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24/08/2017

L'homme sans ombre (14)

Que fit Mathis jusqu’au lendemain ? Noémie ne le sait pas. Elle le retrouve vers midi, pour un nouveau déjeuner, dans le même restaurant. En entrant, elle le regarde et sent sa confiance renforcée envers lui. C’est bien lui que je veux, se dit-elle.

Après les bavardages habituels, les caresses et les baisers, Noémie n’en peut plus. Elle veut savoir, elle doit savoir.

– Alors mon chéri, revenons au sujet qui nous intéresse. J’ai tant attendu. Que peux-tu me dire ?

– Eh bien, avant de te dire quoi que ce soit, je vais te demander une promesse qui engage non seulement ce que je vais te dire, mais également notre avenir, c’est-à-dire notre mariage.

– C’est effectivement sérieux et cela demande réflexion. Néanmoins, je te fais cette promesse sans perte de temps, non par impatience, mais en confiance. Je sais que nous avons confiance l’un en l’autre. C’est d’ailleurs bien ce que signifie le mot : fiance avec, ensemble. Oui, nous sommes fiancés et rien ne peut nous séparer, même pas un serment que nous nous attacherons à garder intact. Mais de quel serment parles-tu ?

– Tu dois me jurer de ne parler à personne de ce que je vais te révéler, quoi qu’il arrive. Ce serment ne peut être rompu sans dommages pour nous. Il m’amènerait à un choix trop difficile entre toi et le secret dont je vais te parler. Et je crois que je serai obligé de te quitter si cela arrivait, ne pouvant faire autrement que de choisir le secret.

– Mais de quel secret parles-tu ?

Mathis sourit gentiment, attendri par l’impatience de Noémie qui restait bien femme, droite, ouverte, mais curieuse.

– Auparavant, il est nécessaire que tu prêtes serment, lui rappela-t-il.

– je te jure de ne parler à personne de ce que tu vas me révéler maintenant. Je connais les dangers d’une telle révélation et je m’efforcerai de ne jamais faillir à cette promesse.

– Merci, Noémie. Je ne doutais pas un instant de ton engagement et il est nécessaire pour ce que je vais te dire. Je t’ai dit qu’en ce qui concerne mon intérêt pour le Tibet, cela remonte à cinq ou six ans, peut-être sept. En fait, cela dure depuis beaucoup plus longtemps, depuis mon enfance, vers l’âge de cinq ou quatre ans, peut-être même avant. Je me suis réveillé un jour en pleine nuit, tendu comme un arc et reposé comme jamais. J’étais conscience qu’il venait de se passer quelque chose d’insolite. Beaucoup plus qu’un souvenir, je sentais dans tout mon corps cette impression extraordinaire de légèreté et de tension. Je revoyais l’effort volontaire entrepris et l’aisance, dans le même temps, que j’avais eu pour m’élever au-dessus de mon lit de quelques dizaines de centimètres, naturellement, sans apprentissage. Cela s’est manifesté subitement, comme sous une impulsion irrésistible. J’étais maintenant épuisé et complètement relaxé, sentant le poids de la gravité qui m’avait quittée pendant quelques minutes avant de reprendre l’impérative exigence de tous les humains, c’est-à-dire être collé à la terre quoiqu’il arrive. Je n’étais qu’un enfant qui ne savait pas encore analyser ce qui lui arrivait. J’étais tellement surpris par cet événement que je n’en mesurai nullement à la fois l’importance et le fait exceptionnel qu’il constituait. Je n’osais en parler à personne, je sentais même que je ne devais en parler à personne et je finis par m’endormir. Le lendemain matin, quand maman vint me réveiller, je ne conservais qu’un rare souvenir d’élévation et de flottement que je ressentais dans le bas de la colonne vertébrale. Que m’était-il arrivé ? Je n’entretenais plus qu’une impression tenace, mais inqualifiable, comme un rêve dont les racines plongeaient dans la réalité, mais sans que je sache pourquoi.

23/08/2017

Oh ! Les beaux jours, pièce de Samuel Beckett

Théâtre de l’inéluctable. Chaque jour passe et ressemble aux autres jours, toujours semblables, mais pendant lesquels, imperceptiblement, inéluctablement, les êtres changent sans qu’ils en aient conscience : « Je vois de moins en moins bien… Pas moins qu’hier…Pas mieux que demain… » Chaque geste de la vie quotidienne devient un évènement attendu impatiemment au cours de la journée, de même que la moindre démonstration d’intérêt, de prévenance de la part d’autrui : un sourire, un mot, un geste même, le plus petit soit-il (lever le petit doigt) prend une importance considérable et suffit à éclairer la journée. « Ça que je trouve merveilleux », dit-elle pour tout ce qui vient  rompre la monotonie des heures.

