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23/05/2021

Singularité

Un néant oppressant t’étouffe
Les bruits s’écrasent sur le silence
Sans autre étincelle que la lumière
Qui envahit la pensée : rien
Il n’y a rien au-delà, que le vide
Un mutisme écrasant et irréversible
Que touche le doigt de Dieu
Et qui devient la musique des cieux
Un bourdonnement chaleureux
Qui engourdit la tête et la réveille
Tu es dans ton essence pure
Le crin chatouille le crin
Et entre en vibration
L’univers est né de ce frottement
Si doux aux oreilles de l’homme
Qu’il n’est plus qu’un son frêle
Qui lui-même entre en vibration
Et met en route l’idée même
D’une existence indépendante
L’homme est né d’un son magique
Dans la coque des cieux
Qui a révélé l’univers dans sa majesté

Quelle singularité !

09/05/2021

Du convergent au divergent

Du convergent au divergent ou l’intellectuel et le poète (ou le sage) :

Il est courant d’entendre dire : « concentrez-vous, ne pensez qu’à cela ! »

L’intellectuel plonge au plus profond de sa pensée jusqu’à épuiser le suc de sa réflexion. Le poète ou le sage a découvert que l’aboutissement de ses réflexions est l’absence de réflexion et le surgissement d’une pensée autre qui dépasse sa propre pensée.

Autre manière d’exprimer cela :

"Le tout naît du vide, né lui-même de l’épuisement du tout."

Comprenne qui pourra !

 

15/10/2020

Déité et humanité

 

Dieu est Dieu parce qu’il est créateur

L’homme ne devient homme que lorsqu’il est créatif

 

13/04/2017

Petitesse et grandeur de l'homme

Nous sommes infiniment petits et notre pensée procède de ce micro monde.

L’homme se fait une fierté d’être un être pensant, mais qu’est-ce que cette pensée dans l’immensité du temps et de l’espace que nous n’arrivons même pas à concevoir. L’être pense. Mais que veut dire penser ? C’est une fonction du corps inhérente à l’homme, qui lui permet peut-être de comprendre certaines relations d’homme à homme, d’homme à nature, mais qui ne peut lui permettre de saisir la finalité de ses relations, le pourquoi des choses.

Songeons que notre vie n’est qu’une poussière de l’éternité. Un homme meurt, un autre le remplace, il n’en reste rien, si ce n’est que le souvenir que l’on en garde. L’homme fait partie de la nature. Il est comme un arbre, un rat, un champignon, éphémère et toujours renouvelé, sans qu’au fond cela change le monde. Penser, c’est  transformer l’état des choses et des êtres pour les mettre à la mesure de l’homme. L’homme transforme, c’est en cela qu’il domine la nature et son existence, mais il ne crée pas et reste un animal tributaire de la nature.

(écrit le 10 octobre 1967)

Cinquante ans après, écrirais-je la même chose ? Non, je crois que le propre de l’homme est justement la capacité de créer à partir de la nature, c’est-à-dire de penser autrement que ce qu’il connaît et de l’accomplir, c’est-à-dire d’en faire une réalité vivante qui parle aux autres. C’est la grandeur de l’homme et son originalité parmi les autres êtres vivants.

12/03/2016

Le soleil dans toute sa splendeur

https://www.youtube.com/watch?v=GSVv40M2aks

Mieux vaut se taire et admirer plutôt que d'expliquer ou de commenter.

Seul un poème peut traduire ce qu'on éprouve devant ce spectacle.

14/02/2015

Une vie

Ce n’est pas une vie qu’il faudrait avoir, mais mille. Tant de choses à voir, à écouter, à toucher, à aimer. Tant de créations restant non exprimées. Tant de possibilités de faire toutes aussi passionnantes et enviables.

Comment se fait-il que la littérature ou la réalité nous content et nous montrent des vieillards qui n’ont plus d’envie, ni même de vie ? Quand bien même le corps ne suit plus, n’y a-t-il pas encore l’exploration de soi qui peut se poursuivre ? Le monde intérieur est plus grand que le monde extérieur. Parcourir les nombreuses pièces et paysages de cet autre univers qu’est le moi et même le dépasser pour atteindre le soi, quelle ambition à privilégier.

Il y a toujours à admirer, à réfléchir, à créer, à tout instant. Alors profitons-en au lieu de nous lamenter sur les incidents de nos courtes vies.

04/01/2015

Zen

J’ai découvert qu’il est nécessaire, absolument nécessaire, de ne croire en rien. C’est-à-dire : nous devons croire en quelque chose qui n’a ni forme ni couleur – quelque chose qui existe avant l’apparition de toute forme et de toute couleur.

Shunryu Suzuki, Esprit zen, esprit neuf, Le Seuil, 1977

 

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Stephen Hawking, Y a-t-il un grand architecte dans l’univers ? Odile Jacob, 2010.

 

Les mêmes interrogations dans deux personnalités franchement différentes. Mais, me direz-vous, ces deux propos n’ont rien à voir entre eux ! L’un nous dit de ne croire en rien ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas croire. Trouvez ce qu’il y a au-delà de tout. Quel programme !

Stephen Hawking prend le problème à l’envers : pourquoi y a-t-il quelque chose. Et que nous dit-il ? La gravitation déformant l’espace et le temps, elle autorise l’espace-temps à être localement stable mais globalement instable. À l’échelle de l’Univers entier, l’énergie positive de la matière peut être compensée par l’énergie négative gravitationnelle, ce qui ôte toute restriction à la création d’univers entiers. Parce qu’une loi comme la gravitation existe, l’Univers peut se créer et se créera spontanément à partir de rien. La création spontanée est la raison pour laquelle il existe quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’Univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est nul besoin d’invoquer Dieu pour qu’il allume la mèche et fasse naître l’Univers. L’univers serait donc né du néant et retournerait au néant.

Dans les deux cas la vie est éphémère. Mais pour l’un il y a quelque chose au-delà du tout, alors que pour l’autre il n’y a rien. Et nous en sommes réduits au mystère de l'avant Big bang : qu'y a-t-il derrière le mur de Plank, interrogation virtuelle sur l’information. Dieu serait information, un mathématicien de génie, qui par la puissance de sa pensée a créé l’univers. On commence à rejoindre la bible : une étincelle et le monde est créé, Que la lumière soit et la lumière fut. Mais la bible nous dit qu’au commencement Dieu créa les cieux et la terre, c’est-à-dire un monde visible et un monde invisible ou encore un monde immatériel et un monde matériel, avant même l’étincelle de la première lumière. Et le monde invisible se mouvait au-dessus du monde visible qui était informe et vide, c’est-à-dire à l’état d’informations, un monde virtuel qui naîtra avec le Big bang.

Toujours la même question : l’univers est-il ou non né de rien, c’est-à-dire du néant. Mais on peut poursuivre l’interrogation : qu’est-ce que le néant ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr c’est que ce monde ne peut connaître que ce qu’il conçoit et que concevoir le néant et l’au-delà du néant est une tâche impossible à qui vit dans le monde.

Alors poursuivons avec détermination notre quête, tout en acceptant notre sort.

24/07/2014

La femme

Une femme, c’est le mystère du monde. Elle n’a l’air de rien, elle s’efface devant l’autre, plus fort et plus puissant. Mais elle reste la gardienne de l’ordre naturel. Nos politiques défendent la femme comme égale de l’homme. Mais la femme est bien plus que l’homme. Elle est le contenant, alors que l’homme n’est que le contenu. Elle est matrice de l’univers, un monde en soi qui ne cherche rien, qui ne veut rien, mais qui est dans toute sa splendeur de mystère et d’instantanée.

