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12/05/2018

Deux en un ou Un en deux

Elyne ne connait pas ce lieu. Non seulement elle n’y est jamais venue, mais elle n’a aucune image qu’elle aurait pu reconnaître. Tout lui semble faux. Non seulement ce qui est considéré comme fixe, c’est-à-dire les objets et le paysage, mais également les êtres vivants, animaux et humains. Une femme passe près d’elle, la regarde sans avoir l’air de la voir, puis continue son chemin comme si de rien n’était. Même le chant des oiseaux lui paraît curieux, une sorte d’étranglement du son comme si l’air n’arrivait à transmettre de manière fluide quoi que ce soit. D’ailleurs elle n’entend pas le son des pas de la femme. Tout se déroule comme sur un nuage épais qui étouffe les sons et voile la vision. Pourtant, ce sont bien, en même temps, le paysage quotidien, les objets qu’elle utilise journellement, les habitants de son village qu’elle connaît de vue et auxquels il lui est arrivé de parler. Elle se demande si elle ne louche pas. Cela arrive parfois le matin, lorsque vous vous réveillez encore dans le souvenir de votre rêve et que vos deux yeux contemplent deux objets brisés par un non ajustement de la vue sur un point unique. Elle se demande comment elle s’est réveillée. Puis n’y pense plus. Ah, là aussi, quelque chose ne semble pas aller. Sa mémoire lui joue des tours, ou plutôt sa perception du temps. Quelle heure peut-il être ? Quand me suis-je levée ?

Elastre fait quelques pas. Elle regarde le ciel, seul lieu inconnu parce que si loin qu’il est au-delà de toute perception. Elle baisse les yeux et regarde son paysage quotidien : une bande de terre aride, parsemée de cailloux et d’herbes folles, puis, plus loin,  un creux dans l’écorce terrestre qui s’ouvre et s’enfonce dans le sol, tandis que plus loin encore se dressent des monts rocailleux. Elle marche, respirant l’air frais, foulant du pied une terre desséchée, secouant la poussière accumulée sur ses vêtements. Elle connait bien ce paysage qui l’accable à chaque réveil. Qui la sortira de ce trou ? Qui lui fera franchir ces montagnes sordides ? Son cœur se soulève d’espoir et, bien vite, retombe dans une langueur irrésistible. Qui l’en sortira ?

Et les deux ne font qu’un : Elyne et Elastre sont la même chair. Mais ont-elles la même âme ?

26/03/2018

Un parfum millénaire

Il y a deux jours mourrait le Lieutenant-colonel Beltrame dans les circonstances que vous connaissez. Sans le dire, beaucoup s’interrogent : cet échange avec un otage est-il un réel sacrifice ou une folie subite ? Quelle est sa signification ? Si l’on sort des significations sociétales et que l’on se penche, seul face à soi-même, sur ce mystère, on peut se poser très distinctement la question : qu’aurais-je fait ?

En ouvrant l’évangile du jour, on trouve la réponse d’une manière surprenante : Marie « versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum ». Rien à voir, diront les bien-pensants de la république qui, comme Judas, s’exclameront : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? »,  c’est-à-dire : « Pourquoi donnerais-je ma vie alors que j’ai encore tant de choses à accomplir pour le bien de la société ? » Et Jésus répond : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. » Comprenne qui pourra !

Oui, quelle idée d’associer ces deux faits survenus à plus de deux mille ans d’histoire. Tous pensent à la signification pour la société du geste d’Arnault Beltrame. Mais cette impulsion qui l’a saisi face au terroriste et à la femme qu’il a sauvée est avant tout un geste personnel, plus profondément humain, surhumain pourrait-on dire, un pied de nez à la société pour mettre en évidence que l’être humain sait se donner en cadeau, faire don de sa personne gratuitement et que ce sacrifice répand un parfum subtil, celui du don hors de tout raisonnement, comme l’avait fait le Père Maximilien Kolbe dans le camp de la mort. Et ce don est un bienfait qui doit faire réfléchir le monde et la société. Plus profondément que l’héroïsme, il est la senteur d’un au-delà de soi-même, dans un don parfait qui ne pense pas, mais qui est là, bien là, et qui perdure en la personne, dépassant l’individu au sein de la société pour le mettre face à lui-même, englobant toute la création.

