futiles et fanées
Que nous montons haut dans nos cœurs
Comme des horloges de notre bonne santé
Un château de cartes poussé par la brise
Que reste-t-il de ces êtres diffus ?
L’angoisse d’un après qui ne sera plus
L’horreur d’un avant sans ficelles
Marionnette déchue de son animation
Qui s’en va au vent, l’œil fiévreux
Et court dans la campagne de ses prédilections
C’est le feu follet de tes amours
Le réservoir de tes possessions flétries
Tu cherches l’inconnu de ta préférence
En vain tu te tournes vers toi-même
Mais rien ne répond à tes souhaits
De retrouver celui que tu as perdu
Et ton âme erre dans le silence des corbeaux
Planant sur la nuit invisible
De tes erreurs et de tes rires
Fort de ta superbe, amaigri de tes richesses
Entassé dans le sac ordinateur
Où tu caches tes désirs et tes rêves
Et tout cela, hop ! Parti
D’un coup d’aile sur le front
Est passée la pesanteur du rire
Gras, lourd, plein de sous-entendus
Tu es là, perdu dans ta droiture
Comme le héros de sable
Un matin d’été en pleine mer
Et tu coules lentement, amèrement
Dans tes images de grandeur
Pendant que le socle petitement
Se désagrège, s’effrite, se dilue
Jusqu’à former un fleuve jaune
De bile odorante qui s’enfuie
Dans les vallées boursoufflées
De ton ardeur déchue et insaisissable

Cinq heures, drôle d’heure…
Ni la nuit, ni le jour
L’entre-deux ou même l’entre-trois
Mais dans quelle position ?
Le cœur au-delà des sens
Tu navigues à vue sur l’océan
De ton imagination délétère
Dans les vagues de ton absence
Entre les débris de tes espoirs
Pour devenir un jour raisonnable
Petit vieux bien propre
Dépossédé des piqures de motivation
Tellement clean qu’il en est transparent
Sans assise véritable, ange déchu
D’un destin sans fin qui s’arrête enfin

 

07/08/2012

Le roman pour Milan Kundera

Ces réflexions sont issues de la deuxième partie intitulée "Entretien sur l’art du roman", du livre L’art du roman, de Milan Kundera.

 

Le romancier n’est ni historien ni prophète : il est explorateur de l’existence. Ainsi se termine l’entretien. Cette phrase résume la vision de Kundera sur l’art du roman. Le roman est un morceau d’existence. Son but n’est pas d’examiner la réalité ou simplement de créer une réalité imaginaire. Il est d'explorer toutes les possibilités humaines, tout ce qu’un homme peut devenir et de voir ces possibilités se transformer en réalité en étant dans le monde. Le roman met face à face les intentions fondamentales de l’homme avec la réalité dans l’action. Le caractère paradoxal de l’action, c’est une des grandes découvertes du roman, nous dit Kundera. C’est en cela que l’écriture romanesque est passée d’un descriptif de ce que fait l’homme à la description de ce qu’il pense et vit intérieurement. Mais cette description n’est ni morale, ni philosophique. Elle est confrontée aux aléas de la vie et des situations. Dans le roman, l’intention et l’action sont le nœud de l’intrigue, comme Dante le dit : « En toute action, l’intention première de celui qui agit est de révéler sa propre image. »

Kundera explique cette évolution : Richardson a lancé le roman sur la voie de l’exploration de la vie intérieure de l’homme. (…) Joyce analyse quelque chose d’encore plus insaisissable que le temps perdu de Proust : le moment présent. (…) Mais la quête du moi finit, encore une fois, par un paradoxe : plus grande est l’optique du microscope qui observe le moi, plus le moi et son unicité nous échappent. (…) C’est Kafka qui ouvre une nouvelle orientation (…) : quelles sont encore les possibilités de l’homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien ? C’est en cela que Kundera écrit dans L’insoutenable légèreté de l’être : Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie humaine dans le piège qu’est devenu le monde.

Sans qu’il le dise ouvertement, Kundera tente d’aller plus loin. Rendre un personnage vivant signifie : aller jusqu’au bout de sa problématique existentielle. Ce qui signifie : aller jusqu’au bout de quelques situations, de quelques motifs, voire de quelques mots dont il est pétri. Rien de plus. Kundera cherche à décrire l’essence de la problématique existentielle de ses héros. En écrivant L’insoutenable légèreté de l’être, je me suis rendu compte que le code de tel ou tel personnage est composé de quelques mots-clés. Pour Teresa : le corps, l’âme, le vertige, la faiblesse, l’idylle, le Paradis. (…) Je me demande : qu’est-ce qui se passe avec elle ? Et je trouve la réponse : elle est saisie d’un vertige. Mais qu’est-ce que le vertige ? Je cherche la définition et je dis : un étourdissement, un insurmontable désir de tomber. Mais tout de suite je me corrige, je précise la définition : « … avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. »

Pour Kundera, le propre du roman est de se pencher sur l’énigme du moi : qu’est-ce que le moi ? Par quoi peut-il être saisi ? Et sa réponse est : par son code existentiel qu’il faut décortiquer dans diverses situations que le roman met en scène.

Peu importe les descriptions de ces situations, la netteté du passé du héros, les informations qui sont données sur sa personne. Seuls compte les quelques mots qui le définissent définitivement.

 

On peut cependant se demander si cette vision de ce que recherche le roman est la seule. Sûrement pas, même si l’évolution du genre romanesque semble s’arrêter, pour  Kundera, au code des quelques mots qui caractérise  ses personnages. On peut aussi considérer le roman comme une description poétique de l’homme confronté à une réalité incompressible et une rêverie, ou au moins une vision imagée, dans laquelle son esprit se meut. Ce décalage permanent constitue également une somme poétique qui elle-même met en évidence la confrontation du moi avec la réalité.

 

06/08/2012

Robert Tatin, le pape du paradoxe (1ère partie)

 http://www.musee-robert-tatin.fr/

 Robert Tatin, le pape du paradoxe. Oui, je pense qu’on peut le définir ainsi. Qu’est-ce qu’un paradoxe ? Un raisonnement dont la conclusion contredit les prémisses, ou qui justifie deux conclusions contradictoires, et qui est le plus souvent porteur de vérité (Encyclopédie Philosophique Universelle, PUF, Paris, 1990, p.1848). Ce n’est ni un véritable artiste, ni un véritable artisan. Il se moque des catégories et voit le monde à son image, échevelé et créatif.

Son art : nous révéler la complexité inattendue de la réalité. Il met en évidence la fonction paradoxale du sculpteur : celui-ci détache-t-il au ciseau tout ce qui ne ressemble pas à son sujet ou s’attache-t-il à faire apparaître ce qui sera son sujet ? Il ne s’agit pas de sophisme, Robert Tatin n’est pas un manipulateur, il n’a pas de raisonnement trompeur. Il raisonne comme il l’entend, que cela plaise ou non à ceux qui l’écoute et regarde ses œuvres. Sous des dehors enfantins parfois, toujours prolixes, il met en évidence la singularité du monde, à la fois palpable dans sa réalité physique et gonflé d’une vérité mystique qu’il faut toujours deviner sans jamais la trouver.

Je ne vous raconterai pas sa vie, ni toute son œuvre, considérable. Ce qui est intéressant, c’est le cadre, l’espace de sa réflexion concentrée sur son lieu de travail pendant ses vingt dernières années. L’entrée de ce lieu est la grille qui donne sur la route et que l’on n’emprunte pas, malheureusement, puisqu’il faut « passer par la caisse ». Elle ouvre sur un chemin pavée bordée de statues prolifiques. Comme l’explique le site Internet consacré au musée de Cossé-le-Viven : « Ces premiers géants de ciment coloré nous plongent dans l'aventure humaine des premiers temps de l'Histoire, avec Vercingétorix, jusqu'aux héros légendaires dépassant les limites terrestres imaginés par Jules Verne. De nombreux artistes y sont également représentés, non seulement pour leur engagement déterminant dans l'Histoire de l'art, mais également comme les représentants de l'extraordinaire génie des hommes toujours en quête d'un idéal de perfection. »

 

Ces statues représentent les différentes époques de la vie de l'artiste. Devant les statues de Jeanne d'Arc et de Vercingétorix, on entre dans l'univers d'un enfant de 10 ans qui fait connaissance avec l'histoire de France.