Tu es l’étrangère, inconnue même de toi-même
Enfant pleurant sur elle-même
Fille qui se découvre autre et en use
Jeune fille, réservée ou fantasque
Qui danse la nuit et sert le jour
Vierge d’un jour, dévêtue de pudeur
Douceur et chaleur recueillies
Qu’un baiser du fond d’elle-même
Amène à la vie de femme
Tu acceptes cette ambiguïté
Je suis et pourtant tu es au-delà
Hors de portée de mes mains ouvertes
De mon regard avide de ta beauté profonde
Et chaque caresse fait fondre
Ce que je croyais être moi
Et qui devient toi, unique et royale
Tu es femme maintenant, devenue forte
Et souple de soumission feinte
Tu es celle qui passe devant moi
Mais reste derrière les ombres
Et regarde nos silhouettes égarées
Alors tu redresses le chemin
Pas par là, mais prenez ici
Elle te laisse partir et t’assoiffer
Puis vient te donner la boisson de l’immortalité

Oui, je t’aime car tu es le refuge
De mon corps impatient
De mon cœur émerveillé
De mon esprit rêveur
De mon âme éclairée
Par ta lumière sacrée

© Loup Francart

07/07/2014

La création dans l'art moderne

Dans son livre « Théorie de l’art moderne » (Editions Gontier, genève, 1968), Paul Klee tente de résumer les données qui différencient la réalité d’un tableau. Il considère qu’il y a trois dimensions spécifiques : la ligne, la tonalité et la couleur. La ligne exprime la mesure du tableau. Ses modalités dépendent de segments, d’angles, de longueur de rayons, de distances focales. La tonalité donne le poids ou la densité du tableau. Elle est faite de contrastes entre les couleurs, de mouvement entre le clair et l’obscur et inversement. La couleur concerne la qualité du tableau. En fait, la couleur contient la mesure et la densité, de même que la tonalité contient la mesure. La couleur est donc la dimension la plus achevée, mais elle n’existe que parce que les autres éléments sont là.

Cependant ces trois données ne suffisent pas à la création. Elles doivent produire des « Formes » ou des objets. Car pour Klee, il y a bien l’Acte, mais au-dessus il y a l’idée dont on doit admettre la primauté. Tout devenir repose donc sur le mouvement, c’est-à-dire la répartition dans l’espace et le temps des formes. L’œuvre d’art naît du mouvement, elle est elle-même mouvement fixé, et se perçoit dans le mouvement.

Ainsi, pour Paul Klee l’œuvre d’art se crée en trois étapes : le mouvement préalable en nous, le mouvement agissant, opérant, tourné vers l’œuvre, et enfin le passage aux autres, aux spectateurs, du mouvement consigné dans l’œuvre : pré-création, création et re-création. Et pour lui, la marche à la forme, dont l’itinéraire doit être dicté par quelque nécessité intérieure ou extérieure, prévaut  sur le but terminal, sur la fin du trajet. Le cheminement détermine le caractère de l’œuvre accomplie. La formation détermine la forme et prime en conséquence sur celle-ci. Nulle part ni jamais la forme n’est résultat acquis, parachèvement, conclusion. Il faut l’envisager comme genèse, comme mouvement… Donc, songer moins à la forme (nature morte) qu’à la formation.

Et par cette sentence, on est plongé à nouveau dans le mystère de la création, cette fois-ci artistique, mais de la même veine que la création de l’univers. Quelle alchimie arrive à produire les formes et le mouvement, c’et-à-dire l’espace et le temps ? Le mystère demeure, même lorsqu’il est vécu de l’intérieur, même lorsque l’artiste s’efforce de saisir ce qui se passe en lui. Il vient un instant, l’instant de la création juste qui transforme la bouillie de magma intemporelle en produit fini, ordonné, intelligent et beau. C’est bien un mouvement, mais qui ne peut être reconstitué dans son ensemble, instant après instant, lieu après lieu. Du rien naît le tout et le tout n’est que par le rien.

28/06/2014

Le langage universel

Si l’enfant qui tient son cône de glace
Savait qu’il porte le plus grand mystère
Celui de l’origine  et du devenir
De notre univers dont les galaxies
Filent dans le cosmos et s’éloignent
Toujours plus loin de notre compréhension

A sa pointe, rien, une poussière, si petite
Si ténue, si dépourvue de visibilité
Que l’homme la balaye d’un souffle
Qu’est-elle ? Nul ne le sait
Le mur de Planck cache la vérité
Si évidente, mais inatteignable

A l’autre bout du cône, le vide, le rien
Vers lequel se précipitent les astres
Certes il leur faudra du temps pour mourir
Leur vitesse augmente sans cesse
Ils fuient ce monde comme le prisonnier
S’évade en esprit et reste libre

Et plus ces objets, semblent-ils inanimés
S’éloignent et prennent de la vitesse
Plus leur propre temps ralentit
Plus cette fuite leur semble vaine
Ils courent, mais comme pour le vieillard usé
Chaque foulée est si courte qu’elle l’englue

La gravitation courbe leur propre temps !
Il s’entortille comme le fil de fer
Jusqu’à ne plus faire qu’un point
Puis s’évade vers un imaginaire pur
Que seules les algèbres déformées
Peuvent appréhender à l’échelle de Planck

Le temps devient espace, il ne coule plus
L’espace est immobile et mesurable
Le temps imaginaire et l’espace présent
Se mêlent, s’emberlificotent,
Jouent à cache-cache. Qui êtes-vous ?
L’univers n’est plus, il perd sa consistance

Quelle soupe étrange, une vraie tempête
Inappréciable, inabordable, un maelström
De particules invisibles et tenaces
Qui tiennent le monde entre leurs mains
Sans être soumises à sa loi habituelle…
Une énergie noire qui guide vers l’avenir !

Le temps s’arrête, c’est un trou noir
Il s’enfonce hors de l’univers, il fuit
Tous courent vers la mort assurée
Le sourire aux lèvres, la tête haute
Ils franchissent le mur de Planck
Ils ne sont plus, ils ont perdu l’espace-temps

L’univers est soumis aux mêmes lois
Que l’humain. Le trou noir de la mort
Ne serait-il pas gage de renaissance
Dans un autre univers sous une autre forme ?
Cette fuite du temps, cette accélération folle
N’est pas l’entropie, mais la surprise de la vie

Certes l’intelligence collective n’en est pas là
Elle creuse son sillon en inversant la loi
Plus elle avance, plus le temps se dévoile
Il est la clef de la compréhension du monde
Un jour viendra où le langage des savants
La mathématique universelle, dévoilera

La pensée de Dieu à la pointe du cône de glace

© Loup Francart

30/05/2014

Un dimanche après-midi après un déjeuner

Il vous arrive d’être invité à déjeuner un dimanche. L’épreuve n’est pas le déjeuner, mais les quelques heures qui le suivent. Instants d’indécision, de mal-être et d’ennui.

Vous rentrez chez vous, repu, trop, l’esprit lourd et brouillé, sans savoir pourquoi. Vous avez encore en tête le cercle des paroles échangées qui tournent autour de vous comme les hirondelles avant la pluie. Vous entendez le rire aigre d’une des convives, l’histoire égrillarde du maître de maison, la toux sèche d’une de vos voisines. Vous vous remémorez le goût du rôti saignant, mais pas trop, et de la salade qui l’accompagnait, verte et prolixe. Vous sentez encore les barreaux de la chaise de jardin qui vous entre dans le dos. Mais tout ceci s’efface dans une sorte de brouillard trouble comme un voile de gaze blanc faseillant sous le vent. Vous avez pris le volant sans l’allégresse habituelle et sans les images de détente d’un après-midi de farniente. Vous voici devant votre porte, ouvrant celle-ci après avoir cherché votre clef dans plusieurs poches. Vous entrez et… Qu’allez-vous faire ?

Rien. Non seulement vous n’avez envie de rien, mais rien ne vous attire. Et ce rien devient votre obsession. Rien de rien. Le jardin ? Il fait un peu chaud ! Et puis, quoi faire dans un jardin lorsqu’on a envie de rien ? Rien ! S’installer au salon pour lire un livre ? Mais lequel ? Depuis quelque temps, vous constatez une acédie pour la lecture. Chaque livre commencée ne signifie plus un bon moment d’oubli du monde, mais une lourdeur pénible qui vous fait fermer les paupières à la vitesse de l’éclair. Alors, vous ouvrez le piano, vous vous laissez aller à quelques accords, incertains, pauvres, qui vous cogne la tête et vous embrouillent les idées. A-t-on besoin de notes égrainées dans le désordre pour survivre à une après-midi de dimanche ? Votre double erre comme vous, avec le même manque d’entrain, assise sur le canapé, les yeux dans le vague, souriante, modeste, sans savoir quoi faire. Pour elle aussi, ce rien devient un tout, vide d’objet, vide de sensations, vide de sentiments. Si encore vos deux trous noirs se rejoignaient. Mais non, ce rien reste rien et non deux riens qui pourraient peut-être devenir quelque chose. Vous vous levez. Vous allez boire un verre d’eau à la cuisine pour vous sortir de ce marécage. Mais rien n’y fait. Vous ne ressentez rien. Quel ennui !