Oui, un homme peut saisir le Tout en redevenant néant, car il est Un, unique, incomparablement beau dans cette odeur que l’on dit de sainteté. Et le néant devient le Tout.

07/01/2018

L'individu et la personne

O homme, regarde-toi,
Tu as en toi le ciel et la terre.
(Hildegarde de Bingen)

Fort du principe que l’homme est un monde en soi, qu’il est donc coexistant à l’univers, interrogeons-nous sur ce que les spécialistes appellent le psychisme ou la psyché. Pour se faire, remarquons dans un premier temps que cette discipline en est au B, A, BA de ses recherches. Elle reste une discipline empirique qui n’a pas encore établi une cartographie de l’esprit humain comme le fait chaque jour la cosmologie pour la matière et l’univers. Tirons justement de ce parallèle des enseignements pour comparer l’humain et le matériel et, plus précisément, le psychisme de la particule qui, elle-même, constitue l’homme.

Les recherches du siècle passé ont montré qu’il y avait deux façons d’aborder la particule : soit en tant qu’individualité, sous la forme corpusculaire, soit en tant qu’association avec le reste du cosmos, c’est-à-dire d’un point de vue ondulatoire qui codifie le comportement de celle-ci. La première façon permet de constater l’existence d’une individualité propre dotée de propriétés physiques qui la distinguent des autres. La seconde va plus loin. Elle personnalise cet individu en lui donnant une certaine liberté de comportement qui dépend bien des interactions avec l’extérieur, mais également de sa relation intime l’associant au reste de l’univers par une capacité de référence au passé grâce à une mémoire élémentaire.

En ce qui concerne l’homme, il est évident que cette capacité de mémoire et donc d’actes individuels est multipliée considérablement, d’abord par la naissance du règne végétal, du règne animal et enfin de l’arrivée de l’homme qui franchit le pas de la réflexion, c’est-à-dire non plus seulement en interagissant sur son environnement, mais en s’interrogeant sur lui-même et sur la façon dont il interagit.  En conséquence, il envisage le monde et lui-même non seulement dans sa place par rapport au monde, mais également en tant qu’individu (son aspect corpusculaire) et personne (son aspect ondulatoire).

Comme l’explique Jean E. Charon[1], l’être se différencie d’autant plus du néant qu’il est uni à tout l’univers. Theilhard de Chardin disait que l’être d’autant plus personnalisé qu’il est ainsi plus uni, une union qui différencie. A quoi cela tient-il ? Jean E. Charon explique  qu’avec l’homme apparaissent de nouvelles associations au Tout, celles obtenues par structuration des informations en provenance du cosmos. Ainsi l’homme peut se constituer un moi personnel au-delà du moi individuel (mais le comprenant) d’autant plus fort qu’il s’emplit de plus de connaissances et de plus d’amour.

 

[1] L’homme à sa découverte, Éditions du Seuil, Paris, 1963, p.109.

16/12/2016

Ce que nous sommes

 

Même dans l'amour le plus authentique, on ne peut se confondre avec l'autre. Chacun reste ce qu'il est.

Il y a toujours en soi-même une partie de l'âme qu'on ne peut communiquer.

 

07/12/2016

L'équilibre des valeurs

Pour revenir sur les valeurs, seul compte l’équilibre des valeurs entre elles. Ne prôner qu’une valeur revient à s’asservir à elle et à asservir les autres valeurs à celle-ci. Alors la logique des valeurs s’écroule et devient prison.

Prenons le cas de la valeur travail. Dans son ouvrage, Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt donne un exemple topique du renversement des valeurs autour d’une seule. Le travail est une nécessité, il permet d’acquérir une certaine liberté qui lui donnera l’accès à d’autres activités, telles que la création ou la réflexion. Or notre époque fait du travail l’activité de base de l’homme. Elle glorifie le travail tant du côté des capitalistes que du côté des socialistes et des marxistes. Dans les deux cas, l’homme devient une machine à produire. La société et chaque homme doivent sans cesse augmenter leur productivité sous peine de déchéance.

