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07/05/2016

Vieillesse

Peu de gens savent être vieux.

(La Rochefoucauld, Maximes, 423)

 

C’est une belle maxime. Mais est-elle vrai ou non ?

Considérons tout d’abord qu’une maxime n’est pas conçue pour représenter la vérité, mais pour mettre en évidence des vérités qui font mal. Donc peu importe si elle est vraie ou non : est-elle révélatrice de beaucoup d’êtres humains en mal de vivre ou… de mourir ?

Considérons également le fait que certaines personnes ne s’imaginent pas vieux. Elles trainent une jeunesse éternelle comme un poids mort et s’en porte bien, ou, au moins, mieux que ceux qui s’en vont libres comme l’air, vers les derniers instants. Ces derniers sont les plus chanceux. Ils ne se posent pas la question. Peu leur importe, cela viendra le moment venu, subitement et ils n’y prêteront qu’un intérêt curieux : qui a-t-il ensuite ? Pour les premiers, le moment viendra d’une déchéance subite qui leur fera grincer les dents. Ils n’auront pas accompli ce pourquoi ils étaient nés.

Mais, au fond, qu’appelle-t-on savoir être vieux ? Ne dit-on pas que rester jeune est avoir des projets ? Si tel est le cas, pas mal de vieux ne sont pas vieux. Il y a ceux qui ont toujours des projets en tête et qui, de plus, les réalisent. Il y a également ceux qui ne peuvent plus ou n’ont plus le courage de les réaliser. Il y a enfin ceux qui, toute leur vie, ont eu des projets, mais n’en ont jamais réalisé un seul. Ah oui, il y a quelques intermédiaires qui ont réalisé un projet et qui, épuisés, se sont arrêtés, par fatigue ou fierté.

Alors être vieux est-ce ne plus avoir de projet, sachant en toute connaissance de cause, que ce n’est plus raisonnable à leur âge ? On est alors bon pour l’hospice où la vie s’écoule sans secousse ni intérêt, sauf pour une visite où l’on se rappellera quelques épisodes de la vie passée sans pouvoir vivre un épisode présent.

Il y a de ces vieux dont la seule préoccupation est de s’inquiéter sur son voisin et même ses proches (sur et non de, car cela n’est plus de mise pour lui). Ils se focalisent sur les qualités ou les défauts des autres, plus souvent d’ailleurs sur les seconds, et ratiocinent sur ce que ceux-ci ont fait, font ou feront. Ils vivent de la vie des autres, à défaut de vivre leur vie jusqu’au bout.

Il y a également ceux qui ne se préoccupent que d’eux, c’est-à-dire de leur santé. Ils ont mal partout, sont morts tous les deux jours, mais vivent jusqu’à cent ans pour ennuyer ceux qui les entourent.

Ainsi donc, nombreux sont les vieux qui ont l’âge ou non d’être vieux ou qui l’ont même dépassé. La vieillesse n’est pas liée au temps universel et mathématique. Elle s’accommode du temps psychologique, un temps élastique possédant des nœuds et des trous que fait le récipiendaire au gré de son humeur. Viens le moment où le trou existe seul : il est passé de l’autre côté.

Alors, qu’est-ce que savoir être vieux ?

C’est voir les choses de haut, comme le gardien de phare dans la tempête. Les vagues s’écrasent à ses pieds, ébranlent le phare, mais sans l’inquiéter un instant. Il en a vu d’autres !

Mais cela suffit-il ? Sûrement pas. Ce serait l’indifférence plutôt que la vieillesse heureuse. Cette hauteur ne lui permet plus de se confondre dans l’arène. Il regarde ses actes avec recul, comme s’il disposait de jumelles à l’envers. Et il juge sans toutefois regretter. Il est trop tard. Il est présent pleinement, encore dans le futur, toujours dans le passé, mais comme enseignement du présent et de l’avenir. Le regret n’a pas lieu d’être.

Enfin, et c’est là l’essentiel, il a oublié les tracas, les querelles, les peines et les haines, il ne conserve que ces instants inoubliables d’oubli de soi, quand le cœur et le corps sont ouverts à l’infini et respirent un air céleste, enchantant ses voisins. Ces instants de pur bonheur où l’absence du moi fait du monde ce soi qu’il a cherché toute sa vie.

Alors il peut laisser la vie partir. Il lui fait un clin d’œil et se retrouve de l’autre côté sans avoir le temps de dire ouf.

04/05/2016

L'infini

Le silence éternel de ces espaces infinis me terrifie. (Pascal)

 

Un simple mot, infini, qui ouvre toutes grandes les portes de l’inconnaissance. Le mot existe, mais qu’est-il, comment le définir, que représente-t-il ? C’est une énigme, un mystère même qui reste éternel, même pour ceux qui travaillent sur le concept. Ce n’est plus un nombre, car chaque nombre correspond à une suite de nombres, mais il est utilisé dans de nombreux calculs. Il est plus qu’un concept scientifique. Il a également une signification mystique et religieuse. Mais qu’englobe-t-il ?

Il est possible que je me trompe, mais je pense qu’il englobe l’ensemble du monde visible et invisible envisageable par l’homme. Il s’agit en premier lieu du monde matériel, du plus petit morceau d’atome à l’univers dans sa totalité qui est encore inconnu, mais que l’on commence à cerner puisqu’on en connait la date de naissance, 13,8 milliards d'années.

Le mathématicien Georg Cantor, créateur de la théorie des ensembles, a démontré ce qui apparaît aujourd’hui comme une évidence (hum !), à savoir que le tout est plus grand que la somme de ses parties ou encore que les nombres algébriques peuvent être numérotés, ce qui n’est pas le cas des nombres réels. Ce que montre Cantor, c’est que, une fois franchie la barrière conceptuelle qui rendait l’infini inaccessible, alors rien ne s’oppose à développer une arithmétique des nombres infinis — ou, plutôt, transfinis, c’est-à-dire au-delà du fini, ou encore ordinaux.

Mais il s’agit également de ce que Pierre Teilhard de Chardin appelait la noosphère, qui englobe la terre ou même probablement l’univers, c’est-à-dire le monde de la pensée, immatériel, mais qui existe bien sûr et ne peut être nié. C’est certes une production de notre cerveau matériel, mais elle s’est créée en cours de route du devenir de l’univers et a pris son indépendance. La noosphère serait-elle cette partie du tout qui dépasse la somme des parties ?

Autre bizarrerie. On peut concevoir l’infini de deux manières. La première le voit comme un point qui s’éloigne en permanence quand on avance vers lui. C’est le paradoxe d’Achille et de la tortue. La seconde l’imagine comme une ouverture toujours plus grande qui ne peut avoir de fin, car plus on approche, plus elle s’ouvre. On retrouve le même constat dans la noosphère et le monde conceptuel. On peut imaginer un infiniment concevable. L’aventure de la pensée ne cesse de progresser et progressera en permanence parce que ce qu’il y a à découvrir est infini. Mais il est également possible de le voir comme un infiniment inconcevable parce que les concepts ne sont que des choses finies et que ceux-ci ne sont que des constructions à partir du non fini. Plus le concevable s’enrichit, plus l’inconcevable augmente.

Enfin, la notion d’infini s’entend également de manière théologique. Tout infini n’est qu’une réalité potentielle puisque, dit Aristote, « l’infini est ce qui est tel que lorsqu’on en prend une quantité, c’est-à-dire quelque grande que soit la quantité qu’on prend, il reste toujours quelque chose à prendre ». Jean Duns Scot transforme cet axiome en énonçant que l’infini n’est pas ce qui laisse toujours quelque chose derrière, mais bien ce qui excède le fini selon toute proportion déterminée ou déterminable. Pour lui, seul Dieu est infini.

Le monde divin reste une énigme, c’est-à-dire une certitude pour les uns ou une chimère pour les autres. De nos jours, le concept d’infini ne semble pas inclure ce monde qui, pour l’instant, reste indémontrable. Mais, est-ce vrai ? Tous les mathématiciens et cosmologues qui se sont penchés sur ce problème incluent plus ou moins ouvertement la notion de Dieu comme étant le seul véritable infini. Certes, il ne s’agit plus du Dieu des religions, mais d’un au-delà de la création, existant à côté de celle-ci ou au sein de celle-ci.

Dieu… transcendant et/ou immanent… ou autre encore…

Mais peut-on parler de Dieu tel que l’imaginent les hommes ?

30/04/2016

Science et foi

 Les idées sont si faciles à manier que c’en est désespérant. Elles sont d’une docilité lâche ; elles se prêtent à tout. Pas d’obstacles. (…) Mais qu’au lieu de manier des idées on manie des réalités, on se heurte aux lois de la physique. C’est ce qui arriva au parti des philosophes et à ses représentants, les constituants. Ils vinrent munis de principes abstraits, et, croyant que l’homme était une abstraction, durent très surpris de trouver une résistance matérielle. Ils crurent qu’ayant dit : tous les hommes sont égaux, tous les hommes, en fait, allaient devenir égaux, et leur étonnement du extrême de voir qu’après leurs paroles souveraines il n’y avait rien de changé. Ils se trouvèrent pareils à des chimistes qui auraient déclaré : tout pouce cube de toute matière pèse le même poids.

Rémi de Gourmont, Promenades littéraires, 3e série, 1909

 

Le propre de la pensée constructive est de conceptualiser. À partir d’un fait, elle généralise, trie le circonstanciel, établit des liens avec d’autres faits, en tire des conclusions éparses qui, peu à peu, se rassemblent en une explication satisfaisante à l’esprit.