  Vercingétorix.jpgJeanne d'Arc.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, sont représentés les questionnements de l’adolescence au travers des verbes Etre et Avoir.

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Suivent alors Ste Anne et la Vierge de l'Epine, références à la mystique et à la métaphysique qui prolongent cette période de l'adolescence avec les trois interrogations : d'où venons-nous? Que faisons-nous? Où allons-nous ?

Le Maître compagnon.jpg

 

Le regard du visiteur sur la statue suivante, le Maître Compagnon, évoque la voie empruntée par Robert Tatin : celle des constructeurs de cathédrales symbolisant l’initiation et la quête de perfection.

 

 

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C’est ensuite l’hommage au monde de l’art des XIX et XXème siècles. André Breton, Le Douanier Rousseau, Gauguin, Seurat, Auguste Rodin, Léonor Fini, Alfred Jarry, Ubu Roi, Toulouse Lautrec, Valadon-Utrillo, Pablo Picasso et Jules Verne sont autant de points de repère pour "l'oeuvrier" Robert Tatin, partagé entre les créations artistiques et artisanales.

 

 

Alors devant le visiteur ébahi, s’élève le musée, vision onirique de Robert Tain qui exprime sa compréhension paradoxale de la vie et du monde.

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 Nous en reparlerons.

 

05/08/2012

Communication

 

Plus on communique,

Moins on en dit

Et moins on a à dire.

 

On ne communique plus pour informer, on communique pour se montrer alors que l’on n’a rien à dire, voire rien à présenter, vendre, proposer. Alors c’est d’une pauvreté déplorable, à l’égal d’un repas d’épluchures de pommes de terre. Et pourtant les marchands de communication ne cessent de vous importuner : « Nous sommes les rois de la communication. Tous sauront tout sur vous ! »

Qu’a-t-on à dire ? Peu importe au communiquant. Il vous fera un plan de communication sur Facebook, Twitter, MySpace, Linkedin et autres réseaux sociaux. « Faites vous des amis », nous disent-ils. Alors les gens sont fiers d’annoncer 60, 600, voire 6000 amis, voire beaucoup plus encore. Ils ne les connaissent pas, cela ne les intéressent même pas. Ce qui compte, c’est le nombre d’amis. Qu’échangent-ils ? Trois mots appauvris du style « J’dis respect » ou « C-t’un truc de ouf ! » ou encore « C’est trop mortel ! » pour les jeunes, pour les plus vieux, c’est « Sur la photo, mon tee-shirt semble bleu, en réalité, il est d'un beau vert bouteille ! » ou « Bin moi j'ai acheté un téléphone pour téléphoner. J'ai pris le modèle "robuste" qui casse pas quand il tombe. » (phrases toutes tirées des échanges sur Internet).

Moins on a à dire, plus on le dit. On solde de navrantes banalités comme si l’on se disait des choses essentielles. Pourquoi ? On peut y voir plusieurs raisons. On est fier d’avoir de nombreux amis avec qui on correspond. On est fier de son outil technologique (téléphone portable, ordinateur portable, iPad, iPhone et autres ustensiles fonctionnant avec Internet) qui sert à communiquer, donc communiquons. On a besoin de correspondre en permanence pour ne pas se sentir seul. Enfin, et surtout, on communique parce que les autres communiquent et vous disent qu’il est important de communiquer. Tous les marchands de communication sont bien sûr les premiers à communiquer sur l’importance de la communication, l’importance des réseaux sociaux, l’importance de la multiplication de ses connaissances. Il s’agit ici d’une véritable compétition, d’une course à la recherche d’amis, à la recherche du paraître. Toute personne qui se veut connu ou qui veut se faire connaître, ne peut qu’avoir un blog, un compte sur Facebook, des abonnés, etc. etc. etc.

Ainsi ce qui compte ce n’est pas le contenu de la personne, son être, mais son avoir, et, avant tout, ses moyens. Le culte de la technologie et de la « (re)connaissance » a dépassé le culte de l’argent : montre-moi quels sont tes réseaux et je te dirai qui tu es !

Quelle belle manipulation de la part des communicants ! Cependant, il arrive que certaines personnes ont des choses à dire, alors allons tout de même voir ce qui se passe sur les réseaux, mais ne nous laissons pas submerger par cet engouement qui vous oblige à donner une petite phrase sans intérêt en échange d’un peu de notoriété. Rappelons-nous ce mot de Lao Tseu : Celui qui sait ne parle pas, celui qui parle ne sait pas. Ce n’est pas à prendre au pied de la lettre, mais néanmoins attachons-nous à ce que nous avons à dire avant de communiquer.

 

04/08/2012

Evasion

Enfermé en toi-même, tu tentes de sortir
Et tu te heurtes à ta méconnaissance
Il n’y a pas de porte de sortie, rien !
Tu tournes en rond dans ton propre labyrinthe
Ne trouvant pas à l’horizontal, tu cherches
Vers le bas, mais le sol est dur
Puis vers le haut, mais la pesanteur
Te ramène à ton insuffisance
Alors contente-toi de toi-même
Comme l’éléphant de sa largeur
Ou le serpent de sa longueur
Sois dans ta prison de chair
Tel le poisson dans l’eau claire
Respire le parfum de tes faiblesses
Et cesse de vouloir t’en affranchir
C’est au profond de toi-même
Que tu trouveras la porte ouverte
Grande ouverte sur l’univers
Et tu sortiras le cœur léger
Sans amertume ni préférence
Pour explorer d’autres cieux
Plus vastes, inconnus, magnifiques
Trou noir brillant d’odeurs subtiles
T’élevant en fumée sur les toits
De ta candeur et de ton absence

02/08/2012

Gymnopédie 1, d’Eric Satie

 

http://www.youtube.com/watch?v=R21ZJBAK_6U

 

Calme, paisible, les notes s’égrainent, rythmées par la musique, minimalisme, mysticismemain gauche, deux notes simples sur un accord de ré majeur augmenté. La droite chante la mélodie, très simple, en écho de l’accompagnement. On ne sait s’il s’agit d’une mélodie ou de la prolongation de l’accompagnement, mais est-ce un accompagnement ? Ne serait-ce pas des gouttes de pluie qui tombe sur le zinc de la gouttière et qui nous ébranle avec toute la douceur du liquide de ces pluies d’automne, une sorte de brouillard d’eau.

On peut parler de musique minimaliste, c’est-à-dire d’utilisation d’un fond régulier, sorte de pulsation qui donne à la musique son ambiance avant de lancer les courts motifs de la mélodie qui elle-même reprend les mêmes notes inlassablement. C’est en cela que cette musique est apaisante.

En fait Satie, sous des dehors humoristes et fantasques, était un mystique et cette pièce, au-delà de tous les attributs musicaux que l’on voudrait lui donner, en est le reflet. C’était un être insolite, une sorte de précurseur de tout un courant de pensée, dont le minimalisme qui n’apparaît aux Etats-Unis qu’en 1965. Il écrivait aussi, de courtes pièces drolatiques qui exprimaient une vision de la vie différente, aérienne et affranchie de toute idée de séduction. Eric Satie était un être entier et, rien que pour cela, il mérite notre attention. Seuls ces gens-là révèlent l’au-delà du miroir à ceux qui ne le voient pas.

 

01/08/2012

Grâce matinale

 

Il est quatre heures. Tout dort dans la maison. Aucun bruit ne vient me frapper l’oreille. Je suis dans la cuisine, assis à la table, devant un bol de café. Et tout d’un coup l’éveil !

La grâce s'empare de moi et le vide s’installe dans ma poitrine, me suffoquant. Plus rien n’obstrue ma vue. La pellicule du moi ne m’empêche plus de voir la réalité. La cuisine devient si nette que j’ai l’impression de la voir pour la première fois. Voici ses tableaux accrochés aux murs, chacun racontant son histoire, fenêtre ouverte sur d’autres mondes. Et tous les objets entassés sur les étagères, bocaux vides ou pleins, bouteilles et pots : tous d’une netteté absolue. J’en reste éberlué. Comment se fait-il que chaque jour, je laisse l’habitude du quotidien me submerger ? Quelle est donc cette pellicule qui s’installe sur ma vue et prend le bonheur d’un jour de grand nettoyage. Je suis vide de souvenirs, vide de paysages connus. Je découvre pour la première fois ce que je vois chaque jour, là une poupée abandonnée dans un coin de la cuisine, revêtue d’habits blancs comme une jeune baptisée. Elle a les yeux fermés, je la redresse, elle me regarde, souriante, presque vivante, et je suis le petit garçon qui voit en elle l’affection indélébile des parents pour leur progéniture.

