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10/12/2015

La fin de l'histoire (3)

Il y avait bien de temps à autre des manifestations de conscience individuelle qui différaient de la conscience collective. Mais les personnes qui tentaient de penser autrement étaient aussitôt prises de fièvres ou de nausées et ne pouvaient plus se nourrir correctement. C’était aujourd’hui le cas de Nicéphore et il n’arrivait pas à lutter contre ces symptômes révélateurs. Pour éviter une hospitalisation, il décida de partir loin de la civilisation. Il prit un billet d’avion pour Tombouctou où il espérait trouver une grotte lui permettant de vivre isolé de façon à éviter toute dénonciation. Certes, il n’était pas le premier à essayer cette stratégie de l’isolement. Mais il ne savait pas ce qu’étaient devenus les gens qui l’avaient tentée. Aujourd’hui, il risquerait lui-même cette manœuvre pour voir ce qui allait subvenir. C’était l’inconnu. Il voulait savoir de que signifie penser par soi-même d’une manière différente. Il n’avait pas conscience de se rebeller. Simplement, il voulait tenter l’expérience et avait préparé avec soin son sac à dos. Un duvet, un savon, deux gourdes en plastique, un rasoir et un tube de mousse à raser, une chemise et un pantalon de rechange, quelques sous-vêtements et une paire de chaussures qui compléterait celle qu’il avait aux pieds. Ah oui, également un traducteur automatique assez perfectionné qui traduisait instantanément d’une langue dans une autre avec une voix mécanique qui certes manquait d’élégance, mais permettait de converser facilement avec tout un chacun. Il avait pris soin de ne rien prendre qui puisse donner l’éveil aux policiers chargés de fouiller les voyageurs pour découvrir des objets compromettants.

– Monsieur, montrez-nous votre sac, s’il vous plaît.

– Voilà, dit-il.

– Qu’allez-vous faire à Tombouctou ? lui demanda un des policiers plus curieux.

– Je vais faire des recherches géologiques, c’est mon métier, répondit-il. Nicéphore avait en effet passé brillamment un doctorat de géologie et avait travaillé pour l’industrie pétrolière à la recherche de présence d’indices.

– Bien, passez Monsieur.

Nicéphore ne cherchait pas à tromper les policiers. Il disait la vérité et agissait de façon normale sans être véritablement conscient de ce qu’il faisait.

Atterrissant à Tombouctou, il chercha aussitôt un guide capable de l’emmener dans le désert et de l’aider à trouver une grotte pouvant l’abriter de la chaleur. Il rencontra Mohamed, un petit touareg au visage rieur, avec qui il conclut le marché. Il prit un peu de temps pour voir la grande mosquée, le plus grand monument en terre du monde, paraît-il, dans une ville également de terre et de ciment. Plus d’affrontements… La fin de l’histoire est également passée par là. Les religions existent encore, mais le prosélytisme est banni. Elles ont une fonction sociale et culturelle, voire, dans certains cas, psychologique, assez proche de la spiritualité. Celle-ci n’est pas interdite, mais elle n’est qu’individuelle, plus à des fins sanitaires que pour annoncer l’existence de Dieu et changer les êtres. Si chaque homme est libre d’une aventure religieuse, celle-ci ne peut être que dans un consensus social que tous agréent.

03/12/2015

La fin de l'histoire (2)

Lorsque la loi avait paru, de nombreuses personnes avaient ouvertement contesté, manifestant devant le parlement mondial de manière pacifique tout d’abord, puis avec l’énergie du désespoir devant la force brutale des policiers. Tous avaient été arrêtés. On n’avait plus entendu parler d’eux et leur sort n’intéressa personne puisque tous prenaient la pilule. Lorsque Nicéphore était né, le système était en place depuis déjà dix ans. Les quelques soubresauts auxquels cette mise en place avait donné lieu étaient éteints. Tous prenaient la pilule et ceux qui ne pouvait la prendre parce qu’ils étaient malades étaient aussitôt hospitalisés. Comme il fallait une autorisation spéciale signée par un praticien pour mettre un masque cachant l’indicateur, il était quasiment impossible d’échapper au système. C’est ainsi que s’était instaurée « la fin de l’histoire ».

Celle-ci n’avait rien à voir avec l’article de Francis Fukuyama intitulé La fin de l’histoire, paru en 1989. Dans l’esprit de l’auteur, il ne s’agissait pas de la fin de l’histoire de l’humanité, mais simplement la fin des affrontements entre nations. La planète était conviée à « tendre vers un modèle unique, celui des démocraties libérales et de l’économie de marché ». L’article fut aussitôt remis en cause par Samuel Huntington, l’effondrement du système communiste n’impliquant pas la fin de l’idéologie comme force motrice de l’histoire. Ce fut d’ailleurs vérifié lors de la tentative des islamistes d’instaurer un califat au Moyen Orient.

