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25/06/2017

Un singulier souvenir

Brusquement, un souvenir autre lui revient, tellement différent qu’il ne sait plus de quand il date. Sa volonté est tendue comme un arc, son être entier se concentre. Jérôme est allongé dans son lit. Rien d’autre n’existe. Il ne sait où il est. L’univers se résume à ce lit sur lequel il repose. Non, le terme est mal choisi : sur lequel il est tendu à l’extrême. C’est bien une sensation corporelle et non un simple effort mental : chaque partie du corps collabore à cette tension et y participe. Le corps auparavant eau, donc flexible et prenant les positions que la conscience lui demande de prendre, se gélifie, devient progressivement rigide, rigoureux, de manière inflexible. Et cela dure, dure. Il ne sait combien de temps. C’est un effort de volonté extraordinaire qu’il effectue sur lui-même, qu’il ne peut s’empêcher de tenter, car il sait qu’il va le conduire vers une expérience qu’il n’a jamais faite. Allez, cherche, concentre-toi, encore, et encore… Et tout à coup, il s’élève au-dessus de son lit sans quitter son corps. Celui-ci, toujours rigide, s’est allégé et ne pèse plus. Il flotte. Il se sent libre, aérien. La mémoire lui revient. Pas la reconnaissance d’un lieu, celui de sa chambre habituelle, mais un vague souvenir terrestre. Oui, il est bien toujours dans ce monde où la pesanteur est contraignante, mais il peut par un effort de volonté important, y échapper et contempler le monde de plus haut. Il est bien toujours dans la même position, à plat dos ; mais il voit sol, l’horizontal et le plafond comme si ses yeux pouvaient fonctionner de tous côtés, sans contrainte d’orbite limitant à une vision droit devant elle. Tente de t’éloigner, a-t-il l’impression d’entendre. Alors il fixe un point peu éloigné et sa conscience l’emmène là, d’abord lentement, puis de plus en plus rapidement. Il ne s’agit d’abstraction à l’espace, mais d’une capacité de voyage par l’esprit. Elle est toutefois limitée à quelques mètres. Il ne voit pas son corps puisqu’il est avec lui, hors du sol, mais dans le même temps, il ne se sent plus lourd, encombrant, refusant tout mouvement que la pesanteur lui interdit. Une sensation irréelle et pourtant présente. Une sortie des conditions habituelles d’existence.

Brutalement, une grande fatigue, il ne maîtrise plus sa conscience qui se libère de cette tension. Comme un pneu qui se dégonfle, il se sent redescendre, se réinstaller dans le poids du corps, retrouver le tassement des draps et du matelas sous l’effet de sa masse. Le goût d’un air autre, cette sensation d’un vide en soi, comme un gaz lui donnant un pouvoir d’abstraction, s’efface progressivement. Il regagne sa condition humaine, il se réinstalle dans la vie quotidienne.

01/06/2017

Parole

L'orateur s'agite derrière la vitre. Un bourdonnement me parvient, mais l'horloge des pensées tourne sans grincement.

Son estrade? Une maison de verre qui l'isole de la foule assise. Une main dans la poche, le regard ailleurs, il agite l'autre main dans un geste d'évidence.

Ecoute-t-on la parole connue ?

24/05/2017

Sentence

Nous ne sommes rien,

parfois seulement désir d'être.

 

23/05/2017

Musée de province

Musée des hospices civils… Errance de chapiteaux et de cloîtres voûtés… L’odeur de la pénicilline mêlée à celle des transpirations… De vieilles femmes montent ou descendent les escaliers en portant des baquets remplis d’éponges et d’eau sale, quelques malades en pantalon de laine brune s’allongent paresseusement sur les bancs. L’apothicaire principal a oublié ses lunettes et sort de l’hospice… Musée de reliques vieillies, musée humain d’os et de chairs malades que l’on meurtrit de poussière et d’obscurité. A travers la grille sombre des fenêtres hautes parvient le bruit de la ville, bourdonnement continu entrecoupé de plaintes passives. Je vois là, les mains liées, le malade emporté par la peste dans la chambre nue des contagieux. Une lampe pend au plafond et projette sa lueur vacillante vers le lit de fer dont les barreaux  mêlent leur ombre à celle de la fenêtre grillagée. Là gisent les morts en puissance, morts avant l’agonie dans la chambre nue des pestiférés.