Alors vous prenez la décision qui s’impose. Vous montez tous les deux vers votre chambre, vous vous étendez sur votre lit en justifiant cela par la facilité de lecture d’une bande dessinée, seule littérature autorisée ces jours de tremblements du bonnet. Vous mettez quelque temps à trouver de quoi satisfaire votre impécuniosité. Ni à l’eau de rose, ni à l’action éperdue qui offre trop de contraste avec votre acédie. Vous trouvez Lefranc ou un autre héros tout aussi mobilisateur. Mais aujourd’hui cela ne marche pas. Rien n’y fait. Les aventures vous laissent de marbre, froid et lisse comme le dessus de la commode. Vous mélangez ce que vous lisez avec ce que vous avez entendu pendant le déjeuner. Tout cela s’embrouille dans votre tête qui pourtant ne veut pas encore se laisser aller complètement et s’endormir divinement. Vous reprenez le récit sans même savoir ce que vous avez déjà lu. Mais vos mains laissent tomber ce livre trop grand, trop encombrant. Vous vous tournez vers elle, vous la regardez, vous fermez les yeux involontairement, lui tendez la main pour une ultime caresse. Elle n’atteint pas son objectif et elle repose, inerte, sur le drap, rattrapée par le sommeil qui vous envahit.

Vingt minutes plus tard, vous émergez. Vous n’êtes pas éveillé comme chaque matin, en pleine forme à l’ouverture de paupières. Celles-ci ne vous ouvrent pas à la joie de vivre. Mais, progressivement, vous reprenez vos esprits, vous poussez quelques manettes, cherchez à entraîner les poulies de la compréhension. Cela met du temps. Peu à peu vous réalisez que ce dimanche vaut la peine d’être vécue. Vous vous levez, vous buvez un verre d’eau. L’éclair de la fraicheur dans votre bouche vous réveille complètement et vous êtes vif, prêt à entrer dans cette après-midi sacrée qui vous offre ce rien que vous allez transformer en création.

04/05/2014

Le peintre

Cet homme qui ne connaissait rien à la peinture, se dit un jour : « Comment créer un monde que l’on est seul à regarder et qui vous fait vivre dans le bonheur ? » Eusèbe avait beaucoup lu, il jouait de la musique sur un vieux piano, il s’essayait à la poésie, laissant les phrases chanter en lui avant de les transcrire sur des feuilles volantes. Mais tout ceci ne lui donnait pas un toit, un abri dans lequel se réfugier pour savourer la vie. Certes, il connaissait le monde. Il avait même voyagé non seulement en France, mais en Europe, en Afrique et en Amérique. Mais jamais il n’avait trouvé un monde à sa mesure dans lequel il glissait en douceur et laissait la vie s’écouler comme un fleuve.

Il fut entraîné un jour, par un ami, dans une exposition de peinture. Celui-ci lui expliqua que lorsqu’il allait à une exposition, il revêtait son plus beau costume, se parfumait, se peignait et entrait dans la salle d’exposition comme un jeune marié entre dans la chambre conjugale. « C’est une autre monde dans lequel j’entre en catimini. J’y respire à l’aise. J’y croise des gens différents, le regard clair, émerveillés de la richesse des couleurs, ensorcelés par la puissance des traits. Et tout ceci s’ordonne autour de moi. Je fabrique ma maison princière et j’y erre en toute liberté. » Eusèbe s’interrogea : « Quel bel exemple du bonheur. Environné de ce que l’on crée ou qu’un autre crée pour soi, la vie devient une patinoire sur laquelle on glisse jusqu’à la chute finale. On traverse les jours sans connaître les affres de la solitude. On reçoit plus qu’on ne donne, sauf si l’on est soi-même artiste. » Eusèbe décida de s’initier à la peinture. Mais il ne savait quel type de peinture choisir et comment s’initier.

Le lendemain, il choisit soigneusement le musée dans lequel il tenterait de faire connaissance avec la peinture. Un musée d’art classique ? Oui, il connaissait cette peinture sereine, ces paysages sublimes, ces visages expressifs. Mais cela ne le sortirait pas de son monde réel. Il serait un double dans la copie d’un monde connu. Il choisit de sortir des sentiers battus. Un art non figuratif, mais pas complètement abstrait à la manière des tachistes ou des informels. Un art qui s’ouvre sur des paysages irréels, à peine esquissés, que l’on invente en soi en les regardant. Un art d’intuition, un chemin que l’on ouvre et qui vous laisse partir seul sur la route de l’imagination. Cela devint un jour nouveau, qui allait lui dévoiler l’inénarrable : le cocon dans lequel il pourrait laisser sa vie s’écouler avec bonheur. Il revêtit non pas un costume et un pardessus, mais un pantalon chic et sport et un blouson de peau, doux et malléable. Il voulait être flexible, ne rien attendre de ce qu’il connaissait. S’il l’avait pu, il y serait parti nu. Mais la pudeur restait plus forte que l’envie de nouveauté.

Après avoir payé, devant un guichet translucide, à un personnage transparent, il avança vers l’entrée tendant son billet au préposé qui le déchira en deux et ne lui en rendit qu’une moitié. « Ça commence bien ! », se dit-il. Mais il voulait entrer dans un autre monde et peu importait ce qui se passait dans ce monde-là. Il avança et marcha le long des murs, regardant les toiles exposées, laissant son regard s’insinuer d’un tableau à l’autre.

Rien. Il ne se passait rien. Eusèbe avait décidé, avant même de franchir la porte du musée,  de se mettre devant un tableau et de le regarder jusqu’à ce qu’il entre dans celui-ci et le comprenne. Mais encore fallait-il trouver le tableau à contempler. Si son regard n’était pas attiré, son esprit le serait-il ? Vraisemblablement non. Il attendait d’être flashé, de sentir ses cheveux se dresser sur sa tête, d’être pris de tremblement sacré. Et rien de tout cela n’arrivait. Il errait dans le musée sans autre impression que celle de la chaleur qui y régnait. De guerre lasse, il s’assit devant un tableau où des objets enchevêtrés dansaient sans souci de plaire. Ce n’était pas encore du cubisme, ni même de l’abstrait, mais un mélange d’ordre et de désordre, de papiers à musique, de journaux sans titre, de guitares cassées et d’autres objets plus difficiles à identifier. Ombre et lumière, contraste et faux fuyant, il rassemblait les singularités de la peinture moderne, sans que rien cependant ne lui fasse impression. Mais Eusèbe était fidèle à ses promesses. Il avait dit qu’il resterait quatre heures devant un tableau ou au moins jusqu’à ce qu’il ait compris. Alors il resta, regardant le tableau, sans penser à rien de précis. En attente... puis en ouverture… puis en goûteur d’impressions et de sensations.

Il observait cette guitare dont le manche branlant ne pouvait plus résonner d’aucune note. Il examinait cette main qui courrait sur les cordes sans les toucher. Il contemplait le corps désarticulé du musicien et le vit se déhancher en rythme lent. Il scrutait cette invitation à la danse sans comprendre pourquoi elle émanait du tableau. Il devint ce guitariste dont il ne voyait pas le visage, mais dont le corps exprimait la tendresse et la force. Les notes résonnaient en lui, s’imprimaient dans ses sens. Chaque couleur prenait une signification musicale, émettait une mélodie, transperçait son appréhension, lui donnant une approche virtuelle et vivante d’une réalité inexistante. Il était la musique, il était la joie des résonnances, il n’était plus qu’un magicien qui pénétrait dans le cœur et l’âme des autres pour y jeter l’étincelle de la création.

Quelques instants plus tard, il se réveilla, se tâta, se regarda comme s’il flottait entre deux eaux. Il vit le tableau qui étincelait dans cette salle du musée et écrasait les autres. Depuis ce moment, quand il entre dans un musée, il ne cherche pas à apprécier tous les tableaux. Il porte un regard d’ensemble, puis passe devant chacun d’eux, jusqu’à ce qu’il trouve celui qui lui parle, qui le transforme, qui l’éblouit. Il en cherche les raisons et chacune de ces raisons l’éclairent sur l’art pictural. Cette impression simultanée de vide et de plein, de couleurs et d’absence de réalité, il l’entretient, la fait naître en lui, l’analyse jusqu’à ce qu’elle rayonne et le comble d’une joie sans mesure. Peu importe de quel type de peinture il s’agit. Le sujet peut être totalement abstrait ou figuratif, ancien, moderne ou contemporain. Ce qui compte, c’est ce sentiment d’évasion qui le transporte vers une compréhension globale du monde, instantanée, amoureuse et divine.