Cette nouvelle « fin de l’histoire » était beaucoup plus subtile. Les historiens, ou plutôt les théoriciens des évolutions historiques, aidés par de psychologues et des médecins avaient mis au point une pilule ingérable supprimant la volonté individuelle. Ce n’était pas la suppression de toute volonté. Simplement le fait qu’individuellement on ne pouvait penser autrement que les autres. La volonté collective avait remplacé les volontés individuelles, mettant ainsi fin aux affrontements entre deux personnes, puis plusieurs personnes, puis deux nations, puis plusieurs nations, jusqu’à l’instauration d’une volonté collective universelle. Celle-ci avait alors grandement facilité la mise en place d'une gouvernance mondiale. Plus d’affrontement, plus d’histoire. La paix. Une paix durable, totale. Qui oserait aller contre. Impensable !

29/11/2015

La fin de l'histoire (1)

Comme tous les jours, Nicéphore Pratoux prit sa pilule au moment de son petit déjeuner. C’était une obligation. Personne ne pouvait s’en passer. Depuis « la fin de l’histoire », le gouvernement mondial avait instauré cette nouvelle loi et mis en place un système de contrôle qui la rendait obligatoire. Nul ne pouvait transiger. Malgré de nombreuses recherches subventionnées par l’Etat, les chercheurs n’avaient pas réussi à trouver un moyen permettant de remplacer la pilule quotidienne. Par contre on identifiait immédiatement si la personne avait ou non pris sa pilule. Depuis la découverte d’André Bonnet, l’injection du signal lumineux sous la peau était obligatoire à l’âge d’un an. Celui-ci s’allumait si la dose contenue dans la pilule n’était pas ingérée. Comme l’ « indicateur », c’était ainsi que les gens l’appelait, se trouvait à hauteur du front, à l’endroit de la petite bosse artificielle créée par l’appareil miniaturisé, située un centimètre au-dessus des deux yeux, il était simple de voir si oui ou non la pilule avait été prise.

Cela faisait deux jours qu’il ne sentait pas bien. Il avait des sueurs glacées qui lui parcouraient le dos, des nausées à certains moments de la journée. Mais il ne voulait pas se déclarer malade. Cela l’aurait contraint à se faire soigner à l’hôpital et la cure pouvait durer plusieurs années. Il avait connu, lorsqu’il allait au lycée, une fille qui s’était déclarée malade au moment de sa puberté. Embarquée en ambulance, elle avait passé trois ans à l’hôpital. Lorsqu’elle était revenue, ses camarades ne l’avaient pas reconnue. Elle avait maigri, ses mains tremblaient et son élocution était ralentie à tel point qu’on n’avait pas envie de l’écouter. Ses parents avaient certes essayé de la récupérer plus tôt. Mais les médecins s’y étaient opposés. Elle était susceptible de faire une crise mettant en jeu l’ordre public et l’on serait alors obligé de l’euthanasier. Ils n’avaient pas insisté, sachant qu’ils risquaient eux aussi un séjour à l’hôpital. Ainsi, il n’y avait plus de malade au vrai sens du terme. Certes, il fallait toujours remplacer des organes chez ceux qui avaient des accidents internes ou externes, mais cela ne prenait que peu de temps et les patients ressortaient sains de corps et d’esprit le lendemain de l’opération.

17/11/2015

Le miroir : épilogue

Ai-je rêvé ces fins ou les ai-je vécues ? Je ne sais. Il est probable que rien de tout cela n’est arrivé. Je me suis complu à imaginer ces suites. En réalité, la fin fut moins glorieuse. J’appuyai sur la détente, le coup partit, la glace se brisa et mon double disparut. Artémise était toujours là. Je lui touchai la main pour m’assurer de sa présence réelle. Elle me regarda, surprise. Son double avait également et logiquement disparu. Elle me parut cependant bizarre, comme transparente. Mais oui, elle fondait devant moi, semblant s’évaporer dans l’air. Je distinguais encore son visage, mais il avait pris une couleur délavée. Son double avait peut-être pris le dessus. Il n’eut cependant aucun cri de triomphe ni même de satisfaction. Artémise souriait d’un air navré, puis elle me tendit la main.