« Quel beau jour encore », telle est la morale de Beckett. Il y a toujours une raison d’être heureux, il y a toujours un évènement qui, si on y prend garde, suffit à donner la joie pour une journée. Le jour où Willy, malgré ses infirmités, sa condition d’humain réduit à la vie animale, sort de son trou pour regarder sa femme, est le plus beau jour de la vie de celle-ci, parce qu’il est là, présent, réel. Et cet homme qu’elle ne reconnait plus, dont la laideur l’effraie, tente de lui témoigner ce qui lui reste d’amour, faisant de l’enlisement, de l’incapacité de bouger de sa femme, un paradis aussi beau que celui de sa jeunesse.

 

22/08/2017

Maxime

 

Ne jamais renoncer à chercher.

Ne pas croire à l’infinité des solutions

Et l’impossibilité d’une réponse,

C’est déjà un renoncement.

 

21/08/2017

Entre en toi !
Entre en toi !
Ouvre ton esprit, ton cœur et ton corps
A ce qui est plus que toi-même
Cherche encore ce trésor
Que tu ne peux nommer
Ouvre tes mains à son évocation
Et crie au moment de le toucher
Bien souvent, cependant
Tu hésites, pantelant
Tu restes en périphérie de toi-même
Comme endormi, confit dans le sel
Tu te réfugies dans la zone
Là où rien ne s’harmonise
C’est dur, il faut l’avouer
Rien ne va plus, dis-tu
Tu enfiles ta veste à l’envers
Tu cours dehors, dans le froid
Tu rentres, tu reprends ta respiration
Tu calmes ton esprit, reprenant vie
Puis tu plonges en toi
Jusqu’au fond du gouffre
Où tu sens sa main qui te presse
Et son cœur qui bat la chamade
Un peu de chaleur humaine
Dans l’obscurité du monde
Une lueur que tu tiens
Un espoir devenu réalité
Ensemble, au fond de soi
Enlacés fiévreusement
Caressant son visage
Modelant son corps
Tu te rends à toi-même
Et contemple ce moi
Qui malgré tout
Vaut bien un détour...

©  Loup Francart

20/08/2017

L'homme sans ombre (13)

– Alors, as-tu réfléchi à la proposition de Patrick et Lauranne, c’est-à-dire notre séjour à Katmandou.

– Tu as tout de suite remarqué que je n’y étais pas opposé, au contraire. Oui, c’est une excellente idée qui nous délassera de cette année de travail.

– Effectivement tu avais l’air très intéressé, que dis-je, passionné. Mais pourquoi ?

– Je te l’ai déjà dit. C’était il y a quatre ans. J’ai assisté à une conférence par un lama tibétain, et j’ai ensuite suivi les causeries sur la spiritualité tibétaine pendant un an avant d’être trop pris par mon travail.

– Mais, dis-moi, qu’est-ce que cela t’a apporté ?

– Eh bien, d’abord une connaissance de ces pays, de leur mentalité, de leur culture, foncièrement différente de celle de l’Occident ; puis une certaine sérénité face aux aléas de la vie quels qu’ils soient, heureux ou malheureux.

– Je reconnais en effet que tu es assez calme et que tu te domines facilement. Tu as toujours la même voix posée, la même impassibilité du visage, la même patience vis-à-vis des autres. C’est d’ailleurs ce qui m’a tout de suite séduite. J’aime te voir inébranlable parmi les impatients et déchaînés. En disant ces mots, Noémie posa sa main sur celle de Mathis et la serra doucement, avec amour. Celui-ci ne disait rien et semblait penser à autre chose, plus profond, plus secret. Sous la force d’une impulsion, elle lui dit tout à coup :

– À quoi penses-tu, là, maintenant ?

Il a l’air gêné. Il lui sourit d’un air égaré, mais ne répond pas. Il se contente de lui caresser lui aussi la main.

– Mais réponds-moi !

Alors il semble sortir de son rêve.

– je ne peux te le dire, et c’est ce qui me gêne. Je t’aime et ne veux rien te cacher ; mais dans le même temps, j’ai un secret que je ne peux te dévoiler.

– Mais pourquoi ?

– tout simplement parce que si je te le dis, je le perds et le perdre revient à perdre la vie.

Noémie ne comprend rien aux explications de Mathis. Quel secret peut-il avoir qui possède une telle force qu’il pourrait entraîner la mort ? Elle le regarde dans les yeux et voit qu’il ne ment pas.

