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30/09/2017

Un rêve

Un rêve est-il vrai ?
Ou plutôt, un rêve est-il réel ?
Comment répondre à cette question ?

Le rêve t’embarque et tu vas
Attentif aux personnes et aux biens
Mais sans pouvoir sur eux
Alors qu’eux abusent de toi
Le rêve t’impose son déroulement
Et choisit lui-même son rythme
Tu te souviens même avoir déjà vécu
De semblables circonstances
Qui, parfois, t’ont amené à d’autres réactions

Le rêve t’entraine en d’autres territoires
Où la volonté importe peu
Seul compte la ténacité et l’honnêteté
Le courage reflue en toi
Tu te sens invincible, mais précaire
L’ombre ne suffit plus à te cacher
L’opprobre t’accompagne malicieusement  
Jusqu’au point de rupture
Là, tu sors ton mouchoir et le tache
De ton sang rouge et brillant

Mais ton souvenir va au-delà
Dans l’azur bleuté de la liberté
Vers ce que certains pensent folie
Et que tu baptises vérité
Celle-ci serait-elle le vide
L’absence de pensées, voire d’existence ?
Oui, je comprends, quelle folie !

La liberté ? Ne plus avoir à choisir !    
Tout s’impose par soi-même
Le choix est contrainte et effort
Il faut peser le pour et le contre
Hésiter entre deux maux ou deux biens
Comment ne plus pouvoir choisir
Et, malgré tout, y être astreint
Quelle prison imaginaire…

Le rêve le plus réel pourrait-il n’être
Qu’un rêve vide d’images et de sons ?
Dans ce cas rêve et réalité se rejoignent

Finalement qu’est-ce qu’un trou noir :
Un passage entre le palpable et l’impalpable
Entre le zéro et l’infini
Entre le tout et le rien
Entre la réalité et le rêve ?
Qu’en sais-tu puisque personne n’en revient !

 

26/12/2016

Bamboo dream, d'Arvo Part

https://www.youtube.com/watch?v=_6JzOjJAWhw


 

Une chorégraphie sur une musique minimaliste : des êtres irréels dansant sur une surface d’eau striée de bambous. Sont-ils vrais ? Ils errent dans un monde sans fin, semblant chercher ils ne savent quoi dans une certaine sérénité. Et la musique vous obsède. On passe du masculin au féminin, avec souplesse, dans une danse virevoltante (en 14 :30), puis au couple, jusqu’au groupe.

C’est envoûtant, mystérieux, étonnant, choquant parfois. Une beauté qui ne veut pas se donner…

28/09/2016

Expériences

Entrevoir la possibilité de relier des expériences dispersées et diverses qui sont du domaine de l’irrationnel ou, au moins, de l’inexplicable.

L’expérience de l’oubli de l’égo dans la méditation et la rupture du dialogue intérieur rejoint certains rêves qui restent très vivants dans le souvenir alors qu’ils sont vieux. Ils se sont renouvelés plusieurs fois dans l’adolescence. Trois d’entre eux ont ressurgi :

Le rêve d’avoir la faculté de plonger et de respirer sous l’eau par une manière spéciale de pouvoir prendre de l’oxygène contenu dans l’eau sans respirer celle-ci. C’est une respiration lente, fermée sur elle-même, filtrant le monde. Le filtre se situe au niveau du larynx. Il fait penser au trou de l’aiguille par où peut passer le chameau.

Le rêve de pouvoir s’élever au-dessus du sol et léviter grâce à un effort particulier que je ne peux retrouver. C’est un rassemblement de l’être qui condense l’ensemble du corps. Il suppose à la fois détente totale et attention extrême. Il permet ensuite de se mouvoir dans une pièce sans varier la position du corps ni user des membres.

Le rêve de voler réellement au-dessus des arbres et de contrôler le vol pour se diriger où l'on désire. C’est une sorte de plané dont je ne me souviens que des sensations, pas du procédé qui permet d’y accéder. Seul reste ce sentiment de liberté complète et la sensation du vol, sans savoir comment les atteindre.

Il y a un lieu à découvrir entre ces rêves et l’expérience consciente d’être en limite d’un autre monde, au-delà de l’égo, que l’on vit dans la méditation. Parfois, il arrive d’accéder à des images de rêve, consciemment, comme une sorte de vision. Fugitives, elles sont aussi réelles que le monde.

Une condition : ne pas se laisser absorber par le monde.

08/09/2016

Rêve ou réalité

 

Par la lecture on vit plusieurs vies
Jusqu’au jour où la vie est enlevée
Elle rejoint les vies lues et rêvées

Beaucoup pensent vivre alors qu’ils ne font que rêver.

29/08/2016

La mue (20 et fin)

7 septembre. J’ai mué. Je suis un homme muni d’une paire d’ailes. Je n’ai pas la même tête qu’avant la première mue. Je ne me décrirai pas. J’ai trouvé une robe blanche au pied de l’arbre sur lequel je m’étais réfugié. Elle me va parfaitement. Si Joséphine me voyait ! Et en un instant, je me trouve aux côtés de Joséphine. Comment cela se fait-il ? Je n’ai fait que penser à elle et je suis auprès d’elle.

– Bonjour Joséphine. Alors, es-tu heureuse avec ton nouvel homme ?

Joséphine est étonnée. Elle se demande qui je suis. Je la regarde, resplendissante, mais elle est maintenant sans attrait pour moi. Elle n’est plus qu’un être humain avec ses instants de bonheur et de malheur, entraînée par les circonstances, tentant de comprendre ce qui lui arrive et dérivant entre ses interlocuteurs. Je repense à nos premiers jours et aussitôt je suis entraîné à cette même date et ce même lieu qu’il y a trois ans. Je lui caresse les mains et je vais l’embrasser. Il me semble que je suis pourvu d’une nouvelle faculté : je vis ce que je pense. Je peux me transporter dans l’espace et le temps instantanément selon ma pensée. Mieux même ! Dès que je cesse de penser, je suis transporté ailleurs. Où ? Je ne sais pas.

Ah ! Là, cela s’impose à moi : je suis entouré de sages, en robe blanche également, qui me regardent. Leurs yeux me sondent jusqu’à l’âme.

– Approche Imer. C’est le jour de ton initiation. Désormais, tu n’auras ni souvenirs ni projets. Il est temps que tu montes dans la hiérarchie. Tu ne vivras plus que d’amour spirituel. L’amour humain est une impulsion qui vient d’en bas, de la matière et indirectement de l’énergie divine contenue en toutes choses. Cette énergie s’adresse à l’homme matériel. Elle peut parfois l’amener à se surpasser lui-même, puisqu’elle retourne à Dieu par l’homme. Cet amour est une énergie incontrôlable qui transforme, mais nous n’en sommes pas maîtres. En revanche, l’amour spirituel n’exclut personne. Il s’adresse à tous sans distinction d’affinité. L’homme empli de l’Esprit dilate son cœur et y inclut le monde. Toute chose, toute personne, est en lui individuellement comme le plus bel objet, le plus bel être. Cet homme ne possède rien, et dispose de tout. Il déborde d’amour pour son ennemi et voudrait lui venir en aide, lui donner la joie débordante qui l’habite. Devenu transparent, n’ayant plus d’être propre, il est le monde et plus que le monde. Il apporte à chacun sa part de lumière.