– Au revoir compagnon d’infortune, me dit-elle d’une petite voix. Je pars et tu me manqueras. Nous nous sommes bien amusés. Maintenant la vie reprend le dessus, le réel dépasse l’imaginaire. Je te laisse à tes occupations. Attention, ne te regarde pas trop longtemps dans ta glace, on ne sait jamais. Je n’eus que le temps de déposer sur ses lèvres un baiser. Celles-ci étaient de glace, froides, sans matière, inconsistantes. Elle disparut sous mes yeux sans que je puisse la retenir.

La vie a repris. Elle n’est ni plus morne, ni plus attractive. J’ai retiré le miroir au-dessus du lavabo, acheté un rasoir électrique et me rase dorénavant en lisant. Artémise n’est plus là pour égailler mes journées.

13/11/2015

Le miroir 13

Mais s’imposa également sous mes yeux une troisième possibilité que je vécus simultanément aux deux autres, sans cependant les mélanger. La balle se dirigea vers mon double. J’ai même cru la voir dans la glace, rageusement mortelle. Elle le frappa au-dessous du genou, le faisant s’affaisser brutalement. Il s’accrocha au cou d’Artémise qui tenta de l’empêcher de tomber. Elle le maintint quelque temps serré contre elle, mais sa tête bascula de son épaule à l’un de ses seins, déchirant le bouton de son corsage, puis tout son corps s’affaissa. Elle ne put que le poser doucement à terre avant de le reprendre dans ses bras et de le tenir contre elle. Elle laissa jaillir quelques larmes, passant sa main sur son visage en une caresse intense pleine de compassion. Et tout à coup, je sentis son parfum, comme si j’étais à la place de mon double, serré contre sa poitrine. J’éprouvai également ses caresses et je ne pus m’empêcher de déposer un baiser sur cette chair offerte et m’enivrer de la vie qu’elle contenait. Oui, nous nous sommes retrouvés enlacés, liés l’un à l’autre comme nos doubles et progressivement nous-mêmes et nos doubles se sont rejoints et prirent la même attitude. Quelle était bonne Artémise, tendrement offerte, sans un mot, me regardant dans les yeux, la bouche légèrement entrouverte, aspirant au baiser réel. D’une légère inclinaison de la tête, elle me fit signe. Oui, je pouvais celer notre entente. Je me penchai vers elle et embrassai longuement cette bouche offerte, comme je l’avais vu faire quelques instants auparavant par mon double. Je pensai néanmoins à remettre dans ma poche le pistolet. Il n’eût pas été de bon aloi d’embrasser une femme un pistolet à la main pour confirmer un amour naissant. Artémise, comme à son habitude, ne perdait pas le nord. Elle me regarda, souriante et me dit :

– Quelle défaite. Ton double s’est bien moqué de nous. Tellement bien que le mien l’a imité. Ils nous ont devancés d’un commun accord en toute tranquillité. Ils ont été au-delà de nos espérances, allant jusqu’à jouer un meurtre pour nous faire comprendre ce qui nous motivait. Regarde, il n’a plus de blessure et il semble parfaitement valide. Danse un peu sur place que l’on voit comment il s’en sort.

J’esquissai quelques pas de danse qu’il imita à la perfection, mais accompagné d’un clin d’œil. Je me rapprochai à nouveau d’Artémise et baisai ce cou si tendre qui sentait un parfum de liberté. Libéré du poids du passé, je compris que l’avenir s’ouvrait devant nous, grand comme le ciel. Tournant le dos au piège, nous sortîmes tous les quatre, deux à deux, étroitement enlacés.

Le meurtre n’a pas eu lieu. Désormais nos doubles se comportèrent normalement, comme de simples images de notre consistance. Tout cela faisait peut-être partie de notre destin.

C’était finalement un bon double !

09/11/2015

Le miroir 12

Simultanément, comme dans une autre vie et un autre monde, je contemplai un autre avenir. Je suivis la trajectoire de la balle qui se dirigea vers mon double de la partie droite du miroir. J’ai même cru la voir dans la glace, avançant lentement, sans possibilité d’en changer la destination. Elle le frappa à la poitrine. Il me regarda sans rien dire et s’affaissa doucement. Il ne semblait rien me reprocher. Son regard n’exprimait qu’une incompréhension, une détresse immense et un soudain manque d’air. Il s’accrocha au cou d’Artémise qui tenta de l’empêcher de tomber. Elle le maintint quelque temps serré contre elle, mais sa tête bascula de son épaule à l’un de ses seins, déchirant le bouton de son corsage. Le corps de mon double s’affaissa.

