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15/12/2015

L'espérance

Espérer est un verbe aérien qui élève
De l’espoir à l’espérance, du Un au Tout
Le zéro est-il sans perspective
Et l’infini signifie-t-il croyance ?
Nul ne le sait sinon celui qui connaît
Et a franchi le pas de l’idée à l’action

L’espoir traduit l’attente et n’est qu’un mot
Il converge entièrement vers son objet
Et le rétrécit à la pointe d’une aiguille
Sous la peau se cache l’épine
Qui une fois découverte abrège l’inquiétude
Sans pour autant affaiblir la souffrance
Qui revient par une autre porte
Ouverte sur un autre objet

Pour certains, l’espérance est oubliée
Et devient illusion et aliénation
En effet, elle ne poursuit pas un gain précis
Et dépasse l’espérance mathématique
Elle n’a pas d’ambition
Et la gloire épuise son souffle
Elle est sans perspective
Et reste dans l’expectance
Elle ne court pas après un objet

L’espérance n’est qu’un état d’être
Elle est confiance et ouverture
Capte l’éternité et la rend palpable
Devenue vertu parce que persévérante
Réponse de l’homme au silence de Dieu
Elle est au-delà de l’espoir
Elle est l’ancre de l’âme
Elle est action, libre et libératrice
Elle est le chemin de l’accomplissement

Toi, l’au-delà de Tout
Plus réel que la réalité
Donne-moi d’espérer
Dans la vacuité de l'instant

©  Loup Francart

20/09/2015

Art et spiritualité

L’art est spirituel ou n’est pas.
Père Marie-Dominique Philippe

Deux jours d’exposition pendant lesquels je ne suis attentif qu’à une seule chose : transmettre le tremblement de l’être devant la vie et la création. Quelle exigence et combien cela est difficile !

Tout d’abord laisser parler l’autre. Se taire et regarder ce qui en lui est ému ou indifférent. S’il est ému, lui demander doucement ce qui l’émeut. Il ne sait pas, bien sûr, mais il se sait ému. Alors le guider dans cette quête de soi qu’est l’approche d’un tableau.

Le plus souvent, devant l’incompréhension des formes et des couleurs sans représentation d’une réalité connue, la personne est perdue. Elle vous dit : cela me rappelle telle chose ou telle autre chose. Elle fait l’effort de chercher à quoi ressemble ce qu’elle a sous les yeux. Elle voit une forme et cette forme évoque en elle tel souvenir ou telle image. Elle voit une couleur et cette couleur lui rappelle tel ou tel sentiment ou telle et telle émotion. C’est normal. L’adulte juge ce qu’il voit à travers ce qu’il connaît. L’enfant seul est innocent, car il ne peut se raccrocher à ce qu’il connaît. Il éprouve donc une émotion originale et nouvelle devant ce qu’il ne connaît pas. Il n’a pas encore appris à juger le monde par ce qu’il sait du monde. L’adulte ne regarde pas vraiment le monde. Il le regarde à travers sa vision propre. Vous vous êtes bien sûr promené dans une rue que vous connaissez parce que cela fait des années que vous y passez. Et un jour, vous découvrez un détail que vous n’aviez jamais vu. Ce détail transforme votre vision de cette rue. Elle vous paraît nouvelle, belle de surprises. Elle vous a étonné et cet étonnement vous a transformé. Première expérience : l’étonnement devant ce que l’on connaît et découverte d’une autre réalité derrière celle connue.

En réalité, la personne se raccroche à une réalité objective au lieu de se laisser aller à une subjectivité rafraichissante et sans souvenir. Deuxième expérience : sortir de la vision d’un monde objectif qui existe sans nous auquel l’esprit se raccroche en se croyant objectif. Le monde est ce que nous croyons qu’il est jusqu’au jour où on le découvre autre, mystérieux, cachant un invisible au-delà du visible. Là nous sommes touchés et ne savons que dire parce que nous éprouvons un sentiment autre que ceux auxquels nous sommes habitués. Un vide se crée en nous que nous ne pouvons nommer, mais qui nous fait du bien parce qu’il renouvelle notre sens de la vie. La vie est autre que ce que nous avons cru jusqu’à maintenant. Elle cache un mystère qu’il va falloir découvrir.

L’art déjà a fait la moitié de son travail : l’éveil à une autre réalité, apaisante et bouleversante. Mais qu’est-ce ? La recherche personnelle de ce qui nous touche dans la contemplation d’une œuvre d’art va nous permettre d’aller plus loin. L’œuvre nous questionne : écouter les questions, c’est l’objet des deux premières expériences. Il faut maintenant y répondre, c’est-à-dire se laisser guider par autre chose que notre intelligence objective et notre connaissance du monde habituel. Là, l’œuvre d’art abstrait amène la personne à s’interroger d’une autre manière que de tenter de reconnaître ce qu’il a l’habitude de voir. Ne pouvant retrouver ce qu’elle connaît, elle doit s’interroger autrement. Je ne vois rien de connu et pourtant cela m’émeut. Pourquoi ? La personne se décourage très vite. Elle ne sait pas pourquoi elle aime ou n’aime pas et ne trouvant pas de réponse, elle laisse tomber. Je ne sais pas, dit-elle. Il faut l’encourager à aller au-delà. Elle se pose alors des questions techniques : pourquoi cela est-il peint ainsi et pas autrement ? Pourquoi y a-t-il une symétrie entre telle et telle partie du tableau ? Pourquoi lorsque je regarde là je vois telle perspective et lorsque je regarde ici y en a-t-il une autre ? Oui, pourquoi ne pas encourager cette façon de se poser objectivement les raisons de son émerveillement ? C’est une troisième expérience : chercher dans la technique de la peinture ce qui est source d’émerveillement.

Mais très vite la personne se rend compte que cela ne suffit pas à expliquer son étonnement qui en fait se trouve au-delà de la technique. Je contemple le tableau et j’éprouve un vide en moi et ce vide est bon. Il me sort de moi-même. Je suis transformé, je ne sais pourquoi, mais combien est bonne cette émotion que les intellectuels appellent émotion esthétique. Peu importe comment elle est appelée. Elle me transforme et j’en suis bien. Quatrième expérience : c’est une expérience qui n’en est pas une ou plutôt qui est différente. Je n’apprends pas quelque chose. Je vis autre chose. Ce n’est pas un concept que je vais ensevelir dans mon cerveau. C’est un état d’être nouveau que j’éprouve et que j’aime et qui n’est pas lié à mon savoir. Il est subjectif et donc sans intérêt, pensent la plupart des gens. Eh bien non, il est objectif au-delà de l’objectivité construite par notre connaissance. Il est objectif parce qu’il me pose en tant qu’être différent de celui que je suis habituellement. Il est objectif parce qu’il me change et m’oblige à voir autrement, comme je n’ai jamais vu. C’est l’expérience du tout autre, ce que certains appellent le numineux, d’autres l’invisible ou le nuage d’inconnaissance ou encore l’expérience mystique. Peu importe comment on l’appelle. Cette expérience me renouvelle et m’offre une nouvelle vie, ne serait-ce que pour une minute, voire une seconde.

Voilà pourquoi j’aime accompagner chaque personne devant la découverte d’un tableau. En fait je n’explique rien, je le laisse découvrir en lui cet être inconnu qu’il va ensuite tenter de retrouver, d’apprivoiser pour progressivement se fondre en lui.

27/05/2015

Le paradis

Certains y croient, d’autres non. Mais personne ne sait ce que c’est.

Si ! C’est le lieu où les humains se retrouvent après leur mort, cela tous le savent,. Hormis cette indication commune, rien d’autre.

D’abord, qui se retrouve après la mort ? Est-ce moi Untel, entier, avec ma vie physique (soma), ma vie psychique (psyché) et ma vie spirituelle (pneuma) ? Mon corps sera-t-il le même ? Sera-t-il rajeuni, semblable à celui que j’ai connu ? La différence des sexes existe-t-elle au paradis ? Continuerai-je à penser comme je le fais actuellement ou flotterai-je dans un vide de pensées tel un bébé éprouvette ? L’âme qu’est-elle ? Est-ce une abstraction imaginée par certains pour les tromper ou est-ce l’immuable en moi-même ? Et l’Esprit, qu’est-il par rapport à l’âme ? Est-ce un don de Dieu ou un poids à traîner ?

Que de questions ! Elles ne portent pourtant que sur moi-même et non sur le paradis. Sortons donc de nous-mêmes et voyons ce que l’on appelle paradis.

Le paradis est un lieu de bonheur permanent où les âmes se retrouvent après la mort. Il semble que la plupart des hommes croient à cette définition. Tout au moins ceux qui croient au paradis. Ceux pour qui il n’y a rien au-delà de la mort n’ont bien sûr aucune vision à s’inventer. Tout y est noir, sans aucune éclaircie. Mais pour les autres, ceux qui croient, en quoi croient-ils lorsqu’ils pensent paradis ?

Cela est relativement simple pour les musulmans : c’est le lieu des délices du corps. Disons plutôt que la description du paradis est très semblable à ce que l’on peut imaginer, donc très physique. Trop sans doute pour le vrai musulman pour qui le paradis est le lieu de récompense : « Alors que les gens du Paradis seront en train de jouir des délices, une lumière brillera. Ils lèveront la tête et verront le Seigneur Tout Puissant les surplomber et dire : Le salut soit sur vous, Ô gens du Paradis. Ils délaisseront tous les délices dont ils jouiront aussi longtemps qu'ils regarderont le Seigneur. Une fois voilé d'eux, il leur restera Sa bénédiction et Sa lumière ». (Rapporté par Ibn Maja).

Le bouddhiste parle de nirvana qui est libération des passions et dissipation de la dualité. Le nirvana est un concept véritablement différent du paradis. Il est connaissance de soi après l’élimination de nos souffrances et de nos désirs. Lorsque l’éveil devient permanent, le nirvana est atteint. Ce n'est pas un lieu où l'on va après la mort. C'est un état d'esprit pacifique qui libère du karma, c’est-à-dire de l’enchaînement des vies successives.

Le christianisme parle plus de béatitude que de paradis. La béatitude est le bonheur de l’homme contemplant Dieu dans sa réalité. Mieux, la béatitude est Dieu même se donnant en possession. « L'homme et Dieu, le sujet et l'objet, se touchent, mais ne se confondent pas; le fini subsiste distinct, en présence de l'infini » (Ozanam, Essai sur la philosophie de Dante, 1838). L’homme jouit de la présence divine et cette réjouissance devient suffisante et éternelle.

Alors comment est-ce que moi, je vois, j’imagine, je conçois, je rêve au paradis ?

