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14/02/2015

Une vie

Ce n’est pas une vie qu’il faudrait avoir, mais mille. Tant de choses à voir, à écouter, à toucher, à aimer. Tant de créations restant non exprimées. Tant de possibilités de faire toutes aussi passionnantes et enviables.

Comment se fait-il que la littérature ou la réalité nous content et nous montrent des vieillards qui n’ont plus d’envie, ni même de vie ? Quand bien même le corps ne suit plus, n’y a-t-il pas encore l’exploration de soi qui peut se poursuivre ? Le monde intérieur est plus grand que le monde extérieur. Parcourir les nombreuses pièces et paysages de cet autre univers qu’est le moi et même le dépasser pour atteindre le soi, quelle ambition à privilégier.

Il y a toujours à admirer, à réfléchir, à créer, à tout instant. Alors profitons-en au lieu de nous lamenter sur les incidents de nos courtes vies.

28/01/2015

Souvenir d'enfance

Il se souvient des soirs où les perdreaux étaient présentés sur la table. Déjà, avant même qu’ils n’y arrivent, montaient de la cuisine à travers le petit escalier, des fumets de viande rôtie, au goût faisandé, préparée par sa grand-mère dans le four en permanence chauffé par les bûches courtes qu’elle glissait par une porte au cœur même de la chaleur. Malheureusement, les perdreaux étaient réservés aux grandes personnes qui se pourléchaient les doigts, rongeant les os des pattes, puis des ailes, puis le blanc velouté, parce que légèrement faisandé, du poitrail. Mais le meilleur était sans doute les morceaux de pain grillé, cuits dans la sauce dorée, qui portaient le dernier repos des cadavres. Ils étaient onctueux à souhait, fondaient dans la bouche, exhalaient les prés tendres, les haies épineuses,  les grains de blé tombés de l’épi, le creux de terre dans lequel ils s’abritaient, serrés les uns contre les autres. Alors, les enfants quémandaient une patte, rien qu’une, pour partager ce délice auquel ils avaient bien droits puisqu’ils les avaient portés dans le carnier bien lourd pendant toute une après-midi. L’eau leur montait à la bouche rien que d’y songer !

Délice que cette patte dorée, fumante encore, partagée en quatre. Chaque parcelle de sa chair exhalait le retour de la chasse lorsque, fatigués, chacun d'eux se laissaient aller dans un fauteuil et fermait les yeux sur la marche dans les grands prés, sur le bruissement de l'envol d'une compagnie, sur le départ d'un coup de fusil. Non, ne pas bouger : attendre que l'on arrive à sa hauteur. Le perdreau était là, encore chaud, parfois encore vivant. Alors prenant le cou, il imprimait une torsion qui laissait l'animal sans un mouvement. Mort, ne pas le faire souffrir inutilement. Et maintenant chacun contemple son assiette et le petit morceau de chair clair à l'odeur rougeoyante et ferme. Vous pouvez y aller ! ils ne se le faisaient pas dire deux fois. Quel goût. Les enfants étaient les princes de la soirée. Ils montaient se coucher pour rêver d'herbes, d'odeur de poudre, de chaleur des après-midis d'automne et de picotement de la chair du perdreau sur le bout de la langue.

24/01/2015

Le principe de liberté

Tout excès dans quelque domaine que ce soit entraîne le déchaînement des passions. Le principe de liberté est un principe fondamental dans nos sociétés occidentales. Mais le principe de liberté poussé à l’extrême devient intolérant face aux principes qui règlent les convictions intimes et personnelles des personnes. De même, à l’inverse, les principes religieux fondamentaux ne peuvent aller au-delà de la liberté de penser des individus. C’est donc un équilibre fragile qu’il convient d’assurer, ni trop, ni trop peu, ni trop de liberté, ni trop peu, ni une foi intolérante en un Dieu quel qu’il soit. Ce juste milieu de chaque principe est réglé par le politique ou, mieux, par la sagesse du politique. Lorsque celui-ci est lui-même en prise avec une vision voulant faire respecter à outrance des principes particuliers à tendance générale, il devient facteur de risque.

Le principe de liberté n’a qu’un seul but : permettre aux personnes de se réaliser pleinement physiquement, psychologiquement, intellectuellement et moralement, c’est-à-dire d’atteindre un état d’être qui dépasse le moi individuel intéressé et revendicatif. La liberté est la liberté d’un développement individuel de chacun qui fait avancer l’humanité en général.

Aussi, dès l’instant où la liberté devient le droit d’outrager ceux qui ne pensent pas comme nous, il y a conflit. Et ce conflit est d’autant plus violent que, sous prétexte de l’inviolabilité de la liberté, on attaque en justice ceux qui osent exprimer que la liberté ne peut être le principe premier d’une société qui dans le même temps prône des principes de vie en commun. La liberté ne peut être le droit de tout dire, de tout écrire, en bafouant les autres principes fondamentaux, dont la liberté d’opinion.


17/01/2015

Proposer et être libre

L'ultime liberté est de rester inconnu. Alors plus rien ne nous rattache à ce monde. On est libre d'aller où l'on veut, quand l'on veut. Le monde s'ouvre devant nous et nous l'explorons sans idées préconçues. 

Cela suppose que nous ne cherchions pas à influencer les autres et que nous refusions de nous laisser influencer. Refuser la tyrannie du bavardage, de l'expression des sentiments. Refuser de nous laisser envahir par les encombrantes pensées des autres et de nous-même. Refuser même de vouloir pour l'autre et se donner pour maxime le respect de la liberté de l'autre. Mais inversement toujours tenter de lui montrer où se trouve la véritable liberté.

Ne jamais imposer, toujours proposer.

Le reste, son adhésion, appartient à sa liberté.

16/01/2015

L’attrait des mots

Il est curieux de constater combien les mots emprisonnent dans une vision unique. Est-ce dû aux politiques ou aux communicateurs ? Les deux probablement.

Ainsi le mot république. Depuis deux ans ce mot sert au ralliement de la nation dès qu’une difficulté survient. Depuis huit jours, on l’entend en rafales : les citoyens sont républicains, les républicains doivent être vigilants, la conscience républicaine est au cœur des sentiments des Français, l’école de la république, la laïcité républicaine, etc. Bref, la France n’existe pas hors de la république, mot de ralliement, indispensable au politiquement correct. Comptez le nombre de fois où ce mot, peu usité il y a encore quelques années, est prononcé au cours d’un journal télévisé. Tous l’emploient pour justifier et argumenter leurs points de vue si différents. Il suffit d’un mot pour créer l’unité. Est-ce si vrai ?

De même le mot communauté. Ce mot que nos hommes politiques condamnent en sous-entendant que les citoyens n’ont qu’une vision commune, celle de la république qui s’oppose à tout communautarisme, est sans cesse employé par les mêmes pour fustiger les communautés islamiques, juives, arabes, noires ou de toute autre couleur ou religion. Est-ce logique ?

Enfin le mot liberté d’expression ne doit-il être compris qu’à sens unique ? Pourquoi l’humour pourrait s’attaquer au plus profond des croyances de chacun alors que d’autres sont arrêtés pour un mot qui déplaît. Comment comprendre cet ostracisme !

L’emploi de mots chargés de sens est-il utile pour exprimer des émotions fortes et cette expression doit-elle être récupérée par les mots ?

13/01/2015

Mystère des nuits

Il entrouvrit la porte de la chambre en essayant de ne pas faire grincer les gonds  qui, depuis quelques temps, se relâchaient. Ne pas oublier d’y mettre un peu d’huile demain matin, se dit-il. Mais cela fait plus de huit jours qu’il se fait cette remarque sans réagir. Brrr… Qu’il fait froid. Il referma lentement la porte. Il frôla la table de nuit, légèrement, en raison des livres qui se tenaient en équilibre instable, sentit son pied contre le sommier. Il se pencha, posa les mains sur la couette légèrement entrouverte et se glissa avec précaution entre celle-ci et le drap,  dans cet espace frais, presque froid, ce trou de noir glacial dans lequel il revenait après un éveil de deux heures passé dans son bureau devant son ordinateur. Il remonta vers son menton la couette, cherchant un peu de chaleur dans cet enroulement des tissus autour de son corps. Peine perdue, il faisait toujours aussi froid.

Alors, avec douceur, il s’approcha de celle qui partageait sa couche. Tout de suite il se sentit mieux. Un délicieux sentiment de bien-être l’envahit. Doucement, il posa sa main gauche sur son épaule. Elle bougea un peu et vint se serrer contre lui. Il fut envahi du feu de ce corps qui se collait à lui et l’enlaçait de ses jambes. Lentement, il laissa errer sa main sur l’infléchissement de sa taille, sur ce lieu où la finesse et la majesté des courbes se rejoignent. Sa paume, du plein de l’éminence du métacarpe du pouce, caressa cette vague brûlante. Elle ouvrit les jambes, glissa celle du dessus sur sa propre jambe et la remonta jusqu’à hauteur de sa hanche. Il glissa la sienne dans la douceur incomparable de l’intérieur des cuisses. Il ne connaissait rien de plus doux, de plus rafraîchissant et de plus brûlant en même temps que ce lieu où les courbes s’évasent et creusent une place de tendresse inénarrable. Elle se rapprocha de lui, tendue dans un même élan, et ils se tenaient ainsi debout-couchés devant l’adversité, affrontant ensemble l’existence, sûrs d’eux-mêmes, liés dans leur destin d’homme et de femme qui savent qu’ils sont un et pourtant deux, et qui puisent dans ce rapprochement des corps la joie d’une existence unique.

C’est le mystère le plus profond de la vie, celui de cet irrésistible attrait de la force et de la douceur, de cette flamme dont la source attirante commence au visage de l’aimé(e) et finit en ce lieu qui devient le centre de son être.

07/01/2015

Le rendez-vous des poètes

Hier, je suis allé au rendez-vous des poètes. Je ne le savais pas, mais ils sont nombreux les poètes d’un soir, les auteurs d’un matin qui se réveillent versificateurs avant de partir au travail. Ils sont très divers : des petits bonhommes discrets au regard tendre, parlant d’une voix feutrée et susurrant leurs mots comme on suce un bonbon ; des hommes mâles à la voix rocailleuse, au regard enjoué, cherchant à séduire avant même de vous connaître ; des femmes parlantes, séduisantes de flots de mots chatoyants, enjôleurs et pédants ; d’autres femmes plus câlines, moins va-t’en guerre, mais cherchant encore et malgré tout à séduire.

