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15/09/2019

Locédia, éphémère (22)

Je t'ai retrouvée, nonchalante aux regards des hommes. Nous nous sommes assis au fond d'un café circulaire, au dernier rang des fauteuils tournés vers la baie vitrée qui sépare de la rue et avons contemplé la lente promenade des passants. Assis presqu'au centre de gravité de la circonférence en mouvement du café, la vitesse de rotation de l'ensemble nous paraissait et permettait de suivre du regard les gens qui passaient dans le même sens. Tu regardais aussi, lointaine, la tête rejetée en arrière, abandonnée sur l'ombre de la banquette. Il n'y avait pas à proprement parié de silhouette, mais une multitude d'interférences lumineuses qui s'enchevêtraient en formes imprécises sur les murs envahis de glaces. Ton ombre se divisait, se pétalisait autour de ton corps, envahissait la salle. Je suivais d'un regard chaque ligne des formes que tu prenais dans l'espace, la courbe de ta nuque lorsque tu relèves tes cheveux, l'élancement arrondi de ton buste, image parfaitement symétrique à droite et à gauche. Je te voyais de face et de dos, je poursuivais la marche lente de tes mains courbées sur les objets, sur les gens assis. Tu caressais tour à tour la joue d'une petite fille tachetée qui buvait avidement un breuvage vert bouteille, le cou maigre d'un homme endormi sur une chaise basculante.

J'assimilais tes gestes, je m'en pénétrais laborieusement. Je te possédais dans tes formes multiples, mais si je voulais rétablir l'équilibre de nos deux formes st les fondre ensemble, je ne rencontrais que le vide et l'amertume. Nos deux silhouettes se superposaient, se déformaient, se reformaient sans qu'elles arrivassent à se confondre dans toutes leurs multiplications. Peut-être est-ce ce jour que je compris que tu resterais pour moi aussi inconsistante et fuyante que tes ombres. Tu ne t'abandonnais que pour redonner des formes à l'ombre que je poursuivais, pour m'emplir l'esprit de la réalité de tes contours, pour que le renforcement du contraste de ton image s'imprègne en relief plus prononcé dans mon imagination. Lorsque tu voyais que la lente érosion du temps avait presque comblé l'émouvante gravure que je m'étais fabriqué, tu t'éloignais pour creuser de nouveaux mirages. A quoi d'ailleurs t'abandonnais-tu ? Longtemps j'ai cru que c'était à moi, mais je ne sais plus. Tu t'abandonnais à une idée, à un rêve poursuivi inlassablement.

L'abandonnée ! Tu étais l'abandonnée du désir. Tu t'énonçais pesamment dans la torpeur de la multiplicité, lasse d'un jeu perpétuel que tu n'avais plus la force de jouer. Tu ne disais rien. Tu ne voyais rien. Tu m'oubliais et je me détachais à mon tour de toi. Je n'avais plus qu'un sentiment inconscient de ton existence à mes côtés. Le café tournait lentement sur la rue où une faune bariolée de mains, de pieds et de visages curieux défilait à pas lents. Un promeneur avançait pendant quelques instants à la même vitesse que celle de la rotation de la salle et nous le regardions se mouvoir sans avancer. Il allait comme une marionnette suspendue à ses ficelles, brassant l’atmosphère de ses bras et de ses jambes, tournant la tête vers nous, nageant un ballet étouffant. Nous nous attendions à tout instant à voir cette tête s'affaler sur sa poitrine, puis son corps se disloquer sur la chaussée avant d'être emporté au petit matin par les boueux.

11/09/2019

Locédia, éphémère (21)

Un jour de pluie, nous sortîmes pour plonger dans la foule. Incapables de parler, indifférents l'un à l'autre, nous poursuivions un monde d'images et de sons qui continuait à frémir en nous. Je laissais glisser ma main sur la file de voitures rangées le long du trottoir, semblables à de monstrueuses dépouilles temporaires. Elle s'arrêta à la porte du cinésens, troublée par la multitude tournoyante des lumières de la rue, les deux bras le long du corps, la tête légèrement redressée, arrogante.

J'avais parfois la pénible sensation que tu m'oubliais complètement, que tu te désintéressais de moi pour reporter sur d'autres le pouvoir de ton charme. Tu regardais effrontément les hommes comme si tu étais prête à te donner à eux, comme s'ils n'avaient eu qu'à t’enlacer par la taille pour te courber vers le sol et te prendre là, au milieu de la foule, ignorante de ses regards, comblée de plaisir. Le visage tendu par la contraction légère de tes paupières, tu suivais de ton corps pivotant sur une jambe la lente trajectoire d'un homme jusqu'à ce qu'il se prît au jeu sans oser t'aborder. Mais si un des passants portait le premier vers ton corps une lueur de désir, tu passais sans un regard pour lui.

Je t'attendais la main sur une aile de voiture, appuyé sur un pied, portant mon attention sur le cercle chromé de la roue où se chevauchait une multitude de chaussures d'hommes et de femmes. Je regardais le jeu de leur image sur le reflet bombé, une image qui grossissait en s'accélérant, puis sa perdait derrière la véritable courbure de l'enjoliveur en ralentissant sa course. Un ruisseau lumineux courrait le long du trottoir entourant d'un flot symétrique le bandage caoutchouté du pneu. J’allais y plonger la main pour sentir glisser sur les doigts les étoiles qui flottaient à la surface de l'eau, mais tu t'étais laissée immerger dans la foule et avais disparu. Je t'ai cherché parmi la multitude, pressant son mouvement, épiant chaque visage jusqu'à n'y voir que ton visage qui devenait étranger à mon approche.

07/09/2019

Locédia, éphémère (20)

Nous nous dirigions souvent vers le quartier de Saint Traminède, bien que nos promenades fussent sans but précis. Il était nécessaire de descendre vers la ville basse, puis d'obliquer à droite par l'avenue de Parnizène pour plonger dans ce quartier où la foule flânait et buvait à la devanture des cafés circulaires. Combien de fois avons-nous emprunté les marches de bois retenues par les traverses de fer plantées au milieu de la chaussée et qui permettaient aux vieillards en déséquilibre de se rattraper dans la descente vers le fleuve. Un jour, tu avais déchiré ta robe en te maintenant à une des traverses rouillées. J’étais passé le lendemain par l’avenue. Un morceau de la robe flottait comme le pavillon d’un navire englouti. J’imaginais le capitaine enseveli dans le bitume, la tête haute, fondant sous la chaleur de l’asphalte.

Préoccupés à chercher un passage à travers la foule, nous marchions selon l’espace que nous trouvions devant nous. Les rues étaient formées de magasins multicolores, de cafés, de portes lambrissées, de rangées de lampadaires. De longues files d’attente se formaient aux heures des séances devant l’entrée des cinésens violemment éclairés de lumières rouges et vertes. Des panneaux mobiles étaient destinés à attirer les curieux et les oisifs.

Locédia éprouvait soudain l’envie de voir un film de violence. Le cinésens convenait aux pensées cyniques que je commençais à entrevoir en elle. Elle m’entraîna dans une histoire de pilleurs de banques où tout contribuait à procurer des sensations fortes. Le cinésens en était à ses débuts. Par la suite, l’Assemblée l’interdit en raison des manifestations inconscientes qu’il provoquait chez les gens sensibles. Certains, à la sortie de la salle de projection, prêchaient aux passants à voix forte, d’autres cherchaient querelle au tout venant ou se jetaient sous la masse sombre des voitures pour y chercher refuge. Dans ce tourbillon de voitures volées et de coups de feu, je subissais la désagréable sensation d’un étau qui se resserrait inexorablement. Locédia était entrainée dans ce combat inquiétant et en oubliait ma présence. Lorsqu'elle subissait une tension plus intense, à la lueur de l'écran, je discernais au-dessus de sa lèvre supérieure à l'endroit de son front où les sourcils cherchent une rencontre, quelques gouttelettes de transpiration. Sa bouche entrouverte semblait s'offrir au désir qui montait en moi, mais son visage restait tendu vers l'écran. Aux changements de tension psychologique, sur un frémissement léger et continu du fauteuil, elle riait brusquement avec la salle. Je riais du plaisir de son rire, cherchant à enfermer dans l'étroite cage de son souvenir l'intonation ou la gratuité de ce rire.

Nous sortions fascinés, pour plonger dans le flux des promeneurs aux gestes lents. Se noyer dans cette foule qui s'écoule entre les écueils de la rue, se bousculer dans l'indifférence, avaler des yeux les mots que l'on vous jette au visage, anonymement. Ainsi éprouvions-nous la liberté geôlière de ces gens qui défilaient à pas comptés, le regard avide, les bras enchevêtrés et les cœurs séparés, revêtus de parures et d'ennui. Quelques mots saisis au passage, quelques mots sans vie de phrases que l'on dit parce qu'il faut parler, quelques paroles tombées comme la pluie, indifférentes et journalières. Ici est le lieu de la parole, dépensée en pure perte, érigée en monument sonore, écoulée en flots le long des pierres usées du caniveau, affichée sur les murs, les vitres, les vêtements. Lieu que j'aimais encore, car les mots n'y ont plus de sens, et les phrases pas de suite. Lieu que je haie aussi, car les mots y ont d'autres pouvoirs que cette ivresse prodigue. Silence des regards que l'on croise, de ces regarda sans nom où passe la ville bariolée. Nous les avons regardés les uns après les autres, sous ce voile de bienfaisante tiédeur qui envahit leur corps. Nous les avons vus aussi se lécher les doigts, comme des enfants, après avoir englouti des sucreries achetées dans un réduit graisseux. Et pourtant nous aimions cette vieille ville qui dure immémoriale au pied de la foule qui passe sans lever les yeux. Elle porte les stigmates de l’indifférence à son égard. Elle cache aussi au-delà de ses façades grises, sous un porche humide, des prodiges d'architecture où tournoient des escaliers en colimaçon et d'étroites fenêtres.

03/09/2019

Locédia, éphémère (19)

Chapitre 6

 

Elle est assise, le visage dans le creux de ses paumes. Elle est debout, une main sur mon épaule. Tu as les yeux ouverts et fixes, tu as les paupières closes.

Elle est, assise au piano, courbée sur le clavier. Lente et calme, la fugue se déroule comme une longue et inexorable montée et s'écroule soudain devant la difficulté. Tu n'avais jamais appris à jouer du piano. Les notes sortaient fraiches de ta mémoire, empruntes de la ferveur émouvante de tes hésitations. Inlassablement, tu répétais la petite phrase qui s'envolait du pavillon transparent de l’instrument. Lassée de ne pas trouver la suite, tu te tournais vers moi et me tendais la main en inclinant la tête.

_ Joues-moi quelque chose ... du Bach...

Elle aimait Bach. Depuis le grand Bach, disait-elle, la musique meurt â petits feux. Bach, le mathématicien de la musique. Les autres ne sont qua des physiciens qui tentent leurs petites expériences. Je lui avais cité cette phrase de Colette à propos de Bach : « Une divine machine à coudre ». Elle m'avait répondu : « Peut-être, mais quelles merveilleuses broderies. » J'avais essayé de l'initier aux musiciens contemporains, aux musiques sourdes et fantomatiques, aux notes sonores et rythmées, mais cela lui demandait trop d'efforts.

_ Joues-moi quelque chose...

Je joue. Je regarde les vitres de la fenêtre en face du piano. Je regarde la vitre qui a des défauts, le mur de la maison derrière la vitre. Chaque verre a des déformations que l'on ne perçoit pas directement. Il suffit de bouger un peu la tête pour voir l'image derrière le verre prendre de nouvelles formes. Elle ondule, flotte dans l'air, se rétracte, respire comme un être vivant. La maison d’en face n'est plus un mur sale, avec des fenêtres et des volets, des coins d'ombre et de lumière. Elle devient une mer démontée, un ciel d'orage, une plante grimpante, une figure de style. Ses formes changent avec la mélodie, avec le ton, le rythme de l'accompagnement. Elle évolue aussi selon la position des mains sur le clavier qui entraine le reste du corps. L'image de la maison d'en face devient la ligne mélodique, le livre où se lit la portée. J'y retrouve selon la vibration, selon l'état de l'air, le pianissimo ou le forte des impressions. Ce n'est plus la réalité. Sentiment que ce n'est pas le rêve. C'est un sentiment d'hypnose qui émane de la forme du verre.