L’heure sonne au clocher, elle résonne et m’éveille à nouveau, car j’allais déjà perdre ces instants de grâce par l’évocation de souvenirs anciens. A nouveau, la transparence du réel. Je peux la saisir à pleines paumes, m’en rassasier dans une fête sans paroles où tout est intérieur. Je ne suis plus. Seul est là un être que je ne connais pas, lui-même transparent. Jeux de vitrail qui ouvrent sur la réalité qui, elle-même, semble sans existence. Cette transparence vibre au plus profond de moi, lorsqu’en un instant, tout redevient comme avant.

 

Une minute, deux minutes, une vie… Que sais-je ? Ce saut dans l’inconnu m’a rafraîchi l’esprit. Tout est plus léger. J’aborde cette nouvelle journée avec l’ardeur d’un voyageur dans une nouvelle contrée. Et cet instantané va rester jusqu’au soir sous mes yeux, comme une photo vivante d’un jour semblable aux autres.

 

31/07/2012

Mandala abstrait

 

http://www.youtube.com/watch?v=N10A8wKlGAs&feature=related

Partir vers un autre monde, si différent, en esprit, par l’ouïe et la vue, et laisser son imagination vagabonder dans le vide de la pensée. Les images se succèdent, sans autre vision que cet astre fantomatique qui se promène dans l’univers, seul, voyageant à des milliers d’années-lumière, occupant toutes vos pensées.

 

Om Tryambakam Yajaamahe
Sugandhim Pushti Vardhanam
Urvaarukamiva Bandhanaan
Mritor Muksheeya Ma-Amritaat

« Aum, nous adorons celui qui a trois yeux
Shiva, celui qui rayonne et qui nourrit tous les êtres
Puisse-t-il nous libérer de la mort et nous rendre immortels
Comme le fruit qui est cueilli de l’arbre »
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Aum, son primordial, à l’origine de tous les mots, sortant de la gorge, roulant sur la langue et terminant sa course sur les lèvres. Utilisé dans de nombreux mantras, comme c’est le cas ici, la vibration engendrée par le son facilite l’éveil de la conscience.

Cette construction du chant se retrouve dans de nombreuses traditions religieuses par l’usage de l’ison (note tenue en accompagnement du chant) et d’une phrase courte, répétitive, facilitant le repos du mental, amenant progressivement l’absence de pensée et l’entrée en soi-même. Etonnant d’ailleurs comme ce chant est proche de la musique occidentale de style religieux : longue tenue d’une même note, le Do de notre gamme, qui est la note centrale sur laquelle tourne l’ensemble du chant et de son accompagnement par l’ison. Et le chant se déroule sur trois notes, comme dans la plupart des chants primitifs, Mi, puis Ré, avec deux autres notes accessoires, un Fa diminué et un Sol à l’octave inférieure, point de départ de l’aum, parfois à peine ébauché avant le Do.

 

Ce tableau est une sorte de mandala moderne, support de méditation. Volontairement abstrait, il utilise l’art optique pour imprégner l’œil des mêmes sensations que l’oreille. L’œil s’égare dans cette sphère jusqu’à ne plus chercher. Alors on trouve la paix dans un monde en changement permanent.

 

 

12-07-16 Déplacement.jpg

 

 

30/07/2012

Le style

 

Le style, c’est la patte de l’auteur
Il y en a de bons, il y en a de mauvais
Que voulez-vous y faire ?

A quoi tient-il, ce sésame ?
Cela tient tant à la manière de dire
Qu’à ce que l’on a à dire.

La manière :
Brut comme le champagne en hiver
Doux comme la pomme en automne
Tendre comme le pissenlit au printemps
Chaud comme la tomate en été
Mais cela ne nous dit rien
De ce qu’est la manière. Et pourtant ?

Phrases courtes, sans fioritures
Qui font froid dans le dos
A force de les écouter
Mais qui sonnent comme le gel
Sur les branches des cyprès

Consonance des mots, au gré de la phrase
Bonbon gargarisant de douceur légère
Je me lèche les babines de ces caresses
De syllabes attendrissantes et colorées

Phrase fleuve, ruisseau de feu
Emplie d’événements inattendus
Et de peinture écaillée et tremblante
Prolongeant le récit avec délectation

Phrase sans ponctuation
Raide d’une justice humaine
Emprunte d’absence de visibilité
Mais piquant les nerfs à vif

Phrase sans phrase, sans début
Ni même fin avant la conclusion
On s’y empêtre, la botte lourde
Parfois même on s’enlise avant
Et on échoue sur une page, désespéré

Phrase sans le balancement du verbe
Où les mots se bataillent, vindicatifs
Jusqu’au coup de poing sanglant
Qui assassine le lecteur, froidement
C’est un style inusité, certes
Mais certains s’y complaisent
Le nez dans le vent, la communication fraîche

Nous ne poursuivrons pas ces évocations
Qui ne font que dire en lettres
Ce que d’autres expriment en chiffres
Vingt sur vingt à l’auteur, ou encore
Zéro, triple zéro, quel écrivain prétend-il être ?
Peut-être n’a-t-il pas cherché son style
Ou l’a-t-il trouvé en solde, sur une étagère.

Mais ce que l’on a à dire est aussi nécessaire
A cette définition de ce que d’autres appellent touche
S’ajoute les paroles de la chanson
Dont nous n’avons évoqué que la musique

Elles peuvent être historiques
Et conter la fabuleuse aventure d’un quidam
Qui se ressuscite d’un passé glorieux ou malheureux 

Elles peuvent être imaginaires, enturbannées
D’événements impossibles et drôles
Enrobées d’un milieu défendu ou vertueux
Monsieur Hulot au pays des merveilles

D’autres styles content l’inédit ou le futur
Ils se veulent scientifiques, mais « fictionnent »
Retour à la strophe précédente,
Où l’imaginaire devient prolixe

Les amours sont des sujets sensibles
Mais tellement rabâchés. Cependant
Y a-t-il plus séants que ces visages
Qui se regardent et se disent eux-mêmes
Dans le frottement des peaux ?

La misère fut pendant un temps sujet
La croissance est passée par là
On ne parle plus que de besoins
Grandissants certes, impérieux aussi
Revendicatifs pour les forts en style
L’éloquence est le dernier refuge
Des esclaves de la déraison

Arrêtons là cette litanie du contenu
Qui n’est pas sans effet sur le contenant
Car en fait le style, pur, chargé
Ecrémé, pourrait-on dire réalistement
Ampoulé de lumière vive et criarde
Reste l’artifice imparable
A l’éditeur malin pour refuser
Le manuscrit déchu au rang de paperasse

Pourtant le style produit du sens
C’est ton langage intérieur
Encore faut-il que le comprenne
Le lecteur irascible et paresseux
S’il y a un style pour chaque auteur
Il y a des styles pour le lecteur,
Appréciés ou détestés, selon les cas
Qu’y faire, si ce n’est être soi-même

29/07/2012

Carol of the Bells (for 12 cellos) ThePianoGuys

 

http://www.youtube.com/watch?v=e9GtPX6c_kg&feature=relmfu

 

Quelle frénésie endiablée, une danse de sorcière dans les bois, sur les places des villes, dans les lampions, parmi les patineurs ou la solitude des montagnes. C’est beau de rage contenue, d’avertissement au monde dont on ne sait quoi, de danse venant de nos grands-mères, de tendresse aussi, cachée en accompagnement.

Est-ce réellement un cantique. On peut en douter, mais peu importe. On a passé un bon moment à s’enchanter les oreilles !

 

28/07/2012

Journal d’hirondelle, d’Amélie Nothomb

 

Amélie Nothomb est imprévisible, et une fois de plus, elle surlittérature, roman, Nothombprend. L’avant-dernier paragraphe du livre nous dit qu’il s’agit d’une « histoire d’amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou. », mais cela ne correspond pas à ce qui y est abordé. J’avoue que je n’ai pas aimé cette histoire abracadabrantesque d’un narrateur qui devient tueur à gages en écoutant un album de Radiohead, tout cela suite à un pseudo chagrin d’amour.