Après plusieurs minutes d’attente apparaît l’élu : un homme d’environ soixante ans, faisant penser à un acteur connu, la voix ronde, le sourire parfois espiègle et toujours aguicheur, d’une bonhommie sympathique lorsqu’il parle de ses livres. Ils sont trois ou quatre, étalés sur la table devant lui, fluets et bon-enfant, comme des jouets à regarder et à ouvrir. Ils sont couverts de feuillets marque-pages. C’est pour le lecteur, un homme également, fort, sûr de lui, sans complexe. Il se tient devant l’éclairage très, trop lumineux, qui aveugle les spectateurs et lui donne l’air d’un spectre. Enfin, le troisième acolyte est une femme, également la soixantaine, petite, la bouche mobile. Oui, elle ouvre la séance pour le présenter, lui, l’écrivain : « Il n’est pas nécessaire de présenter XY… » Eh bien, si ! Il est psychologue. Il écrit des livres professionnels sur l’art de comprendre et réparer les nœuds du cerveau, des souvenirs, des malheurs, du sexe, des regrets et de la peur de l’avenir. Elle parle, elle parle et je vois trois feuillets devant elle. Elle n’en est toujours qu’au premier paragraphe. Combien de temps va durer cette présentation chewing-gum ?

Mais l’auteur, sentant déjà l’ennui dans les yeux du public béat, reprend l’initiative en laissant la parole au lecteur. Histoire d’un suicide : un sujet épineux, d’autant plus que c’est celui de sa mère. Il parle rapidement, accélérant la sortie des mots volontairement comme pour donner cette impression d’en finir avec la vie, les mots, le verbe. Parfois il fait une pause, la diction s’enroule autour d’elle-même, apaisée. Mais très vite la fièvre le reprend. Il faut en finir. Elle boit la mixture, nous regarde une dernière fois, puis ferme les yeux et se laisse mourir. Glacial ! Mais le public semble apprécier. C’est nouveau et original. C’est une forme nouvelle de récit semble-t-il dire. Il exprime les côtés inconnus de l’humanité, du parler vrai en quelque sorte. La présentatrice reprend son rôle de Monsieur Loyal, tutoyant l’auteur, le poussant dans ses retranchements, pas très fort pour éviter qu’il ne tombe. Il ne se démonte pas, toujours souriant, pas m’as-tu vu, répondant modestement avant, parfois, de glisser une confidence ou une anecdote qui amène un sourire exquis sur les lèvres des femmes présentes.

Le deuxième acte, ou plutôt la seconde lecture, est d’un tout autre style. On part en rêvant sur les bords de la Seine, dans l’herbe haute des recoins perdus, pour découvrir l’amour, un amour caché aux yeux du monde, resté enfoui sur la terre meuble de ces bords de rivière. Parfois, il pleut, raconte-t-il. Alors on se fouille sous les imperméables, l’un dessous, l’autre dessus, on déboutonne les vêtements subrepticement, sans jamais laisser traîner une jambe ou un bras hors de la tente improvisée, tout cela dans l’odeur du foin et de l’exaltation de l’amour. C’est sans doute un peu trop descriptif, parfois un peu voyeur, mais cela a une certaine tenue malgré tout. Un bon point pour l’auteur. Evidemment Monsieur Loyal en rajoute, expliquant d’une voix sucrée les origines psychologiques de ces moments sublimes. Il avait quinze ans, il découvrait l’amour et celui-ci le lui rendait bien. Embrayant derrière ces explications, une femme prit la parole, s’éternisant dans des explications impatientes, mais sûres de leur profondeur, en rajoutant, plongeant plus profondément dans l’inconscient de l’écrivain, fouillant avec vigueur dans ce bric-à-brac sensuel.

Nouvelle lecture. De quoi ? Je ne me souviens plus. Je m’intéressais au public, deux jeunes femmes, trois couples d’une cinquantaine, des personnes seules, en mal de société, mais également des passionnés de l’écriture dont elles parlent avec un sanglot dans la voix. Je retrouvais, toute proportion gardée, la même passion que celle des sportifs de haut niveau : introspection et confession pour progresser encore et toujours. Seule la vérité compte, vaut la peine d’être analysée, disséquée et regardée à la loupe.

Quelle soirée ! Des gens curieux, mais sympathiques, se liant facilement, l’œil vif et la tête bien pleine, modestes de plus, se considérant loin des grands auteurs qui atteignent les sommets de la gloire, puisqu’écrivant pour les autres, ils laissent de côté la joie de l’improvisation.

« On n’écrit bien que lorsqu’on écrit pour soi ! » « Oui, mais on écrit également pour être lu, donc pour les autres ! » Quel dilemme !

05/01/2015

La frontière

Brise cette frontière qui t’empêche d’être. Laisse tomber les formes et la forme. Tu n’es plus et tu es tout. Sens cette chaleur en toi qui te pousse à oublier. Ne sois que ce filet d’air qui glisse entre tes narines et caresse ton cerveau.  Passe de ce rouge obsédant au noir de l’absence. Et quand tu verras poindre le blanc, surtout ne bouge pas, ne manifeste rien, laisse-toi aller, immobile, incertain, en attente.

Le mystère s’ouvre pour toi. Respire cet air purifié qui passe entre les grilles de la séparation. Retourne-toi, que l’extérieur devienne l’intérieur, que l’intérieur devienne l’extérieur. Mais cet extérieur est semblable à l’intérieur. La frontière s’estompe.  L’ivresse de l’espace t’envahit. Fais monter en toi l’absence, Que le blanc devienne le noir et inversement. Prend de l’ampleur dans ce passage. La virginité t’épanouit, elle ouvre l’horizon, te prend dans ses bras. Touche ton corps frêle et laisse le partir loin de toi.

Oui, tu es en toute conscience, là où rien ne te limite. Caresse l’envers de toi-même, explore cette peau transparente et laisse tourner ton cœur. Pousse le cri de la déraison et monte dans le wagon.

Mais tout de même, ne pars pas trop longtemps !

01/01/2015

Nouvel an

Le nouvel an, c’est une valise ouverte sur l’avenir. On y voit le quotidien, mais aussi l’accessoire, l’extraordinaire et, hélas, tout ce que nous ne vivrons plus. Un véritable bric à brac émotionnel, comme un feu de paille qui couve doucement pour exploser ce jour-là par hasard.

Mais ne l'oublions pas, il y a toujours d’autres êtres à connaître, d’autres choses à découvrir, d’autres idées à inventorier. Et chacun de nous garde, dans le secret de son avenir, une infinie possibilité de création.

Alors, tous, n’hésitons pas, plongeons-nous dans cette nouvelle année et, selon les tempéraments, à la brasse ou en nageant le crawl, poursuivons notre aventure le cœur léger.

 

Bon premier de l’an et bonne année 2015 !

 

19/12/2014

L'ogre

Il lui reste au fond de sa mémoire un souvenir douloureux d’enfant perdu dans la campagne. C’était un après-midi d’hiver. Il faisait froid, très froid. Il était parti avec un de ses frères en bicyclette  sur le plateau, de l’autre côté du village. Il avait beaucoup plu les jours précédents et progressivement la boue s’était accumulée entre la roue et le garde-boue, finissant par la bloquer complètement. Impossible de revenir sur les vélos, il n’y avait plus qu’à marcher à pied, en soulevant la roue arrière de la machine bloquée par la terre accumulée. Deux kilomètres : c’était trop, car ils étaient déjà fatigués par l’aller et surtout le froid qui ne cessait de les titiller. Grelottant et pleurant à moitié, ils sonnèrent à la porte de la seule maison, au débouché du chemin de terre et de la route. Elle était peu encourageante, encombrée de tas de ferrailles, avec un jardin en friche, sans volet, faite de ciment brut. Ils s’interrogèrent longtemps avant d’oser frapper à la porte, mais le jour tombait et ils n’avaient plus le choix. Une maigre lueur pointait derrière la vitre de la porte d’entrée, ils frappèrent.

– Qui est là ? demanda une voix d’homme un peu éraillé, d’un ton méchant.

– Nos vélos sont cassés et nous ne pouvons rentrer chez nous. Pourriez-vous nous aider ?

– Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’aider des gamins. Foutez le camp, vous n’avez rien à faire ici !

L’homme criait d’une voix forte, un peu comme un ivrogne, sans même ouvrir la porte pour voir ce qui se passait.

Ils eurent tellement peur qu’ils partirent sans demander leur reste, essayant de se réchauffer les doigts en soufflant dessus, poussant leurs bicyclettes avec peine, les roues avant et arrière étant quasiment bloquées. De plus il se mit à neiger, à petits flocons qui descendaient dans le cou, s’imprégnaient dans les vêtements et les refroidissaient plus encore. Ils pensaient à l’homme, cet étrange ogre qu’ils imaginaient, vêtu misérablement, chevelu et barbu, l’œil mauvais. Ils étaient au bord des larmes. A mi-chemin, dans une obscurité quasi complète, ils virent arriver une voiture. C’était leur mère qui, inquiète de ne pas les voir revenir, venait les chercher. Ils montèrent dans la voiture, exténués, transis, émettant de petits sanglots, jusqu’au moment où ils arrivèrent au moulin, dans une pièce bien chaude où ils prirent un thé qui leur revigora les esprits. Quel souvenir ! Ce fut leur première expérience de la méchanceté possible de certaines personnes, ou peut-être, de leur égoïsme. Ne pas aider deux enfants de dix ans ! Et encore, les avaient-ils ? Il ne sait plus. C’est aussi l’expérience de l’abandon, première fois où ils durent aller au bout d’eux-mêmes sans pouvoir se reposer sur un autre, plus fort, plus entreprenant. Ce n’est pas drôle de devenir adulte lorsqu’on est un enfant de dix ans !

14/12/2014

La vérité

Auparavant on aimait représenter un concept par une figure humaine dans un contexte définie. Ne représente-t-on pas la république par l’effigie de Marianne ? Comment représenter la vérité ?

Elle est le plus souvent représentée par une femme tenant un miroir. La vérité est nue et montre la lumière que reflète le miroir. Elle ne sort pas d’elle, elle n’est qu’un reflet, le reflet de la réalité. Admirons ce dessin de Jean-Léon Gérôme :

 

Il a servi d’étude pour son tableau « La vérité au fond du puits » :

La vérité dans le langage quotidien comprend trois aspects très différents.