La méditation aide à entrer dans ce mystère. Tout d’abord sortir du moi psychique préoccupé par le visible et le physique. C’est un long apprentissage à recommencer chaque jour. Trouve-t-on quelque chose au-delà ? La paix psychique, oui. Cette paix psychique conduit à l’oubli de soi et à une communion avec l’univers. La lumière devient première et illumine l’âme. Qui a-t-il au-delà ? Je ne sais. Une barrière empêche ce passage. On la touche, bien qu’elle soit invisible, on la sent bien qu’elle ne soit pas matérielle. Elle est là, derrière vitre opaque qui ne laisse passer que la lumière. Mais combien on aspire à aller au-delà. Patience, il faut attendre. Alors la mort devient renaissance, l’invisible devient visible. La lumière expliquera tout. Nous serons aspirés. Le reste : nous le verrons le moment venu. Seule compte l’aspiration au mystère et le moment de son dévoilement. Alors soyons prêts !

 

27/04/2015

Maxime à la manière de…

L’homme a un cœur, mais il vit par le corps et la raison. La femme a un corps et une intelligence, mais elle vit par le cœur. L’un et l’autre passent leur existence à tenter de découvrir le corps de leur alter égo et, le plus souvent, à exhalter leur supériorité : la raison ou le cœur.  Seuls quelques uns comprennent l'importance de développer leur manque pour atteindre la maturité.

25/04/2015

L'expérience

Au-delà des doctrines, des croyances, il y a l’expérience, c’est-à-dire le passage de ce que l’on sait à ce que l’on vit. Pour l’Occidental, la religion consiste à croire à ce que nous propose une église. Et c’est parce que nous y croyons que l’expérience mystique a lieu. Sans croyance, il ne se passe rien.

L’Orient propose une autre forme d’expérience : on ne peut trouver la rupture avec le monde matériel qu’en s’éloignant d’une croyance et en faisant l’expérience du non-être, ou plutôt, de la non référence à nous-même, c’est-à-dire à nos émotions, sentiments, pensées, doctrine et vision du monde. Il s’agit d’aller au-delà d’un résultat quelconque et de passer de l’état de recherche à un état de non-recherche. On peut également dire que l’on passe alors de l’apparence à la non-représentation de soi-même.

Cette rupture entre soi et notre représentation du monde est l’expérience. Je ne suis plus ce que j’étais pendant un court instant, et cet instant me donne la clé du tout, car je deviens le monde, hors de ma représentation de ce monde. La rupture n’est pas un changement de vision, un changement de doctrine, mais un passage entre un regard extérieur et une immersion totale.

Cela est à rapprocher du lâcher-prise dont parle Karlfried Graf Dürkheim inspiré par Maître Eckhart qui résume cette expérience : « Si un homme est vide de toutes choses, de toutes créatures, de lui-même et de Dieu, et si Dieu pouvait encore trouver place en lui pour agir, nous dirions : tant que cette place existe, cet homme n’est pas pauvre de la pauvreté la plus intime. »

Comprenne qui pourra !

24/04/2015

Le tantrisme, voie de transformation intérieure

Tantra veut dire technique. Le traité « Vugyana Bhairava Tantra » n’est pas une doctrine. Il se préoccupe de méthodes, de techniques, non de principes. (…) Ce traité est un traité scientifique. L’objet de la science n’est pas le pourquoi, mais le comment. La philosophie demande ‘pourquoi existons-nous ? » La science, elle, pose la question « comment ? » La théorie devient inutile. L’expérience, seule, compte.

Bhagwan Shree Rajneesh, Le livre des secrets, tome 1, Les éditions ATP, 1974, p.15

 

Expérimenter le sacré, et non parler du sacré. Ainsi l’approche de l’expérience mystique de l’Oriental est profondément différente de l’Occidental. La première est doctrinaire et s’adresse au mental. Il faut y croire, avoir la foi. La seconde est expérience, il faut tenter, faire des expériences jusqu’à trouver la voie. Il faut dépasser le magma de ce à quoi il faut croire pour atteindre la vraie vie, celle que l’on vit et non celle que l’on pense.

Si l’on regarde sur Internet ce qui est dit du tantrisme, on en a une interprétation occidentale. Elle est purement intellectuelle : les origines, l’étymologie du mot, la signification, la doctrine, les types de Tantrisme selon les régions, les points particuliers intéressant l’Occidental, en particulier le sexe. Inversement, Bhagwan Shree Rajneesh n’enseigne pas une doctrine, il enseigne des méthodes de méditation qui transforme votre compréhension de la vie sans vision intellectuelle du monde. Il nous dit « que vous soyez hindou, musulman, chrétien ou jaïn, cela ne fait aucune différence. La véritable personne, derrière la façade de l’hindou, du musulman ou du chrétien, est la même. Seuls les mots diffèrent ou les habits. L’homme, qu’il se rende à l’église, au temple ou à la mosquée, est le même. Seuls les visages diffèrent et ces visages sont faux : ce sont des masques. (…) Le tantrisme passe de l’intellectuel à l’existentiel. Il n’est pas une religion, mais une science. (…) La foi est inutile. Il suffit d’avoir le courage de faire l’expérience. »

La proposition du tantrisme : le mental est une matière subtile, on peut le transformer. Et si l’on transforme son mental, on transforme le monde car il apparaît autrement, sans lutte. Le but ultime du tantrisme : créer un état où le mental n’existe plus.

23/04/2015

La culture

La culture est devenue un enjeu international. Tout est devenu culturel, de la manière de manger la salade à la Pop vision des jeunes. Mais qu’est-ce que pour toi la culture ?

Soyons simple : la culture est ce qui te permet de sortir du cocon de l’enfance pour te métamorphoser en véritable adulte.

La culture a donc un aspect individuel et un aspect collectif qui sont liés. La culture collective est nécessaire pour faire naître en chacun une culture individuelle qui, à son tour, va enrichir la culture collective. Il n’y a donc pas d’opposition philosophique ou politique entre les deux aspects, mais au contraire une complémentarité nécessaire qui enrichit l’humanité. La culture collective donne une identité à une société, la culture individuelle fait évoluer cette identité. La culture est donc vivante au même titre qu’une personne, elle peut se magnifier comme elle peut s’étioler. Elle a besoin de bases solides pour s’épanouir, mais elle a également besoin d’innovation, d’imagination et d’audace pour poursuivre sa route. Elle prend alors toute sa mesure : dans le présent, utiliser le passé pour construire l’avenir.

02/04/2015

Salomon, au secours : Quel est le prix de la vie ?

Quelle question, me direz-vous ? Et pourtant, cette question est bien d’actualité avec la catastrophe de l’Airbus A320 du 24 mars : de combien indemniser chaque famille. Mais la vraie question est : au-delà et de manière plus fondamentale, certaines vies valent-elles plus chères que d’autres ?

Deux thèses s’affrontent :  

  • oui, en fonction de ce que gagne Monsieur Untel, PDG de telle boite et de nationalité américaine, il est normal que les indemnités à verser soient beaucoup plus importantes que celle d’un simple employé d’un pays du tiers monde. La même somme versée à tous entraînerait des disparités importantes : le coût de la vie étant différent d’un pays à l’autre, l’employé pourrait être millionnaire alors que le riche ne recevrait qu’une somme dérisoire.

  • Non, « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » (Article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme) et « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté » (article 2). Nos hommes politiques, nos magistrats, notre société dans l’ensemble, considèrent-ils que certains hommes sont au-dessus des autres parce qu’ils sont plus riches, plus connus ou de telle ou telle nationalité ? Dans ce cas, que ces gens ne nous parlent plus de démocratie ou de république. Nous sommes dans la dictature de l’argent.

Quel dilemme !

Alors, reprenons le raisonnement à la base. A qui verse-t-on de l’argent ? Aux victimes ou aux familles des victimes ? Si ces sommes sont versées aux victimes en raison de leur décès, le point de vue de l’égalité des droits semble la bonne approche, bien que le problème de l’appartenance à tel ou tel pays crée automatiquement des disparités anormales qui peuvent cependant se calculer. Si les sommes sont destinées à indemniser la famille d’un préjudice financier en raison de la perte de celui ou celle qui apportait un revenu à sa famille, le point de vue d’un traitement différent est justifié.

Rappelons qu’il existe deux types de préjudices. Un préjudice économique : manque à gagner subi par le conjoint ou les enfants qui dépendaient financièrement du disparu (la somme allouée varie donc en fonction de la profession ou de l'âge de ce dernier). Un préjudice moral qui concerne la famille au sens large : conjoint, enfants, petits-enfants, frères et sœurs ou même oncles et cousins.

La convention de Montréal prévoit un plafond d'indemnisation de 142.000 euros par victime, si la compagnie aérienne démontre qu'elle n'est pas à l'origine de la catastrophe. Ce qui n’est pas le cas présent. Cette indemnisation est automatique pour les victimes, précise Maître Jean-François Carlot, avocat spécialiste en droit des assurances. La convention ne précise pas s’il s’agit d’un préjudice moral ou économique. Selon les barèmes moyens appliqués en France, la perte d'un frère ou d'une sœur peut être évaluée jusqu'à 12.000 euros, le décès d'un enfant vivant hors du foyer peut être estimé entre 12.000 et 20.000 euros et la mort d'un conjoint à 30.000 euros. Pour la réparation du préjudice économique, il faut reconstituer les ressources de la victime au moment du décès et dans ses perspectives d'évolution, ce qui permettra de dégager un salaire qui servira de base à l’indemnisation.

Mais en juin 2009, Rue89 posait la question, à la suite du crash meurtrier du vol Rio-Paris d'Air France : « un Américain vaut-il seize fois plus qu'un Européen? » Selon les calculs de  Sarah Stewart, avocate londonienne représentant des familles de victimes qui accusait AXA, l'assureur d'Air France, de les indemniser différemment en fonction de leur nationalité : « pour un Américain, les assurances verseraient 4 millions de dollars (soit 2,98 millions d’euros), pour un Brésilien 750.000 dollars (soit 560.000 euros), et 250.000 dollars (soit 186.000 euros) pour un Européen ».

La différence est-elle juste ? Est-il normal que l’Américain touche 16 fois plus qu’un Européen (encore que nous ne sachons pas quel métier celui-ci avait, quelle était sa situation familiale, etc.) ?

J’ai d’abord été scandalisé de ces différences du prix de la vie d’une victime. Devant la mort nous sommes tous égaux, me disais-je. Après réflexion, il m’apparaît que c’était une vue simpliste. Il est normal que selon les cas et les pays des différences apparaissent. Mais inversement, il est anormal que ces différences soient aussi importantes. Là, il y a matière à en discuter devant une juridiction : les différences du coût de la vie entre les pays s’apprécient sans difficulté ; cela pourrait au moins être réglementé d’une manière ou d’une autre. Mais le préjudice moral, comment l’apprécier ?

Salomon aurait-il une réponse à apporter à ce dilemme ?

