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10/01/2016

Transplantation (1)

Vous est-il déjà arrivé de transplanter un arbuste ? Cela fait longtemps que vous le contemplez là où il se trouve, à une place qui ne vous convient pas parce qu’il vous cache une partie du jardin. Chaque fois que vous vous trouvez là où vous êtes actuellement, vous vous dites qu’il est temps de le déplacer. Oh, il ne s’agit pas de lui donner la mort, mais une simple transplantation devrait suffire à vous rendre heureux sans le rendre malheureux.

Cette fois, ça y est. Transplantation, quoiqu’il arrive ! Vous avez convaincu votre tendre moitié de vous assister, vous avez préparé vos instruments bien rangés à quelques mètres de l’arbuste, du plus petit au plus grand : sécateur, coupe-racines, bêche, pelle, râteau, arrosoir, brouette. Vous avez revêtu votre habit de lumière : bottes, pantalon sale, vieux pull et veste sans manche (il faut être à l’aise !). Votre assistante est là pour vous conseiller, vous tendre les outils lors de l’opération, vous aider à porter le corps inanimé pour l’installer dans un nouveau trou, large, préparé préalablement. Alors, vous commencez par celui-ci. Vous avez soigneusement réfléchi au lieu de repos et de reprise de la croissance de votre arbuste. Il cachera la remise à bois et ses feuilles dorées, petites et tressautantes, seront du plus bel effet pour faire penser à un coin de jardin inconnu. L’assistante est partie préparer le déjeuner, elle reviendra lorsqu’il s’agira de sortir du trou d’extraction la souche.

Il a beaucoup plu ces temps-ci, ce devrait être relativement aisé de creuser un réceptacle de bonne taille. Effectivement, les dix premiers centimètres sont faciles à retirer et à entasser à une cinquantaine de centimètres de l’orifice. Mais surprise, la terre devient sèche, poussiéreuse, parsemée de cailloux encastrés et pleinement de racines. Oui, c’est vrai, c’est un peu près du cèdre du Liban, mais c’est là que vous voulez le mettre ! Heureusement, vous disposez de votre bistouri, pardon, de votre sécateur, et vous coupez ces tendons fermes qui gênent votre bêche. Vous vous mettez à quatre pattes, les genoux dans une terre saumâtre, car vous avez dû déverser un arrosoir dans le trou pour vous permettre de creuser plus profondément. Ça y est, vous pouvez poursuivre, vous retirez la boue qui s’étale sans vergogne sur votre tas de terre, s’épanchant en rigoles qui transforment votre monticule en un mollusque informe que vous aurez du mal à réintroduire dans le trou après réception de l’arbuste. Tout est prêt. Encore un demi-arrosoir au fond du trou, deux balayages de bêche sur l’herbe tendre pour retirer les souillures d’un mélange de terre et d’eau. Vous rassemblez vos instruments dans la brouette et vous vous dirigez vers l’arbuste pour commencer son déracinement.

Hum ! C’est plus qu’un arbuste. Un seul corps de racines, mais cinq ou six troncs de quelques centimètres de diamètre qui lui donne un volume important : des jambes courtes sur un ventre proéminent, mais des bras démesurés poussant haut dans toutes les directions. Pas facile d’introduite une bêche sous ces vêtements pour atteindre des dessous difficilement accessibles. Mais il le faut bien. Alors vous vous insinuer entre deux branchages, glissez votre outil à trente centimètres de son entre-radicule et vous commencez à tracer une circonférence convenable qui vous permettra, une fois creusée, d’extraire le maximum de racines avec l’arbuste. Vous devez parfois utiliser votre sécateur pour couper une racine plus forte que les autres. Vous demandez pardon à votre plante et lui expliquez que cela repoussera. Une bonne nouvelle ! Vous constatez que tous ces membres inférieurs n’entrent pas profondément en terre. Ils rayonnent autour de ses hanches à l’horizontale, ne disposant que de quelques radicelles qui tentent de pénétrer plus en profondeur. Il vous est donc facile de découper sobrement un cône inversé pour pouvoir extraire le patient.

08/01/2016

Les Francais veulent un vrai programme politique

La campagne pour l’élection présidentielle est déjà lancée. L’ensemble du monde politique s’agite, se bouscule, avant que les candidats à une primaire, pour les deux partis LR et PS, ne s’entredéchirent. Mais où sont les propositions d’action, quel programme nous proposent les partis ? Ils s’invectivent, mais rien ne transparaît de ce qu’ils veulent faire de la France et comment. Le FN affiche un programme, mais c’est celui de la dernière élection présidentielle ; les deux autres partis n’ont rien à proposer sur leur site Internet. Aucun parti ne sait où il veut aller, mais tous les ténors, intéressés par le pouvoir, veulent y aller.

Ce que veulent entendre les électeurs ce sont les propositions des partis pour la France dans vingt ans, voire dix ans : quelle France envisage-t-on à long terme, quels objectifs à moyen terme pour atteindre ce but et quelles mesures prendre à court terme.

Pour permettre aux électeurs de faire de véritables choix, quelle que soit leur ligne politique, il importe que chaque parti dispose d’un véritable programme et non de simples propositions sans cohérence d’ensemble.

Ce que doit comporter un programme politique :

  1. État des lieux
    * État des lieux pour chacun des domaines dans lequel l’Etat agit :
         Intérêt du domaine
         Gouvernance (ou management)
         Organisation
         Moyens : financiers, personnels, matériels, infrastructures
         Efficacité de l'action de l’État
    * État des lieux moral
         Ce qu’en pensent les citoyens
         Les points à changer en priorité
         Bilan entre les fonctions régaliennes et les autres fonctions où l’état est engagé.
  2. La France que l’on veut dans 20 ans
    * Un projet global : quelle place veut-on donner à la France dans le concert des nations (un projet se décline par comparaison avec l’existant et les projets des autres pays)
    * Par exemple :
         Une France qui ose, est fière de son passé et regarde son avenir sans crainte.
         Une France équilibrée financièrement par réduction des dépenses publiques.
         Une France saine économiquement qui produit et exporte.
         Une France influente qui tient sa place dans le concert des nations.
         Une France où la sécurité des citoyens va de soi.
         Une France où la famille constitue la structure de base de la société.
         Une France de liberté dans laquelle l’État se concentre sur ses tâches régaliennes.
         Une France …
  1. Les grands objectifs fixés au quinquennat
    * Objectifs à long terme (hors quinquennat)
    * Objectifs à moyen terme (les cinq ans du quinquennat)
    * Objectifs à court terme (pendant la première année du quinquennat)
    * Objectifs à très court terme (pendant les premiers six mois)
  2. Les dispositions permettant d’atteindre ces objectifs
    * Dispositions sociétales
    * Dispositions financières
    * Dispositions organisationnelles
    * Etc.
  3. Les mesures de qualité
    * Mesures de l’efficacité : taux d’atteinte des objectifs
    * Mesures de l’efficience : rapport entre les résultats obtenus et les ressources utilisées
    * Mesures de la qualité des objectifs fixés
    * Un bilan et une révision éventuelle des objectifs fixés tous les ans

05/01/2016

Maxime, à la manière de La Rochefoucauld

 

C’est au fond de soi que l’on trouve le meilleur.

Mais cela nécessite l’oubli total du moi.

 

21/12/2015

Orthographe

Nous avons tous beaucoup de mal avec l’orthographe. Celle-ci semble très rationnelle : règles et exceptions se multiplient. Il suffit de les savoir. C’est un problème masculin. Mais l’application stricte de ces règles relève d’une logique féminine qui embrouille aisément les machos.

Ainsi en est-il, par exemple, des noms des jours de la semaine. Ceux-ci sont des noms communs. Ils se réfèrent dans leurs accords, aux mêmes règles que les autres noms communs. On écrit bien tous les mercredis, tous les samedis, et, même, tous les dimanches. Mais cela se complique lorsqu’on fait, dans une description, référence à une semaine ou un mois, voire des années, c’est-à-dire à un intervalle de temps. On écrira tous les lundi de chaque semaine, je fais… et comme dans un mois il y a plusieurs lundi, on écrira tous les lundis de chaque mois… Mais il convient d'écrire tous les deuxième et troisième lundis de chaque mois, car il n’y a qu’un premier et troisième lundi dans le mois.

La règle confine à l’absurde si l’on va plus loin. On écrit tous les dimanches matin du mois et tous les mardi soir de la semaine. Mais c’est ainsi. En effet, il y a plusieurs dimanches dans un mois et matin est au singulier car il n’y a qu’un seul matin par journée. De même, mardi est au singulier, car il n’y a qu’un seul mardi dans la semaine et soir également au singulier car il n’y a qu’un seul soir dans un mardi.

Alors, si vous ne voulez pas vous faire des nœuds au cerveau, écrivez tout simplement tous les jeudis.

20/12/2015

Maxime, à la manière de La Rochefoucauld

On traîne toute sa vie un certain mépris de soi,
sans toutefois approfondir cette question.

14/12/2015

Deux heures

A deux heures du matin, la maison s’éveille. Auparavant, pas un bruit, ni chez les humains qui dorment du sommeil du juste, ni chez les rongeurs qui achèvent leur nuit. Aujourd’hui, deux heures pile, premiers grattements. Ceux-ci sont insidieux. Un meuble qui craque, cela arrive tous les jours ! Puis, j’entends distinctement les dents qui attaquent le bois. Cela se situe dans le placard, parmi les documents entassés : livres, dossiers, polycopiés et d’autres formes de papier pour noter ce qui vous passe par la tête. Une pause après ces craquements. Puis, ils reprennent, plus exigeants vis-à-vis de l’objet attaqué. Mais cette fois, ils s’accompagnent de roulements, comme une bille que l’animal fait rouler devant lui pour la déplacer. Jamais l’on n’entend les pattes de ces petites bêtes. Elles gigotent avec habileté, sans découragement, sans relâche, produisant une danse perpétuelle dans la résonance du mur.

Ah ! Pendant que j’écrivais cette phrase, arrêt des sons ? Serais-tu fatigué ? Subtilement, le rongeur se tait. Qui pourrait soupçonner que ces bruits sont le produit d’êtres vivants ? Dans ma tête, je le vois, poussant sa noisette par le museau, rectifiant sa trajectoire, lui faisant franchir une aspérité, la laissant rouler dans une inclinaison. Il est intelligent par habitude. Cela fait tant de temps qu’il joue au golf qu’il maîtrise parfaitement le coup de museau et l’itinéraire à suivre. Toujours proche du Par ! Au fait, comment fait-il pour trouver des noix au premier étage ? A ma connaissance, elles sont dans les paniers de la cuisine et nulle part ailleurs. Alors ? Eh bien, je n’en sais rien et pour le savoir il faudrait teindre en rouge les noix et voir si ce sont bien elles qui montent au premier. Quel travail !