Un ange s’avance, s’arrête, puis dit solennellement, prenant les autres à témoin tout en me regardant intensément :

– Tu es désormais un ange. Tu as fini ton cycle humain et tu as franchi la porte de la sagesse. Tu n’es plus, car tu es plus. Tu es maintenant le messager du divin. Porte la nouvelle aux hommes et toujours aide-les en toutes circonstances.

C’est ainsi que moi, anciennement Rémi, devenu Imer, ai quitté le monde des hommes pour rejoindre un autre monde que j’avais longtemps ignoré.

 

           

26/08/2016

La mue (19)

La colombe me caresse de son aile, me regarde une dernière fois et me dit :

– Je ne te verrai plus. Tu en sais suffisamment pour voler de tes propres ailes. Sois fort, ta prochaine mue est pour bientôt.

Sur ces paroles que je ne comprends pas réellement, elle s’envole, fait un rond au-dessus de ma tête et s’éloigne. Je suis seul, mais je suis habité d’une nouvelle force qui me guide et me donne détermination et certitude. Je prends mon envol et pars, loin de mon appartement et de Joséphine. Le cordon est tranché, en avant !

Nous sommes le 3 septembre. Cela fait un peu plus d’un an que j’ai rencontré la colombe. Je n’ai pas de toit, je n’ai qu’un sac vide, je ne transporte pas de pierre pour reposer ma tête lorsque le soir tombe. Qu’ai-je fait ? Je ne peux vous le dire, c’est une affaire entre le ciel et moi. Je n’ai pas eu un instant de libre, mais je suis le plus libre des hommes. C’est un jour nouveau, mais particulier. Ce matin, j’ai reçu mon attestation. C’est la saison de la mue pour les oiseaux. Je ne suis pas inquiet. Je l’attends avec impatience, sans chercher à imaginer ce qu’elle sera. Ma vie continuera sous une autre forme et je serai toujours Imer.

5 septembre, je ressens les premières transformations. J’ai l’impression de retrouver mes jambes d’humain et je perds pas mal de plumes. C’est véritablement une mue. Qu’est-ce qui va les remplacer ? Mon bec devient mou, je ne peux plus casser une graine. Pourtant j’ai bien encore mes ailes et elles me soutiennent en l’air sans aucune difficulté. Elles semblent même plus agiles que d’habitude.

6 septembre. Je ne me sens pas bien. Reste sous ton arbre et attends, me disent mes compagnons. Je voudrai bien, mais je suis tiraillé sous ma peau. J’ai perdu presque toutes mes plumes, sauf sur les ailes, mais elles ont blanchi et deviennent plus lisses d’heure en heure. J’ai presque retrouvé mes jambes. Elles sont alertes, beaucoup plus qu’auparavant.

23/08/2016

La mue (18)

Je perçois un éclair dans ma tête et le vide m’envahit. Rien ne me vient à l’esprit, je flotte dans un bain huilé qui me transforme. Mais s’il est facile de constater que l’on a découvert la vraie vie, il est impossible de dire ce qu’elle est. La vraie vie est indéfinissable. La seule chose qu’il soit possible de dire est que nous ne sommes plus le même. Nous connaissons un nouvel état d’être qui n’est pas notre état naturel. L’état lui-même ne peut être défini, car il est toujours différent. C’est cette nouveauté permanente, cette richesse infinie que l’on découvre en soi et dans le monde, qui font dire que l’on a trouvé la vraie vie et qui constituent la preuve de son existence. Ceci nécessite d’abandonner toute idée d’acquisition. On n’acquiert pas cet état, il nous est donné. Il faut le vivre dans l’abandon et ne pas chercher à le revivre. Cependant, si l’on ne peut définir rationnellement ce qu’est cet état, on peut décrire les nouvelles perceptions qui l’accompagnent.

La première perception est celle d’unité intérieure : la sensation habituelle du moi tiraillé en tous sens s’évanouit. La conscience s’élargit, ne se sent plus distincte du monde et, s’oubliant elle-même, se découvre. La seconde est l’absence de temps : C’est la sensation d’éternité. Le présent, intensément vécu sans rattachement aux structures mentales  élaborées par la combinaison du passé, du présent et de l’avenir, se transforme en éternité. La troisième est la lumière : cette lumière semble d’abord sans origine, comme une légère brume lumineuse. Puis on prend conscience de son rayonnement à partir du cœur. Elle n’éclaire pas matériellement ce que l’on voit. Elle éclaire notre compréhension  des choses et des êtres. Enfin, la dernière que j’ai perçue est la transparence : en acquérant la transparence, on perçoit que la lumière est en nous en permanence et que nous la voilons par le moi, c’est-à-dire notre propre idée de nous-mêmes et du monde. Par la transparence, l’homme devient frontière perméable entre le monde spirituel et le monde naturel.

19/08/2016

La mue (17)

– C’est quoi ce but ? dit un autre en équilibre sur un fil téléphonique.

– C’est le bonheur, quoi qu’il arrive dans notre vie. Cette compréhension demande du temps, certes, mais la transformation peut venir en un instant.

Je m’interroge. Comment cette colombe a-t-elle fait pour rallier tous ces oiseaux alors qu’hier j’étais pratiquement seul avec elle. Serait-ce tout simplement qu’elle possède la conviction et que celle-ci entraîne les autres, qu’elle possède la pureté et que celle-ci convainc les autres. Et moi, et moi, que deviens-je dans tout cela ? C’est alors qu’il m’apparaît clairement que je suis directement concerné par ce que proclame la colombe. Je me tiens immobile et médite cette nouvelle vie qui s’ouvre devant moi. Je me sens le cœur léger, l’esprit aventurier. Mes réflexes d’homme moderne ne m’ont pas sauvé du désastre ; inversement, je suis encouragé par cette colombe qui me dit de tout abandonner, ce que je vais faire à partir d’aujourd’hui. Voilà, c’est fait, j’ai oublié mon passé et me tourne vers le présent et l’avenir. Non, je me tourne vers le néant et celui-ci est aimable et grand. Quelle idée ! Et pourtant, c’est vrai, ce vide m’attire et me donne la chair de poule. Adieu ma vie, en route pour la vraie vie.

 La vie n’est ni dans le passé ni dans le futur. Est-elle dans le présent ? Je ne sais pas, car qu’est-ce que le présent ? Est-ce ce que je sens ? Est-ce ce que je ressens ? Est-ce ce que j’ai été : souvenirs, succès, défaites ? Est-ce ce que je veux être et ce que je ne suis pas ? Est-ce mon projet de changement, d’amélioration de ma façon de voir ma vie ? Oui, comment le savoir puisque je suis immergé dans cette salade d’événements et de réactions à ceux-ci ? Ainsi, même le présent m’échappe. Je ne suis ni le passé que j’ai vécu, ni le futur que j’envisage, ni même le présent que je tente de vivre. Ma seule certitude : j’existe puisque je suis ici et qu’il est tel jour et telle heure. Le reste n’est que fumée que l’on prend pour la réalité. La fumée se façonne, prend des formes qui changent sans cesse. Un coup de vent et il n’y a rien de ce que je croyais être. Mais je suis toujours là, vivant malgré moi.

