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24/06/2018

La perception affective

La perception affective, c’est-à-dire cette faculté à la vue d’un objet de ressentir une certaine émotion qui, en quelques instants de communion avec l’objet suffit à nous donner de la joie pour une journée, n’est pas une valeur constante et varie en fonction d’un certain nombre de rapports avec l’humeur, l’espace, le temps et en particulier ce temps qui se renouvelle périodiquement, celui d’une journée.

Le matin, à cette heure où le jour est suffisamment levé pour avoir la possibilité de percevoir chaque détail, mais où le soleil n’est pas assez haut pour donner un volume de lumière aux objets et que l’esprit libéré pendant le sommeil de l’affectivité accumulée dans la journée précédente est prêt à recevoir et à emmagasiner un nouveau courant d’affectivité, nous percevons avec une émotion plus intense, plus aiguisée par la liberté de l’esprit, le détail de chaque objet et la beauté d’un paysage. A l’état de l’air plus léger et plus libre, donnant aux formes une netteté accrue, correspond un état d’esprit semblable qui permet une perception intense dans l’émotion purifiée au maximum puisqu’elle est dégagée au maximum puisqu’elle est dégagée de tous les facteurs affectifs accumulés pendant la journée.

Quelques minutes plus tard, déjà l’esprit se remet en marche et remonte des fonds vers la surface les bulles de soucis, de préoccupations et de souvenirs qui; lui redonnant sa fonction normale, c’est-à-dire un filtre qui permet de passer de la perception sensorielle directe à la perception intellectuelle y ajoutant justement le courant qu’il a accumulé, lui retire cette faculté précaire, mais facilement éducable, de percevoir l’objet dans l’émotion directe de son contact. Et pendant la journée, au hasard des circonstances et des rencontres, d’autres bulles feront surface, créant une certaine tension entre les deux pôles du cerveau, celui de la sensation pure et celui de la sensation intellectualisée jusqu’à avoir perdu les références de la première impulsion des sens.

02/10/2016

Le mariage secret, opéra de Domenico Cimarosa

« Il Matrimonio segreto » de Domenico Cimarosa, fut créé en 1792 et connut un grand succès au XIXe siècle.

Une troupe d’amateurs a repris l’opéra, l’a condensé en une heure trente, ajoutant  des parties parlées de façon à expliquer la progression de l’intrigue et l’a donné dans une petite église de campagne pour permettre la restauration de tableaux. Ce fut une belle réussite et un instant enchanté.

 

L’intrigue importe peu, elle fait vivre plus follement
Seules les voix impriment au texte son émotion
Puissante et noble, de rires et de pleurs mêlés

Le geste suit, ordonnant la mélodie, enfiévré
Un coup d’épée au cœur de rudes sonorités

Elle s’élève, seule, habillée de musicalité
Elle monte, légère, au-delà de sa voix
Et rien ne l’en fera descendre si ce n’est
Si ce n’est la rugosité mélodieuse
Des tressautements extasiés de son amant

Il tonne d’un timbre courroucé
Regarde méchamment son rival
Et ils finissent en enchevêtrements
De voix  qui s’échappent sans contrôle
Et qui vous font monter les larmes aux yeux

Oui, l’opéra c’est la vie résumée et vivante
De trilles et d’entrechats célestes
Qui ceint le chanteur de l’ombre du divin

 

 ©  Loup Francart

17/03/2016

Onde de choc (pictoème)

Un bris de glace…
L’éparpillement du verre…
L’effroi des indolents…
Le cri d’une femme…
Les regards d’effarement…


16-03-15 Onde de choc.jpg

 

Trois gamins qui rient
Et cherchent leur ballon
Sur le pavage noir et blanc !

04/05/2014

Le peintre

Cet homme qui ne connaissait rien à la peinture, se dit un jour : « Comment créer un monde que l’on est seul à regarder et qui vous fait vivre dans le bonheur ? » Eusèbe avait beaucoup lu, il jouait de la musique sur un vieux piano, il s’essayait à la poésie, laissant les phrases chanter en lui avant de les transcrire sur des feuilles volantes. Mais tout ceci ne lui donnait pas un toit, un abri dans lequel se réfugier pour savourer la vie. Certes, il connaissait le monde. Il avait même voyagé non seulement en France, mais en Europe, en Afrique et en Amérique. Mais jamais il n’avait trouvé un monde à sa mesure dans lequel il glissait en douceur et laissait la vie s’écouler comme un fleuve.