Le lendemain, Eusèbe pénétra chez un marchand de couleurs, acheta des tubes, un cadre sur lequel il pourrait tendre une toile, un pot de peinture blanche qui servirait d’apprêt. Il rentra chez lui, ferma les yeux et vit le tableau se dessiner, les formes s’imprimer devant sa rétine, s’emplir de couleurs. Il commença à peindre dans une joie et une liberté qu’il n’avait jamais connues. Désormais il pouvait, les jours difficiles, s’abriter dans sa maison colorée et partir loin des soucis du monde.

10/02/2014

L’art et le beau

« Est beau ce qui procède d’une nécessité intérieure de l’âme. Est beau ce qui est beau intérieurement. » (Kandinsky, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Denoël/Gonthier, 1969, p.175)

 

N’y aurait-il pour Kandinsky qu’une seule beauté, celle qui l’on découvre en soi, au plus profond de soi-même et qui vous révèle à vous-même ? Je ne le pense pas. Il y a bien deux types de beauté, la beauté première ou brute, qui est extérieure. C’est celle de la réalité : la beauté de la nature en premier lieu, mais également la beauté humaine, mais encore la beauté de la technique. Une belle machine condense notre admiration. On se trouve alors à la limite entre la beauté extérieure et la beauté intérieure, parce que sans cette dernière, la première n’existerait pas.

La beauté intérieure procède d’une autre origine. Sa perception par l’amateur est à peu près semblable à la perception de la beauté extérieure, mais son origine est différente pour l’artiste. Elle est le fruit d’un lent cheminement de joie et d’effort, et parfois de peine. Elle façonne l’artiste et le condamne à un esclavage sans fin. En recherche toujours, en attente, en exaltation. La fin d’une œuvre le console un peu de cette vie en haut et bas, mais très vite il renoue avec la création et se lance dans un nouveau défi personnel.

L’art est bien un défi que l’artiste se pose à lui-même. La beauté intérieure est l’accomplissement de ce défi. La réalisation de soi naît de cet accomplissement. Tension et soumission à cette nécessité intérieure, telle est la réalité de l’artiste.

09/01/2014

L'art et la création

Au fond, qu’est-ce qui nous incline à créer dans le domaine de l’art ?

 Il ne s’agit pas d’améliorer la pratique du monde, c’est le domaine de l’artisan. Il ne s’agit pas non plus, du moins directement, de s’enrichir, c’est le domaine des profiteurs.

L’artiste crée parce que la création l’élève. A la fois, elle le sort de lui-même et le fouille au plus profond de son existence. Elle le sort de lui-même parce qu’elle l’oblige à se dépasser par le travail, l’émotion, la réflexion. C’est une hygiène de vie autant qu’un plaisir rugueux. La création contraint et, par cette contrainte, enrichie. L’artiste exhibe dans le même temps de lui-même les derniers trésors enfouis : une idée, une impression, un sentiment qu’il va exploiter pour lui donner une forme artistique.

Pourquoi cette forme devient-elle artistique ? Parce qu’elle correspond à sa vision du monde et que cette vision est unique, comme chaque homme est unique. L’art, c’est l’ouverture d’un manteau pour se montrer nu devant les autres (j'ai toujours été frappé par cette image étonnante : à la sortie de l’hiver, à Moscou, le long des remparts, les femmes pour commencer leur bronzage, mettent un manteau de fourrure sur leurs dessous et vont s’installer au soleil, entrouvrant les poils du manteau pour réchauffer leurs chairs bleuettes).

L’art, c’est la création pure, sans réserve, dans laquelle on se donne jusqu’à l’ivresse ou la dépression. Pourquoi le fait-on ? Parce qu’on ne peut faire autrement. C’est un impératif catégorique ou, peut-être, pratique. L’artiste crée parce qu’il Est. S’il ne crée pas, il n’est pas. Sa vie ne vaut pas d’être vécue. Peu importe le résultat, c’est l’acte lui-même qui compte. Il peut être intellectuel, si l’on se veut écrivain. Il peut être sensitif si l'on est musicien. Il peut être sensuel, dans le cas du peintre ou, plus encore, du sculpteur. Dans tous les cas, il doit être créateur.

24/12/2013

L’art authentique

L’art authentique est en soi une conquête de l’esprit ; il élève l’homme à la dignité du Créateur, fait jaillir des ténèbres du destin un éclair d’émotion et de jouissance mémorable, une lueur de passion et de compassion partageable. Par ses formes toujours renouvelées, il tend vers la vie ouverte en abattant les cloisons de l’habitude et en provoquant une manière de percevoir et de vivre. (François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006 ; p. 121)


L’art, à l’égal de la mystique, est la conquête de l’inconnaissable. Il englobe la connaissance personnelle de l’artiste et celle de ceux qui contemplant ou écoutant son art se hissent à sa hauteur.

De ce dialogue réel, mais non exprimé, non traduisible en acte, émerge une nouvelle connaissance du monde, l’appréhension d’un environnement si peu semblable à ce que nous en connaissons. La vie jaillit, pure et simple, mais si réelle, si prenante, si attachante, qu’elle repousse les limites de notre compréhension, vers un nuage d’inconnaissance semblable à celui du mystique.

Pourquoi ? Un seul point commun : la création, chacune à sa mesure.

23/10/2013

Avant le big bang

Avant le big bang, qu’y avait-il ?
Le néant, le vide, l’inexistant ?
Ou le Tout, la vie pleine, le créateur ?

Qui a mis cette étincelle en route ?
Cela craque une allumette
Et tout commence par une explosion

"Au commencement Dieu créa le ciel et la terre"
Rien et deux mondes, le psychique et le physique
Le ciel ne se mesure pas. Il vous prend
Et son parfum vous le fait désirer

"Que la lumière soit et la lumière fut"
Transpercé par ce coup de lance
Le monde se mit à bouger. Première nuit
Plongée dans la matière. Quel dépaysement…

© Loup Francart 

12/10/2013

Le défi de l’artiste

« Un défi ? C’est d’avoir trente mille francs pour exécuter une œuvre monumentale et de sortir, pour ce même prix, une œuvre qui vaudrait dix fois plus si elle était réalisée par des gens salariés et protégés – et cela sans compter le prix de la conception de la forme.

Un défi permanent, c’est d’affirmer que notre temps de travail ne vaut rien par lui-même, que seule compte l’œuvre qui nous satisfait, c’est d’être capable sans sourciller de détruire un travail qui nous a pris deux mois d’exécution et de peine. Notre défi, jeunes Sculpteurs, c’est de ne pas compter, de ne jamais compter dans une société qui veut nous transformer en comptables. De ne pas plus compter nos efforts que nos victoires, que nos déceptions, que notre argent. Notre défi, c’est de donner notre vie à un métier qui n’a pratiquement plus de sens dans notre civilisation. » (Vincent Batbedat, Le prix de mon âme, Editions Alain Gorius, 2012, p.37)

 

Oui, on comprend l’auteur de ces lignes. Pour un artiste, le temps de travail compte peu. Quelle est l’œuvre produite ? La satisfait-il, lui ?

Le premier juge de ce qui est produit est le créateur lui-même. Certes, il est toujours enthousiasmé par ce qu’il a réussi à faire après de nombreuses heures d'exaltation mêlées d'inquiétudes. Il en connaît les courbes, les droites, la masse, les apparences et la réalité. Elles lui ont donné beaucoup de peine pour en arriver là.

Alors, selon son caractère, il montre sa composition à ceux qui connaissent la valeur du travail effectué et qui ont la capacité de juger de l’efficience et de la qualité de cette production. Ou encore il la dévoile à ses proches, juste pour voir l’effet produit, le coup de cœur ou le rejet.

Puis, quelques jours plus tard, il pourra à nouveau regarder son œuvre d’un œil neuf, avec les avis des uns ou des autres. Il y décèlera ce qu’il n’avait pas vu, tellement préoccupé par la finition. Il remarquera le léger défaut, si visible qu’il ne l’avait pas remarqué, ou si bien caché qu’il en est invisible. Il pourra ou non le corriger.

Il se remettra à l’ouvrage. Il aura à nouveau recours au pinceau, au burin, au stylo, pour affiner ce qu’il a chéri au cours des longues heures de sa création. Mais si c’est un défaut de conception, à l’origine de l’œuvre, il n’aura plus qu’à la détruire, irrémédiablement. Il considérera soit qu’elle n’est pas digne de lui parce que d'habitude il fait mieux, soit qu’il n’est pas digne d’elle, c’est-à-dire qu’il n’a pas l’envergure pour produire ce qu’il avait cherché à créer. Au panier, à la décharge ! Ce n’est qu’un objet sans intérêt, un encombrant, un ouvrage fâcheux.