Certes elle reste toujours aussi acerbe, inventive de bons mots.

Tirer à deux reprises dans la tête était la règle. Le crâne, parce qu’il valait mieux détruire la centrale. Dans l’immense majorité des cas, la première balle tuait. La deuxième, c’était par sûreté. Ainsi, il n’y a avait pas de rescapé. (…) Pour ma part, je bénissais cette loi du deuxième coup, qui redoublait ma jouissance. En appuyant sur la détente une seconde fois, je m’aperçus même que celle-ci était meilleure : la première sentait encore son huile de doigt.

Mais tout ceci ne fait pas une histoire qui émeut, une histoire qui nous parle. Les dialogues restent, mais l’ambiance décourage. Quel intérêt porter aux meurtres d’un tueur qui lui-même s’ennuie à tirer dans la tête de quidam qu’il ne connait pas. Il se dit insensible, mais à quoi ? L’auteur nous met en présence d’un sadomasochiste et cherche à nous passionner sur ses aventures qui se terminent en arroseur arrosé.

Tout cela confirme ma métaphysique : le corps n’est pas mauvais, c’est l’âme qui l’est. Le corps c’est le sang : c’est pur. L’âme c’est la cervelle : c’est de la graisse. C’est le gras du cerveau qui a inventé le mal. Mon métier consistait à faire le mal. Si j’y parvenais avec tant de désinvolture, c’est parce que je n’avais plus de corps pour entraver mon esprit. Du corps, je n’avais que la minuscule  prothèse de perceptions nouvelles découvertes à la faveur des meurtres. La souffrance n’y était pas encore apparue : mes sensations n’avaient aucune notion de morale.

La fin du livre est à la hauteur de son déroulement, le narrateur, qui est le tueur à gages, meurt de constipation. Mourir de constipation est une chose difficile à comprendre. L’esprit humain, qui se représente facilement le trépas diarrhéique, est incapable de concevoir l’inverse. Je me console en pensant que je saurai bientôt en quoi cela consiste. J’ai accompli mon acte d’amour : j’ai mangé les écrits d’Hirondelle. (Je ne dévoile pas de qui il s’agit, sinon le livre n’aurait plus lieu d’être lu).

Bref, ce n’est pas digne d’Amélie Nothomb qui nous a donné bien meilleur.

 

27/07/2012

Supernova

 

Une supernova est l'ensemble des phénomènes conséquents à l'explosion d'une étoile, qui s'accompagne d'une augmentation brève mais fantastiquement importante de sa luminosité. Vue de la Terre, une supernova apparait donc souvent comme une étoile nouvelle, alors qu'elle correspond en réalité à la disparition d'une étoile.

Regardons une explosion :

http://www.youtube.com/watch?v=oajSXi4NTB8

 

Toujours dans la ligne de l’optique art, cela se traduit par ce tableau peint il y a un mois et qui montre l’inéluctabilité de la fin de chaque chose.

 

12-06-05 E36 cercles 10.jpg

 

26/07/2012

Le feu

poèpe, écriture, poésie, littérature

Floue, marbrée, scintillante sous le regard
La flamme survit, grandit, s’épaissit
Votre cœur se soulève et s’échappe
Vous êtes parti au-delà de vos espérances
Dans ce non-lieu de l’absence
Là où plus rien ne vous retient
Hormis cet attachement du regard
A la danse divine du feu

Vous vous enflammez au figuré
Vous dansez sur l’air des carabins
Vous ne pensez plus, vous n’êtes plus,
Rien de tout cela n’existe, rien
Que l’exaltation du pauvre
Rien que l’ombre et le piment
Orgie de couleurs et de sons
Jusqu’au devenir de l’avenir
Ouvert sur l’obscurité et le froid
D’un désert enchanteur, mais traître

Pourtant certains aiment à le cracher
Portant à la bouche un alcool frelaté
Et le projetant en nuages brumeux
Au loin, dans un ciel pur et matinal
Pour en faire un déluge de flammes
Une poudrière charmante
Un tube de chaleur rayonnant
Et le quidam applaudit, amusé
De voir la domestication de l’ardeur
Consommée en une fois, éphémère

D’autres le donnent, la main tendue
Le cœur en miettes, détendus
Ou encore en éventail, les doigts joints
Pour abriter la combustion
Du vent de la colère
Et les deux visages, éclairés
Se regardent enfin dans la chaleur
D’une sympathie commune
Quelle fumée délicieuse
Sort de cette flamme minuscule
Et l’on tire, l’on tire sur le bout
Jusqu’à se faire exploser
Le cerveau de brouillard nocif
De souvenirs indélébiles
De pensées moroses et vertes

J’en connais qui adorent le jeter
A l’instar de l’huile brûlante
Qui s’enflamme au contact
De la tempête de concepts
Qui a raison, le sais-tu ?
Probablement personne
Seule la variation de température
Entraîne ce vent de protestations
Dans le vide stellaire du pouvoir

Il peut être éternel, impassible
Se consommant sans cesse
Une géhenne infirme de fraicheur
Dans laquelle se précipitent, seuls
L’insouciant ou l’avide
Cherchant tous deux
Une raison de vivre et de mourir

Enfants, ne jouez pas avec lui
Il mord, lèche la paume des mains
Comme un chien insatiable de caresses
Ou encore vous prend les jambes nues
Et vous empêche de courir
Vers le rêve ou l’amitié

La terre s’en fait une ceinture
Qui couve sous la végétation
Et s’ouvre un chemin incandescent
Vers un azur obscurci par la cendre
Ah, le trop de vapeur sorti de son cœur

En faire un art, au mépris du solide
N’est-ce pas une drôle de vocation
Le métal en fusion devient ruisseau
Et coule dans le fond de la gorge
Pour durcir au goût du patient
 Qui s’étouffe et se lasse

Mais il peut être modéré et doux
Comme un agneau tendre et fragile
Vous le regardez vous dire son amour
Ou cuire un met parfumé
Et vous vous réjouissez de sa vaillance
Humble, lumineuse, caressante
Sa flamme vous assure une rente
Qui vaut mille possessions
Ou autre sorcellerie maligne
Vous vous réjouissez de ce bain
De jouvence non mérité

La braise peut couver sous le boisseau
Et dire tout en langue
Comme inspiré célestement
Le cœur enflammé, débordant
De miel et de bienfaits
Tourné vers le seigneur du monde
Reconnaissant son odeur
D’encens, s’oubliant lui-même
Dans le tourbillon de sa puissance

Parmi les quatre éléments
Avec l’eau, l’air et la terre
Que fait-il à compter à ce point ?
Car destructeur et vorace
Il vous entraîne en volutes
Et devient cendres noires
Retour à la terre, à l’astre originel
Que l’eau lave inlassablement
Et que l’air disperse, invariablement

Alors que reste-t-il de ce feu
Qui le matin, avant qu’il ne se lève
Vous embrase l’être
Et vous conduit, en cortège
Vers les adorables envies d’un jour
Ou les tâches harassantes et vaines
D’un quotidien inlassable
Il vous occupe en arrière-plan
Comme un chardon qui vous pique
Pour vous rappeler sa beauté

Que nous reste-t-il ?
Lumière et chaleur,
Laquelle préférez-vous ?

25/07/2012

Distorsion

 

Les liens invisibles de l'univers apparaissent parfois au détour d'un rêve. On comprend alors la complexité du monde. Nous n'en voyons que les apparences alors que son incroyable cohérence nous crève les yeux. En un instant de grâce, celle-ci nous illumine, comme un cheval fou dans la largeur du cosmos.

Et nous tentons de garder ce souvenir en mémoire, sans grand succès, mais avec entrain. Nous en traçons le dessin et comblons le vide des évocations. Voici ce que cela donne (gravure faite il y a déjà longtemps) :

 

 Distorsion.jpg

 

 

24/07/2012

Psaume de David, d'Heinrich Schutz

 

Le paume 150 ''alleluja lobet den herren'' est chanté par l'ensemble "La chapelle Rhénane", sous la direction de Benoit Haller, pendant les folles journées de Nantes en 2009.