Il fut entraîné un jour, par un ami, dans une exposition de peinture. Celui-ci lui expliqua que lorsqu’il allait à une exposition, il revêtait son plus beau costume, se parfumait, se peignait et entrait dans la salle d’exposition comme un jeune marié entre dans la chambre conjugale. « C’est une autre monde dans lequel j’entre en catimini. J’y respire à l’aise. J’y croise des gens différents, le regard clair, émerveillés de la richesse des couleurs, ensorcelés par la puissance des traits. Et tout ceci s’ordonne autour de moi. Je fabrique ma maison princière et j’y erre en toute liberté. » Eusèbe s’interrogea : « Quel bel exemple du bonheur. Environné de ce que l’on crée ou qu’un autre crée pour soi, la vie devient une patinoire sur laquelle on glisse jusqu’à la chute finale. On traverse les jours sans connaître les affres de la solitude. On reçoit plus qu’on ne donne, sauf si l’on est soi-même artiste. » Eusèbe décida de s’initier à la peinture. Mais il ne savait quel type de peinture choisir et comment s’initier.

Le lendemain, il choisit soigneusement le musée dans lequel il tenterait de faire connaissance avec la peinture. Un musée d’art classique ? Oui, il connaissait cette peinture sereine, ces paysages sublimes, ces visages expressifs. Mais cela ne le sortirait pas de son monde réel. Il serait un double dans la copie d’un monde connu. Il choisit de sortir des sentiers battus. Un art non figuratif, mais pas complètement abstrait à la manière des tachistes ou des informels. Un art qui s’ouvre sur des paysages irréels, à peine esquissés, que l’on invente en soi en les regardant. Un art d’intuition, un chemin que l’on ouvre et qui vous laisse partir seul sur la route de l’imagination. Cela devint un jour nouveau, qui allait lui dévoiler l’inénarrable : le cocon dans lequel il pourrait laisser sa vie s’écouler avec bonheur. Il revêtit non pas un costume et un pardessus, mais un pantalon chic et sport et un blouson de peau, doux et malléable. Il voulait être flexible, ne rien attendre de ce qu’il connaissait. S’il l’avait pu, il y serait parti nu. Mais la pudeur restait plus forte que l’envie de nouveauté.

Après avoir payé, devant un guichet translucide, à un personnage transparent, il avança vers l’entrée tendant son billet au préposé qui le déchira en deux et ne lui en rendit qu’une moitié. « Ça commence bien ! », se dit-il. Mais il voulait entrer dans un autre monde et peu importait ce qui se passait dans ce monde-là. Il avança et marcha le long des murs, regardant les toiles exposées, laissant son regard s’insinuer d’un tableau à l’autre.

Rien. Il ne se passait rien. Eusèbe avait décidé, avant même de franchir la porte du musée,  de se mettre devant un tableau et de le regarder jusqu’à ce qu’il entre dans celui-ci et le comprenne. Mais encore fallait-il trouver le tableau à contempler. Si son regard n’était pas attiré, son esprit le serait-il ? Vraisemblablement non. Il attendait d’être flashé, de sentir ses cheveux se dresser sur sa tête, d’être pris de tremblement sacré. Et rien de tout cela n’arrivait. Il errait dans le musée sans autre impression que celle de la chaleur qui y régnait. De guerre lasse, il s’assit devant un tableau où des objets enchevêtrés dansaient sans souci de plaire. Ce n’était pas encore du cubisme, ni même de l’abstrait, mais un mélange d’ordre et de désordre, de papiers à musique, de journaux sans titre, de guitares cassées et d’autres objets plus difficiles à identifier. Ombre et lumière, contraste et faux fuyant, il rassemblait les singularités de la peinture moderne, sans que rien cependant ne lui fasse impression. Mais Eusèbe était fidèle à ses promesses. Il avait dit qu’il resterait quatre heures devant un tableau ou au moins jusqu’à ce qu’il ait compris. Alors il resta, regardant le tableau, sans penser à rien de précis. En attente... puis en ouverture… puis en goûteur d’impressions et de sensations.