A l’inverse, le propre des faits est de contredire les explications que l’on en a données jusqu’à présent. Cependant, les savants persistent à chercher des explications logiques, et ils ont raison puisque certains découvrent ce qui empêche jusqu’à présent de comprendre ce qui se passe. Ainsi, Edward Lorenz a ouvert une nouvelle discipline, la science ou théorie du chaos. On entre là dans les limites entre les idées et les faits. Le mathématicien Douglas Hofstadter écrit : « un chaos tout à fait inquiétant guette derrière une façade d’ordre, et au fond de ce chaos, se trouve un certain ordre encore plus mystérieux ». La théorie du chaos est la science du quotidien. Elle traite de l’évolution des cristaux de glace ou de la formation des nuages qui sont des phénomènes apparemment aléatoires. Lorenz a conçu un modèle mathématique composé de 12 équations dans le cadre de ses recherches sur les prévisions météorologiques. En 1961, pour simplifier ses calculs et gagner du temps, il décida de les réaliser  avec seulement trois décimales au lieu de six. Les résultats auraient dû être proches, mais ces différences infimes modifièrent complètement les résultats. Il avait ainsi découvert ce que l’on appelle « l’effet papillon », formulé lors d’une conférence scientifique en 1972 : « « Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ».

En poursuivant ce raisonnement, on peut s’interroger sur cette limite entre les idées et les faits. Y a-t-il bien une séparation entre une théorie et sa mise en application ou cette séparation n’est-elle due qu’à un manque d’approfondissement des idées à l’origine du concept à mettre en œuvre ?

D’une manière beaucoup plus générale, on peut aussi s’interroger sur la différence entre la science et la foi. L’une interroge les faits, l’autre part d’un a priori non vérifiable scientifiquement, l’existence de Dieu. Très longtemps, les savants se opposés aux religieux, remettant en cause les dogmes auxquels il était interdit de toucher. Mais dernièrement, les cosmologues se sont aventurés sur le plan des hypothèses proches de la foi : l’origine de l’univers, le bigbang, l’avant-bigbang, les multivers, etc. Inversement les églises acceptent l’observation des faits et recherchent des hypothèses permettant de comprendre les divergences entre la science et la vision religieuse du monde. Ce fut le cas de Pierre Teilhard de Chardin ou encore de Georges Lemaître. Progressivement les questions se rapprochent et les réponses se mêlent quelque peu. On atteint une zone que les militaires appellent le brouillard de la guerre, expression de Clausewitz qui traduit les incertitudes entre la conception d’une campagne et sa réalisation. Il est très probable que cette zone se rétrécisse, mais reste réelle malgré tous les efforts, l’art de la guerre ne dépendant pas seulement des aspects matériels d’une campagne, mais aussi, et surtout, de ces aspects purement humains beaucoup plus difficiles à prévoir.

Néanmoins, la progression de l’humanité réside bien dans cette faculté propre à l’homme de chercher ce qui semble inatteignable et non conciliable, au-delà des préjugés. La science est devenue philosophe et la foi fait face au réel. Qui gagnera ? Très certainement personne, elles se retrouveront une, peut-être à la fin des temps. Qu’est-ce qui les unira ? L’expérience, qui fait passer des concepts aux faits. Ceci et vrai pour les deux disciplines, la science s’étant toujours fondée sur l’expérimentation, mais également la foi dont l’expérimentation est celle des faits spirituels n’entrant pas, jusqu’à présent, dans le champ des expériences scientifiques.

25/04/2016

Maxime

 

Le bonheur,

c'est cette part de ciel,

vécue en un instant

puis, espéré à tout instant.

24/04/2016

Poésie

Quand la poésie devient esclavage, peut-elle encore dérouler son anneau mystérieux jusqu’à la dernière strophe et contempler, heureuse, ce tire-bouchon si bien tourné ?

Elle flotte pourtant dans l’air. Mon filet à papillon peine à l’attraper. Quelle joie lorsqu’une de celles-ci se prend dans ses mailles et couinent d’aisance. Elle va être dite, on va proclamer son existence, dérouler lentement ses torsades et imprimer dans les mémoires ses vers qui dansent de bonheur à cette idée.

Les enfants pleureront, les femmes chanteront, les hommes boiront, les vieillards se souviendront. Tout est là pour faire bon accueil à ces vers. Même la pluie est de la partie et encense de gouttes perlées cette sortie improvisée.

Quand ce sera fini, lorsque le conteur cessera sa lecture, le froid viendra, mais la glace sera rompue. Tous s’épancheront, se mêleront, s’embrasseront. Une fraternité nouvelle montera des cœurs, la liberté sera effective, même l’égalité ne sera plus un vain mot.

Dieu, si tous les humains étaient poètes, que l’histoire serait simple.

25/03/2016

L'arrivée de l'anneau de Jeanne d'Arc au Puy du Fou

Un hommage à Jeanne d'Arc qui fait du bien :


 

10/03/2016

La mode féminine

La mode féminine se renouvelle sans cesse, et cela fait des années que cela dure. Qui eût cru, il y a un an, qu’il convenait maintenant de n’avoir ni jupe, ni robe, ni pantalon. Non, ne vous méprenez pas ! Elles ne vont pas nues et leurs vêtements restent décents.

La grande majorité s’est dotée d’une double peau, fine, noire bien entendu, dont elles se contentent pour semode, féminité, parisienne, collant promener dans les rues de Paris. Elle porte, pour cacher le haut, une large ceinture en tissu. Ce n’est pas une jupe, elle est trop petite. Ce n’est pas non plus une robe car le haut est constitué d’un pull qui laisse le nombril découvert. Certes, à cette époque de l’année, elle porte au-dessus un manteau en doudoune, également noir. Cela leur permet de cacher l’essentiel. La rue est pleine de la réclame pour Dim : longues jambes effilées, montant si hautes qu’on les voit au ciel. Aux pieds, elles chaussent volontiers ces boots du Moyen-âge avec des talons qui ne montent pas aux cieux, mais presque. Parfois, le haut de la chaussure retombe mollement vers le sol en fleur épanouie, comme pour marquer un certain laisser-aller qui lui est toujours à la mode.

Avouons cependant que cette nouvelle mode a des contraintes. Comment s’assoir en restant décente ? Il convient de bien tenir serrés ses pinceaux, de décrire un arc de cercle avec les hanches en fléchissant légèrement, pour, si l’on calcule bien, se retrouver assise sur le siège convoité. Certaines doivent s’entraîner longuement avant d’exécuter cet exercice périlleux avec l’aisance nécessaire. Il est vrai que d’autres, une minorité, il faut le dire, se laissent tomber sur leur siège sans aucune élégance, tel un sac de pommes de terre. Elles ne disposent pas de pinceaux, mais de solides piliers qui ne se manient pas de la même manière. Là, on se dit qu’il ne s’agit pas de parisiennes, mais de fraiches migrantes de province.

Une minorité, sans doute peu avertie des changements de la mode, continue à enfiler, difficilement, un pantalon. Mais est-on sûr qu’il s’agit d’un pantalon. Il est tellement serré qu’il est difficile de distinguer la différence entre le collant et le pantalon. L’objectif reste le même : des jambes en or qui ne tiennent qu’à un fil. Le pantalon est bien sûr en grande majorité noir, parfois bleu américain, car un seul ustensile ne change pas malgré les évolutions de la mode : le Blue Jean, anciennement dit Lewis. Après les trous aux genoux ou même ailleurs, ceux-ci sont à nouveau entiers, mais si étroitement économes en tissu qu’elles se demandent si elles pourront y entrer. Elles doivent s’y prendre à trois fois pour enfiler ces chausses, et utiliser un tire-botte pour les retirer. Mais disposer d’échasses pour voir et, surtout, être vue est un privilège qui vaut bien quelques sacrifices.

Quelques fantaisistes, parce qu’elles sont suffisamment dénudées vers le haut, portent de longues bottes de cuir qui montent jusqu’aux genoux, voire plus au-dessus pour quelques rares exceptions. Dans ce cas, leurs collants sont clairs et non noirs. Elles introduisent un contraste voulu entre le buste rapetissé et les bottes de sept lieux, et mettent en évidence le dessin oblong des deux fuseaux qui relient l’ensemble.

Enfin – vous en rencontrez deux ou trois par jour – certaines se laissent admirer en braies, rayées comme il se doit. Malheureusement, ce genre d’attribut n’est pas, le plus souvent, porté par des personnes filiformes. On les voit donc dans une glace déformante qui maquille l’élégance naturelle de la parisienne. Oui, il existe des exceptions qui n’ont pas le galbe nécessaire et qui s’égarent dans Paris, malgré les avertissements de la presse : Paris, capitale de l’élégance.

04/03/2016

Fourmillement

Il est quatre heures, une heure normale pour se recoucher après deux heures d’écriture. Doucement, je me glisse dans le lit, soulevant légèrement la couette (eh oui, les Français se sont mis à la mode allemande, avec avantage !). J’installe mon corps dans la meilleure position possible, je ferme les yeux, laissant malheureusement mon imagination prendre la barre. Ce n’est pas grave, si j’arrive plus ou moins à l’orienter. Le vide s’installe peu à peu. Un picotement sournois me surprend. Un microbe, non un peu plus gros, se promène sur mon nez. Je ne le sens pratiquement pas, mais il s’incruste, tournant sur lui-même, l’air innocent. Ne pas bouger ! me suis-je dis en entrant dans le lit. Alors je tente, vainement, de ne pas sentir ce fourmillement. Mais il est tenace. Il se propage comme les ondes à la surface de l’eau. Non, ne bouge pas ! Mais finalement, je sors une main vengeresse et écrase cet animal ou la croyance en un animal, d’un coup d’ongle vindicatif. Puis, je passe plusieurs fois mon doigt en lieu et place. Ouf ! Je vais pouvoir m’endormir sans difficulté. Effectivement, je ne suis plus dérangé par ce picotement. Oublié, ou presque. Il suffit de ne pas y penser. Mais le seul fait de se dire qu’il ne faut pas y penser, vous amène bien sûr à y penser et à laisser sa pensée s’attacher à cette pensée. Je me force à ne pas bouger. Ça passe, ça passe ! Mes pensées repartent vers d’autres lieux. Elles tendent à se clamer, à quasiment d’arrêter. Là. Quel bonheur !