J’étais délivré. Je jubilais. J’avais vaincu mon double devenu adversaire. J’avais été le plus fort et plus rien ne s’opposerait à moi. Je m’apprêtai à me précipiter aux pieds d’Artémise pour lui demander sa main. Mais je la vis dans la glace penchée sur mon double, pleurant réellement devant son corps, ne me jetant pas un coup d’œil. Je fus saisi et en oubliai de regarder la vraie Artémise. Voilà maintenant que son double faisait de même que le mien. Il prenait son indépendance.

Artémise, la vraie, me donna un coup de coude :

– Qu’est-ce que vous attendez ? Tirez donc sur mon double, vous voyez bien qu’il fait la même chose !

Je n’y comprenais plus rien. Que faisaient ces doubles ? Etaient-ils réellement indépendants ? Je regardais Artémise qui continuait à me supplier de tirer. Je pointai une deuxième fois mon arme, visai et tirai. Son double s’écroula également. Je me tournai alors vers Artémise en disant :

– Ça y est, nous sommes libres !

Mais… Je n’en cru pas mes yeux. Artémise n’était plus là. Une seconde avant je l’entendais me dire de tirer et maintenant… Plus rien. J’étais seul tenant à la main le pistolet. Des passants s’approchèrent. Deux jeunes hommes musclés vinrent vers moi, me prirent l’arme des mains et me tinrent serré contre eux. Ils demandèrent que quelqu’un appelle la police. Deux minutes plus tard, une voiture pleine de policiers surgit, sirène hurlante. Je fus embarqué sans ménagement. Je ne réagissais plus, abasourdi de l’absence d’Artémise. Où était-elle passée ? Je ne comprenais plus. Nos deux doubles tombés à terre, touchés par les balles. Mais Artémise, la vraie, qu’était-elle devenue ? Une idée bizarre m’assaillit. Au fond, Artémise était-elle vraie, c’est-à-dire réelle ? Je ne la connaissais que peu. Certes, elle avait habité chez moi pendant quelques jours, mais après tout, qu’est-ce que cela voulait dire ? Aurait-elle été envoyée par quelqu’un pour faire cesser mon cauchemar ? Une fois sa mission accomplie, elle disparaît. C’était logique, mais était-ce possible ?

Arrivé au poste de police, je tentais vainement d’expliquer ce qui s’était passé. Le commissaire n’entendait pas que l’on se moque de lui. Garde à vue ! Je me retrouvai en cellule. Cela me permit de réfléchir à ces événements. Mais rien ne vint. Je n’y comprenais toujours rien. Le lendemain, à nouveau interrogé, je répétai la même chose. Le commissaire prit une décision. Il m’envoya à l’hôpital psychiatrique. Après une journée dans une pièce de couleur crème, garnie de mousse, avec un lit également en mousse, on m’annonça l’arrivée du médecin. Stupéfaction. C’est Artémise qui entra. Elle me regarda tranquillement pendant que je me remettais de cette apparition. Mais que faisait-elle là ? L’infirmier me lassa seul avec elle.

– Artémise, que faites-vous là ?

– Mon cher, j’étais chargé de vous surveiller.

– Mais, pourquoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Vous faites partie d’un programme spécial. On étudie votre degré de résistance au changement. C’est un programme d’étude mis au point par le gouvernement pour les élections futures. Nos hommes politiques s’interrogent sur nos capacités au changement. La France reste bloquée sur une vision unique qui consiste à ne rien vouloir changer et, dans le même temps, à exiger de nos politiques des améliorations dans leur vie. Alors ils ont demandé à une entreprise spécialisée dans la conduite du changement de faire un programme d’étude sur plusieurs personnes pour identifier leur capacité d’évolution.

– Mais de quel changement parlez-vous ? Les autres ont-ils eu également droit à des changements de comportement de leurs doubles ?

– Non, chacun a été doté d’un changement spécifique. Vous, vous êtes tombé sur celui-ci, mais cela aurait pu être différent.

– Mais comment avez-vous fait pour m’impliquer dans une comédie comme celle-ci ? Je n’étais pas fou. J’ai bien vu mon double se comporter différemment de moi-même !

– C’est un secret. Je ne peux vous le dévoiler.

– Et, cela ne vous a pas dérangé de me jouer la comédie pendant tous ces jours ?

–Non. D’ailleurs je me suis bien amusé. Vous étiez trop drôle !