Il y a d’une part la vérité objective qui est l’existence, vérifiée et vérifiable à tout moment, d’une chose réelle. Bien sûr, plus la chose est complexe, plus elle est difficile à connaître et plus nombreuses seront les interprétations auxquelles elle pourra donner lieu de la part de personnes différentes. Mais lorsqu’un objet, par exemple, est bien délimité dans le temps et dans l’espace, il est possible d’acquérir une connaissance précise d’un certain nombre de ses caractéristiques et d’en faire une description véridique. La vérité objective est le rapport entre la connaissance et la réalité. Elle est l’état à un moment donné de la somme des connaissances d’une réalité. Elle est vraie parce qu’on détient les preuves de l’existence de la chose (objet, événement, pensée exprimée, etc.). Il y a bien une vérité objective à un moment donné.

Il existe d’autre part la vérité subjective qui est la compréhension de la réalité. Celle-ci permet de faire des hypothèses qui deviendront également des vérités objectives si on peut les vérifier, des erreurs si leur vérification en constate la fausseté, ou qui resteront dans le domaine des hypothèses parce que trop complexes pour être vérifiées. Pour la plupart d’entre nous, il y a confusion entre ces deux aspects de la vérité. Une accumulation de vérités objectives nous fait déduire une vérité subjective (somme + hypothèses) que nous considérons comme vraie. C’est tout le problème de l’enquête policière qui peut conduire à l’erreur judiciaire. Prenons un exemple simple. Je regarde une table dont le dessus est lisse et transparent. J’en déduis qu’il est en verre parce que j’ai l’habitude d’en voir (vérité formelle). Pour en vérifier la réalité matérielle et disposer d’une vérité objective, je le touche et constate ses qualités de surface lisse et froide (fait) que j’assimile, avec la transparence, aux caractéristiques du verre.

Enfin, il y a ce que chacun exprime sur les faits, les actes et les idées, et, à travers eux, sur les choses et les personnes. Là aussi, il y a ou non vérité, c’est-à-dire conformité ou non de ce qui est dit sur la réalité. Il s’agit aussi d’une vérité subjective, mais elle passe par un troisième filtre qui est celui de l’expression et de l’intention de celui qui s’exprime. On l’appellera alors vérité informationnelle, puisqu’elle est d’abord une information communiquée qu’il convient de vérifier avant d’en faire une vérité. Cette vérité, parce qu’elle est exprimée et qu’elle est devenue une information qui est vérifiable, est un fait et non plus seulement une idée. Elle est devenue action parce qu’elle a une intention et qu’elle agit sur les autres. Le mensonge se définit par rapport à la réalité : mentir, c’est donner volontairement à l’autre une vision de la réalité différente de celle qu’on tient soi-même pour vraie.

Il est fréquent de dire que chacun détient sa vérité et donc que celle-ci est relative. Mais on parle alors de la vérité informationnelle ou encore de la vérité subjective. La vérité objective existe, indépendamment de son interprétation ou de son expression.

11/12/2014

Le combat des anciens et des modernes

« Après les Etats-Unis, c'est au tour des petits finlandais d'apprendre à écrire sur un clavier d'ordinateur. »

 

Cette petite phrase dérange et fait couler beaucoup d’encre. Celle-ci (l’encre) disparaît au profit de l’écran qui ne bave pas. On n’apprendra plus les pleins et les déliés que déjà l’apparition du stylo à bille avait mis en danger.

Les arguments des opposants (http://www.europe1.fr/societe/apprendre-a-ecrire-sur-un-clavier-un-danger-pour-l-enfant-2302207#, article de Margaux Duguet du 27 novembre 2014) :

« De nombreuses études l’ont montré, le fait d’écrire à la main permet de mieux mémoriser ce que l’on écrit, on ne mémorise pas au clavier ». Pourquoi ? Aucune explication, mais l’auteur est enseignante en pédagogie de l’écriture. L’affirmation par l’autorité doit suffire à convaincre !

« Apprendre l’écriture au clavier, c’est prendre le risque de moins bien apprendre à lire, car la pensée accompagne alors tranquillement la main qui écrit ». Affirmation sans démonstration : devant un clavier, on ne pense pas !

« Abandonner l’écriture manuscrite, c’est abandonner la liberté d’expression. En effet, si vous écrivez sur un clavier d’ordinateur, c’est que vous êtes connecté à une machine. Or, on peut toujours vous déconnecter, vous couper le courant, par exemple. Et si la personne ne sait écrire qu’au clavier, elle ne pourra plus communiquer, c’est très grave ». Ce recours à l’opinion commune suffit-il pour le transformer en argument scientifique ?

Pour autant, le tout clavier n’est pas du tout à l’ordre du jour en France. Contacté par Europe 1, le ministère de l’Education Nationale assure qu’il n’est pas question d’abandonner l’écriture manuelle, “tout simplement parce qu’elle est indissociable de l’apprentissage de la lecture”. Si l’on n’écrit pas à la main, on ne peut apprendre à lire. Pourquoi ? On ne sait.

 

Plutôt que d’échanger de faux arguments qui s’appuient sur des idées toutes faites, il serait plus logique de réfléchir à la justesse de ce qui est avancé.

Nous avons un excellent exemple avec l’apparition de l’imprimerie. Avant celle-ci l’écriture était totalement manuelle, que l’on écrive ou que l’on lise. L’apparition de l’écriture d’imprimerie a dissocié la lecture de l’écriture : ce que l’on lit est fait de caractères différents de ce que l’on écrit. Cela gêne-t-il les enfants ? Je pense que l’on peut affirmer que non puisque cela fait quelques siècles que l’imprimerie fonctionne et les enfants ne sont pas pour autant idiots. L’apprentissage de l’écriture manuelle n’est donc pas indissociable de l’apprentissage de la lecture.

Un autre exemple semble également contredire le fait que seule l’écriture manuelle permet d’apprendre à lire correctement. Les aveugles n’écrivent pas. Ils disposent de tablette et d’un poinçon ou encore d’une machine à écrire spéciale dont les six touches correspondent aux six points de la cellule braille. Sont-ils incapables de lire, voire de réfléchir parce qu’ils utilisent une machine ?

J’ai vu hier à la télévision un professeur d’université qui interdit toute présence d’ordinateur pendant son cours. Quel ringard ! Il prétend qu’écrivant plus vite sur un ordinateur, l’étudiant ne pense qu’à tout écrire plutôt qu'à réfléchir pour résumer ce que le professeur a dit. Il est exact que c’est bien le problème des enfants entre la sixième et la quatrième : comment écrire tout ce que dit le professeur qui parle plus vite que la capacité d’écriture de ses élèves ? C’est pourquoi il faut du temps pour franchir cette étape qui n’a rien à voir avec l’écriture. Il faut développer une capacité à résumer rapidement ce qui est dit en le faisant d’une manière cohérente et synthétique. Que l’on écrive à la main ou que l’on tape sur un clavier ne change rien à cet apprentissage intellectuel de résumer la pensée d’un autre pour l’écrire.

Personnellement, cela fait maintenant plus de vingt ans que je n’écris plus à la main ayant presque toujours mon ordinateur avec moi. J’écoute des conférences et transcris directement celle-ci sur le clavier sans que cela me gêne le moins du monde. Beaucoup me disent qu’ils ne peuvent pas. C’est simplement qu’il leur faut trop d’application pour trouver les lettres sur le clavier, ce qui les fait décrocher de ce que dit le conférencier. J’écris des poèmes directement sur l’ordinateur et cela me semble plus facile qu’à la main puisque l’on peut modifier instantanément ce que l’on a écrit et avoir un texte propre en permanence.

Faut-il pour autant abandonner totalement l’écriture à la main pour l’écriture au clavier ? Je ne sais. Cela demande une réflexion approfondie que je n’ai pas menée. Ne pouvoir écrire parce que les batteries de son appareil sont déchargées est un inconvénient majeur, d’autant plus que la mémoire n’est plus habituée à retenir tous les détails de la vie quotidienne (sinon à quoi serviraient les agendas !). Alors, poursuivons la réflexion sans partie pris et tentons d’analyser rationnellement ce problème important de la fin de l’écriture manuelle. Dans tous les cas, l'apprentissage de l'écriture avec un clavier reste un besoin indispensable à notre époque.

01/12/2014

Féminité

 Un souvenir, proche d’une photo instantanée, mais plus vivace. C’était au mariage d’un oncle, frère de leur mère. Ils étaient de nombreux enfants à s’amuser sur l’herbe verte et tendre de la prairie qui descendait en pente douce. Il se souvient de ses cousines, en petites robes charmantes, pépiant sans cesse autour de lui, s’agitant sans but. Mais ce n’est que le décor de ce qui lui permet de se souvenir de cet instant. La vraie raison tient dans un geste, une attitude d’une de ses cousines, plus âgée de deux ou trois ans, ce qui, à cet âge, fait une différence énorme. Il la revoit, courbée élégamment vers l’un des enfants, attentionnée comme une petite mère, qui, avec un mouchoir blanc, essuyait avec douceur ses yeux larmoyants. Que s’était-il passé ? Il ne sait et peu importe. Ce qui compte, c’est ce geste tendre d’une petite fille qui se révélait, en un instant, jeune fille, femme et mère. Geste charmant, emprunt de douceur féminine qui lui fit découvrir l’amour, qui l’émut au point que depuis, inconsciemment, il recherche cette tendresse innée et merveilleuse de fraicheur en toute femme. Une femme n’est femme que dans la spontanéité de son amour pour la plupart de ses frères humains, qu’ils soient homme, femme ou enfant. C’est cette brise de baisers en suspend qui émane d’elle qui la rend désirable. Et ces baisers s’échappent parfois dans une attitude, un geste, une parole aussi qui le désarme, l’étreint lui-même et lui fait monter les larmes aux yeux.  Ce n’est qu’un geste, mais ce geste est l’essence de la femme. Chaque femme possède le sien, probablement. On ne le remarque pas forcément. C’est un moment magique que de le percevoir à l’improviste, et, dans son développement, de ressentir toujours cette brise divine qu’apporte chaque femme au monde indifférent que constitue l’humanité dans son ensemble.

 

28/11/2014

La beauté

La vraie beauté procure un pincement ineffable, un trou dans l’âme qui vous fait à la fois vous oublier parce que vos préoccupations disparaissent et vous découvrir parce que vous sentez plus grand, plus large, plus universel. Vous devenez l’homme éternel et vous accédez à l’immensité de l’univers et au mystère de sa création.

Pour beaucoup l’art est mímêsis (imitation). La beauté viendrait d’une parfaite imitation de la nature ou de l’homme ou de quelque objet. Est-ce si sûr ? Cela voudrait dire qu’un art qui n’imite pas la réalité naturelle n’est pas beau et ne peut provoquer ce ravissement de l’âme qui est la preuve d’une véritable beauté.