Pour installer une véritable société humaine, il convient donc non pas d’afficher telle ou telle valeur comme prioritaire, mais de trouver un équilibre le plus parfait, selon l’histoire et l’environnement de cette société, entre les différentes valeurs sur lesquelles elle prétend fonder son avenir. C’est cet équilibre seul qui garantit le développement de la société. Une société qui ne met l’accent que sur l’égalité supprime très vite toute liberté d’entreprendre et de vivre chacun à sa manière. La liberté est la garantie de l’épanouissement de chacun dans son être intérieur. Inversement, une liberté excessive détruit la société en appliquant la loi du plus fort.

Allons même plus loin. Toute recherche de valeurs fondée sur des pairs, telles qu’égalité et fraternité, entraîne inévitablement  des heurts sociétaux selon les opinions des uns et des autres. Il en est de même de la dichotomie entre le droit et le devoir. Une société qui ne met l’accent que sur le droit des uns et des autres à penser, à agir, à vivre à sa manière devient très vite totalitaire, car la plupart du temps un droit accordé à l’un peut empêcher le libre exercice d’un autre droit accordé à un autre.

C’est donc bien un équilibre entre plusieurs valeurs dans différents domaines qui crée une société stable. Il apparaît également que ce ne sont pas les valeurs qui seules comptent, mais l’équilibre de l’importance accordée entre les valeurs propres aux personnes et les valeurs de la société. Cet équilibre est toujours à trouver, à remettre en question entre la prédominance des personnes et la suprématie de la société sur l’individu. Prenons l’exemple du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Si l’on en fait une valeur fondamentale sur laquelle se construit la société, celle-ci a de grandes chances de ne pouvoir durer. La contestation devient très vite l’action fondamentale des personnes au détriment de la stabilité qui seule permet l’épanouissement des personnes.

Au fond, la seule règle sur l’emploi des valeurs est bien d’abord le développement d’un bien commun et la recherche par le politique de l’épanouissement de chacun en harmonie avec l’épanouissement des autres.

06/12/2016

Les valeurs

On n’a jamais autant parlé des valeurs que depuis qu’on ne sait plus ce que c’est. Tous s’en mêlent, à commencer par les politiques qui ne cessent de se justifier au nom des valeurs de la république ou de la démocratie. On s’échange les mots avec avidité, chacun étant considéré comme supérieur à l’autre. Mais ils sont devenus des mots creux, des étendards sans fondement, des fondements sans assise.

Alors qu’est-ce qu’une valeur ?

 Le mot vient du latin « valor », dérivé de « valere », valoir, avoir de la valeur, et, primitivement, « être fort, puissant, vigoureux ». La valeur est ce que représente quelqu'un ou quelque chose, quantitativement, financièrement, qualitativement ou symboliquement. Mais cette signification s’est élargie. Parler de valeur, c’est poser le fondement de l’action et sa légitimité. Certains comportements valent plus que d’autres. Ils s’organisent autour des concepts de bon et de mal. La valeur est donc le fondement d’un jugement critique vis-à-vis de tel ou tel comportement et des motifs pour lesquels ce jugement est considéré comme définitif, ou presque, par chacun.

Se pose alors la question du bien et du mal et aussitôt s’établit une différence entre ce que, au fond de moi, j’appelle bien ou mal et ce que les autres considèrent comme bon ou mauvais pour eux-mêmes. On constate alors que ces notions tournent autour de la personne qui juge par elle-même de ce qui est bien ou mal pour elle-même et, dans le même temps, autour de la société qui édicte des règles de comportement qui doivent être valables pour tous et qui constituent des fondements de vie commune, ce que l’on appelle le bien commun. La valeur permet donc de justifier l’action, l’attitude, le comportement, et donc d’exercer un jugement à la fois sur telle ou telle personne et sur telle ou telle société et, plus largement, sur telle ou telle civilisation. Appelée également axiologie (théorie de la valeur), elle s’occupe de toutes les façons dont on peut prendre position pour ou contre une chose, ou dont on peut la soumettre à un jugement critique. Choisir une chose plutôt qu’une autre, c’est se déterminer pour  ce que l’on choisit et contre  ce que l’on rejette. Ainsi le problème des valeurs tient principalement à un choix personnel et à un choix de société qui peuvent s’opposer ou, au contraire, s’harmoniser.