Par ta présence, les notes coulaient entre mes doigts. Derrière leur enchevêtrement, je découvrais l’âme de la musique. Tu étais assise, tu étais debout. Tu me regardais, tu m'oubliais. La musique t'apprivoisait.

Locédia, je me suis arrêté et tu es venue. Tu t'es assise sur mes genoux et tu as joué quelques notes au hasard, les doigts recourbés sur les touches. Tu t'es tournée vers moi, tu m'as regardé. Les yeux clos, tu m'as tendu ton visage.

 

Parfois nous étions las l’un de l'autre. Ces silences dans la chambre étroite, ces étreintes ébauchées se mêlaient d'ennui. Le rapprochement des murs s'accentuait et tu avais beaucoup de mal à enfiler une nouvelle robe. Je me glissais à la tête du lit sous le plafond en pente et tu t'agenouillais à mes pieds pour mettre un peu de poudre sur ton visage. La porte s'ouvrait et se fermait difficilement. Nous nous amusions à descendre pêle-mêle entre les murs gris dans l'obscurité du corridor. Il y avait l'escalier principal, brillant de cire. Nous devions descendre l'un derrière l'autre en suivant la courbe extérieure du mur.

25/08/2019

Locédia, éphémère (18)

Alors ce fut la ruée. De nombreux parieurs envahirent la piste, se jetèrent sur le jockey, lui saisissant sa casaque, la déchirant, l’insultant de mots durs comme des balles de golf, puis le tirèrent jusqu’à la rivière pour l’y jeter comme une dépouille, rougie de sang, à moitié nu, hébété et même inconscient.

Ce jour-là se dévoilait un aspect trouble de ta personnalité. Qu’étais-tu réellement ? Je t’avais vu jeune fille sage dans les salons illuminés d’un bal officiel. Je t’avais regardé sans que tu le saches, au bord de la piscine, élégante, fine, alanguie sur une serviette de bain noire faisant ressortir ta peau d’ocre claire. Tu m’avais paru désirable, innocente et pudique. J’avais également gouté avec toi la fièvre des bars dans la nuit sans fin des hivers tenaces, quand tu levais ton verre devant les consommateurs en riant de ton rire moqueur. Mais je n’avais encore pas contemplé la femme exaltée, sans retenue, inconsciente de son comportement, que je voyais devant moi. Locédia, tu étais autre, virago échevelée, poissonnière hagarde, péripatéticienne offerte à la foule, te confondant dans tes attitudes avec chaque spectateur, les imitant avec véracité, crue et impressionnante de réalisme.

Éphémère, oui, tu l’étais… Et mon âme était envahie de crainte de te perdre alors que je n’avais jamais gagné ton cœur. Peut-être posséderais-je un jour ton corps, mais ton être en entier ne serait jamais atteint, car tu étais trop différente, impalpable et précaire.

21/08/2019

Locédia, éphémère (17)

A nouveau se forma le peloton, à nouveau la masse colorée des casaques défila devant les tribunes, puis se laissa déporter derrière le petit bois. Les coursiers en ressortirent chaussés de prothèses, courant comme des pélicans au moment de leur envol et forçant les jockeys à s’accrocher aux poils hirsutes plantés devant la selle pour maintenir un équilibre compromis. Retrouvant l’harmonie de leurs foulées, ils continuèrent dans le lointain avant de surgir sur la piste le long des tribunes, annoncés par les hurlements des parieurs. Rivière des tribunes… Prenant leur élan d’un seul bloc, ils retombèrent lourdement sur la piste chargée d’eau, s’écroulant lentement les uns sur les autres, emmêlés en un tas informe qui mit du temps à se décomposer en chevaux et cavaliers. Ceux qui étaient encore en état de repartir pour finir la course, avec l’aide de leur lad, furent hissés sur le dos de leur mécanique, apeurés, mais contraints par les cris du public ravis de cette chute collective inhabituelle. Locédia, j’ai vu alors dans tes yeux la fièvre des parieurs, le frémissement de voyeurisme des amateurs, la montée d’adrénaline des habitués des courses. Les narines légèrement dilatées, tendue, la poitrine en avant, tu hurlais ton exaltation, tenant à bout de bras tes jetons élastiques, agrippée à mon pardessus, m’entraînant brutalement au-dessus du vide derrière la balustrade de la tribune.

_ Regardes, c’est extraordinaire, ils ne sont plus que cinq en course !

Oui, ils étaient repartis, tant bien que mal, courant de manière désarticulée, encore engourdis de leur chute périlleuse. Les jockeys tentaient de reprendre les commandes, poussant intensément sur les boutons, accompagnant des deux coudes les mouvements d’encolure de leur monture, le forçant à se concentrer sur le prochain obstacle. Deux chevaux chutèrent sur les obstacles du second tour. Les autres abordèrent à nouveau l’épreuve principale devant les yeux exorbités des spectateurs. Le premier cheval passa sans difficulté la rivière, d’un bond carnassier, un sourire en coin. Son jockey leva le bras en signe de victoire, sûr de lui et de son pur-sang. Le second, qui avait perdu sa cravache dans la première chute, s’efforçait de frapper les flancs de sa mécanique avec le plat de la main, sans grand succès. Manquant d’élan, celle-ci retomba avec souplesse dans l’eau boueuse, diffusant un épais nuage de vapeur par les naseaux et poussant un hennissement de surprise. Tenant toujours ses rênes, son cavalier la tira de l’eau, se fit aider par son lad pour se remettre en selle, et reparti finir sa course, c’est-à-dire sauter encore cinq autres obstacles avant de passer au ralenti la ligne d’arrivée. Le troisième chuta également dans la rivière, et son jockey abandonna d’un geste d’écœurement à la vue du délire déclenché par les spectateurs au moment de sa chute.

16/08/2019

Locédia, éphémère (16)

Nous nous enfuîmes, descendîmes les escaliers roulants en nous retenant sur les accoudoirs mobiles et nous précipitâmes vers le rond de présentation des chevaux. Prenant un air royal, tu entras dans l’enclos réservé aux propriétaires au moment où ceux-ci donnaient leurs ordres aux jockeys. Tu écoutais ostensiblement leurs échanges, jugeant le cheval qui marchait sur la piste, tenu en main par deux lads échevelés parfois soulevés d’un brusque mouvement d’encolure. La sonnerie ordonnant aux jockeys de monter à cheval te contraignit à te réfugier au centre de la pelouse pendant que ceux-ci prenaient leur élan avant de bondir sur le dos à crampons de leur pur-sang. Saisissant les rênes, ils les tordaient aussitôt, imposant à leur cheval un galop sur place, les naseaux fumants. Nous gagnâmes les cabines de bois noirci vers lesquelles se pressaient les parieurs. Arrivée devant le préposé aux paris, tu lui donnas trois chiffres sans hésiter, le laissant piocher dans ta liasse de billets jusqu’à ce que le compte soit juste. Puis tu te retournas, criant à la file derrière nous : « Nous allons gagner, je le sais et nous boirons à n’en plus finir ! », en agitant les jetons élastiques au dessus de ta tête.

Déjà les chevaux étaient sur la piste, les jockeys à la manœuvre, tripotant les boutons de leur tableau de bord miniature, laissant leur monture jeter leur gourme avant de les arrêter devant l’obstacle qu’ils allaient ensuite leur faire sauter. Plaisantant pour cacher leur peur, ils s’élancèrent ensemble après avoir pris du champ pour franchir la haie et se rassurer sur les qualités de sauteur de leur mécanique bien huilée. Puis, apaisés, ils cheminèrent vers l’élastique de départ, resserrant la sangle d’un dernier trou, en levant la jambe gauche et soulevant le quartier de selle souple et garni de petits crochets qui leur permettaient de s’emmêler à ceux de l’intérieur de leurs bottes pour mieux adhérer sur les obstacles. Aux ordres du starter, ils attendirent dans un silence de glace le coup de pistolet sachant que l’un d’eux ne participerait pas à la course, atteint par le projectile tiré à bout portant. Son cheval était aussitôt récupéré, démonté et rangé dans la camionnette d’accompagnement de la course pour servir de pièces détachées au profit des autres chevaux. L’ambulance récupérait le cadavre du jockey qui serait enseveli au milieu du champ de course, au moment du crépuscule, une fois achevé l’ensemble des départs.

 

12/08/2019

Locédia, éphémère (16)

Cependant, l’instinct grégaire étant le plus fort, les trois chevaux, malgré leurs cavaliers, attendirent en galopant sur place que le reste du peloton les rejoigne et même les dépasse, emporté par leur élan. La course était repartie, toujours aussi bestiale, dans une excitation encore plus violente et proche de la folie. La ligne d’arrivée approchait, ou plutôt le peloton avançait vers le poteau, en grande compression, les naseaux fumants un gaz toxique, haletant dans un souffle commun, noir, pétaradant et gracieux. Encore deux obstacles, larges, mouvants, se haussant au gré du vent et des paris, montagnes éprouvantes et grotesques de l’inutilité de telles courses avec des chevaux vapeurs à bout de souffle. La masse du peloton s’était désagrégée, s’échelonnant sur la piste. Seuls les premiers chevaux continuaient à une certaine vitesse. Les jockeys s’excitant mutuellement avec leur cravache électrique, au coude à coude, l’œil hagard, fixant l’arrivée maintenant visible, tous persuadés de leur victoire. S’aidant de leurs coudes accompagnant furieusement les mouvements de l’encolure de leur monture, ils se regardaient, rougis par le vent et les décharges électriques, s’encourageant par des pets tonitruants. Bientôt, un cheval se détacha du lot, fournit un dernier effort et s’écroula une fois cassé le ruban marquant l’arrivée. Le jockey sauta à terre au moment où l’animal fléchissait et retomba sur ses pieds, ses jambes arquées faisant ressort et lui permettant de conserver son équilibre. Il revint vers sa mécanique, lui donnant quelques coups légers sur l’encolure, repris sa position sur sa selle et contraint adroitement celle-ci à se relever pour se rendre au pesage sous les applaudissements des parieurs.

_ Allons jouer, me dit Locédia, nous allons gagner ! Soulevant légèrement sa robe, elle sortit les billets coincés en haut de ses bas, et les montrant à tous le monde, elle cria :

_ Si je gagne, je vous invite à contempler mes jambes ! 

Aussitôt, les curieux et voyeurs l’entourèrent, la regardant d’un œil exalté. Plusieurs gentlemen se présentèrent pour la protéger, lui baisant la main de leur moustache gonflée, l’invitant au bar des tribunes réservées, lui faisant boire un breuvage jaune, contenant des bulles bleuies qui procuraient un indicible sentiment d’impunité. Je la suivais sans que personne ne fasse attention à ma présence à ses côtés. Je la regardais, légèrement ivre, la tête penchée sur son épaule, les doigts s’envolant autour de son corps, dispensant ses sourires aux interrogations empressées de ces messieurs. Elle parla de courses vécues dans d’autres parties du monde, de moteurs puissants, de ressorts agiles, de jockeys déférents et de commissaires compassés éliminant certains pur-sang parce que leur cavalier avait regardé une femme au passage de la tribune au lieu de se concentrer sur l’obstacle.

_ Et si nous allions jouer, s’exclama-t-elle brusquement en me regardant.