L’art est mystère parce qu’indéfinissable. C’est un concept sans concept, un mot qui flotte dans le désert de l’esprit, sans qu’aucun fil ne le rattache à une idée concrète connue. Pourtant nombreux sont ceux qui tentèrent de définir l’art et, derrière, la beauté. Mais finalement que dire ? En y réfléchissant, seul le sentiment de béatitude rend compte de ce qu’est la beauté et ce sentiment s’éprouve dans sa chair et son esprit et les marque tous deux. Le palpable et le symbole se rencontrent et ne font plus qu’un. J’en reste béat et « cette béatitude est l'homme élevé à sa plus haute puissance. À un autre point de vue, la béatitude est Dieu même se donnant en possession » (Ozanam, Essai sur la philos. de Dante,1838, p. 188). Oui, la beauté c’est l’irruption du divin dans notre monde, un avant-goût de l’éternité.

Alors ne nous laissons pas tenter par la poudre aux yeux des Jeff Koons et autres "artistes" contemporains !

25/11/2014

Quel destin pour chaque homme ?

Il m’arrive parfois, comme ce soir, de penser que ma vie est ainsi scandée par ces extrêmes opposés. Tour à tour champs de bataille et champ de ruines, elle n’a été qu’une suite de combats, de redoutes à emporter, de vague à l’âme l’assaut mené, de marches forcées et de nouvelles batailles. Médecine, humanitaire, littérature et aujourd’hui cette fonction nouvelle, ce nouveau défi, mon existence est une longue errance sans repos. Pourquoi suis-je incapable de m’arrêter à un destin et à un seul ? Pourquoi suis-je ainsi condamné à vivre plusieurs vies, à rouler sans répit mon rocher en haut de montagnes de plus en plus escarpées ?

Jean-Christophe Rufin, Un léopard sur le garrot, NRF Gallimard 2008

 

En fait, chaque homme navigue entre des extrêmes, mais ceux-ci sont toujours plus ou moins écartés. S’agit-il de haut et de bas, s’agit-il d’actions divergentes, s’agit-il d’idées et de visions opposées ? Tout ceci dépend de la personne, de son sens de la vie. Pour certains, l’on pourrait se rapprocher du proverbe « Qui trop embrasse mal étreint », pour d’autres ce pourrait être « Si un homme ne fait que ce qu'on exige de lui, il est un esclave. S'il en fait plus, il est un homme libre (proverbe chinois) », pour d'autres encore, ne faire qu'une chose, mais bien ; enfin, pour quelques uns, se laisser aller dans un rêve indolent qui les conduit  dans une autre réalité qui suffit à leur bonheur.

Qu’est-ce qui pousse certains à toujours chercher plus que ce que la vie lui donne sans effort ? Qu’est-ce qui incite d’autres, qui disposent de facilités, à les laisser en friche ? J’ai connu un artiste, un vrai. Il jouait de l’orgue merveilleusement, avec un talent incomparable, improvisant de somptueuses méditations, capable le plus naturellement du monde de changements de tonalités, d’inversions, de variations innées de jeux. Il respirait l’orgue, il en tirait des sons insolites. Du haut de la tribune, il regardait au loin, les yeux dans le vague, avec l’assurance du musicien qui sait ce qu’il va jouer alors qu’une minute auparavant il n’en avait aucune idée.

Il restait modeste. Tout cela lui était si simple qu’il n’en tirait aucun orgueil. Il passait trois, quatre heures au pupitre sans s’en rendre compte. Un jour, il est venu me chercher et m’a dit ; « Nous allons passer l’après-midi à l’orgue. Tu joueras et je reprendrai derrière toi. Je jouerai et tu improviseras sur le même thème. » Nous arrivons dans l’église, ouvrons le clavier, mettons en route le souffleur et il s’assied. Il s’arrête deux minutes, entrant dans son être intérieur, il tend les mains vers le clavier et commence une longue plainte qui s’étire lentement, change de ton, monte et descend tantôt vers les aigus, tantôt vers les basses. Il se laisse couler dans la musique, plus rien n’existe. Il est. Je ne suis plus. Je l’écoute et m’oublie moi-même. Cela dure une demi-heure, puis une heure. Enfin, il arrête, impavide, exténué, mais heureux. Son nirvana c’était cette marée de sons qui le conduisait au septième ciel. Et je ne pus m’empêcher de penser qu’il avait de l’or dans les doigts. Mais il ne voulait pas travailler, s’astreindre à chaque jour soigner son toucher, rechercher de nouveaux thèmes d’improvisation, noter ses préférences, écrire de véritables pièces qu’il pourrait faire publier. Non, son seul plaisir était sa liberté totale devant le pouvoir enjôleur de l’instrument, une montée au ciel sans parachute de descente. Il aurait pu égaler les meilleurs, mais il ne le voulut pas. Pour quelles raisons ? Je ne sais.

24/11/2014

Souvenir, souvenir...

Une autre carte postale, comme un éclair de souvenir, est celle d’un crapaud dans le jardin de la maison que sa famille habitait à Meudon. Son père était occupé à creuser un bout de jardin humide pour y faire un petit bassin. Il délogea un crapaud lové dans une sorte de terrier. Celui-ci était hagard, ne bougeant pas, comme endormi, levant juste des yeux alourdis sur nos regards émerveillés d’enfants. Jérôme le voit encore, tentant d’avancer une patte maladroite, clignant des paupières, puis finalement renonçant, appesanti par son sommeil. Et ses frères et lui s’exclamaient, avec un peu de peur au fond de leur voix en raison de sa taille. Il était presqu’aussi gros que leurs visages. Un animal préhistorique, pensaient les enfants, avec la peau cornue et rugueuse des rhinocéros ! « Laisse-moi voir ! » Ils se disputaient pour approcher au plus près du crapaud, tout en restant à une distance suffisante pour éviter tout geste de sa part envers leurs petites personnes. Souvenir vivace, mais qui se limite à une image et à l’odeur de l’herbe mouillée, boueuse et piétinée. Si ! Il entend encore la voix de sa mère qui les appelait à venir voir l’horreur merveilleuse : « Les enfants, venez vite voir, dépêchez-vous ! » Appel qui leur fit quitter instantanément leurs jeux et leurs disputes.

Première rencontre avec un monde animal plein de mystère. Première rencontre avec le mystère des formes de vie si variées. Et, comme l’homme, pas un de ces animaux n’est semblable à l’autre de sa propre espèce. Chacun détient des gènes spécifiques qui en font un spécimen unique, un trésor parce que seul au monde. Et il en est de même des plantes, des cailloux, des astres et des galaxies. Seule la mémoire, parce que défaillante, fait croire à l’ennui et au déjà vu. Dieu, dans sa subtile inspiration, invente pour chaque être un lieu de singularité, la chambre d’accès intime à sa magnificence. Chacun détient sa propre personnalité, physique, psychique et plus profondément encore, une âme unique. Oui, c’est la chambre des secrets qui ouvre à l’au-delà du temps, un monde où tout est épanouissement et enchantement. Les yeux ouverts sur son achèvement, chaque être contemple la réalisation des autres comme l’image de Dieu. Rien n’est jamais semblable lorsque le temps s’arrête, alors que nous imaginons au contraire un monde immobile et souverainement ennuyeux. Le paradis, c’est la rencontre des contraires, l’arrêt et la vitesse infinie d’un temps qui devient autre.

16/11/2014

Culture et divertissement

La culture est au centre de toute société. Elle remplit l’être d’un gaz spécifique parfumé à l’eau de rose et devient nuage d’inachèvement salué comme accomplissement.

Le gaz est réduit aux médias, lieu de diffusion de la culture, palais des mille et une nuits ou se côtoient à égalité Lady Gaga et la Callas, Guillaume Musso et Milan Kundera, Picasso et Damien Hirst. Seule compte la quantité de like, bouton de délivrance d’un monde où tout se vaut. Il est certes parfumé à l’eau de rose qui mélange sentimentalité et sentiment. Il n’est certes pas nuage d’inconnaissance (écrit mystique anglais du XIVème siècle), mais bien plutôt chambre d’inachèvement dans laquelle se complaisent les nombrilistes de l’audience qui confondent quantité et qualité. L’accomplissement culturel devient la capacité à répondre au quizz où l’égalité règne entre les sujets.

La culture ne devient émancipation que lorsqu’elle perd cette qualité intrinsèque d’élévation de l’esprit ou de l’âme. Elle est alors recevable par tous. Elle légitime autant, sinon plus, le rap que la symphonie de Beethoven. Ceux qui osent penser autrement et qui établissent une hiérarchie bienfaisante entre les bruits médiatiques ne sont que des pisse-froids ou des peines à jouir. Oui, la vulgarité est devenue nécessaire à qui veut se faire entendre et cultiver la notoriété. A quoi sert la culture sinon à profiter de toutes sortes de distraction qui vont de la cuisine à l’amour libre et du camping à la série de télévision. Libérez-vous est le maître mot actuel. Alors on singe la valeur avec le slogan. C’est ainsi que le terme de république est sur toutes les bouches, utilisé à toutes les sauces, valeur suprême des politiques en mal vision d’avenir.

Alors ne soyez pas celui qui empêche de tourner en rond. Echappez-vous de cette attraction de la quantité et privilégiez le peu sans pour autant vous couper du monde. Là aussi le juste milieu est la règle d’or.

14/11/2014

L'individualisation de la société

Il existe deux grandes catégories de pensée parmi les hommes : ceux qui estiment que la valeur d’un homme tient à sa capacité à s’intégrer dans la pensée de la société dans laquelle il vit, et ceux qui, au contraire, pensent que leur valeur tient à leur capacité à créer une vision du monde personnelle. Caricaturalement, on peut comparer ces deux tendances à la différence de pensée entre l’Occident et l’Orient. Le premier met l’accent sur l’individu, le second privilégie le sociétal. Si l’on va plus loin, ceux qui réfléchissent à cette dichotomie estiment, pour la plupart, dans une théorie évolutionniste, que le progrès conduit de la première tendance à la seconde, c’est-à-dire que l’humanité s’enrichit par l’individualisation alors qu’auparavant elle s’enrichissait par le collectivisme. Où se situe ce croisement des tendances et qu’implique-t-il ?

En permanence, en Occident, la lutte entre les deux tendances a privilégié l’individualisation. On peut dire que le christianisme est une religion qui induit au cœur même de la croyance la valeur de l’homme individuel à travers le concept de sainteté ? Pour le chrétien, l’homme a non seulement la possibilité, mais le devoir, de s’extraire de ces tendances et habitudes véhiculées par la société, pour individuellement, se rapprocher de Dieu par ses efforts personnels à la sainteté. En Orient, la première qualité d’un individu est sa capacité d’intégration dans le système social : on doit faire comme ceci, et ne pas vouloir le faire est un péché d’orgueil.