 

14/02/2015

Une vie

Ce n’est pas une vie qu’il faudrait avoir, mais mille. Tant de choses à voir, à écouter, à toucher, à aimer. Tant de créations restant non exprimées. Tant de possibilités de faire toutes aussi passionnantes et enviables.

Comment se fait-il que la littérature ou la réalité nous content et nous montrent des vieillards qui n’ont plus d’envie, ni même de vie ? Quand bien même le corps ne suit plus, n’y a-t-il pas encore l’exploration de soi qui peut se poursuivre ? Le monde intérieur est plus grand que le monde extérieur. Parcourir les nombreuses pièces et paysages de cet autre univers qu’est le moi et même le dépasser pour atteindre le soi, quelle ambition à privilégier.

Il y a toujours à admirer, à réfléchir, à créer, à tout instant. Alors profitons-en au lieu de nous lamenter sur les incidents de nos courtes vies.

31/01/2015

Espérer

L’espoir  n’est pas un résultat de notre existence, mais notre existence même. Un désespoir absolu est non seulement incompatible avec notre être comme tel, mais il est inimaginable dans une forme de vie quelconque. Le diable lui-même espère : un peu plus de mal, un peu plus de lucidité. Car espérer négativement, c’est encore de l’espoir. (…) Ainsi la clef de notre destinée est cette propulsion indomptable qui nous incite à croire dans n’importe quelle circonstance, que tout est encore possible, en dépit des obstacles infranchissables et des évidences irréparables.

E.M. Cioran, Exercices négatifs, en marge du Précis de décomposition, Editions Gallimard, 2005

 

Mais d’où vient cette propulsion dont parle Cioran ?

Ne serait-ce qu’un instinct animal de défense de son corps, ce qui expliquerait la difficile démarche du suicide. Penser non pas l’acte, mais la manière de l’accomplir et pousser si loin qu’on en finit par y croire et devenir capable de le faire.

Au contraire, n’est-ce qu’une incapacité de l’entendement à penser son inexistence ? C’est en effet le temps et l’espace qui impriment en chacun de nous la preuve de notre présence au monde. Comment imaginer l’existence sans présence, le monde sans notre conscience ? Certes, l’on sait bien que la terre tournera quand nous ne serons plus là. Mais imagine-t-on qu’elle continuera à être parce que nous continuerons à la penser dans une autre vie ou parce que plus rien de nous ne subsistera ? Là aussi l’espoir nous pousse à croire.

Enfin cet espoir indestructible qu’imprime notre existence sur notre volonté et notre conception du monde n’est-il pas la marque même de l’âme, cette présence inconnue en nous qui nous conduit au-delà de nous-mêmes, dans ces régions où la pensée se dilue, mais la personne demeure.

L’espoir est notre existence même, nous dit Cioran. Beaucoup pensent l’inverse, même les prédicateurs parlent plutôt du désespoir que de l’espoir. Les philosophes s’impliqueront dans l’explication de ce rejet du monde qui est de toutes les époques, les anarchistes ou les fous de Dieu s’appliqueront toujours à détruire la vie sous le prétexte de la sauver. Mais celle-ci, malgré tout, continuera à être par l’espoir, à vivre par l’espérance, à produire du mieux malgré tous ces mirages d’une pensée qui n’est pas le reflet de la réalité. L’espoir, c’est la vie. 

26/01/2015

Errance

Vous arrive-t-il d’être en mal d’être ?
Vous  êtes réveillé par une absurdité
Un rêve mal placé sous le crâne
Qui vous harcelle et vous étouffe
Vous suffoquez sans pouvoir respirer
Les bulles du souvenir de la nuit
Remontent en vous inexorablement
Vous revivez les moments pénibles
Où votre amour propre fut en jeu
Et vous palpez les pierres noires
Qui hantent vos profondeurs
Et vous entraînent au désespoir
Vous rampez avec courage et ténacité
Pour respirer parfois ce ravissement
De l’air ténu du chant des anges
Qui vous permet de tenir malgré tout
Malgré les coupures ininterrompues
Des mots, des sentiments et du désir
Fragile, vous êtes, comme l’araignée
Qui se rattache viscéralement à son fil
Vous ouvrez les bras, en chute libre
Tentant de planer dans la fange
De votre inhibition et affolement
Où donc avez-vous la tête et le cœur ?
Plus rien ne vous soutient
Ni le passé, encore moins le présent
Seul l’avenir peut vous faire signe
Et vous entraîner vers une amélioration
De vos relations avec vous-même

Enfin !

La crise s’en est allée
Oublié cet orage en vous
Parti ce furoncle maudit
Qui entraîne votre moi
Vers l’enfer de l’existence

Une étreinte, une caresse
Un signe de l’invisible
A dénoué votre être
Et vous baignez
Dans ce réel
Où rien
N’est
moi

Est-ce Toi. Qui ?

© Loup Francart

18/01/2015

Frontière

Il y a de nombreuses frontières
Ces fils de soie qui démarquent l’existence
Entre deux êtres, entre deux pensées

Mais la première frontière
Est celle qui vous coupe en deux
Celle du dehors et du dedans

Elle est ténue comme une bulle de savon
Vous soufflez dessus, elle disparaît
Où est-elle ? Noyée dans l’espace
Disparue du temps, sans consistance

Suis-je celui que tu vois
Ou celui qui me ressent ?
Suis-je cette maladive tendresse
Qui court sous des dehors chatoyant
Ou encore cet oblong animal
Dont toutes les cellules se touchent ?

Quand l’extérieur devient l’intérieur
Et inversement, en un court instant
Où tout chavire dans la tête et le cœur
Alors l’immortalité vous prend
Et vous berce de ses attraits

Tu es et tu n’es pas
La frontière s’en est allée
L’omelette est faite
Le jaune et le blanc se sont mariés
Et cela crée un immense lac
Où le regard se perd en louchant

Oui, j’ai ma consistance entière
Frappez à la porte de l’être
Il vous dévoilera ses secrets
Le gong de ses battements de cœur
L’odeur délicieuse de ses rêves
La sortie de route de ses pensées
Le grattement de ses insuffisances
Le chatouillement de ses humeurs

Le dehors vous importune-t-il ?
Tournez-vous vers le dedans
Plongez dans votre piscine personnelle
Faites glisser l’archet sur la souffrance
Pour en tire des sons de miséricorde
Puis,

dans la solitude de votre être
Contemplez ce ruissellement sauvage
Qui coule dans vos veines
Et vous enivre d’un alcool pétillant

Je n’ai plus de frontière. Je suis
Unique et mal foutu, être vivant
Et bien vivant, devant une vie d’extase
Où le soleil tourne sur lui-même

Le jour où il s’arrête ne viendra jamais
Je serai mort avant
Envolé dans la chaleur de l’absence
Du moi devenu toi ou nous

Quelle misère… Plus de frontière !

© Loup Francart

13/01/2015

Mystère des nuits

Il entrouvrit la porte de la chambre en essayant de ne pas faire grincer les gonds  qui, depuis quelques temps, se relâchaient. Ne pas oublier d’y mettre un peu d’huile demain matin, se dit-il. Mais cela fait plus de huit jours qu’il se fait cette remarque sans réagir. Brrr… Qu’il fait froid. Il referma lentement la porte. Il frôla la table de nuit, légèrement, en raison des livres qui se tenaient en équilibre instable, sentit son pied contre le sommier. Il se pencha, posa les mains sur la couette légèrement entrouverte et se glissa avec précaution entre celle-ci et le drap,  dans cet espace frais, presque froid, ce trou de noir glacial dans lequel il revenait après un éveil de deux heures passé dans son bureau devant son ordinateur. Il remonta vers son menton la couette, cherchant un peu de chaleur dans cet enroulement des tissus autour de son corps. Peine perdue, il faisait toujours aussi froid.

Alors, avec douceur, il s’approcha de celle qui partageait sa couche. Tout de suite il se sentit mieux. Un délicieux sentiment de bien-être l’envahit. Doucement, il posa sa main gauche sur son épaule. Elle bougea un peu et vint se serrer contre lui. Il fut envahi du feu de ce corps qui se collait à lui et l’enlaçait de ses jambes. Lentement, il laissa errer sa main sur l’infléchissement de sa taille, sur ce lieu où la finesse et la majesté des courbes se rejoignent. Sa paume, du plein de l’éminence du métacarpe du pouce, caressa cette vague brûlante. Elle ouvrit les jambes, glissa celle du dessus sur sa propre jambe et la remonta jusqu’à hauteur de sa hanche. Il glissa la sienne dans la douceur incomparable de l’intérieur des cuisses. Il ne connaissait rien de plus doux, de plus rafraîchissant et de plus brûlant en même temps que ce lieu où les courbes s’évasent et creusent une place de tendresse inénarrable. Elle se rapprocha de lui, tendue dans un même élan, et ils se tenaient ainsi debout-couchés devant l’adversité, affrontant ensemble l’existence, sûrs d’eux-mêmes, liés dans leur destin d’homme et de femme qui savent qu’ils sont un et pourtant deux, et qui puisent dans ce rapprochement des corps la joie d’une existence unique.

C’est le mystère le plus profond de la vie, celui de cet irrésistible attrait de la force et de la douceur, de cette flamme dont la source attirante commence au visage de l’aimé(e) et finit en ce lieu qui devient le centre de son être.

19/12/2014

L'ogre

Il lui reste au fond de sa mémoire un souvenir douloureux d’enfant perdu dans la campagne. C’était un après-midi d’hiver. Il faisait froid, très froid. Il était parti avec un de ses frères en bicyclette  sur le plateau, de l’autre côté du village. Il avait beaucoup plu les jours précédents et progressivement la boue s’était accumulée entre la roue et le garde-boue, finissant par la bloquer complètement. Impossible de revenir sur les vélos, il n’y avait plus qu’à marcher à pied, en soulevant la roue arrière de la machine bloquée par la terre accumulée. Deux kilomètres : c’était trop, car ils étaient déjà fatigués par l’aller et surtout le froid qui ne cessait de les titiller. Grelottant et pleurant à moitié, ils sonnèrent à la porte de la seule maison, au débouché du chemin de terre et de la route. Elle était peu encourageante, encombrée de tas de ferrailles, avec un jardin en friche, sans volet, faite de ciment brut. Ils s’interrogèrent longtemps avant d’oser frapper à la porte, mais le jour tombait et ils n’avaient plus le choix. Une maigre lueur pointait derrière la vitre de la porte d’entrée, ils frappèrent.

– Qui est là ? demanda une voix d’homme un peu éraillé, d’un ton méchant.

– Nos vélos sont cassés et nous ne pouvons rentrer chez nous. Pourriez-vous nous aider ?

– Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’aider des gamins. Foutez le camp, vous n’avez rien à faire ici !

L’homme criait d’une voix forte, un peu comme un ivrogne, sans même ouvrir la porte pour voir ce qui se passait.