08/08/2019

Locédia, éphémère (15)

Départ ! Nous n’entendîmes pas le coup de feu, mais vîmes les élastiques bondir en l’air, surprenant un jockey trop près de la ligne de départ qui fut soulevé par le cou. Son cheval mécanique fit quelques embardées avant de s’arrêter tout seul. Deux ans auparavant un accident avait eu lieu, causant plusieurs morts dans la foule. Un cheval mécanique sans jockey avait sauté la barrière et s’était précipité sur l’esplanade devant les tribunes, projetant plusieurs personnes à terre et les piétinant. Depuis, chaque jockey est contraint de tenir une poire en bakélite et d’appuyer sur son bouton qui, s’il est lâché, engendre automatiquement l’arrêt. Le peloton se formait, haut en couleurs, comme un patchwork courant sur la pelouse et ondulant à chaque saut d’obstacle. Il approchait et nous voyions déjà la tête étincelante des premiers chevaux tenus fermement par leur cavalier. Approche d’un open-ditch, un grand canal suivi d’une haie haute et large dans laquelle plusieurs chevaux s’enfouirent jusqu’à la tête, agitant leurs maigres pattes dans le fouillis des genêts. Arrivée sur la rivière des tribunes, au maximum de la vitesse des chevaux, envol et retombée lourde de certains dans une eau trouble et électrisée, contraignant ceux-ci à lever toujours plus haut les jambes jusqu’à ce qu’ils s’écroulent en râlant, laissant leurs jockeys à terre, convulsifs et hors de course. Je te regardais, tendue, exaltée, criant à l’arrivée des obstacles, hurlant lorsque plusieurs chevaux étaient fauchés au moment de la réception sur le sol, riant également pour le pur-sang que tu avais choisi au départ de la course sur le papier, n’ayant pas eu l’occasion en raison de notre arrivée tardive, de voir les chevaux au rond. Celui-ci se maintenait en troisième ligne, le jockey le tenant à pleines mains, calé derrière les deux premiers pour que sa monture ne puisse voir le vide devant elle et partir sans possibilité d’être freinée. Le peloton passa devant nous, nous entendîmes le galop sourd des pattes d’acier, le souffle des jockeys qui retenaient leur monture, le cri des femmes émerveillées par la charge impressionnante de ces montures d’acier, se profilant avec noblesse sur la piste gazonnée, jusqu’à disparaître derrière le petit bois.

Nous ne sûmes ce qui se passa, mais à la sortie de ce masque, les chevaux semblaient plus lourds, moins agiles, et avaient changé de silhouette. Certains s’étaient chaussés de larges spatules jaunes leur permettant de disposer d’une meilleure stabilité dans le terrain très marécageux de la piste. Ceux qui, au contraire, s’étaient pourvus d’organes plus légers pour faciliter leur vitesse, semblaient maintenant en peine. Aussi, en face des tribunes, dans les boxes réservés à chaque écurie, les mécaniciens se préparaient à changer à nouveau les prothèses mal adaptées. Le plus souvent, les parieurs ne voyaient que frime et entourloupe dans cette importance extrême attachée aux prothèses de galop. Pourtant, cet objet de caoutchouc plus ou moins dur permettait à un cheval mécanique en moins bonne forme de gagner une course. Maintenant, les rôles étaient redistribués. Le deuxième passage devant les tribunes, avec un nouveau saut de la rivière, ne fit que rendre plus audible la contestation des parieurs qui ne comprenaient pas ces subtiles changements en vue d’une meilleure adhérence. Cette tempête rugissante de protestation fit plus ou moins peur aux chevaux mécaniques, jusqu’à les détourner de leur ligne et les guider vers un cul de sac souterrain. Seuls trois d’entre eux continuèrent sur la bonne piste prenant une avance considérable. Les autres mirent du temps à s’arrêter, se retourner, s’interroger, jusqu’à conclure de leur erreur. Leurs jockeys, éberlués, montraient des signes d’incompréhension, voire d’incompétence, jusqu’à ce que l’un d’eux s’élance en poussant un cri de rage : « Avanti ! ».

04/08/2019

Locédia, éphémère (15)

Chapitre 5

 

Un jour, pour lui faire connaître mon métier, je décidais d’aller avec elle aux courses mécaniques. Après un long glissement sur une autoroute aux tournants multiples, nous nous arrêtâmes dans un champ parsemé de pancartes. En regardant la couleur du ticket d’entrée et le logo qui y figurait, nous avions trouvé notre emplacement, sous un arbre bleu aux feuilles racornies. Prenant nos jumelles, nous avions parcouru à pied les derniers mètres avant de nous retrouver assis sur une tribune glissante et mal commode, mais qui sentait le cheval, nous étions au courses, la rose, en raison des nombreuses femmes qui s’y tenaient, et les billets de banque, le jeu étant la principale motivation de ceux qui assistaient aux courses. Au loin, très loin, on distinguait des groupes de chevaux mécaniques, caractérisés par les mouvements saccadés de leurs membres et l’accompagnement chaotique de leur jockey. A la manière d’Edgar Degas, les chevaux piaffaient sans suffisance, attendant le départ, laissant aux cavaliers le temps de les ressangler. Instant de paix, dans la lumière rasante d’un soleil maigre laissant apparaître les cheminées d’usine à savon crachant une fumée vert pâle se confondant avec les nuages bleutés de l’horizon.

Pour cette circonstance, tu avais mis ton grand chapeau de paille rouge passé. Tu l’avais placé légèrement sur ton oreille gauche, comme un oiseau vacillant et tu le retenais avec ta main légèrement posé sur son rebord. Debout dans la tribune, grandie par l’ombre de ta coiffure, tu impressionnais les parieurs qui avaient déjà joué et attendais le départ. Point de mire, tu souriais et te remplissais de ces regards hésitants, comblée de cette convergence oculaire et des désirs secrets que cachait assez peu l’attitude des hommes. Pour cette première course, tu n’avais pas souhaité parier, mais simplement te repaître des couleurs, des mouvements, du bruit feutré du galop, des cris de la foule excitée.

31/07/2019

Locédia, éphémère (14)

Après avoir dégringolé les marches en m'agrippant tant bien que mal au tapis rouge, je découvris un nouvel escalier au fond d'une cour. Ce n'était d'ailleurs pas une cour, mais un trou creusé dans la masse de l'immeuble, un de ces trous évidés avec une bêche bien carrée, semblable à ceux que font les jardiniers pour planter une fleur particulièrement rare. Sur la droite s'ouvrait une porte basse, vétuste, qui contrastait avec le reste de la maison. Je cherchais désespérément la minuterie, tâtant de la main gauche un mur froid et lisse sur lequel parfois une aspérité granuleuse me faisait frissonner. Je m'enfonçais un peu plus dans l'obscurité pour ausculter la partie droite voilée par la porte. Rien, sinon une désagréable sensation de poussière poisseuse à l'extrémité des doigts. Alors, d'un pas hésitant, parallèle au sol, j'avançais du bout des pieds à la recherche d’un escalier. Les mains tendues vers l'avant, je touchais d'abord le fer rugueux de la rampe avant de sentir la plinthe de la première marche. Hésitant, ne pouvant juger la hauteur de cette ébauche d'escalier, je levais exagérément l'autre jambe avant de porter mon poids vers l'avant. La désagréable sensation d'une chute à demi-consommée, me fit prendre plus de précautions pour les autres marches. Bien m'en prit d’ailleurs, car elles n'étaient pas toutes de la même hauteur, ni de la même largeur. A l'arrondi de la rampe, je traçais consciencieusement avec mon corps une courbe parallèle guidée par la longueur constante de mon bras tendu. Une légère lueur en face de moi et l'interruption de l'enchevêtrement de marches me fit comprendre que j'avais atteint le dernier étage. Une fenêtre sale et deux portes de bois vernis, sans plaque, clôturaient le palier, le dernier côté étant occupé par un nouveau départ de l'escalier. J'écoutais à travers chaque porte, docilement, tout en ayant l'impression que ce ne pouvait être là que tu habitais. L'odeur de cire moite mêlée à des effluves de cuisine était incompatible avec la tiède chaleur de ton corps dont je m’étais imprégné au cours de nos rencontres. Je montais plus vite les autres étages, habitué à l’irrégularité de leur découpage. Arrêt, quête sourde d'un bruit indiquant ta présence. Voix de femmes, voix d’hommes ou d’enfants dont aucune ne pénétrait jusqu'à l'endroit où se cache dans ma mémoire le souvenir de tes paroles.

Maintenant même, quand je pénètre dans ce musée respectable et fou qu'est le souvenir des sons et des voix, je n'arrive pas à en extraire la sonorité juste d'un mot que tu aurais prononcé. Je cherche un de ces mots qui retiennent l'attention au cours des conversations, un mot clef qui envelopperait le souvenir et me donnerait le premier maillon de la chaine des consonances de ton langage. Je n'en trouve pas. Peut-être même en trouverais-je un, serait-il le même que celui que tu as prononcé et posséderait-il les mêmes vertus rythmiques et sonores ?

Descente folle de la lumière à l'obscurité, freinée progressivement par la densité de l'ombre jusqu’aux dernières marches hésitantes. A nouveau la nuit ouverte dans le corps de l'immeuble. Je tirais péniblement la porte de chêne avant de retrouver le soleil et les rumeurs de la rue, avant de me défaire de l'odeur de la poussière, avant de longer le square encombré de grillages, de gravier et de ronds en ciment, avant de descendre lentement vers la vieille ville. Quand te reverrai-je ?

27/07/2019

Locédia, éphémère (13)

Au troisième étage, après une montée plus pénible, je m’arrêtais sur un palier incliné vers une porte basse d'où s’échappait la rumeur aigrelette d’une voix de femme troublée par le sourd bourdonnement d’un homme. Elle est là. Tu es là et tu n'es pas seule. Tu es là, si près de moi que je sens déjà le grain souple de ton bras. Tu parles. Tu ne me regardes pas. Tu ries et ton rire me transperce. Tu ne ries pas pour moi, tu ries pour l’inconnu, un bourdon qui tourne autour de ma tête, me pénètre les oreilles et grignote ma raison. Pourquoi cries-tu tout à coup ?

Non, ce n’est pas toi. Tu ne cries pas ainsi. Tu cries pour rire, pour faire du bruit et rompre l’enchantement. Une autre femme est là. Elle a crié, juste assez pour que je l’ignore. On ne peut pas s’intéresser aux cris des gens.

Je repars, je reprends ma quête ascendante. Cinquième étage lentement révolu. J’aborde le sixième. D’un coté, à droite, une porte peinte, bien pleine, bien fermée, cloisonnée entre ses murs. Tu ne peux habiter là. De l’autre côté, à gauche, un linteau de perles ouvert sur l’obscurité. Je cherche en vain le bouton d’éclairage. Après quelques instants, je distingue le départ d’un nouvel escalier, plus étroit, plus bancale, écrasé entre deux murs tachés de gris. Il ne sent pas la cire. Il dégage une vieille odeur de grenier, une odeur de bois vermoulu, poussiéreux, usé par les chaussures. Il tourne aussi, mais s’enroule en fait à l’extérieur de la cage du premier escalier. Beaucoup plus raide que l’autre, il monte vers un corridor éclairé par une vitre posée à même le toit. Ce corridor serpente à son tour dans les recoins du grenier transformé arbitrairement en chambres dissymétriques et bossues.

Ne m’avais-tu pas dit une fois que ta chambre était minuscule, si petite qu’il fallait s’asseoir sur le lit pour écrire sur la table, s’y agenouiller pour faire sa toilette. Ne m’avais-tu pas dit que le plafond était fait de fentes multiples, de recoins, de méplats, d’ombre et de clarté. Je t’imaginais épousant de ton corps les aspérités du plafond, comprimée par l’épaisseur molle du lit, rampant maladroitement vers la seule issue possible, une petite entrée découpée au creux d’un mur. La table, le lit, le lavabo cernaient la porte et interdisaient son ouverture. Le rêve s’arrêtait là. La suite devenait sans importance, perdait son intérêt à côté de tes efforts désespérés pour glisser entre les aspérités du plafond. Qu’importait l’aboutissement. Seul me passionnait l’effort, la lutte contre les murs, les petites gouttes de transpiration qui perlaient au-dessus de ta lèvre supérieure, le désordre de tes cheveux.