En fait la notion de valeur est dualiste. Elle peut être subjective ou objective selon le regard qu’on lui porte et qui se différencie par l’être en tant qu’individu et la personne en tant que membre d’une société. Ainsi, Spinoza écrit : « Nous ne désirons pas les choses parce qu’elles sont bonnes, mais elles sont bonnes parce que nous les désirons » et Aristote prétend que : « Nous désirons une chose parce qu’elle nous semble bonne, plutôt qu’elle ne nous semble bonne parce que nous la désirons ». Dans le premier cas, la valeur est estimée ou désirée par le sujet, elle a un prix personnel créé par la conscience, donc intérieur, immanent et temporel. Dans le second cas, la valeur est digne en soi d’estime et de désir, elle s’impose à la conscience, donc extérieure, transcendante et intemporelle.

Maintenant parlons concrètement. C’est quoi ces valeurs dont on nous rebat les oreilles ?

On constate qu’il est difficile de les hiérarchiser et quelles se distinguent plutôt selon l’angle sous lequel on les regarde. On différencie ainsi des valeurs humanitaires (la dignité humaine, la justice, la solidarité, la responsabilité, la tolérance, le respect des différences, l’intégrité de la personne), qui mettent l’accent sur la personne, et des valeurs communautaires (le respect des civilisations et des cultures, l’histoire commune, le territoire commun, l’égalité des races et des ethnies), qui mettent l’accent sur la société. On distingue également des valeurs internationales (la notion de nation et de souveraineté,  droit des peuples à disposer d’eux-mêmes), des valeurs sociales et politiques (le droit, l’ordre, la justice, le progrès, la liberté, la démocratie, le pluralisme), des valeurs économiques (la propriété, le travail, l’échange des biens, la liberté d’entreprise). On constate également que ces notions peuvent se différencier dans leur acceptation. Ainsi la notion de justice variera selon le point de vue de celui qui l’utilise ou la subit, de même la notion du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et cela est vrai pour chaque notion.

Alors y a-t-il des notions sur lesquelles tous peuvent s’accorder, des valeurs universelles ?

Oui et non. Oui, certaines valeurs éthiques, en particulier les cinq valeurs que l’individu comme la société reconnaissent, c’est-à-dire le bien, le bon, le vrai, le beau, le juste, peuvent être considérées comme universelles. Mais derrière ces mots qu’appelle-t-on réellement bien, bon, vrai, beau, juste ? Tous y mettront des acceptions différentes qui les opposeront dans l’action comme dans le concept lui-même de chacune d’entre elles.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de valeurs ou qu’elles ne servent à rien ou qu’à opposer les hommes plutôt qu’à les rassembler ?

Sûrement pas ! Les valeurs sont nécessaires et justifient chaque homme comme chaque société. Elles sont donc un bien commun inaltérable qui caractérise l’humanité, sans que l’on puisse cependant les énoncer comme inaltérables et effectives pour tous, même les valeurs éthiques.

Alors plutôt que de parler et de s’échanger des valeurs considérées comme supérieures à celles des autres, il conviendrait plutôt de faire preuve de juste milieu sans vouloir placer l’une ou l’autre valeur en prééminence par rapport aux autres, telle que la notion d’égalité par rapport à la notion de liberté ou la notion de travail par rapport à la notion de propriété. De même la même notion peut avoir une valeur véritablement différente selon ce sur quoi elle s'applique. La valeur, sous prétexte qu'elle est mise en avant, ne peut excuser tout. Ainsi de la liberté de faire ce que l'on veut de son corps, liberté de se droguer ou de se suicider. La valeur ne peut justifier un droit, en opposition à une autre valeur. Toute valeur a ses limites et, encore une fois, le juste milieu est la meilleure norme.