 

http://www.youtube.com/watch?v=mWbIpX6osFo&feature=related

Le psaume éclate : alléluia, alléluia ! On ne s’attend pas à une telle vigueur.

Alléluia ! Louez Dieu dans son temple saint, louez-le au ciel de sa puissance ;
louez-le pour ses actions éclatantes, louez-le selon sa grandeur !
Louez-le en sonnant du cor, louez-le sur la harpe et la cithare ;
louez-le par les cordes et les flûtes, louez-le par la danse et le tambour !
Louez-le par les cymbales sonores, louez-le par les cymbales triomphantes !
Et que tout être vivant chante louange au Seigneur ! Alléluia !

Et Dieu est loué par la voix, ces voix chantant chacune sa partition, en parfaite harmonie, avec la même vigueur, le même entrain. Chacune d’entre elles résonne avec sa particularité, son timbre, sa compréhension du texte.

Un accompagnement musical assez extraordinaire qui ne masque pas le chant par ses cuivres, qui sonnent avec dynamisme, mais sans exagération.

 

Quelle belle louange du Seigneur, chaque verset fait l’objet d’un véritable tableau musical, dans lequel chaque chanteur peut s’exprimer en toute liberté, chacun en harmonie avec les autres. Puis reprise du chœur, le tout dans une verve qui ne se dément jamais.

Bravo au chef, Benoit Haller, car il est toujours difficile d’atteindre une telle harmonie dans la préservation des individualités, qu’elles soient des chanteurs ou des instruments.

 

Oui, la musique baroque est une musique envoûtante, toujours inattendue, vigoureuse, remise à l’honneur depuis quelques temps pour le bonheur de nos oreilles, grâce à quelques découvreurs de nouveaux manuscrits, mais surtout au talent de nouveaux chefs qui apportent leur fougue au service d’une musique éblouissante de santé et de joie de la vie.

 

23/07/2012

De vrais Japonais

 

http://www.youtube.com/watch?v=4YaGE0x-t4A&feature=related

C’est vrai, le Japon est un bien étrange pays. Regardez ce groupe ordonné. Après quelques manœuvres, ils se présentent. Ce n’est plus un groupe, mais plusieurs, de tailles différentes. L’Uchi-soto (dedans-dehors) est le concept de base de la vie sociétale au Japon. Lorsqu’on est devant un membre d’un groupe extérieur, on doit l’honorer et même lui faire un cadeau. Alors on reste humble parce que l’on fait partie du groupe interne. Mais ces groupes ne sont pas permanents, ils se mélangent et se modifient selon les situations. Ce sont des cercles qui s’interpénètrent dans lesquels chaque individu peut avoir des positions différentes selon le groupe du moment auquel il appartient.

C’est ce qu’illustre cet ensemble, groupe qui se scinde en sous-groupes, rapidement, qui s’évapore, mais qu’il faut reconnaître et dont il convient d’estimer l’importance. Tous sont un, l’un est le tout.

Malgré tout, quel humour dans cette démonstration très soldatesque. Un humour froid, parfois invisible, d’autres fois volontairement exagéré. Le Japonais a besoin de son groupe, il ne peut s’en passer. Heureusement encore qu’il peut s’échapper de l’un pour se réfugier dans l’autre et monter de piédestal.

Rêvons un peu. Imaginons-les, tout d’un coup, s’échappant de leurs rangs comme les aigrettes d’un pissenlit sous un coup de vent.

Non, ce n’est pas possible, le Japon ne s’en remettrait pas !

 

22/07/2012

Aurore

 

Quel bonheur !
Un feston amarante embrase l’horizon
Rien ne bouge
Toute la nature est attentive
A cette naissance d’un jour nouveau

La noirceur s’estompe
Gris anthracite… ardoise… fumée
Puis bleu nuit… bleu outremer
Bleu saphir devenu acier
Jusqu’au bleu ciel, éperdu
Ouvert sur le monde
Comme une couverture de bonheur
Ajoutée sur les pieds du dormeur

Et moi, veilleur, le regard allumé
Je célèbre l’innocence et la liberté
De la brise dans les feuilles
Qui chatoient les ombres encore visibles
D’une nuit qui part, solitaire

Un jour nouveau s’en vient
Glorifions-le, car toujours
Est unique cette présence espérée
De l’illumination et de la transparence

L’âme renouvelée, je pars
A la conquête du monde, serein

 

21/07/2012

Œuvres complètes (1954-2002) de Tomas Tranströmer

 

Tomas Tranströmer est prix Nobel de littérature (2011). En Fra12-07-19 Tomas Transtromer.jpgnce, qui parle de lui ? Peu de personnes, car c’est un poète et il n’écrit pratiquement que des vers. Et encore, aucun de ces vers ne versifient. Ils viennent dans la pensée et s’échappent avant qu’on ait le temps de les mettre en boite. C’est du bouillonnement premier, un jus de chaussette qui sent l’escapade rafraichissante, la pinte de bière fleurie, le sel de mer un jour de pluie.

Ce qui frappe chez lui : l’art de la métaphore ! Elle est audacieuse, précise, bouleversante lorsqu’on l’a comprise. C’est ainsi que les paysages de Turquie scintille « dans la lunette du vautour », que « l’éveil est un saut en parachute hors du rêve ». Alors chaque objet se met à danser de sa musique particulière, à chatoyer de son existence solitaire. Et le poète tente de préciser l’impénétrabilité des choses : « Je suis couché sur mon lit, les bras en croix. Je suis une ancre confortablement enfouie qui retient l’ombre profonde au-dessus d’elle, cette grande inconnue dont je participe et qui est certainement plus importante que moi ».

 

Son traducteur, Jacques Outin, l’appelle le poète du silence.

 Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
Des mots, mais pas de langage,
Je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

L’écriture de Tomas Tranströmer est sobre, faite de courtes phrases, parfois sans verbe, un mot, une idée qui se laisse deviner. Mais la métaphore est toujours juste, évocatrice, belle, même si elle surprend par sa hardiesse. Il marche sans faiblesse sur le fil de l’évocation imperceptible et tout ce qu’il voudrait « dire reluit, hors de portée, comme l’argenterie chez l’usurier ». Les souvenirs l’observent :

 Un matin de juin, alors qu’il est trop tôt
pour s’éveiller et trop tard pour se rendormir.

Je dois sortir dans la verdure saturée
de souvenirs, et ils me suivent des yeux.

Ils restent invisibles, ils se fondent
dans l’ensemble, parfaits caméléons.

Ils sont si près que j’entends leur haleine,
bien que le chant des oiseaux soit assourdissant.

Tomas Tranströmer choisit d’explorer « la banale vétusté-modernité des choses, le monde ordinaire-extraordinaire de tous les instants que l’on vit » (Alain Jouffroy, Le manifeste de la poésie vécue, Gallimard, 1995). Et ce présent concret et naturel devient un jardin secret, illuminé de mille feux, sorti du jeu des mots et des comparaisons. Pour lui, l’observation crée la réalité. Les situations l’intéressent plus que la chose en elle-même. Il le dit : « Deux vérités s’approchent l’une de l’autre. L’une de l’intérieur, l’autre de l’extérieur, et on a une chance de se voir en leur point de rencontre. »

 Eau qui croule qui croule fracas vieille hypnose.
Le torrent inonde le cimetière de voitures, rutile
derrière les masques.
Je serre fort le parapet du pont.
Le pont : ce grand oiseau de fer qui plane sur la mort.

 

20/07/2012

Benoît Trimborn, à la galerie Ariel Sibony

 

C’est simple, parfois simpliste, mais d’une beauté !

 

Brouillard.jpg

 

Et vous vous laissez aller dans ce calme, ce vide de la nature élémentaire à deux surfaces, deux couleurs, parfois sans aucune nuance. De grands aplats, des petites papillotes de peinture pour simuler le tremblement acide des feuilles ou des céréales, des mélanges entre deux pour dire l’ombre. L’expression d’une solitude aimée et d’un besoin de communiquer sa vision.

 

vaches à l'ombre.jpg

 

Alors, on regarde, on rêve, on part vers les sommets de la perception, à partir de quelques couleurs, d’un trait, d’une ombre. On est bien sûr surpris au premier abord. Il n’est évident de se laisser faire face à si peu de manifestation d’une vérité à prendre.