Ah, cela repart. Tiens, ce n’est probablement plus le même animal et le bruit vient directement du mur. Il est plus important, on sent l’animal se déplacer dans l’étroitesse du boyau qu’il empreinte. Il court parfois, d’autre fois il ronge. C’est son métier. Il le fait avec précision. Je me demande s’il ne va pas surgir tout d’un coup dans la pièce et criant : « Me voilà ! » Ce n’est pas encore arrivé, mais on peut l’espérer. Lui, je n’aimerai pas mettre mon doigt dans son trou. Il ne reviendrait pas entier. Les gencives musclées, entraîné à percer, il domine le problème et gratte, gratte sans cesse. Il ne sait pourquoi, mais c’est un instinct basique qui le satisfait, lui donne du cœur au ventre et le fait saliver. Je me souviens d’un loir, petite boule de poils que nous avions découverte dans une autre maison, endormi au bord de la fenêtre. Il y était resté presque trois semaines. On le croyait mort, mais quand on le touchait, il était chaud et doux. Et puis, un matin, nous l’avons vu s’éveiller et quitter tranquillement son rebord de fenêtre pour rejoindre un lieu secret, connu de lui seul. Finalement, il est bien possible que ce soit un loir. Pendant ce temps, il continue sa gymnastique et je ne peux m’endormir. Le moindre début de sommeil est dérangé par un grignotement majestueux et puissant. Il faudra attendre la prochaine accalmie…

Ron… Ron… Enfin !

Oui, c'est une vieille maison où tous se sentent bien, les humains comme les autres. Ils se côtoient, mais pas simultanément, les uns le jour, les autres la nuit. Normalement, il n'y a pas de promiscuité. Mais il peut arriver que certains aiment s'éveiller et méditer à des heures incongrues. Cela crée quelques interférences, mais pas de dommages.

13/12/2015

Si on veut

Monsieur Albert était un petit homme vif et truculent. Il avait le don de vous surprendre vers 11h30 pour vous apporter quelque chose ou vous dire ce qu’il avait fait en votre absence. Muni d’une clé de la maison, il venait réparer un robinet qui fuyait, ratisser le jardin, remplacer une serrure. Bref il était devenu indispensable et faisait partie de la maison au même titre que la porte d’entrée, le compteur d’électricité ou la vanne d’arrivée d’eau.

Mais Monsieur Albert n’était pas seulement un homme à tout faire qui rend service avec le sourire. Il était aussi le philosophe de la vie quotidienne, le populiste qui explique les dernières élections, le météorologue qui regarde le ciel et vous dit, d’un air de ne pas y toucher : « Demain, il va faire de l’eau ! » Il savait parler et raconter sa vie, celle des autres, celle de la commune, celle de la France. Bien sûr, il n’échappait pas à la règle des mots tout faits : « C’est pas de refus ! » ou encore « Y a pas à dire… » Mais il avait son art de dire comme il avait son art de faire. Il s’asseyait face à la table, les genoux écartés et vous disait d’un air calme : « Oui, j’ai fait les toits de Paris. J’étais couvreur. Le plus dur, c’était en hiver. Des fois, il gelait fort. Fallait pourtant garder les mains au chaud… » Et il poursuivait ainsi sans s’arrêter, ayant toujours quelque chose à narrer. Jamais cependant il ne disait du mal de quelqu’un. Lorsqu’il avait à dire sur telle ou telle personne, il annonçait seulement : « Méfiez-vous, la Jeanne, faut pas la fréquenter. Elle est trop bavarde ! » On savait alors que la personne racontait tout à tous avec une délectation sans fin et tentait en permanence d’apprendre sur chacun pour annoncer une nouvelle histoire aux autres, à votre détriment, bien sûr ! »

Sa phrase favorite : « Si on veut. » il en usait, sentant bien qu’il y avait quelque chose d’insolite dans cette réponse à une question qui le concernait directement telle que : « Vous prendrez bien quelque chose ? » Il vous répondait alors d’un air assuré et guilleret : « Si on veut. » Qu’entendait-il derrière ce on ? Parlait-il de lui ou au contraire de celui qui avait posé la question ? On ne sait. Il laissait supposer que cela lui était égal ou que, si vous n’y teniez pas, peu lui importait. C’était sa manière : être impersonnel avec une réponse personnelle à donner, être désintéressé alors qu’il n’attendait que cela. Que signifiait cette phrase dans sa tête ? On ne le saura jamais. Monsieur Albert n’est plus. Il repose au cimetière, son dernier toit à couvrir. Oui, M’sieur Albert avait une faiblesse pour le vin rouge et en abusait quelque peu. Il en est mort. Ainsi, il venait vous voir à onze heures trente. On l’entendait ouvrir la porte cochère du jardin, déposer son vélo contre un arbre, et venir taper d’un doigt à la porte de la cuisine. Nous aimions ses visites, son langage fleuri, sa bonne humeur jamais en défaut, ses réflexions qui n’avaient l’air de rien. Il avait l’aisance des simples, comprenait lorsqu’il nous dérangeait : « Je reviendrai », disait-il.

Il ne reviendra plus, mais nous conservons dans nos souvenirs la mémoire d’un homme vrai. Parfois, pour rire, à une question posée par l’un d’entre nous, un autre répond : « Si on veut », et un sourire nostalgique naît sur nos lèvres.

06/12/2015

Les deux visions du monde

Hier, en un éclair, surgit l’inspiration, l’idée à développer d’un nouveau récit, en doublant dans la rue, à pied, une femme dont je ne vis qu’une moitié de joue et les cils de l’œil gauche, le tout entouré de cheveux foisonnants.

Je n’en vis pas plus et, en un instant, je fus dans ses pensées. Une véritable intrusion. Sa joue devint une sorte de miroir qui me renvoyait son entendement aussi naturellement que si elle avait pris un téléphone pour me parler. J’étais en elle comme j’étais dans mes propres pensées une minute auparavant. Un saut d’un monde à l’autre, sans transition, me laissant aussi à l’aise dans l’un que dans l’autre.

Cela ne dura pas longtemps, cinq ou dix secondes. Mais quelle précision ! Femme tout d’un coup, j’étais plongé dans une vision féminine du monde. Je voyais en femme une situation entrevue habituellement avec plus de distance et moins d’implication des sens. Là, le monde était plus rond, plus caressant, plus à fleur de peau également. C’était un monde plus concret, plus ancré dans les sensations et sentiments, moins distant et probablement plus vrai, parce que plus enraciné dans la réalité. Je touchais le monde et les fibres qui relient chaque être ou chaque chose avec un autre et jouais une autre symphonie, plus charnelle, plus tendre, moins rationnelle et plus vivante. Les femmes donnent naissance au monde alors que nous, les hommes, le décortiquons. Nous jouons aux cubes, inlassablement, édifiant et démolissant ce monde, pendant que les femmes nagent dans leurs relations, pour y trouver l’harmonie qui les relie.

Une femme ancre sa place dans le monde en jouant de ces fibres qui unissent entre eux les êtres et les choses. L’homme s’attache plus à construire et reconstruire leur position dans le temps et l’espace pour atteindre un équilibre précaire que les nouvelles relations établies entre eux amènent à une nouvelle mobilité.

Bienheureux sont ceux qui ont les deux visions ! Ils sont accomplis…

02/12/2015

Le zéro

Le zéro est-il un nombre ? Peut-on dire que rien est un nombre à l’égal du un ou deux cent ou mille ?

Ce rien qui représente malgré tout quelque chose fut inventé il y a mille huit cent ans en Inde. Le mathématicien Brahmagupta dans son livre intitulé Le commencement de l’univers définit le zéro : « Le zéro est le résultat de la soustraction d’un nombre de lui-même ». A son époque, si l’on retirait deux pommes de deux pommes il n’y avait pas de résultat. Brahmagupta donna un nom à ce rien, le zéro et afirma que ce nom est un nombre et non rien. Il écrivit ainsi la règle : « Quand zéro est ajouté à un nombre ou soustrait d’un nombre, ce nombre reste inchangé » et il ajouta « le produit d’un nombre multiplié par zéro est zéro ».

Est-ce si évident ? Pourquoi pour l’addition ou la soustraction par zéro, le nombre multiplié ou soustrait reste le même et pourquoi lorsqu’il s’agit de multiplication ou division ce nombre devient égal à zéro ? Que dire alors de zéro divisé par zéro ? Il n’y a pas de réponse ou plutôt la réponse est indéterminée.

La règle jusqu’au XVII° siècle faisait commencer les séries de chiffres par un (puis deux, trois, etc.). C’est ainsi que l’an zéro n’existe pas dans le calendrier grégorien qui passe de 1 av. J-C à 1 ap. J-C sans transition. Cette anecdote fut difficile à juguler lors du passage à l’an 2000. C’est pour cela que le deuxième millénaire a commencé en l’an 2001 qui et réellement éloigné de deux mille ans de la naissance du Christ.

Le zéro est donc un nombre au même titre que les autres nombres, même si son destin est particulier.

12/11/2015

Fenêtre

Une fenêtre, c’est une longue vue qui permet de regarder dans les deux sens.

– Quel temps fait-il ?

– Regarde par la fenêtre, disaient nos grands-mères.

L’enfant se précipitait, levait les yeux, c’était bleu ou gris et même, parfois, noir. Cela lui suffisait. Il savait comment s’habiller.

La fenêtre fonctionne également en sens inverse. On voit souvent les gens de la fenêtre d’en face regarder la fenêtre éclairée et suivre comme au cinéma la scène familiale ou intime. La fenêtre opposée, dans son halo de lumière devient le centre du monde parce qu’elle est l’œil d’un autre monde. L’information circule, sans tuyau, sans fil, sans commérages, en direct. C’est émoustillant !

Ainsi la fenêtre est une scène de théâtre à contempler dans les deux sens. L’extérieur semble defenêtre,frontière,séparation,intimité,société prime abord plutôt un lieu d’exercice masculin motivé par l’exercice professionnel, guerrier ou de loisirs de plein air. L’intérieur, à vocation plus féminine, est le lieu de l’intimité, de l’éducation et des arts. Mais est-ce à dire que l’homme de l’intérieur regarde vers l’extérieur et inversement pour la femme. Sûrement pas ! C’est beaucoup plus complexe que cela.

La fenêtre est une frontière entre l’espace social et l’espace privé et crée des règles d’échange entre les deux. L’oubli de ces règles crée la confusion des genres comme le repos du guerrier ou la détermination des amazones.

Peut-être, parce que la fenêtre est devenue spectacle, l’art en fait une photographie du réel que ce soit en littérature, en peinture, en musique même. A travers la fenêtre, le monde est contemplé et contemple, l’œil humain devient monde ou le monde se fait œil.

