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26/05/2017

Route des vacances

– On part tôt n’est-ce pas, vers deux heures ?

Alors, juste un petit sandwich, pas de sieste, rupture des habitudes, un trou dans la journée avant la précision orchestrée des départs en week-end prolongé. Les bagages sont prêts, alignés sur le palier comme des soldats, l’arme au pied. Un tas de couleurs disparates, les poignées blanches lâchement abandonnées sur le sol, en attente d’une prise de main que nous ne tardons pas à leur donner. Le remplissage du coffre s’effectue sans bousculade, chaque sac trouvant sa place, se tassant dans les coins pour laisser libre cours à un autre, puis un autre. Deux allers-retours, tout y est. Non, maintenant c’est au tour des enfants à caser sur leur siège respectif. Les ceintures de sécurité sont tellement bien sécurisées qu’ajuster les embouts devient un exercice de haute volée. Vous plongez sous les bras, soulevez un pull, dégagez l’étroit trou non arrondi pour y glisser son double inversé qui se bloque, bien sûr, à un centimètre faute d’avoir suffisamment tiré la courroie. Enfin… Vous y êtes arrivé… Fermeture du coffre, ajustement de vos propres ceintures, mise en route du moteur.

Chauffeur d’occasion dans une voiture au changement de vitesse automatique. Tiens, il n’y a que deux pédales ! Comme votre pied gauche va s’ennuyer tout au long du trajet. Il bat la semelle. Repose-toi pour une fois ! Pas de changement de vitesse, mais des changements d’allure et de direction. Parking pour mettre en route, marche avant, marche arrière. C’est simple, non ? Départ cahoté, puis vertige d’une glissade sans fin ou il suffit d’user de l’accélérateur et du frein. Personne ne pipe. Va-t-il s’en sortir ?

C’est parti. La glissade s’amplifie, vous êtes accroché au volant, entraîné à l’horizontale par l’air, la chaleur et le silence des passagers. Ah… Déjà arrêté… Oui,  c’est un jour de départ et nous ne sommes pas seuls. Il semble même que tous se soient donné rendez-vous au même moment, là, à l’accès au périphérique pour trouver une place dans le flot continu des voitures qui cheminent lentement, embrassées ensemble comme les chenilles d’une même couvée. Longue procession à l’allure chaotique, sans heurt ni violence, à pas menus comme une danseuse qui se retient. Une heure plus tard, vous atteigniez enfin le péage, ce hangar qui développe sa toile au-dessus des voitures et d’où vous ne sortez qu’avec un sésame délivré par une machine qui vous tend du bout des lèvres son papier sans couleur. Tous les passagers sourient. Oui, ça y est, la route des vacances est là et déroule son tapis gris qui se promène d’abord entre les bâtiments, puis, progressivement, entre les champs, verts de printemps, jaunes de colza, sombres des bois, ouverts sur le ciel. Vous respirez et une petite ritournelle vous trotte dans la tête. La dernière s’est endormie, un autre joue avec son petit écran, le nez dans un monde où marquer des points constitue le seul objectif d’ambition raisonnable. La troisième regarde l’œil fixe le paysage défiler. Elle est au cinéma, engourdie d’images, sans but, en attente. Le dernier, eh bien, je ne le vois pas. Il est au fond de la voiture, caché sous les sacs, anonyme, silencieux, immobile.

Tiens, une sortie qui déborde sur l’autoroute et inonde d’immobilisme ceux qui désirent poursuivre. Pourquoi ? Ils attendent, stoïques, de passer devant la machine qui ponctionne sa manne avant de lever la barrière. Curieux ! On ouvre la radio au service du conducteur bien intentionné. Un accident au kilomètre 135 : le bouchon se forme ? Il est déjà de trois kilomètres. Il est trop tard. Continuons, on verra bien ! Quelques kilomètres plus loin, du haut de la colline, nous constatons le tassement de la procession, puis l’arrêt progressif des machines. Ça y est, le ralentissement devient pause, la pause devient attente, l’attente devient ennui, puis impatience. À l’intérieur des voitures, chacun s’organise : on parle, rarement ; on lit, pour ceux qui ont prévu ; on boit un peu d’eau fraîche et on mange un morceau. Les activités sont multiples, l’imagination déborde, mais peu de sourires alentours. L’homme moderne est solitaire, parfois amical, mais limité à sa voiturée. Ah, on repart ! Oh, si petitement que les cinq mètres d’avancée constituent une exploration de l’au-delà du raisonnable. Nous avons pris la vitesse de croisière : trois mètres d’avancée, trois minutes d’arrêt. Dans quelques heures nous aurons fait un kilomètre. Un record. Heureusement, une voiture au changement de vitesse automatique est plus simple à manier ! Nous suivons minute par minute les efforts inclassables des gendarmes, des secouristes, des dépanneuses, du speaker qui s’efforce de nous conter dans le détail les bienfaits de notre civilisation pour les citoyens lambda, l’entraide incroyable d’une partie de la population au service de la population, l’efficacité des machines à déblayer le terrain, les pleurs des enfants au bord de la route, le regard morne des occupants d’une voiture cabossée, le camion vert qui tombe en panne au moment de passer la seule voie libre. Mille détails infiniment précieux pour ceux qui n’ont rien à faire qu’attendre.