La colombe prend son envol, tournoie autour de moi, plane et se pose à mes côtés. Elle me regarde avec tendresse et fermeté et me dit :

– Toi, Rémi, je connais les événements qui t’ont conduit ici. Je vois tes efforts et ton cheminement intérieur. Tu as, par expérience, compris ce qu’est la vie, la vraie, celle qui est au-delà de ce que nous percevons et ressentons. Dorénavant tu ne t’appelleras plus Rémi, mais Imer. Tu te consolideras toi-même, tu flotteras pour aider les autres et tu connaîtras une nouvelle vie, la vraie, bientôt.

16/08/2016

La mue (16)

Que répondre à cette déclaration ? L’ai-je d’ailleurs bien comprise ? Cette colombe est assurément plus qu’un simple pigeon ou une vulgaire tourterelle. Alors je m’efforce de la voir sous un autre jour. Mes yeux s’ouvrent, mon cœur éclate, ma rationalité cède et je découvre l’amour. Cette simple créature devient un être à part entière, plus qu’un humain, au-delà de son apparence physique au demeurant charmante.

– Va mon frère. Tu en as assez appris aujourd’hui. Médite ces paroles et revient demain.

J’obéis et plonge dans le vide céleste apparu devant moi et qui me porte d’espérance. Je suis léger, détendu et plein d’énergie. La vie s’ouvre et devient nouvelle. Je la découvre et le monde devient autre.

Je me dirige vers mon appartement. Où irai-je autrement ? Elle est là, je vois son ombre dans la cuisine. Je m’approche de la fenêtre. Ah, elle n’est pas seule. Ça y est, il est adopté. Ça n’a pas duré longtemps. Mais, ayant maintenant un peu de recul, je constate que j’ai fait de même plusieurs mois auparavant. Alors, pourquoi reprocher à cet homme ce que j’ai fait moi-même ? Sur le rebord de la fenêtre, je médite : j’ai reçu Joséphine en cadeau du ciel, il l’a reçoit en cadeau, quoi de plus normal. Joséphine est-elle coupable. Non, ce sont les circonstances qui l’ont conduite à cette attitude. Ma disparition de sa vie est logique et correspond à ce que recherchent les autorités. Alors, laissons-les, éloignons-nous et parcourons le monde pour y trouver la paix. Hum, plus facile à dire qu’à faire. Je m’installe non loin de là. Je ne suis pas encore suffisamment libre pour m’éloigner sans un regard.

Ce matin, je m’installe tôt sur le toit de l’église. Je ne veux pas rater la venue de la colombe. Elle n’est pas encore là. Mais je remarque plusieurs races d’oiseaux qui sont là. D’ordinaire, ils ne se côtoient pas. Aujourd’hui cela ne les gêne pas, chacun pépie dans son propre langage, le front haut, la plume légère. Tous semblent attendre. Attendraient-ils la colombe ?

Celle-ci apparaît, un brin d’olivier dans le bec, semblable à son image. Elle la dépose à ses pieds, regarde les oiseaux présents, les salue de la tête et leur parle dans leur cœur :

– Chers amis, je suis heureuse de vous retrouver. Cela prouve que vous avez médité mes paroles et que vous avez commencé à vous transformer. Je ne vous demande pas une métamorphose. Non, une simple mue. Restez ce que le créateur a fait de vous, chacun unique et possédant sa vocation propre. Mais transformez votre cœur, réveillez votre intelligence, ouvrez votre âme à la vie et celle-ci deviendra enrichissante et multiple. Ne vous souciez pas de ce que vous allez devenir, vivez que diable, sans aucune arrière-pensée. Soyez dans l’instant, là où vous êtes, sans penser à un autre temps ou un autre lieu. Faites le vide en vous et l’univers vous pénètrera. Vous vous unirez à lui ; vous ne serez plus, vous vivrez.

– Mais il faut du temps pour arriver à une telle chose, objecta quelqu’un.

– Non, il faut que vous soyez possédés par le sentiment de l’urgence : urgence à vivre la vraie vie, urgence à aider les autres à découvrir ce que j’avais découvert, urgence à transformer le monde par l’amour qui peut tout. Savoir qu’au bout du chemin existe la mort et ne rien faire jusque-là, c’est gâcher sa vie et celle des autres par absence d’attention. Néanmoins, je concède que le temps est indispensable pour parvenir au but.

13/08/2016

La mue (15)

Je suis présentement perché sur le toit de l’église, au soleil. Le clocher est haut ; il domine la ville et cela m’enchante. Je me sens élevé, plus spirituel, moins préoccupé de mes problèmes quotidiens. Je m’interroge sur ma vie. Qu’a-t-elle été jusqu’à maintenant ? Une succession d’événements, des joies et des peines, des gens à côtoyer ou à rejeter. Rien qui ne m’incline à réfléchir sur ce que j’ai fait ou même ce que je vais faire. Je ressens un grand vide lorsque je me penche sur tout cela, un vide un peu écœurant, très différent de ce que j’imaginais à vingt ans. J’avais alors la flamme de la jeunesse, le rêve des entrepreneurs, la richesse du début de l’existence, la tendresse envers ceux qui partageaient avec moi ces moments privilégiés d’un avenir non encore décidé. Je dévorais la vie à pleines dents et n’avais pas besoin de dentiste. Cela a changé depuis. Les émotions se sont tassées, les sensations se sont amoindries, les sentiments ont évolué, mon approche rationnelle des événements s’est même modifiée. L’infini n’est plus ouvert, il se referme peu à peu, surtout ces derniers temps. Il est même tellement fermé que je me demande ce que je fais sur terre. Prisonnier d’une cage ou libre de mourir seul, quel choix ridicule et malsain.

– Mon ami, pourquoi te rends-tu malade comme cela ? me dit tout à coup une voix dans ma tête.

Je sais bien que je ne me parle pas à moi-même. Alors, qui est-ce ? Je regarde autour de moi. A côté, sur le même toit, je vois une colombe qui me regarde. Elle est arrivée sans bruit et s’est posée là, comme pour converser avec moi. Elle parle comme vous et moi alors que je ne comprends rien aux pépiements des autres oiseaux. Mieux même, elle me parle directement dans ma tête sans avoir besoin de la voix, organe naturel de la parole.

– Croyez-vous ma situation enviable ?

– Ce ne sont pas les situations qui comptent, mais la façon dont on les vit.

– …

– D’ici tu vois toute la ville, tu devines les peines et les joies selon les circonstances, mais tu sais intimement que ce n’est pas ça l’important. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait de ce qui nous arrive. Fabrique-t-on du miel ou du fiel ? Et tu sais qu’il n’appartient qu’à toi de choisir, même si tu ne penses qu’à toi pour l’instant.