Mais rien n’est fini. Une démangeaison subite sur la cuisse m’oblige à me gratter de la main gauche. Juste un seul coup de doigt, pour éteindre cette envie de repasser la main encore et encore jusqu’à ne plus avoir qu’une cuisse rougie. Cela semble suffisant. Ce passage rafraîchissant du doigt ne me laisse plus qu’un vague souvenir dans la chair, comme un léger monticule sur la plaine de la mémoire. L’oscillateur reste plat. Je reprends ma respiration lente, j’en oublie mon corps, seule la tête continue à fonctionner, certes petitement, mais avec efficacité. Laisse courir ces images, ne t’y attarde pas ! Je me passe d’images, ce ne sont plus que des couleurs qui s’accumulent en gros noyau au centre de ma vision. C’est presqu’une peinture de Mathieu qui change sans cesse de formes et de couleurs. Je n’ai plus la force de penser. Mes pensées vont s’arrêter.

Ah ! Ma femme préférée, la seule en fait, vient de se retourner. Elle m’effleure d’une main, la pose sur mon bras, me réchauffe. J’ai perdu le nœud de peinture et retrouvé les images qui défilent à nouveau devant mes yeux fermés. Souvenirs, émotions, succès, défaites, tout y passe, dans le désordre, et me vient l’envie de me gratter le bras sur lequel sa main repose. Délicatement, je lui prend le poignet, le pose sur l’oreiller, embrasse le bout de ses doigts et me tourne délicatement pour reprendre une position la plus neutre possible. Ne pas se gratter et encore moins se chatouiller ! Refaire le vide en soi est une gymnastique nocturne en vogue. Sentir le trou d’air qui passe dans sa gorge, pénètre les poumons, descend jusqu’au plexus, puis repart dans l’autre sens jusqu’à débarrasser la tête de ces fantomatiques impressions qui courent au fond du cerveau.

Dieu, qu’il fait chaud ! me dis-je tout à coup. Une rosée envahit l’espace de chair délicate entre la lèvre supérieure et le bas du nez. Oui, c’est vrai, il fait chaud ! Je découvre mes épaules en tirant vers le bas la couette et me donne une impression de bain de mer lorsque vous soulevez la dernière vague mourante de mousse blanche. Brrrr ! Non, recouvre-toi, me dis-je. Et la mécanique repart, le ressort tendu, souvenirs, émotions, succès, défaites, et bien d’autres choses encore. L’oscillateur marque des hauts et des bas, la machine est toujours vivante et incontrôlable. Un quart d’heure plus tard, je me bats toujours avec la couette, tantôt trop descendue, tantôt trop englobante. Mais l’intérieur des yeux commence à fatiguer. Oui, c’est bien l’intérieur puisqu’ils sont fermés. Mais il y a une sorte de deuxième voile qui s’installe progressivement, comme un brouillard familier qui envahit l’écran de cinéma d’une laiteuse fantaisie. Pourtant un chatouillement intempestif me contraint à passer le coude sur les côtes sans cependant gratter cette partie du corps, sensible en période nocturne. Ah… Je ne peux résister. Avec l’autre main, je sors des ongles vengeurs et, ostensiblement, me gratte le lieu des supplices. Cela fait du bien ! Aussi, en un instant, je sombre dans l’étoupe du sommeil, en un lieu sans temps qui me prend dans ses bras jusqu’au lendemain matin.

Oui, c’est vrai... ça chatouille ou ça grattouille, et même, parfois, ça papouille.

17/02/2016

Amour et beauté

La preuve décisive de son aptitude (celle de l’amour) à s’harmoniser à tout et de la souplesse de sa nature, elle est dans cette beauté de la forme, que précisément, Amour, en vertu d’un consentement unanime, possède à un degré exceptionnel ; car entre laideur et amour il y a de l’un à l’autre, un perpétuel conflit. (…)

Il n’est personne, en tout cas, dût-on même jusque-là sans culture, qui ne devienne poète quand de lui Amour s’est emparé !

(Platon, Le banquet, Première partie, discours d’Agathon, la nature de l’amour, La pléiade, 1940)

 

Quel sujet de controverse : l’amour naît-il de la beauté ou la beauté naît-elle de l’amour ? Très certainement, la question est abrupte et trop catégorique. Tous diront l’un et l’autre. Pourtant elle est intéressante, car elle nous contraint à aller au fond des choses.

C’est un fait certain que l’amour naît de la beauté. Chaque homme et chaque femme aimera son vis-à-vis par la beauté qu’il possède, que celle-ci soit physique, intellectuelle ou morale. Mais en disant cela, nous avons déjà fait une concession au principe de la beauté : elle n’est pas que physique. Ainsi la beauté intérieure d’un être peut faire surgir l’amour même si celui qui en est l’objet ne dispose que d’une piètre beauté physique. Mieux même, cette disposition intérieure fera apparaître beau l’être qui n’a pas les caractéristiques de la beauté. Ainsi notre proposition se retourne, l’amour fait naître la beauté là où rien ne suggère l’irradiation du beau.

Et si l’on se donne la peine de d’interpréter ce constat, on s’aperçoit qu’il en est de même entre l’amour humain et l’amour divin, l’éros et l’agapè. Pour le premier, l’amour naît de la beauté éprouvée et supposée d’un autre être. Pour le second, l’amour fait naître la beauté dans le cœur de celui qui aime et sème la beauté dans l’être aimé.

L’amour n’est-il pas ensorceleur !

12/02/2016

Les faux antagonismes

L’expérience conduit l’homme à deux attitudes fondamentalement différentes : un intérêt concernant les effets du vécu ou l’intérêt concernant ses causes et explications.

Le poète est un homme qui plonge dans le vécu quitte à s’y noyer. Ce qui l’intéresse c’est son irruption dans le bain cosmologique et non le pourquoi et le comment de ce bain. Son attitude est une attitude religieuse, la rencontre avec l’incommensurable et la revitalisation que cela lui apporte.

Le savant ne s’intéresse pas au vécu, mais à tout ce qui le permet, c’est-à-dire aux cadres conceptuels qui font sa réalité.

Ces deux attitudes créent le dilemme entre la religion et la science, entre le vécu et son explication. Elles sont à l’origine des conflits sur l’explication du monde.

Pourtant les deux attitudes se retrouvent dans les champs de l’expérience : expérience métaphysique du religieux, expérience physique du scientifique. Les deux sont chercheurs de vérité, par des voies différentes.

Le poète tente de vivre sa vie, le scientifique tente de la concevoir.

Entre les deux, il y a la majorité qui subit la vie sans chercher à s’en nourrir ou à en imaginer les règles.

Il existe bien sûr une troisième voie : l'action. Mais celle-ci ne s'interroge pas sur la vie. Elle tente de surnager.

09/02/2016

Indifférence (3)

Mais les formes d’indifférence sont multiples et pas forcément liées à la communication. L’autre jour, vous attendiez dans une station de carburant sur une autoroute. Devant la pompe à côté de la vôtre, stationnait une voiture, sans conducteur. Vous vous dites que celui-ci était parti payer et allait revenir bientôt. Après avoir attendu que les deux voitures devant vous aient fait leur plein, c’est à vous. Vous remplissez donc votre réservoir. A la pompe d’à côté, la voiture sans chauffeur gisait toujours, seule. Les trois voitures qui attendaient derrière (il y avait en effet beaucoup de monde !) commençaient à s’impatienter. Votre plein étant fini, vous vous rangez sur le parking pour aller payer. Vous voyez quelqu’un de la file d’attente derrière la voiture vide qui, excédé, se précipite dans le magasin et demande à la caisse à qui est cette voiture abandonnée. Un message est passé par haut-parleur. Quelqu’un, installé près des machines à café fait un signe discret à la caisse, prend sa tasse de café et se dirige tranquillement vers la sortie, l’air étonné qu’on appelle le conducteur de cette voiture sans chauffeur. Elle était là depuis plus d’un quart d’heure, mais cet homme considérait qu’il était normal qu’il prenne son café alors que les autres voitures attendaient derrière la sienne.

C’est le monde d’aujourd’hui : « Je fais ce que je veux et ne m’occupe pas des autres ». C’est ainsi que, dans le métro toujours, de nombreux jeunes hommes font des pieds et des mains pour monter les premiers et s’assoir dans les rangées de sièges pendant que de vieilles personnes qui montent plus prudemment voyagent debout. Cela ne les gêne pas. « J’étais là le premier ! »

La politesse et le savoir-vivre n’existent plus. Elle est maintenant remplacée par la civilité. Celle-ci ne s’occupe que des conséquences des incidents et pas de leur origine et de leur manifestation. Eh bien, quant à moi, je préfère la politesse, cette tradition européenne et plus particulièrement française qui date du Moyen-âge et qui s’appelait alors la courtoisie.

08/02/2016

Indifférence (2)

Il y a deux jours, vous étiez dans le métro (oui, cela vous arrive !). Il était bondé, comme d’habitude à cette heure-ci. Vous arrivez à vous trouver une place entre un jeune homme trop grand et une dame trop grosse. Vous percevez une voix prenante que seules des études de phonologie vous permettraient de saisir. Assise sur un de sièges entre deux portes, se tenait une Africaine volubile parlant fortement dans son téléphone. Les Africains ont tendance à parler fort. Ils sont joyeux naturellement et ne font pas de complexes. Mais là, il ne s’agissait pas de parler, mais de hurler, car son interlocuteur devait être dans sa campagne africaine et sa voix passait probablement par une multitude de fils plus ou moins encombrés de parasites. Elle ne s’occupait de personne. Elle parlait… Vous prenez conscience de ce silence exagéré et pesant de personnes qui ne peuvent même plus écouter leur musique dans leurs oreillettes ou même tousser vigoureusement pour soulager leur respiration. Elle parle en faisant de grands gestes, écoute à peine et repart aussitôt dans son monologue que l’ensemble de la voiture doit suivre obligatoirement. Elle ne se rend compte de rien. Elle ne voit pas les visages atterrés de ses voisins, les sourires en coin de son environnement. Non, elle est là, absente à tous, pesante à la plupart… Il fallut attendre trois stations avant qu’elle ne se lève majestueusement, rassemblant les quatre ou cinq plastiques qui l’environnaient et sorte tout en continuant de parler, instaurant aussitôt un silence étonné dans la station. « Ben quoi ! On a bien le droit de se parler au téléphone. C’est fait pour ça ! »

 

 

 

07/02/2016

Indifférence (1)

Vous marchez, sans souci, regardant autour de vous le jour nouveau qui se lève. Vous êtes, ce matin, optimiste, presque heureux intérieurement. Vous vous engagez sur un étroit trottoir, passant sous l’échafaudage d’une maison en ravalement. Entré dans ce tunnel de tubes, vous ne pouvez qu’en ressortir de l’autre côté. Comme vous regardez une vitrine éclairée sur le trottoir en face, vous ne faites pas attention à l’homme qui se tient à la sortie de l’étroit passage, vous tournant le dos. Trop tard, vous êtes déjà engagé, alors vous lui demanderez de vous laisser passer. Intentionnellement, vous accentuez le bruit de vos chaussures sur le sol pour faire comprendre à l’individu que quelqu’un approche et souhaite passer. Rien n’y fait. L’homme n’entend rien ou fait comme s’il n’entendait rien. Il est occupé à téléphoner. La main à l’oreille droite, tenant le bijou, il compresse la sénestre d’un doigt. Immobile, il ne voit rien et n’entend rien. Il est dans son monde, dans la bulle intérieure du moi, avec son interlocuteur au bout des ondes (pas au bout du fil, car il n’y a plus de fil sur ces téléphones qui fonctionnent presque sous l’eau !). Vous faites : « Hum, hum ! » Pas de réaction ! L’autre parle, parle, parle… Vous lui frappez doucement l’épaule, faisant le geste de vouloir passer. Quelle impudence ! Le déranger pendant qu’il traitait une affaire. On n’a pas idée.