– Je n’ai pas le droit de parler de ce secret. Tu m’as dit que ce qui t'a séduite c’est mon calme. Eh bien, ce secret est lié à cela. Je ne peux t’en dire plus. Je te demande de me laisser jusqu’à demain. Peut-être alors pourrai-je t’en dévoiler plus. Tu peux, je pense, attendre demain, n’est-ce pas ?

– Oui, je pourrai même attendre cent ans parce que je t’aime et ne veux pas te perdre. Mais j’attends demain avec impatience, car j’ai également l’impression de t’avoir perdu parce qu’une part de toi-même m’est inconnue. Sans doute ai-je été trop confiante.

– Oui, tu as été très confiante et c’est cette confiance que j’ai admirée en toi. Tu étais et tu es transparente et, pour moi, cela résume ta personne et dévoile ta vérité d’être unique. C’est pour cela que nous sommes fiancés et que, bientôt, nous serons mariés. Alors, continue à me faire confiance. Ne vois pas cacher en moi des secrets bizarres. C’est simple et droit, bien que je n’en aie pas encore fait le tour.

Noémie est réjouie et inquiète à la fois : réjouie de savoir qu’en effet Mathis n’est pas comme les autres, qu’il possède un secret, et inquiète parce qu’elle ne sait pas de quoi il s’agit. Alors elle décide de continuer à lui faire confiance, malgré tout.

Elle se tourne vers lui et pose sur sa bouche un baiser qu’il lui rend en la serrant contre lui. Elle se laisse faire et cela fait monter en elle des sensations qu’elle n’avait pas encore éprouvées.

19/08/2017

Les fourmis

La grandeur des arbres se perd dans l’enceinte de l’univers. Pourtant ce n’est pas leur taille qui nous illusionne, mais l’ignorance de l’enceinte. Nous ne sommes que des fourmis qui se disent bien-pensantes. Qu’est-ce au juste que penser ? Faire du monde des fourmis l’univers ? L’esprit y tourne en rond et ne peut en sortir.

La pensée, c’est de la fumée dans une bouteille de verre. Nous sommes comme ces marins qui construisent leur bateau dans une bouteille et la pose sur la cheminée pour la contempler. Si l’océan et le désert attirent l’homme, c’est qu’il y voit la possibilité d’une évasion. La pensée se noie ou meurt de soif en cours d’évasion.

Ce qu’il faut trouver, c’est la substance vitale qui traverse le verre. Alors la fumée s’échappera. Encore faudra-t-il procéder prudemment et ne pas rompre ce fil qui relie l’astronaute à sa cabine.

18/08/2017

Les confitures

Il y a deux jours, la fièvre culinaire s’empara de certains d’entre nous. Nous avions été invités à récolter les prunes d’un jardin du voisinage, tellement nombreuses qu’elles formaient un tapis de billes digne des garderies d’enfants des grandes surfaces. En cinq minutes, plus d’une dizaine de kilos furent ramassés, enfournés dans la voiture et ramenés à la maison. Les enfants en avaient mangé bien sûr. Ils s’étaient exclamés qu’elles étaient trop acides, frissonnant comme des phoques avant de les recracher en douce derrière un arbre. Les adultes n’y attachèrent que peu d’importance. On ne laisse pas tomber une telle aubaine sous le prétexte que les prunes sont acides. Mais germa dans l’esprit de certains l’idée de faire des confitures plutôt que de les manger telles quelles.

– A-t-on le temps ? Il était 6h du soir.

– C’est une affaire d’une heure maximum, précise l’un d’entre nous.

Sitôt dit, sitôt fait. Le partage des tâches fut organisé. L’un trie les prunes, car de nombreux fruits sont verts et acides, donc sans intérêt culinaire. Une à une, elles sont soupesées, admirées ou rejetées, selon sa souplesse au toucher. L’autre les dénoyaute. Quelle merveille que de prendre le fruit juteux et de l’ouvrir avec son couteau. La chair dorée résiste, attachée autour du noyau qui se révèle soudain d’un crissement de la lame qu’il faut reprendre à son compte et prolonger jusqu’à ce que le jus et les filaments de chair se détachent de l’origine et se perdent dans la marmite dont l’odeur devient de plus en plus tenace. Les ongles, les doigts, les bras même, sont couverts de chair sucrée, glissante et belle comme une robe de mariée. Tiens, une guêpe vient reconnaître ce qu’elle a humé de loin. Non, c’est interdit, sinon nous allons être envahis. Docile, elle s’éloigne, on ne la reverra plus.