05/11/2015

La table

Une table, pensons-nous, est un objet universel, comme l’est un pot de chambre ou une carafe d’eau. Eh bien non ! Certaines sociétés n’admettent pas la table. Leurs habitants mangent par terre, assis en tailleur, taillant les beefsteaks à pleines dents. Généralement d’ailleurs, ceux qui ne disposent pas de table ne disposent pas non plus de fourchettes. Curieux, est-ce le hasard ? La table serait-elle liée à l’esprit carnivore ? On peut se le demander !

En fait, la table est une invention récente et dépend vraisemblablement du degré sophistication de la population qui l’emploie. Ainsi les hommes de Cro Magnon, dénommés ainsi parce qu’ils mangeaient avec leurs dents directement sans utiliser le couteau, n’avaient pas besoin de table. En Afrique, parce qu’il fait toujours chaud, la table n’est pas non plus utilisée et n’a pas été inventée là-bas. Une feuille de bananier suffit pour y faire une assiette. De même en est-il chez les chameliers arabes et la population sud méditerranéenne. Assis par terre, les jambes croisées, ils n’ont pas d’assiettes non plus, mais un plat unique contenant de petites graines qu’il faut tasser entre les doigts et projeter dans la bouche avec adresse en même temps que l’on déguste un pilon de poulet à pleines mains. Ils n'ont d’ailleurs pas non plus de verre. Ils boivent à même la panse d’un chameau en visant leur gosier. Ce n’est pas grave si cela déborde et mouille le col, car ça sèche vite dans ces pays. En fait, la table est une invention purement occidentale, même si les japonais disposent également de tables lilliputiennes avec coussins assortis. Cela leur permet de s’incliner gravement devant la tablée avant de s’assoir en retirant leurs chaussures. Ils sortent alors leurs baguettes, se les enroulent autour des doigts qu’ils gigotent ensuite pour prendre trois grains de riz et se les propulser dans la gorge en tenant leur bol à hauteur des yeux. Jamais de couteaux, ils craignent le crime et ne mélangent pas l’art de la table et l’arme blanche. Tout est prémâché chez eux, standardisé, optimisé pour éviter toute fatigue aux convives. On ressort détendu du repas, mais les jambes nouées.

La table fut inventée au Moyen Age. C’est récent. C’était en fait plutôt une tablette sous laquelle on installait des pieds. Sa définition est simple : « Meuble à plateau horizontal posé sur un ou plusieurs pieds ». Ce plateau est généralement pourvu de quatre pieds, ce qui lui donne une certaine stabilité. Mais on rencontre des tables à trois pieds, plus économiques, mais plus instables. En effet, le préfixe « in » sert à former les contraires, c’est-à-dire les antonymes d’adjectifs ou de substantifs. In-s-table, signifie donc que la table n’en est pas vraiment une car le plus souvent les mets qui s’y trouvent se retrouvent par terre. Nous reparlerons de la table à un pied, plus moderne avec ses avantages et inconvénients.

Donc, au Moyen Age, on emmenait la table avec soi. Elle était composée d’une planche et de deux tréteaux et se repliait facilement. L’inconvénient était le vol de table qui a débuté lorsque le civilisé s’est intéressé au spiritisme. On fabriqua alors de nombreuses tables tournantes. Les tréteaux ne servaient plus à rien, mais rien ne tenaient sur ces meubles. On finit par les abandonner. Devant l’augmentation des cambriolages, on fit des tables lourdes qu’on ne déplaçait plus. Elle devint objet d’abord de luxe, puis très commun. Nous avons tous une table chez nous, et même, pour les plus nantis, plusieurs.

Chez les occidentaux, la table n’est jamais seule. Elle est pourvue d’accessoires indispensables à quatre pattes également, mais dont le plateau ne sert qu’à poser les fesses. Appelés d’abord tabourets et très proches de la table, ils furent perfectionnés et devinrent chaises, pourvus d’un dossier. Les plus riches peuvent également utiliser des fauteuils, sortes de chaises munies d’accoudoirs permettant un maintien plus sophistiqué. L’inconvénient des chaises réside dans la hauteur que l’on donne à leurs pieds par rapport au plateau de la table. Trop bas, vous risquez de laisser tomber le contenu de votre fourchette avant qu’il n’atteigne votre bouche, trop haut, vous n’atteignez pas la fourchette. Tout cela est maintenant standardisé, sauf pour les enfants qui continuent, lorsqu’ils mangent à la table des grands, à avoir leur assiette à hauteur de la bouche. On ne leur donne pas de fourchette, mais une petite cuillère qui permet plus facilement de faire glisser les aliments de l’assiette à la bouche.

Dernier raffinement, d'origine américaine bien sûr, la table à un pied (on y vient !). Enfin, ce n’est pas vraiment un seul pied, mais une sorte de patte d’éléphant avec un manche et un empattement plus épais vers le bas. Cela tient jusqu’à un certain point si le sol est plat. Ce qui est nouveau, c’est l’art de se servir de ces tables unipattes. On l’utilise sans chaise. On reste debout et on amène les aliments dans des petites boites en carton que l’on déguste avec des fourchettes en plastique. Quelle élégance ! Et quel bonheur pour les enfants de participer à ce nec plus ultra de la gastronomie occidentale. L’inconvénient pour eux est que la table est généralement trop haute. Ils ne voient pas ce qu’ils veulent manger avant de l’avoir pris, enfoncé leurs mains dedans qu’ils avaient auparavant léchées pour les nettoyer. Par contre cela leur permet de courir entre deux bouchées pour les faire passer. Encore quelques temps et l’on reviendra à la table sans pieds ni plateau, simple objet de décorum qui tient debout en lévitation magnétisée et dont seul le reflet permet de savoir où poser son assiette.

Enfin, sachons-le, la table est un instrument utile, car elle ne sert pas qu’au plaisir de la table. Elle a de nombreux autres usages tous aussi indispensables les uns que les autres. Ainsi, moi-même vous décrivant la table, je l’utilise pour poser mon ordinateur et taper quelques voyelles et consonnes. En fait, très vite la table devint un vide-poche où l’on balance ses clefs et autres objets en rentrant le soir du travail. Il faut toujours avant de s’en servir la débarrasser de ces attributs inusités, mais indispensables. Ainsi l’occidental passe entre douze et quinze heures par jour à table. Pas étonnant qu’il grossisse. Certains vont même jusqu’à rouler sous la table certaines fins de semaine. Ils appellent cela « Happy hour ». C’est une invention américaine qui date, parait-il, de la prohibition. Cela se pratiquait alors chez soi, entre amis. Puis, comme à l’habitude outre-atlantique, la pratique fut commercialisée. Cela rapporte, paraît-il ! En France, la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie envisage l'interdiction des happy hours. Mais à Paris de nombreuses tables la proposent.

La table est un sujet à la mode depuis que nos grands chefs construisent des œuvres d’art. Elle s’accompagne d’un art de la table où le décorum a autant sinon plus d’importance que ce qu’il y a dans l’assiette. L’assiette devient tableau, parfum. Elle n’a pas encore trouvé le moyen de jouer de la musique, mais cela ne saurait tarder.

Il reste encore beaucoup de choses à dire sur la table, mais j’entends quelqu’un crier dans la maison « à table ! », alors je vais devoir vous quitter. Comme le disent certains, en pensant qu’il est poli de se réjouir à l’avance : « Bon appétit ! ».

25/09/2015

Illogisme de la logique

C’est le mathématicien Gödel qui démontra que la logique contient toujours de l’illogisme. Tout système logique est incomplet en lui-même, car il existe toujours des propositions indécidables dans tout système arithmétique, c’est-à-dire des énoncés mathématiques dont on ne peut jamais dire s’ils sont vrais ou faux. Tout système est incomplet en lui-même. Il faut lui ajouter des axiomes supplémentaires extérieurs à lui pour qu’il soit cohérent.

Ainsi des failles logiques se manifestent dès qu’on aborde des propositions autoréférentielles, c’est-à-dire qui font référence à elle-même. Deux exemples :

« La présente phrase est fausse. » Si la phrase est vraie, elle est fausse ; si elle est fausse, elle est vraie. La logique se contredit.

« Un habitant de Séville est rasé par le barbier de Séville si et seulement s’il ne se rase pas lui-même. Alors, est-ce que le barbier de Séville se rase lui-même ? » S’il se rase lui-même, il ne peut être rasé que par le barbier de Séville, donc il ne se rase pas lui-même ; mais s’il ne se rase pas lui-même, il est rasé par le barbier de Séville, donc il se rase lui-même.

Ces deux exemples sont tirés du livre de Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l’harmonie, la fabrication du Réel, Arthème Fayard, 1998. Sa conclusion : l’univers est conscient de lui-même et le fait que l’homme ne subisse pas aveuglément  les lois de la nature sans les comprendre est porteur de signification. Nous avons le don de comprendre parce que l’Univers n’est pas qu’une collection de particules de matière inerte. Il est la manifestation d’un principe infiniment plus subtile et élégant. L’univers a un sens, et c’est l’homme qui, en le comprenant, lui confère ce sens.

Mais la science ne pourra jamais aller au bout du chemin par les mathématiques. Il faut à l’homme d’autres outils et d’autres modes de connaissance pour le comprendre, telle l’intuition mystique.

14/09/2015

Le fond de l’être

Deux jours, deux jours que je vis à la superficie de moi-même. Je racle les parois de la bulle sans jamais me promener  dans l’azur de la seule réalité, le Soi. Le paysage est rugueux, fait d’événements parcellaires, de rires et d’inquiétudes, de rencontres et de ruptures. Rien de suivi dans ces deux jours. La succession devient la norme, je suis sans continuité.

Mais au fond de moi, auquel je n’ai plus accès, je sens la rébellion gagner. C’est une grosse vague que j’entends et qui va tout recouvrir. Que restera-t-il après son passage ? Je ne sais. Pour l’instant je fais le gros dos et préfère ne rien savoir, ne rien penser, n’être que sensations et émotions. Au-delà, une mousse trouble de pensées éparses qui constituent une soupe impénétrable. Une odeur, puis un bruit, puis le toucher frais d’un rêve… Rien de tout cela ne permet d’avancer. C’est une stagnation de l’être, une dissolution du moi dont on ne comprend le mécanisme que lorsqu’il est déjà enclenché. Comme il est difficile de s’en défaire. Je suis comme une bulle d’air enfermée dans une bouteille. Elle courre à la surface contre le verre, séparé par cette attraction du plus léger et désormais rien ne la fera redescendre dans le liquide bouillonnant de la vie réelle, dans cette douceur impensable de l’absence de moi-même. Qu’il est loin ce fond de l’être qui borde le moi et devient le soi.

Alors plonge en toi-même, rassemble tes forces pour te concentrer sur cette descente, prend une apnée, insuffle-toi l’absence pour vivre la présence !