L’homme vous regarde d’un air furieux, sans bouger et vous fait signe de passer à côté. Mais il tient toute la place, le trottoir étant minuscule. Sans parler (puisqu’il parle), vous lui faites signe que c’est impossible. Alors il vous fait signe de revenir en arrière et de passer sur la chaussée pour contourner l’échafaudage. Là, vous vous sentez offusqué. Votre sang ne fait qu’un tour et vous lui criez près de son autre oreille : « Laissez-moi passer ! » Mais il continue de parler : « Mais non, ne fais pas cela... Etc. Etc. » Vous n’existez pas à ses yeux. Vous n’êtes qu’un nuage gris qui passe dans le ciel de sa compréhension et vous l’empêchez de voir son projet inscrit dans l’azur de sa suffisance. Vous lui prenez la main droite et l’écartez de son oreille en lui disant : « Je veux passer. Écartez-vous, s’il vous plaît ! » Alors, seulement, il avance de deux pas, sort de l’étroit couloir et vous laisse passer sans un mot d’excuse. Il n’a rien vu, rien compris, uniquement occupé par son téléphone, dans ce casque d’ondes qui crée un espace d’isolement entre lui et son interlocuteur. Il est en quasi lévitation, indifférent à tout ce qui n’est pas lui ou celui qu’il a au bout des ondes.

C’est le monde de la communication. Une fois établie, elle efface toute convenance, tout regard sur son environnement. Le communicant est dans sa bulle d’ondes et de paroles, rien ne l’en fera sortir. Il ne s’inquiète pas des autres, il ne les voit pas, ne les entend pas, ce ne sont que des ombres qui passent à côté de cet échange qui seul compte.

01/02/2016

Pluie

La pluie est arrivée subrepticement. On ne l’attendait pas, on ne l’avait même pas prévue. Ce matin, l’horizon s’est découvert un ciel d’écailles. Tous les poissons de la mer sont montés à la surface. Le ciel s’est obscurci de reflets gris clair, presque blancs. Le vent les mouvait au gré de sa direction. On relevait alors le col pour s’abriter de la bise, on cherchait son parapluie et on poursuivait sa route.

Puis, quelques gouttes sont tombées. Presque rien. Juste de quoi assombrir les trottoirs et faire rentrer les vieux accroupis sur le pas de leur porte. Les yeux des passants se sont ouverts. Ils ne craignaient plus le sable. Certains ont même mis leurs lunettes dans la poche et regardé les dunes sans crainte. Mais les plus âgés leur disaient de prendre garde, le sable se cache là où l’on ne l’attend pas. Une certaine fraicheur, toute relative, a envahi l’atmosphère. On respirait mieux, à plus grandes goulées et cette fraicheur descendait au fond de la gorge et glissait le long de l’œsophage jusqu’au plexus solaire. On se purifiait par la volonté de la nature et on se laissait faire. Les enfants de mirent à rire plus bruyamment, à courir plus vite, à crier plus fort. Les femmes dégageaient leurs voiles et découvraient leurs épaules. Les hommes, toujours prudents, attendaient de voir.

Déception. La petite pluie s’arrête. Cela n’aura duré que deux ou trois minutes. Mais il fait meilleur malgré tout. Tiens, on entend les grenouilles coasser. Cela faisait longtemps que ce n’était pas arrivé. Le vent se calme, les herbes se redressent et l'on voit plus loin vers l’horizon. Une accalmie, dirait-on. Les humains se détendent, se posent çà et là, assis au bord des maisons... sans abri, à quoi bon. Les bébés arrêtent leurs pleurs et sourient à leurs mères. Celles-ci osent une chanson douce comme l’air rajeuni.

Brusquement, une bourrasque, sèche, brutale, comme un coup de balai. Les voiles s’agitent, les chiens aboient, les poules caquettent, les chaumes grincent. Les enfants crient de joie. Une odeur fanée envahit l’air, portée par les rafales qui maintenant s’engouffrent entre les maisons : relents d’herbes séchées, de mares putrides, d’excréments déshydratés. Elle assèche la bouche, encombre le nez, obscurcit les yeux. On entend au loin un grondement puissant, presque des tambours en folie sonnant la charge. La pluie arrive. Elle fouette soudain le passant de mille piqures glacées, colle les tissus à même la peau, mettant à nu les seins des femmes qui courent se mettre à l’abri. Les enfants, eux, s’exposent à l’eau, découvrant largement leur torse maigre, voire, pour certains, les plus osés, retirant tout vêtement et se laissant balayer, nus, par l’eau fraiche. Ils crient, certains chantent même. Les hommes, plus lents à se réjouir, regardent le ciel et sourient dans leur barbe. Leurs yeux s’allument d’une étincelle de vie. Ils se lèvent, prennent leur bâton et marchent jusqu’à l’orée du village. La plaine prend une couleur argentée. Quelques flaques très vite se forment. Elles grossissent, deviennent mare. Puis se forme un ruisseau qui descend tranquillement la pente. La terre a d’abord bu, assoiffée. Mais l’eau coule toujours. Elle ne peut plus rien avaler. Les ruisselets deviennent ruisseaux, les ruisseaux rivières, les rivières torrents. L’eau emporte sur son passage les déchets accumulés, les branchages inutiles, les récipients non arrimés, et même un berceau dans lequel un bébé crie, terrorisé. Un homme se précipite, l’empoigne et le ramène à sa propriétaire éplorée.

D’un coup, la pluie cesse. Juste quelques gouttes encore martèlent les toits de tôle après le vrombissement au plus fort de la chute des eaux. Le silence maintenant, impressionnant. On entend encore l’écoulement des flots rassemblés en longues colonnes tumultueuses. Mais c’est un chant irréel, un frémissement bourbeux, jaunâtre, enveloppé des coups de boutoir des troncs qui s’entrechoquent. Sur le promontoire du village, les hommes regardent, hébétés. Certaines femmes pleurent sans savoir pourquoi. Les vieux jettent un œil par la porte et sourient, édentés. Les enfants vont constater le devenir de leurs cachettes. La vie reprend au village, sous un rayon de soleil suffisant pour réjouir le cœur. Tiens ! On entend le forgeron qui reprend ses coups de marteau sur l’enclume. Tout va bien !

11/01/2016

Transplantation (2)

Votre assistante est revenue pour vous prêter main-forte (oui, on va voir que c’est nécessaire). À deux, vous poussez, puis tirer, fortement, par petites secousses, sur les branches basses, de façon à laisser les dernières racines se déterrer d’elles-mêmes. Vous transpirez. Vous ne vous doutiez pas que l’arbuste se défendrait et qu’il tenterait de rester à sa place. Même à moitié couché, il ne veut pas céder. Vous le relevez, lui faites faire la même gymnastique de l’autre côté, puis vers les quatre points cardinaux, méthodiquement, sans grand succès. Il faut redonner quelques coups de bêche, recouper une ou deux racines qui s’accrochent à cette terre sèche et aride, puis incliner à nouveau dans tous les sens ce mastodonte de branches et de feuilles, qui gémit et cède, enfin, d’un cri bref. L’arbuste couché, vous mesurez sa taille et surtout le poids de sa gangue de terre. Il est intransportable. Trop lourd ! À deux, vous donnez de petits coups sur la gangue de terre entourant ses racines. Celle-ci laisse tomber de la poussière fine qui s’étale à vos pieds comme l’or des Incas. Mais elle est toujours trop lourde. Vous allez chercher la brouette, vous la couchez le long des racines et vous demandez à votre assistante de la relever en même temps que le corps de l’arbuste dont vous saisissez les branches. Mais ce demi-cadavre a pris une rigidité qui ne vous facilite pas le travail. Oui, vous arrivez bien à redresser son haut, mais son buste et ses jambes restent résolument fixés à terre, la brouette fuyant devant cet obstacle incontournable. Il vous faudra plusieurs essais, plaçant la brouette sous des angles différents, pour hisser le mastodonte dans la cuvette de votre moyen de locomotion. Allez, encore un petit effort. Il faut maintenant le porter jusqu’au nouveau trou, situé à soixante pas de là. Ce n’est pas sans mal que vous arrivez à le trainer, le ventre accroché à l’engin, les bras trainant par terre comme un soldat vaincu emmené dans une ambulance.