Trois quarts d’heure plus tard, il ne reste rien dans le panier des prunes triées. Trois récipients sont à manipuler : la marmite aux trésors olfactifs, le plat creux où errent les noyaux devenus veufs, la caisse de prunes non employées parce que pas assez mûres. La première est mise sous le feu. L’alchimie commence. Comment ce brouet peu agréable à regarder va devenir une confiture à tartiner une tranche de pain devenue divine ? Ah, c’est vrai ! Il faut ajouter du sucre, autant de mélasse que de chair. Et pourtant cela ne double pas le volume. On remue doucement cette boue dans laquelle les mains se sont lavées, on se lèche les doigts, on se sent confits dans le sucre, submergés d’odeurs doucereuses et l’on rêve au geste de la guêpe, sucer délicatement du bout de ses lèvres pulpeuses, le jus intime des prunes comme la substance mystique qui ouvre les portes du paradis.

Cela fait maintenant une demi-heure que l’on tourne avec assiduité le brouet qui a pris entre-temps une couleur cuivrée et dont les vapeurs enchantent les narines. Cela semble cuit. « Mais non ! », rétorque l’autre. Elle est encore trop liquide. Le bras s’ankylose, la vue se brouille, les pieds traînent. « On va tourner encore longtemps », dit la petite, venue voir la confiture. Enfin, cela est à point. J’oubliais. Le troisième personnage de la pièce était en charge de préparer les bocaux. Nettoyage, essuyage, séchage des verres et des couvercles. Ils sont maintenant étalés en rang d’oignons prêts à recevoir le nectar coulant du bec de la casserole. Surtout ne pas goûter, on y laisserait le doigt, brûlé jusqu’au sang par la pulpe chatoyante, mais trop chaude. Premier bocal plein, puis le second, puis le troisième. Il y en a neuf, bien alignés, d’une couleur prune bien sûr. On les retourne après avoir bien fixé le couvercle. On les regarde, on s’extasie, on en approche les narines. Que ces bocaux sentent bon, même fermés. Les odeurs restent en nuages invisibles au-dessus de la table. Mettre un peu d’ordre tout de même ! dit avec un sourire l’aînée. Et chacun de prendre son ustensile, de le passer sous l’eau, de lui adjoindre la lessive, de faire mousser le fond jusqu’à ce qu’il devienne brillant de propreté, de l'essuyer et de le ranger dans le buffet. La cuisine est redevenue morne. Elle a besoin de repos après ce remue-ménage. Nous aussi ! Il est dix heures trente du soir. Ce fut plus long que prévu. Mais quelle excitation ! Oui, nous avons bien mérité un petit repos. Après un dernier coup d’œil aux pots étalés sur la table, nous éteignons et montons tout droit nous coucher.

La nuit fut peuplée d’odeurs, de goûts, de caresses collantes, d’éclatements des bulles sorties de la casserole. Un vrai feu d’artifice qui nous obligea  à nous lever tôt le matin pour venir voir le résultat de notre travail. Oui, la confiture fut une passion d’un jour qui restera dans les mémoires comme un jeu ensorcelant et collant.

17/08/2017

Soi

L’infini n’a pas de fin ;
Mais… A-t-il un commencement ?
Et s’il n’a ni début ni fin,
Existe-t-il réellement ?
S’il s’effiloche lui-même,
Comment se situer dans cette absence ?
L’infini n’est pas le vide,
Il est toujours appréhendable.
Mais un seul grain de fini
Suffit-il à faire de l’infini ?
L’homme, curieux par nature,
Cherche à atteindre la dernière page.
Mais si le livre est infini,
Il perd également la première page
Et lit le livre de la vie
Sans pouvoir en sortir.
Alors il erre entre les pages,
Dans cette épaisseur inexistante
Qui s’épanouit dans la finitude.
Perdu dans cette bibliothèque
Sans pouvoir se situer,
Il invente sa vie sans même exister.
Après tout, l’important est-il
De se connaître soi-même
Ou de connaître son environnement ?
Si l’espace et le temps sont infinis
Suis-je inclus dans ceux-ci ou les crée-je ?
Si je suis infini, alors seulement,
Je n’ai besoin ni de jour, ni de lieu
Pour être pleinement réalisé.
Je flotte entre les grains de matière
Et découvre mon ubiquité :
Je suis ici et maintenant,
Mais sans histoire ni personnalité.
Seul le soi demeure et est.

©  Loup Francart

16/08/2017

L 'homme sans ombre (12)

Elles allaient se quitter lorsque Noémie demande à Lauranne :

– Mais pourquoi pas d’ombre ? Cela signifie-t-il quelque chose ? Est-ce réellement possible ?