J’étais furieux contre Artémise, d’abord parce que je n’y comprenais rien, puis parce que je me sentais trahi. Notre entente s’arrêtait là. Qu’est-ce que voulait dire ce programme d’étude sur nos capacités au changement ? Etait-ce encore une invention de nos dirigeants pour se trouver des excuses lors d’une prochaine élection ? Intérieurement, je me jurai de m’expatrier dès que je serai libre. La vie dans notre pays n’était plus possible. Je le dis à Artémise d’un air las. Elle me regarda avec compassion, sans cependant tenter de se rapprocher de moi et de mes pensées. Elle restait froide comme un médecin de banlieue devant une maladie rare. Elle ajouta cependant :

– Si vous le souhaitez, vous pouvez interrompre le programme. Bien sûr, ce sera sans indemnités.

– Ah, il est prévu des indemnités ?

– Oui, mais seulement si le patient va au bout du programme.

– Eh bien, je vous dis non. Je m’en vais. Et laissez-moi vous dire : je suis profondément déçu par votre marchandage et votre comédie que je trouve indigne. Si vous me laissez partir, dès demain je quitte le pays.

Je fis demi-tour, laissant Artémise (était-ce d’ailleurs son prénom véritable ? J’en doute !). Je fus libre le soir même. Le lendemain, je partais pour l’Angleterre où je commençai une autre vie. Oui, je bannis ma maison de tout miroir et je choisis une femme qui avait peur de se regarder. Elle était jolie pourtant. Cette phobie m’arrangeait.

06/11/2015

Le miroir 11

Mon attention fut tout d’abord attiré par le reflet qui montait vers le coin en haut et à gauche du miroir.  Je suivis la trajectoire de la balle qui se dirigea vers mon double. J’ai même cru la voir dans la glace, avançant lentement, sans possibilité d’en changer la destination. Elle le frappa à la poitrine. Il me regarda sans rien dire et s’affaissa doucement. Il ne semblait rien me reprocher. Son regard n’exprimait qu’une incompréhension, une détresse immense et un soudain manque d’air. Il s’accrocha au cou d’Artémise qui tenta de l’empêcher de tomber. Elle le maintint quelque temps serré contre elle, mais sa tête bascula de son épaule à l’un de ses seins, déchirant le bouton de son corsage. Tout son corps s’affaissa.

En fait, contrairement à ce que j’avais pensé, à l’instant où la balle frappa sa poitrine, je ressentis la blessure. Je ne la voyais pas, mais le trou causé par la balle laissa sortir ma rage et entraîna un écoulement intempestif de mes émotions. Je me vidais littéralement et sentis les parois de mon être se rapprocher. J’étais écrasé par une pesanteur imaginaire. Je pesais une tonne, mes joues se mirent à coller aux dents, mon ventre se ferma sur les intestins, même mon sexe se racornît. Je ne pouvais plus lever les bras et mon pistolet me tomba des mains. Je ne contrôlais plus mes mouvements. Je n’avais plus de volonté ! Un état d’être bizarre s’empara de moi. Je voulus lutter contre cette impression, mais rien n’y fit. Je fermais mes mains autour de la blessure, tentant d’empêcher la fuite de ma personnalité. Mais la pression était trop forte. Elle jaillissait entre mes doigts et je m’enfuyais à grandes enjambées. Surpris par l’événement, je me suis tout d’abord affolé. Peu à peu, la poussée s’affaiblit et une certaine sérénité s’empara de moi. Je me regardais me dissoudre dans l’air et contemplais le fait comme s’il survenait à un d’autre. Cette fuite de mon personnage hors de lui-même m’empêchait de respirer. Je manquais de souffle et hoquetais pour tenter d’en aspirer d’avantage. Mais rien ne venait. J’avais comme un sparadrap sur les lèvres et n’arrivais pas à le retirer. Ma vue se troubla, je regardais Artémise, elle me souriait d’un air tendre sans paraître comprendre ce qui m’arrivait. Pour elle, j’avais vaincu mon double et c’était une bonne chose. Mes genoux flagellèrent. Elle me retint quelque temps, puis me laissa tomber mollement sur le sol, me soutenant la tête. Je ne pouvais plus respirer normalement. De temps à autre, j’arrivais à prendre quelques bouffées d’air, mais elles se faisaient de plus en plus rares. Mes yeux se fermèrent pour se concentrer sur la recherche d’air. Mais plus rien. Je fus plongé dans le vide avec une sensation de chute libre et je savais que je ne disposais pas de parachute. Cela dura, dura, avant que la lumière ne m’envahisse d’une chaleur bienfaisante, dissolvant mes cellules.