Et il repartira, toujours vaillant, les yeux révulsés, le tremblement dans les mains, la tête pleines d’images et d’idées, à la conquête d’une nouvelle phobie, toujours plus belle, toujours plus attirante, comme une femme rêvée, mais jamais tenue dans ses bras.

25/07/2013

Le kouan

Le kouan, c’est la contemplation d’un être sur le monde, en prenant de la hauteur, comme s’il regardait du haut d’une tour. C’est une vision nouvelle qui donne le pouvoir de passer du matériel au spirituel.

Ce dessin fait à l’encre de Chine met en évidence le contraste entre la verticalité du pont représentant le matériel et l’horizontalité de l’eau et de la terre. La lune crée le lien entre les deux.

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26/05/2013

L'art et le hasard

On peut noter, actuellement, chez plusieurs compositeurs de notre génération, une préoccupation constante, pour ne pas dire une hantise, du hasard. C’est, à ma connaissance du moins, la première fois que pareille notion intervient dans la musique occidentale, et le fait vaut certainement la peine qu’on s’y arrête longuement, car c’est une bifurcation trop importante dans l’idée de composition pour le sous-estimer ou le refuser sans condition.

(Pierre Boulez, Relevés d’apprenti, Editions du Seuil, 1966, p.41, Alea)

 

Pierre Boulez analyse les possibilités de l’emploi du hasard. Il y a ceux qui en font un recours contre l’asphyxie de l’invention. Ne se sentant pas responsable de leur œuvre, ils se jettent par faiblesse dans une magie puérile. Non-art à la beauté amère, nous dit l’auteur ! Il y a ceux qui cherchent l’objectivité par la schématisation : ne pas troubler le processus de développement en introduisant l’erreur humaine dans un ensemble aussi parfaitement déduit. Là aussi, il y a refus du choix, qui est laissé à l’interprète.

Et Boulez de conclure que le danger est que le compositeur fuit devant sa propre responsabilité, se dérobe devant le choix inhérent à toute création (p.53).

Cette analyse s’étend en fait à toute une partie de l’art contemporain. N’en est-il pas de même pour la peinture. L’art brut et le tachisme, semble, au premier abord, assez imprégné d’une telle philosophie, laissant à la matière seule le privilège de la forme par le réveil d’un processus créateur qui n’appartient pas à l’artiste, mais à l’élément matériel du monde. Cependant, il s’agit d’un processus différent de celui dont parle Pierre Boulez. Le hasard n’intervient que comme accident dans un processus de création dû à la consistance et la malléabilité de la matière qui serait seule à l’origine de la création.

De même, l’art informel est trop imprégné du geste créateur, de l’impulsion passionnée pour pouvoir prétendre à une soumission au hasard. Il s’agit plutôt d’une nouvelle expression du moi de l’artiste qui se libère de sa culture et de ses préjugés pour s’ouvrir, nu, au spectateur. Ainsi de Mathieu, de Tancredi, de Tapies. L’expressionnisme abstrait ne peut, non plus, être qualifié d’ouverture à la créativité du hasard. L’abstraction y est nourrie par l’émotion et le moi profond de l’artiste qui s’expriment par l’action painting.

Alors revenons à l’essai des iconoclates : la queue de l’âne qui sert de pinceau dont le balayement n’est dû qu’au hasard des mouches à chasser.

Mais… Est-ce de l’art ?

02/05/2013

L'échappatoire

Quelque part, en France, il existe une installation très spéciale sur un fleuve : un bac à double sens permet de le franchir. La plupart des gens l’évitent. Il est perdu dans la campagne et un pont suspendu se trouve à quelques kilomètres. Seuls ceux qui ne le connaissent pas ou les habitants des villages des deux rives s’essayent à franchir le fleuve à cet endroit. Deux gardiens, employés par la commune, sont là pour le péage. C’est une obligation légale établie lors de la construction des bacs il y a plusieurs dizaines d’années. Le montant du passage est suffisamment élevé pour qu’on soit obligé de passer à plusieurs. Mais le prix n'est pas fixe. Il dépend du nombre de passagers pour la traversée dans un sens, mais aussi dans l’autre sens. Il dépend également du poids des impétrants, de l’heure de la journée, du passage des bateaux assez fréquent en milieu de journée et de l’humeur des gardiens. Le péage est fondé sur la capacité à négocier de celui qui veut tenter l’aventure. Car il faut avant tout trouver un leader qui prend à sa charge cette mission périlleuse.

La négociation commence entre les demandeurs d’une rive. Combien acceptent-ils d’investir pour traverser ? Quatre euros, cinq, voire sept ? La discussion dépend bien sûr du nombre de personnes, mais aussi du temps de négociation et de l’heure à laquelle elle se termine. Lorsqu’ils se mettent d’accord, une entente réelle a pris forme et ils défendront leur point de vue envers et contre les volontaires de l’autre rive. Le leader va alors voir le passeur, lui donne le chiffre atteint et reprend la négociation avec lui. Souvent, le chiffre demande quelques ajustements de la part du groupe qui finit par consentir à ajouter quelques dizaines de centimes. Le gardien appelle alors son collègue par téléphone. Il est assez fréquent qu’il n’ait pas en face un groupe semblable prêt à traverser. Il faut alors attendre. Certains groupes jouent aux cartes, d’autres observent les mouettes tracer dans l’air des courbes vertigineuses, quelques-uns, mais peu, ne se parlent pas et attendent en silence. Lorsque le groupe opposé est prêt – ce qui signifie qu’il a effectué les mêmes opérations de négociation – le leader, par l’intermédiaire du gardien entame la négociation entre les deux groupes. Elle peut durer. Certains s’entendent très vite, mais il est arrivé qu’elle se prolonge au-delà de la journée. Généralement elle se situe entre quinze minutes et une heure. Chaque leader met son point d’honneur à ne pas céder aux exigences de l’autre. Ce sont parfois les autres membres du groupe qui finissent par accepter les conditions outrancières de l’autre rive. Les gardiens ont également leur mot à dire, en fonction des différentes variables exposées plus haut. Habituellement ils anticipent d’un quart d’heure le changement de tarif : arrivée d’un train de bateaux, passage d’une perturbation atmosphérique ou tout autre élément ayant un poids sur le prix. Lorsque les négociations sont terminées, on débouche une bouteille de part et d’autre de la rive et on la laisse ouverte sur la table dans le bureau des passeurs. Le groupe s’entasse dans la barge, le gardien revêt son casque, met le moteur en route, donne un coup de sirène et commence la traversée. Le croisement des groupes s’effectue généralement au milieu. On s’invective à pleine voix, les hommes gesticulant de part et d’autre. Certaines femmes agitent leur parapluie en poussant de petits cris. Puis les embarcations s’éloignent l’une de l’autre et l’on n’entend plus que le clapotis des vagues sur la coque. A l’arrivée, tous se précipitent dans le bureau des gardiens pour voir la bouteille dont le prix avait également été négocié. Le leader la prend, emplit de manière équitable chaque verre, et chacun boit religieusement le fond d’alcool auquel il a droit. Lorsque la dégustation est finie, on se salue d’une inclinaison de la tête et chacun repart vers ses occupations, heureux d’être enfin parvenu de l’autre côté.

Pourquoi, me direz-vous, ces gens perdent-ils un temps précieux à ces opérations difficiles et aléatoires de négociation au lieu d’aller traverser sur un pont somme toute assez proche ? C’est le seul endroit en France où l’on trouve un tel système. Il est en fonctionnement depuis pas mal de temps et personne ne le remet en cause, même pas les maires des deux communes qui payent les deux gardiens. Ce que l’on peut dire, c’est que c’est également le seul lieu en France où il n’y a ni crime, ni délit. Le rôle du bac est d’établir un lien social et quasi éthique entre les habitants des deux villages. Ils se connaissent bien, s’estiment  pleinement, s’invectivent fortement sur le bac et apprécient de pouvoir boire un coup chaque fois qu’ils traversent la rivière. La négociation tient lieu de trop plein à leur agressivité. L’ai-je rêvé ou est-ce vrai ?

29/04/2013

La contrainte de la liberté

L’artiste moderne est un solitaire qui écrit pour lui-même ou pour un public dont il n’a aucune idée précise. Lié à une époque, il s’efforce d’en exprimer les traits ; mais cette époque est sans visage. Il ignore à qui il s’adresse, il ne se représente pas son lecteur. (…)La terreur du goût a cessé, et, avec elle, la superstition du style. S’en plaindre serait aussi ridicule qu’inefficace. (…) Ecrire pour tout le monde ou pour personne, à chacun d’en décider, selon sa nature. Quel que soit le parti que nous prenions, nous sommes sûrs de ne plus rencontrer sur notre chemin cet épouvantail qu’était autrefois la faute de goût.