Je cherchais ta présence derrière chaque porte grise, anonyme, semblable aux autres. Je guettais le son d’une voix féminine, l’odeur de ton parfum, la résonance de tes pas. Le corridor était revêtu de carrelage rougeâtre, lui-même emmitouflé dans une épaisse couche de poussière élimée vers le centre, à l'endroit où les pieds s’impriment.    Les tuiles laissaient s’écouler les gouttes de pluie qui formaient à certains endroits une sorte de mare dans le paysage poussiéreux et inégal du carrelage. On y marchait avec répugnance au début, puis avec volupté, le tapis moelleux de la poussière envoûtant la réception des pas. De la main, je suivais le cheminement inégal des murs, m’arrêtant plus longuement devant l’encoignure des portes, y cherchant une plaque, une carte de visite, un bout de papier portant un nom. J'eus vite parcouru les deux extrémités du couloir fermées sur un mur à la peinture écaillée. Rien, tu n'étais pas là. Si encore je connaissais ta porte. Pourquoi n’y as-tu pas laissé un signe ?

23/07/2019

Locédia, éphémère (12)

Chapitre 4

 

Ce soir-là, j’étais revenu à Cipar. Elle était absente depuis longtemps, Partie, son absence m'avait paru moins pénible, car j’oubliais peu à peu les lignes de son visage et, seul, parfois, le toucher d’un fruit mûr ou celui du velours de mon couvre-lit me rappelait sa présence. Chaque objet prenait alors un visage nouveau, une transparence compréhensible, qu'il ne possédait pas habituellement. Je découvrais sous le vernis sale qui les recouvre en permanence, une sonorité cristalline, une réalité invisible. Ils ne communiquaient pas à mon regard un nouveau pouvoir, mais tous mes sens se trouvaient soudainement aiguisés par cette réminiscence.

Debout elle se grandissait sur les jambes à la manière des héros de western et, laissant pendre ses bras, les épaules en arrière, elle se tournait vivement vers moi. Cette brusque volte du haut du corps entrainait les bras en un geste inarticulé, comme le pantin de carton bouilli qui refuse la dictature des ficelles. Alors elle riait en rejetant ses cheveux sur le dos, la gorge tendue et ses mains se levaient lentement pour enfin étouffer ce rire, un rire que j’attendais et qui chaque fois ne gênait. D'autres fois, elle tendait l’arc renversé de son corps et prenant ses seins à pleines paumes, elle déclarait, mi-rieuse, mi-sérieuse :

_ Ils sont beaux. Ne suis-je pas belle ? Et je souriais de cette adoration qu'elle portait à son corps.

_ Je veux te séduire, disait-elle encore on se penchant vers moi les yeux fermés et les lèvres offertes. Mais si je profitais de cette offrande, elle m'accusait d'abuser du fait qu'elle avait les yeux clos pour l’embrasser.

Où donc est la vérité ? Se moquait-elle ? Se contenait-elle ? Ce soir-là, elle s’est absentée si longtemps.

Je l'avais cherché dans la ville. Elle avait dû partir en voyage avec des gens qu’elle avait rencontrés au hasard de ses promenades. Elle n'appréciait la compagnie que de ceux qu'elle ne connaissait pas. Quand elle les connaissait vraiment, elle ne voyait plus que leurs défauts et souvent leur qualité première se métamorphosait en défaut exécrable pour elle. Aussi partait-elle à la découverte des êtres et cueillait-elle dans ce jardin anatomique de grandes brassées d'amis qui se fanaient plus ou moins vite selon la saison et son humeur. Si les fleurs savaient seulement empêcher qu’on les cueille au lieu d'offrir leurs longues tiges aux mains.

Je ne connaissais que le numéro de la rue et celui de la maison qui se dressait dans un des quartiers de la ville haute, émergeant au soleil. Promenade au long de murs de pierres blanches, des portes cochères vernies sous l'écrasant éclat du soleil de l’après-midi. Difficile pénétration de l'ombre derrière la porte de bois. Une lueur diffuse se propageait des fenêtres bancales de la cage d’escalier. Celui-ci s'entortillait sournoisement autour de murs lisses et les marches étaient si grandes que je devais m’y hisser à l’aide du tapis rouge dont les plis me servaient de point d’appui. La rampe de fer forgé tenait miraculeusement par quelques volutes de métal qui prenaient appui sur les marches. L'odeur de la cire envahissait le moindre recoin de celles-ci et les rendait glissantes. Les premiers étages étaient facilement accessibles et je guettais en équilibre sur une marche les bruits qui pouvaient passer au-delà des portes. Mêlés aux battements de mon cœur et aux halètements retenus de ma respiration, je percevais l’agitation des cuisines, le repos de vieux meubles dont les os craquaient de temps à autre, la criarde mélodie d’un poste radio à travers l'épaisse cloison intérieure, une rumeur de marée où se distinguaient les chants des naufragés. Certains dessous de porte renflouaient une odeur de rôti, d’autres le parfum inconnue d’une femme que j’imaginais dans ses gestes quotidiens, grande et blonde, ou peut-être rousse.

17/07/2019

Locédia, éphémère (11)

_ Alors, écoutes bien, car c'est là qu'est le drame, j'avais faim. Je n'avais rien pêché depuis huit jours, j'avais livré combat, j’avais vaincu et j'avais faim.

Je suis descendu dans la cale et j'ai coupé un morceau de solitude. Bien sûr, c'était un petit morceau. Il n'en faut pas beaucoup d’habitude pour nourrir un marin. Et j'ai mangé la solitude, je l'ai dévoré à pleines dents, je m'en suis barbouillé les mains, les joues, le nez. J'ai respiré son odeur, j'ai gouté sa chair mauve. Et j'avais faim et j'ai repris un morceau de solitude.

J’avais faim et je me suis déchiré les dents sur mon filet, écorché les mains sur les mailles. J’avais encore faim et j’étais prisonnier du filet. J’étais devenu la pelote, le cou, les mains, les jambes, les pieds prisonniers de chaque trame, de chaque nœud.

Alors l’esprit de la solitude m’a parlé. Il a tourné le treuil que j’avais tourné, il a refait en sens inverse les gestes que j’avais faits, il m’a élevé dans les airs, je suis passé de l’obscurité de la cale à la lueur de la nuit. J’ai franchi le pont ou j’avais marché, le bastingage sur lequel je m’étais appuyé, les hublots de la cale d’où j’avais contemplé l’océan.

Il m’a pénétré de l’eau froide, il m’a dénoué du filet, il m’a déshabillé de sa trame et m’a laissé seul dans le froid, le noir, le silence en riant. »

Pourquoi ce récit m’a-t-il autant impressionné ? Étais-ce l’air de sincérité malheureuse du marin, le langage qu’il avait employé et qui n’avait pas manqué de me surprendre ? Toujours est-il que je suis sorti fatigué du bistrot et que je dus m’appuyer sur un des piliers de fer qui empêchaient la chaussée de suivre la pente vers le fleuve. Après quelques instants d’hébétude passés à contempler les taches de rouille du pilier, j’ai descendu lentement les marches de l’escalier vermoulu. Ses marches étaient à l’envers, mais comme deux marches à l’envers font une marche à l’endroit, on n’avait aucun mal à l’emprunter, si ce n’est qu’on descendait deux fois moins vite.

Je me suis promené le long du fleuve comme ce jour où je suis venu pour la première fois te voir à Cipar. Non, ce n'était pourtant pas la première. C'était lors d'un de tes retours de voyage, quand tu m'avais téléphoné alors que je croyais que tu m'avais oublié. Tu devais rentrer incessamment et cet incessant retour avait duré, duré des semaines ou des mois. J'entends encore le son de ta voix dans l'appareil. Je devais le presser un peu contre l'oreille, car le bruit environnant couvrait tes paroles. « Salut.  Je suis revenu, disait-elle. J'ai envie de te revoir. Tu me manques beaucoup. » Je reconnaissais ta voix au timbre musical de l'appareil dont la plaque vibrait patiemment avant de cesser sa plainte. Je ne comprenais plus ce que tu disais, attentif simplement à recueillir ces tressaillements rapides de la plaque vibrante qui transmettait ta voix. « Locédia, j’arrive et pose mes lèvres à cet endroit du cou où se forme un creux de chaleur tiède. »

09/07/2019

Locédia, éphémère (9)

En relisant cet article du catalogue, acquis au son d'une pièce dans une petite sébile à la bouche pendante, je ne pouvais m'empêcher de lire « L. Locédia. Caractère contemplatif des grands fonds subconscients. A la particularité de voir l'envers des objets. Ne perçoit pas l'atmosphère quotidienne. Ne sait plus vivre seule et pas encore à deux. »

L'aquarium municipal découpait sa carcasse de plastique et de verre sur le ciel atténuant à travers ses ouvertures l’éclat verdâtre de l’horizon. Le poisson continuait sa lente digestion d’épinards que les visiteurs pouvaient acheter à l’entrée. Il distrayait ces gens qui venaient assister à la transformation naturelle et à ciel ouvert d'une feuille en purée. Le spectacle était d'autant plus amusant que le Licarpagus ne voyait bien que la nuit et tâtait désespérément l'eau claire de sa bouche à fanes jusqu'à trouver une feuille d’épinards. De jour, on ne pouvait observer ce travail passionnant qu'en empruntant les escaliers en colimaçon qui gravitaient autour de l'aquarium entouré d’une devanture d'acier rabattable pour maintenir une semi-obscurité à l'intérieur. Privilégié, je regardais le poisson de la rue, car il fallait pendant la nuit laisser respirer l’eau à la lumière nocturne.

Abandonnant le poisson à sa digestion, après être passé à un carrefour revêtu d'une guirlande de réverbères, je me dirigeais vers la basse ville. Elle constitue ce qui est appelée la ville pauvre, peut-être parce qu'elle est plus vieille que l'autre ou moins lumineuse. Les madriers soutenant les murs s'enchevêtrent aux poutres des plafonds et les béquilles se mêlent aux vieillards pour soutenir leur ennui. Entre deux poutres diagonales, un de ces vieillards cloue parfois quelques planches pour abriter sa paille et évoque à travers l'arête rouge de sa bouteille le temps où les chevaux tiraient les cadavres gonflés du fleuve. Un peu plus bas, toujours dans la ville pauvre, on peut voir le fleuve et le cimetière encombré de monticules bossus à l'endroit où le ventre gonflé repousse la terre fraîche. Un gardien veille sur la santé des fleurs de deuil qui recouvrent les monticules de leur végétation d'encens. Chaque matin, d'un arrosoir en panse de chevreau, il laisse tomber au creux de leurs pétales violacés une goutte d'eau morte qu'il perçoit tous les mois à la citadelle. Le soir, à la sortie des classes, quelques gamins rapiécés et bariolés jouent à la noyade en tirant à la courte-paille. Le jeu est d'autant plus amusant qu’i1 leur arrive fréquemment de manquer les classes pour assister à l'enterrement d’un de leurs camarades malchanceux.

05/07/2019

Locédia, éphémère (8)

3

Cette chambre était notre enfer, une ile déserte dont nous n'aurions pu nous évader. Il fallait vivre et nous supporter chaque jour bien que rien ne nous y obligeait. Chacun inventait n'importe quelle histoire pour s'excuser auprès d'amis d'autrefois qui insistaient pour le voir. Pourtant ces rencontres dans la chambre créaient un mélange de joie, d'inquiétude et d'énervement.