Vous y êtes. Dernier épisode, le plus crucial. Toute attention concentrée, vous examinez comment vous allez l’installer dans son trou. D’abord, déverser un demi-arrosoir, écarter les outils risquant de tomber dans ce reposoir, pencher la brouette jusqu’à l’incliner complètement. Le cul-de-jatte tombe pesamment et reste sur place, inerte comme un mort. Encore un peu de courage. Il faut le redresser. À deux ce doit être faisable sans trop de difficulté. Eh bien, non ! Certes, vous redressez ses bras vers le ciel ; mais comment déplacer l’ensemble pour le mettre dans le trou ? Vous jouez les hercules en l’empoignant contre votre ventre, comme une lourde femme que vous voudriez monter sur un lit, et, ahanant, soufflant, pestant, vous le laissez tomber dans le trou, en vous éclaboussant de boue. Bel effort, approuvé par l’assistante ! Certes, il penche, il a un air malheureux et laisse ses bras gauches trainer au sol. Mais maintenant qu’il est calé, il devient plus aisé à manœuvrer et vous le redressez sans trop de peine. Vous glissez de la terre sous son pied gauche, une terre grasse et élastique qui lui fait un édredon dans lequel il s’appesantit. Vous comblez les lèvres du trou d’un mélange de la terre prise dans l’ancien trou et de feuilles décomposées : un beau matelas lui permettant de reposer tranquillement jusqu’à ce qu’il reprenne racine et s’ancre réellement dans cette nouvelle place. Ah, oui, il penche un peu. Vous trouvez une petite fourche de bois que vous glissez à hauteur de ses hanches et qui le maintient droit. Vous comblez à nouveau avec un peu de terre. Un coup de râteau… Miracle, votre trésor est installé comme un bébé dans son berceau et il ne pleure pas. Main dans la main avec votre assistante, pardon, votre collègue, vous contemplez votre œuvre en souriant et ces deux sourires illuminent le jardin sur lequel un rayon de soleil perce à cet instant. Fini. Quel enchantement !

 

10/01/2016

Transplantation (1)

Vous est-il déjà arrivé de transplanter un arbuste ? Cela fait longtemps que vous le contemplez là où il se trouve, à une place qui ne vous convient pas parce qu’il vous cache une partie du jardin. Chaque fois que vous vous trouvez là où vous êtes actuellement, vous vous dites qu’il est temps de le déplacer. Oh, il ne s’agit pas de lui donner la mort, mais une simple transplantation devrait suffire à vous rendre heureux sans le rendre malheureux.

Cette fois, ça y est. Transplantation, quoiqu’il arrive ! Vous avez convaincu votre tendre moitié de vous assister, vous avez préparé vos instruments bien rangés à quelques mètres de l’arbuste, du plus petit au plus grand : sécateur, coupe-racines, bêche, pelle, râteau, arrosoir, brouette. Vous avez revêtu votre habit de lumière : bottes, pantalon sale, vieux pull et veste sans manche (il faut être à l’aise !). Votre assistante est là pour vous conseiller, vous tendre les outils lors de l’opération, vous aider à porter le corps inanimé pour l’installer dans un nouveau trou, large, préparé préalablement. Alors, vous commencez par celui-ci. Vous avez soigneusement réfléchi au lieu de repos et de reprise de la croissance de votre arbuste. Il cachera la remise à bois et ses feuilles dorées, petites et tressautantes, seront du plus bel effet pour faire penser à un coin de jardin inconnu. L’assistante est partie préparer le déjeuner, elle reviendra lorsqu’il s’agira de sortir du trou d’extraction la souche.

Il a beaucoup plu ces temps-ci, ce devrait être relativement aisé de creuser un réceptacle de bonne taille. Effectivement, les dix premiers centimètres sont faciles à retirer et à entasser à une cinquantaine de centimètres de l’orifice. Mais surprise, la terre devient sèche, poussiéreuse, parsemée de cailloux encastrés et pleinement de racines. Oui, c’est vrai, c’est un peu près du cèdre du Liban, mais c’est là que vous voulez le mettre ! Heureusement, vous disposez de votre bistouri, pardon, de votre sécateur, et vous coupez ces tendons fermes qui gênent votre bêche. Vous vous mettez à quatre pattes, les genoux dans une terre saumâtre, car vous avez dû déverser un arrosoir dans le trou pour vous permettre de creuser plus profondément. Ça y est, vous pouvez poursuivre, vous retirez la boue qui s’étale sans vergogne sur votre tas de terre, s’épanchant en rigoles qui transforment votre monticule en un mollusque informe que vous aurez du mal à réintroduire dans le trou après réception de l’arbuste. Tout est prêt. Encore un demi-arrosoir au fond du trou, deux balayages de bêche sur l’herbe tendre pour retirer les souillures d’un mélange de terre et d’eau. Vous rassemblez vos instruments dans la brouette et vous vous dirigez vers l’arbuste pour commencer son déracinement.

Hum ! C’est plus qu’un arbuste. Un seul corps de racines, mais cinq ou six troncs de quelques centimètres de diamètre qui lui donne un volume important : des jambes courtes sur un ventre proéminent, mais des bras démesurés poussant haut dans toutes les directions. Pas facile d’introduite une bêche sous ces vêtements pour atteindre des dessous difficilement accessibles. Mais il le faut bien. Alors vous vous insinuer entre deux branchages, glissez votre outil à trente centimètres de son entre-radicule et vous commencez à tracer une circonférence convenable qui vous permettra, une fois creusée, d’extraire le maximum de racines avec l’arbuste. Vous devez parfois utiliser votre sécateur pour couper une racine plus forte que les autres. Vous demandez pardon à votre plante et lui expliquez que cela repoussera. Une bonne nouvelle ! Vous constatez que tous ces membres inférieurs n’entrent pas profondément en terre. Ils rayonnent autour de ses hanches à l’horizontale, ne disposant que de quelques radicelles qui tentent de pénétrer plus en profondeur. Il vous est donc facile de découper sobrement un cône inversé pour pouvoir extraire le patient.

08/01/2016

Les Francais veulent un vrai programme politique

La campagne pour l’élection présidentielle est déjà lancée. L’ensemble du monde politique s’agite, se bouscule, avant que les candidats à une primaire, pour les deux partis LR et PS, ne s’entredéchirent. Mais où sont les propositions d’action, quel programme nous proposent les partis ? Ils s’invectivent, mais rien ne transparaît de ce qu’ils veulent faire de la France et comment. Le FN affiche un programme, mais c’est celui de la dernière élection présidentielle ; les deux autres partis n’ont rien à proposer sur leur site Internet. Aucun parti ne sait où il veut aller, mais tous les ténors, intéressés par le pouvoir, veulent y aller.

Ce que veulent entendre les électeurs ce sont les propositions des partis pour la France dans vingt ans, voire dix ans : quelle France envisage-t-on à long terme, quels objectifs à moyen terme pour atteindre ce but et quelles mesures prendre à court terme.

Pour permettre aux électeurs de faire de véritables choix, quelle que soit leur ligne politique, il importe que chaque parti dispose d’un véritable programme et non de simples propositions sans cohérence d’ensemble.

Ce que doit comporter un programme politique :

  1. État des lieux
    * État des lieux pour chacun des domaines dans lequel l’Etat agit :
         Intérêt du domaine
         Gouvernance (ou management)
         Organisation
         Moyens : financiers, personnels, matériels, infrastructures
         Efficacité de l'action de l’État
    * État des lieux moral
         Ce qu’en pensent les citoyens
         Les points à changer en priorité
         Bilan entre les fonctions régaliennes et les autres fonctions où l’état est engagé.
  2. La France que l’on veut dans 20 ans
    * Un projet global : quelle place veut-on donner à la France dans le concert des nations (un projet se décline par comparaison avec l’existant et les projets des autres pays)
    * Par exemple :
         Une France qui ose, est fière de son passé et regarde son avenir sans crainte.
         Une France équilibrée financièrement par réduction des dépenses publiques.
         Une France saine économiquement qui produit et exporte.
         Une France influente qui tient sa place dans le concert des nations.
         Une France où la sécurité des citoyens va de soi.
         Une France où la famille constitue la structure de base de la société.
         Une France de liberté dans laquelle l’État se concentre sur ses tâches régaliennes.
         Une France …
  1. Les grands objectifs fixés au quinquennat
    * Objectifs à long terme (hors quinquennat)
    * Objectifs à moyen terme (les cinq ans du quinquennat)
    * Objectifs à court terme (pendant la première année du quinquennat)
    * Objectifs à très court terme (pendant les premiers six mois)
  2. Les dispositions permettant d’atteindre ces objectifs
    * Dispositions sociétales
    * Dispositions financières
    * Dispositions organisationnelles
    * Etc.
  3. Les mesures de qualité
    * Mesures de l’efficacité : taux d’atteinte des objectifs
    * Mesures de l’efficience : rapport entre les résultats obtenus et les ressources utilisées
    * Mesures de la qualité des objectifs fixés
    * Un bilan et une révision éventuelle des objectifs fixés tous les ans

05/01/2016

Maxime, à la manière de La Rochefoucauld

 

C’est au fond de soi que l’on trouve le meilleur.

Mais cela nécessite l’oubli total du moi.

 

21/12/2015

Orthographe

Nous avons tous beaucoup de mal avec l’orthographe. Celle-ci semble très rationnelle : règles et exceptions se multiplient. Il suffit de les savoir. C’est un problème masculin. Mais l’application stricte de ces règles relève d’une logique féminine qui embrouille aisément les machos.

Ainsi en est-il, par exemple, des noms des jours de la semaine. Ceux-ci sont des noms communs. Ils se réfèrent dans leurs accords, aux mêmes règles que les autres noms communs. On écrit bien tous les mercredis, tous les samedis, et, même, tous les dimanches. Mais cela se complique lorsqu’on fait, dans une description, référence à une semaine ou un mois, voire des années, c’est-à-dire à un intervalle de temps. On écrira tous les lundi de chaque semaine, je fais… et comme dans un mois il y a plusieurs lundi, on écrira tous les lundis de chaque mois… Mais il convient d'écrire tous les deuxième et troisième lundis de chaque mois, car il n’y a qu’un premier et troisième lundi dans le mois.

La règle confine à l’absurde si l’on va plus loin. On écrit tous les dimanches matin du mois et tous les mardi soir de la semaine. Mais c’est ainsi. En effet, il y a plusieurs dimanches dans un mois et matin est au singulier car il n’y a qu’un seul matin par journée. De même, mardi est au singulier, car il n’y a qu’un seul mardi dans la semaine et soir également au singulier car il n’y a qu’un seul soir dans un mardi.