C’est alors que je vis mon double. Il était resté sur terre. Il semblait s’être remis de sa blessure. Mieux même, il ne semblait pas avoir subi l’impact de la balle. Il riait et Artémise continuait à sourire. Elle semblait délivrée, prenant du recul, considérant ce qui s’était passé comme un non-événement. Ils se regardèrent, firent un geste de dépit de la tête, levèrent la main en signe d’au-revoir et partirent chacun de leur côté comme si de rien n’était. J’essayai de crier, mais mes cellules ne répondaient plus. Elles étaient trop dispersées et je m’éloignais trop vite.

J’avais tellement froid…

02/11/2015

Le miroir 10

Enfin vint le jour attendu. Le piège se referma de manière très naturelle. Nous nous promenions l’air de rien, l’un à côté de l’autre. Nous nous engageâmes dans la rue jusqu’au recoin muni de miroirs, nous tournâmes à gauche comme si de rien n’était et nous pûmes nous voir dans le miroir de face. Il se tînt d’abord comme un bon double. Pas un geste déplacé, une symétrie impeccable. Mais il dût se sentir trop à l’aise dans ce piège parfait à trois miroirs. Je le vis imperceptiblement se détacher de mes mouvements et prendre son autonomie, même s’il faisait semblant de suivre plus ou moins ce que je faisais. Il rejoignit le double d’Artémise et, la prenant par la taille, l’embrassa sur la bouche. Nous étions suffoqués : deux mutineries. De plus la situation était gênante. Je n’osais regarder celle-ci, mais j’entendis une sorte de petit rire discret et amusé. Elle semblait apprécier, sans toutefois trop le manifester. J’avais sorti mon pistolet. Mais comment viser mon double près de celui d’Artémise ? C’était trop risqué. Et ils continuaient de s’embrasser. Que faire. J’entendis Artémise me crier :

– Allez-y, qu’attendez-vous pour tirer ?

– Mais… Je risque de vous toucher !

–Mais non, ce n’est que mon double. Je ne risque rien. Tirez !

Je restai impassible, exécutant mes gestes dans une sorte de brouillard épais. J’avais néanmoins un sentiment d’allégresse. J’allais être débarrassé de cet être ignoble qui me narguait sans cesse. Je pointai mon arme vers lui, rageusement, par jalousie sans doute. Je pris froidement la visée, la maintins, puis appuyai lentement sur la détente jusqu’au point dur de décrochage. Je sentis l’instant où le percuteur fut libéré et où il frappa la cartouche.

Que se passa-t-il alors, je ne le sais. Ma tête explosa littéralement. Ma vision se fractura en plusieurs espaces, un peu comme vous vous regardez démultiplié lorsque deux miroirs se font face et que vous vous interposez entre eux. Mais là, ce n’était pas seulement un simple aller-retour de doubles qui prolifèrent entre les deux glaces, mais trois reflets : l'un en face comme on a coutume de se voir dès l’instant où deux glaces se font face,  un autre à gauche et le dernier à droite, ces deux-là partant non pas vers un point convergent, mais au contraire divergent. Et bientôt je vis chacun de ces reflets prendre son autonomie et avancer dans le temps de manière différente, mais quasiment ensemble. La balle frappa la vitre qui se brisa en mille morceaux et commencèrent trois épisodes étroitement mêlés, mais se façonnant un avenir fondamentalement différent. Je ne comprenais pas comment cela pouvait se faire, mais cela était. Je vécus alors trois fois, dans le même temps, la suite des événements sans comprendre lequel était le vrai ou même s’il y en avait un vrai.

29/10/2015

Le miroir 9

Un jour, au cours de nos pérégrinations dans la vieille ville, nous aperçûmes le piège idéal, un recoin garni de miroir, à gauche, à droite et devant. Il ne pourrait s’échapper. Nous fîmes une répétition. Je m’imaginais sortant mon pistolet, le tirant sans qu’il puisse fuir par devant. Derrière Artémise veillait et lui obstruait la sortie. Il était fait comme un rat. Mais rien ne se manifesta ce jour-là. Mon double était bien sagement à ma hauteur, reproduisant mes gestes avec une application sans pareille. Impossible de le prendre en défaut. Se doutait-il de quelque chose ? Je fis part de cette hypothèse à Artémise. Elle me regarda, hocha la tête, puis me dit :

– Tout dépend de la façon dont se passe le dédoublement entre votre propre personne et votre réel double ou celui qui cherche l’indépendance. Si le premier n’est qu’un simple reflet, il ne peut se douter de quelque chose. Inversement, s’il est déjà ce double maudit qui cache si bien son jeu, nous sommes grillés et il ne se passera rien. Nous avons une chance sur deux. Au fait, comment se sont passées les premières manifestations d’indépendance ?– D’une manière très imperceptible. Dans la salle de bain. Il m’a fait un signe que j’ai mis du temps à comprendre comme étant un fait volontaire. J’ai néanmoins relevé, plus tard, une chose étrange. Nu, il n’y a plus de double. Il disparaît.