Ils eurent tellement peur qu’ils partirent sans demander leur reste, essayant de se réchauffer les doigts en soufflant dessus, poussant leurs bicyclettes avec peine, les roues avant et arrière étant quasiment bloquées. De plus il se mit à neiger, à petits flocons qui descendaient dans le cou, s’imprégnaient dans les vêtements et les refroidissaient plus encore. Ils pensaient à l’homme, cet étrange ogre qu’ils imaginaient, vêtu misérablement, chevelu et barbu, l’œil mauvais. Ils étaient au bord des larmes. A mi-chemin, dans une obscurité quasi complète, ils virent arriver une voiture. C’était leur mère qui, inquiète de ne pas les voir revenir, venait les chercher. Ils montèrent dans la voiture, exténués, transis, émettant de petits sanglots, jusqu’au moment où ils arrivèrent au moulin, dans une pièce bien chaude où ils prirent un thé qui leur revigora les esprits. Quel souvenir ! Ce fut leur première expérience de la méchanceté possible de certaines personnes, ou peut-être, de leur égoïsme. Ne pas aider deux enfants de dix ans ! Et encore, les avaient-ils ? Il ne sait plus. C’est aussi l’expérience de l’abandon, première fois où ils durent aller au bout d’eux-mêmes sans pouvoir se reposer sur un autre, plus fort, plus entreprenant. Ce n’est pas drôle de devenir adulte lorsqu’on est un enfant de dix ans !

25/11/2014

Quel destin pour chaque homme ?

Il m’arrive parfois, comme ce soir, de penser que ma vie est ainsi scandée par ces extrêmes opposés. Tour à tour champs de bataille et champ de ruines, elle n’a été qu’une suite de combats, de redoutes à emporter, de vague à l’âme l’assaut mené, de marches forcées et de nouvelles batailles. Médecine, humanitaire, littérature et aujourd’hui cette fonction nouvelle, ce nouveau défi, mon existence est une longue errance sans repos. Pourquoi suis-je incapable de m’arrêter à un destin et à un seul ? Pourquoi suis-je ainsi condamné à vivre plusieurs vies, à rouler sans répit mon rocher en haut de montagnes de plus en plus escarpées ?

Jean-Christophe Rufin, Un léopard sur le garrot, NRF Gallimard 2008

 

En fait, chaque homme navigue entre des extrêmes, mais ceux-ci sont toujours plus ou moins écartés. S’agit-il de haut et de bas, s’agit-il d’actions divergentes, s’agit-il d’idées et de visions opposées ? Tout ceci dépend de la personne, de son sens de la vie. Pour certains, l’on pourrait se rapprocher du proverbe « Qui trop embrasse mal étreint », pour d’autres ce pourrait être « Si un homme ne fait que ce qu'on exige de lui, il est un esclave. S'il en fait plus, il est un homme libre (proverbe chinois) », pour d'autres encore, ne faire qu'une chose, mais bien ; enfin, pour quelques uns, se laisser aller dans un rêve indolent qui les conduit  dans une autre réalité qui suffit à leur bonheur.

Qu’est-ce qui pousse certains à toujours chercher plus que ce que la vie lui donne sans effort ? Qu’est-ce qui incite d’autres, qui disposent de facilités, à les laisser en friche ? J’ai connu un artiste, un vrai. Il jouait de l’orgue merveilleusement, avec un talent incomparable, improvisant de somptueuses méditations, capable le plus naturellement du monde de changements de tonalités, d’inversions, de variations innées de jeux. Il respirait l’orgue, il en tirait des sons insolites. Du haut de la tribune, il regardait au loin, les yeux dans le vague, avec l’assurance du musicien qui sait ce qu’il va jouer alors qu’une minute auparavant il n’en avait aucune idée.

Il restait modeste. Tout cela lui était si simple qu’il n’en tirait aucun orgueil. Il passait trois, quatre heures au pupitre sans s’en rendre compte. Un jour, il est venu me chercher et m’a dit ; « Nous allons passer l’après-midi à l’orgue. Tu joueras et je reprendrai derrière toi. Je jouerai et tu improviseras sur le même thème. » Nous arrivons dans l’église, ouvrons le clavier, mettons en route le souffleur et il s’assied. Il s’arrête deux minutes, entrant dans son être intérieur, il tend les mains vers le clavier et commence une longue plainte qui s’étire lentement, change de ton, monte et descend tantôt vers les aigus, tantôt vers les basses. Il se laisse couler dans la musique, plus rien n’existe. Il est. Je ne suis plus. Je l’écoute et m’oublie moi-même. Cela dure une demi-heure, puis une heure. Enfin, il arrête, impavide, exténué, mais heureux. Son nirvana c’était cette marée de sons qui le conduisait au septième ciel. Et je ne pus m’empêcher de penser qu’il avait de l’or dans les doigts. Mais il ne voulait pas travailler, s’astreindre à chaque jour soigner son toucher, rechercher de nouveaux thèmes d’improvisation, noter ses préférences, écrire de véritables pièces qu’il pourrait faire publier. Non, son seul plaisir était sa liberté totale devant le pouvoir enjôleur de l’instrument, une montée au ciel sans parachute de descente. Il aurait pu égaler les meilleurs, mais il ne le voulut pas. Pour quelles raisons ? Je ne sais.

23/11/2014

Still the water, un film de Naomi Kawase

Un film magnifique où le vent et l’eau sont des personnes au même titre que la jeune kyoko et son ami Kaito. Les dieux de la nature lient en effet la vie et la mort dans l’île d’Amami. La vie calme et tranquille de cette île du Japon y rend la vie heureuse et indolente. Les adolescents n’ont pas conscience de ce qu’est vraiment l’existence. Ils vont le long de la côte, montée sur un vélo, lui pédalant, Kyoko debout derrière lui, sur les cale-pieds de la roue arrière. Elle se baigne toute habillée dans la mer, plongeant loin sous la surface, ivre de profondeur. Mais l’eau va se déchaîner et le typhon va les faire passer de l’adolescence à l’âge adulte.

Kaito franchit une première étape : le désir et l’incompréhension, désir de Kyoko d’aimer Kaito et refus de celui-ci. Pourquoi ? Il a souffert du divorce de ses parents et de la vie dissolue de sa mère. La deuxième étape est la mort de la mère de Kyoto, une chamane qui ne devait pas mourir. C’est un instant très émouvant que cette mort douce où les gens de l’île viennent chanter et danser pour qu’elle parte heureuse.

Kyoko pleure le départ de sa mère pour le pays des dieux.

– Je n’aurai plus la chaleur de son corps, dit Kyoko.

– C’est vrai, mais pour remplacer la chaleur du corps il y a la chaleur du cœur, lui répond une femme.

– Ca ne suffit pas, répond Kyoko.

Et ailleurs, elle constate : « Pourquoi faut-il que les gens naissent et qu’ils meurent ? On ne comprend pas ».

Ces deux épreuves leur font prendre conscience du pas à franchir pour devenir adultes. Ils s’épanouissent, se reconnaissent et s’aiment en toute liberté. La dernière image, celle des deux affranchis qui plongent alors, nus, dans cet océan que Kaito craignait. La vie continue, toujours semblable, mais les corps et les âmes du couple ne sont plus les mêmes. Le typhon les a réveillés et les a aidés à passer la barrière du rêve de l’enfance à la réalité de l’âge adulte.

Oui, c’est un beau, très beau film ; sensible sans sensiblerie, frais sans niaiserie, d’une modernité nouvelle, autre, qui tient compte du passé et du présent et qui s’engage dans l’avenir sans crainte.

30/10/2014

Ne pars pas avant moi, roman de Jean-Marie Rouart

Le dernier chapitre éclaire le livre et le résume. L’orage. Eclatera-t-il  ou se contentera-t-il d’agacer les nerfs ? L’auteur condense en une description des aléas de la nature celle d'une vie qui semble familière, mais dont les plis recèlent de multiples réminiscences. Je pense à Berthe Morisot, qui a écrit dans ses carnets la phrase la plus belle et la plus désolée qu’on puisse confier à soi-même quand on s’apprête à quitter le monde : « Mon ambition se bornerait à fixer quelque chose de ce qui se passe ; quelque chose, la moindre des choses ; une attitude de Julie, un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre et, quelques fois, un souvenir plus spirituel des miens, une seule de ces choses me suffirait. » J’ai l’impression d’appartenir comme elle à cette race qui se désespère de ne trouver rien qui lui apporte la preuve de son existence, sinon en la mettant en peinture ou en mots. Ces mots capables de façonner les visages et les paysages, il me semble qu’ils me relient à la seule vie par laquelle j’existe. (…) Qu’est-ce qui demeure encore ? (…) Quel sens, tout cela ? (…)  

Le soleil réapparaît éclairant le cap Corse, effaçant le souvenir de l’orage. Un petit nuage rose à même l’impudence de gambader au-dessus de l’horizon. Je regagne ma chambre. Un message de Jean d’Ormesson m’attend : « Ne pars pas avant moi. »

Ainsi s’achève ce roman autobiographique, fait de morceaux de vie de l’adolescence à la vieillesse qui n'est qu'évoquée dans ce dernier chapitre. L’auteur se dévoile tout en s’interrogeant sur les mystères du destin. Un jeune homme lointain et proche, qui vit l’amour avec ironie et qui conte ses rencontres avec le sérieux qu’il semble attacher au côtoiement des grands de ce monde, en particulier de la littérature.

Qu’en retenir ? L’évocation de ses conquêtes. D’abord Solange qui le trompe, mais qui l’aime malgré son mariage, Sara qui abandonne ses futilités pour le rejoindre dans sa chambre d’étudiant et quelques autres, toutes enchantées et enchanteresses. L’évocation de ses rencontres aussi, avec Vergès, Cardin, Nourrisier, l’écrivain du désenchantement du monde, mais surtout Jean d’Ormesson, l’écrivain fétiche du jeune homme qu’il était et qu’il veut nous faire croire qu’il est toujours.

Cette dernière évocation donne le style du livre. Oui, il est merveilleusement écrit, plein de descriptions oniriques et d’extases sur cette vie de rencontre, promenade dans les salons littéraires quelque peu compassés. Car si le style est enchanteur, les enchantements décrits restent très personnels et font preuve d’un certain contentement de soi. Il se décrit comme un être rejeté parce qu’il a raté son bac ; J’avais dix-sept ans. Ce soir-là, je n’attendais rien de la nouvelle année. Pourtant j’en attendais tout. J’avais peur de m’enliser dans une existence grise et banale et, au fond de moi, j’étais gonflé d’espoir. (première page du livre qui en donne la trame). Mais il fait apparaître son contentement dans les descriptions de cette vie bourgeoise, riche matériellement et intellectuellement.