– En réfléchissant, pour moi, il n’y a qu’une solution : le corps se métamorphose et devient transparent sous une impulsion intérieure ou extérieure.

– C’est peut-être possible, mais les vêtements eux devraient rester opaques à la lumière !

– Oui, je n’avais pas pensé à cela. Il faudrait que cette transparence ait le pouvoir d’irradier son environnement immédiat et de le rendre également  limpide.

– Il y a une autre possibilité : la nitescence, c’est-à-dire l’émission d’une lueur qui contredit la lumière naturelle du soleil. Son éclat annulerait ainsi la production d’une ombre dès l’instant où le soleil est placé dans certaines conditions qui restent à déterminer.

– Tout cela me paraît bien farfelu. Mais sait-on jamais. Le seul moyen de le savoir, c’est de tenter l’expérience de nuit. Si le corps de Mathis produit une lueur, elle doit être visible de nuit, à condition bien sûr qu’il l’émette à ce moment-là.

– Mais, j’y pense, il y a l’autre possibilité, c’est que ceux qui regardent à ce moment Mathis soient ceux qui émettent la lumière et transforment ainsi l’image de Mathis. Cela peut paraître extraordinaire, mais pourquoi pas ?

– Ainsi Mathis n’y serait pour rien, ce serait nous qui subirions, sans nous en rendre compte, le phénomène. Mais pourquoi à tel moment et pas à d’autres, en tel lieu et pas en d’autres ?

– Je ne sais. Pourquoi pas, en effet !

Là-dessus, Noémie et Lauranne se sentent comme submergées par leurs propres pensées, abasourdies d’idées saugrenues qui les taraudent malgré elles. Elles se taisent, méditant sans paroles, comme cachées derrière une tente. Elles mettent cinq minutes à s’extraire de leurs pensées et reprendre contact avec la réalité. Sans rien dire, elles rassemblent leurs affaires, payent et sortent du restaurant encore interloquées de leur échange. Avant de se quitter, elles s’embrassent, les yeux embués, encore étonnées de l’intimité née entre elles. Jamais elles n’ont vécu un tel moment qui dépasse les échanges habituels entre amies.

C’est ainsi que Noémie est contrainte d’en parler directement à Mathis, ce qu’elle a évité de faire jusqu’à présent. Mais elle ne sait comment s’y prendre. L’important est de ne pas surprendre son fiancé et de faire qu’il s’exprime sans contrainte. Cependant, comment amener le sujet et lui poser les questions qui la tracassent ? Justement, Mathis a téléphoné et lui a donné rendez-vous pour déjeuner le lendemain.

Noémie se lève en se disant qu’elle va enfin savoir et qu’elle sera délivrée de ses interrogations. Elle se prépara longuement, choisit des vêtements séduisants, mit un fond de poudre rouge sur chaque joue, puis une mince pellicule de rouge à lèvres et se sentit prête, sans cependant encore savoir comment elle allait interroger son homme (elles avaient pris l’habitude d’appeler ainsi les deux garçons). En entrant dans le restaurant, elle prend garde d’avoir l’air sûre d’elle, épanouie, heureuse. Elle l’aperçoit dans un coin de la pièce, en un lieu où, elle s’en rend compte immédiatement, ils pourront parler dans être dérangé, ni même entendu. Elle s’avance en conquérante, mais humblement et tend ses lèvres. Il l’embrasse profondément, en prenant son temps et en lui caressant la joue avec douceur. « Non, rien n’a changé dans son comportement », se dit-elle. Ils échangent mille petites nouvelles pendant que le serveur leur amenait la carte, ils choisissent tous deux du poisson, sans entrée et disent qu’ils verront plus tard pour un éventuel désert. Noémie se dit qu’il est temps d’en venir au sujet qui la préoccupe.

15/08/2017

Carré(s) blanc(s) oblique(s) sur carré(s) noir(s)

Il n'apparaît qu'en filligramme. Mais il est bien là, gonflé de son importance, même voilé par le premier.

 

17-08-14 Illusion 4.jpg

 

 

14/08/2017

Paradoxe

 

Je suis le vide et le néant.

Il me pénètre de sa couleur,

Je respire son odeur.

Il s’encastre entre chaque globe

Et les écarte de sa puissance incontrôlable.

Gonflés du vide de l’absence,

J'erre à l’abandon et connais le repos.