16/11/2016

Etre

« Il y a trente ans, participant à un colloque, je séjournai à Royaumont. Dans un environnement si propice à l’entente, nous étions sensibles au fait que, devenus des êtres de langage, nous avions naturellement vocation au dialogue.

Pourtant, au cours de ce colloque dont le thème était l’échange interculturel, j’ai pu mesurer combien un vrai dialogue entre les êtres et, a fortiori, entre les cultures est difficile. S’il ne se contente pas de propos superficiels, un dialogue exige des intervenants qu’ils dépassent les apparences et qu’ils acceptent de plonger dans la profondeur de leur être, là où résident les quelques questions fondamentales, donc universelles, qui se posent aux humains. La sincérité de la réponse en constitue l’intérêt. A  charge pour les interlocuteurs de constater, si possible avec humilité, la part d’identité ou de différence entre ces réponses, et d’en tirer profit. »

(François Cheng, L’éternité n’est pas de trop, Albin Michel 2002)

 

Tout d’abord, sommes-nous des êtres de langage, c’est-à-dire des êtres suffisamment ouverts pour participer à un dialogue ? Apparemment oui. Nous devisons facilement avec les gens dont nous avons fait connaissance et n’hésitons pas à engager une conversation avec des inconnus, même si les femmes sont plus douées que les hommes à ce genre d’exercice.

Comment cela marche-t-il ? Le corps de l’homme a une peau qui protège ses organes internes de toute atteinte et constitue une enveloppe permettant d’identifier aussitôt la personne grâce à son apparence. De même, l’être pensant dispose d'une protection, le moi, qui lui aussi permet d’identifier la personne facilement à travers un certain nombre de caractéristiques. Ce moi, selon sa force et son étendue culturelle et psychologique, lui donne sa personnalité. Fréquemment, plus celui-ci est développé, plus il est difficile de percer cette protection psychique et d’accéder à la profondeur de leur être. L’homme s’enorgueillit de ce qu’il a développé avec tant de difficulté et de volonté. Son moi est sa richesse et ne veut pas en démordre. Mais cette richesse constitue un grave handicap pour se lier intimement avec un autre être et établir un véritable dialogue. A toute interrogation de l’autre, il oppose sa vision des choses qui peut être travaillée ou toute faite. Mais rarement il accepte d’entrer en véritable dialogue pour tenter de comprendre l’autre, car cela suppose de se défaire de ce moi pour se laisser atteindre non pas par le moi de l’autre, mais par ce qui se cache derrière, c’est-à-dire cet infini insondable constituant l’être véritable. Alors le dialogue devient possible. Mais, vous le savez bien, la plupart des personnes refusent de se mettre dans cet état d’être d’ouverture parce qu’ils se sentent trop vulnérables. Ils mettent nus devant l’autre et cela le gène, de même que se mettre nu physiquement devant un autre, est une intimité inacceptable pour la plupart d’entre nous. Le maître-mot de cette attitude : la pudeur. La pudeur a du bon, elle protège l’être de son environnement et lui permet de survivre dans le bouillonnement des échanges. Mais l’excès de pudeur devient vite un obstacle pour celui qui cherche atteindre l’autre dans sa réalité profonde. Je me souviens d’une personne avec laquelle j’avais engagé un dialogue sur la littérature. Elle m’avait qu’il était impossible à la plupart des gens d’écrire avec le fond de l’âme, car c’est effectivement se mettre nu. Ainsi la poésie lui était interdite, parce que, par son style de langage, elle impliquait trop fortement l’être tout entier.

Heureusement, il y a des circonstances qui facilitent cet état d’être. La première est l’amour. « L'amour est patient, il est plein de bonté; l'amour n'est point envieux, il ne se vante point, il ne s'enfle pas d'orgueil. [...] Il se réjouit de la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout. » (1 Corinthiens 13:4-7) La plupart des êtres humains expérimentent cet état dans lequel nous nous mettons à nu. Cela leur tombe dessus et ne peut s’y opposer. Au contraire, ils s’en réjouissent et découvrent l’autre comme un autre lui-même et pourtant ô combien différent, physiquement et psychiquement. De même, certaines personnes, en voyage dans un autre pays, sont capables d’entrer psychologiquement en osmose avec la culture du lieu. Certes beaucoup moins profondément, mais suffisamment pour éprouver les mêmes sentiments de bonheur dus à la perte momentanée de ce moi si encombrant.