Une heure… Encore trois kilomètres avant d’arriver sur les lieux de la catastrophe. Ah, une deuxième voie est ouverte. On avance de dix mètres toutes les dix secondes. Un record ! On éteint la radio. Mieux vaut rêver à cette campagne verdoyante… Soudain, la voiture fait un bond prodigieux. Elle roule une minute sans arrêt, puis deux, puis trois. Le sourire revient sur les visages. Le journaliste, oui, on a rallumé la radio, s’esbaudit sur la célérité de services de l’autoroute. Une heure et demie de déblaiement, un record de promptitude ! Le sourire devient crispé. Quelques kilomètres plus loin, nous passons sur une tache par terre à côté d’une voiture de gendarmes qui observent dans le flot des voitures le flot des passagers qui regardent les représentants de la loi. Oui, c’est fini : le journaliste qui n’est pas en mal de trouver l’occasion de raconter se découvre un autre accident presque à l’autre bout de la France. On éteint, cela suffit !

10/05/2014

Le mal noir, roman de Nina Berberova (Actes Sud, 1989)

Alia est jeune. Elle s'est installée pendant plus d’un mois dans la chambre d’Evguéni qui ne désirait qu’une chose, se rendre aux Etats-Unis. Si quelqu’un habite pendant un mois au moins avec quelqu’un d’autre, il peut poursuivre la location sans nouveau bail et sans augmentation de loyer. Alors elle n’hésite pas et s’installe chez Evguéni. Ils s’observent : Elle fumait pensive et silencieuse. Je la regardais. Tout son corps semblait allongé, comme si on l'avait tiré vers le haut. Elle avait des cheveux lisses et courts, des oreilles étroites, un visage ovale, un cou légèrement trop long. Son teint, blanc ou plutôt pâle, était d’une pureté, d’une netteté particulières, et tout entière elle paraissait limpide : ni ses yeux ni son sourire ne laissaient place à l’ambiguïté ni à l’énigme. Sans doute, cela venait de ses yeux noirs, de ce regard clair qu’elle posait sur les choses et, par moment, sur moi.

Et il part pour l’Amérique, sans un regard en arrière. Oui, il regrette Alia, mais rien ne le ferait rester.

Aux Etats-Unis, il trouve un emploi de secrétaire : Votre travail (…) consistera à taper à la machine ma correspondance, en deux langues, et à vous occuper de mes affaires. J’ai deux procès, l’un ici, l’autre en Europe. Ma femme vit en Suisse, je paie toutes mes notes. J’écris mes mémoires. Il faut trier mes archives, classer, ranger dans des dossiers… Ma fille qui vit avec moi refuse de m’aider.

Il fait connaissance avec Ludmila. Elle se livre peu à peu. Elle l’invite à monter chez elle. Ils parlent. Ils se revoient. Je pensai à elle, à cette féminité qu’elle n’avait jamais dévoilée, enfouie au plus profond de son âme, et qu’elle me montrait à présent. A quoi bon ? Qu’allais-je en faire ? Ils se voient chaque jour. Elle se transforme, s’épanouit : Vous savez, Evguéni Petrovitch, avec vous je ne suis plus la même. Personne ne me reconnaîtrait à présent. C’est parce que vous n’avez pas du tout peur de moi. Vous n’imaginez pas le bonheur que c'est de ne pas faire peur.

Et pourtant, elle aussi, il va la laisser partir. Elle lui demande de l’épouser : Epousez-moi, épousez-moi pour toujours. Ne voyez-vous pas que je suis bien avec vous ? Et vous savez pourquoi ? Parce que je change, je deviens authentique comme jamais je le fus, et drôle, surtout maintenant, en cet instant. Ne dites pas non. (…) Vous n’avez peur de personne, pas même de moi. Et vous êtes très heureux.

Une histoire banale, terriblement banale. Un homme qui ne sait pas ce qu’il veut. Deux femmes qui apprécient sa présence. Et pourtant, il part sans regret. Il part trouver la vraie vie. Il pense ne pas la vivre. Je vais vivre pour voir ce que ça donne. Puisque même les morts ressuscitent parfois, alors pourquoi pas moi, qui suis vivant ?

Ce petit livre d’une centaine de pages a un parfum subtil d’innocence, de bonheur caché, de rencontres malicieuses. Le parfum d’une vie banale, d’une vie dont le charme se résume à l’écoulement du temps. C'est vrai, Nina Berberova, pourtant née en 1901 à Saint Petersburg, est très actuelle dans sa manière d'écrire.