18/05/2017

Humilité

Perdre le poids de ses fausses richesses, c’est-à-dire celles de l’imagination et du moi qui sans cesse nous ramènent à notre petit personnage. À peine les a-t-on quittés qu’ils reviennent imperceptiblement par une autre porte.

Si le moi nous permet de nous ancrer dans le quotidien et la vie physique, l’imagination nous fait entrer dans une noosphère souvent trop déconnectée de la réalité. Y a-t-il un juste milieu entre les deux ? Très probablement non, parce que le moi fonctionne également dans l’imagination. Il y est même seul et sans limites. Le juste milieu est donc ailleurs. Mais où ?

Seule l’absence de dialogue intérieur (habitude permanente pour chacun d’entre nous), peut nous délivrer de ce moi prenant. Cette absence est ce que les chrétiens appellent l’humilité, la vraie, pas celle qui vient de concepts appris. Tant que l’humilité est pensée, voulue, recherchée, elle n’est pas humilité. L’humilité, c’est la pureté de l’esprit.

10/05/2017

Blessure de l'âme

En un mot, en un acte commis malencontreusement, sans la réflexion nécessaire qui devrait exister pour chaque geste, issu d’une impulsion passagère et irraisonnée que l’on regrette ensuite, mais qui déjà est passée, je détruis souvent la trame bâtie avec patience dans l’esprit d’un être qui m’est cher, cette trame tissée de gestes ou de paroles insignifiants, dont j’ai pressenti chacune des ramifications  qui poussaient lentement après chaque rencontre, dont j’ai perçu le bourgeon qui, né au hasard d’une conversation, sur un mot peut-être, a muri lentement, s’est gonflé et a éclaté un jour apportant à mon travail un heureux avancement.

Je ne m’en rends d’abord pas compte. Le geste se fait naturellement, dans l’ivresse d’un instant de plaisir, dans l’incertitude passagère qui survient toujours à quelque moment et à laquelle on ne prend pas garde. Ce n’est qu’ensuite que sur une parole de l’être blessé ou sur celle d’un autre qui lui est proche, que se dévoile, comme dans un orchestre est souvent voilé par les autres instruments le jeu de la harpe et qu’un silence voulu du compositeur met un moment en valeur, cette blessure invisible et saignant doucement , détruisant peu à peu chacun des fils de la trame, du côté où ils se rattachent à l’affection et ne leur laissant comme attache que le côté de la mémoire pour les faire entrer doucement dans le domaine du souvenir, où, emmêlés avec les fils ténus d’autres souvenirs, ils passeront dans celui de l’oubli inconsciemment, mais infailliblement.

 

05/05/2017

La minute présente

Ne jamais trouver cette satisfaction intérieure de l’âme et toujours se dire, après avoir éprouvé un certain bonheur alors que j’avais le choix entre plusieurs, et hélas il faut bien choisir l’un d’eux faute de pouvoir les goûter tous à la fois, que j’aurais peut-être été plus heureux à ce moment si j’avais choisi un autre lieu et d’autres personnes pour écouler ces instants.

De même avant le choix, malgré cette philosophie que je me suis créé et que je proclame car je la crois juste (goûter à chaque instant la joie de la minute présente sans penser au futur ou au passé), je vacille entre plusieurs côtés dans l’incertitude totale, me posant mille questions quant à l’opportunité d’un choix plutôt qu’un autre, questions qui restent d’ailleurs inutiles puisque j’en connais d’avance la réponse, la faisant osciller certes, mais sans arriver à la faire toucher terre d’un côté. Et toujours j’essaie de penser à l’instant présent, d’en goûter la suavité, toute la délicatesse d’une chose palpable et vivante en moi. Déjà je pense à l’autre côté du choix, à ce plateau de la balance qui, par ma volonté même, non pas objective ou subjective, mais hasardeuse et involontaire bien que dépendant uniquement de moi-même, est resté suspendu en l’air chargé de volutes d’espoir et de regret, de bonheur promis en nuages colorés et parfumés par l’imagination. Incertitude, ce mot qui enveloppe souvent la tristesse de l’homme, tissant par cet étrange cheminement du cerveau dans un labyrinthe qui possède parfois plusieurs sorties connues, mais qu’on ne peut choisir, une toile compliquée et fragile autour de l’âme, l’empêchant de respirer de tous ses poumons la joie du monde.