– Mais ce n’est pas possible ! Pourquoi vous n’auriez pas de double dans la glace parce que vous êtes nu. Non, c’est impossible !

– Mais je vous l’assure. J’ai essayé une deuxième fois, il s’est passé la même chose. Je ne me vois pas dans la glace. Je passe incognito sans que personne ne me remarque.

– Mais vous êtes cependant là réellement, en chair et en os, même nu comme un animal.

– Merci pour l’animal que je ne suis pas, m’exclamai-je.

– Ne vous fâchez pas, gardez votre humour. Nous cherchons de toutes parts des échappatoires possibles pour faire face au monstre qu’est votre double. Cela vaut bien quelque dérogations au savoir vivre.

Je ne dis rien, un peu confus. Mais elle rit d’un tel bon cœur que je ne pus que rire de même.

– Dans tous les cas, je ne vous crois pas à moins de le voir de mes propres yeux.

– Mais je ne vais tout de même pas me mettre nu devant vous pour vous montrer que je vous dis la vérité.

– Qui exprime la vérité ne recule devant rien pour la faire reconnaître.

C’est ainsi que je dus passer dans la salle de bain, me déshabiller, l’appeler nu comme un ver à moitié caché dans le placard et lui expliquer où elle devait regarder. Mais comme elle ne voyait rien, elle se tourna vers moi pour me faire part de son incompréhension, ne voulant sans doute pas me croire. C’est ainsi que je me retrouvai nu devant elle, me protégeant de mes mains croisées sur mon entrejambe. Elle sourit du coin des lèvres, l’air de rien, mais l’œil vif.

– Effectivement, je ne vous vois pas dans la glace. Mais c’est parce que vous êtes caché dans ce placard. Sortez et vous allez apparaître, j’en suis sûr.

Faisant un effort sur mon moi-même pour surmonter ma pudeur, j’avançai doucement dans la lumière. Rien en face, pas la moindre ombre dans le miroir. Artémise était suffoquée. Elle en oublia de regarder ma vraie personne, protégeant ainsi mon intimité.

–  Vous aviez raison, concéda-t-elle. Je n’en crois pas mes yeux ! Mais peut-être pourrait-on se servir de cet avantage pour déjouer votre double ? Comment, je ne sais pas pour l’instant. Mais cela vaut la peine de chercher. Au fait, vous pourriez peut-être vous rhabiller, finit-elle en riant.

–  Le mieux serait probablement que vous sortiez. Ce serait plus facile.

Elle sortit dignement, amusée de ma confusion.

23/10/2015

Le miroir 8

– Je m'appelle Jehan, Jehan Semantière. Je sais, cela fait un peu vieux jeu, mais c'est ainsi que m'ont dénommé les parents. Et vous ?

Artémise Belépine. Cela n’est guère mieux comme prénom. Mais comme vous le dites, nous ne pouvons le changer. Alors on s’en accommode.

– Très heureux de vous avoir rencontré Artémise. Non seulement vous ne vous êtes pas fâchée, mais en plus vous m’avez sauvé la mise.

– Vous étiez trop drôle avec un air de petit garçon pris la main dans un pot de confiture.

– Et vous, avec un air d’innocence, mais montrant ses dessous au tout venant.

– Au début j’en étais rouge de honte, puis la situation m’a amusée pleinement. Vous prendre les pieds dans mon soutien-gorge de rechange : quelle idée.

Je m’aperçus que mon double était revenu sans rien dire et restait obéissant. De fil en aiguille, nous devisâmes longuement, échangeant notre passé et nos impressions sur ce qui nous était arrivé. Elle ne riait pas sans cesse, mais elle souriait de ses lèvres pleines de promesse, accompagnée d’une fossette sur la joue gauche qui apparaissait à des moments inattendus. Ses yeux bleus profonds, mais clairs, étaient un océan dans lequel on perdait son regard. Ses cheveux, légers, coupés courts, virevoltaient autour de son visage pour mettre en valeur sa mobilité naturelle. Elle m’observait, puis regardait aux alentours en un seul mouvement, un vif basculement des épaules. Elle était vêtue d’un chemisier qui faisait ressortir ses lignes que l’on cherchait immanquablement à retenir entre les mains. J’en oubliais l’incident qui aurait pu être cruel et me trouvais euphorisé, transformé, flottant sur un nuage de sentiments mêlés, passant de l’extase à l’improbable.