 

11/09/2015

La beauté

Pourquoi sommes-nous attirés par l’immensité du cosmos et dans ce cosmos par le vide qui semble exister ? La beauté serait-elle culminante par l’absence de forme ? Le rien est-il l’amalgame du tout hors de l’espace, du temps et de la matière ? Le rien nous attirerait parce qu’il est la rencontre du tout en un point qui devient l’infini.

Quelle pensée vertigineuse : la rencontre des contraires en un point inimaginable. Peut-être est-ce cela la beauté ? Indéfinissable, elle émerge par intuition et n’est pas démontrable. Mais elle est plus que vraie. Elle surgit de la vérité et en dérive.

Affine ton esprit et laisse aller ton intuition. Tu découvriras la beauté de l’infini, aussi beau qu’un minuscule point de matière en un lieu de l’espace à un moment donné.

16/08/2015

Deux pigeons

Ils étaient deux, rien de plus… Dans le reflet de la vitre je les vis, indifférents, presqu’hautains, volant en imagination, sans l’ombre d’un regard pour l’autre. Ils se tenaient sur la corniche du toit d’en face, les pieds sur le zinc, prêts à se lancer dans le vide, tassés un peu sur eux-mêmes. Ils ne se regardaient pas, chacun dans son monde. Je ne sais pourquoi je les regardais. Ils étaient semblables aux autres pigeons, rondouillards, se haussant du col, marchant comme un commerçant ayant fait fortune (enfin, à la hauteur de ce qu’un commerçant peut gagner !), l’air digne, trop sans doute. Peut-être avaient-ils une sorte de retenue, d’imprévisible, mais sans plus, comme une ombre qui les suivait sans qu’on puisse dire ce qu’elle représentait. C’étaient deux silhouettes se détachant du ciel voilé, comme des ombres chinoises à côté de l’allongement étiré d’un sapin deux toits plus loin. Trop absorbé par leur contemplation, je ne pensais pas à prendre mon appareil de photos. Soudain, je les vis se tourner l’un vers l’autre. Oh, pas trop, un peu, se regarder mollement, picorer quelques miettes d’on ne sait quoi, se regarder à nouveau, l’air de rien. Puis ce rien devint dans leur esprit le tout, l’être Pigeon, du sexe opposé, le mâle ou la femelle, selon l’opposé. Une sorte de tendresse les envahit soudainement. Leur corps se fit plus ferme, plus chatoyant, plus altier. Ils se regardaient maintenant avec gentillesse, l’œil dans l’œil, sans oser encore se toucher, ni même se rapprocher. Mais le cou tendu, l’air droit, franc du collier, attirés l’un par l’autre, sans le dire. Pas de parole aimable comme pour les hommes. Juste le regard, autre, égaré déjà, noyé de pensées amoureuses. Elle, bien sûr, ne bouge pas. Elle le laisse venir. Elle sait qu’il viendra maintenant qu’elle l’a piégé. Elle tourne la tête de l’autre côté, faisant semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre, de ne pas désirer.

Il s’avance d’un pas, gonflant son gésier, haussant le col, la tête haute, tendue, s’offrant dans toute sa puissance de mâle. Elle ne dit rien, mais l’on sent également sa tension. Elle s’arrondit, émousse ses plumes pour paraître désirable, tente de pousser un roucoulement qui s’éteint à la gorge, penche la tête de côté, comme une femme coquette peut le faire avec un homme qu’elle désire. Il a compris. Il n’est pas rejeté. Il fait un pas, puis deux, en direction de la rougissante, petite touffe de plumes émoustillées, tremblante sous le regard de l’autre, puissant et fier. Il s’approche et tend le cou. Il se fait tendre, il caresse de ses plumes dressées le cou de sa compagne. On peut bien l’appeler ainsi maintenant. Elle se tortille et courbe le sien vers son compagnon. Elle minaude, l’air de rien. Mais je la vois sourire de contentement, remuant doucement une queue relevée. Il ose un baiser, bec à bec, buvant à ses lèvres d’acier le plus attractif de son souffle et de sa salive. Ce premier baiser a le goût de l’interdit. Il en entraîne d’autres, plus osés, plus libres également, moins officiels et plus chargés de non-dit. C’est un véritable dialogue, fait de gestes et de mimiques, à la manière de deux êtres humains tendus l’un vers l’autre, le désir au ventre. Ils s’enlacent, se bécotent, se caressent du cou, du bec, de l’œil, s’emplissant de rondeurs délicates, déjà presque plus qu’un. Cela dure. Les préliminaires sont toujours les meilleurs moments. Il faut savoir attendre, se détendre, ne pas se méprendre, ne pas sauter l’un sur l’autre, impatients et malhabiles. Que ces instants leur semblent bons, irradiant d’un désir devenu réalité, tension, arc électrique.

Elle s’offre alors, lui tournant le dos avec élégance et délicatesse. « Regarde ce que tu me fais faire ! », semble-t-elle lui dire. Et lui, sans penser à rien, lui saute sur le dos, enfonçant son bec dans le cou de la bien-aimée, le mordillant. Un bref sursaut, une sorte d’éclair des corps, un soulagement des muscles et des consciences.

C’est fini. Plus de baisers, plus d’amour, pourrait-on dire. Une indifférence qui étonne un humain habitué à plus de chaleur et de baisers de lassitude et de remerciements. Rien, ils n’appartiennent plus au même monde. Ce amour,société,civilité,instantcontentement du corps refroidit en un instant leurs sentiments. Les sensations sont mortes, ayant épuisées leur réserve de douceur et de contentement. Le mâle redevient hautain, la femelle indifférente. Pourtant, un instant, ils regardent dans la même direction. Cela signifie-t-il qu’ils s’aiment, comme le disait Antoine de Saint-Exupéry ? Le samour,société,civilité,instantaura-t-on jamais ! Il plonge dans le vide, se laisse glisser dans l’air, s’éloignant comme si de rien n’était. Il s’en va voler haut dans le ciel, d’un battement d’extase comme un feu d’artifice après ce plongeon audacieux. Elle reste seule, s’interroge, semble se réveiller, s’ébroue, nostalgique. Elle ne tarde pas à se laisser tenter par le vide et, d’un coup d’ailes, part à la conquête du monde.

Et moi, là, devant ce spectacle d’une nature plus vraie que nature, je reste rêveur. C’était un instant de la naissance du monde, la rencontre de deux êtres attirés l’un vers l’autre, qui se croisent et se donnent l’un à l’autre, en toute connaissance.

08/08/2015

Sortie de bain

Il a de drôles de pensées. Il s’est mis en tête de décrire comment, sortant d’une douche ou d’une piscine, ou encore d’une mer d’huile, il fait disparaître de son corps les gouttes d’eau emprisonnées dans ses poils et recoins.

La manière la plus simple est évidemment de se laisser sécher par le soleil ou le vent et le plus souvent les deux ensemble. Il suffit de se tenir debout, d’agiter de temps à autre les bras, de ventiler les aisselles en sifflotant d’un air distrait ou au contraire attentif à un détail du sol qui semble concentrer toute son attention. Quelques instants plus tard, et le temps passé dépend de la météo, le corps est à nouveau propre, sec et présentable pour ses voisins qui le regarde fièrement.

Mais la manière la plus simple n’est pas forcément la plus rapide. Alors lorsque le vent qui souffle est frais, presque froid, ou lorsque le soleil ne luit que de manière intermittente, une bonne vieille serviette de bain fait office de séchoir sans besoin de rester immobile et nu sous une météo détestable ou dans une maison non chauffée. Une longue étude sociologique, menée sur le terrain au fil de vacances, puis d’observations universitaires, lui apprit que selon le caractère et le sexe de la personne et le fait qu’il ou elle soit gaucher ou droitier, les habitudes peuvent être différentes. Nombreux sont ceux qui sortent de l’eau en se précipitant sur leur serviette, s’en saisissent avec vigueur et, celle-ci étant encore en forme de boule, se la passe avec vigueur sur le corps sans aucun ordre, rituel ou habitude. L’essentiel est d’être débarrassé au plus vite de ces gouttelettes d’eau qui collent à la peau et engendre une chair de poule insurmontable. Cinq secondes plus tard, ils émergent radieux et presque sec avec un sourire charmant et un peu canaille. Passons à autre chose, semblent-ils dire à leurs voisins éberlués.

D’autres personnes sans être forcément pointilleuses s’essuient en premier lieu le visage, le reste étant de peu d’importance du moment où ils voient sans troubles de la vue occasionnés par la pellicule d’eau qui stationnent dans les orbites. Ils secouent leur chevelure comme des enragés, transformant le plat et lisse sommet du crâne en désert aux arbres dénudés les branches dressées pour clamer leur désaccord. Ce ne sont plus des cheveux, mais la crinière d’un vieux lion qui s’est plongé dans la mare aux crocodiles. Le plus souvent, ils racontent dans le même temps leurs exploits de plongeurs aux voisins qui écoutent d’une oreille distraite, mais regardent le fou furieux s’écheveler d’un air convaincu. Le reste du corps ? Il leur importe peu. Il peut rester mouillé, l’important est de mobiliser la conversation et de briller au sortir d’un bain régénérescent. Généralement ce sont les adolescents masculins qui sont spécialistes de cette exhibition d’une haute envolée lyrique.