 

26/04/2017

L'apprentissage de la chasse

La chasse restait un des passe-temps favoris des vacances. Depuis longtemps déjà, Jérôme participait aux chasses familiales. Vint le moment de recevoir un fusil et de pouvoir chasser légalement. C’était le fusil de sa mère qu’elle lui prêta pour faire ses premières armes, un bon vieux Darne, dont tout le mécanisme se trouvait dans le bloc culasse actionnée par une clé levier qui permettait l’armement et le verrouillage. Le fusil se tenait toujours droit, jamais cassé. On ouvrait la culasse pour franchir une barrière ou traverser une haie.

Il avait bien sûr déjà tenu un fusil, tiré sur des objets fixes, été surpris par le départ du coup et, la première fois, meurtri à la pommette par le tressautement de l’arme. On lui avait expliqué l’importance de de la précision gestuelle du jeté qui doit toujours être identique. Il s‘était entraîné de façon à  bien jeter son fusil de la hanche à l’épaule et le fait qu’en levant le coude à l’horizontale s’alignaient quasi automatiquement le guidon de visée et le point de mire. C’était facile à dire, mais plus difficile à faire. Il s’exerça longtemps devant une glace jusqu’à obtenir un tir instinctif à peu près juste. Cela devint moins évident dès lors qu’une cartouche était glissée dans le canon. Il lui fallut s’habituer au bruit assourdissant de départ de coup et à la secousse qui l’accompagnait, faisant légèrement dévier l’arme avant que les plombs ne sortent du canon. Tout devenait différent. L’habitude finit par apparaître. Il était prêt à marcher à sa place, à tenir son rang et à pouvoir tirer si un gibier se présentait devant lui. On avait omis de lui dire que le simple départ d’un perdreau sous ses pieds procurait un choc émotionnel qui brouillait totalement les cartes. Comment penser en une ou deux secondes l’ensemble des gestes alors que le simple fait de l’envol faisait cogner son cœur comme après un mille mètres ? La maîtrise était d’autant plus difficile à acquérir qu’il fallait forcément être en situation pour la vivre. On tire toujours trop vite lors des premiers coups de feu et les plombs passent derrière la trajectoire de l’animal. Ne pas tirer sur la silhouette, mais devant. C’est relativement simple à comprendre lorsque le gibier passe de droite à gauche ou inversement devant vous, mais lorsqu’il prend son envol et s’élève en prenant de la vitesse cela devient une gageure. De plus, rien de tout cela n’est prévisible. Vous ne pouvez savoir quand un lièvre va sortir de son gîte pour filer à toutes jambes.

Bref, au royaume de l’imprévu, anticiper devient un art et tous savent que l’art commence par l’artisanat, c’est-à-dire de longues années d’apprentissage. Jérôme n’en était qu’à ces débuts, une succession de battements de cœur et de coups ratés et une déception toujours vive de voir s’enfuir l’animal. Il semblait rigoler en tournant la tête après le départ du coup. Puis, il montait dans les airs avec un clignement d’ailes.

20/04/2017

Passé, instant de la séparation

Le passé commence à l’instant de la séparation. On n’éprouve le poids du passé qu’au moment  où l’être ou l’objet partagé se sépare de nous ou nous de lui. La vie est faite de coupures de présent et à chaque coupure ce temps devient une page du passé et ces pages s’accumulent et se collent affectivement, oubliant toute chronologie.

La vie sous sa forme dynamique est celle de l’instant, le passé est la vie devenue statique. Accéder à la contemplation, c’est réunir ces deux formes de vie en une force neutralisante, résultante de l’inertie et de la dynamique.