Alors, si vous ne voulez pas vous faire des nœuds au cerveau, écrivez tout simplement tous les jeudis.

20/12/2015

Maxime, à la manière de La Rochefoucauld

On traîne toute sa vie un certain mépris de soi,
sans toutefois approfondir cette question.

14/12/2015

Deux heures

A deux heures du matin, la maison s’éveille. Auparavant, pas un bruit, ni chez les humains qui dorment du sommeil du juste, ni chez les rongeurs qui achèvent leur nuit. Aujourd’hui, deux heures pile, premiers grattements. Ceux-ci sont insidieux. Un meuble qui craque, cela arrive tous les jours ! Puis, j’entends distinctement les dents qui attaquent le bois. Cela se situe dans le placard, parmi les documents entassés : livres, dossiers, polycopiés et d’autres formes de papier pour noter ce qui vous passe par la tête. Une pause après ces craquements. Puis, ils reprennent, plus exigeants vis-à-vis de l’objet attaqué. Mais cette fois, ils s’accompagnent de roulements, comme une bille que l’animal fait rouler devant lui pour la déplacer. Jamais l’on n’entend les pattes de ces petites bêtes. Elles gigotent avec habileté, sans découragement, sans relâche, produisant une danse perpétuelle dans la résonance du mur.

Ah ! Pendant que j’écrivais cette phrase, arrêt des sons ? Serais-tu fatigué ? Subtilement, le rongeur se tait. Qui pourrait soupçonner que ces bruits sont le produit d’êtres vivants ? Dans ma tête, je le vois, poussant sa noisette par le museau, rectifiant sa trajectoire, lui faisant franchir une aspérité, la laissant rouler dans une inclinaison. Il est intelligent par habitude. Cela fait tant de temps qu’il joue au golf qu’il maîtrise parfaitement le coup de museau et l’itinéraire à suivre. Toujours proche du Par ! Au fait, comment fait-il pour trouver des noix au premier étage ? A ma connaissance, elles sont dans les paniers de la cuisine et nulle part ailleurs. Alors ? Eh bien, je n’en sais rien et pour le savoir il faudrait teindre en rouge les noix et voir si ce sont bien elles qui montent au premier. Quel travail !

Ah, cela repart. Tiens, ce n’est probablement plus le même animal et le bruit vient directement du mur. Il est plus important, on sent l’animal se déplacer dans l’étroitesse du boyau qu’il empreinte. Il court parfois, d’autre fois il ronge. C’est son métier. Il le fait avec précision. Je me demande s’il ne va pas surgir tout d’un coup dans la pièce et criant : « Me voilà ! » Ce n’est pas encore arrivé, mais on peut l’espérer. Lui, je n’aimerai pas mettre mon doigt dans son trou. Il ne reviendrait pas entier. Les gencives musclées, entraîné à percer, il domine le problème et gratte, gratte sans cesse. Il ne sait pourquoi, mais c’est un instinct basique qui le satisfait, lui donne du cœur au ventre et le fait saliver. Je me souviens d’un loir, petite boule de poils que nous avions découverte dans une autre maison, endormi au bord de la fenêtre. Il y était resté presque trois semaines. On le croyait mort, mais quand on le touchait, il était chaud et doux. Et puis, un matin, nous l’avons vu s’éveiller et quitter tranquillement son rebord de fenêtre pour rejoindre un lieu secret, connu de lui seul. Finalement, il est bien possible que ce soit un loir. Pendant ce temps, il continue sa gymnastique et je ne peux m’endormir. Le moindre début de sommeil est dérangé par un grignotement majestueux et puissant. Il faudra attendre la prochaine accalmie…

Ron… Ron… Enfin !

Oui, c'est une vieille maison où tous se sentent bien, les humains comme les autres. Ils se côtoient, mais pas simultanément, les uns le jour, les autres la nuit. Normalement, il n'y a pas de promiscuité. Mais il peut arriver que certains aiment s'éveiller et méditer à des heures incongrues. Cela crée quelques interférences, mais pas de dommages.

13/12/2015

Si on veut

Monsieur Albert était un petit homme vif et truculent. Il avait le don de vous surprendre vers 11h30 pour vous apporter quelque chose ou vous dire ce qu’il avait fait en votre absence. Muni d’une clé de la maison, il venait réparer un robinet qui fuyait, ratisser le jardin, remplacer une serrure. Bref il était devenu indispensable et faisait partie de la maison au même titre que la porte d’entrée, le compteur d’électricité ou la vanne d’arrivée d’eau.

Mais Monsieur Albert n’était pas seulement un homme à tout faire qui rend service avec le sourire. Il était aussi le philosophe de la vie quotidienne, le populiste qui explique les dernières élections, le météorologue qui regarde le ciel et vous dit, d’un air de ne pas y toucher : « Demain, il va faire de l’eau ! » Il savait parler et raconter sa vie, celle des autres, celle de la commune, celle de la France. Bien sûr, il n’échappait pas à la règle des mots tout faits : « C’est pas de refus ! » ou encore « Y a pas à dire… » Mais il avait son art de dire comme il avait son art de faire. Il s’asseyait face à la table, les genoux écartés et vous disait d’un air calme : « Oui, j’ai fait les toits de Paris. J’étais couvreur. Le plus dur, c’était en hiver. Des fois, il gelait fort. Fallait pourtant garder les mains au chaud… » Et il poursuivait ainsi sans s’arrêter, ayant toujours quelque chose à narrer. Jamais cependant il ne disait du mal de quelqu’un. Lorsqu’il avait à dire sur telle ou telle personne, il annonçait seulement : « Méfiez-vous, la Jeanne, faut pas la fréquenter. Elle est trop bavarde ! » On savait alors que la personne racontait tout à tous avec une délectation sans fin et tentait en permanence d’apprendre sur chacun pour annoncer une nouvelle histoire aux autres, à votre détriment, bien sûr ! »

Sa phrase favorite : « Si on veut. » il en usait, sentant bien qu’il y avait quelque chose d’insolite dans cette réponse à une question qui le concernait directement telle que : « Vous prendrez bien quelque chose ? » Il vous répondait alors d’un air assuré et guilleret : « Si on veut. » Qu’entendait-il derrière ce on ? Parlait-il de lui ou au contraire de celui qui avait posé la question ? On ne sait. Il laissait supposer que cela lui était égal ou que, si vous n’y teniez pas, peu lui importait. C’était sa manière : être impersonnel avec une réponse personnelle à donner, être désintéressé alors qu’il n’attendait que cela. Que signifiait cette phrase dans sa tête ? On ne le saura jamais. Monsieur Albert n’est plus. Il repose au cimetière, son dernier toit à couvrir. Oui, M’sieur Albert avait une faiblesse pour le vin rouge et en abusait quelque peu. Il en est mort. Ainsi, il venait vous voir à onze heures trente. On l’entendait ouvrir la porte cochère du jardin, déposer son vélo contre un arbre, et venir taper d’un doigt à la porte de la cuisine. Nous aimions ses visites, son langage fleuri, sa bonne humeur jamais en défaut, ses réflexions qui n’avaient l’air de rien. Il avait l’aisance des simples, comprenait lorsqu’il nous dérangeait : « Je reviendrai », disait-il.

Il ne reviendra plus, mais nous conservons dans nos souvenirs la mémoire d’un homme vrai. Parfois, pour rire, à une question posée par l’un d’entre nous, un autre répond : « Si on veut », et un sourire nostalgique naît sur nos lèvres.

06/12/2015

Les deux visions du monde

Hier, en un éclair, surgit l’inspiration, l’idée à développer d’un nouveau récit, en doublant dans la rue, à pied, une femme dont je ne vis qu’une moitié de joue et les cils de l’œil gauche, le tout entouré de cheveux foisonnants.

Je n’en vis pas plus et, en un instant, je fus dans ses pensées. Une véritable intrusion. Sa joue devint une sorte de miroir qui me renvoyait son entendement aussi naturellement que si elle avait pris un téléphone pour me parler. J’étais en elle comme j’étais dans mes propres pensées une minute auparavant. Un saut d’un monde à l’autre, sans transition, me laissant aussi à l’aise dans l’un que dans l’autre.

Cela ne dura pas longtemps, cinq ou dix secondes. Mais quelle précision ! Femme tout d’un coup, j’étais plongé dans une vision féminine du monde. Je voyais en femme une situation entrevue habituellement avec plus de distance et moins d’implication des sens. Là, le monde était plus rond, plus caressant, plus à fleur de peau également. C’était un monde plus concret, plus ancré dans les sensations et sentiments, moins distant et probablement plus vrai, parce que plus enraciné dans la réalité. Je touchais le monde et les fibres qui relient chaque être ou chaque chose avec un autre et jouais une autre symphonie, plus charnelle, plus tendre, moins rationnelle et plus vivante. Les femmes donnent naissance au monde alors que nous, les hommes, le décortiquons. Nous jouons aux cubes, inlassablement, édifiant et démolissant ce monde, pendant que les femmes nagent dans leurs relations, pour y trouver l’harmonie qui les relie.

Une femme ancre sa place dans le monde en jouant de ces fibres qui unissent entre eux les êtres et les choses. L’homme s’attache plus à construire et reconstruire leur position dans le temps et l’espace pour atteindre un équilibre précaire que les nouvelles relations établies entre eux amènent à une nouvelle mobilité.

Bienheureux sont ceux qui ont les deux visions ! Ils sont accomplis…

02/12/2015

Le zéro

Le zéro est-il un nombre ? Peut-on dire que rien est un nombre à l’égal du un ou deux cent ou mille ?

Ce rien qui représente malgré tout quelque chose fut inventé il y a mille huit cent ans en Inde. Le mathématicien Brahmagupta dans son livre intitulé Le commencement de l’univers définit le zéro : « Le zéro est le résultat de la soustraction d’un nombre de lui-même ». A son époque, si l’on retirait deux pommes de deux pommes il n’y avait pas de résultat. Brahmagupta donna un nom à ce rien, le zéro et afirma que ce nom est un nombre et non rien. Il écrivit ainsi la règle : « Quand zéro est ajouté à un nombre ou soustrait d’un nombre, ce nombre reste inchangé » et il ajouta « le produit d’un nombre multiplié par zéro est zéro ».