Enfin on trouve de véritables amateurs du séchage, pour ne pas dire de vrais professionnels, qui ont mis au point une méthode de séchage qu’ils utilisent immuablement quelles que soient les circonstances. Sortant de l’eau, ils ne se précipitent pas, mais vont dignement et d’un pas assuré vers leurs serviette de bain, s’en saisissent, l’ouvre grandement et la dirige vers leur visage offert au tissu. En premier lieu, les yeux, qu’il faut essuyer gentiment jusqu’à ce qu’aucune goutte malencontreuse ne viennent obscurcir leur visibilité. Oui, c’est bien cela, leur visibilité, comme si le fait d’être encore empêtré dans quelques goutte d’eau à hauteur des orbites, empêchait les voisins de voir leur silhouette massive ou fine selon le sexe. Après les yeux, il y a divergence selon les gens. Certains essuient le nez et la bouche pour pouvoir parler tout de suite clairement et non comme un canadien. D’autres s’en prennent aux oreilles qu’ils s’efforcent de débarrasser des gouttes entrées dans le conduit auditif et qui les empêchent d’entendre. Ils penchent alors la tête d’un côté, puis de l’autre, certains enfilant un doigt inquisiteur dans la partie creuse du pavillon et le secouant comme un forcené. En fait, ces deux attitudes dépendent bien sûr de la personnalité des individus : attentifs aux autres ou bavards comme une pie. L’attentif, respectant l’autre, l’écoutera d’abord parler avant de lui répondre. Le bavard n’aura qu’une envie, prendre la parole avant qu’un autre bavard ne le fasse. La concurrence est rude et la compétition sans pitié. Le visage essuyé fait de ces gens un autre homme ou une autre femme. Ils ou elles ont retrouvé leur esprit. Il s’agit maintenant de s’attaquer au reste du corps avec sérénité. Le cou d’abord, car il plus logique de commencer en haut plutôt que d’essuyer le bas sur lequel d’autres gouttes risquent de couler venant des parties hautes. Puis les aisselles, point névralgique du froid pénétrant le buste. Un vigoureux passage de la serviette sous les bras réchauffe les muscles et le cœur. C’est comme un massage qui ne dit pas son nom, mais qui fait du bien à celui qui le reçoit. Et quoi de mieux que de se le donner à soi-même. Ensuite les bras sur lesquels le morceau de tissu passe et repasse avec entrain et détermination. Mais l’opération et aisée et ne réclame que de la persévérance. Il est plus difficile ensuite de sécher le buste. Devant c’est relativement simple pour les hommes, encore que ceux qui disposent d’une épaisse couche de poils ont du mal à tout sécher sans emmêler leur fourrure. Pour les femmes le problème reste le morceau de tissu cachant leurs seins. Il est toujours plus difficile de sécher un autre morceau de tissu avec une serviette de bain qui est déjà humide, voire mouillée du séchage antérieur. De plus elles ne peuvent frotter énergiquement leurs mamelons sous peine d’en dévoiler plus qu’elles ne le veulent. Donc discrétion, même si le travail n’est jamais complètement achevé. Ensuite généralement, ces gens passent aux jambes. Pour les hommes c’est plus longs, car leurs poils renferment dans leur friche de nombreuses gouttelettes qui ne veulent pas en démordre. Pour les femmes, un aller et retour sur chaque longueur de jambes suffisent. Il faut cependant dire qu’elles ont les jambes tellement longues que cela peut demander du temps. Mais les hommes aiment ce temps arrêté où l’élégante ploie le buste, avance les bras pour caresser chaque jambe d’un air convaincu. Avant de passer aux pieds, étape ultime du séchage, il reste l’emplacement du maillot qui, selon leur forme et le sexe de leur locataire, peut être dégoulinant, c’est le cas des shorts de bain pour les hommes, ou simplement humide, l’eau s’écoulant naturellement du corps en rondeur et sans protubérance des femmes. Elles ont sur le sexe masculin cet avantage. Rien ne transparaît de leur féminité, y compris dans la cérémonie de l’essuyage. Leurs gestes gracieux, quasiment majestueux, révèlent un art de vivre qui dépassent la gaucherie de l’homme pour s’essuyer l’entrejambe devant ses voisins. Alors ils se contentent de passer doucement sur leur maillots d’un geste détendu, mais discret, leur serviette de bain déjà largement trempée. Enfin vient la danse des pieds. Comme s’essuyer un pied sans que l’autre n’hésite à reste sur place. Quel que soit la personne, elle se laisse aller à danser quelques pas vacillants sur un seul membre, puis à tomber à moitié dans le sable parce qu’elle ne sait pas se tenir debout sur un pied et se passer sans broncher la serviette sur l’autre. Si elle est en bord de mer, le sable accumulé entre les doigts de pied complique singulièrement la chose et contraint le plus souvent à s’assoir pour passer un doigt de la main entre chaque doigt du pied.

Voilà, l’homme ou la femme est sec ou sèche. Chacun y a mis du sien, distraitement ou méthodiquement, brièvement ou longuement, avec élégance ou de manière pataude. Leurs voisins les ont vu opérer cette transformation d’un être dégoulinant d’une eau persistante à un humain sec, le poil lustré, le sourire aimable, le regard enjôleur. Car, n’est-ce pas, la priorité des priorités lors de la sortie de bain, est de se faire remarquer par son aisance à se sécher le corps sans avoir l’air de rien.

03/08/2015

La république sans démocratie

Voici un paradoxe de la culture libérale post-moderne : une éthique de la discussion associée à un étouffement des débats. (…)

Tout débat noué autour des seuls concepts antinomiques est voué à un perpétuel match nul entre arbitraires. On peut dans un tel débat, identifié le plus passionné, le plus nombreux, le plus éloquent, le plus riche, le plus puissant, le plus rusé ou celui qui crie le plus fort. Mais un tel débat ne peut absolument pas identifier le plus juste.

(Henri Hude, La force de la liberté, nouvelle philosophie du décideur, Economica, 2013, p.93)

 

Il est vrai qu’un tel débat, celui de l’iniquité des débats dit républicains, mais sans démocratie, nécessiterait tout d’abord de redéfinir ce que l’on entend par république, puis par démocratie, puis par liberté de pensée et enfin par débat. Longue digression pour arriver au constat qu’effectivement le débat n’est plus ce qu’il doit être, mais le lieu d’affirmation des idées sans possibilité de les confronter.

Confronter deux idées suppose l’instauration d’un dialogue dans lequel chacun joue à partie égale et admet que l’autre puisse s’exprimer et faire valoir ses arguments.

Or la communication, ce maître mot du post-modernisme, empêche par nature le débat, car elle décrète que la liberté est l’ultime objectif de la république et de la démocratie. Au nom de la liberté, tout est possible et même impératif. Tout est de valeur égale ou plutôt rien n’a de valeurs en soi. Mieux même, celui qui cherche à faire valoir la justesse de ses valeurs dans un débat ordonné est un ennemi de la démocratie. Seule compte in fine la force de l’affirmation et non la force de l’argumentation.

C’est pour cela qu’il n’existe plus dans notre société de vision politique. Celle-ci suppose d’avoir construit un programme qui donne une vision de l’avenir à au moins une dizaine d’années et qui définisse la manière dont on compte y conduire la nation. Or que nous sort-on aujourd’hui ? Au mieux dix mesures (ou plus, ou moins) pour faire évoluer la triste situation de notre pays qui s’enfonce de plus en plus dans l’absence d’avenir. Comme si l’avenir d’un pays dépendait de mesures à prendre sans idéal ni vision, ni politique ! Dans cette société, le bien commun n’existe pas. Seul comptent les biens particuliers de certains contre les biens particuliers d’autres. Que le plus fort gagne ! Et l’on assiste à l’alternance des aveugles qui ne cherchent qu’à faire profiter son camp au nom d’une idéologie de droite ou de gauche sans vision d’avenir.

La communication a remplacé l’argumentation et fait du débat un affrontement dans lequel le vainqueur est connu d’avance et orchestré par la machinerie d’une démocratie qui n’en est plus une. Il est intéressant d’ailleurs de constater que le terme de démocratie est actuellement, dans les débats politiques, de moins en moins utilisé et remplacé par celui de république. La république c’est l’organisation du pouvoir des élites entreprenantes d’une nation pour conduire celle-ci vers un avenir meilleur et plus libre pour l’ensemble des personnes. La démocratie est la juste participation à l’action de l’Etat et à la vie politique de la cité de la majorité des citoyens. Une république sans démocratie, c’est la domination sans débats d’une oligarchie grâce à l’instauration de concepts idéologiques, de propagande médiatique et de fictions juridiques.

La seule façon de restaurer le débat politique est bien un retour à la confrontation des idées, donc à l’édification d’une vision de l’avenir et la mise en place d’une politique, puis d’une stratégie pour y conduire la nation.

12/07/2015

Communication (2 et fin)

Mais allons plus loin et cherchons à en connaître plus sur la communication de tout un chacun. On constate que les règles utilisées sont assez différentes ce que l’on a énuméré plus haut.

* Transmettre signifie dire à l’autre qu’on existe. Peu importe qu’on ait quelque chose à dire ou non et peu importe si l’autre existe ou non. Ce qui compte, c’est ma volonté d’exister.

* Comme j’ai besoin d’exister, je transmets ce message plusieurs fois : Je ne sais à quelle heure nous arriverons à la gare, nous avons du retard… J’arrive dans cinq minutes… On entre dans la gare… Je suis sur le quai… Je ne te vois pas… Ah, je te vois… Ils continuent à se téléphoner alors qu’ils sont à deux mètres l’un de l’autre et ils se serrent la main tout en tenant leur téléphone portable contre leur oreille.

* Si les échanges ont lieu en SMS, sigle bien connu dont la traduction est ignorée le plus souvent (Short Message Service), encore appelé texto, il faut un diplôme pour comprendre ce qu’il signifie. L’objectif premier du langage SMS était soit d’en accélérer la saisie, soit d’en réduire la longueur. Bjr sava ?koi 2 9. N’entrons pas plus dans le détail. Je n’ai pas le diplôme.

* Cette communication n’a que peu de nuance. Elle impose sa personne et demande l’acquiescement. RDV à XX. Tu peux ? (je rajoute le point d’interrogation qui n’est jamais écrit ou même rendu par l’intonation).

* Quant aux explications, elles sont définitivement bannies de la communication. La première qualité d'une bonne communication est sa brièveté. Alors expliquer, que nenni !

* Quelques arguments fallacieux peuvent cependant être servis : la majorité des Français pensent que… Cette majorité proclamée ne vient pas d’un sondage, mais cela fait sérieux et renforce le message sans aucune preuve.

Là aussi, cessons d’argumenter.

Il importe cependant de faire une remarque. La communication permettait auparavant de justifier les décisions. Dorénavant, elle est première et les remplace. Celles-ci ne sont plus là pour être effectives. Les décisions sont là pour communiquer, dire que l’on fait quelque chose, et non pour agir dans le concret. On crée ainsi des décisions qui n’en sont pas, uniquement pour avoir quelque chose à dire, pour entretenir la communication, pour la restaurer. Oui, la communication a pris le pas sur la décision. Elle règne en maître sur la politique, sur l’administration, sur chaque ministère, sur chaque grande entreprise, voire même sur chaque association, chaque artiste, auteur, etc. Des communicants se proposent. Ils n’ont rien à dire, mais ils savent comment le dire. Ils ont leur mot à eux, leur savoir-faire tel que Like. Ils vous contraignent à cliquer et si vous refusez, vous êtes bannis du message. Avant même de vous dire quelque chose, il vous demande de vous inscrire, de donner votre mail, d’enrichir leur base de données qu’ils revendront au plus offrant. La communication crée de la richesse. Mais sur quoi ?

Certainement pas sur le message. Il n’y a plus de message. Rien de construit, d’intéressant (il faut se mettre à la portée de tous). Rien qui vous permette de vous enrichir l’âme. Celle-ci n’existe pas.

Seul existe le réel, c’est-à-dire la communication. Elle fait tourner le monde et tous ont le tournis. Ceux qui ne l’ont pas sont éjectés par la force centrifuge de la majorité démocratique et républicaine (deux arguments d’autorité incontestables et incontestés bien évidemment).

11/07/2015

Communication (1)

Si l’on s’en tient au dictionnaire, la communication est synonyme de transmission. Elle est message transmis à quelqu’un d’autre pour qu’il en prenne connaissance.

Cette définition incite à quelques déductions :

* Transmettre signifie échanger un message avec quelqu’un. Il semble donc que le message est bien le plus important. Si l’on n’a rien à dire, à quoi sert de communiquer.