– Mais qui êtes-vous, vous qui me parlez ?

– Je ne suis qu’un simple pigeon. Ma seule liberté tient à l’amour. Celui-ci est tout puissant et universel. Je vole sur le monde sans m’attacher à ce qui se passe, mais à ce qui est vécu. Je ne connais que l’intérieur de l’homme et le laisse se saisir des situations. Il apprend dans l’expérience, il saisit dans la science, il comprendre dans la conscience et enseigne l’obédience aux intuitions de l’âme.

10/08/2016

La mue (14)

Je me réveille. Je n’entends rien, ils doivent dormir. Ah, voici Joséphine. J’entends ses pieds nus sur le plancher. Elle va se faire un café à la cuisine. Elle passe devant ma cage. Je suis toujours sous le voile. Je pépie. Mais rien n’y fait. Elle fait semblant de ne pas entendre. Elle vit sa vie sans s’occuper de mon sort. Que vais-je devenir ? Je ressens l’angoisse des relégués, de l’employé que son patron cherche à virer, du sportif moins performant qui ne convient plus à son entraîneur, de l’amant évincé, de l’enfant sans parents. C’est dur cette vie inutile qui n’intéresse personne. Je pleure doucement derrière mon voile, hoquetant de petits gazouillis. J’entends l’homme se préparer à partir. Pourvu qu’elle ne parte pas avec lui. Non, la porte claque et je l’entends marcher. Elle vient vers moi, retire le voile, me regarde sans animosité, mais sans amour. Je suis devenu un meuble de plus dans l’appartement qu’elle a adopté alors qu’il m’appartient. C’est sans doute pour cela qu’elle ne me met pas à la porte. Elle n’ose pas. Je vois son œil noir. J’ai bien envie de me jeter dessus avec le bec et de le crever. Mais je ne bouge pas. Que se passerait-il si elle me mettait à la porte ?

Nous sommes mardi. La femme de ménage arrive après le départ de Joséphine. Elle aussi a pris l’habitude de recouvrir la cage du voile opaque. Elle peut fouiller dans nos affaires sans vergogne, personne ne la verra. Je l’entends farfouiller dans le secrétaire, là où je mets mes papiers. Que peut-elle bien faire ? Je l’entends ouvrir grand les fenêtres. Tout à coup, j’ai envie de promenades. J’ouvre la cage sans qu’elle me voie, je me glisse sous le voile, jette un œil et comme elle se trouve dans une autre pièce, je m’envole par la fenêtre. Enfin, de l’air frais et un peu de liberté ! C’est agréable de virevolter dans le soleil du matin, d’aller dans toutes les directions, de se poser sur une branche ou un toit et de rêver devant l’étendue de la ville et le nombre de buildings.

07/08/2016

La mue (13)

Aujourd’hui, il est huit heures du soir. Je perçois la clé dans la serrure. La porte se referme. J’entends parler Joséphine. Je ne sais ce qu’elle dit, mais une voix d’homme lui répond, assez grave et douce. Puis j’entends « Chut ! » Elle vient vers moi, seule et l’air de rien. Elle prend le voile opaque et le met sur la cage. Je ne vois plus et entends très mal, d’autant plus qu’elle met une symphonie de Beethoven assez fort, la 3e dite héroïque, si vivante qu’elle me fit dresser les plumes sur le corps et plus particulièrement mon aigrette qui se tient raide comme un balai. J’ai beau tendre l’oreille, je ne comprends pas ce qu’ils se disent. J’ai beau faire du bruit, agiter mes ailes, cogner mon bec sur les barreaux, rien n’y fait. Je ne suis plus là pour elle et elle m’ignore totalement.

Après leur diner, il semble s’incruster. La musique devient douce et moderne. Un chanteur noir remplace le classique. Oui, ce n’est pas mal, mais que font-ils ? Je n’entends plus rien, sauf quelques soupirs de temps à autre. Je comprends que j’ai définitivement perdu l’amour de Joséphine ou, au moins, que je suis remplacé comme prétendant. Cela me fit une drôle d’impression. C’était une deuxième rupture, presque plus pénible que celle de la mue. Joséphine, que fais-tu ? Je me souvins des nuits passées à nous raconter nos vies respectives, à nous caresser doucement, à échanger nos salives dans des baisers de feu, à explorer nos corps et à les rapprocher. Elle avait un grain de peau très doux, elle savait m’embrasser avec fougue, passer ses doigts sur mon dos pour le faire frémir. Je lui prenais la tête et baisais son cou qui sentait le caramel. Je lui imprimais mes mains sur ses seins et parfois m’aventurais plus bas. Et tout cela n’est plus. Je suis remplacé par un inconnu qui peut faire la même chose, sans vergogne. Non, je ne chanterai pas pour protester, je resterai silencieux. Je finis par m’endormir, blotti sur mon nid douillet.

 

06/08/2016

Nuit, toujours

La nuit te prend parfois, au creux de ton sommeil, et te renvoie à ton image dans le brouillard des jours lorsque l’éveil succède au rêve sans transition, comme le passage d’un métro qui ne t’est pas destiné. Alors tu descends sans bruit vers la cuisine, ce refuge de tes nuits discrètes où ton cœur chavire de bonheur d’être seul éveillé dans un village où tous dorment d’un sommeil lourd et chargé d’ignorance. Et cette descente vers le paradis, marche après marche, t’encourage dans ta décision de t’éveiller et de laisser aller ton inconscient à de longues phrases sans fin qui, comme une robe de mariée, déroule sa traîne de quart d’heure en quart d’heure, jusqu’à ne plus distinguer le moment où tu es descendu et celui où tu remontes, déjà rassasié de ce temps qui s’écoule sans raison, par inadvertance, telle une bouteille à la cave qui a perdu inopinément son bouchon, va-t’en savoir pourquoi.

Tu t’installes dans cette attitude particulière aux nuits où tu te sais seul point de réflexion, petite marmite où bouillonnent les idées alors que tous ont mis au frigidaire leurs soucis, leurs joies, leurs espérances et que tous encore ont capitulé devant l’inanité de la vie et fermé leurs cœur et leur intelligence ou même leur âme à l’attrait d’un désert où l’on erre sans relâche jusqu’à ne plus savoir si l’on va s’en sortir. Tu bois ton café qui a filtré pendant tes réflexions entrecoupées de regards vers la machine dans l’attente d’un réchauffement du corps en parallèle à la tiédeur de l’esprit qui s’installe en toi. Le breuvage aussitôt filtré, tu as empli ton bol, jeté un nuage de lait dans le liquide noir pour qu’il prenne l’expression d’une métisse rondouillarde qui enchante le palais et tu t’es lancé dans cette divine inconnaissance qui guette tout homme à trois heures du matin, éveillé mais plein de songes qui, pour autant qu’ils te semblent, feront ton délice d’une nuit. L’œil vague, la main reposant sur la table, l’autre tenant ton bol à hauteur de ton visage, tu laisses errer ta conscience sans savoir où elle s’échappe, comme ces souris que tu vois apparaître parfois entre la cuisinière et tes pieds, ombres vivaces qui te font prendre conscience de ta vanité d’humain. Alors un sourire discret se dessine sur ton visage, car tu te vois enfant réveillé à la même heure et perdu dans une cuisine autre, terrifié mais fier d’être debout pendant que tous dorment encore.