Remarquons cependant que l’on pourrait démontrer l’inverse : le bon chrétien social est celui qui se plie justement à la vision du monde qu’impose l’église ; le bon pratiquant du zen est celui qui s’abstrait des contingences sociales (l’obligation de créer une famille, de produire du travail, etc.) pour trouver en lui-même sa propre raison de vivre.

Cependant, si l’on y réfléchit quelque peu, on constate que cette vision inverse est fondée sur un a priori, la supériorité de la société par rapport à l’individu. Le christianisme originel mettait l’accent sur l’accomplissement spirituel de chaque homme. Mais l’adoption par l’Etat romain du christianisme avec Constantin 1er a changé la vision du chrétien. Désormais, la sanctification du chrétien est liée à l’obéissance aux préceptes de l’église. Ce lien entre l’individu et la société a commencé à se fissurer au siècle des lumières et avec l’apparition de la science. Un homme seul peut avoir raison contre tous comme l’avait démontré Galilée bien avant le XVIIIème siècle. De même pour la tendance orientale, on constate là aussi qu’elle n’est pas aussi tranchée qu’elle en a l’air. En Orient, l’homme gagne en maturité et accomplissement de soi par sa capacité non pas s’intégrer dans la société, mais plutôt à s’en abstraire par une fusion dans le Tout.

Il est possible que notre temps soit celui du croisement entre les deux tendances : deviendrait prédominante la tendance à l’individualisation par rapport à celle de la socialisation.

L’inconvénient est que tout ceci entraîne des troubles à la fois pour chaque individu et pour la société dans laquelle il vit, et ceci est vrai tant pour ceux qui penchent vers l’individualisation que pour ceux qui prônent l’importance de la socialisation (évidemment pas au sens de vision socialiste, mais de prédominance de la société sur l’individu). Pour beaucoup cela se solde par une impression d’ordre ou de désordre, l’ordre étant du côté de la société et le désordre du côté de l’individu. Par exemple, le gouvernement actuel a plutôt tendance à comprendre les partisans de l’individualisation et à lutter contre les « clichés sociaux » qu’impose la famille. Alors il tente d’imposer une nouvelle manière de penser avec l’introduction du langage politiquement correct. Le sens des mots doit évoluer et au besoin on change les mots qui ont des connotations culturelles. Cela va de l’aveugle au non voyant, des noirs aux hommes de couleur, langage qui lui-même avait déjà évolué de nègres à noirs. Qui ne respecte pas ce langage n’est pas un bon citoyen et doit être rééduqué. En Orient, et plus particulièrement en Chine, malgré la montée en puissance d’une individualisation par l’économie et l’art, la pensée politiquement correcte ne peut que faire confiance à la direction politique du parti et toute tentative de critique ouverte est combattue. Le politiquement correct reste sociétal. Il en est de même dans la guerre ouverte entre l’Occident et l’Islamisme radical, une guerre sociétale et non purement religieuse, la société traditionnelle tournant autour de la religion et de la famille avec leurs interdictions plus issues de l’histoire plutôt que du Coran.

Cette période sera longue et engendrera des affrontements sur les formes de la société, du gouvernement, de la culture. Ce n’est que par une osmose inconsciente des deux tendances que, progressivement, un juste milieu sera trouvé, ni dictature de l’individualisme, ni tyrannie de la socialisation. Mais comme le juste milieu est la chose la moins bien partagée, répétons-le, la guerre sera longue.

26/10/2014

Nuit et changement d'heure

Assis devant ma table de travail, je m’interrogeai sur ce que j’allais bien pouvoir faire, toujours un peu tendu à ces moments-là, quand l’inquiétude se mêle au bonheur de l’écran blanc. Oui, on ne parle plus de page, même si celle-ci apparaît encore, virtuellement, sous vos yeux. Je ferme les yeux et me voilà parti, monté sur la planche à surf, pourvu d’un coup d’accélérateur, comme une glissade impromptue sur une plaque de verglas.

– Attend ! Où vas-tu ? Tu pars sans savoir.

– Oui, et alors ? N’est-ce pas le propre de la vie que d’errer sans but dans l’immensité des possibilités ?

– Que d’égarements, de doublons, d’insuffisances. Maîtrise ton énergie ! Tu t’engages dans le vide et te laisse basculer dans l’inadvertance.

– J’aime l’inconnu des nuits sans sommeil, quand vers trois heures, après m’être réveillé d’un café fort, je monte dans mon antre et pars en fumée dans un ciel étoilé, sautant dans le vide, les pieds coincés sur mon snowboard. Que se passe-t-il alors ? Je ne sais. Je reviens échevelé, la tête pleine de brouillard vert, les yeux rougis, les muscles las, les oreilles tombantes. Où suis-je allé, je ne sais. Mais quel bienfaisant repos de l’esprit, quelle réjouissance du cœur, lorsque s’accumulent dans ma besace les phrases moelleuses qui gonflent mon égo et lui donne de la consistance. Sont-elles bonnes ces heures inutiles de pas de danse de l’esprit, lorsque vous perdez votre image corporelle et que tous les grains de l’existence se rassemblent en un lieu secret, inconnu des autres et même peut-être de vous-même. Je m’enfonce dans le noir des nuits d’espérance et plus les ans passent, plus ce refuge prend de l’ampleur. Un instant ouvert sur le monde. Non… Ouverture sur un autre monde, sans paysage et sans matière, où le seul plaisir est ce vide étrange qui m’attire, chatoyant, mais sans existence réelle.  

– Illusion ! Tu te laisses égarer. Regarde la consistance de ta table et même de ton écran. Il vit. Les mots s’inscrivent tous seuls sur la ligne. Seul ton rêve te fait croire à l’existence de ce monde d’illusion où rien n’est comme tu l’expérimentes chaque jour.

– Mais j’aime, j’adore ces moments de repos complet de l’esprit, lorsqu’il effectue une montée spectaculaire vers l’infini. Je descends mon centre de gravité et me penche légèrement vers la droite pour amorcer un virage et éviter une planète qui me frôle. Je sens son souffle me rafraîchir. Je pourrai la cueillir, la porter à ma bouche et prendre la fièvre de l’absence, me vider totalement de mon être et devenir une coque transparente errant dans l’éther comme une bulle d’air prise dans le courant d’une eau pétillante. Et je monte, je monte toujours plus haut. Ah, attention ! Ne pas trop se laisser entraîner, la bulle risque d’éclater. Je m’interroge. Je ne serai plus, mais n’aurai pas non plus atteint la limite de la matière. Tiens bon, ouvre les yeux, attache-toi à ton corps, qu’il continue de respirer et de penser en acteur illégal, mais bienvenu.

Deux heures que je suis là. J’ai perdu la notion du temps à vagabonder dans un espace sans limite. Je me suis laissé entraîner dans l’entonnoir des réflexions qui semble faire un trou sur la couverture de l’existence. Dieu soit loué, je me suis récupéré dans ce lit douillet et chaud, comme baignant de saveurs de baisers doucereux, un peu alangui de ce voyage au-delà du temps et de l’espace. Comme sur un nuage je me suis posé et je contemple en bas la vie qui reprend. Le jour se lève, petite lueur pleine d’espoir sur une journée nouvelle. Qu’elle était bonne cette fin de nuit parmi ce rien qui est tout et qui conduit à l’immortalité. Devenu invincible, je ris à mon corps qui continue de vieillir. J’ai revitalisé ma jeunesse et mes espérances sont plus vives que jamais. Quel élixir : deux heures d’absence du monde et je peux maintenant affronter ce jour qui s’annonce pur et vierge, comme une larme de bonheur entre deux morceaux de pain noir. Ce sandwich est le bienvenu.

Un changement d’heure acidulé…

13/10/2014

Vernissage

Quelle confusion. Que de monde tournant en rond, le nez en l’air, l’air égaré. Ils regardent sans voir réellement et ceux qui voient réellement sont dérangés. Où va le regard ? Doit-il partir vers la droite comme le suggère l’assemblage cubiste qui semble monter vers eux. Mais lorsqu’il remonte vers la gauche, il constate un mouvement inverse qui le conduit à penser que le monde bascule. Alors il tente un coup d’œil d’ensemble. Quelle montagne tortueuse qui ne tiendrait pas debout dans la réalité. Peindre en deux dimensions pour donner l'illusion de trois dimensions c’est pourtant l’enfance de l’art. La perspective a été inventée pour tromper l’œil et lui donner une assise confortable alors qu’elle permet des positions d’objets impossibles dans la réalité. C’est pourquoi tous ces visages, toutes ces mains, toutes ces jambes se mélangent dans la pensée et font de vous un fourre-tout où se mêlent souvenirs des uns, reconnaissance des autres, identification de nouveaux visages, caresse lente  et sourde d’une valse d’images qui tournent autour d’un axe, celui de vos rêves et de vos cauchemars.

Dans le même temps vous prenez du recul, vous vous rendez au point de fuite de toutes ces perspectives et vous contemplez avec étonnement  ces trois pièces qui s’enfoncent dans l’immeuble jusqu’au confortable nid douillet de vos certitudes. Lui, connu il y a quarante ans, qui n’a pas changé, toujours rieur et moqueur, content de lui malgré son manque d’envergure. Lui encore, grand, qui se voûte quelque peu, dont le sourire sympathique s’ouvre sur un visage anguleux et dont le regard semble devenu las. Ne voit-il que la laideur du monde ou les profondeurs ailées des parts de ciel que donnent les tableaux ? Elle qui sût charmer de sa voix d’or mes oreilles musiciennes, mais dont le visage est toujours découpé en lamelles divergentes. L’autre devenue plus femme que femme, couverte de bijoux et passablement maquillée, riant fort sans remarquer les regards désapprobateurs. Toutes ces images, tous ces sons, toutes ces impressions, sentiments, réminiscences, en même temps, en un même lieu, dans cette grotte devenue l’impact du monde pour un moment, le lieu d’un formidable raccourci, comme un regard de fin qui se prolonge à l’infini.

Vous êtes passé derrière les tableaux, dans cette perspective cachée des yeux du passé et de l’avenir, là où plus rien ne vous touche, ne vous étreint, ne vous bouscule. Dans ce calme étonnant du passage, vous restez froid, l’œil ouvert, l’ouîe en éveil, la main en l’air comme pour saluer une dernière fois votre être qui se pavanne immanquablement secoué de rires et de sanglots. Adieu chers amis, je pars dans le pays des songes, je m’élève ou je m’enfuis dans les profondeurs terrestres. Bref, je m’éloigne de ces préoccupations bavardes pour redevenir l’être perdu, vierge et tendre tel un champignon hallucinogène.