A la manière de Jean d’Ormesson, Jean-Marie Rouart est un enchanteur qui tourne sur lui-même, y revient sans cesse et se délecte dans ce mélange de réalité et de fiction, d’impressions et de descriptions, de liberté et d’obligations.

Ecoutez-le et vous comprendrez :

http://www.youtube.com/watch?v=VEAaG9t7yQ0&feature=player_embedded


01/10/2014

Mort d’un berger, roman de Franz-Olivier Giesbert

Un roman à la Pagnol ou Giono, qui enchante l’air vif du matin et redonne à la nuit l’odeur des contes. La montagne dans toute sa splendeur unique qui accueille le troupeau des hommes, petit, lent, coléreux et chaque individu si singulier, unique qui tente de se prendre pour Dieu. Le curé est ivrogne, mais si près du ciel qu’il ne peut en redescendre. Le berger, un vieillard de 80 ans, mène son troupeau avec Mohamed VI, un muet bien guilleret qui très vite Juliette Bénichou, tout cela sur fond de mort d’un furieux, Fuchs, qui se fait tuer dans sa maison. La gendarmerie est là, bien sûr, avec un capitaine interrogateur et unlittérature,livre,roman,mort,vie,société berger muet. Tout cela se passe dans l’odeur de la lavande, le son des grelots du troupeau, la vue de la plaine, en bas, immense vu d’en haut, dans l’herbe jaune et fraiche des hauteurs où les moutons vivent le meilleur de leur temps.

Cela commence par la mort de son fils. Un papillon s’était posé sur son front mort. Le vieil homme commença à parler au papillon. Il causait toujours beaucoup aux bêtes. Aux ombles chevaliers, surtout, qu’il allait retrouver de temps en temps au lac d’Allos, après la pêche, certains jours de canicule. Dans son genre s’était une attraction, Marcel Parpaillon. Les ombles chevaliers venaient, de tous les coins du las, l’écouter glouglouter en agitant les bras. Il leur disait des tas de choses qui ne peuvent s’écrire, parce qu’elles sont au-delà des mots.

Quelques jours plus tard un autre malheur. Un matin, quand il arriva à la bergerie, Marcel Parpaillon roula de grands yeux stupéfaits, avec une expression d’horreur, et il lui fallut s’agripper à Mohammed VI pour ne pas tomber, avant de laisser choir son derrière sur une souche de pin. Ses lèvres se mirent à trembler comme des feuilles, et il sanglota, mais sans pleure, car il n’avait plus de larmes depuis la mort de son fils. Il resta un long moment, la bouche en O, tandis que Mohammed VI s’agitait dans le parc à moutons. C’était comme une forêt après la tempête du siècle. Des tas de brebis couchées les unes sur les autres ? Dans un mouvement de panique, elles s’étaient jetées, par vagues, contre un muret de bois, pour y crever. La moitié du troupeau était morte ainsi de peur, de bêtise et d’étouffement.

Et le berger part en guerre contre le loup, contre le maire qui ne veut pas que l’on parle du loup, contre les gendarmes qui cherche maintenant l’assassin de Fuchs. Ils partent en montaison, le berger, Mohammed VI et Juliette. Il se réfugie dans l’air libre des hauteurs. On aurait dit que le temps s’était arrêté. Ça arrive souvent, l’été, dans la patantare. Il suffit que le vent faiblisse et c’est comme si le monde entier retenait son souffle. Ça peut durer toute une journée. Il était dans les deux heures de l’après-midi, mais il aurait pu être tôt le matin ou tard le soir, c’eût été pareil. Le même silence. La même langueur. Une sorte d’éternité.

Le loup est tué, mais le berger est blessé. Il mourra quelques jours plus tard après être redescendu de la montaison. Marcel Parpaillon a rejoint le mouvement perpétuel qui va et vient, en emportant tout, un jour ou l’autre, dans ses ténèbres vivantes. Il est l’eau, le feu, l’air qu’on respire, le sommeil des siens, ou le bonheur qui danse dans leurs yeux. Il est les étoiles aussi. Nous sommes tous des poussières d’étoiles. On prend toutes sortes de formes, des airs importants et des chemins vairés, mais on reste un petits tas d’acides aminés qui pantelle, longtemps après que la flamme a été soufflée.

Quand elle ne s’éteint jamais, c’est un berger.

30/08/2014

Un très grand amour, roman de Franz-Olivier Giesbert (2)

Le livre, Un très grand amour, est plus décevant que La cuisinière d’Himmler. L’auteur se regarde parler, vivre, tout en s’apprêtant à « mourir pour de faux » en raison de son cancer qui tient beaucoup de place. Il nous raconte un de ses amours (séduction, amour, mariage, divorce). Peu importe que ce soit tiré ou non de la réalité. Il s’y livre avec faconde et même s’il nous dit que « ceci est un roman … Tous les personnages de ce livre sont purement imaginaires, sauf l’amour, le cancer et moi-même », on imagine bien la personnalité de l’auteur qui tient beaucoup de place dans ce livre, avec séduction parfois, avec dérision d’autres fois, et qui laisse deviner la multitude des personnages appelés Franz-Olivier Giesbert. Mais laissons-lui la parole : « La vérité m’oblige à dire qu’Isabella m’a redonné vie dans un premier temps. Elle m’a même rassasié de bonheur, jusqu’à ce qu’elle me tue sans préambule, un dimanche de printemps, pour ne laisser de moi que le type qui va maintenant remuer ses souvenirs devant vous avant de retourner dans son cercueil. »

L’auteur a l’art du mot juste, concis et drôle pour se définir : Certes, ma vie est un mensonge. J’allais dire une imposture, mais ce serait forcer le trait. Je suis comme tout de monde, je me laisse porter par le personnage qui, depuis longtemps, m’habite. Dessous, mieux vaut ne pas gratter. Il n’y a que de la poussière, et un peu de poudre aux yeux. Lorsqu’ils en arrivent à se séparer, il dit après s’être consolé avec deux jeunesses : « J’aime beaucoup les femmes, pourvu que ce ne soit pas toujours la même. » Mais on sent bien que ce n’est qu’une manière d’évacuer sa mélancolie.

La conclusion du livre laisse rêveur : Je viens de comprendre ce que j’étais venu faire en ce monde. Je suis un grand frisson qui va, fier et heureux d’avoir découvert l’amour vrai. Est-ce vraiment l’impression que nous a donnée le livre ?

29/08/2014

Un très grand amour, roman de Franz-Olivier Giesbert (1)

L’auteur est un charmeur. Ce n’est pas qu’il a du charme, mais son souci de séduction en fait son principal trait de caractère. A priori, on ne l’aime pas, tout au moins les hommes. Les femmes, à l’entendre, lui tombe dans les bras chaque jour à chaque instant.

Pourquoi les hommes ne l’apprécient pas ? Il est journaliste, autrement dit raconteur d’informations sans assurance. Il interview avec rudesse et méchanceté, accompagné d’un sourire charmant, mais trop enjôleur, qui ne s’adresse pas à l’interviewé, mais aux spectateurs, en clin d’œil (Que va-t-il répondre ?). Il écrit des livres, des romans, et, il faut bien l’avouer, certains sont très bien écrits avec une intrigue bien bâtie. C’est le cas de La cuisinière d’Himmler. Dans d’autres livres, il se met en scène avec gourmandise et, sous prétexte d’humour envers lui-même, il s’envoie quelques fleurs. Il nous parle de son cancer et de ses problèmes intimes dont on se passerait bien. Enfin, son langage peut laisser à désirer.

Pourquoi les femmes devraient l’aimer ? D’abord nous ne savons pas si, réellement, elles l'aiment. C’est sa parole contre la nôtre. Mais supposons-le. Il est beau dit-on. Disons une belle gueule brutale et virile, ce qui n’est pas sans déplaire aux femmes. Il dispose d’une certaine renommée en tant que journaliste et écrivain, et la renommée est d’un attrait irrésistible pour certaines qui se voudraient égéries. Il est cultivé semble-t-il, ce qui ajoute un bon point à sa faconde. Ajoutons qu’il profère de bons mots facilement, parfois en les empruntant aux autres, mais en le disant.

J’ai longtemps pensé ainsi et ses livres ne me tentaient pas. Et puis, un jour, en mal de lecture, je suis tombé sur La cuisinière d’Himmler. Là, devant l’imagination de l'auteur et la conduite de l’intrigue, je me suis dit que j’avais affaire à un vrai écrivain,. Il sait manier la truculence et l’amour des belles choses, qu’elles soient à décrire, à goûter, à embrasser.

17/08/2014

Le mal et le bien

On oppose sans cesse le mal au bien, comme les deux extrêmes du comportement des hommes, voire de l’univers. On trouve le mal partout. Dans la nature, les cataclysmes viennent et partent sans cesse. Il y a des plantes carnivores et d’autres vénéneuses. Les animaux s’affrontent sans merci pour manger et subsister. Quant aux hommes, il n’est point nécessaire d’en parler : certains pensent qu’ils ne sont que mal et qu’aucun bien n’en sort.

Mais qui d’entre vous a vu le mal personnifié ? De toute chose l’homme attend un bien, même du mal. L’inverse n’est pas vrai. Personne n’attend du bien qu’il produise du mal. Il y a donc une différence notoire entre l’un et l’autre. Le bien supplante le mal parce que du bien comme du mal on attend un mieux, c’est-à-dire un bien supérieur. Les cataclysmes n’ont lieu que pour équilibrer les forces de la nature. Le serpent pique pour se protéger. Le loup mange l’agneau pour subsister. L’homme mauvais ne fait qu’espérer que sa méchanceté lui apporte plus de richesse, de gloire, de pouvoir ou d’autre chose qui sont censés représenter le bien pour lui. L’inverse n’existe pas ou n’est qu’un stratagème qu’utilise le mal pour atteindre un bien. Seule la pensée humaine peut imaginer que le mal personnifié existe. C’est la figure du diable. Il fait le mal pour qu’il y ait encore plus de mal. Il tisse sa pelote par le mal, pour le mal, dans le mal. Mais l’avez-vous vu ?

Le miracle de l’homme est donc cette recherche permanente d’un bien par tous les moyens. Il est attiré par le bien, même si les moyens qu’il utilise sont mauvais. Et seul l’homme est ainsi. Les autres êtres des mondes minéraux, végétaux ou animaux n’ont pas conscience du mal. Ils existent, craignent pour leur vie, cherchent à subsister parce que c’est dans leur nature, voire leur inconscient en ce qui concerne le monde animal. Les animaux ont en effet un inconscient et un conscient, certes beaucoup moins développé que l’homme, mais tout de même. Regardez un chien dormir. Il rêve comme l’homme. Cela se voit à ses gestes inconscients. Regardez tigres et panthères, ils défendront leurs petits jusqu’à la mort. Mais cela ne les empêche pas d’attaquer les petits des autres et d’user de toute sorte de ruses pour en faire leur festin.