Puis, tu montes enfouir ta personne dans un bureau devenu ton refuge, loin des cris et des pleurs d’enfants que tes propres enfants ont eux-mêmes engendrés, et tu entres dans ce monde imaginaire auquel tu te livres entièrement, dans lequel tu te baignes et t’immerges avec une délectation que tu ne soupçonnais quelques minutes auparavant. Là, devant ton ordinateur et tes méninges, tu laisses filer les mots qui sortent en chapelet et les rattrapes dans un filet à papillons qui laisse parfois filtrer des paroles doucereuses ou malveillantes mais toujours apaisées par l’ouate de l’obscurité.

Enfin, viens le moment où, ayant déversé une littérature sauvage sur l’écran sans savoir ce que tu veux en faire, tu es las et à nouveau le corps cède au sommeil qui te gagne, tu sens la pesanteur des petits matins, avant l’aurore, et te laisse gagner par un engourdissement dans lequel tu te sens bien. Il est temps de fermer ta machine, d’arrêter de mouliner ces flots de paroles vaines, même si par acquit de conscience, tu relis une nouvelle fois ce que ton jus à produit, sans toutefois avoir la lucidité pour corriger quelques fautes d’orthographe ou de style qui resteront jusqu’à la prochaine lecture, demain ou un autre jour, ou même jamais comme cela t’arrive bien souvent.

Tu éteins la lumière, te glisses en catimini dans la chambre conjugale, entres sans bruit entre les draps maintenus frais par une fenêtre ouverte été comme hiver pour laisser entrer les secrets du monde invisible qui enchanteront tes rêves lorsque le soleil se sera montré. Et chaque jour, la journée commencera en pensant à une nuit de bonheur où tu sentis en toi l’infini travailler et te tendre la main.

18/07/2016

Le roman ou la vie

Il est quatre heures. La première partie de la nuit est finie. La fenêtre ouverte m’envoie les premières lueurs du jour, ténues, mais réelles. Je descends l’escalier, prépare la cafetière, y verse l’eau, mets un filtre que je saupoudre de farine de café. Je finis un roman, Après l’équateur, de Baptiste Fillon. Je ne sais qu’en penser. Il y a une qualité de l’écriture et des descriptions rudes, en bourrasques. On discerne l’évolution du style lorsqu’on avance dans les pages. Première partie : la mer, le long cours, la vie de l’équipage. Deuxième partie, comme un prélude : quelques jours chez sa maîtresse, au Brésil avec laquelle il a eu un enfant. Il ne sait s’il veut rester auprès d’elle ou rejoindre sa famille officielle. Troisième partie : le retour au foyer, où la colère du marin vis-à-vis de l’inutilité de cette vie bourgeoise éclate. Je ferme le livre.

Un sentiment de vide, d’inexistence, de tromperie permanente quel que soit le lieu, le moment, les interlocuteurs et les circonstances. C’est à l’image de l’actualité. Aucune certitude, aucune raison d’être, la vie au jour le jour, sans aspiration, sans guide, sans espoir. Depuis quelques mois, j’ai ce sentiment devant les livres que j’ouvre. Ils ne m’enrichissent pas, ne me font pas rêver, ne me permettent plus de sortir de moi-même et d’errer dans le monde avec un but précis. Oui, le livre est fini. Je n’ai rien appris sur la vie, c’est toujours le même rabâchage d’existences ratées en relents d’aventure qui sentent l’amertume et la capitulation. Et la fin est à l’image du fil des pages. Il part pour son dernier embarquement. Il rejoint sa deuxième femme, la non-régulière. Mais en est-on sûr et qu’y trouvera-t-il ?

Je n’écris cela qu’après coup. Je n’ai pas immédiatement ces réflexions toutes empaquetées. Je suis assis dans la cuisine et je regarde les étagères emplies de bocaux et poteries. Mes yeux s’éclaircissent, l’éclat des verres s’accentue, mon cerveau se vide, une énorme bulle d’air m’emplit le cœur, elle monte vers la surface du moi et explose. La cuisine s’illumine, se nettoie de ses scories et je suis là, vierge de toutes sensations, éveillé et dégrisé du quotidien. Je regarde chaque bocal, chaque objet avec un œil nouveau, propre et aiguisé. Assis, ici et maintenant, je vis hors du remue-ménage quotidien des sensations, émotions, sentiments et réflexions. Oui, cela, on ne trouve pas dans un livre !

09/06/2016

Une maison insignifiante

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Curieux par nature, comme tous les humains finalement, je passe la tête, tentant de distinguer quelque chose dans l’obscurité. Oui, elle est habitée par une femme. On sent son odeur doucereuse. Ne pas se laisser prendre, rester sur ses gardes ! Je cherche l’interrupteur à droite, à l'opposé de l’ouverture de la porte. Je le trouve à gauche. Quelle idée ! Lumière : faible, veloutée, caressant les objets plutôt que les éclairant. Un fauteuil Voltaire, un piano droit, un tapis effilé, quelques photos aux murs, dont une femme encore jeune, blonde, au sourire incertain, qui vous regarde étrangement. Elle semble presque vivante et vous fait un signe de la main : « Viens », semble-t-elle dire. Non, elle ne bouge pas. Ce n’est qu’une photo. Mais je ne la quitte pas des yeux. Elle reste muette. Une porte au fond de la pièce est entrebâillée et un escalier, sur la gauche, permet de monter à l’étage. Je l’emprunte. Un palier avec trois portes. J’ouvre la première. Elle donne sur une chambre aux volets fermés. Le soleil laisse quelques raies sur le sol recouvert de moquette grise et des grains de poussière dansent dans ses rayons. Rien d’intéressant, me dis-je en refermant la porte. La seconde s’ouvre sans bruit, comme entretenue de quelques gouttes d’huile passées sur ses gonds. Une chambre de femme. Je distingue un jupon du début du siècle, une robe au teint passée, une paire de chaussures hautes. Apparemment, il s’agit d’une jeune femme. La même probablement que celle vue sur la photo.