 

13/08/2017

Transparence

Je n’ai ni regrets ni désirs
La béatitude m’a pris
Et élevé hors de tout
Je flotte dans le bonheur
Et aspire au silence
Il vient sans crier gare
En toute transparence
Il m’attire à lui
Mais n’est rien lui-même
Et moi-même qui suis-je
Sinon celui qui se regarde
Et ne voit que l’éclat
De ses propres yeux
Dans le miroir de l’âme ?

©  Loup Francart

 

12/08/2017

L 'homme sans ombre (11)

Le lendemain, Noémie et Lauranne, qui travaillaient dans le même quartier, se retrouvèrent pour déjeuner. Elles avaient pris cette habitude en s’installant toutes les semaines dans un même petit bistrot où les desserts étaient succulents.

– Nous avons tout de même avancé, dit d’emblée Lauranne. Nous savons d’où vient son intérêt pour les phénomènes que l’on a constatés. Est-ce l’entière vérité, probablement pas. Mais ce qui est sûr, c’est que cela à voir avec la méditation ou, au moins, une autre forme de pensée que la pensée ordinaire.

– Tu me fais peur en disant cela. On ne croirait pas que tu parles de mon fiancé. Je n’aurai jamais soupçonné cette attirance pour cette forme de culture tout à fait contraire à nos habitudes. Au fait, quand tu as fait tes recherches à Beaubourg, as-tu trouvé des récits qui parlaient de cela ?

– Je t’ai parlé d’Alexandra David Néel. Tu sais, cette franc-maçonne, chanteuse, exploratrice, bouddhiste et féministe ! Une sacrée bonne femme qui n’avait pas froid aux yeux. Elle a vu de ses yeux, prétendait-elle, un moine volant. Est-ce vrai ? Personne ne l’a confirmé, mais personne n’a, non plus, contredit cette affirmation.

– Et personne bien sûr n’est capable de l’expliquer ?

– Non plus.

– Alors, il ne me reste plus qu’à interroger Mathis lui-même, ce qui n’est évidemment pas facile. Mais peut-être, lui aura une explication à ce que nous avons vu. Au fait, nous avons bien vu le phénomène de lévitation. Mais nous avons également constaté que le corps de Mathis ne fabriquait pas d’ombre, ce qui est pour le moins un phénomène également étrange. À ma connaissance, il n’y a pas d’exemples de faits semblables.

– effectivement, tu as raison, dit Lauranne. C’est presque plus anormal encore. Je t’avoue que je me suis posé la question et que j’ai cherché sur Internet. Je n’ai rien trouvé, hormis un rapport dénommé L’homme et la folie qui parle de l’homme opaque et de l’homme transparent. Mais c’est avant tout un livre sur la psychiatrie, mais aussi sur la société, la politique, voire, parfois, de la psychologie. Bref, rien à voir avec l’absence d’ombre, même purement imaginaire.

– Cela ne nous avance pas, c’est certain. Quel mystère ! Depuis l’autre jour, je n’arrive plus à dormir. Je m’interroge sans cesse : est-ce une maladie, un don du ciel, un phénomène diabolique. Et aucune réponse, rien qui ne puisse me rassurer. Pourtant, Mathis reste le même, sans aucun changement. Ce qui pourrait prouver qu’il est habitué à ces phénomènes. Mais cela peut aussi signifier qu’il n’en a pas du tout conscience. Bref, je ne sais rien et cela est en train de me rendre folle !

– Ne t’en fait pas tant. Nous allons trouver. Il nous faut juste un peu de temps et je suis là pour t’aider, ma chère Noémie.

– Lauranne, je savais que je peux compter sur toi. Heureusement, sinon je serai déjà à enfermer !

– Bon, alors, il ne te reste plus qu’à interroger Mathis, car il va bien falloir en passer par là ! J’y pense, il est évident que cela reste entre nous. Nous ne devons en faire part à personne. Motus et bouche cousue.

– C’est promis. C’est d’ailleurs tellement incongru qu’on se moquerait de nous si nous en parlions.

 

11/08/2017

Le dit de Tianyi, de François cheng (Albin Michel, 1998)

La guerre, l’amour, l’amitié, l’idéologie et bien d’autres choses encore, pourraient installer le livre dans une gravité impressionnante. C’est vrai à certains moments, mais l’auteur nous promène également la tête dans les nuages et la brume au travers d’épopées poétiques qui rassemblent une belle langue française au service d’impressions, de réflexions et de réminiscences chinoises. En un peu plus de 400 pages, François Cheng nous plonge à la fois dans les mentalités paysannes d’un Moyen-âge chinois  et dans l’histoire du XX° siècle occidental : la guerre sino-japonaise, le Grand Bond en avant de 1958, puis la révolution culturelle. La vie de trois personnages rythme le roman : tout d’abord Tiannyi, qui deviendra peintre, Yumei, l’amante, et Haolang, l’ami. Chacun cherche sa vie dans l’exaltation de la jeunesse et ne trouve que malheurs et parfois des éclaircis où l’amour et l’amitié leur permettent de faire face à un destin hors norme. Tout a déjà été dit sur ce livre qui est à la fois un roman, une autobiographie, un poème, un conte et un livre d’histoire vu sous l’angle personnel de quelques héros anonymes.