10/10/2014

La volonté est-elle toujours positive ?

Staline : « Quelle est, camarade Jdanov, la première propriété d’une volonté ? »

Jdanov se tait et Staline répond : « Sa liberté. Elle peut affirmer ce qu’elle veut. Passons. La vraie question est celle-ci : il y a autant de représentations du monde qu’il y a de personnes sur la planète ; cela crée inévitablement du chaos ; comment mettre de l’ordre dans ce chaos ? La réponse est claire ; en imposant à tout le monde une seule représentation. Et l’on ne peut l’imposer que par une seule volonté, une seule immense volonté, une volonté au-dessus de toutes les volontés. Ce que j’ai fait, autant que mes forces me l’ont permis ; Et je vous assure que sous l’emprise d’une grande volonté les gens finissent par croire n’importe quoi !

Milan Kundera, La fête de l’insignifiance, Gallimard, 2013

 

Le personnage de Staline dans ce roman de Kundera reflète bien la définition du dictionnaire : « Faculté de l'homme de se déterminer, en toute liberté et en fonction de motifs rationnels, à faire ou à ne pas faire quelque chose ». Et si l’on va plus avant dans le texte ci-dessus comme dans le dictionnaire, une autre définition apparaît aussitôt : « Décision ou détermination ferme de l'individu d'accomplir ou de faire accomplir quelque chose ».

Dans le premier cas, la définition est positive et donne à l’homme le moyen de s’accomplir grâce à sa volonté. Dans le second cas, elle peut devenir négative et plonger l’homme dans l’esclavage mental. C’est la différence entre l’argumentation et la manipulation. L’argumentation est une forme d’expression visant à convaincre un autre de la justesse d’une idée. Elle laisse cependant libre celui qui la reçoit. La manipulation vise à contraindre un autre à adopter une idée en utilisant des moyens de pression divers.

Alors que chacun de nous s’interroge sur sa volonté vis-à-vis des autres, même sous le prétexte de faire le bien. L’enfer est bien pavé de bonnes intentions.

09/10/2014

Expériences de mort imminente

https://www.youtube.com/watch?v=Hxs7WPaBiZo

Intéressant montage sur des expériences de mort et de retour à la vie. Un voyage hors du monde, reconstitué par des expériences multiples sur lesquelles la science s’est penchée. Mais ce qui est encore plus intéressant est l’explication que tente d’en donner l’Institut national de recherche sur le cerveau aux Pays-Bas.

Le promoteur de cette nouvelle théorie distingue le cerveau, cette masse matérielle blanche et grise, de l’esprit, le bio-ordinateur électrochimique de la psyché subjective. L’esprit n’est pas indépendant du cerveau, mais il est également en relation avec un autre plan. Il estime que le monde physique n’est que la surface d’une réalité plus profonde comme la surface de l’océan sur laquelle nous flottons lorsque nous sommes en bateau. Les profondeurs de la pensée nous réservent encore bien des surprises, comme les profondeurs de l’océan.

Certes, la théorie ne va pas plus loin. Elle entrouvre une porte sans que l’on puisse pénétrer à l’intérieur. On perçoit une fente qui n’explique rien, mais qui dévoile une autre réalité. Est-ce une région du cerveau qui permet ce voyage ou autre chose ? La science ne le sait, pour l’instant. Mais quel pas par rapport à ce que les scientifiques pensaient il y a encore peu de temps.

30/09/2014

Optimisme

La principale objection à l’optimisme ne teint pas à la réalité du monde, mais à un certain positionnement intellectuel. Le pessimisme est plus avantageux : annoncer le pire et, à la moindre catastrophe, se vanter de l’avoir prévu, est simple et stratégiquement payant. L’optimisme est plus périlleux, puisqu’il exige de regarder l’horizon, de déceler la tendance au-delà des accidents, tout en courant le risque de passer pour Pangloss, si bien ridiculisé par Voltaire parce qu’il estimait que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’optimisme est guetté – comme tout prisonnier d’une idéologie explicative du monde – par la tentation de rejeter les événements inattendus qui ne corroborent pas sa théorie de départ. A chaque instant l’optimiste devra se demander s’il est bien raisonnable de le rester. Oui, pour l’instant…

Guy Sorman, Journal d’un optimiste, Fayard, 2012

 

L’optimisme est-il une maladie rare ? On pourrait le croire à en voir l’image de la France à l’intérieur comme à l’extérieur, dans la vie quotidienne comme dans la tête des gens. Le pessimisme envahit la planète France que l’on soit sous le règne de l’un ou l’autre président qui font tout dans le verbe pour paraître optimiste, mais dont les actes laissent un goût étrange de « n’y revenez pas ».

Qu’est-ce qui différencie l’optimiste du pessimiste ? L’espoir en l’avenir pour soi-même, les sociétés et le monde en général. Le plus important est bien l’espoir pour soi-même. Il conditionne le reste. Le psychanalyste Cyrulnik a promu le terme résilience que l’on peut résumer comme la capacité pour une personne, un groupe ou une société à s’adapter à un environnement changeant. Depuis maintenant plus de dix ans, les politiques ont monopolisé ce mot et l’ont inscrit dans le marbre des documents officiels, tels que le Livre blanc pour la défense et la sécurité de 2008, puis de 2013. Mais ils l’ont transformé en capacité à gérer une crise. La résilience est devenue une organisation promue par l’Etat pour être capable de faire face à une crise, quelle qu’elle soit. Bel exemple de pessimisme. On organise la société pour malgré tout s’en tirer dans les crises de plus en plus nombreuses qui peuplent le monde.

Pour Cyrulnik, il s’agit bien d’une force intérieure, personnelle et indivise, qui permet à l’homme dans l’adversité, de faire face et de surmonter les circonstances pour rebondir. Que faire lorsque tout est perdu ? Non pas attendre que l’Etat vous assiste, mais se prendre en main et surmonter son désespoir au lieu de l’entretenir et de laisser les autres le déclarer seule vérité.

La résilience, c’est la grâce devenue réalité.

27/09/2014

Culture

Dans un premier sens du terme, la culture est la mise en valeur d’une terre pour y faire pousser  de quoi nourrir les êtres. La culture a donc pour fin la nourriture et l’épanouissement du corps de l’homme. Ce fut un progrès considérable que ce passage de la cueillette à la culture. L’homme s’y enrichit non seulement matériellement, mais également conceptuellement. Il passe par un intermédiaire qui devient indispensable et qui mérite tous ses efforts, la terre, pour enrichir son environnement et le rendre plus apte à l’enrichir lui-même.

Progressivement le sens du mot s’est élargi à un environnement général favorable au développement d’une espèce. C’est ainsi que l’on parle de bouillon de culture pour désigner un milieu nutritif approprié au développement des microbes. Pour l’homme on parle également de la culture physique en tant que pratique d’exercices et de mouvements permettant d’assurer le développement harmonieux du corps.

Enfin, le terme culture en est venu à désigner un ensemble d’activités et de processus mentaux permettant à un ensemble humain de s’élever au-dessus de sa condition purement naturelle et de se distinguer d’autres groupes. Ainsi la culture s’acquiert et n’est pas de l’ordre du naturel. L’Unesco en donne une définition intéressante : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts, les lettres et les sciences, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet - 6 août 1982).

Plus récemment on a distingué la culture individuelle de la culture collective. La première, dite culture générale, correspond à l’ensemble des connaissances qu’un être humain a sur le monde. Elle inclut des connaissances très diversifiées qui donne une valeur à chaque être d’une manière différente de l’avoir. Elle lui donne un surplus d’être au-delà des richesses matérielles. Certes, certains y voient  une conception élitiste de la culture qui s’oppose plus ou moins à la conception collective de la culture qui permet le vivre ensemble en harmonie et, in fine, de créer une civilisation propre qui se distingue des autres. Disons que la culture collective est un système de croyances, de valeurs, de coutumes et de comportements se transmettant de génération en génération et qui permet d’affronter les autres et de s’épanouir dans le monde. La civilisation englobe la culture et montre le résultat de celle-ci dans les réalisations matérielles et immatérielles qu’elle laisse en héritage.

Mais allons un peu plus loin. Comme l’explique Jean-Paul II (discours à l’Unesco à Paris, le 2 juin 1980), la culture est ce par quoi l’homme en tant qu’homme devient d’avantage homme, « est » davantage, accède davantage à l’ « être ». La culture élève l’homme au-dessus de sa réalité naturelle pour lui faire découvrir sa réalité surnaturelle. La culture spiritualise la matière, la soumet aux forces spirituelles de l’homme et, dans le même temps, lui permet d’incarner matériellement sa spiritualité. Elle procède ainsi d’un double mouvement entre le naturel et le surnaturel dans lequel l’humain est à la fois acteur et spectateur.

Et pour revenir à la définition première de la culture, il s’agit d’un terreau qui facilite l’épanouissement de l’homme grâce à l’apport des générations passées et de la société spécifique dans laquelle il vit. Ce terreau collectif lui permet de participer lui-même à cet enrichissement de la société grâce à son enrichissement personnel. Ainsi culture générale d’un individu et culture collective ne s’oppose pas, contrairement à ce que prétendent certains sociologues, mais se complètent et s’enrichissent mutuellement.

20/09/2014

Jeu

Hier, il a rechaussé les lunettes de l’enfance. Mieux, il a repris les attitudes et même le comportement d’un enfant. Il était libéré et asservi tout à la fois : libéré de toute réminiscence d’adulte (le poids de la responsabilité en particulier) et asservi à la volonté d’un autre pour entrer dans le jeu. Il a retrouvé en un instant cette âme d’un gamin de cinq ans avec son immédiateté et ses émotions. Ils sont partis, une petite fille de cinq ans, vive et autoritaire, un garçon de quatre ans, encore un peu pataud, les joues rondes, les cheveux poils de carotte, et lui-même garçon sans âge, plus petit qu’elle qui voulait commander. Cet instinct de l’autorité est quelque chose d’inné. Peut-être ne restera-t-il rien plus tard, lorsqu’elle atteindra l’âge de raison ou l’adolescence ou encore l’âge adulte. Mais aujourd’hui, elle est à son affaire.