Ainsi, ce qui permet cet échange nouveau, plus profond, plus intime entre les êtres, ce n’est le plus souvent pas la volonté délibérée d’établir un vrai dialogue, car cette volonté vient du moi qui s’y oppose. Ce sont plutôt des circonstances insolites qui vous y poussent. Autre exemple, l’émotion artistique ou esthétique, ou une peur suite à un accident dans lequel il y avait risque de perdre la vie. Alors l’être se met à nu, s’ouvre et communie avec l’autre pour lui communiquer sa peine ou sa joie.

Alors ne résistons pas à l’inconnu, ne cherchons pas l’indolence de l’habitude. Au contraire, recherchons les extrêmes, les circonstances qui vont dévoiler le soi derrière ce moi encombrant. Dans ce vide aspirant, on découvre notre être véritable, comme une bouffée d’oxygène respirée dans une cave toute noire.

30/11/2015

Grandeur de l'homme

Tu te réalises lorsque tu es contenu et contenant.

Tu es contenu, Un dans le Tout et unique.
Alors tu acquiers la conscience de l’infini.

Tu es contenant et deviens ensemble vide.
Alors le Tout prend possession de toi et tu deviens infini.

Tu fais partie de l’infini et, dans le même temps, l’infini est en toi.

Dieu seul est incréé.
Il est hors ensemble.
Infini et différent de l’infini.
Un et Tout à la fois.

En vie, tu ne le connaîtras jamais,
Mais tu peux l’éprouver
Dans ce vide qui contient tout.

Découvre-le.

©  Loup Francart

21/12/2013

L'évolution spirituelle

Nous ne sommes pas tous au même niveau spirituel : il existe différents stades.

Le stade un, au bas de l’échelle, je l’appellerai « chaotique/antisocial ». Il concerne environ deux personnes sur dix, dont les gens du mensonge. Tous ceux-là ne connaissent aucun scrupule, aucune spiritualité non plus. Ils feignent d’aimer les autres alors que, dans leurs relations, ils se montrent toujours manipulateurs. Leur seule motivation est de servir leur intérêt personnel, ouvertement  ou de manière détournée.

Le stade deux est le stade « formel/institutionnel ». Ceux qui l’atteignent veulent avant tout que leur vie soit régie strictement par une organisation structurée. Ils sont très attachés aux formes que prend leur confession et n’arrivent pas à comprendre que Dieu vit au fond de nous.

Le stade « sceptique/individuel » est constitué de personnes impliquées dans la société. Ils se montrent curieux, inventifs, créatifs, en quête de la vérité.

Le stade « mystique/communautaire » est celui de gens ayant découvert une sorte de cohésion sous la surface des choses. Les mystiques tentent d’élucider les mystères, tout en sachant qu’un mystère en cache toujours un autre, et que plus ils en dissipent, plus ils en rencontrent.

(D’après Scott Peck, Plus loin sur le chemin le moins fréquenté, Robert Laffont, 1993, p.117)

  

Sans entrer dans des explications qui deviendraient trop importantes pour un blog, on se rend compte que nous sommes tous un peu des quatre types à différents moments de notre vie, voire à différents moments d’une journée. Tout ceci sans nous en rendre compte. Certes, le dernier stade est rare. Il vous frappe lors d’un signe que Dieu envoie de manière indirecte et qui vous coupe le souffle. En un instant, l’immensité des secrets du monde vous frappe et vous met à genoux. Vous n’êtes rien et pourtant vous êtes le tout, unique. Mais très vite vous retombez dans les stades inférieurs, le sceptique/individuel pour les intellectuels ou le formel/institutionnel pour les affectifs. Parfois même, sans en être conscient, vous rétrocédez au stade un sur vos défauts les plus encrés.

 Oui, le chemin est long et loin, mais combien passionnant dès l’instant où vous avez compris que votre vie n’est pas ce que vous faites, mais ce que vous êtes.