Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/03/2016

Fourmillement

Il est quatre heures, une heure normale pour se recoucher après deux heures d’écriture. Doucement, je me glisse dans le lit, soulevant légèrement la couette (eh oui, les Français se sont mis à la mode allemande, avec avantage !). J’installe mon corps dans la meilleure position possible, je ferme les yeux, laissant malheureusement mon imagination prendre la barre. Ce n’est pas grave, si j’arrive plus ou moins à l’orienter. Le vide s’installe peu à peu. Un picotement sournois me surprend. Un microbe, non un peu plus gros, se promène sur mon nez. Je ne le sens pratiquement pas, mais il s’incruste, tournant sur lui-même, l’air innocent. Ne pas bouger ! me suis-je dis en entrant dans le lit. Alors je tente, vainement, de ne pas sentir ce fourmillement. Mais il est tenace. Il se propage comme les ondes à la surface de l’eau. Non, ne bouge pas ! Mais finalement, je sors une main vengeresse et écrase cet animal ou la croyance en un animal, d’un coup d’ongle vindicatif. Puis, je passe plusieurs fois mon doigt en lieu et place. Ouf ! Je vais pouvoir m’endormir sans difficulté. Effectivement, je ne suis plus dérangé par ce picotement. Oublié, ou presque. Il suffit de ne pas y penser. Mais le seul fait de se dire qu’il ne faut pas y penser, vous amène bien sûr à y penser et à laisser sa pensée s’attacher à cette pensée. Je me force à ne pas bouger. Ça passe, ça passe ! Mes pensées repartent vers d’autres lieux. Elles tendent à se clamer, à quasiment d’arrêter. Là. Quel bonheur !

Mais rien n’est fini. Une démangeaison subite sur la cuisse m’oblige à me gratter de la main gauche. Juste un seul coup de doigt, pour éteindre cette envie de repasser la main encore et encore jusqu’à ne plus avoir qu’une cuisse rougie. Cela semble suffisant. Ce passage rafraîchissant du doigt ne me laisse plus qu’un vague souvenir dans la chair, comme un léger monticule sur la plaine de la mémoire. L’oscillateur reste plat. Je reprends ma respiration lente, j’en oublie mon corps, seule la tête continue à fonctionner, certes petitement, mais avec efficacité. Laisse courir ces images, ne t’y attarde pas ! Je me passe d’images, ce ne sont plus que des couleurs qui s’accumulent en gros noyau au centre de ma vision. C’est presqu’une peinture de Mathieu qui change sans cesse de formes et de couleurs. Je n’ai plus la force de penser. Mes pensées vont s’arrêter.

Ah ! Ma femme préférée, la seule en fait, vient de se retourner. Elle m’effleure d’une main, la pose sur mon bras, me réchauffe. J’ai perdu le nœud de peinture et retrouvé les images qui défilent à nouveau devant mes yeux fermés. Souvenirs, émotions, succès, défaites, tout y passe, dans le désordre, et me vient l’envie de me gratter le bras sur lequel sa main repose. Délicatement, je lui prend le poignet, le pose sur l’oreiller, embrasse le bout de ses doigts et me tourne délicatement pour reprendre une position la plus neutre possible. Ne pas se gratter et encore moins se chatouiller ! Refaire le vide en soi est une gymnastique nocturne en vogue. Sentir le trou d’air qui passe dans sa gorge, pénètre les poumons, descend jusqu’au plexus, puis repart dans l’autre sens jusqu’à débarrasser la tête de ces fantomatiques impressions qui courent au fond du cerveau.

Dieu, qu’il fait chaud ! me dis-je tout à coup. Une rosée envahit l’espace de chair délicate entre la lèvre supérieure et le bas du nez. Oui, c’est vrai, il fait chaud ! Je découvre mes épaules en tirant vers le bas la couette et me donne une impression de bain de mer lorsque vous soulevez la dernière vague mourante de mousse blanche. Brrrr ! Non, recouvre-toi, me dis-je. Et la mécanique repart, le ressort tendu, souvenirs, émotions, succès, défaites, et bien d’autres choses encore. L’oscillateur marque des hauts et des bas, la machine est toujours vivante et incontrôlable. Un quart d’heure plus tard, je me bats toujours avec la couette, tantôt trop descendue, tantôt trop englobante. Mais l’intérieur des yeux commence à fatiguer. Oui, c’est bien l’intérieur puisqu’ils sont fermés. Mais il y a une sorte de deuxième voile qui s’installe progressivement, comme un brouillard familier qui envahit l’écran de cinéma d’une laiteuse fantaisie. Pourtant un chatouillement intempestif me contraint à passer le coude sur les côtes sans cependant gratter cette partie du corps, sensible en période nocturne. Ah… Je ne peux résister. Avec l’autre main, je sors des ongles vengeurs et, ostensiblement, me gratte le lieu des supplices. Cela fait du bien ! Aussi, en un instant, je sombre dans l’étoupe du sommeil, en un lieu sans temps qui me prend dans ses bras jusqu’au lendemain matin.

Oui, c’est vrai... ça chatouille ou ça grattouille, et même, parfois, ça papouille.