Ne citons que ce paragraphe, bouleversant, car il résume grandement l’esprit du livre :

… Je mesurais la difficulté qu’il y avait à toucher la vraie profondeur d’un autre, a fortiori d’un autre féminin. Oui, l’homme peut-il rejoindre l’extrême désir de la femme dont elle-même ne peut sonder le fond ? Il y a certes de la tendresse sans bornes qui fait tomber comme de vaines poussières préventions et fantasmes de l’homme. Il u a des moments d’extase qui entretiennent éphémèrement de rêve de l’Un ? L’homme, taraudé par le fini, s’échine à rejoindre la femme, envahie par l’infini, sans jamais y parvenir. Il lui reste à demeurer cet enfant abandonné qui pleure au bord de l’océan. L’homme s’apaiserait s’il consentait à écouter seulement la musique qui résonne là, en lui et hors de lui – d’écouter humblement la femme devenue un chant trop nostalgique pour être accessible.

Ne pas en dévoiler plus. Mais « il n’est pas trop tard ; faisons quelque chose encore ! » nous dit la rieuse voix de Yumei dans les brouillards et les nuages d’une Chine malgré tout immuable.

09/08/2017

Hypnose

 

Fixez le centre, jusqu'au moment où vous partez en lambeaux

Seuls vous retiennent encore la cohérence des attaches

Et le feu initial qui s'estompe

 

optique art,peinture,dessin,art cinétique

 

08/08/2017

Une demeure

Au cœur de la nuit et au plus profond du cœur
S’élève l’espérance de renouer le passé
Avec un présent inconnu et sans rival
Un abri où l’ombre cède à la lumière

Fermez fenêtres et portes pleinement !
Au dehors règne l’étouffoir asthmatique
Détendez vos méninges et laissez le rêve
S’emparer de vous en vents qui dénudent

Alors tel un fantôme vous errez sans fin
Dans le vide de l’imagination cubique
Et le plein d’une beauté transfigurée
Quels secrets vous enseigne la tanière ?

Quel que soit le lieu où votre corps repose
Trouvez en vous l’étincelle délicate
Qui la fait vibrer au rythme des murs
Et réveille le son pur du violoncelle
Quand l’archet s’unit à la corde, vibrant
De ferveurs nouvelles et appréciées

Une demeure, c’est le lieu de rencontre
Du rêve et de la réalité, un apaisement
Des caprices humains toujours en quête
De nouveauté et de connu, emmêlés
D’exaltation de l’histoire du temps
Passé, présent et avenir confondus
Dans la danse de l’existence

©  Loup Francart

07/08/2017

L'origine

Il n’y a pas d’espace ni de temps, seulement un être vivant qui se meut, et l’espace-temps naît avec lui.
François Cheng, Le dit de Tianyi,
1998, Albin Michel (chap. 3, p.27)

 

 On a tendance à penser que l’espace et le temps sont des concepts indépendants et précèdent en tant que concepts le mouvement. Ce n’est que récemment que les deux premières notions sont apparues dépendantes du mouvement. Sans mouvement, ni espace ni temps. Un changement d’espace (de lieu) implique un certain temps pour l’accomplir. Plus subtilement, un changement de temps implique également un changement de l’espace environnant, mais à une échelle beaucoup plus grande. Même si je reste au même endroit, cet endroit évolue dans l’espace cosmique, les objets évoluent, vieillissent et même meurent.

Il y a cependant une grande différence entre l’espace et le temps. Le premier peut se parcourir dans les trois sens, largeur, longueur, hauteur. Le second ne s’écoule que dans un sens. Mais ceci n’est vrai que physiquement. Psychiquement, le temps se parcourt dans tous les sens, comme l’espace et aussi instantanément. A la limite, psychiquement, le mouvement n’est plus nécessaire pour changer d’espace ou changer de temps. Jusqu’à un certain point cependant. Sans la mémoire, ce changement sans mouvement deviendrait dangereux.