A ce moment, j’entends du bruit sur le palier. Je la vois passer, droite, fière, le regard perdu. Vite ! Je me cache derrière le paravent. Elle revient sur ses pas et pénètre dans la pièce. Elle ouvre un placard, en sort une robe jaune, assez longue, avec des volants en guise de manches. Retirant sa robe de chambre, elle l’enfile, se regarde dans la glace, avance de deux pas, recule de trois, puis avance, à tel point qu’elle disparaît derrière le miroir. Plus rien. Personne. A-t-elle vraiment existé ? Ne reste que cette odeur persistante, déjà perçue en bas en entrant dans la maison. Non, même avant, dans le jardin. Le silence est revenu, lourd, angoissant. J’étouffe. Que fais-tu ici, me dis-je. J’ai peur tout à coup et je presse le pas pour descendre les escaliers et me diriger vers la porte de sortie. Au moment où je tourne la poignée, un bruit bizarre retentit, semblant venir du premier étage : une sorte de plainte inhumaine, qui se prolonge inutilement, au-delà du souffle habituel d’un humain. Elle dure, dure à tel point que je sors épouvanté et referme au plus vite la porte. Dehors, toujours le silence. Pas un chant d’oiseau, pas un grattement, pas un chuintement. Je cours jusqu’au portail et me retrouve dans la rue, mes oreilles débouchées. Quel rêve, me dis-je. Non pourtant, ce n’est pas un rêve, j’ai bien vu cette femme changer de robe et disparaître dans la glace de l’armoire. Qu’est-elle devenue ?

Je n’ose plus retourner dans la maison et je pars vers le centre en m’efforçant de ne plus y songer. Mais chaque fois que je repasse devant le portail, je ne peux m’empêcher de revivre ces moments et d’en éprouver une angoisse indescriptible. Ne vous inquiétez pas, j’ai retrouvé mon âge réel. Seul mon sourire garde un regret imperceptible. Je n’arrive plus à sourire comme auparavant.

08/06/2016

Une maison insignifiante

Hier, j’étais à un vernissage. Peu de gens, des œuvres assez disparates, car il y avait quatre exposants qui ne semblaient pas avoir grand-chose en commun. Tout à coup, un tableau, une maison, insignifiante, mais qui attirait mon regard. J’eus envie d’écrire son histoire, ou une histoire qui s’y rapporte.

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Il passa devant l’entrée, un simple portail constitué de deux piliers de pierre brute. Il eut l’impression que la maison le suivait des yeux. Il se retourna, mais rien. Elle se tenait immobile, insignifiante, effacée. Il poursuivit donc son chemin.

Le lendemain, elle est toujours là, à la même place, guillerette cette fois. Le soleil luit haut dans le ciel et les hirondelles ont repris leurs rondes échevelées. Tiens, les deux piliers sont plus avenants aujourd’hui, remarque-t-il. Il s’arrête, intrigué. Ce chemin de gravier sale qui mène à la maison lui tend les bras : « Viens ! » lui dit-il. La maison semble inoccupée. Les rideaux des fenêtres ne bougent pas, les portes restent fermées, l’arbre est toujours pelé. Non seulement pas un signe de vie, mais une impression d’abandon augmentée par la peinture de la façade, une peinture violette, non, disons mauve pâle, un peu sale. Le jardin est également laissé à lui-même ; les herbes envahissent tous les recoins. Tiens, mais c’est vrai. Il n’y a pas un animal. Je franchis l’espace entre les piliers et avance d’un pas. Un silence étouffant, roide, au goût de farine. Mes pas soulèvent une petite poussière fine qui retombe lentement, au ralenti. Un silence oppressant qui résonne dans les oreilles et endort les autres sens, y compris la vue. Une sorte de voile grisâtre s’est abattue sur mes yeux. Je rentre dans un autre siècle. Je vieillis très vite. Le compteur tourne à toute vitesse les années en remontant vers ma jeunesse. Mais je vieillis malgré tout. Une impression désagréable. Ah, il ralentit, puis s’arrête : cent douze ans. Je ne sens plus mes os. Ils sont tellement friables. Ma peau est devenue jaune et gaufrée. Ma tête est restée la même. Ni mieux, ni moins bien. J’ai toujours eu quelques difficultés à l’équilibrer pour m’en servir. Tantôt elle penche du côté du cœur et me fait accéder au royaume des larmes, tantôt elle penche du côté de l’intellect et déborde de concepts. Ils deviennent si encombrants que je dois les entasser à la cave, dans le ventre mou des idées perdues. 

J’avance à petits pas, respirant une odeur de papier vieilli recouvert d’une fine pellicule de poussière rose, féminine. Non, elle sent le musc, odeur masculine s’il en est. Mais s’y ajoute un mélange de rose, de mûre et d’angélique qui détonne dans ce jardin désuet. Au moment où j’arrive à la porte au linteau arrondi, celle-ci s’ouvre en grinçant. Personne n’en sort. Elle bée devant moi, comme une invitation muette, et je ne vois rien d’autre qu’une ombre épaisse et collante.


La suite et fin : demain !

22/05/2015

Un couple insolite (11 fin)

Le soir même, Damien et Isabelle se retrouvèrent au pied de leur immeuble. Ils ne cherchèrent pas un instant à s’embrasser ou même à se serrer la main, sachant tous deux la déception qui les attendait. Ils se sourirent, l’air gêné et prirent un air dégagé qui ne les trompa ni l’un, ni l’autre. Ils choisirent d’aller prendre un café au bistrot du coin pour se raconter leur week-end. Ils s’assirent pensifs, se regardant avec avidité, mais sans que l’un ou l’autre tendent une main secourable ou même esquisse un geste tendre vers l’autre. Alors Damien raconta sa journée d’hier. Isabelle fut horrifié : « Il a osé et, pire, cela a marché. Suis-je donc la seule qu’il ne puisse toucher alors qu’auparavant nous nous fondions l’un en l’autre avec amour ? » Damien tenta de se justifier :

– Ce fut soudain, comme un irrépressible besoin que je ne maîtrisais pas. Il fallait que je sache. Ce fut un soulagement. J’en conclus que j’étais normal et qu’il se passait quelque chose entre nous deux. Quoi, je ne le savais, mais j’avais l’esprit rassuré et c’était déjà un soulagement.

Il raconta ensuite ce qui s’était passé ce dimanche, son ennui et sa rencontre fortuitement avec le vieillard. Isabelle qui jusque-là restait circonspecte, s’anima soudain.

– La voilà la solution, s’écria-t-elle joyeusement. Elle lui prit la main, lui dit de laisser un billet sur la table et, sans plus attendre, l’entraîna vers leur immeuble.

Jamais jusqu’à présent elle n’avait fait attention à l’orientation de l’immeuble, de leur appartement et encore moins de leur chambre et de leur lit. Sa place leur importait peu, seul comptait le rectangle sur lequel ils pouvaient s’étendre, se raconter leur bonheur au fil des jours. Ils ouvrirent la porte fébrilement, se débarrassèrent de leur manteau et coururent vers leur chambre.

– Stop ! dit Damien. Avant de nous précipiter, réfléchissons. Comment placer notre lit autrement ?

Ils constatèrent qu’il n’était guère possible de le tourner dans l’autre sens, c’est-à-dire verticalement par rapport à l’emplacement actuel.

– Peut-être en le mettant dans ce coin, suggéra Isabelle en montrant du doigt l’opposé de l’emplacement actuel.