Ils sont sortis du domaine de référence, le jardin aux murs clos pour explorer une jungle située à dix mètres, mais perdue dans un inextricable encombrement de végétation. L’avant-veille, une équipe de la ville était venue faucher l’espace municipal envahi d’herbes et de branchages. Ceux-ci étaient encore à terre, feuilles fanées, tiges cassées, fruits écrasés. Ayant franchi cet obstacle à petits pas incertains, ils arrivèrent près du lit du ruisseau, peu fourni en eau, empli de déchets végétaux amenés par la pluie d’orage de la veille. Ils se glissèrent sous les branches et mirent les pieds dans l’eau, marchant sur les cailloux, sautant de rocher en rocher avant de s’arrêter devant un mur d’épines qui bloquait le passage. Ordre du chef : demi-tour, nous recherchons un autre passage. L’obligation de respecter l’ordre de préséance, la fille, le garçon et l’adulte (eh, oui !), les contraignit à une volte-face complexe qui faillit bien les mouiller en entier.

Retour à l’espace aplani. Ils en profitèrent pour prendre des bâtons tout coupés, le plus gros revenant à la reine Cléopâtre, le plus petit au premier guerrier, le moyen au second. Cléopâtre ouvrait la marche, d’un air digne, avec sérieux, exigeant d’eux de marcher presqu’au pas. Devenue reine, elle estimait que chacun devait se conduire en serviteur. Il fallait porter son arme tantôt à droite, tantôt à gauche, avec assurance et détermination. Retour au jardin. Cette fois-ci, ils passent par-dessus le grillage et ils s’engagent dans le petit bois qui descend vers le ruisseau. Seuls quelques lapins doivent emprunter le trajet étroit et couvert de branches en hauteur. La reine exigea qu’on lui ouvre le passage afin de ne pas avoir à se baisser. Ce qui fut fait.

Qu’en retenir ? Certains enfants ont foi en eux-mêmes. Ils ont des idées, ils les mettent en scène et grandissent de leurs caprices. D’autres suivent, s’amusent sans sérieux et n’acceptent l’autorité d’un seul qu’à condition qu’il satisfasse leur vision du monde. Ainsi s’oppose le jeu sérieux et le jeu tout court. Pour les uns, ils mettent leur vie en jeu. Pour les autres, ils passent un bon moment et c’est tout.

18/09/2014

La vie et le multiple

Assis devant sa table de travail, il ne sait que faire. Elle est jonchée de papiers et chacun d’eux est un morceau d’être : des cartes de visite à l’image de leur propriétaire, la présentation d’une exposition, les fils des nombreux appareils permettant de rester en contact avec le monde, des dossiers, une statuette africaine, un étui à lunettes et beaucoup d’autres choses encore.

La vie est semblable à cette multiplicité. Le plus souvent nous sommes fixés sur un but et ne voyons plus cette multitude inopportune. Mais si nous fouillons dans les poubelles, nous comprenons comment nous fonctionnons. D’ordinaire, nous rejetons ce qui ne nous intéresse pas. Parfois aussi, nous rejetons ce qui nous intéresse et que nous avons accumulé. C’est le grand ménage.

Alors la vie passe devant nous, nous la contemplons, nous lui disons adieu et nous ouvrons les yeux sur un monde nouveau.

11/09/2014

Courir la nuit

Courir la nuit laisse toujours un arrière-goût d’enchantement. Il ne naît pas du fait que l’on ne voit pas ses pieds, mais du fait que l’on se situe difficilement dans l’espace. Même sensation que lorsqu’on prend une douche les yeux fermés et que l’on se tient sur un pied pour savonner l’autre enfermé dans la boite de projection de l’eau. Où suis-je ? Il vous arrive de croisez quelques spectres qui, comme vous, au lieu de compter les moutons dans leur lit se détendent en courant. Mais ils glissent à la surface de votre perception et disparaissent de votre mémoire à la vitesse d’un écureuil. Alors vous courrez seul, sans maître ni esclave, dans le noir, le gris, sans couleur, sans chaleur, mais avec verdeur et entrain. Vous aimez le bruit des semelles plates de vos chaussures ultralégères, à tel point que vous vous demandez parfois, dans le noir, si vous n’avez pas oublié de les chausser. Sans cesser de courir, en ralentissant un peu, vous tâtez un de vos pieds et vous avez l’impression d’être les pieds dans la glaise. Ce ne sont que vos chaussures.

Vous repartez en vous essuyant dans votre maillot qui déjà retient votre transpiration. C’est le moment où vous laissez aller votre imagination. Elle démarre seule, puis vous rejoint en vous entraînant dans une ronde folle bien que vous ne courrez pas si vite que cela. Elle vous précède toujours. Dans un coin plus obscur que les autres, vous tendez les bras en avant pour vous protéger de chocs ou de rencontre avec de mauvaises idées. Mais elles s’écartent, vous laissent passer en vous saluant d’une main. La foule s’intensifie. Vous reconnaissez même des gens connus : votre ancien professeur, le chat de la voisine, le boucher dont le couteau est engagé dans la ceinture, le juste qui fredonne sa chanson sans parole. Vous vous dégagez en douceur pour poursuivre votre course folle entre les maisons, les voitures, évitant les arbres et les déjections de chiens. Vous souriez de cette fin de nuit aussi belle que le lever du jour qui commence à poindre. Vous distinguez quelques couleurs : jaune léger, vert pomme, bleu marine. Vous voici près de la basilique de Montmartre, comment y êtes-vous monté, vous ne le savez plus, engourdi dans vos pensées qui vous engluent comme une chrysalide et restreignent vos foulées. Allez, vous avez bien mérité une petite pause ! Vous poursuivez en marchant, respirant l’air du matin, frais, désaltérant comme une eau de source. Vous ouvrez les yeux sur la danse sociale de chaque matinée : saluts empressés du boucher à la boulangère, bruits assourdissants de la poubelle sortie par la concierge, miaulement du chat du quartier, le blanc que l’on commence à entrevoir dans la légère lueur de l’aube. Vous dépassez le balayeur qui agite ses poils de plastique au bout du manche et repousse vers le filet d’eau les quelques papiers poussés par le vent. Vous arrivez à la limite que vous vous êtes fixé. Alors vous faites demi-tour en tournant trois fois autour de l’arbre. Ah, aujourd’hui j’ai failli repartir dans l’autre sens, prolongeant ma promenade. La rue s’éclaire, les voitures commencent à encombrer la chaussée. Cela se sent, car vous ne courrez pas avec le masque des japonais comme des chirurgiens empressés de se rendre au travail. Ce n’est pas le brouillard de Tokyo, mais l’odeur spécifique de la civilisation qui s’éveille et commence sa ronde qui va durer la journée, en attendant la nuit qui calmera les ardeurs (ou les libérera).

Ce matin est un jour comme les autres. Il a commencé tôt, peut-être un peu trop. Mais quel bonheur que ces matins seul dans la nuit, les yeux écarquillés, courant après son imagination sans jamais arriver à la rattraper. Peut-être que par un mouvement inverse, le jour où j’arrêterai de courir, elle restera près de moi.

08/09/2014

Soyez naturels

On entend souvent cette expression : « Soyez naturel ! » Quoi de plus naturel que de l’entendre dans la bouche d’un photographe, d’un professeur, d’un éditeur, d’un metteur en scène et de bien d’autres encore. L’entendant l’autre jour à propos de recommandations faites à des jeunes mariés, je me suis demandé ce qu’elle signifiait. Qu’est-ce qu’être naturel ?

Le vieux geste des français, dit cartésiens alors qu’ils sont généralement le contraire, est d’ouvrir le dictionnaire au mot naturel. « Qui appartient à la nature ; qui en est le fait, qui est le propre du monde physique par opposition à surnaturel » (Larousse). Là il me semble que nous sommes tous naturels, ou tout au moins la très grande majorité des gens. Seuls quelques mystiques baignent naturellement dans le surnaturel. Alors quelle idée de nous demander d’être naturel. Nous le sommes tous.

Poussons donc nos investigations un peu plus loin. « En grammaire, le genre naturel désigne l’opposition de sexe mâle-femelle » (CNRTL). Tiens, quel étonnement ! La théorie du genre s’oppose à cette opposition naturelle. Elle prétend justement qu’elle n’est pas naturelle : nous sommes tous du même sexe à la naissance. Mais on nous dit dans le même temps que « le naturel n’est pas le produit d’une pratique humaine » et que ce produit  « n’a pas été acquis ou modifié ». Avouons qu’il est difficile de s’y retrouver.

Trêve de plaisanterie : le naturel est ce « qui est conforme à l’ordre normal des choses, au bon sens, à la raison, à la logique » (Larousse). Là, il est vrai, il devient difficile d’être naturel. D’abord, tout le monde n’a pas forcément du bon sens et encore moins de raison et de logique. Et puis la notion de bon sens n’est pas la même pour tous. Le bon sens d’un chinois n’est pas le bon sens d’un africain. Et même s’il s’agit d’un « Ensemble des manières habituelles de sentir et de réagir » comme le prétend l’Office québécois de la langue française. On constate bien que cet ensemble est assez varié sur terre. Le bon sens et la raison ne sont que très rarement naturels, de même que la manière habituelle de sentir et encore plus de réagir.

Qu’en conclure ? Qu’il n’est justement pas naturel d’être naturel. Etre naturel est plus qu’un apprentissage, c’est le résultat de toute une vie. Je me débarrasse de mon manque de naturel parce que je me suis débarrassé de moi-même. Je suis naturel parce que j’ai laissé mon personnage à la porte de ma vie et que je m’éloigne seul sans mon ombre à mes côtés. Quel soulagement. Je peux courir sans fatigue, je peux penser sans  béquille, je peux vivre sans mémoire et m’envoler vers l’avenir ou le tout ou le rien sans regret du passé. Mais est-ce si naturel que cela ? Non. S’il m’arrive parfois de faire abstraction de moi-même pendant quelques instants, la plupart du temps, mon premier réflexe est bien de tout ramener à moi-même pour prendre position dans le monde et m’y maintenir. D’ailleurs, admirons tous les portraits de peinture jusqu’à l’apparition de l’abstrait, mouvement né lui-même de l’apparition de la photographie. Sont-ils naturels ? Ils s’efforcent d’en avoir l’air et pas le fait même ils manquent de naturel. Les premières photographies également. Elles sont figées dans un immobilisme de bon aloi, contraire totalement au naturel. Il y manque le mouvement, il y manque la vie.