(E.M. Cioran, La tentation d’exister, Gallimard, 1956, Le style comme aventure, p.131)

 

La liberté enfin, mais quelle contrainte introduit-elle ! Ce n’est plus l’autre qui constitue l’approbation ou le rejet, mais soi-même. Et comme il est difficile de se juger soi-même. On a toujours tendance à au moins chosifier ses créations, sinon à les choyer. Ce recul d’un pas est celui des grandes âmes. Peu sont capables de le faire.

15/04/2013

Création et liberté

« J’ai quitté la société il y a trente ans pour être libre et le seul territoire où la liberté ait encore un sens est celui de la création. » (Jean-Pierre Raynaud, artiste assembleur)

Oui, sans doute, beaucoup s’étonnent de la profusion de créateurs artistes en cette transition de début du siècle. Les plus grandes manifestations françaises d’art contemporain, dont la FIAC et Art Paris, montrent une quantité de créateurs en tout genre. Il faut du temps pour y trouver de véritables œuvres artistiques. Nombreuses sont celles dont le seul intérêt est la provocation ou même la laideur. Mais au détour d’un stand, vous vous trouvez devant une création pleine de vie et de beauté.  Ne dissertons pas sur la beauté. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la création et la liberté de créer.

J’aime assez la définition, concernant la liberté, du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : État d'une personne ou d'une chose dont l'action ou la manifestation ne rencontre pas d'obstacle. Cette vision de la liberté se rapproche par l’esprit de la création. L’artiste est celui qui ose et qui échoue ou qui triomphe. Et il remet en cause sa liberté de créer à chaque nouvelle œuvre. Ce n’est que lorsqu’il se copie lui-même qu’il cesse d’être un artiste pour devenir un fantoche médiatique. Certains le recherchent dès le départ. Ils ont trouvé une idée, l’exploitent à fond, font des pieds et des mains pour se faire connaître, faire parler, écrire sur eux.

Le vrai artiste est un homme libre dont la seule liberté est le pouvoir de créer.

11/12/2012

Le credo du créateur (Paul Klee, Théorie de l’art moderne, Editions Gauthier, 1968)

« L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible ».

C’est ainsi que Paul Klee pose son postulat, et il explique : « Tout devenir repose sur le mouvement. (…) L’œuvre d’art naît du mouvement, elle est elle-même mouvement fixé et se perçoit dans le mouvement (muscle des yeux) ».

En cela, il s’intéresse à la construction du tableau qui se fait dans le temps et l’espace, pièce par pièce comme il le dit. Mais le spectateur fait trop souvent le tour de l’œuvre instantanément. Et il rate l’œuvre, car le mouvement est donné préalablement à tout. « La paix sur la terre est un arrêt accidentel du mouvement de la matière. Tenir cette fixation pour une réalité première, une illusion. » 

Pour cela, le peintre moderne utilise le graphisme : « Plus pur est le travail graphique, c’est-à-dire plus d’importance est donnée aux assises formelles d’une représentation graphique, et plus s’amoindrit l’appareil propre à la représentation réaliste des apparences. »

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C’est donc tout ce travail d’abord imaginaire, puis gestuel, qui produit l’œuvre d’art. La difficulté est de le mener de bout en bout, dans l’harmonie du mouvement. Seul l’équilibre du mouvement permet l’obtention du repos. C’est ce que Paul Klee appelle la « polyphonie plastique ».

La peinture est avant tout manuelle. La pensée conçoit, mais seule la main, le corps, créent. En musique, la création s’effectue en deux temps, un temps de mise au monde, travail de composition qui se transcrit par l’écriture de la partition, et un temps de manifestation par l’interprète qui anime la musique et la fait connaître. Pour le peintre, ce travail s’effectue en une seule fois et le spectateur doit en reconstituer les étapes.

Comprendre un tableau, c’est aller au-delà de la première impression et comprendre pourquoi et comment il fut peint ainsi. Ainsi le tableau rend visible sa beauté et par là la beauté du monde, car, comme le dit encore Klee, l’art est à l’image de la création, c’est un symbole tout comme le monde terrestre est un symbole du cosmos.

06/11/2012

Maîtres et ateliers, textes et photographies d’Alexander Liberman

L’idée de ce sculpteur et peintre connu, russe et américain, fut d’enquêter, après la guerre, sur ce que fut l’environnement des grands peintres de l’Ecole de Paris. Non pas l’environnement social, politique ou mondain, mais celui de leur atelier, de  leurpeinture, dessin, école de Paris, création, art, art pictural vie intime, et surtout les lieux où ils ont créé leurs chefs d’œuvre. On se promène ainsi dans l’atelier de Cézanne, Monet, Renoir, Picasso, Braque, Léger, Hartung, Manessier, et bien d’autres, significatifs de cette époque où la France était le centre des arts picturaux, le lieu d’inspiration d’une nouvelle peinture, révolutionnaire. Chacun des artistes cités ont inventé une nouvelle manière de peindre, d’aborder leur sujet, de le voir, de le transcrire sur la toile ou d’autres supports.

Et il écrit dans son introduction : « Après des années durant lesquelles j’ai vu et photographié longuement ces grands artistes, je demeure surtout frappé par leur obsédante dévotion au travail créateur. Selon le mot du poète, ils ont vécu leur vie en la brûlant ». Cette consécration à leur art, analogue à celle des religieux, ils se la sont imposés à eux-mêmes. Ce sont les prêtres d’une religion nouvelle : l’art. (…) Au XIVème siècle, Cennino Cennini définissait ainsi les vertus cardinales du peintre : Vous qui adorez peindre, parce que vous en avez la vocation, avant de vous engager dans notre art, commencez par vous revêtir des vêtements que voici : Amour, Révérence, Obéissance et Persévérance. »

Chaque peintre est défini par son approche de l’art. Ainsi de Cézanne l’auteur dit : « L’œuvre, l’œuvre d’abord, et l’œuvre seule. Cézanne vivait dans un cadre ascétique. (..) Tendu, éperdument, vers les sommets de l’art, Cézanne a connu bien des jours de désespoir. » De Renoir : « Classique, la recherche de l’artiste a consisté à intégrer l’homme dans la nature, car sans la fusion de l’humain et de l’inhumain opéré par l’artiste, la nature, si belle soit-elle, ne dégage pas le sentiment de la plénitude. » De Van Dongen : « Avec son béret incliné de côté, sa barbe blanche élégamment peignée, Kees Van Dongen fait l’effet du commandant de bord. Le capitaine, puissant et expérimenté, d’un immense vaisseau hollandais, le dernier capitaine d’une croisière de luxe. »

Et c’est une longue histoire de la création artistique que nous fait vivre Alexandre Liberman. Ainsi Picasso explique : « J’ai horreur des gens qui parle du beau. Qu’est-ce que c’est le beau ? Quand on parle peinture, il faut parler problèmes ! La peinture n’est que recherche et expériences. » Et Braque poursuit : « Une peinture n’est pas autre chose qu’une méditation ; c’est le produit de la contemplation. Le tableau se fait tout d’abord dans l’esprit, et il s’agit ensuite de le régurgiter. »

Dans sa postface, l’auteur explique : « Tout artiste espère que ces œuvres vivront longtemps après lui. Et lorsqu’elles deviennent immortelles dans la mémoire visuelle de l’humanité, cet espoir est parfois récompensé. Quant à nous, chaque fois que nous admirons une œuvre, nous sommes émerveillés par ce mystère, cette gloire et l’enfantement miraculeux qu’incarne l’art véritable. »

20/07/2012

Benoît Trimborn, à la galerie Ariel Sibony

 

C’est simple, parfois simpliste, mais d’une beauté !

 

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Et vous vous laissez aller dans ce calme, ce vide de la nature élémentaire à deux surfaces, deux couleurs, parfois sans aucune nuance. De grands aplats, des petites papillotes de peinture pour simuler le tremblement acide des feuilles ou des céréales, des mélanges entre deux pour dire l’ombre. L’expression d’une solitude aimée et d’un besoin de communiquer sa vision.

 

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Alors, on regarde, on rêve, on part vers les sommets de la perception, à partir de quelques couleurs, d’un trait, d’une ombre. On est bien sûr surpris au premier abord. Il n’est évident de se laisser faire face à si peu de manifestation d’une vérité à prendre.