13/04/2017

Petitesse et grandeur de l'homme

Nous sommes infiniment petits et notre pensée procède de ce micro monde.

L’homme se fait une fierté d’être un être pensant, mais qu’est-ce que cette pensée dans l’immensité du temps et de l’espace que nous n’arrivons même pas à concevoir. L’être pense. Mais que veut dire penser ? C’est une fonction du corps inhérente à l’homme, qui lui permet peut-être de comprendre certaines relations d’homme à homme, d’homme à nature, mais qui ne peut lui permettre de saisir la finalité de ses relations, le pourquoi des choses.

Songeons que notre vie n’est qu’une poussière de l’éternité. Un homme meurt, un autre le remplace, il n’en reste rien, si ce n’est que le souvenir que l’on en garde. L’homme fait partie de la nature. Il est comme un arbre, un rat, un champignon, éphémère et toujours renouvelé, sans qu’au fond cela change le monde. Penser, c’est  transformer l’état des choses et des êtres pour les mettre à la mesure de l’homme. L’homme transforme, c’est en cela qu’il domine la nature et son existence, mais il ne crée pas et reste un animal tributaire de la nature.

(écrit le 10 octobre 1967)

Cinquante ans après, écrirais-je la même chose ? Non, je crois que le propre de l’homme est justement la capacité de créer à partir de la nature, c’est-à-dire de penser autrement que ce qu’il connaît et de l’accomplir, c’est-à-dire d’en faire une réalité vivante qui parle aux autres. C’est la grandeur de l’homme et son originalité parmi les autres êtres vivants.

04/04/2017

Chérir un objet

On s’attache aux objets comme aux personnes. Il y entre de l’amour, car aimer, c’est s’attacher au point de ne plus voir les défauts. Mais avec les objets, l’amour naît de l’habitude et de l’usage.

Cet attachement se définit entre l’amour et l’amitié, en ce sens qu’il naît lentement en franchissant une succession d’épreuves, mais qu’il est aussi aveugle que l’amour. Cependant l’amour et l’amitié s’adresse à une personne, c’est-à-dire à quelqu’un qui éprouve lui-même des sentiments et qui peut vous les rendre ou non. Alors ne parlons pas d’aimer, mais simplement de chérir un objet.

 

30/03/2017

L'ordonnancement du monde

Réveil quatre heures dix ! Je mets la cafetière sous tension et attends les premiers glouglous de la machine qui ne tardent pas à arriver. Je tourne les yeux vers la fenêtre, noire, silencieuse, un trou béant devant l’inconnu, lorsque ceux-ci tombent sur un tas de cuillères dispersées dans l’égouttoir. Vision banale au possible. Mais ce matin, l’illuminharmonie,ordre,monde,univers,divination. Me vient à l’esprit les mots L’ordonnancement du monde. Comment, à partir d’un tas de cuillères jetées là en arriver à penser à un ordonnancement du monde ? Comment a pu me venir cette association d’idées ?

Le terme ordonnancement fait penser immédiatement aux termes ordre, organisation, arrangement. Mais l’association des termes ordonnancement du monde est assez rare. Parle-t-on de l’univers visible, des atomes qui s’organisent dans l’espace et forment des galaxies qui s’équilibrent entre elles ? Je cherchai sur Internet ces deux termes associés et tombai sur un titre : Plotin et l’ordonnancement de l’être, de Bernard collette-Ducic[1]. Pour Plotin, le monde intelligible est formé de trois substances : l’Un, l’intelligence et l’âme. L’Un est inconnaissable, on ne  peut le définir, on ne peut que dire ce qu’il n’est pas. Il est source de tout et assure la cohésion de toutes choses. C’est Dieu. L'Intelligence ou l'Esprit est l'être intelligible de Platon qui rend la réalité cohérente et harmonieuse. Elle est principe de toute justice, de toute vertu, de toute beauté. L'âme est la médiation entre l'Intelligence dont elle procède et le monde sensible qui en émane. L'âme est une sorte de mouvement logique, rationnel, organisateur. Elle crée un monde ordonné et se divise en âmes individuelles (celles des hommes, des animaux et des plantes). L'âme humaine est donc une parcelle de cette Âme engendrée par l'Intelligence contemplant l'Un. Autant dire que chaque âme est une parcelle de Dieu, que Dieu est donc présent en chacun de nous. Le monde matériel est le point ultime de la diffusion divine (http://sos.philosophie.free.fr/plotin.php).