Est-ce si évident ? Pourquoi pour l’addition ou la soustraction par zéro, le nombre multiplié ou soustrait reste le même et pourquoi lorsqu’il s’agit de multiplication ou division ce nombre devient égal à zéro ? Que dire alors de zéro divisé par zéro ? Il n’y a pas de réponse ou plutôt la réponse est indéterminée.

La règle jusqu’au XVII° siècle faisait commencer les séries de chiffres par un (puis deux, trois, etc.). C’est ainsi que l’an zéro n’existe pas dans le calendrier grégorien qui passe de 1 av. J-C à 1 ap. J-C sans transition. Cette anecdote fut difficile à juguler lors du passage à l’an 2000. C’est pour cela que le deuxième millénaire a commencé en l’an 2001 qui et réellement éloigné de deux mille ans de la naissance du Christ.

Le zéro est donc un nombre au même titre que les autres nombres, même si son destin est particulier.

12/11/2015

Fenêtre

Une fenêtre, c’est une longue vue qui permet de regarder dans les deux sens.

– Quel temps fait-il ?

– Regarde par la fenêtre, disaient nos grands-mères.

L’enfant se précipitait, levait les yeux, c’était bleu ou gris et même, parfois, noir. Cela lui suffisait. Il savait comment s’habiller.

La fenêtre fonctionne également en sens inverse. On voit souvent les gens de la fenêtre d’en face regarder la fenêtre éclairée et suivre comme au cinéma la scène familiale ou intime. La fenêtre opposée, dans son halo de lumière devient le centre du monde parce qu’elle est l’œil d’un autre monde. L’information circule, sans tuyau, sans fil, sans commérages, en direct. C’est émoustillant !

Ainsi la fenêtre est une scène de théâtre à contempler dans les deux sens. L’extérieur semble defenêtre,frontière,séparation,intimité,société prime abord plutôt un lieu d’exercice masculin motivé par l’exercice professionnel, guerrier ou de loisirs de plein air. L’intérieur, à vocation plus féminine, est le lieu de l’intimité, de l’éducation et des arts. Mais est-ce à dire que l’homme de l’intérieur regarde vers l’extérieur et inversement pour la femme. Sûrement pas ! C’est beaucoup plus complexe que cela.

La fenêtre est une frontière entre l’espace social et l’espace privé et crée des règles d’échange entre les deux. L’oubli de ces règles crée la confusion des genres comme le repos du guerrier ou la détermination des amazones.

Peut-être, parce que la fenêtre est devenue spectacle, l’art en fait une photographie du réel que ce soit en littérature, en peinture, en musique même. A travers la fenêtre, le monde est contemplé et contemple, l’œil humain devient monde ou le monde se fait œil.

05/11/2015

La table

Une table, pensons-nous, est un objet universel, comme l’est un pot de chambre ou une carafe d’eau. Eh bien non ! Certaines sociétés n’admettent pas la table. Leurs habitants mangent par terre, assis en tailleur, taillant les beefsteaks à pleines dents. Généralement d’ailleurs, ceux qui ne disposent pas de table ne disposent pas non plus de fourchettes. Curieux, est-ce le hasard ? La table serait-elle liée à l’esprit carnivore ? On peut se le demander !

En fait, la table est une invention récente et dépend vraisemblablement du degré sophistication de la population qui l’emploie. Ainsi les hommes de Cro Magnon, dénommés ainsi parce qu’ils mangeaient avec leurs dents directement sans utiliser le couteau, n’avaient pas besoin de table. En Afrique, parce qu’il fait toujours chaud, la table n’est pas non plus utilisée et n’a pas été inventée là-bas. Une feuille de bananier suffit pour y faire une assiette. De même en est-il chez les chameliers arabes et la population sud méditerranéenne. Assis par terre, les jambes croisées, ils n’ont pas d’assiettes non plus, mais un plat unique contenant de petites graines qu’il faut tasser entre les doigts et projeter dans la bouche avec adresse en même temps que l’on déguste un pilon de poulet à pleines mains. Ils n'ont d’ailleurs pas non plus de verre. Ils boivent à même la panse d’un chameau en visant leur gosier. Ce n’est pas grave si cela déborde et mouille le col, car ça sèche vite dans ces pays. En fait, la table est une invention purement occidentale, même si les japonais disposent également de tables lilliputiennes avec coussins assortis. Cela leur permet de s’incliner gravement devant la tablée avant de s’assoir en retirant leurs chaussures. Ils sortent alors leurs baguettes, se les enroulent autour des doigts qu’ils gigotent ensuite pour prendre trois grains de riz et se les propulser dans la gorge en tenant leur bol à hauteur des yeux. Jamais de couteaux, ils craignent le crime et ne mélangent pas l’art de la table et l’arme blanche. Tout est prémâché chez eux, standardisé, optimisé pour éviter toute fatigue aux convives. On ressort détendu du repas, mais les jambes nouées.

La table fut inventée au Moyen Age. C’est récent. C’était en fait plutôt une tablette sous laquelle on installait des pieds. Sa définition est simple : « Meuble à plateau horizontal posé sur un ou plusieurs pieds ». Ce plateau est généralement pourvu de quatre pieds, ce qui lui donne une certaine stabilité. Mais on rencontre des tables à trois pieds, plus économiques, mais plus instables. En effet, le préfixe « in » sert à former les contraires, c’est-à-dire les antonymes d’adjectifs ou de substantifs. In-s-table, signifie donc que la table n’en est pas vraiment une car le plus souvent les mets qui s’y trouvent se retrouvent par terre. Nous reparlerons de la table à un pied, plus moderne avec ses avantages et inconvénients.

Donc, au Moyen Age, on emmenait la table avec soi. Elle était composée d’une planche et de deux tréteaux et se repliait facilement. L’inconvénient était le vol de table qui a débuté lorsque le civilisé s’est intéressé au spiritisme. On fabriqua alors de nombreuses tables tournantes. Les tréteaux ne servaient plus à rien, mais rien ne tenaient sur ces meubles. On finit par les abandonner. Devant l’augmentation des cambriolages, on fit des tables lourdes qu’on ne déplaçait plus. Elle devint objet d’abord de luxe, puis très commun. Nous avons tous une table chez nous, et même, pour les plus nantis, plusieurs.

Chez les occidentaux, la table n’est jamais seule. Elle est pourvue d’accessoires indispensables à quatre pattes également, mais dont le plateau ne sert qu’à poser les fesses. Appelés d’abord tabourets et très proches de la table, ils furent perfectionnés et devinrent chaises, pourvus d’un dossier. Les plus riches peuvent également utiliser des fauteuils, sortes de chaises munies d’accoudoirs permettant un maintien plus sophistiqué. L’inconvénient des chaises réside dans la hauteur que l’on donne à leurs pieds par rapport au plateau de la table. Trop bas, vous risquez de laisser tomber le contenu de votre fourchette avant qu’il n’atteigne votre bouche, trop haut, vous n’atteignez pas la fourchette. Tout cela est maintenant standardisé, sauf pour les enfants qui continuent, lorsqu’ils mangent à la table des grands, à avoir leur assiette à hauteur de la bouche. On ne leur donne pas de fourchette, mais une petite cuillère qui permet plus facilement de faire glisser les aliments de l’assiette à la bouche.

Dernier raffinement, d'origine américaine bien sûr, la table à un pied (on y vient !). Enfin, ce n’est pas vraiment un seul pied, mais une sorte de patte d’éléphant avec un manche et un empattement plus épais vers le bas. Cela tient jusqu’à un certain point si le sol est plat. Ce qui est nouveau, c’est l’art de se servir de ces tables unipattes. On l’utilise sans chaise. On reste debout et on amène les aliments dans des petites boites en carton que l’on déguste avec des fourchettes en plastique. Quelle élégance ! Et quel bonheur pour les enfants de participer à ce nec plus ultra de la gastronomie occidentale. L’inconvénient pour eux est que la table est généralement trop haute. Ils ne voient pas ce qu’ils veulent manger avant de l’avoir pris, enfoncé leurs mains dedans qu’ils avaient auparavant léchées pour les nettoyer. Par contre cela leur permet de courir entre deux bouchées pour les faire passer. Encore quelques temps et l’on reviendra à la table sans pieds ni plateau, simple objet de décorum qui tient debout en lévitation magnétisée et dont seul le reflet permet de savoir où poser son assiette.

Enfin, sachons-le, la table est un instrument utile, car elle ne sert pas qu’au plaisir de la table. Elle a de nombreux autres usages tous aussi indispensables les uns que les autres. Ainsi, moi-même vous décrivant la table, je l’utilise pour poser mon ordinateur et taper quelques voyelles et consonnes. En fait, très vite la table devint un vide-poche où l’on balance ses clefs et autres objets en rentrant le soir du travail. Il faut toujours avant de s’en servir la débarrasser de ces attributs inusités, mais indispensables. Ainsi l’occidental passe entre douze et quinze heures par jour à table. Pas étonnant qu’il grossisse. Certains vont même jusqu’à rouler sous la table certaines fins de semaine. Ils appellent cela « Happy hour ». C’est une invention américaine qui date, parait-il, de la prohibition. Cela se pratiquait alors chez soi, entre amis. Puis, comme à l’habitude outre-atlantique, la pratique fut commercialisée. Cela rapporte, paraît-il ! En France, la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie envisage l'interdiction des happy hours. Mais à Paris de nombreuses tables la proposent.

La table est un sujet à la mode depuis que nos grands chefs construisent des œuvres d’art. Elle s’accompagne d’un art de la table où le décorum a autant sinon plus d’importance que ce qu’il y a dans l’assiette. L’assiette devient tableau, parfum. Elle n’a pas encore trouvé le moyen de jouer de la musique, mais cela ne saurait tarder.