 

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On refuse cette vision d’une seule face avant de plonger, doucement, tranquillement, dans sa surface et de s’y noyer. On repose enfin dans la couleur, dans le tremblement léger, dans la quiétude insoupçonnée de chaque tableau, et l’on s’y endort, serein, reposé, vidé de soi, vidé des autres, vidé même de tout contexte, pour ne plus vivre que cette aventure incroyable, l’osmose de l’impression, de la perception, de la sensation, des sentiments enfin. Tout ceci se mélange en vous, jusqu’à la synthèse finale, l’immensité de la nature et son unité interne, une construction qui tend vers la beauté.

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Merci, Benoît Trimborn, pour cette simplicité qui devient art de voir, de sentir et de communiquer ce chatoiement imperceptible d’une nature indomptable.

 

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08/07/2012

Désir

 

J’attends, j’attends que le désir monte et me prenne à la gorge, m’envahisse au point d’être contraint de me mettre au travail. Ce peut être long, plusieurs jours, voire plusieurs semaines, mais cela peut aussi ne demander qu’une journée, voire quelques heures. Ce désir apparaît dans la conscience à un moment où on ne l’attend pas. Il suffit d’un regard inhabituel, d’un son divergent, d'une odeur exotique, et, d’un coup, l’image de cette création m’envahit. Ce n’est vraiment pas une image visuelle, mais plutôt une sensation, un tremblement des mains, une impatience de saisir le pinceau, sans savoir réellement comment cette impatience va se contrôler, vous amener à cette harmonie de forme et de couleurs que constitue un tableau. A cet instant, vous vous laissez porter par ce projet. Il apparaît devant vos yeux à tout moment du jour ou de la nuit. Vous le fabriquez pièce par pièce. Quelles formes et sous-formes ? Quelles couleurs leur donner ? Ce mariage est-il concevable ? Vous tâtonnez, vous imaginez différents couleurs, chaudes ou froides, claires ou foncées, et vous laissez aller vos impressions, sensations jusqu’à ce que, peu à peu, apparaissent dans votre esprit les grandes lignes de ce que vous voulez exprimer.

Alors commence le ballet de la pratique, le plaisir sensuel de toucher le pinceau, d’en éprouver la résistance, la consistance, la caresse sur la toile, avant de l’enduire de peinture et, d’un geste large mais craintif, de commencer à inscrire dans l’espace délimité le signe du temps, la temporalité de l’existence. Passer du vide au plein par une trace sur le blanc de l’inconsistance, comme la tache d’une vie reconnue, imaginative, exubérante, bref, le signe de l’entrain, de l’espoir, de l’accomplissement d’une finalité sans motif intéressé. Et progressivement, mais assez vite, tout se bouscule dans votre tête. Vous ne pensez plus, vous êtes couleurs, séparation, osmose, rupture. Votre corps se tend, s’extasie, s’unit à votre effort mental, se plie aux exigences du projet, le précède même, lui donne une réalité vivante qui n’est pas celle que vous aviez en mémoire, mais qui naît du geste et de la réflexion conjugués.

Parfois, vous vous arrêtez. Oh, pas trop longtemps de peur que cet enchaînement des gestes ne s’embrouille et vous laisse seul devant la page inachevée. Il vient pourtant un moment où cela va finir. Vous ne savez pas quand, vous ne pouvez le prévoir. Vous vous efforcez de conserver votre corps et votre esprit frais, alertes, inventifs, ouverts à toutes les solutions, vous corrigez ensuite et rebâtissez. Mais viendra bien un moment où le carburant manquera. Vous aurez brûlé vos réserves et en sortirez épuisé, mais comblé, renouvelé, léger comme un ballon d’hydrogène dans le ciel nuageux de ces jours d’un été qui n’en est pas un. Le soleil absent du monde mortel et quotidien a pourtant bien brillé sur le front de votre travail et l’a éclairé jusqu’à vous faire sortir de vous-même.

Vous vous réveillez lorsque vous nettoyez vos pinceaux. Vous aimez ces gestes simples d’un passage sous le liquide, quel qu’il soit, qui évacue le trop plein de couleurs, et rend son être primitif à ce tas de poils ramassés, accolés ensemble pour vous laisser rêver de la main et de l’œil. Ca y est, il est propre, essuyé, rangé dans sa boite. Un deuxième, un troisième. Et ce nettoyage est ce qui vous permet de reprendre pied avec le quotidien, d’atterrir sur les skis de votre réalité après le grand saut dans l’absence de pensées autres que celle de la création.

Mon Dieu, que de voyages dans l’imaginaire qui vous permet de ramener à chaque fois un souvenir de ce moment merveilleux, un tableau qui vous rappelle ces heures de liberté absolue et enchanteresse, loin de toutes les contingences du quotidien !

 

26/10/2011

Imagination périlleuse du rêve

 

Imagination périlleuse du rêve qui navigue entre la veille et le sommeil. Le souvenir en reste plus fidèle, comme un parfum d’amertume que l’on traine avec soi tout le jour, après avoir entrouvert une porte défendue et entraperçu les images de réminiscences ignorées.

Imagination et rêve : souvenirs, évaporation de la pensée, création pure, qu’est-ce ? Une torpeur tiède qui se fabrique le matin quand les draps vous enveloppent de chaleur et que les cloches de l’angélus réveillent en vous l’idée d’exister. Parfois une idée sera reprise après le réveil et pourra même vous éclairer pendant la journée, vous aider à sortir d’une impasse de la création. D’autres fois, elle vous empêchera de surmonter la douleur de l’enfantement des idées et vous contraindra à rester en attente tout au long du jour, jusqu’à la nuit bienfaitrice qui balaiera cette léthargie.

Ne pas s’abandonner à de tels délices, mais au contraire refreiner tout excès d’imagination hors de l’imagination créatrice. Tourner son imagination vers la réalité et y englober l’univers entier jusqu’à en faire la vie.

 

 

24/07/2011

Michel Portal & Jacky Terrasson – Concert à Marciac 2007

 

http://www.youtube.com/watch?v=zcGt4YeSR2k&feature=related

 

 

Après une introduction un peu bizarre pour ceux qui sont habituésmusique,jazz,création à la musique classique, comme une sorte de clin d’œil au public, avec, en fin, l’utilisation de bruits plutôt que de notes, commence le morceau, un duo, sorte de petit chef d’œuvre entre le saxo et le piano, comme une ballade, calme, tranquille, une promenade, sur la Seine par exemple.

Sur une même note, il introduit réellement le morceau, accompagné par le rythme du piano, il tourne autour de la note, un sol bémol, seul d’abord, puis avec le pianiste qui lui-même joue un contrepoint. Alors commence un dialogue entre les deux instruments, avec des oppositions, mais aussi de parfaits accords, mélodiques et rythmiques. Ce dialogue est conduit par le saxo qui tourne autour de sa note, avec de brusques sautes d’humeur, avec des frasques rythmiques reprises par le piano qui enveloppe les échappées du basson d’un soutien permanent, mais volontairement retenu.

musique,jazz,créationIls reprennent enfin la mélodie de départ, avant d’entamer, comme c’est l’habitude en jazz, un solo, solo de piano, endiablé, plein de fioritures, beau de virtuosité. Ce solo est fait de petits morceaux qui s’enchaînent les uns les autres, tous subtils, tantôt pleins de pétulance, tantôt presque romantiques, toujours pleins de vie, avec quel brio !

Puis, le morceau reprend à deux, toujours sur la même note, tournant autour, avec un très beau contrepoint du piano qui se termine sereinement, au rythme de la main gauche du pianiste, juste avant le final, presqu’aussi bizarre que l’introduction, mais bien dans le style jazz.

 

Comment définir l’impression que vous laisse un tel morceau. On ne peut dire qu’il évoque en vous des souvenirs, à la manière de la musique classique, ou qu’il vous séduit par un équilibre harmonique et contrapuntique à la manière de Bach. C’est un remuement de tout l’être, qui chatouille d’abord la peau, par l’induction des sons, comme une sorte de dessin fait par des vagues à la surface de l’eau, puis qui vous prend par une sensation d’oubli de l’environnement pour vous enfermer dans la bulle du rythme et d’une mélodie qui semble vous atteindre de l’intérieur, à l’envers de votre enveloppe, là où l’être est à vif, mais en même temps pacifié, prêt à tout écouter, parce que restant dans cette bulle. Et vous êtes suspendu à cette musique non parce qu’elle évoque en vous quelque chose, mais parce qu’elle vous procure un sentiment indéfinissable, mais combien envoûtant. 