Pour Plotin, chaque être sensible doit être compris comme une partie d’un tout et contribue à la plénitude de ce tout. La raison qui est en elle produit l’harmonie et l’ordonnancement. Cet ordonnancement n’abolit pas les différences entre les êtres, mais permet leur communication, leur interaction que Plotin nomme sumpatheia : l’unité du monde sensible vient du fait que l’univers est un tout en sympathie avec lui-même ; c’est comme un vivant qui forme une unité.

Sans entrer plus avant dans le monde de Plotin, considérons cependant cette profonde intuition : le monde sensible est en harmonie et ordonné et il appartient à chacun d’en goûter les bienfaits et de participer à cette harmonie. Et ces quelques cuillères ramassées ensemble par la main de celui ou celle qui a fait la vaisselle m’a, en un instant fortuit, fait accéder à cette idée merveilleuse : le monde a un sens, même si nous le comprenons pas. Seule notre âme sensible nous permet d’y accéder, sans compréhension intellectuelle, par le fait qu’elle entre en harmonie avec le monde. En un éclair, l’âme s’échappe et devient une, à l’égal de Dieu qui devient accessible par osmose.

Baigné par l’ordonnancement du monde, je commençai la journée libre de tout désagrément, vide tout souci, exalté par cet infini qui devient intime et pénètre chaque parcelle du corps.

 

[1] https://books.google.fr/books?id=MP9dN4KtQ00C&pg=PA21... p.21)

26/03/2017

Penser la pensée

Quoi de plus beau que de penser la pensée ? Il ne s’intéresse pas à ce qui est dit. Seul importe pourquoi c’est dit, c’est-à-dire comment cela lui est venu à l’esprit. Une telle recherche semble dérisoire, mais elle est devenue une science, et même plus puisque l’on parle des sciences cognitives. Mêler (pour penser) et démêler (pour penser la pensée) l’intuition et le connu est le propre de cette science. Mais peut-on dire qu’il s’agit d’une science ? A quel moment le savoir bascule dans l’inconnu et permet d’atteindre une compréhension différente qui fait avancer la solution ? La science cognitive est comme une outre, ou même un estomac plein. On bourre la poche. On trouve toujours  un peu plus de place, car elle est élastique, et puis, à un moment, elle explose. Son contenu se disperse ; il ne reste rien qu’une nouvelle solution qui l’a remplacé. Quel mécanisme a engendré cette révolution, pourquoi, comment ?

L’homme de tous les jours n’a qu’une vision, celle qu’il a apprise de ses parents et de ses professeurs, parfois agrémentée de vues personnelles qui constitue sa liberté d’être et qui lui apporte sa maturité. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que cette vision est ce qui l’empêche de connaître plus profondément l’organisation des choses et en particulier de sa pensée. Pourquoi à un certain moment se rattachent ensemble des objets différents et dispersés qui vont lui donner une autre vision ?

En ce qui concerne certains hommes, il s’agit avant tout de se frayer un chemin dans le connu pour trouver les fentes qui permettent de le traverser et passer de l’autre côté. C’est un voyage vers le vide qui, à un moment donné, va crever la surface du connu et l’entraîner vers une nouvelle approche. Ce n’est pas réellement encore une vision. Il lui faudra pour cela faire appel au connu, l’habiller de mots que tous connaissent et organiser ces mots en concepts et arguments démonstratifs. Ce sera un travail long et difficile car il lui faudra revenir sur le connu pour expliquer l’inconnu et décrire le chemin de l’un à l’autre. A quel moment trouve-t-on les failles et peut-on se glisser dedans ? Comment cheminer dans ce labyrinthe sans se perdre ou tomber dans des crevasses ?