Bien que le lit ne semblait pas offrir le même équilibre dans l’agencement de la pièce, ils acceptèrent l’idée de dormir dans un lit coincé dans un coin. L'inconvénient était majeur. L’un d’eux ne pouvait trouver sa place qu’en montant sur le lit avant de pouvoir glisser ses jambes dans les draps. Damien convint que cette gymnastique lui appartenait, prétendant que si tout se passait bien elle serait vite enceinte et ne pourrait plus exécuter ces gestes simples, mais pénibles pour quelqu’un qui n’a plus sa souplesse habituelle.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils modifièrent l’emplacement du lit, de la commode et des deux chaises qui leur permettaient de ranger leurs vêtements le soir. Heureux, ils se regardèrent, les yeux brillants, impatients de cette nuit qui venait et annonçait la fin de leur cauchemar. Ils décidèrent d’ouvrir une bouteille de champagne pour fêter cet espoir revenu. Isabelle prépara un plateau, quelques friandises. Damien fit sauter le bouchon avec douceur, ne laissant entendre qu’un petit pschitt délicat, comme un avant-goût des baisers qu’ils comptaient bien échanger en se réveillant. Ils trinquèrent, burent, burent à nouveau tant si bien qu’ils se couchèrent sans réelle conscience de la solennité de l’instant. Isabelle s’endormit très vite. Damien mit quelques minutes de plus, pensant au vieil homme qu’il avait heurté. Quelle bizarre rencontre, inattendue et miraculeuse. Un signe du destin !

Ils se réveillèrent tôt, vers cinq heures du matin, presqu’en même temps. Dans le noir, sans bouger, Damien appela Isabelle, ou plutôt, murmura son prénom. Elle lui répondit avec chaleur et se tourna vers lui. Il ne peut attendre plus longtemps et lui ouvrit les bras. Elle s’y blottit avec ardeur. Il retrouvait cette sensation infiniment merveilleuse d’un autre monde, fait de hérissement du moindre poil, de frottement des chairs, de caresses insolites, de soupirs involontaires, de chaleur du souffle, de baisers avides. Isabelle pleurait de bonheur : « Mon chéri, mon chéri ! », ne cessait-elle de répéter. Elle s’offrit à leurs retrouvailles, l’esprit ouvert, vide de toute pensée, le corps tendu. « Quel cauchemar nous avons vécu », pensa-t-elle. Elle pleurait en petits hoquets, incapable de se contrôler, riant en même temps. Damien la serrait contre lui, avec précaution, comme un trésor destructible par une simple maladresse. « Mon Dieu, le cauchemar est fini », pensa-t-il avant de se noyer dans cet amour retrouvé.

 

17/05/2015

Un couple insolite (9)

La journée du dimanche fut pour le couple séparé un calvaire et un moment de grâce. Oui, un calvaire par l’absence de l’aimé(e), un moment de grâce par une attente insoutenable qui les reconstruisit. Errant, l’un dans Paris qui lui paraissait vide, l’autre à la campagne, tout aussi dépeuplée, ils furent contraints de se laisser aller à une expectative mélancolique, un état second qui les tint en alerte, tendus vers la rencontre du soir, lorsqu’enfin ils se retrouveraient. Ils ne voyaient rien, n’entendaient rien. Ils allaient dans le présent comme s’ils se mouvaient dans une piscine, avec des gestes ralentis, un halo de lumière remplaçant le soleil qui était revenu après le temps détestable de la veille. Ce fut pour eux une journée pénible, lourde et déstabilisante. Dans l’après-midi, Damien fit une rencontre. Errant dans une rue, il se heurta à un croisement à un homme assez âgé. Celui-ci tomba par terre, probablement parce qu’il avait du mal à tenir sur ses jambes. Damien l’aida à se relever, lui remis ses lunettes sur le nez et l’invita à prendre un remontant dans le café qui se trouvait là. Cet homme avait quelque chose de troublant. Il était bien réel, mais semblait décalé. A chaque question de Damien, il lui fallait un certain temps pour répondre, comme s’il percevait ce qu’il vivait avec un décalage, faible, mais réel. Il regardait Damien d’un air inquiet et Damien ressentit cette inquiétude au fond de lui. Mais quant à dire de quelle inquiétude il s’agissait, il n’en avait aucune idée.

– Pardonnez ma maladresse. J’étais moi-même préoccupé par un problème personnel et n’ai pas fait attention, alors que j’avais entendu votre pas venant de la droite.

En disant cela, Damien réalisa qu’en réalité il avait bien entendu les pas du vieil homme venant de la droite. Marchant sur le trottoir de gauche et abordant un carrefour, il s’était contenté de jeter un coup d’œil vers l’espace vide du croisement et, ne voyant rien, il avait poursuivi vaillamment sans se poser de question. Un trouble de la perception, sans plus. Il avait été surpris par l’homme venant de la gauche, la tête encore à moitié tournée vers la droite et l’avait heurté de l’épaule gauche assez violemment.  Finement, le vieillard observa que Damien venait de sa droite, celle qui tenait sa canne qu’il avait fauchée d’un pied vif, sans mauvaise intention.

– Je ne vous aurais pas heurté avec l’épaule, mais simplement fauché du pied le bout caoutchouté de votre canne ? s’exclama Damien d’un air étonné.

– Oui, cher Monsieur, c’est pourquoi je suis tombé.

Damien ne sut que dire. Il ne comprenait pas sa perception si différente de ce qui s’était passé. Un même événement avec deux versions divergentes et un trouble curieux, une sorte de fente vide dans laquelle il se serait glissé par inadvertance. Il tenta d’expliquer cette sensation au vieil homme. L’œil de celui-ci s’éclaira. Il écouta les causes de l’incompréhension de Damien : la mauvaise perception sonore des pas, son regard vers la droite, le choc des corps et la chute du plus faible. Il avait compris.

13/05/2015

Un couple insolite (8)

Isabelle avait choisi une autre option. Loin de Paris, pour oublier. Elle prit le train, arriva dans une petite gare perdue dans la campagne. Elle s’installa dans la seule auberge du petit bourg et ressortit vêtue d’un imperméable et chaussée de bottes en caoutchouc, adaptées au temps incertain qui régnait depuis qu’elle était arrivée. Ce qu’elle voulait ? Le silence, la réflexion, voire la méditation. Elle ne rêvait pas d’être touchée, caressée. Ses espérances étaient au-delà de l’union des corps. Elle voulait à nouveau entrer en communion avec Damien, que leur esprit ne fasse plus qu’un, que leur cœur batte au même rythme, que leurs pensées coulent l’une de l’autre sans à-coups. Seul le silence extérieur lui amènerait la paix. Sortir de ce brouhaha permanent dans sa tête.