Elle ne parlait pas, ne souriait pas, le regard vague, perdu au-delà des murs jaunis, le visage immobile imprégné d'une tristesse profonde. Elle s'efforçait parfois de paraître gaie. Cette fausse gaieté la rendait vite silencieuse et elle jetait d'énervement ses bagues et ses boucles d'oreille. Cela se passait bien après que nous nous soyons connus, dans la ville morte, sous le soleil étouffant de l’été, quand la fenêtre entrouverte ne suffisait pas à rafraîchir l’air lourd de la pièce. J'essayais de parler, de rompre ce malaise en disant des mots qu'elle n'écoutait pas. Ces efforts étaient vains. Je me taisais et me levais pour regarder par la fenêtre le moutonnement des arbres de la ville en fleurs. Je regardais ses livres, je me coiffais de son chapeau, mais rien n’y faisait, elle restait inerte, indifférente à tout.

_ Mais enfin, qu’as-tu donc aujourd'hui ? Lui demandais-je exaspéré.

_ Rien, répondait-elle. Mais je sentais dans sa voix une certaine irritation. De même elle se dégageait vivement lorsque j'essayais de lui caresser le bras à cet endroit du coude où la peau légèrement bleutée est parfaitement lisse. Je me révoltais et lui demandais brutalement ce qu'elle voulait.

_ Écoutes, si tu ne veux plus me voir, dis-le-moi, mais je t’en prie, ne prends pas ces airs dédaigneux et absents. J’ai horreur de cela.

_ Si tu savais, me disait-elle, comme tu m’énerves à certains moments. Je prends peut-être des airs dédaigneux et absents, mais tu n’es pas drôle non plus avec tes prétentions de bonze africain (j’avoue avoir eu envie de rire à ce mot). Nous nous voyons trop. Moi aussi je suis triste et je vois bien que je t’agace. Nous sommes las 1’un de l’autre. Je t'ennuie et cela fait que tu m'ennuies. Nous ne pouvons plus nous supporter parce que nous n’arrivons pas à nous connaître.

Un soir, bien qu'elle me retint encore, peut-être par désir inconscient de nous déchirer plus encore, je suis reparti en jurant de ne plus la revoir. Elle m’agaçait lorsqu’elle se donnait des airs de faux dégout de vivre. Elle était trop satisfaite de vivre en paraissant malheureuse. Il faisait déjà noir et le ciel projetait sa lueur verte sur les murs arrondis, profanant le sommeil des habitants. Au niveau du sol, le square, qui paraissait une véritable forêt quand on le regardait de sa fenêtre, était minuscule et encombré de grillages, de gravier et de ronds en ciment. Je marchais lentement. Les pavés s'arrondissaient sous mon pied et j'associais l'équilibre de ma rancœur et de mon émotion à celui de mon corps à cheval entre deux pierres, à cet endroit où la semelle laisse le jour pénétrer sous son empreinte. En passant devant l'aquarium municipal, je regardais le découpage de ses morceaux de ciel, petits carrés de lumière si semblables au reste de la voûte que j’imaginais la couleur de l'horizon à travers ses montants de plastique jaune. Pourtant je ne percevais chacun de ces panneaux qu'à travers un filtre animal. Pendant la journée, on ne peut voir le ciel à travers l'aquarium. Ce soir-là, j'apercevais un poisson profiler sa silhouette entre les barreaux de l'horizon. Je ne regardai plus le ciel, mais ce poisson immobile qui m'observait aussi. Amère contemplation entre deux éléments qui ne peuvent se comprendre. Sur ces ouïes, un L majuscule phosphorescent donnait sa référence sur le catalogue de l'aquarium « L. Licarpagus. Espèce contemplative des grands fonds sous-marins. A la particularité de voir dans la nuit des grands fonds grâce à un projecteur de particules invisibles pour l'homme. Ne voit rien dans la clarté diurne. Vit en couple sans toutefois s'attacher à la femelle avant l'époque des amours. »

01/07/2019

Locédia, éphémère (7)

Nous avions parlé de ces longs silences où se mêle le rêve et ces poses ne la gênaient pas plus que moi. Elles étaient nécessaires comme peuvent l’être celles de la musique. Ces silences marquaient aussi les changements de mouvement, quand nous passions de ces premiers instants d’une nouvelle rencontre à l'adagio précédant la séparation. Nous découvrions à nouveau notre décor, cette chambre minuscule, aux murs biscornus, anguleux, qui semblaient toujours plus proches de nous. Je regardais la porte grise qu’on ouvrait avec difficulté entre 1’armoire débordant d’un fouillis inextricable et le lit toujours fripé, parce qu’il était le seul siège possible. Cette porte qu'il fallait franchir en se glissant de côté servait également de porte-manteaux où étaient accrochés un imperméable de peau, un chapeau de paille de riz, la bure qui lui servait de robe de chambre et un maillot de bain incroyablement jaune. Elle regardait par la fenêtre dissimulée derrière les pans de murs mal ajustés et qui ne pouvait s'ouvrir complètement parce que la table était engagée dans son réduit. Elle était faite de petite carreaux dont plusieurs avaient des défauts et laissaient entrevoir un paysage déformé.

Je me levais et regardais aussi à travers les vitres pendant qu'elle réordonnait méthodiquement sa chevelure. Les toits de la ville s'étendaient en tous sens, surmontés d'une forêt glacée d'antennes de toutes sortes, nickelées et luisantes au soleil. Au premier plan se dressaient les arbres du square, ces arbres aux feuilles si étranges qu'ils ressemblaient aux chapeaux des gardes municipaux. Vus d’en haut, les arbres municipaux, comme les appelaient les voisins, semblaient ne pas avoir de troncs et n'offraient à la vue qu'un nuage vert. Grâce à une trouée dans le feuillage, j'apercevais les enfants entassés dans des ronds de ciment remplis de sable, revêtus de combinaison anti-poussière de différentes couleurs. D’autres s’amusaient avec les lézards domestiques qu’ils tenaient en laisse. Quand l’un d’eux réussissait à sortir du collier, l’enfant rejoignait sa mère en pleurant et ne se consolait qu’à la promesse d'en acheter un autre.

Je riais et Locédia se penchait par la fenêtre pour indiquer au gamin ou se trouvait son lézard. Mais il s'échappait souvent avant qu’on ne le rattrape. Je me jetais sur le lit en riant et Locédia venait s'affaler à côté de moi après une pirouette devant la glace.

Les glaces la fascinaient et elle ne se lassait jamais de regarder son corps et son visage comme s’ils lui étaient étrangers. Elle n'avait pas menti lorsqu'elle m'avait dit à notre première rencontre quelle n’aimait qu'elle. J’en suis maintenant convaincu.

27/06/2019

Locédia, éphémère (6)

Je la regardais, frêle silhouette se détournant de moi pour se pencher vers la fenêtre où les gouttelettes glissaient sur le verre. Locédia, peut-être ce jour-là as-tu été sincère et t’es-tu offerte comme tu le pouvais, mais je cherchais autre chose derrière le désir de ton corps. Un autre désir, une infinie difficulté d'être nous jetait sur des chemins plus difficiles. Il eût sans doute été préférable de céder à la facilité et l’ivresse de l'instant. Mais nous avions tous deux connus le plaisir d’un moment et cette nausée indéfinissable qu’il diffusait ensuite. Le dégoût de nos corps ou même l'absence de désir était encore possible et nous n’en voulions pas.

_ Si tu le veux, je te donne mon corps. Je te le livre. Tu croiras me posséder sur ce lit de serge bleu. Je jouerai le jeu de l'amour et ensuite n'éprouverai plus rien poux toi. Je te désire. Je désire ton corps, mais je veux que ce désir enfle, qu'il devienne une vague qui nous submergera. Je veux aussi te posséder, Tu n'aimes que mon corps. Tu as envie de moi et lorsque tu m'auras possédée, tu m'abandonneras alors que j'aurai besoin de ta présence. Je ne veux pas que tu m'abandonnes parce que je t'aurai contenté.

Poussé par le désir mutuel de nous déchirer, nous avions souvent de telles conversations sur nos rapports. Elle sautait sur le lit, s'étirait avec des bâillements de félin, puis contemplait d’un œil vague les cloques qui suppuraient au plafond.

_ Cette chère vieille chambre ! S’exclamait-elle.

Je m'asseyais à côté d'elle et nous restions de longues minutes sans rien dire ou sans oser aborder le sujet qui nous enfiévrait tous les deux. Je jouais avec ses mains élancées et potelées jusqu'à ce qu’elle les retire d'un geste agacé. Elle me laissait bouder, puis se jetait sur moi et m'attirait vers elle. Elle rompait bien vite ces étreintes de sincérité pour jouer encore, avec ses boucles d'oreille faites de dents de taupe ou ses bagues en poil d'éléphant.

23/06/2019

Locédia, éphémère (5)

Je repars. Mon corps est revêtu de filaments transparents et visqueux arrachés au caillou. Ils se prennent dans les plantes et je m'efforce de les distendre et les faire céder, laissant sur mon passage une trainée de toiles desséchées. Les cailloux ont repris de leur consistance conne si le fait de m’élever au dehors de la forêt et de gravir la montagne leur donnait le sens d’une pureté matérielle. Il n’y a pas un être vivant. Le silence plane sur la montagne. Comment ferai-je pour monter encore ? A chaque pas la roche devient plus effilée. On a dû y planter autrefois quelques lames de rasoir qui se sont reproduites, heureusement en dégénérant. Les filaments qui s’effilochent encore par endroit en se teintant de rouge, me protègent et s’épanouissent en arc-en-ciel sur la matière noire du sol. Aurai-je la force de continuer ?

J’aperçois maintenant le sommet, semblable à une lame durcie au feu. La roche se couvre de pustules rouges et orangées qui m’aident à prendre prise. Le sommet est là, détaché sur le ciel verdâtre. Seule une auréole plus claire, un peu laiteuse, atteste de la présence du soleil. Il ne suffit pas à réchauffer le sol, mais ses formes arrondies s’éclaircissent jusqu’à prendre une teinte ocre jaune. Il n’y a pas un souffle de vent, pas un bruit, pas une ombre. Les battements de mon cœur et mes halètements se répandent dans l’atmosphère. Mes mains tremblent. Mon corps est saupoudré d’une fine poussière ocre arrachée à la montagne dans mes efforts. Autour des plaies se sont formés de petits ourlets écarlates et mousseux où se dépose la poussière. Je ne peux plus avancer. J’épouse forme de la roche, elle m’aspire, m’engloutit.

Ta connaissance est derrière la montagne comme un livre ouvert, inscrite en toutes choses.

 

Il neige, tu es blanche. Mes lèvres s’imprègnent de ta froideur sans parvenir à t’atteindre, je te regarde, translucide, et mes bras se referment sur le vide. Tu es impalpable et présente.

_ Regardes-moi, suis-je belle ? Je veux que tu me désires. Je veux te séduire, disait-el1e d/une voix enjouée, la tête haute, les cheveux rejetés en arrière.

Mais je ne suis pas le seul que tu cherches à séduire, répondais-je sur un ton d’indifférence feinte, parce qu’au-delà de tes paroles se cachait une certaine vérité que je découvrais peu à peu. Séduire, elle ne pensait qu’à cela. Elle regardait les hommes jusqu’à ce qu’ils frémissent de désir et ce seul frémissement lui suffisait. Elle ne voulait rien de plus. J’ai cru, je le crois encore, car c’est aussi la vérité, que tu cherchais en moi autre chose, une partie de toi-même, peut-être ?

_ Je suis l'image du monde et le monde est séduisant. Je suis faite pour te séduire, proclamait-elle, une main sur le cœur, une autre tendue vers moi.

_ Je te désire, Locédia, déclamais-je à mon tour en entrant dans ce jeu que nous poursuivions souvent, n'osant pas affronter la réalité. Je désire ton corps, la chaleur de ton ventre, la douceur de tes chevilles.