 

colza rose et jaune.jpg

 

On refuse cette vision d’une seule face avant de plonger, doucement, tranquillement, dans sa surface et de s’y noyer. On repose enfin dans la couleur, dans le tremblement léger, dans la quiétude insoupçonnée de chaque tableau, et l’on s’y endort, serein, reposé, vidé de soi, vidé des autres, vidé même de tout contexte, pour ne plus vivre que cette aventure incroyable, l’osmose de l’impression, de la perception, de la sensation, des sentiments enfin. Tout ceci se mélange en vous, jusqu’à la synthèse finale, l’immensité de la nature et son unité interne, une construction qui tend vers la beauté.

Corneilles-en-hiver.jpg

 

Merci, Benoît Trimborn, pour cette simplicité qui devient art de voir, de sentir et de communiquer ce chatoiement imperceptible d’une nature indomptable.

 

Canal dans le brouillard.jpg

 

 

19/07/2012

L'ignorance

 

L’ignorance est un état, non pas d’être, mais de conscience, chrysalide qui ne parvient à être papillon. Elle se regarde sans jugement.

Ignorer quelque chose, est-ce ne pas connaître son existence, à tel point qu’on n’en cherche rien, ni forme, ni modèle ? Fumée verte, dans la cage de l’escalier aux mille portes du savoir.

Serait-ce peut-être connaître l’existence, mais manquer de connaissances sur son goût, son toucher, sa couleur et son odeur ? Je ne la connais pas, car je ne l’ai pas éprouvé, et du bout du pied nu, je tâte son eau trouble pour savoir si je peux m’y plonger.

On en dresse parfois le constat. Quel trou sans fond de la méconnaissance ! Qui sait ce que contient la délicate absence du collier, fortuné et visible, de colifichets enrobés de la crème du savoir, embaumés de mots savants. Et pavane la danse de la bêtise, marquée par le rythme mécanique du morse qui crie au secours : SOS, SOS, la mort de l’innocence !

Il arrive que de grands inconséquents, forts d’inventaires et de définitions, ne sachent pas prendre garde aux fourmis qui montent sur leurs jambes. Nouveauté non vérifiée, technologie qui fait irruption dans le salon des meubles anciens et bouleverse en un tour de main les platebandes où piqueniquent les gras docteurs de l’inventaire des monuments esthétiques, parlant d’or et raisonnant d’airain.

Ignorance et misère sont souvent, mais pas toujours, synonymes. Dis-moi ce que tu gagnes, je te dirai ce que tu sais ! Cependant la richesse matérielle n’est pas d’un grand secours aux handicapés de l’encéphale. Mieux même, certains n’oublient pas de se débarrasser de leur manteau de vison ou d’astrakan pour voir venir le bateau de l’entendement. Mais, kouik, rien ne vient, l’espoir n’est pas l’égal d’un potentiel démesuré.

Un autre synonyme, plus chaleureux, est l’association de l’ignorance avec l’innocence. Chaste ignorance, que celle du candide nu de savoir. Revêtu de son phare scintillant, il pénètre l’âme et rompt les faux semblants. Il éclaire les trous noirs de désirs inassouvis et d’envies défendus. Jusqu’où va-t-il fouiller ? Il creuse la carrière de la science et de sa préscience fait un pied de nez à l’ignorance terrestre des choses célestes. C’est Eve qui mangea la pomme et la discorde arriva par la faute de leur manque de discernement. Elle donne la connaissance, mais de quoi ? De la seule ignorance humaine, celle du bien et du mal. Abjecte inexpérience que celle-ci. La chaussette ne se raccommode pas avec la laine de l’intempérance vis-à-vis des biens de ce monde.

Ignore ton désir d’avenir, ignore ton goût d’un passé révolu, ignore le fruit chaleureux du présent, et fait irruption dans le nuage d’inconnaissance qui te révélera l’entière vérité au-delà de toute certitude. L’intellection à plat, tu peux monter vers l’absence et t’emplir du bonheur du non savoir. Quelle jouissance ! La tête vide, le cœur plein d’intenses rayonnements. Brasier des soirs d’été…

 

18/07/2012

Le Quatuor : Sur la corde rêve

 

http://www.youtube.com/watch?v=yl-VNu1rnV0

 

Cela commence par une musique de restaurant lorsque vous dinez, un soir, avec votre chérie et que les musiciens viennent vous entourer de leur musique envoûtante, mais sans beauté.

C’est ensuite une sorte de marche militaire avec démonstration à l’appui, prise d’armes sans lendemain, pour le plaisir des yeux, sans autre recherche.

Plongée dans la course échevelée des archets sur les cordes du violoncelle. Nouveau rythme, qui s’amplifie de mains, de frottements, de bruits suspects, pour laisser surgir, en coup de grâce, dans la nuit de l’ignorance, un chant échevelé, du plus pur style américain.

Contraste saisissant que ce voyage dans les styles de musique, sans queue ni tête, pour le plaisir de jouer, de s’amuser, de faire rire et d’emporter les cœurs hors de leur morosité habituelle.

 

17/07/2012

Multitude

 

Tous semblables, comme des oiseaux de mer
Tournant au-dessus des bancs de poissons
Et plongeant dans l’eau lourde du souvenir
Pour se différencier, après coup

La multitude est une, invariable
Egale à un, mais composée de mille
Mille regards aux yeux bridés
Mille bouches affamées et ouvertes
Deux mille mains levées et vengeresses
Et un hurlement de désir, de haine
Ou encore de passion et de folie
La multitude s’avance, nue, fantomatique
Couvre la rue de son autorité
Hurle ses slogans vers le ciel chargé
Et renvoie les nuages vers d’autres cieux

Comme un animal blessé, elle respire fort
Centrée sur son pouvoir délétère
Sûre d’elle-même, ignorant le doute
Renvoyant en écho ses cris dans les rues
Entrant dans les consciences, peu à peu
Jusqu’au jour où rien ne résiste
A ses assauts meurtriers. Elle est.
Il n’y a plus de personnes, plus même
De femmes ou d’hommes ou d’enfants
Plus qu’un seul être, vivace
Tremblant de désirs, de volonté nuisible
Sombrant dans la folie d’un jour
D’une heure même, faisant tomber
Des minutes de civilisation individuelle
La caresse de l’existence unique
Développant sa propre illusion
Au-delà de la connaissance collective

Tous, nous sommes un, et pourtant
Différents, reconnus pour un être à part
Revenus des enchantements collectivistes
Et des embrassades uniformes
Chacun revêt le vêtement de son choix
Qui, la chemise rouge du gaucho
Qui, le pantalon noir des mineurs
Qui, l’obscure voile d’une mariée d’un jour
Mais derrière cette glace limpide
Et douce des apparences insolites
Se cachent la singularité de l’unique
La tendresse d’une différence vécue
La conjugaison numérique des nombres premiers
L’ineffable éclat de l’œuvre resplendissante
Miroir d’une sagesse découverte
Au long de nuits d’insomnie
Jusqu’à la transparence du sommeil
Où la multitude se retrouve
Noire, oppressante, vautour
Volant bas, plongeant sur chacun
Pour le contraindre à lever la tête
Et affirmer haut et fort
Ce qu’il ne veut pas entendre

Ah, l’ombre multitudaire
Réveillée une fois encore
Frappe un grand coup
Sur le front des vaincus
Eblouis, ils marchent vers leur destin
Oubliant leur liberté
Ne voyant que l’égalité
Homogènes, rasés de près,
Au canif de l’assujettissement
A l’uniformité sans saveur

Et celui qui respire un autre parfum
Est bon pour le rejet au loin
D’une sécurité enfantine
Dans laquelle se complaît
Cette multitude qui n’est qu’une
Mille visages, mille voix
Qui ne veulent qu’une chose
Courir vers le précipice
Aveugle et noir de l’obscurantisme

Le cri de celui qui saute dans le vide
Devient les hurlements sauvages
De ces oiseaux de mer
Plongeant inlassablement
Sur le ban muet des vagabonds
Qui glissent entre les eaux

 

16/07/2012

Perspectives inversés

Et si l'on croisait les perspectives? Cela trompe l'oeil sans froisser l'entendement. Il faut y regarder à deux fois pour apercevoir l'erreur. Pourquoi? Probablement en raison de l'ordonnancement des formes qui semblent figées dans un solide équilibre, reposant dans le fond de notre raisonnement simpliste : c'est équilibré, donc c'est vrai !