Alors, contrairement aux idées reçues, on s’aperçoit que c’est le mouvement qui engendre le temps et l’espace. Sans lui, le monde, figé, s’écroulerait irrémédiablement. Mais le mouvement n’existe que par les objets, c’est-à-dire la matière. Sans matière pas de mouvement, sans mouvement, ni espace ni temps. La matière elle-même n’existe que par la lumière. La lumière est composée de grains de matière qui naissent, se meuvent et meurent par entropie. Rien ne peut se déplacer à la vitesse de la lumière. Mieux même, la lumière est à l’origine du mouvement (elle est ondulatoire) et de la matière (elle est corpusculaire).

On peut interpréter la parole de François Cheng de différentes manières. En premier lieu, l’espace et le temps sont des concepts humains. Seul existe le mouvement et, selon l’être humain, l’espace et le temps varient, car c’est lui qui les invente.

Mais François Cheng va au-delà. Il prétend que chaque être vivant crée son propre espace et son propre temps puisqu’ils ne sont qu’imaginaires. Et seul compte dans cette phrase énigmatique le terme vivant. L’être en tant qu’être vivant est plus que simple matière. Il engendre un processus nouveau et salvateur qui permet de construire un monde cohérent et qui donne sens à l'existence de l'univers.

06/08/2017

L 'homme sans ombre (10)

Elles trouvent un tronc d’arbre couché par terre et s’assoient dessus pour attendre.

Le silence revient, elles entendent les cris d’un choucas assez proche, puis plus rien.

– Que penses-tu de ce qu’a raconté Mathis ? demanda Lauranne à son amie.

– J’avoue avoir été un peu surprise qu’il ne m’ait jamais dit un mot sur cette période de sa vie. Elle est brève et je veux bien croire qu’il ait oublié tout cela lorsque nous nous sommes connus.

–Oui, c’est fort possible. Néanmoins, j’ai été surprise par sa première réaction. Il nous a bien dit que c’était une vieille histoire qui remontait à sa tendre enfance avant de se rétracter. J’avoue que je ne comprends pas. Il n’a peut-être pas fait attention à ce qu’il disait, puis s’est rattrapé.

– Je me suis fait la même réflexion. Mais je pense qu’il ne s’est pas trompé et qu’il s’est rattrapé pour ne pas en dire plus.

– Tu crois cela ?

– Oui. D’habitude Mathis est direct, franc et il sait ce qu’il raconte. Là, cela ne semblait pas véridique.

– Mais pourquoi ?

– As-tu vu ses mains quand il disait cela ?

– C’est vrai que tu as fait de la psychologie. Qu’avaient-elles ?

– Eh bien, il ne cessait de se les frotter parce qu’il n’osait pas appuyer ses paroles avec des gestes. Cela ne lui était pas possible parce que non naturel. Alors il préférait se triturer les doigts, cela lui semblait plus réaliste.

– Ah, voici la voiture de Patrick. Pas un mot de tout cela. Il faudra en reparler demain.

05/08/2017

Maxime

 

Que ton extérieur fasse place à ton intérieur

Que ton intérieur s’ouvre à l’extérieur

Alors la connaissance du vide naîtra en toi

Et te portera vers ton accomplissement

 

 

04/08/2017

Soir

Au crépuscule de la vie
Qu’ai-je encore à attendre ?
Ni la célébrité, ni l’opprobre
Un peu d’amour, certes
Mais aussi un peu de plaisir
Ceux-ci deviennent autres
Contempler le vol des chauves-souris
Le soir quand l’ombre s’en prend à la lumière
Relire un livre déjà lu
Et ne s’en apercevoir qu’à la fin
Courir sans fin le matin
Pendant que les autres dorment sereinement
Se raréfient les attachements aux objets
L’envie de partir loin de ce qui est connu
L‘attrait d’un dîner entre amis
S’estompe la frontière entre le monde et mon être propre
La ligne de démarcation n’est plus nette
Je ressens l’impatience des jeunes
L’émerveillement des enfants
La sensualité des jeunes mariés
L’épuisement des travailleurs
La panique du jeune retraité
L’indifférence du vieillard
Mais je les ressens sans passion ni identification
Je survole ces vies engagées
Et contemple sans attachement
Ces désordres et erreurs
Mais j’aime changer mon regard en un clin d’œil
Caresser le monde d’une lumière intérieure
Ne plus prendre parti
Mais errer amoureusement au long des vies
Pour y reconnaître la couleur de l’éternité
Et sentir monter en moi cette chaleur particulière
Celle de l’amour pour le monde et les êtres
Qui s’empare du cœur et le rend transparent
Mon ombre s’amenuise, élargissant l’horizon
Je flotte en béatitude
Je ne suis plus : Il Est

©  Loup Francart