Elle me tendait sa main que je baisais lentement en la regardant faire la révérence, puis elle se dégageait en animal craintif qu'on ne peut flatter trop longtemps.

_ Crois-tu que tu m’auras possédée si je te donne mon corps, continuait-elle sur un ton subitement grave en détournant la tête pour caresser un objet familier et cacher son trouble. Tu n'auras rien, qu'une femme morte entre les bras. Tu connaitras la douceur de ma peau, la forme de mon ventre, la courbe de mes seins, mais je te serai aussi inconnue qu'auparavant. Je te serai étrangère et tu seras un de ces hommes que j’ai accueilli par ennui. Tu ne me connais pas encore, tu ne sais rien de moi. Tu aimes l'image que tu t'es formé de moi et cette image est ton propre reflet. Mais je ne suis pas cette image.

20/06/2019

Locédia, éphémère (4)

Chapitre 2

 

Ton nom, avais-je besoin de le connaître ? Cela impliquait une nouvelle rencontre, puis d'autres, chacune d'elles en appelant une autre. Pourquoi ai-je cherché à te revoir et pourquoi as-tu accepté ? Peut-être le parfum des fleurs, ta présence au milieu d'elles, ou l’air plus pur du jardin et ta gaieté. 0u encore cette entente immédiate entre nous.

Depuis, que de chemins parcourus ensemble, de paroles, de silences élargissant notre savoir, de gestes ébauchés et compris. Nous avons traversé d’étranges paysages, la main dans la main.

– Étaient-ils si étranges ? me questionnais-je.

– Quand tu connaîtras les paysages de ma solitude, tu seras effrayée, disait-elle parfois.

Et pourtant, depuis que tu es partie, ma longue transhumance ne fait que commencer.

J'erre dans le continent de ta présence. Paysage dépravé, tu m’entraînes vers les sources de mon achèvement. Je ne m'étonne plus de ces montagnes granuleuses et lointaines, parsemées de forêts cendrées dans lesquelles je m'enfonce jusqu'aux genoux. Je repousse de la main les arbres qui laissent échapper un petit cri plaintif, aigu, émouvant, Leurs feuillages de caoutchouc s'entrelacent plus étroitement jusqu'à obscurcir mon chemin et je dois porter vers l'avant mes mains ouvertes et jointes, paume contre paume, pour écarter du bras les branchages élastiques. La mousse confère un tapis moelleux à la naissance de l’herbe. Haute, légèrement piquante, je m’y enfonce jusqu'aux chevilles, éprouvant parfois sous le pied la dureté arrondie et fuyante d’une racine. Lorsque je relève la jambe, elle vient à moi après une petite résistance dans un bruit de succion.

Si je restais longtemps au même endroit, peut-être m'enfoncerais-je dans le sol et pousserais-je, les bras tendus vers le ciel. Je perdrais la consistance de mon corps. Les mains refermées sur les branchages de la voûte, je m'amollirais jusqu'à ne plus posséder qu’un corps visqueux et froid semblable à ces plantes que j’écarte avec dégoût. Ne pas s’arrêter, ne pas abandonner. Peut-être est-elle derrière la montagne ?

Il y a maintenant de gros cailloux qui sont des obstacles difficilement franchissables pour mon corps fatigué. Certains, les plus vieux, probablement dégénérés, sont devenus mous et ventrus. Je fais des efforts désespérés pour me hisser dessus et ne rencontre qu'une matière gluante et tiède sur laquelle je n’ai aucune prise. Je dois alors faire un détour pour trouver des cailloux plus consistants. Il y a heureusement quelques arbres élastiques qui me servent d'appui et me repoussent plus avant dans ma démarche incertaine. Mais ces arbres se font de plus en plus rares et sont remplacés par de petites plantes rougeâtres à l'odeur de chanvre, portant des fleurs de lèvres. Fatigué, je m’assois sur un caillou mou et regarde leurs pustules écarlates respirer avidement l’air de la forêt. La pourriture rend leur beauté charnelle, mais je n'ose pas les toucher. Je n’aime pas cette plante écarlate â la peau flétrie et me demande comment d’aussi délicates fleurs de lèvres peuvent pousser sur un corps aussi disgracieux. La pourriture engendre une certaine beauté comme les vices engendrent l'amour. Je ne dois pas rester assis sur ce caillou, je ne pourrai bientôt plus m’en décoller. Là-bas derrière la montagne ...

17/06/2019

Locédia, éphémère (3)

 

D’autres jardins abandonnés me hantent. Jardin de ta connaissance, terrain vague parsemé de plantes rougissantes dissimulant des fleurs d'une blancheur transparente. Agrippées aux cailloux boursouflés, elles dressaient leur corolle au-dessus des minéraux bleuis. Parfois l'une d'elles, ayant épuisé sa volonté à décolorer, s’affaissait à la grande joie des autres qui reprenaient quelques couleurs avant de s’évertuer à nouveau en vaine tentative de coquetterie. Les plantes grises poussaient également là pour contempler l’effort créateur des meilleures, mais elles n’avaient pu les récompenser, ces dernières étant en convalescence. Deux jeunes garçons, accroupis, servant de jardiniers, soignaient de leur zèle nourricier chacune des plantes sans distinction de beauté. Peut-être même préféraient-ils les plantes grises dans leur robe de pensionnaires. Les employés de la Beauté et de l’Ordre Public, diplômés d’Etat, en blouse blanche, une calotte brodée sur la tête, s’affairaient avec un charriot à pots pour évacuer les plantes indisponibles. Leur chef, personnage important à galons dorés, muni d'une musette avec un hétéroclite nécessaire à soins, courait d’un charriot à un autre pour faire des piqûres de chlorophylle aux cas les plus urgents. A certains moments de la journée, malgré le règlement interdisant l’entrée du jardin aux véhicules à roues, une camionnette de la prévention forestière venait prendre sur place une urgence. Les plantes grises pleuraient quelque temps le départ d’une favorite, puis l’oubliaient vite dans la fraîcheur innocente des plus jeunes.

Je te rencontrais là pour la première fois, agenouillée au-dessus d’une plante grise, occupée à placer patiemment un pansement de glucose sur une morsure de taupe. Tu penchais légèrement la tête et tes cheveux couraient sur tes bras nus. Ils avaient une peau d’enfant, plus lisse à l’intérieur du coude. Les autres plantes se pressaient autour de toi pour s’imprégner de ton parfum, puis l’exhalaient vers les plantes environnantes qui rougissaient plus fort. Tu continuais ton travail, coupant méticuleusement de petits morceaux de sparadrap pour faire tenir le pansement.

_ Les plantes ont l’âge de leur amour, me dis-tu en te tournant vers moi.

_ Elles meurent souvent de trop de soins.

_ J’aime les plantes sauvages comme ces plantes grises. Mais je suis trop tendre avec elles. Les hommes aussi, il faut les laisser saigner.

_ Et les fleurs transparentes ? Demandais-je en me penchant vers elle pour prendre les ciseaux quelle me tendait.

_ Elles ont la consistance éphémère de leur existence. Comme certaines femmes, elles meurent de leur unique vertu, la beauté. Elles rougissent beaucoup. Je ne les aime pas.

_ Qui aimez-vous ? Questionnais-je en me demandant ce qu'elle entendait par consistance éphémère de l'existence des plantes aux fleurs transparentes.

_ Moi. C'est déjà très difficile et on est vite dégoûté. Alors comment aimer le reste si on n’arrive déjà pas à s'aimer.

_ Peut-être en aimant quelqu'un d’autre ?

_ Ça m'est déjà arrivé et c'est éphémère comme la vie d’une de ces fleurs. Je ne veux pas recommencer. J'aime les plantes grises parce qu'elles me ressemblent. Elles se cachent. Elles sont pourtant au milieu des plantes rougissantes de la serre.

_ Comment vous appelez-vous ? Demandais-je encore.

_ Locédia, pourquoi ?

 

14/06/2019

Locédia, éphémère (2)

Parfois une lueur fugitive échappée du phare de la tour de veille ou d’un des projecteurs des immeubles publicitaires, trouble l’opacité de 1’atmosphère et découvre des ombres en mouvement qui prennent possession de la barricade. Une grande main d’obscurité me frôle et m'oblige à courber le dos. J’ai remarqué aussi, après plusieurs promenades, que l'inégalité du sol, par suite des sensations imprimées à mes doigts, créait une multiplication de la palissade. Elle devient un véritable labyrinthe à trois dimensions où la même planche ne possède pas les mêmes vertus selon la hauteur du toucher.

Locédia, tu n’avais pas les mêmes vertus selon la position que j’occupais à tes côtés. Comme la planche délivre la preuve de sa réalité grâce à un léger attouchement du doigt, je t’observais parfois avec détachement. Un regard neuf me délivrait de l’image que la mémoire subtilisait à ton image réelle. Je découvrais alors, avec terreur et tristesse, un monde que je n’atteindrai jamais, une image qui m’était étrangère. Isolée, tu poursuivais apparemment le jeu de notre connaissance, alors que j’étais séparé de toi. J'imaginais la vie de cette nouvelle image, une Locédia prostituée au dérèglement commun. Nous avions élaboré par les mots et les gestes un règlement de nos rapports et j’avais dû raisonner au fil des jours chacun des articles du règlement alors que tu 1’avais conçu instinctivement.

Tu retombais comme un caillou élevé par l’air épuré du ballon, puis livré à lui-même par l’éclatement de son aspiration. Prisonnière de ton corps, tu volais de mains en mains, de nudités en nudités, sans pouvoir te fixer sur l’une d’elles. Rassasié de corps dévêtus, je te perdais sans regret.

La brèche dans la palissade est là, devant moi, trou noir entouré de dents sorties de l’obscurité. Je m’y glisse avec lenteur en prenant garde de ne pas y accrocher mes vêtements. Un jour j'y ai laissé un morceau du cuir chevelu, comme ces moutons qui guirlandent de laine les fils de fer barbelés ou les épines des haies. Il y a bien une autre entrée, à une centaine de mètres, mais il s'y tient un gardien que je ne veux pas voir. Son costume de flanelle défraichie et sa moustache roussie par le tabac le rendent repoussant. Je suis passé la première fois devant sa porte et il m’a abordé en homme dérangé dans son travai1.

_ Qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne voyez pas que c’est un jardin abandonné, s’était-il écrié en montrant l’entrée envahie par des herbes violacées et des cailloux aux arêtes aiguës. Un jardin abandonné n’a rien à livrer. Il doit rester abandonné. Le gardien aussi est abandonné. La ville nous abandonne.

Bien qu'il semblait ne pas prendre en sympathie immédiate les rares amateurs de son square, il avait été ravi de me trouver pour raconter ses malheurs. Il habitait une petite grotte à l'entrée masquée par des plantes grimpantes qu'il fallait écarter du bras pour apercevoir la porte. Pour subvenir aux besoins immédiats, le jardin lui fournissait le bois de chauffage et les sièges travaillés dans les cailloux mous qui encombraient les endroits où la flore était plus dense et pourrissait chaque année.

_ Chaque fois que je vais au guichet des gardiens percevoir mon mois, me dit le gardien, une demi-journée suffit à peine pour retrouver mes papiers. Personne ne pense à m'augmenter. On a même parlé de raser le jardin, mais comme il est abandonné, personne n'y pense vraiment. L'abandon n’a rien à faire dans l’esprit des représentants municipaux qui sont occupés à détruire des maisons encore habitées.

Toi aussi, un jour, je t'abandonnerai. J'oublierai la chaleur de tes mains, le son de ta voix qui obsède mes nuits sans sommeil. Un matin devant la glace, je délaisserai le dessin de tes lèvres et n'y verrai plus que mon visage. Mes genoux ne recevront plus tes paumes tièdes qui m'obligeaient à me retourner dans le lit, Abandonnée. Comme je voudrais déjà t'avoir abandonnée sur un rivage vierge et m’en éloigner à grands coups de rames jusqu'à me perdre au-delà de l'horizon.