Quittant le village, elle trouva un banc de bois et s’assit. « Contemple la campagne, suis du regard les chemins qui s’éloignent, remonte vers l’horizon jusqu’à ce qu’aucun détail n’apparaisse, plonge dans la fente qui sépare le présent de l’avenir et laisse aller ton corps dans cette fin imprévue, entre l’enfer terrestre et le vide céleste. » Elle ferme les yeux, concentrant son regard intérieur entre les deux yeux. Noir d’abord, puis un rouge chaud, plein, envoûtant, dans lequel elle se sentait bien. Cela l’apaisa. Elle se détendit, offrit son visage aux quelques rayons de soleil et écouta. C’était peu de choses, deux branches qui se caressent, un oiseau pépiant, quelques cris d’animaux divers, très voilés, un silence léger, enchanteur. Bientôt, la lourde membrane séparant l’extérieur et l’intérieur s’amenuisa, se fit légère, presque transparente. Elle se laissa bercer par son souffle, le sentant passer dans les conduits de l’odorat, puis glissant légèrement à la surface du cervelet, poursuivant sa route derrière le larynx et pénétrer avec douceur dans les poumons jusqu’à ce que ceux-ci, imprégnés de ce souffle frais, reprennent le mouvement inverse, lentement, nettoyant sur son passage le chemin sacré qui fait du dehors le dedans et inversement. Elle contemplait maintenant ce monde intérieur, cultivant la vacuité, oubliant même la possibilité d’action. Elle sentit se former à hauteur de la trachée cette boule éphémère, mais réelle, d’un soi, autre que ce moi habituel. Mais bien vite, tout ceci s’effaça. Elle ouvrit les yeux, se sentit mieux, la poitrine plus légère, la tête moins pleine. Elle connaissait cette sensation, ce bonheur ineffable d’une descente en soi jusqu’à l’oubli. Aujourd’hui elle n’ira pas plus loin.

Elle reprit le chemin de l’auberge, le pied léger, regardant le soleil décliner sur l’horizon, sans être importunée par cette fin du jour qui bien souvent la mettait mal à l’aise. Elle rentra, monta dans sa chambre, prit une douche et s’habilla simplement pour un diner frugal. Elle était bien, comme elle ne l’avait pas été une seule fois depuis ce matin détestable où elle n’était plus en harmonie avec son mari.

10/05/2015

Un couple insolite (7)

Sa première réaction fut :

  Ce n’est pas possible.

Elle ne pouvait croire à une histoire qui ne tenait pas debout. Ne pas pouvoir toucher sa femme ! Et, apparemment elle seule, puisqu’il l’avait touché sans aucune difficulté.

  Touchez-moi à nouveau, lui demanda-t-elle en tendant sa main.

Il lui prit la main, la caressa, remonta sur le bras, utilisa son autre main et fit de même. Il alla même jusqu’à lui caresser la joue. Oui, elle était bien là, vivante et pleine. Un sourire heureux s’était répandu sur son visage, une sorte d’extase primaire l’avait transformé : « Je suis normal », pensait-il. Il faillit le crier dans la salle du drugstore et s’arrêta au dernier moment.

  Vous m’avez rendu la vie, lui dit-il d’une voix pénétrante. Je vous invite à diner, ajouta-t-il. Venez.

Et il l’entraîna en la tenant par la main après avoir laissé quelques billets sur la table ronde.

Il l’emmena dans un luxueux restaurant et commanda, avant même qu’on leur apporte la carte, une bouteille de champagne.

  C’est trop, lui dit-elle.

  Non, si vous saviez ce que cela fait du bien de pouvoir toucher une femme ne serait-ce que du bout des doigts.

Elle n’osa pas poursuivre sur le sujet, ne le connaissant pas suffisamment. Elle comprit que cela l’avait beaucoup affecté, au point de l’amener à faire des expériences qu’il pourrait par la suite regretter. Elle changea donc habilement de sujet de conversation, vantant Paris et la douceur de vivre au printemps, la saison la plus parisienne (c’est bien ainsi qu’elle la dénomma). Ils commandèrent le repas, léger. Il lui reprit la main, la caressa, regardant cette rencontre entre deux peaux comme un événement unique, et elle ne pouvait s’empêcher de rire de cet air d’émerveillement qu’il avait. 

– Claire, lui dit-il, vous me rendez fou. Je voudrai vous serrer contre moi, embrasser vos yeux noirs, caresser vos cheveux d’ambre, sentir la naissance de votre cou.

Elle lui avait dit son prénom par inadvertance et il s’en était emparé, étonné de cette dénomination. Claire, si claire qu’elle était transparente, sans obscurité. Sans doute, pour cette raison, se méfiait-elle de son comportement parfois trop direct. Cela lui donnait un charme discret. « Je donne un peu, par inadvertance ; mais, je ne le fais pas ouvertement », pensait-elle.

Ils parlèrent beaucoup, de tout et de rien, comme deux amis heureux de se retrouver. Elle apprécia sa conversation, l’encouragea. Il admirait son aisance, naturelle et sans artifice. Ils dinèrent de bon appétit, sans cependant s’appesantir sur les plats. Il demanda l’addition, paya et ils sortirent dans l’air vif de la nuit. Il lui prit le bras et l’entraîna sans savoir où il allait. Ils marchèrent longuement, conversant, se serrant l’un contre l’autre, étroitement unis, mais se regardant encore comme deux êtres séparés par une inconnue, Isabelle, cette femme insaisissable qu’il ne pouvait toucher et qu’elle ne pouvait concevoir. Inconsciemment, il l’avait amené jusqu’à son hôtel. Surpris, il lui demanda si elle voulait monter prendre un verre, ayant remarqué que le petit frigidaire de chambre contenait alcools et jus de fruit.

– Pourquoi pas ? lui dit-elle.

Arrivé dans sa chambre, il lui servit un porto, prit un whisky. Tout en échangeant, ils s’assirent sur le lit. Il tenait sa main comme une preuve de sa normalité à laquelle il avait fini par ne plus croire. Il ne put s’empêcher de se rapprocher d’elle et de lui embrasser le cou, ce lieu de l’être où la bulle se referme dans une intimité ouvrant au monde des sens. Cela la réveilla. Gentiment, elle s’écarta progressivement, avec douceur, le regarda et lui dit :

– Il est temps que je rentre, j’ai beaucoup de travail demain et je dois me reposer. Merci pour cette délicieuse soirée, pour votre spontanéité franche. J’espère que vos difficultés avec Isabelle ne seront bientôt qu’un mauvais rêve et je forme des vœux pour votre couple.

Elle lui tendit la main. Il la prit doucement, posa ses lèvres sur le dos de ses doigts et la laissa partir. Elle avait bien conscience de ce qu’elle faisait. Elle savait qu’il regretterait sa présence. Mais elle ne voulait pas lui créer un autre problème alors que son avenir était ailleurs.

Il ne sut que penser de ce départ qui lui semblait précipité et volontaire. Il ne lui fit pas mal sur le moment, mais peu à peu s’insinuèrent en lui des reproches, sans qu’il sut dire lesquels exactement. Il se déshabilla, se coucha et s’endormit malgré tout sans difficulté.

Dans la nuit, il fit un rêve. Il vit deux anges fouillant des gravats à mains nues. Un diable s’approcha, vêtu de lumière rougeâtre. Il les écouta un moment, puis leur demanda : 

– Que faites-vous donc à remuer ces décombres ?

– Ce sont les trésors d’une vie.

– C’est fini, il n’y a rien, même pas un pet de lapin.  

Et il disparut à leurs yeux comme s’il n’avait jamais existé.