C'est ainsi que l'on trompe en communication. Les chiffres bien alignés sur des tableaux semblent tout dire à qui ne veut pas entendre. Et il accepte parce que c'est plus simple de croire à la rationalité. Mais si elle n'existe pas ?

(dessiné le 1er juillet 2012)

 

 

12-07-01 Fausse perspective.jpg

 

 

15/07/2012

Premier souvenir

 

Jérôme avait trois ans. C’était un jour de printemps, ensoleillé, les femmes portant des robes d’été, les épaules nues, le sourire aux lèvres, l’œil égrillard. Elles se promenaient lentement sur le chemin pavé au milieu de la pelouse verte. Des messieurs les suivaient ou les précédaient, mais l’on ne voyait qu’elles, fraiches, spirituelles, les cheveux décoiffés par un petit vent tiède. Il entend encore leurs rires voilés qui se moquaient des hommes qui, eux-mêmes, s’efforçaient d’avoir l’air détachés. Comme toujours, ces jeux constituent les prémices à d’autres jeux, moins innocents, plus amusants, voire plus délurées. Mais tout ceci il ne le comprit que plus tard. Il ne se souvient plus des raisons de cette promenade. La famille était en voiture, une 202 légère Peugeot, somptueuse voiture à l’époque. Elle roulait au pas pour ne pas effaroucher les promeneurs. Comme ses frères, il observait, ébloui, cette foule bigarrée et légère qui s’écoulait de part et d’autre de la voiture et qui jetait par moments des yeux surpris de voir quatre bambins qui eux-mêmes les regardaient de leurs yeux grands ouverts. L’arroseur arrosé, n’est-ce pas !

Et, en un instant magique, il se retrouva sur les genoux de son père, roi parmi les rois, au volant, immense comme les barres à roues de voilier de luxe, environné de boutons et cadrans qui semblaient dire : « Quel beau capitaine nous avons ce jour ! ». Il dévorait des yeux les spectateurs pour acquérir la certitude qu’eux aussi le regardaient et s’exclamaient : « Quel heureux garçon au volant d’une si belle voiture ! » et cet instant dura suffisamment pour qu’il se souvienne encore du parc du château de Meudon ou peut-être un autre, il ne sait plus. Une carte postale imprimée dans sa mémoire, pleine de couleurs et de rires, illuminée par le soleil de la gloire d’un enfant de trois ans.

Cette journée est son premier souvenir. Pourquoi lui est-il resté et pas d’autres, sans doute aussi intéressants, sinon plus ? Il ne sait. Si ! Il croit le savoir. La raison est simple : c’est l’intensité du pouvoir qui lui était donné pour la première fois ce jour. Pouvoir d’être grand, de se faire remarquer, d’exister aux yeux des autres. Tout cela était parfaitement inconscient. Pas une fois cela ne lui a effleuré l’esprit à ce moment, ni même d’ailleurs maintenant. Mais en y réfléchissant, n’est-ce pas cette fierté intime d’être à l’égal des grands qui fait qu’il se souvient de cet épisode. Etrange. Il croyait être indifférent au pouvoir dans la plupart de ses formes. Et son premier souvenir concerne le pouvoir avec sa conséquence : la fierté que donne ce pouvoir. Quelle engeance !

 

 

14/07/2012

Exposition José Maria Sert, peintre décorateur, au Petit Palais

 

Peintre décorateur. Il n’a cessé de travailler pour l’élite économiquepeinture, décoration, exposition et politique de l’Europe, puis du monde. C’est un homme du monde baroque qui s’appuie sur d’autres grands peintres, prenant exemple, tâtonnant, effectuant des montages pour trouver les meilleures attitudes pour chacun de ces personnages qui tous sont hauts en couleurs, utilisant la photographie, les maquettes pour, in fine, arriver à son tableau, immense, bigarré, empli d’êtres humains, de faune, de flore, d’exubérance folle, construit en décors époustouflants. Ce sont des décors de théâtre, des fêtes vénitiennes, mais dans peinture, décoration, expositionlesquels se mêlent des gratte-ciels, des patineurs, des montgolfières. Quel contraste avec la peinture abstraite qui faisait ses premiers pas dans ce début du XIXème siècle. Il fut vite oublié. Et pourtant, quel monstre sacré du temps de son vivant.

 

Les quatre saisons.

L’exposition vous plonge très vite, après un bref préambule, dans peinture, décoration, expositionquatre grandes toiles qui représentent les quatre saisons dans les quatre continents (une par saison). C’est un déluge de couleurs : des rouges, des verts, des bleus, étincelants, chatoyants, avec des personnages hauts en couleurs dans des décors extravagants, exotiques, emplis d’animaux, de fruits, de fleurs. Un éblouissement pour l’œil, mieux une symphonie pour les sens.

 

peinture, décoration, exposition

 

La belle maraichère, carton pour tapisserie.

Un tableau de Goya, toujours coloré ! Le petit peuple à droite, la profusion au centre avec ses marchandises, les nantis à gauche. Ceux-ci trônent, plus hauts, mais ils ont peur des cris du peuple. Seule, la maraichère domine la scène et le contexte. Elle s’amuse de cette agitation. Et tout cela dans une profusion de détails, de couleurs, d’orchestration du tableau, comme un bas-relief antique.

 

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Aéronautes.

 Des ballons colorés dans un ciel nuageux auxquels sont suspendus des acrobatpeinture, décoration, expositiones. Saisissant d’inventivité !

On se sent léger, on s’envole, l’esprit s’évade au-dessus du Petit Palais, on monte dans un ciel nuageux jusqu’au bleu profond de l’azur.

 

La production de ces décors grandioses était une longue étape ingénieuse :

·        D’abord, naissance d’une idée après recherche et peinture, décoration, expositiondocumentations ;

·        Puis élaboration d’un dessin rapide pour camper le sujet ;

·        Mise en scène avec des modèles photographiés (modèles humains ou mannequins articulés en bois) ;

·        Agrandissement des photos jusqu’au format permettant de les accoler ensemble ;

·        Puis construction d’une maquette complète du décor ;

·        Alors un dessin final mis au carreau est effectué ;

·        Il est enfin reporté sur toile ou bois qui sera monté sur le lieu de livraison.

 

 

13/07/2012

Le retour

 

Revenir, après un long voyage
Errer dans ses souvenirs,
Dont le goût est devenu âpre
Entendre chanter le passé
Et ne plus comprendre le présent
Décalage ! As-tu laissé ton cœur
Dans les vagues en rouleau
Ou la langueur de tes amours
Je ne sais. Premier regard
Vers celle qui fut longuement
Enviée, choyée, puis abandonnée
Par une absence silencieuse
Et tu reviens, heureuse
Quel découragement que l’accueil
Incertitude ou fausse mélancolie
Tu nous regardes sans nous voir
Encore emplie des eaux nuptiales
De la grande découverte
Il y a autre chose, un autre mystère
Dans ce monde empreint de solitude
Cet état d’âme, riche et plein
T’a transformée. Femme devenue
Mutante, ouverte, libérée
Hors des clous de la bienséance
Les vents t’ont courbée
Mais tu t'es façonnée arbre
Forte et vive comme une branche
Qui s’agite au gré du temps
Et tu reviens, nouvelle
Enjolivée de ta ferveur
Par de lointains horizons
Les yeux dans les étoiles
Constellations diverses
Jusqu’au papillon
Qui erre dans tes pensées
Et voile la tristesse du retour

Dis-moi, quand repars-tu ?

 

12/07/2012

Les hommes se sont également convertis

 

Oui , les hommes se sont également convertis à l’été. Ils ont troqué leur couleur uniforme pour des atours plus colorés. Dans le métro, ils sont sur le point de chanter, d’aise, de décontraction, sans souci, désendoctrinés de ce noir qui avale tout et obscurcit l’œil et le cerveau.