Ce qui caractérise l’homme par rapport à l’animal est d’avoir la conscience du bien et du mal. Serait-ce l’acquis qui lui donne ce plus qui est une montagne en soi ou cette conscience est-elle innée ?  Seul un regard sur l’enfant peut nous le dire. Non, ce n’est pas inné. L’enfant prend sans aucune interrogation morale ce qui ne lui appartient pas comme l’animal attaque celui qui est plus faible que lui. La notion de propriété, lié à une réminiscence de bien de la possession, est supérieure à celle de partage. Il agit comme l’animal et celui-ci, s’il s’agit de ses propres enfants, est plus évolué que l’enfant humain.

C’est donc un long apprentissage que celui de la notion de bien et de mal. Passer de la notion de bien au sens individuel qui comprend toutes choses qui comblent son receveur au risque d’entrainer des difficultés pour l’autre, à la notion de bien pour tous qui contraint beaucoup plus le receveur, est une des étapes de la vie la plus difficile à franchir.

Pourtant il existe des hommes qui agissent sans recherche de bien. Le mal pour le mal existe. La haine et l’idéologie en sont le moteur. Disons que dès l’instant où l’homme n’a plus de buts réfléchis, où l’éclaircissement de la raison fait place à l’aveuglement de la rage, le mal peut apparaître dans toute sa froideur et sa cruauté. L’homme en proie à cet aveuglement se fabrique un monde imaginaire qui conspire contre lui-même et sa représentation du monde. Il croît encore chercher le bien, mais c’est le mal qui l’emporte, hors de toute raison.

Alors méfions-nous de nos pensées toutes faites sur le monde et les hommes. Elles peuvent être dangereuses.

14/08/2014

Le destin

Plutôt que de se poser la question d’une manière anonyme, demandons-nous concrètement si nous avons un destin. La réponse n’est pas facile et chacun répondra selon la vie qu’il a eue ou qu’il s’est fait. Car le destin concerne la vie de tout un chacun. Mais demandons-nous également ce qu’on appelle vie. Parlons-nous de ce qui traverse des événements et est interféré par eux ou exprimons-nous ce que nous ressentons au plus profond de nous-même, ce lieu en nous plus nous-même que nous-même. Au-delà de ce moi sujet et prisonnier des battements d’aile des papillons que sont les événements qui influent sur notre devenir, y a-t-il un Soi plus stable, ai-je une âme qui recherche quelque chose et que recherche-t-elle ?

La question commence à devenir plus ardue. Il ne s’agit plus de savoir si je suis libre de mener ma vie comme je l’entends ou si ce qui m’arrive est un destin qui m’est imposé ou m’a été confié. Il est question de m’interroger au plus profond de moi-même non pas sur la vie en général, mais sur comment je conçois ma vie.

Vaste débat, me direz-vous. Trop vaste débat pour trouver une réponse qui n’a jamais été trouvée réellement. Mais dans le même temps, il existe énormément de réponses toutes faites, très différentes les unes des autres auxquelles on peut croire ou ne pas croire. Mais que signifie ce terme de croire ? S’agit-il d’adhérer à une opinion, un concept, une croyance, c’est-à-dire se rattacher à quelque chose sur laquelle d’autres ont réfléchi, ou la question est-elle, non plus de croire, mais de pénétrer dans le brouillard pour tenter d’y trouver quelques points de repère afin de savoir et non seulement de croire. Faites votre quête vous-même et ne vous laissez pas imposer votre propre vision de vous-même par les autres. Mais, me direz-vous, nous passerons alors notre vie à réfléchir. Sûrement pas ! Nous irons bien au-delà et c’est notre propre vie qui nous guidera. Nous prendrons de la distance par rapport à ce qui nous arrive. Nous regarderons de loin les événements qui ont fait notre vie et surtout nous chercherons comment nous avons réagi face à ces événements. Nous finirons par comprendre qu’il y a certaines constantes dans ces réactions. C’est normal. C’est le fruit de notre héritage génétique, puis de notre éducation, enfin de notre environnement. Mais ceci ne concerne que notre vie extérieure.

Alors cherchons à distinguer comment réagit notre vie intérieure à ces événements. Comme cela nous mène loin ! La question du destin est devenue notre interrogation finale : qui suis-je et où vais-je ? Oui, la question a évolué, mais l’interrogation reste la même. Cette vie m’est-elle imposée en grande partie ou suis-je capable d’en faire ce que je veux ? Retour à la case départ. Mais nous avons cependant progressé. Nous avons élargi considérablement le cercle de notre réflexion et de nos expériences et maintenant nous nous posons la question différemment : y a-t-il, au-delà de ce moi qui tente de réagir ou même d’imposer sa volonté face aux événements qu’il subit, un espace de liberté réelle dont je suis maître ?

Fouillons dans nos souvenirs : ai-je déjà expérimenté l’existence de cet espace de liberté ? Ai-je déjà ressenti à un moment quelconque de ma vie cette aspiration qui m’a conduit à m’envoler vers la liberté. Oui, cela je le crois : tous nous expérimentons à un moment ou à un autre ce grand vide qui nous fait dire : il y a autre chose derrière ma vie quotidienne. Qu’est-ce ? Je ne sais. Mais maintenant je vais chercher, cela va devenir un des buts de ma vie. Et nous savons que nous avons trouvé notre vrai destin. Nous cherchons tous la même chose, mais la réponse à ce que nous cherchons est différente pour chacun parce que chacun est différent.

C’est cela notre destin : réaliser notre liberté malgré les événements quotidiens qui obscurcissent notre vision. Et cette liberté est la mienne, différente de celle des autres, qui doit être vécue dans la liberté des autres qui eux-mêmes doivent vivre leur propre destin. N’est-ce pas merveilleux ? Chacun d’entre nous est unique et se doit de découvrir son propre destin, c’est-à-dire exercer sa liberté personnelle en harmonie avec la liberté des autres.

02/08/2014

Message des hommes vrais au monde mutant, récit de Marlo Morgan (Albin Michel 1995)

La narratrice, car c’est une femme, une américaine, est invitée par des aborigènes à une réunion en temps qu’invitée d’honneur. Elle se pomponne, monte dans une jeep crasseuse conduite par un homme en short et T-shirt blanc crasseux. Après de nombreuses heures, elle se retrouve au milieu d’un peuple qui l’accueille, qui la purifie et qui lui dit : 

– Viens, on s’en va.
– Où allons-nous ?
– Faire une marche.
– Où, une marche ?
– A travers l’Australie.
– Magnifique ! Et ça prendra combien de temps ?
– Environ trois lunes.
– Vous voulez dire trois mois ?
– Oui, environ trois mois.

L’aborigène lui dit : « Tout va bien. Celui qui a besoin de savoir saura. (…) Tu as été mise à l’épreuve et tu as été accepté. C’est un honneur que je ne peux expliquer. Tu dois faire l’expérience. C’est la chose la plus importante que tu feras dans ta vie ici-bas. C’est pour cela que tu es venue au monde. L’unité divine est à l’œuvre. C’est ton message, je ne puis t’en dire davantage. » Elle suit la tribu, pieds nus, avec un sac en guise de robe, en se sentant captive et victime.

Tout de suite, elle est importunée par les épines qui se plantent dans ses pieds. « Apprends à supporter le mal. Fixe ton attention ailleurs. » Elle subit toutes sortes d’épreuves et constate des choses extraordinaires comme, par exemple, cet homme qui se casse une jambe et qui le lendemain, marche comme vous et moi. Elle perçoit une étrange collusion entre ces hommes et la nature dans une vision d’unité non pas intellectuelle, mais d’émotions, de sentiments et d’attitudes. C’est la différence entre le Vrai Peuple, comme ils s’appellent, et le monde des Mutants, c’est-à-dire le monde dit civilisé, un monde trop rempli d’occupations pour que leurs habitants puissent devenir des êtres. Etre Mutant est une attitude. Un Mutant, c’est quelqu’un qui a perdu ou qui a occulté une très ancienne mémoire et des vérités universelles. Ooota, le seul qui parle anglais, lui explique : « Pour nous, l’Unité divine perçoit les intentions et l’émotion des êtres vivants et s’intéresse moins à ce que nous faisons qu’aux raisons de nos actes. » Il poursuit : « D’après mon peuple, ce que les Mutants appellent Dieu, ils ont du mal à le définir parce qu’ils sont des drogués de la forme. Pour nous, l’Un n’a ni taille, ni forme, ni poids. L’Un est essence, créativité, pureté, amour, énergie illimitée et sans frein. » Elle comprend que la conscience créatrice est en toute chose. Elle est dans les rochers, les plantes, les animaux l’humanité. Selon les croyances tribales, d’Un divin a d’abord créé la femelle, puis le monde a été chanté et est né. L’Unité divine n’est pas une personne, c’est Dieu, puissance suprême, positive et aimante. Il a créé le monde par expansion de l’énergie. »

Elle apprend une autre conception de la vie et de la mort : « Vers cent vingt ou cent trente ans, quand un être humain éprouve le très grand désir de rejoindre l’éternité après avoir interrogé l’Unité divine pour savoir si cette aspiration est pour son plus grand bien, il demande une cérémonie, une célébration de la vie. (…) Après celle-ci, la personne qui veut partir s’assied dans le sable, bloque ses systèmes corporels et, en moins de deux minutes, c’est fini. Il n’y a ni chagrin, ni larmes. » Elle constate également une autre vision de la vieillesse : nos sociétés sont si riches en vieillards irresponsables, amnésiques, détraqués ou séniles, tandis qu’ici, dans la brousse, plus les gens prennent de l’âge, plus ils deviennent sages, plus ils sont estimés et assument un rôle important dans les discussions. Ils sont des exemples à suivre, les véritables piliers du groupe.

Le Vraie Peuple et fait d’attente et d’accueil des dons divins. On lui explique la différence entre les prières des Mutants et la forme de communication utilisée par les aborigènes : par la prière, le Mutant parle au monde spirituel tandis qu’eux font tout le contraire, ils écoutent. Après avoir fait le vide dans leur esprit, ils attendent de recevoir.