_ Vous ne pouvez savoir ce qu’est l'abandon, continuait le gardien d'un ton de confidence. Vous habitez des murs de pierre, l'air chauffé du souffle des autres. Les plantes environnent le jardin d’un vieux relent de verdure, un peu âcre, surtout au printemps quand le délaissement s'empare de nouvelles proies et gagne du terrain. Les autorités m’obligent à consolider les barricades, mais un jour elles éclateront et l'abandon se rependra dans la ville. Une ville morte, voilà ce qu'elle deviendra. Vous marcherez dans la ville comme des morts, à grandes enjambées osseuses et sonores. Le jardin s'emparera de la résonance de vos pas jusqu'à ce que vous étouffiez réellement. Vous mourrez abandonnés.

11/06/2019

Locédia, éphémère (1)

Chapitre 1

 

Je marche. Rythme apaisant des pas, remède unique. Un, deux, un, deux, deux, deux. Je me prends au jeu des pas et tu me vois passer, occupé à ne pas fouler la jointure des dalles, tantôt allongeant exagérément un pas, tantôt plaçant un pied ridiculement trop près de l’autre. Lorsque le rythme du balancement des pas avec l’écoulement des lignes se détraque, je dois m’arrêter et réfléchir d’où il me faut repartir pour reprendre ce monotone pari. Certaines dalles sonnent plus claires que d’autres et faussent l’écho de la rue obscure. Ce n’est déjà plus un jeu ; cela devient un rite magique qui prend autant d’importance que le square. Je croise un passant, deux yeux fixes qui me regardent trébucher à la recherche d’un équilibre imaginaire. Je mêle un instant mes pas aux siens, puis tout se perd dans l’écho et le rite reprend. Certains disent que c’est une idée fixe. Ils sont même allés jusqu'à dire que j'étais fou. Qui n'est pas fou aujourd'hui ?

Je fais souvent le même chemin. Je me dirige d’abord vers le square entouré de planches. La rue est obscure et je dois compter les pas qui me rapprochent de la palissade. Soulagé par le toucher rugueux des planches de sapin, je promène les doigts sur les interstices comme le prisonnier gratte du bout des ongles la jointure des pierres. Suivant la rampe imaginaire de la palissade, je cherche la brèche qui me permettra de pénétrer dans le jardin.

Est-ce vraiment un jardin ? Ce n'est pas non plus un terrain vague, ni un de ces bouts de terre abandonnés, que l'architecte façonne à son esprit avant de commencer l'équilibre méticuleux de matériaux disparates. Peut-être l'avait-on prévu pour cet usage, mais le projet a dû sombrer dans les difficultés bureaucratiques. Ce n'est plus qu’un amas de terre où la nature a repris ses privilèges, ordonnée par un esprit charitable qui a délivré à chaque plante un permis de pousser sur une concession bien précise.

Pas à pas, je compte les planches jaunâtres entrevues dans l'obscurité et j’en perçois la jointure mal ajustée entre le contact rugueux et monotone du bois, Un nœud m’arrête parfois. Je palpe le trou qui, sur la trajectoire de mon doigt ressemble à la jointure de deux planches bien que je sente qu’elle fait partie intégrante d'un même bois, cavité indivisible de ce qui l’entoure. Remontant alors d'une impulsion inquiète le doigt sur une trajectoire verticale, le contact du rebord arrondi du trou me procure un indicible sentiment de soulagement comme si cet évidement prévu par la nature du bois était une ouverture naturelle vers le calme du jardin.

Je continue lentement, plus posément jusqu’à ce que le rythme des intervalles entre les planches, par un curieux effet d'impatience ou d’accélération du temps, imprime au balancement des pas une oscillation supérieure. De même, en comptant mentalement les secondes, nous accélérons inconsciemment l’écoulement mathématique du temps, comme si, par le fait de vouloir être réglée volontairement, sa somnolente progression se détraquait.

04/02/2019

Félix et la source invisible, d’Eric-Emmanuel Schmitt

–  Tu ne remarques pas que ta mère est morte ?

Ainsi commence l’épopée d’un gamin de douze ans qui veut retrouver sa mère. Il ne l’a pas perdu, elle est morte, c’est-à-dire en dépression. En bref, elle n’a plus goût à la vie. Alors Félix demande à l’oncle :

– Peut-on la soigner ?

– on guérit les vivants, pas les défunts.

– Alors, que fait-on ? Rien ?

– On la ressuscite !

(...) Pendant des années, Maman avait été vive, pétillante, curieuse, rayonnante, explosive, elle gazouillait d’une voix soyeuse, charnue, verte… Elle tenait le café de la rue Ramponneau, à Belleville, intitulé « Au boulot ». (…) Maman m’élevait seul, car elle m’avait conçu avec le Saint-Esprit. (…) Félicien Saint Esprit, mon géniteur, antillais, capitaine de bateau commercial, avait séjourné une semaine à Paris il y a treize ans…

Ainsi commence sur une trentaine de pages, le drame de Félix dont la verve et la gouaille introduisent le récit. Cela se poursuivra jusqu’à la fin du livre. Une multitude de personnages plus ou moins loufoques s’introduisent dans l’histoire : Madame Simone, une pute et un homme ou plutôt non, précise Félix, un homme et une pute, dans l’ordre chronologique ; Mademoiselle Tran, qui jouait le rôle d’une grande sœur au sourire constant ; Philippe Larousse, un timide de première, qui ne cherchait qu’une chose : connaître le dictionnaire par cœur ; note philosophe, Monsieur Sofronidès ; Monsieur Tchombé, le cancéreux guéri.

Des problèmes d’immobilier lui causant de profonds soucis, Maman allait mal. L’arrivée de l’oncle Bamba, averti par les occupants du café de la situation de Maman, bouleversa la donne : recherche de marabouts d’abord, puis, carrément, voyage au Sénégal et rencontre de Papa Loum, le féticheur. Elle guérit, seule ou avec l’aide de tous. Elle rentre à Paris, joyeuse, retrouve son café aux soins de Madame Simone, se laisse courtiser par le Saint Esprit. Chaque jour, elle pratique avec Félix l’« exercice d’Afrique » exigé par Papa Loum, car le monde se donne à ceux qui le contemplent, disait le féticheur. L’apparence n’est pas l’apparence de rien, plutôt l’apparence d’un univers dérobé. Ce soir-là, elle est comblée : Paris a l’apparence de l’Afrique. Papa Loum les avait avertis : L’Afrique c’est l’imagination sur Terre. L’Europe, c’est la raison sur Terre ; tu ne connaîtras le bonheur qu’en important les qualités de l’une dans l’autre.

On aime les récits d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, sous des dehors simples, parfois simplistes, sait donner aux mystères humains l’apparence du quotidien, tel qu’il l’a déjà fait dans Oscar et la dame en rose, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

21/01/2019

Sérotonine, de Michel Houellebecq

Quels éloges ! On ouvre internet et l'on est abreuvé des qualités du roman et de l’auteur. Mieux même, on publie un  « dossier de lecture » pour mieux apprécier le livre qui ne se suffit plus à lui-même. Clair et pratique, ce dossier de lecture a été spécialement conçu à l’adresse des collégiens, lycéens, étudiants, journalistes, artistes, politiques et hommes d’affaires, ainsi que de tous les lecteurs désireux d’accéder rapidement au contenu de l’œuvre de Michel Houellebecq (https://www.amazon.fr/S%C3%A9rotonine-Michel-Houellebecq-... ).

Il a quarante-six ans, il s’appelle Florent-Claude Labrouste et déteste ses prénoms. Il est dépressif et l’histoire commence en Espagne où il rencontre deux filles qui tentent de regonfler les pneumatiques d’une Coccinelle. Il fantasme bien sûr, mais nous étions dans la réalité, de ce fait je suis rentré chez moi. J’étais atteint par une érection, ce qui n’était guère surprenant vu le déroulement de l’après-midi. Je la traitai par les moyens habituels. Plus tard, dans ses rêves, l’une d’entre elles  revient sauver d’un seul mouvement sa bite, son être et son âme et dans sa maison, librement et hardiment, pénètre en maîtresse.

Mais dans l’immédiat, il va à l’aéroport chercher Yuzu dont il veut se débarrasser parce que cela fait des mois qu’il n’a pas couché avec elle. Là commence l’histoire, là finit ma curiosité pour Houellebecq. Le livre est une longue errance sans motivations autour de pensées sans queue ni tête, enfin, si, avec la première jusqu’au ras le bol en raison de l’absence du moindre sentiment vis-à-vis du corps des femmes, et avec la seconde en raison de l’absence de pensées sur leur sociabilité. Enfin, n’exagérons pas. Il y a quelques belles pages concernant ces êtres aux cheveux longs : les femmes comprennent mal ce qu’est l’amour chez les hommes, elles sont constamment déconcertées par leur attitude et leurs comportements et en arrivent quelquefois à cette conclusion erronée que les hommes sont incapables d’aimer(…) Peu à peu, l’immense plaisir donné par la femme modifie l’homme, il en conçoit reconnaissance et admiration, sa vision du monde s’en voit transformée, de manière à ses yeux imprévue il accède à la dimension kantienne du respect, et peu à peu, il en vient à envisager le monde d’une autre manière, la vie sans femme (et même, précisément, sans cette femme qui lui donne tant de plaisir devient véritablement impossible, et comme la caricature d’une vie ; à ce moment, l’homme se met véritablement à aimer. (…)

Bref, à force de bavardage on en arrive à la presque fin du livre (aux alentours de la page 230/347). C’est la partie qu’ont retenue les critiques et médias pour s’étendre en louanges sur le roman. Avant, dépression et misère sexuelle et maintenant désertification des campagnes et désespoir du monde rural face à la mondialisation. Michel Houellebecq se trouve à la pointe du combat des gilets jaunes et anticipe leur révolte grâce à un aristocrate agriculteur. Les médias en font des gorges chaudes. Le Point : Malgré les scènes pornographiques [...], le roman de Michel Houellebecq est éminemment romantique. On sort de sa lecture bouleversé. Le devoir : Récit implacable d’une déchéance programmée, Sérotonine apparaît surtout comme une nouvelle variation au cœur d’une œuvre à la cohérence exemplaire. Libération : Dans «Sérotonine», son septième roman qui paraît le 4 janvier, l’écrivain endosse un nouvel avatar du mâle occidental, homophobe à la libido en berne et sous antidépresseur. Une dérive émouvante autour de la perte du désir, sur fond de révolte des agriculteurs. Paris Match : Un vrai rêve dans la littérature française actuelle.

Ne poursuivons pas, c’est un livre désespérant. Si nous n’avions que ce genre de lecture, nous aussi, nous nous suiciderions.

02/12/2017

L’annulaire, un roman de Yoko Ogawa

Le livre pourrait s’appeler le mystère du laboratoire de spécimens. La jeune filroman,japon,littérature fantastiquele qui y travaille a eu un accident dans la société qui l’employait auparavant. Elle a perdu le bout d’un doigt dans un engrenage. Ici le travail est plus simple, mais sait-elle réellement à quoi il sert ? Son propriétaire recueille des spécimens qu’amènent les gens et les conserve avec une préparation en laboratoire auquel elle n’a pas accès. Ils sont ensuite étiquetés et placés sur des étagères dans diverses salles. A quoi servent ces spécimens ? Il est difficile de leur trouver un but commun. Les raisons qui poussent à souhaiter un spécimen sont différentes pour chacun. Il s’agit d’’un problème personnel. Cela n’a rien à voir avec la politique, l’économie ou l’art. En préparant les spécimens, nous apportons un réponse à ces problèmes personnels. Vous comprenez ? explique M. Deshimaru, le propriétaire du magasin laboratoire.  Un visiteur arrive avec l’objet qu’il veut faire naturaliser. Après les formalités d’usage, vous le prenez et j’en fais un spécimen.