* Ce message doit forcément apporter quelque chose de nouveau. La communi-cation ne devrait donc pas consister à transmettre sans cesse le même message ou à le redire d’une autre manière sans apporter quelque chose de nouveau.

* Ce message doit être intelligible, facilement compris par tous et exempt de fautes ou d’expressions incompréhensibles. Pourtant combien de nouvelles formules sont inventées chaque jour pour tromper ou dérouter le commun des mortels. Est-il par exemple plus communicateur de parler de Grexit que de sortie de la Grèce de la zone Euro ?

* Communiquer ne signifie pas imposer quelque chose à quelqu’un et encore moins le tromper. La vraie communication doit laisser libre l’interlocuteur et ne peut imposer une pensée unique et contester tout droit à ne pas adhérer. Elle s’accompagne donc d’un principe de liberté de pensée et d’expression. L’auditoire doit rester libre d’adhérer ou non à l’opinion qu’on lui propose.

* Il est donc important d’expliquer. On ne peut se contenter de dire ce que l’on prétend sans en donner de bonnes raisons de croire ce que l’on dit. Le message doit donc être argumenté.

* Argumenter, c’est chercher à faire adhérer par la raison sans contrainte. Ces explications ne peuvent être des arguments conservateurs qui s’appuient sur l’acquis, l’admis, le préalable et la tradition ou des arguments novateurs qui visent à reconstruire un cadre de référence, une nouvelle représentation.

* Les arguments fallacieux tels que l’étiquetage (racisme, homophobie, etc.), la généralisation séduisante (la vitesse tue, les riches doivent payer, etc.), l’argumentation sélective et bien d’autres types d’argumentations fallacieuses, ne permettent pas de communiquer. Elles brouillent la communication et la rendent inefficace.

Maintenant, abandonnons cette série de déductions. Trop expliquer peut également tuer la démonstration. Demandons-nous s’il s’agit réellement de cela aujourd’hui lorsqu’on nous parle de communication.

Prenons quelques exemples de la vie quotidienne.

Hier, comme à l’accoutumée, je me déplaçais en vélo dans Paris sur une piste cyclable clairement identifiée. Trois fois je dus m’arrêter parce qu’une personne, homme ou femme, était le nez dans son Smartphone, coupé totalement du monde réel, à mille lieux d’un carrefour où se croisent des véhicules divers dans tous les sens. La dernière personne, à qui je fis remarquer qu’elle avait un comportement irréfléchi, me fit signe qu’elle communiquait et que cette communication était bien plus importante que le reste. Le geste d’accompagnement de l’explication (une gestuelle de mains et bras mouvants au-dessus de la tête qui se finit par les deux mains tremblantes face à face avec sa tête au milieu tremblant également) suggérait la formation de nuages invisibles au-dessus de sa tête qui la pénétraient totalement.

Lorsqu’il vous arrive de prendre le métro, vous constatez qu’au moins 80 % des gens ne cessent de communiquer. Ils sont le nez (ou l’oreille) dans leur appareil, appuyant avec force doigts sur l’écran qui s’illumine en éclairs insolites et terrifiants pour ceux qui se contentent de regarder. Rien ne peut en distraire l’utilisateur. Vous pouvez essayer de lui poser une question. La première fois, vous n’êtes pas vu, donc pas entendu. La seconde fois, vous êtes vu, mais pas entendu. La troisième, après que votre interlocuteur ait sorti ses oreillettes de ses conduits auditifs, vous êtes vu, entendu, mais pas compris. Votre interlocuteur est dans son monde, si différent de ce que son corps vit au même moment. Alors il ne comprend pas ce qu’on lui veut. Enfin, la quatrième fois, après des instants d’hésitation lisibles dans ses yeux, il répond comme s’il avait entendu dès la première fois votre question. Pardonnez-lui… Il communiquait…

(suite demain)

08/06/2015

Les communes nouvelles

La création de communes nouvelles favorise le regroupement des communes. Les communes nouvelles ont été créées par l'article 21 de la loi n° 2010-1653 du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales. La loi relative à l’amélioration du régime de la commune nouvelle, pour des communes fortes et vivantes, a été adoptée le 16 mars 2015, donc tout récemment.

Les raisons annoncées sont simples : simplification administrative, économie budgétaire, alignement sur le reste de l’Europe : Avec ses trente-six mille six cent quatre-vingt-une communes, la France recense à elle seule 40 % des mairies des vingt-huit pays de l'Union européenne. Un maillage administratif qui tient de la dentelle : 86 % de ces municipalités comptent moins de deux mille habitants, et ne regroupent que 24,5 % de la population française.                          (http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/01/27/le-regroupement-des-villages-prochaine-etape-de-la-reforme-territoriale_4562477_823448.html)

La première loi n’avait guère enthousiasmé les représentants des communes. Pense-t-on que cette deuxième loi va favoriser le regroupement ? L’Etat change de tactique. On nous impose ce regroupement par le portefeuille. Sans regroupement perte réelle des dotations des communes, avec regroupement, gain. Il est évident que cette transformation devient alléchante. Mais est-ce là le véritable problème de cette réticence au regroupement ?

Le poids de l’histoire pèse lourd. Chaque commune possède son nom depuis des centaines d’années pour la plupart. Que veut la loi ? L’adoption d’un nouveau nom symbolisant ce regroupement. Ainsi votre commune perdra son nom qui est un des éléments constructifs de l’identité de beaucoup de Français. Derrière le nom se cache la psychologie du Français si bien décrite par Gabriel Chevallier dans Clochemerle.

Le problème n’est pas d’organiser administrativement ces regroupements, mais de créer une réflexion réelle sur ceux-ci. Il existe dans de nombreuses régions de France de petites régions historiques et culturelles qui n’ont pas grand-chose à voir avec les départements. Pourquoi ne pas s’en inspirer et redévelopper d’abord une culture commune, puis des intérêts communs et enfin une organisation commune. Le plus souvent ces petites régions (rien à voir avec les régions actuelles toujours plus regroupées) ont des raisons géographiques, historiques, culturelles, économiques qu’il faut mettre en valeur plutôt que d’imposer des structures administratives sans contexte patrimonial. Nos élus sont trop préoccupés de leur avenir dans le prochain système. Ils négocient entre eux ces futurs partages. Ne serait-il pas plus judicieux au contraire d’organiser une réflexion sur la place publique, encouragée par un organisme dont le but serait de chercher ce qui rassemble les habitants d’une région au sens où nous l’entendons plutôt que de discourir sur ce qui nous individualise et crée donc obstacle au regroupement.

Premier point totalement contestable : la déculturation des Français. Ces réformes séparent les Français de leur identité qui est historique, géographique, économique, architecturale, artistique (et bien d'autres choses encore!). Pourquoi détruire ce qui fait la particularité d’un pays, d’une région, d’un village, sinon pour atteindre les bases même de la société. Sans attache, le Français sera plus malléable.

Mais le pire est l’absence de démocratie dans l’ensemble de ses réformes. Disons plutôt que la démocratie est confisquée par le gouvernement et les élus qui jugent que le peuple n’est pas capable de comprendre l’importance de ces regroupements et qu’il les refusera. Bref, la population ne sait pas ce qui se prépare, cela se passe entre élus locaux et préfets et tout n’est qu’affaire de sièges et de subventions.

Triste France où la démocratie et la république, ces mots si convoités par tous les politiques, sont la propriété de quelques-uns.

31/05/2015

Recherche

Toute recherche suppose du temps. Non pas le temps de la recherche, mais celui de n’y plus penser. Alors seulement viendra la solution, à un moment inattendu.

 

Les phases d’une recherche :

* La documentation : qu’elle soit livresque ou concrète, elle est indispensable.

* La comparaison : pourquoi l’un des experts dit-il l’inverse de l’autre ? Là commence réellement la recherche.

* La réflexion : Qu’est-ce que moi-même je pense de ce que je recherche ? Si je ne sais qu’en penser, mieux vaut abandonner.

* La confrontation entre le résultat des recherches et ma propre pensée : pourquoi je pense ainsi et pourquoi tel ou tel pense autrement. Pourquoi untel pense comme moi n’a aucune importance, seul compte la confrontation entre les idées et la recherche de ces différences de pensées.

* Le blocage : dans de très nombreux cas, survient un blocage. Je n’arrive pas à comprendre où je vais, ce que je veux ou ce que je pense. C’est le trou noir. Ne pas désespérer, car c’est là que débute le mystère de la découverte.

* L’aération : il est temps de sortir de la recherche pour la laisser travailler sans mon intervention. Efforce-toi de n’y plus penser. Laisse de côté ton orgueil. Le produit de ta recherche ne t’appartient pas. Il t’est donné, alors attend ce don en toute sérénité.

* L’étincelle : en un instant, inattendu, viendra un début de solution. Dans un domaine totalement différent, se crée un rapprochement avec le sujet qui me préoccupe. Pourquoi ? Peu importe. Je perçois les liens inexplorés entre des points qui semblaient sans rapport entre eux.

* La reprise de la réflexion : je commence à construire d’autres liens nouveaux qui apparaissent à partir de l’étincelle. Ce ne sont que des briques, mais elles sont cohérentes.

* L’unification : progressivement les briques s’ajustent entre elles. C’est une montée lente. Un pas après l’autre, sans savoir où je vais. Mais je monte.

* La solution : elle vient d’elle-même. Vous ne savez quand elle viendra. Mais un jour, les briques deviennent temple et sa beauté éblouit. J’ai compris. Mais cela m’a été donné. Le ciel est sans nuage.

* La démonstration : encore faut-il être capable d’expliciter la découverte et la faire passer aux autres. Donc, trouver une démonstration logique et crédible qui fera adhérer les autres à la découverte. C’est un nouveau travail, assez différent du premier, mais indispensable. Cette démonstration se fait en deux étapes : la recherche de la logique, l’expression de cette logique. Cette dernière est le plus souvent écrite. Mais, selon le domaine de la recherche, elle peut être de toute forme : musicale, picturale, organisationnelle, procédurière, etc. L’expression se fera d’elle-même, sans effort, à la seule condition que la logique soit là et réelle.

 

Alors, maintenant, le repos est possible. Ne plus y penser ! Tu as fait ta part. Laisse ta découverte explorer le monde. Elle ne t’appartient plus. Ne cherche pas à la retenir. Elle t’est étrangère, même si c’est toi qui l’as produite.

Marche alors vers une autre recherche, l’esprit libre.