Ne poursuivons pas. C’est un livre surprenant, attachant, qui fait penser aux livres de Castaneda ou de James Redfield (la prophétie des Andes). On se pose néanmoins la question, comme pour les deux autres auteurs : où est la vérité ? Ce qu’ils racontent est-il vrai ? Et bien sûr, nous n’avons pas la réponse. Mais… C’est dérangeant…

29/06/2014

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, roman de Haruki Murakami

Hajime est fils unique et ce fait lui donne un complexe d’infériorité. A l’école primaire, seule Shimamoto-san possède la même caractéristique, elle est également fille unique. Elle traîne légèrement la jambe gauche en raison d’une poliomyélite. Elle travaille bien. Très vite ils se sentent bien ensemble. C’était la première fois que chacun d’entre nous rencontrait un autre enfant unique. Nous nous mîmes donc à parler avec passion de ce que cela représentait. Nous avions l’un pour l’autre beaucoup à dire sur le sujet. Nous prîmes l'habitude de nous retrouver à la sortie de l’école pour rentrer ensemble. Avec Shimamoto-san, je ne me sentais pas nerveux comme en présence des autres filles. Ils aiment écouter des disques ensemble. Et un jour Hajime découvre une autre dimension dans sa vie : Elle enleva sa main du dossier du canapé et la posa sur ses genoux. Je regardai distraitement  ses doigts suivre le tracé des carreaux de sa jupe. Ce mouvement semblait empreint d’un mystère, comme si un fil ténu et transparent sorti du bout de ses doigts tissait un temps encore à venir. J’entendais au loin Nat King Cole chanter « South of the border ». Je ne sentais que l’écho étrange de ces mots: “Sud de la frontière”. … Je rouvris les yeux : les mains de Shimamoto-san s’agitaient toujours sur sa jupe. Une sorte de doux picotement s’insinua tout au fond de mon corps.

Peu de temps après, à nouveau : Shimamoto-san était une fille précoce, sans aucun doute, et je suis sûr qu’elle était amoureuse de moi. Moi aussi, j’éprouvais une vive attirance pour elle, mais je ne savais que faire de ce sentiment. Comme elle, certainement. Une fois, une seule, elle me prit la main… Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. Et, quand elle relâcha son étreinte, je regrettai qu’elle ne l’ait pas prolongée davantage…. Il y a avait, rangé à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme dans une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie… Peut-être avions-nous tous deux conscience d’être encore fragmentaires ; nous commencions à peine à sentir les prémices d’une réalité nouvelle qui nous comblerait et ferait de nous des êtres achevés ? Nous nous tenions debout devant une porte donnant sur cette aventure nouvelle. Seuls tous les deux, dans une vague clarté, main dans la main pendant dix secondes à peine.

Mais Shimamoto-san déménage et la vie passe. Il connaît une autre fille Izumi, qui l’aime, avec laquelle il se sent bien. Mais il la trompe avec sa cousine. Il s’en veut, d’autant plus qu’Izumi perd toute sa joie de vivre et sombre dans la dépression. Il se marie, il aime sa femme, il aime ses deux filles, il a un travail qu’il apprécie. Il a tout pour être heureux. Mais un jour, il rencontre shimamoto-san dans la rue, la suit jusqu’à ce que quelqu’un l’interpelle et le menace.

Quelque temps plus tard, shimamoto-san entre dans un de ses bars (il tenait deux bars où jouaient des jazzmen). Il renoue leurs conversations comme 23 ans auparavant. Il est à nouveau amoureux. Ils vont au concert ensemble. Un concert magnifique. Cependant, j’avais beau fermer les yeux et essayer de me concentrer, je ne parvenais pas à m’immerger dans ce monde musical. Un fin rideau se dressait entre de concert et moi. Un rideau si fin qu’on ne pouvait même pas être sûr qu’il existe vraiment. Pourquoi ? Parce qu’il manque le cr, crr, crr provenant d’une rayure du disque qu’ils écoutaient quand ils avaient douze ans.

Shimamoto-san disparaît à nouveau. Il ne sait pourquoi. Sa vie devient un cauchemar : Pourtant, depuis que Shimamoto avait disparu, j’avais l’impression de vivre sur la lune, privé d’oxygène. Sans Shimamoto-san, je n’avais plus un seul lieu au monde où ouvrir mon cœur. Pendant mes nuits d’insomnie, allongé& sur mon lit, immobile, je pensais encore et encore à l’aéroport de Komatsu sous la neige. Ce serait bien si les souvenirs finissaient par s’user à force de les voir et de les revoir, me disais-je. Mais celui-là ne s’effaçait pas, loin de là.

Enfin, Hajime la voit apparaître dans un de ses bars. Elle est revenue. Il va alors connaître une nuit d’amour, une seule, merveilleuse et unique. Le lendemain matin, elle n’est plus là. Elle est repartie, il ne sait où, pour mourir, pour fuir, pour revenir en notre monde ? Et pendant longtemps il va conserver ce souvenir en lui comme une plaie atroce et bienfaisante. Mais la vie repart, avec Yukiko et les enfants : je devais aller dans leur chambre, soulever leurs couettes, poser la main sur leurs corps tièdes et ensommeillés. Il fallait que je leur dise qu’un jour nouveau avait commencé. C'était cela que je devais faire maintenant. Pourtant je n’arrivais pas à quitter cette table. Toutes mes forces s’étaient écoulées hors de moi, comme si quelqu’un était passé derrière mon dos sans que je le vois et avait enlevé un bouchon quelque part en moi, tout doucement. Les deux coudes sur la table, j’enfouis mon visage dans mes paumes.

Un magnifique roman, un Murakami plus vrai que nature, une merveilleuse histoire d’amour. Ils sont peu nombreux ces romanciers qui savent nous faire rêver par la seule magie de leur verbe.

09/06/2014

Course

Je suis seul dans l’appartement. Vacances ou oppression ? Je ne saurai le dire, tout dépend du moment. Ce matin, vint le moment de se demander ce que je vais me faire à déjeuner. Un rapide coup d’œil dans le frigo met en évidence quelques biens appauvris, insuffisants ou inadaptés pour un repas. L’entrevue du placard à provision n’attire pas non plus l’appétit. J’en conviens, il est temps de faire quelques emplettes pour se sustenter. Je m’empare de la chariote (appellation ancienne et plus sympathique du chariot à provision), fais mentalement l’inventaire de ce que je désire acheter, prends mes clés, claque la porte, descends l’escalier et sors de l’immeuble.

Elle est légère, roule avec facilité, ne fait pas trop de bruit, bref ma compagne est docile, sauf lorsqu’il s’agit de franchir un trottoir. S’y prendre de face ou pas du tout ! J’arrive à la superette du coin et abandonne à son sort ma chariote quesociété,quotidien,vie,expérience je troque contre un engin à roulettes sur lequel on enfile des paniers en plastique. C’est pratique, mais quel étrange ballet que tous ces gens qui, après leurs achats et ayant récupéré leur chariot personnel, retirent les paniers, les entassent sur les autres et posent leur engin dans un coin prévu à cet effet. D’autres attendent presque pour le reprendre et y installer à nouveau des paniers. Je regarde cinq minutes cette étrange chorégraphie avec son rituel immuable, plus ou moins bien exécuté. Les jeunes filles le font en papotant, sans se soucier des difficultés. Les jeunes gens sont moins à l’aise, ils tâtonnent pour trouver les crochets où enfiler les encoches des paniers. Les veilles dames le font par habitude, mais le panier d’en bas est mal encastré sur l’engin. Les femmes sont généralement détachées, considérant cela comme un mauvais moment à passer, sans plus. Les hommes en costume (pas tous) qui passent avant de se rendre au travail pestent de devoir assembler leur véhicule avant de pouvoir s’en servir.

Ca y est, le portail est franchi, je suis dans le magasin. Quel désordre. Des caisses entre deux rangées de conserves, des paquets devant les victuailles, des hommes et des femmes au plastron rouge, couleur du magasin, s’activent pour entreposer les produits à renouveler. Oui, le patron a décidé de remplir ses étals à l’ouverture du magasin. Cela lui revient moins cher que de le faire au petit matin. Les engins mis à disposition des clients n’apprécient pas ce mélange des genres. Heurts permanents, non passage par telle allée, celle où justement je dois aller, carambolage d’amas de conserves mal équarries, la cohabitation est difficile. « Pardon Madame ». Elle tient le milieu de l’allée et l’on ne passe ni à droite, ni à gauche. On ne peut cependant passer au-dessus. Absorbée en contemplation d’une boite cartonnée surchargée de couleurs éclatantes, elle s’interroge vainement pour savoir si elle va l’acheter ou non. Je fais demi-tour plutôt que d’attendre. Oui, c’est vrai, les hommes, surtout en course (pas d’automobile, ni même à cheval), n’aiment pas attendre. Je finis par atteindre le fond du magasin, là où se trouvent les boissons (toujours au plus loin des caisses), lieu que l’on atteint alors que les paniers sont déjà pleins et que les bouteilles peinent à s’encastrer entre les paquets déjà accumulés. Je commence par-là, mais je dois pousser le poids des boissons pendant toute ma pérégrination dans les couloirs et impasses de l’établissement. Mon Dieu, où trouver le poivre en grains que je dois acheter depuis quinze jours ? J’erre dans les couloirs, cherche de haut en bas et de droite à gauche, change de rayon, parcours la moitié de la boutique, pour finalement demander à une charmante employée où il se trouve. Elle cherche trente secondes et m’envoie à l’autre bout. « Merci ». Je m’y dirige, à moitié convaincu de la véracité de ses dires. Mais oui, il est bien là trônant dans un rayon. Mais il n’est pas seul. Il y en a de toutes sortes et de tous emballages. Lequel choisir ? Bref, je prends le premier qui me tombe sous la main et me dirige vers les caisses.

Dernier acte : l’inventaire. Il faut du temps pour s’infiltrer entre les chariots bourrés de toutes sortes de choses. Je finis par m’installer derrière une ménagère au sourire avenant. Quel bonheur. Quelqu’un qui sourit et vous regarde avec gentillesse. Devant elle une autre femme dépose sur le comptoir roulant au caoutchouc mal en point ses victuailles. La caissière venue des îles ne regarde personne. Elle fait défiler les objets qui se présentent devant la glace de son enregistreur, bip…bip…bip… Elle fait défiler son tapis roulant pour alimenter ses mains dévoreuses jusqu’à plus soif. Elle appuie sur un bouton : Dringlllll… Elle empoche l’argent et recommence son manège avec la dame qui me précède. Ah ! Un produit n’est pas étiqueté. Que faire ? Elle sort de sous ses jambes un téléphone, appelle la direction qui détache un spécialiste en patins à roulettes dont la tâche principale est le déplacement rapide dans les allées encombrées. Il zigzague, saute un panier, demande pardon, pardon, pardon… et revient avec célérité : trois euros vingt. La caissière tape et reprend son manège.

Enfin, c’est à moi. Je déballe modestement mes quelques achats non encore payés sur le tapis roulant, passe devant la dame des îles et les récupère, plus lourd cette fois du prix affiché dans la machine. Je sors ma carte, celle qui paye sans que l’on ait besoin de billets. Il y a bien un numéro à taper, mais je le connais par cœur et cela ne me fait ni chaud ni froid. Ca y est. J’ai récupéré ma chariote, entassé mes boissons et victuailles, et franchi en vainqueur la porte de sortie, la tête haute, tirant sur la poignée de ma réserve personnelle comme un joueur de golf avec son attirail. Oui, je ne m’en suis pas mal sorti ! Mais je ne ferai pas cela tous les jours !