C’est ainsi qu’un jour, une jeune fille vient faire naturaliser un morceau de musique. Pas la partition, la musique elle-même. Pour cela, M. Deshimaru fait appel à une vieille demoiselle qui jouera la partition et le tout sera enfermé dans un tube de verre fermé par un bouchon de liège. Le même jour, M. Deshimaru lui offre une magnifique paire de chaussures qui s’ajuste parfaitement à ses pieds et les lui met aux pieds avec des mains caressantes. Elle doit les garder et il détruit les anciennes chaussures. Ils prennent l’habitude de se retrouver dans la salle de bain du magasin pour discuter, puis pour s’aimer étroitement dans la baignoire. Une autre jeune fille débarque un matin. Elle veut conserver un spécimen de sa brûlure sur une joue. Elle passe dans le laboratoire avec le propriétaire, mais ne ressort jamais. Qu’est-elle devenue ?

D’autres péripéties s’échelonnent au long des pages. Laissons-les là pour que vous les découvriez. La fin est-elle une fin ? L'assistante veut aussi son spécimen, c’est-à-dire le bout de son doigt. Elle prépare le tube, les étiquettes et va frapper à la porte du laboratoire. C’est ensuite à votre imagination de finir le roman selon votre personnalité.

Une atmosphère pleine de mystère au travers de descriptions très matérielles et pratiques. C’est une sorte de rêve éveillée, une histoire simple, si simple que l’on se demande ce qui transforme le récit en un conte énigmatique dont le déroulement vous envoûte.

 

21/11/2017

Détruire, dit-elle, de Marguerite Duras (2)

Alissa n’est pas encore allée au-delà de la folie, de cette folie apparente engendrée par la destruction. Elle est la destruction (détruire, dit-elle) et en fait elle qui déclenche le drame, car rien ne serait arrivé ans elle. Alissa sait, dit Max Thor, mais que sait-elle, se demande-t-il. Sans doute, ne le sait-elle pas elle-même, n’est pas capable de le formuler. Seul Stein pourrait le faire, mais Stein ne répond pas. Alissa comprend Stein d’instinct, intuitivement. Elle le sent fémininement et Stein la comprend, c’est pourquoi l’amour naît aussitôt entre eux, ontologiquement pourrait-on dire.

Max thor n’est pas encore du même camp. Il cherche. Il s’interroge, il regarde de la même manière dont regarde Elisabeth Alione. « Quelque chose le fascine et le bouleverse dont il n’arrive pas à connaître la nature », aussi bien chez Elisabeth que chez Alissa. Il ne connaît pas Alissa, sa femme. Il la cherche, car il sait que c’est en elle que doit être la réponse ; et ce problème, le seul qui le touche vraiment, s’effacera de lui-même, sans qu’il ait besoin d’en avoir la réponse, au cours du troisième temps du livre, au cours de l’affrontement. Alors il saura ce qu’est Alissa et Stein. Elisabeth Alione le fascine également. Il l’aime d’un amour différent de celui qu’il éprouve pour Alissa (amour inquiet et interrogateur, tourné vers l’avenir), d’un amour tourné vers le passé qu’il ne peut encore quitter tout à fait, ne connaissant pas l’avenir.

Enfin, il y a Elisabeth Alione, qui, en fait, n’existe pas en elle-même, c’est-à-dire en tant qu’être propre, individuel et personnel. Elle croît à ce que les autres disent d’elle. « Elle est à celui qui la veut, elle éprouve ce que l’autre éprouve. Elisabeth Alione, c’est le passé. Tout n’existe pour elle que par le passé et l’avenir lui fait peur car aucun passé ne s’y rattache. Aussi a-t-elle peur des trois autres et surtout d’Alissa, peur d’eux qu’elle ne comprend pas parce qu’elle ne sait rien d’eux alors qu’eux savent tout d’elle. Une fois dans sa vie, Elisabeth aurait pu être en tant qu’être véritable, mais elle a eu peur de cette lettre du médecin qu’elle a montré à son mari parce que, là encore, elle avait peur d’un avenir différent du passé, inconnu. Puis elle a regretté son geste parce que quelque chose en elle disait oui à la lettre. Sa maladie véritable venait en fait de cette contradiction entre ce qu’elle croyait être et ce qu’elle était réellement, intérieurement. La destruction de l’ancienne Elisabeth commence le jour où elle rencontre Alissa, puis Stein. Elle découvre par l’intermédiaire d’Alissa la véritable cause de sa maladie. Elle ne peut plus redevenir ce qu’elle était auparavant, bien qu’elle ne s’en rende pas compte, et au-delà de la peur qu’elle a éprouvée, elle découvre le dégoût (ces nausées… Ce n’est qu’un début, dit Mas Thor. Bien… Bien… dit Stein).

« Il y a eu un commencement de… comme un frisson… non... un craquement de… du corps », dit Stein.

« Ce sera terrible, ce sera épouvantable, et déjà, elle le sait un peu ».

La destruction a fonctionné comme cette musique, cette fugue de Bach qui s’arrête, reprend, s’arrête à nouveau, repart jusqu’à ce qu’elle passe la forêt, fracasse les arbres, foudroie les murs.

20/11/2017

Détruire, dit-elle, de Marguerite Duras (1)

Le décor : un périmètre dans la forêt où les gens viennent s’isoler, s’apprendre à vivre eux-mêmes dans le repos. Ici les livres, qu’ils soient à lui, Max Thor, ou à elle, Elisabeth Alione, ne servent à rien. Ils font partis du décor. Rien ne se passe dans cet hôtel, tout commence et rien ne s’achève, car aujourd’hui n’a plus de rapport avec hier. Le temps ne soule plus, ou coule sans souvenirs, sans souvenirs d’impressions durables, sauf, peut-être, le souvenir de ce qui est et non pas de ce qui arrive.

C’est dans ce monde où rien ne compte qu’être, que fonctionne la destruction comme cette musique des dernières pages, cette fugue de Bach, qui s’arrête, reprend, s’arrête à nouveau, repart, jusqu’à ce qu’elle fracasse les arbres, foudroie les murs. Elle arrive en trois temps, trois actes du livre. Sans un premier temps, il n’y a rien, rien ne se passe, on regarde, Marguerite Duras pose le décor et ses personnages, puis arrive Alissa qui est la destruction à l’œuvre et cette destruction plante ses racines et les enfonce dans le décor, imperceptiblement. Enfin, dans un troisième temps, les deux forces opposées, l’avenir avec le groupe d’Alissa de Stein et Max Thor et le passé avec Bernard et Elisabeth Alione, s’affrontent et se déchirent, enracinant la destruction chez Elisabeth Alione sans même qu’elle s’en soit rendu compte, sans toutefois aller jusqu’au bout de l’acte, jusqu’à ce qu’il y a au bout de la destruction, c’est-à-dire la folie. La folie, c’est Alissa, l’inacceptation de tout état de fait, la destruction de tout le passé, c’est-à-dire de toutes les habitudes.

Les personnages maintenant : qui sont-ils ? Il y a en fait deux forces en action, deux clans qui s’opposent, ceux qui sont tournés vers l’avenir, qui savent ce que les autres ne savent pas, qui ne savent même pas qu’il y a à savoir, qui sont leurs habitudes.

Stein sait. Il sait au-delà de la folie, vers ce vide qui est au-delà. C’est un sage, une sorte de moine, pourrait-on dire. Il se refuse à tout, à tout ce qui semble constituer la vie de chacun, le mariage, un métier, des projets. Il peut se permettre de faire des choses que les autres ne feraient pas, qu’ils appelleraient indiscrètes. Les autres ne l’intéressent pas vraiment. Il les regarde comme on regarde un troupeau. Lui-même ne l’intéresse pas, il se regarde comme il regarde les autres, sans retenue aucune (quelques fois j’entends ma voix, dit-il).

08/11/2017

L’éruption du Krakatoa, de Simone Jacquemard

L'éruption du Krakatoa ou des chambres inconnues dans la maison, tel est le titre exact du roman de Simone Jacquemard, paru en 1969.

Ces chambres, ce sont toutes les pièces que nous ignorons nous-mêmes, toutes ces chambres qui n’ont pas encore été explorées et que Simone Jacquemard fouille comme on fouille un grenier, au hasard, d’un objet à l’autre.

Exploration d’une conscience, celle d’Anne, sensibilisée à l’extrême par la souffrance. Nous pénétrons dans le monde extraordinaire de l’imagination et du rêve. Tout se déroule pêle-mêle, le passé le plus proche et le plus personnel, un passé collectif et lointain, la réalité et l’imagination aiguisée par la connaissance, la perception de l’intimité de l’être dans sa construction microscopique, tout cela tournant, s’enroulant en spirales autour d’une idée fixe, faire face à la mort, tenir aux limites mêmes de la mort, vivre encore dans cette zone d’inconscience qui la précède.

Il s’agit bien d’une éruption, d’un éclatement de toutes les couches superposées de la conscience qui fait remonter à la surface le magma primaire d’une conscience collective que nous portons en nous et qui contient le vieux rêve de l’homme, celui de l’immortalité et de la fusion de l’être dans la matrice nourricière de l’univers.

« Tout d’abord l’image s’est imposée d’une bouche, d’un certain cratère de volcan par quoi est déversée sur le monde une certaine sève possiblement mortelle, mais limpide, faite de force et de conscience. Et cette bouche, j’ai compris qu’elle était celle des voyants, des sages, des prophètes dont le rôle d’intermédiaires est d’autant mieux rempli qu’ils sont indemnes de tout désir, de tout égocentrisme (et ce n’est pas le désir, le plaisir qui sont condamnables, mais le temps, l’énergie et la transparence qu’ils font perdre). L’unique fonction de certains vivants serait d’être traversés par la lumière qu’ils attirent comme le paratonnerre la foudre, puis de divulguer vaille que vaille les détails de ce formidable assaut. En laissant couler d’eux sans en rien garder ce qu’ils ont reçu. Car la lumière cesse d’affluer s’ils ne se départent pas aussitôt, eux devenus ne chenal d’une eau clairvoyante. »

03/09/2017

Le planétarium, de Nathalie Sarraute

Le planétarium, c’est cette immense grotte de la conscience où les mots des autres viennent raisonner avec une force incroyable, ébranlant la juste répartition des astres, l’équilibre méticuleusement échafaudé des orbites qui oblige à bien des concessions, à beaucoup de revirements. En avançant dans ces pages pleines d’ombres contradictoires, on découvre que c’est dans la nature même du planétarium d’être aussi fluctuant, aussi soumis à n’importe quel événement, à un mot, à un geste, un regard qui bouleverse entièrement l’équilibre qui venait à peine d’être rétabli.

Nathalie Sarraute, dans cette histoire qui n’en est pas une, dans cet épisode de la vie d’un jeune couple mi- bourgeois, mi- intellectuel et de ceux qui l’entourent (des parents snobs, une tante maniaque, un écrivain qui n’est qu’une femme comme les autres, mais dont la notoriété leur fait peur) n’a pas cherché à décrire directement un certain milieu, une certaine manière de vivre, mais plutôt la manière d’être intime de chaque personnage et, en particulier, sa manière d’être en face d’un autre. Elle traite de cet affrontement perpétuel dans la rencontre de deux êtres, des pensées brèves provoquées par cette rencontre et de leur camouflage en paroles, adoucies, amadouées, domptées, convenables et raisonnables.

L’analyse et excellente, mais l’homme ne serait-il qu’un spéculateur perpétuel dans ces rapports avec autrui ? Pas une ombre de spontanéité, et c’est pourtant elle seule qui fait le plaisir des rapports humains.