Il observait cette guitare dont le manche branlant ne pouvait plus résonner d’aucune note. Il examinait cette main qui courrait sur les cordes sans les toucher. Il contemplait le corps désarticulé du musicien et le vit se déhancher en rythme lent. Il scrutait cette invitation à la danse sans comprendre pourquoi elle émanait du tableau. Il devint ce guitariste dont il ne voyait pas le visage, mais dont le corps exprimait la tendresse et la force. Les notes résonnaient en lui, s’imprimaient dans ses sens. Chaque couleur prenait une signification musicale, émettait une mélodie, transperçait son appréhension, lui donnant une approche virtuelle et vivante d’une réalité inexistante. Il était la musique, il était la joie des résonnances, il n’était plus qu’un magicien qui pénétrait dans le cœur et l’âme des autres pour y jeter l’étincelle de la création.

Quelques instants plus tard, il se réveilla, se tâta, se regarda comme s’il flottait entre deux eaux. Il vit le tableau qui étincelait dans cette salle du musée et écrasait les autres. Depuis ce moment, quand il entre dans un musée, il ne cherche pas à apprécier tous les tableaux. Il porte un regard d’ensemble, puis passe devant chacun d’eux, jusqu’à ce qu’il trouve celui qui lui parle, qui le transforme, qui l’éblouit. Il en cherche les raisons et chacune de ces raisons l’éclairent sur l’art pictural. Cette impression simultanée de vide et de plein, de couleurs et d’absence de réalité, il l’entretient, la fait naître en lui, l’analyse jusqu’à ce qu’elle rayonne et le comble d’une joie sans mesure. Peu importe de quel type de peinture il s’agit. Le sujet peut être totalement abstrait ou figuratif, ancien, moderne ou contemporain. Ce qui compte, c’est ce sentiment d’évasion qui le transporte vers une compréhension globale du monde, instantanée, amoureuse et divine.

Le lendemain, Eusèbe pénétra chez un marchand de couleurs, acheta des tubes, un cadre sur lequel il pourrait tendre une toile, un pot de peinture blanche qui servirait d’apprêt. Il rentra chez lui, ferma les yeux et vit le tableau se dessiner, les formes s’imprimer devant sa rétine, s’emplir de couleurs. Il commença à peindre dans une joie et une liberté qu’il n’avait jamais connues. Désormais il pouvait, les jours difficiles, s’abriter dans sa maison colorée et partir loin des soucis du monde.

03/02/2011

Musique et émotion

 

Il n’y a pas l’émotion de la musique. Il y a une émotion bien particulière à chaque morceau de musique. Et encore, elle ne dépend même pas de la musique, mais aussi de la disposition de l’esprit et du corps, de la vibration de l’air, de l’état du monde et des choses et de leur agencement par rapport à nous.

 

On écoute toujours une musique pour la première fois, car jamais on ne ressent la même émotion à son audition et jamais on ne la perçoit de la même manière. En musique, l’habitude doit être bannie. Trop souvent, on aime une musique par habitude. Mais alors ce n’est plus l’émotion de la musique qui nous agite, mais celle du souvenir d’une musique. On aime telle sonate de Beethoven par ce qu’elle nous rappelle une soirée d’hiver au coin du feu où l’on a rêvé en l’écoutant.

 

Il ne faut pas chercher dans la musique la quiétude de l’esprit et la mélancolie de l’âme, mais la passion de chacun des instants où l’on perçoit la note pure, idéale, « la note clé ». Il faut apprendre à écarter le voile de la mélodie qui cache la nuit étoilée de la musique, l’espace doré de chaque note, la constellation d’un accord.

La littérature crée l’émotion de l’imagination, la poésie creuse plus profondément en faisant goûter une émotion de l’image pure, mais seule la musique crée l’émotion artistique pure. Cette émotion véritable, on ne l’éprouve pas à l’audition totale d’un morceau, elle demande une attention trop soutenue surhumaine, on l’éprouve à la perception plus dense d’un accord, d’une reprise, d’un jeu nouveau. On s’émeut à l’occasion d’une nouveauté, d’une coupure, d’une différence inattendue. Alors l’émotion du morceau se cristallise comme les ramures d’une étoile de givre sur cette impulsion.

 

C’est peut-être en cela que la musique contemporaine est plus propre à faire éprouver l’émotion de la musique, car elle ne prête pas, ou moins (parce qu’elle la rompt) à la rêverie qui engourdit la perception de nos sens. Par sa rupture, elle dissèque l’émotion dans l’espace et le temps, l’isolant à chaque seconde de l’émotion dernière en lui conservant son intensité.