26/05/2015

L'inspiration

C’est un papillon jaune qui erre entre les sourcils sans jamais s’y poser. Ferme l’œil. Tu le vois s’agiter calmement, survoler tes impressions, faire surgir quelques émotions fugaces, encourager les sensations, caresser les perceptions de ses ailes dorées, métalliques, chatoyantes qui s’éloignent puis reviennent en force. Il explore les miettes de ton cerveau, nettoyant les espaces encombrés d’allégories désuètes. Il parcourt  à la vitesse de l’éclair la distance entre les galaxies, dessinant ses courbes aériennes entre les pensées fuyantes. Il ferme quelques synapses, bouche les trous noirs, restaure les éclairages : fond rouge chaud comme la braise, fond bleu profond comme l’océan, fond gris mat, le plus mobile, parsemé de tremblements légers et percutants.

Peu à peu, tu distingues la ligne verte et droite qui ouvre à l’inconnu. Elle n’a pas la brillance de l’émeraude. Elle ne laisse qu’un filet qui s’évapore comme la trace d’un avion à réaction dans un ciel sans nuage. Courir derrière ? Trop tard, elle a disparu. Le papillon revient, coloré, intègre, indifférent, et tourne autour de tes désirs sans les concrétiser. Tu pénètres dans la voie lactée, blanche, gonflée, brume opaque et attirante. Comment s’y lover ? Immersion… J’étouffe. L’air est pourtant frais, mais il submerge le raisonnement. Juste observer, sans penser ! Retour de la ligne verte. Elle part vers une autre direction… Si loin ! Dois-je la suivre ? Des portes commencent à s’ouvrir, laissant apparaître la lumière ineffable et fragile d’un début de compréhension. Elles se referment aussitôt, d’autres se débrident. Monte le froissement des ailes du papillon qui emplit la cavité anxiogène des chercheurs d’ils ne savent quoi. Non, pas d’explosion. Juste le sifflement du passage de la comète, imperceptiblement. Je n’ai pu l’attraper. Elle repassera, mais quand ?

L’horizon s’éclaircit. Il devient aisé de passer entre les bulles de rêve, bien qu’elles collent un peu et cherchent à te prendre dans leurs filets. Oui, tu poursuis ta route le long de la ligne verte, tu la vois qui monte devant toi et tu te hisses à la force de tes bras. Fatigue ! Mais… courage, tu atteins la plaine déserte où errent plusieurs papillons. Ils sont pâles, virevoltent sur eux-mêmes, entament une danse arythmique. Que se passe-t-il ? Les mots surgissent, un à un, et se placent sur la première ligne. Ca y est, la phrase a surgi. Elle a coulé comme l’eau, s’est immobilisée et proclame sa vertu. Saisis le fil de sa pensée, ne le laisse pas s’échapper ! Cela fond entre tes mains, mais peu importe, remonte plus haut. Oui, de nouveaux mots apparaissent. Ils n’ont pas de sens. Mais peu importe, enferme-les, tu verras plus tard ! Le paysage s’éclaircit. Il se teinte d’espérance. Tu erres dans son immensité sans savoir où t’arrêter. Toujours plus loin, sans soutien, sans connaissance, vers l’inconnu ailé de ton imagination qui dérape et marche sur la tête. Le sol se floute, divague, s’écartèle, montre ses vides où ta démarche peut tomber. Attention, ne te laisse pas aller, c’est là qu’il te faut toute ta cohérence. Tu sautes sur le marchepied de l’inspiration et pars, la tête vide, laissant ton corps sur les bulles de la félicité.

27/04/2015

Maxime à la manière de…

L’homme a un cœur, mais il vit par le corps et la raison. La femme a un corps et une intelligence, mais elle vit par le cœur. L’un et l’autre passent leur existence à tenter de découvrir le corps de leur alter égo et, le plus souvent, à exhalter leur supériorité : la raison ou le cœur.  Seuls quelques uns comprennent l'importance de développer leur manque pour atteindre la maturité.

23/04/2015

La culture

La culture est devenue un enjeu international. Tout est devenu culturel, de la manière de manger la salade à la Pop vision des jeunes. Mais qu’est-ce que pour toi la culture ?

Soyons simple : la culture est ce qui te permet de sortir du cocon de l’enfance pour te métamorphoser en véritable adulte.

La culture a donc un aspect individuel et un aspect collectif qui sont liés. La culture collective est nécessaire pour faire naître en chacun une culture individuelle qui, à son tour, va enrichir la culture collective. Il n’y a donc pas d’opposition philosophique ou politique entre les deux aspects, mais au contraire une complémentarité nécessaire qui enrichit l’humanité. La culture collective donne une identité à une société, la culture individuelle fait évoluer cette identité. La culture est donc vivante au même titre qu’une personne, elle peut se magnifier comme elle peut s’étioler. Elle a besoin de bases solides pour s’épanouir, mais elle a également besoin d’innovation, d’imagination et d’audace pour poursuivre sa route. Elle prend alors toute sa mesure : dans le présent, utiliser le passé pour construire l’avenir.

17/04/2015

L'art en creux 3

Dernière caractéristique de l’art contemporain, il met en scène la nouveauté. On peut tout faire à condition que ce soit innovant. Il ne s’agit plus d’aller au bout des idées, il s’agit d’aller au bout de l’art : un tableau d’une seule couleur est le summum du raffinement, une exposition qui ne montre rien fait rêver, un dessin15-04-16 Pierre manzoni.jpg d’enfant est plus artistique qu’un tableau de maître. L’inversion des aspirations artistiques devient la nouvelle normalité : l’idée même de la nouveauté est plus importante que la nouveauté exprimée au travers d’une œuvre. Enrobé d’un langage inintelligible, exaltant une idéologie de l’inédit, l’art devient un monde en soi, isolé du monde réel, magnifié par ses fans, soumis à l’exaltation de l’argent.

Alors si tu veux être artiste, consacre-toi à trouver ta nouveauté, ton style, ton idée originale, innove et tu seras entraîner vers les vertiges de la gloire. Peu importe ce que signifie cette nouveauté. Elle doit être originale, provocatrice et permettre de communiquer, un point c’est tout. Peu importe la beauté, ce n’est qu’un attribut accessoire.

Enfin, et pour ne pas médire sans cesse sur la dégénérescence de l’art, notons que dans certains cas, la représentation de certains aspects du monde moderne peut atteindre une certaine beauté : beauté de l’ambiance de certaines banlieues, beauté de certains sites industriels inutilisés, beauté de certains personnages ou de certaines attitudes. Certes, ceci est rare, mais néanmoins cela existe.

Au fond, c’est également au spectateur de trouver la beauté là où beaucoup ne voient que le laid, le vulgaire, l’immonde. C’est notre œil qui doit s’exercer à voir le beau quoi qu’il arrive. C’est une disposition intérieure qu’on oublie facilement, mais qui dépend de notre volonté, comme le bonheur. Alors, continuons à ouvrir les yeux sur ce que proposent les artistes, quels qu’ils soient, prenons de la hauteur, ne jugeons pas, laissons-nous porter par notre ressenti et laissons tomber tout ce qui ne nous élève pas.

15/04/2015

L’art en creux 2

Un autre aspect de l’évolution de l’art et donc de sa vision en creux est son passage d’une conception élitiste à une conception protéiforme, non seulement dans l’idée même de l’œuvre, mais également dans ses techniques et ses matériaux. Il y a un siècle, l’art utilisait comme support un matériel dédié aux artistes : toiles tendues sur des cadres, bois, murs, etc. De nos jours tout support peut être utilisé, y compris le corps humain, la boue, les déchets, etc. La peinture était le médium de l’art pictural. Elle devient accessoire, utilisée avec d’autres moyens ou même remplacée par le verre, le plastique, l’espace (on met en scène une galerie vide) et bien d’autres choses encore. Tout sert à l’art, tout est art en puissance, ce qui brouille les cartes et contraint les amateurs et professionnels à un élargissement périlleux de leur savoir et de leur conception de l’art. Du coup, l’art apparaît comme dérision, mise en scène, sans aucun effort d’élévation et designification de l'art,art moderne,art contemporain,société,sens de la vie recherche de beauté. Un exemple : Darren Almond travaille sur le passage, la durée et l’expérience du temps. Il analyse le paradoxe qui veut qu’un moment passe lentement ou rapidement selon les circonstances dans lesquelles on se trouve. Il s’intéresse également aux différences entre les représentations analogiques et numériques du temps (Art Now, Taschen, 2005, p.20). Ici l’idée de l’œuvre importe signification de l'art,art moderne,art contemporain,société,sens de la vieplus que sa représentation purement matérialiste telle qu’une pièce avec deux portes et un immense ventilateur au plafond. Autre exemple avec le Body Art : mise en scène photographique de scarification avec une lame de rasoir, de Gina Pane (Azione Psyche, 1974, Performance à la galerie Stadler à Paris).

L’art est aussi protéiforme parce qu’il se veut beaucoup plus proche de la réalité qu’auparavant (les sujets empruntent à tous les aspects de la vie) et, en même temps, séparé de la réalité. Les frontières de l’art repoussent la réalité etsignification de l'art,art moderne,art contemporain,société,sens de la vie permettent d’aller plus loin, dans des zones soit mystérieuses, soit dangereuses parce que choquantes. Maurizio Cattelan exhibe ainsi Hitler à genoux en train de prier, le pape Jean-Paul II,signification de l'art,art moderne,art contemporain,société,sens de la vie couché, tenant sa croix, écrasé par une météorite apparemment tombée du ciel (des éclats de verre sur le sol en témoignent).

Bref, tout est art et rien ne devrait empêcher l’art de conquérir le monde. On peut se demander si ce ne serait pas un des buts inavoués des artistes contemporains. Magnifier le monde et leur personne en les transformant en idéal à atteindre. Ce serait bien sûr un idéal en creux, l’inverse d’une élévation dans laquelle l’artiste sort de lui-même pour devenir universel par sa puissance créatrice. Le nouveau regard de l’art sur le monde serait alors plutôt un regard nombriliste : l’art permet n’importe quoi, pourvu qu’il exalte la propre représentation du monde de l’artiste. C’est bien un mouvement inverse de l’élévation que le marché de l’art est en train de promouvoir, au travers des artistes, des galeristes, des marchands et des spectateurs, voyeurs et autres humains.

13/04/2015

L’art en creux 1

Longtemps l’art est apparu aux hommes comme une construction positive s’échappant au dessus de l’horizon et montant vers le ciel pour émerveiller l’homme et lui montrer la voie de la beauté et donc de la sagesse. L’art dessinait au-dessus du quotidien une ville imaginaire où tout n’était que grâce.

Cette nuit, en un éclair subtil, l’art m’est apparu en creux, s’enfonçant dans le globe, le creusant de sillons profonds. Une inversion de sa recherche primordiale. Quelle image ! Cela signifie-t-il quelque chose ou non ?