 

 

 

29/03/2011

Genèse

 

"Qui suis-je ?"  Chaque homme, à un moment ou à un autre, se pose la question. Très vite, cette interrogation se dédouble : "D'où viens-je et où vais-je ?" Cette curiosité que nous avons sur nos origines est bien souvent une manière d'évacuer l'angoissante question de la mort. L'interrogation viscérale sur notre fin se transforme souvent, inconsciemment, en curiosité intellectuelle sur notre commencement. Chaque civilisation tente, avec ses moyens, de répondre à cette question des origines de l'homme. Notre civilisation n'y échappe pas. Matérialiste, elle cherche dans la matière, avec la science, l'origine de l'aspect visible et palpable de l'homme. Spiritualiste, l'hindouisme explique l'homme comme étant l'Un divin englobant la totalité (atman) qui revêt à chaque incarnation un corps différent qui lui permettra de prendre conscience de sa divinité originelle et de la réaliser.

Le livre de la Genèse, premier livre de la Bible, semble donner une réponse aux interrogations du chrétien. Cependant, cette explication, ou tout au moins la manière dont on nous l'a souvent transmise, nous gêne. En effet, certains catéchismes ont repris et simplifié la Genèse pour en faire un récit quelque peu enfantin où les deux premiers chapitres s'amalgament.

Il nous faut découvrir, en les relisant attentivement, ce que nous disent les deux récits de la création; puis prendre conscience que contrairement à ce que l'on pense, ils ne s'opposent pas à la conception scientifique de l'homme et de l'univers ; enfin tenter de comprendre comment à travers ces récits, c'est une conception globale de l'homme qui est révélée et non son origine dans le temps. Chaque récit apporte une vision différente de l'homme. Le premier en révèle l'aspect cosmique. Il est construit comme une pyramide à étages dont l'homme est le sommet. Le deuxième insiste plus sur l'aspect psychologique et pourrait se définir comme un cercle dont l'homme est le centre.

De nombreux exégètes se sont penchés sur les récits de la Genèse. Ils les ont décortiqués, analysés selon de nombreuses méthodes, comparés avec les mythes de l'époque. Il ne s'agit pas de reprendre les résultats de ces savants travaux qui n'étudient que l'aspect humain de l'Ancien Testament. Il ne s'agit pas non plus d'ajouter de nouvelles explications destinées à satisfaire notre curiosité intellectuelle. Il ne s'agit pas au fond d'éclairer le texte, mais au contraire de voir comment il peut nous éclairer sur les questions que nous nous posons. Il s'agit donc de faire naître une certaine harmonie entre nous et la révélation contenue dans le texte. Nous comprendrons alors que la Bible répond à la question "Qui suis-je ?" sans référence à une origine temporelle et matérialiste. Elle ne procède pas par raisonnement. Elle révèle l'homme dans sa globalité et son unité et le situe dans ses relations avec Dieu et avec l'univers.

 

CONTENU DU CHAPITRE 1 DE LA GENESE

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En lisant le premier chapitre de la Genèse, laissons nous porter par la beauté du texte, envahir par la vision cosmique qu'elle engendre et dépassons nos petites interrogations terre à terre et matérialistes sur l'origine de nos chromosomes. Au‑delà du visible commence un monde nouveau. Le récit entrouvre le voile de l'invisible à qui le médite en oubliant sa vision égocentrique des êtres et des choses.
Dieu est bien le centre du récit, celui par qui tout arrive, celui par qui tout existe. Il est présent à chaque phrase et est bien le sujet de toutes les actions accomplies.

 

Comment Dieu crée-t-il ?

En Dieu, la pensée, la parole, l'action sont une.

v Dieu crée d'abord par la parole
Dieu dit. Il crée en disant. Et comment dit-il, sinon par le Verbe ?

Deux sujets de méditation :

r Evangile selon Saint Jean :
" Au commencement était le Verbe, la parole de Dieu. Et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Par lui tout s'est fait, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui."

r La parole est créatrice.
Notre parole est action, elle agit. Si la parole est mauvaise, elle engendre le mal, et inversement.
Prenons-nous garde à nos paroles ?

v Dieu crée ensuite par l'action
. Il sépare la lumière des ténèbres, les eaux du dessus des eaux du dessous.
. Il fait le firmament, les luminaires, les animaux terrestres.

v Dieu crée enfin par la pensée
Il se dit à lui-même "Faisons l'homme à notre image..."

 

Que crée-t-il ?

Il crée huit ensembles qui correspondent aux huit "et Dieu dit".  Ce sont :
. la lumière,   
. le firmament,
. le continent ou la terre ferme,   
. le monde végétal,    
. les luminaires (les astres),   
. le monde animal,    
. l'homme.

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Dieu crée dans le temps

Apparemment, Dieu crée en une semaine le ciel et la terre. Cependant ce n'est que le quatrième jour qu'apparaissent les luminaires dont un des rôles est justement de marquer les jours, donc de définir le temps. Sans astres, il n'y a ni jour, ni nuit. Les jours de la création seraient donc d'un autre ordre que les jours marqués par le soleil.  
La litanie "Il y eut un soir, il y eut un matin" ne marque-t-elle pas l'idée d'une lente gestation, d'un mûrissement progressif, d'une évolution de la création qui conduit l'homme jusqu'à l'image de Dieu. Il y a donc bien création dans le temps, mais ce temps n'est pas le nôtre. On pourrait dire que chaque jour de la création correspond à un cycle, une ère particulière qui, arrivée à maturité, permet la création d'une nouvelle période.

 

La création est bonne

"Dieu vit que cela était bon", "et Dieu vit tout ce qu'il avait fait : c'était très bon." 

v D'abord, que signifie "bon" ?
Il semble que le terme renferme deux significations :
. la beauté physique : la création est belle.
. le bien moral : la création est bien, conforme à la volonté de Dieu.

v Maintenant demandons-nous si nous sommes capables de voir cette qualité de la création. L'univers et l'homme nous apparaissent-ils comme bons ?
Il semble malheureusement que notre civilisation a perdu la faculté d'apprécier cette qualité. Pourtant tous les saints voient le beau et le bien de la création. A nous d'acquérir cette vision ! Et surtout n'objectons pas que c'est se voiler la face que de ne pas voir ce qui ne va pas. L'objection peut être renvoyée et les pensées pessimistes entraînent le malheur.

 

Poésie du texte

Admirons la poésie du texte et sa beauté. Il est scandé par des phrases clés qui reviennent à chaque étape :

v Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le ... jour"
Seul le septième jour ne comporte pas cette phrase et rompt volontairement le rythme.

v "Dieu dit"
Cette phrase marque la création d'un nouvel ensemble.

v "Dieu vit que cela était bon"
La phrase revient dix fois. Seul le firmament n'est pas dénommé bon parce que les astres n'y règnent pas encore.

 

Conclusion

L'analyse du contenu nous a permis d'écarter ce que notre imagination, nos souvenirs de catéchisme y avaient ajouté. Nous sentons cependant l'insuffisance d'une telle méthode, même poussée à l'extrême. Le texte n'est ni une démonstration, ni une explication. C'est un récit derrière lequel se cachent des vérités qui ne sont accessibles que par une démarche différente. Il ne s'agit pas de comprendre le texte avec sa raison, mais de se laisser entraîner par sa puissance évocatrice pour s'ouvrir à la contemplation du mystère des relations entre l'homme, le monde et Dieu.

Le monde masque le mystère autant qu'il l’exprime :
. La méditation du premier au septième jour écarte le masque. Elle ouvre à la contemplation du cosmos, c'est à dire de l'univers, de l'homme en tant que partie de l'univers, et de leurs limites.
. La méditation du septième au premier jour conduit au delà du masque. Elle ouvre l'homme à la contemplation de sa propre intériorité et à une nouvelle vision du monde où Dieu se dévoile à la fois comme origine et comme fin, car il n'y a pas d'en dehors par rapport à lui.

SUITE :
. Méditation de Genèse 1 : du 1er au 7ème jour ;
. Méditation de Genèse 1 : du 7ème au 1er jour.
 

15/01/2011

Mante religieuse

On l'appelle « religieuse » en raison de ses pattes antérieures qu’elle replie comme pour prier. C’est une apparence trompeuse. Elle est en réalité à l’affût. Ces « pattes ravisseuses » peuvent se déplier en une fraction de seconde pour s’abattre sur la malheureuse victime. Le crochet qui les prolonge se plante comme un harpon dans le corps de la proie.

Cet insecte incarne la terreur des victimes face aux bourreaux, d'autant plus que la femelle a parfois la mauvaise habitude de dévorer le mâle après ou pendant l’accouplement.

Mante de fer ou manque de père, que choisir ?

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