Aussi simple que cela puisse paraître, il suffit de ne plus penser et de laisser apparaître la solution toute seule. Elle vient d’un coup, dans le vide de l’esprit, dans une transformation de l’être qui s’allège, se transcende et perçoit la lumière de la solution. Contrairement à ce que pensent de nombreux psychologues, ce n’est pas l’esprit d’ouverture et d'empathie qui va permettre cette transformation. C’est au contraire la fermeture aux influences extérieures, aux rappels incessants du connu qui permettra cette transformation de la pensée et enclenchera des rapprochements inédits et intéressants.

Cela lui rappelle une anecdote. Au cours de discussions en commun sur des sujets  tels que le destin, la liberté, la transcendance, il lui était reproché de se tenir les bras croisés et de regarder les autres sans participer réellement à la conversation. C’était pour lui sa manière de se détacher du connu pour laisser l’inconnu envahir sa pensée. Il faisait le vide en lui-même et pouvait alors relier entre eux des éléments qui, normalement, sont éloignés les uns des autres. Cela lui permettait d’acquérir un fil de pensée différent et original. S’il restait ouvert, le corps tourné vers l’autre, il lui était impossible de faire naître en lui ce fil qui l’aidait à se retrouver dans le labyrinthe et de franchir le Rubicon. Il appelait cela « transcender le connu ». C’est un phénomène étrange. Se creuse en lui un espace vide, une sorte de trou d’air qui l’aspire et le fait flotter dans une sorte de liquide amniotique qui le nourrit de liaisons et fabrique l’image qu’il recherchait sans la connaître. Le tableau est posé, il faut maintenant le lui donner la couleur et les formes qui le rendront compréhensible aux autres. Le Rubicon est franchi, le désert s’étend à ses pieds, il lui faut maintenant relier entre elles toutes les gouttelettes pour constituer le fleuve de nouvelles connaissances. Alors comment susciter en lui, comment faire renaître ce vide nourricier qui lui permet de se glisser entre les fentes du connu pour aborder l’inconnu ? C’est cela penser la pensée, c’est cela qu’il faut découvrir pour améliorer sa compréhension du monde, des autres et, in fine, de lui-même.

25/03/2017

Retour sans départ

Il vous est souvent arrivé d’accompagner quelqu’un qui part en train avec une grosse valise, si grosse qu’elle ne peut la soulever (c’est forcément elle). Arrivée gare de Lyon… Noyé dans la foule bigarrée, vous peinez à diriger sur ses quatre roulettes le monument, qui, lui, ne sait où il va. Une légère déviation de la main l’entraîne inexorablement vers des lieux inconnus où vous ne souhaitez évidemment pas aller. Mais dès l’instant où il faut éviter quelques passants, vous vous retrouvez capitaine d’un bateau avec l’obligation d’anticiper longtemps à l’avance. Pour peu qu’un obstacle s’annonce au dernier moment, vous ne pouvez éviter l’accrochage.

Aïe, c’est un enfant incontrôlé, comme moi, qui se précipite sous les roues ! Dieu, quel effort surhumain, vous déviez la machine par un pur hasard. Ouf, l’incident n’a pas eu lieu…

Enfin, vous sortez du métro, prenez moult escaliers roulants aux soubresauts inattendus, montez in fine l’ascenseur, ouvre la porte. Vous êtes chez vous, hors de danger d’accident, épuisé, heureux d’être arrivé à bon port.

Les voyages forment la jeunesse, dit-on.

12/03/2017

La poésie

La poésie, c’est un grand vide qui se remplit au goutte à goutte de l’inspiration.

Mais qu’est-elle celle-ci ? Impalpable comme le rêve, elle jaillit en silence et construit sans hésitation ni protestation ce qui deviendra les lignes couchées et ordonnées de l’instant magique où le cœur vibra et s’enfonça  dans la nuit noire jusqu’à la noyade.

Bienheureux celui qui survit et garde sur le papier les vers entremêlées du souvenir et des regrets. Ceux-ci  deviennent promesse et chantent le monde tel qu’il lui apparut un jour, magnifié et transparent.