Ah ! Là nous avons abordé un point important. Le naturel est dans le mouvement. Etre naturel, c’est ne pas arrêter de faire, mieux : d’être. L’homme, naturellement, cherche la plupart du temps à s’arrêter. Il a besoin de se contempler lui-même pour exister. Il doit se voir dans le monde et prendre sa distance pour se savoir vivant. L’animal est naturellement naturel. Il mange, dort, défèque avec naturel. Il ne cherche pas à se situer dans la nature. Il y est et cela lui suffit. L’homme procède inversement. Son naturel est un apprentissage de vie et le résultat de l’atteinte d’un état quasi mystique. Être naturel suppose que l’on soit bien avec soi-même, avec les autres et avec notre environnement, c’est-à-dire avec la nature. Or ce qui empêche cet état, c’est moi. C’est mon moi qui me fait me contempler sans cesse, me situer parmi les autres, chercher ma place dans un monde où tous cherche une place et veut très souvent la place du voisin. Et cela est vrai dès la naissance. Le jeune enfant ne voit que lui, ne connaît que lui et cela lui demande de nombreuses larmes avant de comprendre qu’il n’est pas seul au monde et qu’il doit faire de la place aux autres, voir leur céder la place.

Être naturel suppose l’oubli de soi. Être naturel consiste à se débarrasser de tout ce qui nous empêche d’être naturel. C’est le contraire du naturel animal, c’est une perfection difficile à acquérir. Les jeunes mariés ont encore beaucoup à faire pour devenir naturels et les mariés et les plus âgés ont trop souvent encore plus à faire pour atteindre cet état idéal qui n’a rien à voir avec le naturel de la nature.

04/09/2014

L'art contemporain : se faire remarquer n’est pas être remarquable

"L’essentiel, dans ce déluge d’imprimés, est de réussir à se faire remarquer. De tout temps difficile, la tâche devient impossible. Le jeune auteur n’a guère d’autre choix que d’écrire à tout prix de l’explosif et de l’original. Si c’est pour imiter en moins bien ceux d’avant, le jeu n’en vaut pas la peine. (…) Que faire ? Autre chose. Mais quoi ? Tout le monde aujourd’hui est original, explosif et nouveau. Et rien n’épate plus personne. Imiter est inutile, innover est illusoire. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est quelque chose d’assez hardi pour ouvrir des voies qui n’aient pas été empruntées, s’il en subsiste encore, et quelque chose de capable en même temps d’attirer le grand nombre qui répugne à ce qu’il ne connaît pas."

 Jean d’Ormesson, C’était bien, Gallimard, 2003, p.110

 

Telle est la situation de l’écrivain.

En fait, Jean d’Ormesson ne décrit pas seulement le cas d’un écrivain, mais celui de la grande majorité des artistes ou de ceux qui se prétendent tels, quel que soit le domaine et le type d’expression employé. On voit des peintres qui peignent avec un parapluie, des musiciens qui mettent des pièces de monnaie sur les cordes de leur piano, des comédiens qui ne parlent pas, des danseurs qui ne bougent pas. C’est le nouveau mode : faire semblant de ne pas faire ce pourquoi on est là. Quel affairement. Cela nécessite toute une mise en scène pour montrer qu’il n’y a aucune idée préméditée. Tout doit paraître naturel. Sortons nos mouchoirs et mouchons-nous en chœur !

Au-delà de la plaisanterie, interrogeons-nous. A quoi tient cette surenchère de la médiocrité sous prétexte d’originalité ? C’est vrai, seule l’originalité permet de sortir du magma médiatique et de montrer à la face du monde entier sa brillance et sa maturité. Salvador Dali avait déjà saisi cette frénétique agitation devant des journalistes ébahis. Tout ce qui sort du déjà vu doit être montré. Mais si vous avez le malheur de peindre comme un peintre, de pratiquer la musique comme un musicien, d’écrire comme un écrivain, les médias vous dédaignent. Déjà vu, donc sans intérêt !

Premier point : les médias ne se satisfont plus des médiums connus. Seuls ceux qui utilisent un matériau inhabituel sont dans le vent. Le tableau inscrit dans une toile ne vaut que si celle-ci est déchirée, l’accordéon ne joue que s’il produit des sons inusités, etc. Donc le médium rend médiatique. Il est généralement de matière insolite : déchets, excréments, polystyrène, chutes de bois, etc. Il peut également n’être pas, c’est-à-dire briller sans support autre que les situations ou l’environnement ou un projet qui ne finit jamais. Mais la préférence actuelle va au médium virtuel : Net art, musique en réseau, web art, etc.

Deuxième point : On passe du médium à la médiation. L’art est devenu un dialogue entre l’artiste et son public. Sans médiation il n’est qu’un objet mort dont l’auteur lui-même, vivant dans son atelier, est mort. Il faut non seulement bouger, se montrer, s’exhiber, se délurer devant ses fans. Il convient également de faire participer le spectateur qui doit construire l’œuvre au travers du médium choisi. Telle est la médiation aujourd’hui.

C’est le nouveau syllogisme : Tout artiste est un homme. L’homme se caractérise par son sens artistique. Donc tout homme est artiste. Démonstration !

03/09/2014

une femme... forte (2)

Dommage ! J’aimais bien ce jeune homme à la mâchoire forte. Que faire ? Je m’interroge face à cet être hybride. Vais-je tenter de nouer une conversation ? Mais, comment ? Autour de nous, personne ne semble en proie à un tel questionnement. Ma voisine regarde sa tablette magique sur laquelle elle trace des signes cabalistiques d’un air inspiré. De l’autre côté du couloir, ligne de démarcation infranchissable une fois le train partie et les places attribuées, deux hommes sont en conversation d’affaires regardant une feuille sur laquelle sont alignés des chiffres.

– Tu as oublié de prévoir la commission de la banque ?

– Quelle commission ?

– Elle prend un risque.

– Ah, lequel ?

– Le risque d’être cité si l’affaire tourne mal ou si notre associé rompt le contrat.

– Et cela mérite une commission ?

– Une banque ne travaille jamais pour rien !

Et ils poursuivaient à voix haute et intelligible pour l’ensemble de la voiture leur tripatouillage de commerçant. Une jeune fille d’environ vingt ans, qui avait l’air d’un oiseau sorti du nid, lisait un livre à la couverture colorée dont je ne pus lire le titre. Elle levait parfois les yeux d’un air excédé vers son voisin et son vis-à-vis, ce qui ne troublait nullement les deux bavards. Je n’arrive toujours pas à comprendre pour quelle raison on interdit le plus souvent l’usage du téléphone portable dans les trains, mais on ne peut rien dire contre deux bavards à la voix haute qui discutent sans aucune gêne de problème d’argent, d’amour ou de sport. Ils semblent seuls, perdus dans leur faconde, ignorant le peuple qui s’agite autour d’eux. Et si l’un de nous se décide et leur dit d’une voix doucereuse, mais poli, de parler moins fort, ils haussent le ton d’un décibel pour déclarer qu’ils ont le droit de parler comme ils l’entendent et aussi longtemps qu’ils le désirent.

Je regardai alors mon égérie. Pour la première fois, je vis l’ombre d’un sourire sur son visage glabre. Tiens, me dis-je, ce n’est pas une statue. Elle semble avoir quelque sentiment ou du moins réagir à ce qui arrive à d’autres. Je lui répondis d’un demi-sourire avec un petit hochement de tête. Elle en profita pour me glisser à mi-voix :

– Il n’y a malheureusement rien à faire !

Ce qui me surprit, ce n’est pas le contenu de ce qu’elle avait proféré, mais le timbre de sa voix. Une voix de jeune fille, nette et douce, qui contrastait singulièrement avec son apparence. Et elle agrémenta d’un sourire enjôleur, avec fossette, ses paroles. J’en restais bouche bée. Comment un corps aussi puissant et musclé, pouvait-il proférer des sons aussi purs et féminins. Je croyais avoir une voix charmante et parfois séductrice pour certains hommes, mais celle-ci surpassait mon organe de mille coudées. Elle avait le parfum d’une rose épanouie, la couleur d’un mirage en pleine désert. Elle avait déjà repris sa rêverie douloureuse et sa façon de se réinstaller dans son silence m’empêcha de poursuivre cette conversation entamée. Je replongeais dans mon ordinateur que je fis semblant de consulter avec un intérêt extrême, sans toutefois lire quoi que ce soit. L’écran a l’avantage de n’être qu’une glace face à soi-même. L’interlocuteur ou même le spectateur ne voit que la face de celui qui le regarde. Il croit deviner le contenu de l’écran, mais celui-ci peut être cependant assez différent de son impression. C’est le mystère de l’informatique. On peut jouer avec un sérieux imperturbable ou travailler en simulant de jouer. Et cela convient à tous, les réalistes comme les rêveurs.

Suite à une nouvelle montée en puissance de la conversation de nos voisins, je tentais de ralentir leurs errements verbaux :

– Pourriez-vous, s’il vous plaît, parler un peu moins fort pour que nous aussi puissions profiter de ce voyage ?

Cette remarque entraîna aussitôt la réponse cinglante d’une des deux comparses :

– mais Mademoiselle, il n’est pas interdit de parler dans un train. D’un point de vue culturel, c’est même très bon d’échanger plutôt que de se confiner dans ses pensées.

Tout cela dit à voix haute et moqueuse qui fit se retourner une partie du wagon. Les yeux s’allumèrent, les conversations devinrent encore plus intimes, voire s’arrêtèrent. Je sentais monter sur mes joues une rougeur caractéristique. Je pris le parti de regarder mon interlocuteur comme s’il n’existait pas. Mon regard le traversait et admirait l’horizon sans que rien ne l’arrêtasse. Sa réplique résonna dans le vide, sans écho et, après un instant de déception, il ouvrit son ordinateur et s’installa dans une contemplation de son écran qui sembla le captiver. Ma rougeur s’estompa, mon cœur battit moins fort. Je me demandais ce qui m’avait poussé à une telle réaction, moi qui a horreur de me donner en spectacle et d’intervenir dans des situations collectives. Une minute plus tard, je levais les yeux sur le jeune homme ou la femme forte assise en face de moi. Elle se tourna vers moi et me fit un vrai sourire, une sorte de rayon de soleil reflété sur un lac de haute montagne. Cela me fit du bien, je m’enhardis à lui rendre son sourire, sans rien dire. La connivence s’était installée entre nous, sans une parole. Le TGV commença à ralentir. On arrivait à la gare où je devais descendre. Je fermais mon ordinateur, me levais et m’aperçus que ma voisine faisant de même.

– Vous descendez-là ?

–Oui, c’est ma destination, dit-elle le plus calmement du monde. Vous aussi d’après ce que je vois. Sa voix restait délicieusement pure, une voix de soprano qui a travaillé pendant plusieurs années pour atteindre diction et timbre quasi parfaits. Serait-elle chanteuse ? Cela me parut peu vraisemblable, mais sait-on jamais.