10/05/2014

Le mal noir, roman de Nina Berberova (Actes Sud, 1989)

Alia est jeune. Elle s'est installée pendant plus d’un mois dans la chambre d’Evguéni qui ne désirait qu’une chose, se rendre aux Etats-Unis. Si quelqu’un habite pendant un mois au moins avec quelqu’un d’autre, il peut poursuivre la location sans nouveau bail et sans augmentation de loyer. Alors elle n’hésite pas et s’installe chez Evguéni. Ils s’observent : Elle fumait pensive et silencieuse. Je la regardais. Tout son corps semblait allongé, comme si on l'avait tiré vers le haut. Elle avait des cheveux lisses et courts, des oreilles étroites, un visage ovale, un cou légèrement trop long. Son teint, blanc ou plutôt pâle, était d’une pureté, d’une netteté particulières, et tout entière elle paraissait limpide : ni ses yeux ni son sourire ne laissaient place à l’ambiguïté ni à l’énigme. Sans doute, cela venait de ses yeux noirs, de ce regard clair qu’elle posait sur les choses et, par moment, sur moi.

Et il part pour l’Amérique, sans un regard en arrière. Oui, il regrette Alia, mais rien ne le ferait rester.

Aux Etats-Unis, il trouve un emploi de secrétaire : Votre travail (…) consistera à taper à la machine ma correspondance, en deux langues, et à vous occuper de mes affaires. J’ai deux procès, l’un ici, l’autre en Europe. Ma femme vit en Suisse, je paie toutes mes notes. J’écris mes mémoires. Il faut trier mes archives, classer, ranger dans des dossiers… Ma fille qui vit avec moi refuse de m’aider.

Il fait connaissance avec Ludmila. Elle se livre peu à peu. Elle l’invite à monter chez elle. Ils parlent. Ils se revoient. Je pensai à elle, à cette féminité qu’elle n’avait jamais dévoilée, enfouie au plus profond de son âme, et qu’elle me montrait à présent. A quoi bon ? Qu’allais-je en faire ? Ils se voient chaque jour. Elle se transforme, s’épanouit : Vous savez, Evguéni Petrovitch, avec vous je ne suis plus la même. Personne ne me reconnaîtrait à présent. C’est parce que vous n’avez pas du tout peur de moi. Vous n’imaginez pas le bonheur que c'est de ne pas faire peur.

Et pourtant, elle aussi, il va la laisser partir. Elle lui demande de l’épouser : Epousez-moi, épousez-moi pour toujours. Ne voyez-vous pas que je suis bien avec vous ? Et vous savez pourquoi ? Parce que je change, je deviens authentique comme jamais je le fus, et drôle, surtout maintenant, en cet instant. Ne dites pas non. (…) Vous n’avez peur de personne, pas même de moi. Et vous êtes très heureux.

Une histoire banale, terriblement banale. Un homme qui ne sait pas ce qu’il veut. Deux femmes qui apprécient sa présence. Et pourtant, il part sans regret. Il part trouver la vraie vie. Il pense ne pas la vivre. Je vais vivre pour voir ce que ça donne. Puisque même les morts ressuscitent parfois, alors pourquoi pas moi, qui suis vivant ?

Ce petit livre d’une centaine de pages a un parfum subtil d’innocence, de bonheur caché, de rencontres malicieuses. Le parfum d’une vie banale, d’une vie dont le charme se résume à l’écoulement du temps. C'est vrai, Nina Berberova, pourtant née en 1901 à Saint Petersburg, est très actuelle dans sa manière d'écrire.

29/12/2013

L'éternité

Seules les choses temporelles peuvent nous donner une idée de l’éternité. Les concepts peuvent nous expliquer de quoi il s’agit, mais comprend-on réellement avec l’intellect ?

vie,éternité,temps,espace,présenceD’abord l’absence de temps. Chaque seconde est toujours la même seconde. Il n’y a d’ailleurs plus de secondes. Bien pire que d’imaginer un monde sans espace ou à l’espace illimité. Je suis à la fois en un point et en un autre. Mais l’espace n’existe que parce qu’il existe des objets. Sans consistance, pas d’espace. La présence crée l’espace. De même pour le temps. Sans existence, sans une présence, pas de temps. La vie, quelle qu’elle soit est à l’origine du temps et de l’espace. Pas seulement la vie humaine ou animale ou végétale, mais la simple présence de quelque chose, ne serait-ce qu’un grain de poussière d’étoiles.

Je ferme les yeux : un trou noir. Je ne suis qu’une enveloppe vide. Je perçois la différence entre le monde et moi-même, mais cela se limite à une fine pellicule transparente. Elle s’emplit aussitôt. Je reviens à moi-même. Serais-je un placard qu’on s’empresse de remplir de tout ce qui traîne ? On ferme la porte et on s’en va, sans bagage.

Cette éternité ne dure pas. Elle est tellement fugace qu’elle n’existe qu’une seconde, la première. Aussitôt après, je suis envahi d’images et la vie repart. La vie serait-elle inconciliable avec l’éternité ? L’éternité serait-elle le contraire de la vie ? Existe-t-il un lien entre l’éternité et la vie. Certainement, sinon l’éternité ne pourrait être conçue.

L’image de l’éternité : Quatre heures du matin, un lampadaire éclaire d’une lueur jaunâtre le vide de la nuit. On distingue au loin les lumières de la ville d’Annecy, au-delà du lac, une étendue lisse, sans aspérité, uvie,éternité,temps,espace,présencene coupure de l’espace. Pas un bruit, pas un mouvement, rien ne vient troubler le calme envoûtant. Derrière la fenêtre, le gel. Ici, il fait chaud. Ça permet de penser. Et l’image de l’éternité s’incruste dans le cerveau comme un rêve sans fin. Je suis aspiré par l’étendue du lac et par ces quelques lumières qui se cachent derrière. Je suis souple et ferme comme cette eau invisible qui reflète la vie. Laisse-toi faire et plonge dans ce miroir qui te raconte ce que tu es.

25/12/2013

Noël : le mystère divin

 Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem
S'il ne naît en toi, ton âme reste solitaire.
La Croix du Calvaire tu contemples en vain,
Tant qu'en toi-même elle ne s'élève point."

Angelus Silesius (Le pèlerin chérubinique)

 

C’est toute l’ambiguïté de cette fête de Noël. Il ne s’agit pas de célébrer la naissance historique de Jésus, mais de quitter ce Moi pour laisser naître le Soi immortel. Dépècement de l’âme et naissance de la lumière intérieure !

De même qu’il faut comprendre la différence entre le Dieu de la religion et la Déité mystique inconnaissable, de même il faut accepter de ne jamais non plus connaître en toute lumière le mystère qui donne sens à la vie.

« Il est métaphysiquement impossible que l’Essence divine dans sa réalité transcendante puisse se révéler comme telle. Le témoignage de Moïse au Sinaï est là-dessus sans équivoque : « Nul ne peut voir ma face sans mourir » (Ex  32, 20).Toute théophanie (manifestation ou vision de Dieu) présente donc une ambiguïté fondamentale : elle est un Voile sur la Divinité qui veut se révéler...  L’Essence divine demeure incommunicable et inaccessible à la créature comme telle, et celle-ci ne peut connaître Dieu qu’à travers le voile de la Révélation. »

Abbé Henri Stéphane (traité XII.2)


 C’est alors qu’apparaît la nécessité de la connaissance de soi et de règles de vie qui permettront le changement. En effet, on ne se change pas soi-même ; on se met dans les conditions qui permettent à l’Esprit d’opérer le changement. Ceci suppose de comprendre ce qui s’y oppose en nous, puis de l’éliminer. Chaque tradition  spirituelle possède sa propre stratégie, véritable psychothérapie spirituelle, s’attaquant à la fois au conscient et à l’inconscient, au corps et au mental, aux habitudes et aux émotions. Cette lente descente en nous-mêmes, au-delà du personnage que nous créons et entretenons en permanence, peut être facilitée en suivant les conseils de ceux qui l’ont vécue eux-mêmes. C’était autrefois pour les chrétiens d’Occident le rôle du directeur de conscience ou confesseur. C’était le rôle des starets chez les orthodoxes. C’était aussi le rôle des maîtres soufis chez les musulmans ou encore des gourous chez les hindous.

24/12/2013

L’art authentique

L’art authentique est en soi une conquête de l’esprit ; il élève l’homme à la dignité du Créateur, fait jaillir des ténèbres du destin un éclair d’émotion et de jouissance mémorable, une lueur de passion et de compassion partageable. Par ses formes toujours renouvelées, il tend vers la vie ouverte en abattant les cloisons de l’habitude et en provoquant une manière de percevoir et de vivre. (François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006 ; p. 121)


L’art, à l’égal de la mystique, est la conquête de l’inconnaissable. Il englobe la connaissance personnelle de l’artiste et celle de ceux qui contemplant ou écoutant son art se hissent à sa hauteur.

De ce dialogue réel, mais non exprimé, non traduisible en acte, émerge une nouvelle connaissance du monde, l’appréhension d’un environnement si peu semblable à ce que nous en connaissons. La vie jaillit, pure et simple, mais si réelle, si prenante, si attachante, qu’elle repousse les limites de notre compréhension, vers un nuage d’inconnaissance semblable à celui du mystique.

Pourquoi ? Un seul point commun : la création, chacune à sa mesure.

12/12/2013

L’eau coule et sa retenue crée la vie

L’eau coule. Elle dévale la pente plus ou moins vite selon les uns ou les autres. Elle est vive et fuyante, mais elle coule et rien ne peut l’empêcher de couler.

 Pourtant chaque jour, la vie des hommes se constitue comme un obstacle à cet écoulement du temps. Chacun tente de retenir ces flots qui se déversent en lui. Et l’eau devient bonheur et plénitude si les jardins qu’elle crée ne l’empêchent pas de couler malgré tout. L’eau monte devant cet obstacle divin qu’est la vie. Elle se gonfle de cet écoulement. Elle grandit et devient adulte. Elle façonne de nouveaux jardins.

 Mais vient le jour où tous les efforts du monde ne peuvent l’empêcher de continuer de couler. Elle détruit peu à peu ce qu’elle a façonné, elle submerge son œuvre qui s’en va dans le courant inépuisable du temps jusqu’à ce qu’un nouvel obstacle fasse naître une autre vie et un nouveau cycle.

 Alors rien ne sert de retenir à tout prix l’eau. Mais rien ne sert de la laisser couler sans la retenir. C’est cette alternative du mouvement qui permet à l’univers d’exister et de poursuivre sa route.

L’équilibre est dans l’aptitude à retenir pour ensuite laisser s’échapper le don de la vie et chaque jardin est un lieu d’épanouissement.