Merci l’inspirateur anonyme qui transforme le sable en or et la chair en soleil. Un nouveau jour se lève sans un regard derrière.

07/03/2017

La pêche de l’étang (4/4)

Nobles et hautains, les brochets attendaient avec mépris que leur sort fut décidé dans le même détachement qu’un prisonnier à l’âme haute vis-à-vis de ces bourreaux. Leurs corps portaient encore des traces de la lutte qu’ils avaient menée et des outrages subis, de longs filaments d’écume baveuse, qui, quand le corps de l’un d’eux s’écartait d’un autre, créait une bulle irisée et aplatie qui les gardait solidaires dans leur malheur. Mais le plus beau baquet était celui des tanchons qui, par la couleur jaune et rosée de leur ventre qui passait par mille nuances au bleu nuit, puis au noir de leur dos, me rappelaient l’émotion éprouvée au lever du soleil, comme si j’étais parvenu à enfermer vivante l’aurore dans ce baquet de zinc.

06/03/2017

Retournement

                       La divine lumière réside dans l’âme. Dès lors que celle-ci consent à se défaire des voiles et des taches qu’impriment sur elle les objets créés, aussitôt elle se trouve illuminée et transformée en Dieu. Alors Dieu lui communique son Être divin et elle semble être Dieu lui-même; et tout ce que Dieu possède, elle le possède.

Saint Jean de la Croix, La montée du Carmel

 

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Premier temps : unification de l’être

Les personnages multiples qui composent la personnalité se fondent en un seul être. La conscience, la vraie, c’est-à-dire la possibilité de se maîtriser soi-même, apparaît. Non seulement il y a unification de nos différents moi, mais toutes ces tendances s’harmonisent. Il n’y a plus de conflits entre notre pensée rationnelle et nos sentiments, entre les sentiments et les émotions, entre les désirs et la volonté. En fait, l’instinct, les désirs, les émotions sont transcendées. La pensée, la parole et l’action sont une, la connaissance et le sentiment vont de pair.

 Deuxième temps : dissolution du moi

L’unification entraîne non pas un renforcement de notre idée de nous-mêmes, mais au contraire une dissolution de cette idée. Nous comprenant nous-mêmes, nous comprenons l’autre et nous entrons en communion avec lui. L’autre devient moi-même, les barrières créées par le moi tombent progressivement.

 Troisième temps : l’inconnaissance

L’appréhension globale de la vie et sa compréhension se fait au-delà de la pensée. C’est en effet le voile du mental qui nous empêche de comprendre.

¨  La connaissance du royaume est inconnaissance, parce qu’elle est toujours nouvelle. Le monde spirituel ne peut se découvrir par une méthode, car toute méthode est fondée sur des habitudes mémorisées. Or chaque approche du royaume est nouvelle, indéfinissable et ne peut être revécue. Le problème est de se détacher du mental qui cherche à renouer avec l’expérience vécue.

¨  La connaissance de la vie divine ne peut se faire qu’à travers un nouveau mode de pensée. Ainsi, dans le monde psychique, la liberté est la faculté que nous avons de pouvoir faire des choix. C’est effectivement vrai : Dieu nous a créés libres, dans le sens que nous pouvons choisir de voir ou de ne pas voir le monde comme expression de la volonté divine. Mais la vraie liberté, la liberté donnée par l’accession au royaume de Dieu, une liberté qui n’est pas un concept, mais une réalité vécue, c’est de n’avoir plus à choisir, d’être sans cesse immergé en Dieu et d’y trouver l’épanouissement total, la réalisation de la vie.

¨  La pensée, libérée de toute imagination, devient instrument de l’esprit. Constamment soumise, elle a alors deux fonctions :

.      une fonction d’action : agir dans le monde par la pensée autant que par l’activité physique ;

.      une fonction de communication : exprimer sans le langage habituel l’inexprimable.