En premier lieu, on peut naturellement s’interroger sur la dégradation de la notion d’art. L’art peut-il abaisser ? Quitte à passer pour rétrograde, je pense que oui. Mais cette tendance de l’art a toujours existé. L’art a toujours généré des tricheurs, des voleurs d’idées, des initiateurs de fausses vérités, des profiteurs, un marché et ses conséquences à moyen terme sur la notion d’art. Sans doute cette tendance s’est développée avec l’évolution de la société, les technologies de reproduction, la photographie, l’enregistrement, le cinéma, Internet et tout ce qui permet de reproduire et diffuser l’art, voire de fabriquer de l’art, quel qu’il soit. L’art peut abaisser, dégrader l’homme dès l’instant où il perd de vue sa priorité : l’expression de la beauté.

Mais s’arrêter à cette image négative d’une dégénérescence de l’art resterait surement insuffisant pour expliquer cette vision. La deuxième moitié du XIXème siècle et une bonne partie du XXème siècle a vu s’établir le mouvement moderne.signification de l'art,art moderne, art contemporain, société, sens de la vie Incontesté durant six décennies, il a perdu à son tour sa suprématie, mais il n’a pas été remplacé par une seule et unique orthodoxie. La quatrième de couverture du livre d’Edward Lucie-Smith, intitulé L’art aujourd’hui (Editions Phaidon, 1999), explique que les artistes, les critiques et le public sont désormais confrontés à une situation d’une variété et d’une complexité sans précédent. L’argument central de l’acteur est que le monde de l’art n’est plus hiérarchique, mais pluriel, et que ses structures, si tant est qu’elles existent, sont provisoires. L’art dresse aujourd’hui  dresse la carte d’un monde instable. Pour étayer sa thèse, il établit une cartographie de toutes les tendances de l’art depuis les années 1960-70. Cela passe des survivances de l’art moderne, tels que les suites du pop art, la survivance de l’abstraction, l’art minimal et l’art conceptuel, le Land Art, le Body Art,, le Néo-Dada, le néo-expressionisme, à une analyse géographique : la peinture figurative britannique, le nouvel art de New-York, l’art américain hors de New-York, l’Amérique latine, l’art de la pérestroïka, l’Extrême-Orient, l’art africain et l’art afro-antillais, et enfin une analyse sociologique : les minorités raciales, l’art féministe et l’art homosexuel. Cette profusion de mouvements et de conceptions de l’art s’attaque à l’image même de l’art. L’art s’attache à tout ce qui fait l’homme et non plus seulement à ses impressions, aux sentiments et idées qu’il fait naître dans la société. L’art s’est élargi jusqu’à perdre son âme, pour certains, ou à embrasser le monde, pour d’autres. Il explore tous les aspects de la société et ne cherche plus seulement à en donner une image. Alors, il apparaît normal que de nombreuses facettes de cette nouvelle vision de l’art apparaissent en creux.

(suite à venir)

09/04/2015

Le doute

Si je me trompe, j’en conclus que je suis, car celui qui n’est pas ne peut pas se tromper, et par cela même que je me trompe, je sens que je suis.

Saint Augustin

 

Le doute est intrinsèque à l’homme. Mais aujourd’hui le doute ne permet plus de douter. On ne peut que douter et ne croire à rien. Et ce doute devient, non pas une délivrance, mais un carcan qu’impose l’intelligentsia. « Il est interdit de douter de notre parole. Ne croire en rien, ne s’appuyer sur rien et subtilement sortira la vérité », disent ces personnes. « Ne pas apprendre, ne rien enseigner, confronter, cela seul mène à l’homme nouveau délivré de la hiérarchie de la famille et de la société ».

Quand le doute devient la seule vérité, le monde et l'être régressent. Mais inversement, le monde se porte bien lorsque le doute est le contrepoids de la certitude.

04/04/2015

L'escalier

Chaque nuit, le premier jour, la première nuit le hantent. Alors se lever devient une délivrance. Dans le noir et les lueurs de la rue, il descend l’escalier. C’est une plongée dans les pensées, dans un passé perdu et un avenir à trouver. C’est le début d’une méditation. Insolite, certes ; mais vivante et transitoire.

L’escalier est étroit. C’est un trou dans un coin de la maison, encombré d’objets hétéroclites, tels que balais, sacs, bouteilles pleines, à boire les jours de spleen. Il y passe pour se simplifier la vie. L’autre, le grand escalier, encombré de livres et d’enfants ne sachant s’ils veulent monter ou descendre, est celui des jours de la normalité. Ici, c’est le puit sans fond, le hoquet dans la perception, l’effondrement des sensations. En descente, il n’y prend pas garde, tendu vers la cafetière. Une fois le breuvage pris, les secondes ont une autre dimension. Ragaillardi, il sort de la cuisine. Il éteint la lumière. Le réverbère suffit pour éclairer la première marche. Les autres se montent dans l’automatisme de la cadence d’une ritournelle. Il s’engouffre à l’entrée de l’échelle, plein des rêves d’enfance.

Cet escalier, c’est sa galerie. Elle est étouffante. Les tableaux se précipitent sur vous, collent à la rétine, vous dépouillent de vous-même, vous enserrent d’abstraction géométrique. Oui, ne sachant plus ou les mettre, il a trouvé ce recoin, cette descente en lui-même, ce puits sans fond de l’inspiration. Il y a encore quelques vides, à remplir au fil du temps et des toiles vierges achetées à la ville voisine. Il monte les marches une à une, souvent sans y penser. Mais ce matin, un pincement au cœur l’a surpris. Pourquoi ? il ne sait. En un instant, il s’est dissous dans la cage étroite, devant la géométrie abstraite. Sa vie résumée dans un placard garni d’images qui ne représentent rien. Désespoir ? Non… Délivrance…

Un courant d’air l’aspire vers le haut, ses cheveux se dressent sur la tête, c’est une chute à l’envers qui lui coupe le souffle. Il monte en spirale, à la vitesse de l’éclair, dans une ascension fulgurante, contemplant ses tableaux comme un ultime rêve à abandonner aussi. Aïe ! Il se cogne la tête au plafond. Il se retourne, les bras en croix, scotché sur le bouchon du puits de l’abstraction géométrique. Quelle singulière familiarité ! Un résumé qui sent la nuit, ouvert sur le vide. Et peu à peu, son corps traverse le plâtre, les tasseaux, les tuiles et s’évade dans l’obscurité qui finit sa java endiablée.

Le rythme des pas montant les marches, la lente progression de la main sur la rampe, le froid qui le saisit lentement, le rappellent à lui-même… Oui, il est encore là, bien vivant, éveillé. Arrivé en haut des marches, il se retourne et contemple toutes ces toiles emplies de signes géométriques. Un résumé…

02/04/2015

Salomon, au secours : Quel est le prix de la vie ?

Quelle question, me direz-vous ? Et pourtant, cette question est bien d’actualité avec la catastrophe de l’Airbus A320 du 24 mars : de combien indemniser chaque famille. Mais la vraie question est : au-delà et de manière plus fondamentale, certaines vies valent-elles plus chères que d’autres ?

Deux thèses s’affrontent :  

  • oui, en fonction de ce que gagne Monsieur Untel, PDG de telle boite et de nationalité américaine, il est normal que les indemnités à verser soient beaucoup plus importantes que celle d’un simple employé d’un pays du tiers monde. La même somme versée à tous entraînerait des disparités importantes : le coût de la vie étant différent d’un pays à l’autre, l’employé pourrait être millionnaire alors que le riche ne recevrait qu’une somme dérisoire.

  • Non, « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » (Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) et « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté » (article 2). Nos hommes politiques, nos magistrats, notre société dans l’ensemble, considèrent-ils que certains hommes sont au-dessus des autres parce qu’ils sont plus riches, plus connus ou de telle ou telle nationalité ? Dans ce cas, que ces gens ne nous parlent plus de démocratie ou de république. Nous sommes dans la dictature de l’argent.

Quel dilemme !

Alors, reprenons le raisonnement à la base. A qui verse-t-on de l’argent ? Aux victimes ou aux familles des victimes ? Si ces sommes sont versées aux victimes en raison de leur décès, le point de vue de l’égalité des droits semble la bonne approche, bien que le problème de l’appartenance à tel ou tel pays crée automatiquement des disparités anormales qui peuvent cependant se calculer. Si les sommes sont destinées à indemniser la famille d’un préjudice financier en raison de la perte de celui ou celle qui apportait un revenu à sa famille, le point de vue d’un traitement différent est justifié.

Rappelons qu’il existe deux types de préjudices. Un préjudice économique : manque à gagner subi par le conjoint ou les enfants qui dépendaient financièrement du disparu (la somme allouée varie donc en fonction de la profession ou de l'âge de ce dernier). Un préjudice moral qui concerne la famille au sens large : conjoint, enfants, petits-enfants, frères et sœurs ou même oncles et cousins.

La convention de Montréal prévoit un plafond d'indemnisation de 142.000 euros par victime, si la compagnie aérienne démontre qu'elle n'est pas à l'origine de la catastrophe. Ce qui n’est pas le cas présent. Cette indemnisation est automatique pour les victimes, précise Maître Jean-François Carlot, avocat spécialiste en droit des assurances. La convention ne précise pas s’il s’agit d’un préjudice moral ou économique. Selon les barèmes moyens appliqués en France, la perte d'un frère ou d'une sœur peut être évaluée jusqu'à 12.000 euros, le décès d'un enfant vivant hors du foyer peut être estimé entre 12.000 et 20.000 euros et la mort d'un conjoint à 30.000 euros. Pour la réparation du préjudice économique, il faut reconstituer les ressources de la victime au moment du décès et dans ses perspectives d'évolution, ce qui permettra de dégager un salaire qui servira de base à l’indemnisation.

Mais en juin 2009, Rue89 posait la question, à la suite du crash meurtrier du vol Rio-Paris d'Air France : « un Américain vaut-il seize fois plus qu'un Européen? » Selon les calculs de  Sarah Stewart, avocate londonienne représentant des familles de victimes qui accusait AXA, l'assureur d'Air France, de les indemniser différemment en fonction de leur nationalité : « pour un Américain, les assurances verseraient 4 millions de dollars (soit 2,98 millions d’euros), pour un Brésilien 750.000 dollars (soit 560.000 euros), et 250.000 dollars (soit 186.000 euros) pour un Européen ».

La différence est-elle juste ? Est-il normal que l’Américain touche 16 fois plus qu’un Européen (encore que nous ne sachons pas quel métier celui-ci avait, quelle était sa situation familiale, etc.) ?

J’ai d’abord été scandalisé de ces différences du prix de la vie d’une victime. Devant la mort nous sommes tous égaux, me disais-je. Après réflexion, il m’apparaît que c’était une vue simpliste. Il est normal que selon les cas et les pays des différences apparaissent. Mais inversement, il est anormal que ces différences soient aussi importantes. Là, il y a matière à en discuter devant une juridiction : les différences du coût de la vie entre les pays s’apprécient sans difficulté ; cela pourrait au moins être réglementé d’une manière ou d’une autre. Mais le préjudice moral, comment l’apprécier ?

Salomon aurait-il une réponse à apporter à ce dilemme ?