Il reste encore beaucoup de choses à dire sur la table, mais j’entends quelqu’un crier dans la maison « à table ! », alors je vais devoir vous quitter. Comme le disent certains, en pensant qu’il est poli de se réjouir à l’avance : « Bon appétit ! ».

25/09/2015

Illogisme de la logique

C’est le mathématicien Gödel qui démontra que la logique contient toujours de l’illogisme. Tout système logique est incomplet en lui-même, car il existe toujours des propositions indécidables dans tout système arithmétique, c’est-à-dire des énoncés mathématiques dont on ne peut jamais dire s’ils sont vrais ou faux. Tout système est incomplet en lui-même. Il faut lui ajouter des axiomes supplémentaires extérieurs à lui pour qu’il soit cohérent.

Ainsi des failles logiques se manifestent dès qu’on aborde des propositions autoréférentielles, c’est-à-dire qui font référence à elle-même. Deux exemples :

« La présente phrase est fausse. » Si la phrase est vraie, elle est fausse ; si elle est fausse, elle est vraie. La logique se contredit.

« Un habitant de Séville est rasé par le barbier de Séville si et seulement s’il ne se rase pas lui-même. Alors, est-ce que le barbier de Séville se rase lui-même ? » S’il se rase lui-même, il ne peut être rasé que par le barbier de Séville, donc il ne se rase pas lui-même ; mais s’il ne se rase pas lui-même, il est rasé par le barbier de Séville, donc il se rase lui-même.

Ces deux exemples sont tirés du livre de Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l’harmonie, la fabrication du Réel, Arthème Fayard, 1998. Sa conclusion : l’univers est conscient de lui-même et le fait que l’homme ne subisse pas aveuglément  les lois de la nature sans les comprendre est porteur de signification. Nous avons le don de comprendre parce que l’Univers n’est pas qu’une collection de particules de matière inerte. Il est la manifestation d’un principe infiniment plus subtile et élégant. L’univers a un sens, et c’est l’homme qui, en le comprenant, lui confère ce sens.

Mais la science ne pourra jamais aller au bout du chemin par les mathématiques. Il faut à l’homme d’autres outils et d’autres modes de connaissance pour le comprendre, telle l’intuition mystique.

14/09/2015

Le fond de l’être

Deux jours, deux jours que je vis à la superficie de moi-même. Je racle les parois de la bulle sans jamais me promener  dans l’azur de la seule réalité, le Soi. Le paysage est rugueux, fait d’événements parcellaires, de rires et d’inquiétudes, de rencontres et de ruptures. Rien de suivi dans ces deux jours. La succession devient la norme, je suis sans continuité.

Mais au fond de moi, auquel je n’ai plus accès, je sens la rébellion gagner. C’est une grosse vague que j’entends et qui va tout recouvrir. Que restera-t-il après son passage ? Je ne sais. Pour l’instant je fais le gros dos et préfère ne rien savoir, ne rien penser, n’être que sensations et émotions. Au-delà, une mousse trouble de pensées éparses qui constituent une soupe impénétrable. Une odeur, puis un bruit, puis le toucher frais d’un rêve… Rien de tout cela ne permet d’avancer. C’est une stagnation de l’être, une dissolution du moi dont on ne comprend le mécanisme que lorsqu’il est déjà enclenché. Comme il est difficile de s’en défaire. Je suis comme une bulle d’air enfermée dans une bouteille. Elle courre à la surface contre le verre, séparé par cette attraction du plus léger et désormais rien ne la fera redescendre dans le liquide bouillonnant de la vie réelle, dans cette douceur impensable de l’absence de moi-même. Qu’il est loin ce fond de l’être qui borde le moi et devient le soi.

Alors plonge en toi-même, rassemble tes forces pour te concentrer sur cette descente, prend une apnée, insuffle-toi l’absence pour vivre la présence !

 

11/09/2015

La beauté

Pourquoi sommes-nous attirés par l’immensité du cosmos et dans ce cosmos par le vide qui semble exister ? La beauté serait-elle culminante par l’absence de forme ? Le rien est-il l’amalgame du tout hors de l’espace, du temps et de la matière ? Le rien nous attirerait parce qu’il est la rencontre du tout en un point qui devient l’infini.

Quelle pensée vertigineuse : la rencontre des contraires en un point inimaginable. Peut-être est-ce cela la beauté ? Indéfinissable, elle émerge par intuition et n’est pas démontrable. Mais elle est plus que vraie. Elle surgit de la vérité et en dérive.

Affine ton esprit et laisse aller ton intuition. Tu découvriras la beauté de l’infini, aussi beau qu’un minuscule point de matière en un lieu de l’espace à un moment donné.

16/08/2015

Deux pigeons

Ils étaient deux, rien de plus… Dans le reflet de la vitre je les vis, indifférents, presqu’hautains, volant en imagination, sans l’ombre d’un regard pour l’autre. Ils se tenaient sur la corniche du toit d’en face, les pieds sur le zinc, prêts à se lancer dans le vide, tassés un peu sur eux-mêmes. Ils ne se regardaient pas, chacun dans son monde. Je ne sais pourquoi je les regardais. Ils étaient semblables aux autres pigeons, rondouillards, se haussant du col, marchant comme un commerçant ayant fait fortune (enfin, à la hauteur de ce qu’un commerçant peut gagner !), l’air digne, trop sans doute. Peut-être avaient-ils une sorte de retenue, d’imprévisible, mais sans plus, comme une ombre qui les suivait sans qu’on puisse dire ce qu’elle représentait. C’étaient deux silhouettes se détachant du ciel voilé, comme des ombres chinoises à côté de l’allongement étiré d’un sapin deux toits plus loin. Trop absorbé par leur contemplation, je ne pensais pas à prendre mon appareil de photos. Soudain, je les vis se tourner l’un vers l’autre. Oh, pas trop, un peu, se regarder mollement, picorer quelques miettes d’on ne sait quoi, se regarder à nouveau, l’air de rien. Puis ce rien devint dans leur esprit le tout, l’être Pigeon, du sexe opposé, le mâle ou la femelle, selon l’opposé. Une sorte de tendresse les envahit soudainement. Leur corps se fit plus ferme, plus chatoyant, plus altier. Ils se regardaient maintenant avec gentillesse, l’œil dans l’œil, sans oser encore se toucher, ni même se rapprocher. Mais le cou tendu, l’air droit, franc du collier, attirés l’un par l’autre, sans le dire. Pas de parole aimable comme pour les hommes. Juste le regard, autre, égaré déjà, noyé de pensées amoureuses. Elle, bien sûr, ne bouge pas. Elle le laisse venir. Elle sait qu’il viendra maintenant qu’elle l’a piégé. Elle tourne la tête de l’autre côté, faisant semblant de ne pas voir, de ne pas comprendre, de ne pas désirer.

Il s’avance d’un pas, gonflant son gésier, haussant le col, la tête haute, tendue, s’offrant dans toute sa puissance de mâle. Elle ne dit rien, mais l’on sent également sa tension. Elle s’arrondit, émousse ses plumes pour paraître désirable, tente de pousser un roucoulement qui s’éteint à la gorge, penche la tête de côté, comme une femme coquette peut le faire avec un homme qu’elle désire. Il a compris. Il n’est pas rejeté. Il fait un pas, puis deux, en direction de la rougissante, petite touffe de plumes émoustillées, tremblante sous le regard de l’autre, puissant et fier. Il s’approche et tend le cou. Il se fait tendre, il caresse de ses plumes dressées le cou de sa compagne. On peut bien l’appeler ainsi maintenant. Elle se tortille et courbe le sien vers son compagnon. Elle minaude, l’air de rien. Mais je la vois sourire de contentement, remuant doucement une queue relevée. Il ose un baiser, bec à bec, buvant à ses lèvres d’acier le plus attractif de son souffle et de sa salive. Ce premier baiser a le goût de l’interdit. Il en entraîne d’autres, plus osés, plus libres également, moins officiels et plus chargés de non-dit. C’est un véritable dialogue, fait de gestes et de mimiques, à la manière de deux êtres humains tendus l’un vers l’autre, le désir au ventre. Ils s’enlacent, se bécotent, se caressent du cou, du bec, de l’œil, s’emplissant de rondeurs délicates, déjà presque plus qu’un. Cela dure. Les préliminaires sont toujours les meilleurs moments. Il faut savoir attendre, se détendre, ne pas se méprendre, ne pas sauter l’un sur l’autre, impatients et malhabiles. Que ces instants leur semblent bons, irradiant d’un désir devenu réalité, tension, arc électrique.

Elle s’offre alors, lui tournant le dos avec élégance et délicatesse. « Regarde ce que tu me fais faire ! », semble-t-elle lui dire. Et lui, sans penser à rien, lui saute sur le dos, enfonçant son bec dans le cou de la bien-aimée, le mordillant. Un bref sursaut, une sorte d’éclair des corps, un soulagement des muscles et des consciences.

C’est fini. Plus de baisers, plus d’amour, pourrait-on dire. Une indifférence qui étonne un humain habitué à plus de chaleur et de baisers de lassitude et de remerciements. Rien, ils n’appartiennent plus au même monde. Ce amour,société,civilité,instantcontentement du corps refroidit en un instant leurs sentiments. Les sensations sont mortes, ayant épuisées leur réserve de douceur et de contentement. Le mâle redevient hautain, la femelle indifférente. Pourtant, un instant, ils regardent dans la même direction. Cela signifie-t-il qu’ils s’aiment, comme le disait Antoine de Saint-Exupéry ? Le samour,société,civilité,instantaura-t-on jamais ! Il plonge dans le vide, se laisse glisser dans l’air, s’éloignant comme si de rien n’était. Il s’en va voler haut dans le ciel, d’un battement d’extase comme un feu d’artifice après ce plongeon audacieux. Elle reste seule, s’interroge, semble se réveiller, s’ébroue, nostalgique. Elle ne tarde pas à se laisser tenter par le vide et, d’un coup d’ailes, part à la conquête du monde.

Et moi, là, devant ce spectacle d’une nature plus vraie que nature, je reste rêveur. C’était un instant de la naissance du monde, la rencontre de deux êtres attirés l’un vers l’autre, qui se croisent et se donnent l’un à l’autre, en toute connaissance.