03/03/2017

La pêche de l’étang (3)

Une bataille furieuse, un déchaînement des forces inconnues de l’étang avaient suivi cette capture dans un bouillonnement de dos, d’écume et d’éclairs scintillants, et le filet s’était gonflé sur la pression de cette âme qui comprenait dans le resserrement de chacune de ses particules qu’on allait l’extraire de son univers. Elle attendait maintenant impassible et muette, agitée parfois de soubresauts involontaires dans cette petite enclave qu’on lui laissait encore avant de la disperser dans un élément bizarre, plus limpide, plus lumineux, mais combien plus étroit. Je retrouvais ensuite chacune de ses membres convulsionnés, en différents, en différents baquets éparpillés au bord de l’étang. Les carpilles, comme alanguies d’une maternité précoce se complaisaient dans la chaleur de leur ventre en une douce somnolence, mais certaines, comme un dormeur qui se retourne pour chercher une autre position, essayaient malhabilement de se mouvoir dans l’air comme elles le faisaient dans l’eau, en ondulant de plus en plus rageusement. L’une d’elles, coincée par les corps, se tenait la tête en l’air, le corps immergé dans le grouillement des autres dans la position figée qu’elle avait quand, libre, elle sautait hors de l’eau, et philosophant sur sa triste aventure, elle disait boa, puis bao, comme les enfants qui répètent inlassablement le même mot  de deux syllabes, s’émerveillant de la maîtrise de leurs muscles qui leur permettent de prononcer deux sons à la fois.

27/02/2017

La pêche de l’étang (2)

Dans la première clarté, plus fidèle et plus véridique que celle des autres heures, l’étang, asséché de ses eaux lourdes et sombres, voilait avec pudeur sa nudité désolante dans un scintillement poudreux, mais cette tache lumineuse et fade contrastait trop avec l’élégance ocrée des roseaux chevelus et la parure pacifique et verdoyante empreinte d’une ceinture chaude aux couleurs de sa vieillesse saisonnière. Les hommes avaient tiré du même geste que les haleurs dans leur lent cheminement à la remontée du canal, mais alourdis et empruntés par la boue dans laquelle ils imprimaient les traces de leur pas, le filet qui traînait derrière lui une onde plus pure et plus légère et avait enfermé la substance de l’étang, son véritable corps, dans ses mailles, laissant échapper cette partie impalpable de chaque chose qui ne les intéressait pas.

23/02/2017

La pêche de l'étang (1)

A l’heure où la nuit mêle encore à l’air plus libre le jeu d’ombres chinoises de l’horizon terrestre sur la pâle renaissance d’un ciel bleuté, nous avions regardé avec l’émerveillement des enfants qui s’essayent à démêler le nom des couleurs bien qu’ils en aperçoivent chaque nuance, apparaître d’abord un léger embrasement entre les branches noires et frêles des arbres, comme une rougeur imperceptible la veille que l’on découvre au matin sur l’épiderme, puis de longues trainées de sang et d’or mêlés, formées par chacun des particules de lumière du soleil que nous devinions derrière l’horizon et réfléchies par la densité opaque des bourrelets nuageux du ciel. Chacun de nous sentait la frêle et délicate joie que donne l’air léger et pur, sonore de chaque évènement  qu’on ne perçoit pas à la lumière du jour , et le réveil des formes du monde que nous retrouvons intactes, mais encore cristallisées dans notre perception du mystère de leur vie nocturne.

Dans la première clarté, plus fidèle et plus véridique que celle des autres heures, l’étang, asséché de ses eaux lourdes et sombres, voilait avec pudeur sa nudité désolante dans un scintillement poudreux, mais sa tache lumineuse et fade contrastait trop avec l’élégance ocrée des roseaux chevelus et la parure pacifique et verdoyante empreinte d’une ceinture chaude aux couleurs de sa vieillesse saisonnière. Les hommes avaient tiré du même geste que les haleurs dans leur lent cheminement à la remontée du canal, mais alourdis et empruntés par la boue dans laquelle ils imprimaient les traces de leur pas, le filet qui traînait derrière lui une onde plus pure et plus légère et avait enfermé la substance de l’étang, son véritable corps, dans ses mailles laissant échapper cette partie impalpable de chaque chose qui ne les intéressait pas.