Je ne l’avais pas remarqué, mais hier, prenant la chenille à roues, j’ai constaté de visu cet effet nouveau. Non, pas une mode, un effet de la saison, sans doute, même si le costume noir reste l’appareil le mieux porté. Ceux-là restent également blancs, comme leur chemise. La seule couleur est leur cravate, pas toujours assortie. Le costume fatigue de ces longues stations dans la chaleur de l’été. Il fait des poches aux genoux et aux coudes, les clés dans les poches semblent des armes cachées. Bref, il est défraîchi.

société,mode,cultureMais une grande partie de la gente masculine, à l’imitation du parti des femmes (non, pas le parti féministe) s’est mise aux couleurs. Ils reprennent de l’aisance, sourient parfois de se voir si colorés, portant du bleu, du jaune, du rose même. De corbeaux, ils deviennent geais, voire perroquets. Pour certains, les plus délurés. Et ils s’assagissent, souriant, parlant même avec leurs congénères, hommes ou femmes. L’atmosphère prend un petit air de fête, quelques jours avant les vacances. Ils rêvent. Ils se voient déjà, qui sur son bateau, qui dans sa caravane, qui maçonnant les murs d’une maison de campagne récemment achetée, qui marchant dans les bois ou la montagne, l’esprit libre, le corps reposé.

Certes, l’homme travaille, quoi qu’il arrive. Il ne peut paresser trop longtemps sans sentir les regards des autres, envieux, jaloux. Alors il se penche sur son ouvrage, pour faire comme les autres, irascible. Mais au fond de lui il se laisse aller, les yeux dans le vague, le vague à l’âme, la vague oppressante qui vous renverse sur son passage. Et il plonge, la tête la première, dans l’eau trouble des matins sans travail, quand rien ne vient réveiller les neurones, ne vient chatouiller le sentiment d’utilité qui est celui d’un homme dans la force de son âge. Il regarde, désorienté, la vie qui s’écoule sans lui, et il se demande ce qu’il doit faire, comment il peut ne pas être utile, comment il se fait qu’on n’ait pas besoin de lui.

Mais n’est-ce pas pareil pour la femme. A chaque instant elle s’interroge : comment vais-je faire telle chose, que faire pour faire plaisir à untel ? Mais inversement, la femme laisse venir la vie alors que l’homme ne veut qu'aller à sa rencontre.

En attendant, tous, hommes et femmes, sont colorés, habillés de tonalité joyeuse, retrouvant la verve française, éteinte pendant l’hiver à cause du froid et du noir. Dieu, quelle est bienvenue cette douce tiédeur, même si parfois la pluie pénètre les vêtements.

 

11/07/2012

L’arpenteur, roman de Marie Rouanet

 

L’auteur, Marie Rouanet, un beau nom de France qui fleure la terre paysanne et qui nous entraîne dans ces champs, prairies et bois du Rouergue qui sont le véritable sujet du livre. Elle évoque la vielittérature,roman,écriture,culture campagnarde, simple,  large, dans le souffle des vents qui brossent les collines. On s’étonne même qu’une femme puisse écrire ainsi sur cette fascination des hommes à rassembler la terre, à se l’approprier, à en connaître tous les mètres carrés par un arpentage quotidien, revêtu d’une bonne vieille veste paysanne en velours. Elle évoque ces instants qui marquent la vie d’un rural : la cuisson du pain, l’odeur particulière d’un lieu, un enterrement. Tous ces moments qui relient l’homme à la terre et lui font apprécier la force de sa possession. Elle explique sa vision du bonheur : Voilà encore le chardon, dont les petites graines sèches volent dans l'air de l'été. Le grand jeu consiste à essayer de les rattraper en faisant un vœu. C'est autre chose que tous ces jouets électroniques qui coûtent une fortune et tombent en panne, non ? Je trouve que transformer dès son jeune âge un enfant en consommateur tient à une mauvaise intention des adultes : le faire entrer de force dans un monde où il lui faudra tout acheter, du voyage, des voitures, de l'amour peut-être aussi.

Le livre conte, par l’intermédiaire du narrateur, la vie d’un notaire qui arpente la campagne chaque après-midi. Avec ses cartes, il fouille chaque recoin, débusque de vieilles ruines et ravive l’histoire des gens du pays qu’il connaît mieux que personne. Il savait les roches tendres ou dures, les érosions, les sols stériles, la terre qui descend les pentes avec la pluie ruisselante, les terres lourdes, les terres fines sous le pied nu, les moulins, les cultures, le grand rut des animaux de ferme, la lune dont, même en pension, il surveillait les phases : croître, arrondir son visage, décroître et mourir trois jours, la course estivale ou hivernale du soleil, les ubacs, la neige qui couvre et protège, la bénédiction de la pluie.

L’auteur connaît et défend âprement la vie des paysans, y compris leur manière de manger : Après avoir bu, ils passent le dos de leurs mains ou le bas de la manche sur leurs lèvres. Ils rassemblent les miettes tombées dans le creux de la paume et les avalent. Vous êtes-vous demandé pourquoi ? Ils ne salissent pas plus de vaisselle et de linge que nécessaire parce qu’ils n’ont pas des tripotées de domestiques pour nettoyer et laver. Ils savent ce que chaque miette, chaque goutte, chaque bouchée leur a demandé de sueur et que rien ne les assure de ce pain quotidien dont vous avez plein la bouche dans vos prières. Si vous aviez seulement vu combien leurs gestes sont respectueux de la nourriture, vous sauriez qu’il s’agit là de vraies manières de table. Plus vraies que les nôtres. A la fin du repas, leur assiette est nette – on n’irait pas gaspiller une fraction de ce qui se mange. Ils font du bruit en mangeant ! C’est qu’ils manifestent leur plaisir.

Les cartes permettent au notaire de s’approprier le paysage, avec tous ces recoins. Mais le but d’une carte n’est pas la beauté. Et quoi alors ? L’utilité administrative, les impôts à lever, les possessions de l’église. Le pouvoir. S’il y a des révoltes il est important de savoir la hauteur des montagnes, les bois fourrés, les forteresses. Ce sont des cartes pour régner, rançonner. Une coupe réglée du Royaume de France. L’arpenteur en possède de nombreuses : celle de Cassini bien sûr, une carte d’état-major sur laquelle il a tracé un cercle rouge autour de son village, son territoire qu’il arpente chaque jour, jusqu’à vingt kilomètres, mais aussi des cartes de l’Institut géographique national dont la 1/250.000ème qu’il étale sur une lit de feuilles ou de terre nue. Savoir, ce n’est pas la moindre de ses jubilations, c’est sa richesse cachée, donc incommunicable. Vrai trésor d’avare. Il est comme les collectionneurs qui possèdent un Botticelli ou un Picasso dans un coffre de banque, ils le contemplent. Personne n’en sait rien. Son trésor ne sert l’arpenteur pour rien de visible. Son savoir ne lui sert que pour un bonheur solitaire – il peut dire le mot de bonheur. Il est son épaisseur d’homme et ne durera que le temps de sa vie.

Et le temps passe, la vie s’écoule, faite de petits instants d’attention à la terre, aux tâches quotidiennes du terrien, aux relations profondes avec les hommes, à l’amitié abrupte, jusqu’aux moments de la fin. L’arpenteur meurt, puis c’est le tour d’Amans, que l’arpenteur appelait son seul ami, et le narrateur se prépare à mourir, à laisser tous ces trésors s’ensevelir, comme les ruines visitées par l’arpenteur.

C’est un beau livre, évocateur de cette campagne profonde qui disparaît peu à peu pour des manières de ville. Et, dans le même temps, il fait naître en nous une tristesse indissoluble de ce temps qui passe et qui efface, qui transforme un hameau en ruines branlantes, puis en un tas de pierres que l’on redécouvre sous les ronces. La campagne reste irascible comme l’arpenteur qui a été laid, orgueilleux, mais infatigable pour rassembler ces mille souvenirs qui font le trésor d’une vie.

 

 Une remarque : Marie Rouanet parle de l’amour de la terre, celle qui est lourde, qui sent la feuille ou la fenaison, et non de la nature, expression écologique qui dénote une vision complètement différente de nos rapports avec le territoire. C’est elle qui aurait dû écrire « La carte et le territoire ». Elle aurait donné du poids aux élucubrations de Michel Houellebeq (Voir le 20 janvier 2012, dans Impressions littéraires). Mais l’une et l’autre n’ont rien à voir ensemble.