– Pour en revenir à votre double, me proposa-t-elle, pourquoi ne cherchez-vous pas à l’abattre ?

J’en restais interloqué. Quelle idée ? Abattre mon double, c’est me tuer moi-même. Et que deviendrai-je alors ? Je lui fis part de mes scrupules et interrogations. Elle les balaya d’un revers de manche.

– Vous n’avez rien à craindre puisqu’il a maintenant une vie à lui. Achetez un pistolet et gardez-le avec vous. Bien sûr, il ne faut pas l’assassiner lorsqu’il est docile. Mais dès l’instant où il fait une incartade, tirez. C’est le meilleur moyen de vous en débarrasser. Je vous propose un marché. Je vous accompagne en permanence et dès la moindre désobéissance je vous aide à l’abattre. Mais il me semble cependant qu’il est préférable que ce soit vous qui tiriez. Vous mettez à mort votre double et vous redevenez un homme normal, sans souci, heureux d’être en ce monde.

– Eh bien, pourquoi pas !

Je n’ai rien trouvé de mieux. Je n’avais pas eu cette idée : mettre à mort mon double pour être le seul Jehan Demantière vivant. Il est probable qu’autrement il finirait par prendre ma place.

– Mais comment allez-vous faire pour être en permanence avec moi ?

– Mais mon cher, tout simplement en m’installant chez vous provisoirement jusqu’à l’exécution finale.

C’est bien ainsi que les choses se sont passées. Elle prit mon lit, me laissant le canapé du salon, sema ses flacons sur tous les meubles de la maison, enchantant l’air de parfums enivrants. Nous allâmes acheter un petit pistolet, nous l’essayâmes ensemble. Elle avait la main ferme et tirait mieux que moi. Une tueuse, pensais-je brutalement. Mais c’était moi qui devait tirer et non elle. Après quelques jours d’entraînement, je m’en sortais honorablement et ne pouvais vraisemblablement rater ma cible. Serait-elle seule ou entourée de personnes qu’il ne fallait bien sûr pas toucher ?

Chaque jour nous sortions, elle à deux pas derrière moi. Je m’amusais de sentir son regard sur moi, je m’imaginais caressé par ses yeux bleutés, bercé de vagues ondoyantes qui me donnaient des frissons. Ma démarche en était allégée. Je volais sur les pavés surveillant les miroirs de façon à choisir le bon angle de tir au cas où mon double se manifesterait. Nous rentrions fatigués de ces virées en tension permanente. Nous nous faisions un thé et devisions de manière amicale. Peu à peu, une certaine intimité se fit jour. Elle retirait ses chaussures et se pelotonnait sur le divan, les jambes repliées sous elle. Elle fermait parfois les yeux et semblait perdue dans des rêves sans fin. Puis, soudainement, elle se réveillait en racontant une histoire à dormir debout. Elle adorait évoquer des histoires insolites, peuplées de bizarreries, à la limite de l’impossible, telle l’homme prisonnier de lui-même, le cheval à trois pattes qui gagne une course et tout un tas d’inventions sorties de son imagination. Peu à peu également je m’habituais à la voir là, vivant au même rythme que moi, telle une femme à côté de son mari. Cela me vint un jour où, las d’aller au restaurant, elle me prépara un plat italien délicieux en un tour de main. Je me dis qu’il devait être bon de se laisser vivre auprès d’elle. Dieu, qu’elle était vivante !

19/10/2015

Le miroir 7

Ils finirent par nous relâcher sans même nous demander nos papiers d’identité que j’aurai été, quant à moi, en mal de leur présenter. J’invitai la jeune femme à prendre un verre pour me faire pardonner, ce qu’elle accepta volontiers. Installés dans le fond d’une des nombreuses boutiques de restauration de l’aéroport, nous fîmes connaissance. Je lui racontai mes malheurs, la présence d’un double capricieux, les incidents déjà arrivés, sa fuite tout à l’heure dans le passage. Elle me regarda un peu affolée, puis prit le parti d’en rire, d’abord doucement, puis ouvertement et plus bruyamment.

– Je n’aurai jamais l’imagination pour raconter une telle histoire. Vous croyez que je vais vous croire ?

– Peut-être pas. Mais c’est néanmoins la vérité.

– Allons. Mais c’est impossible ! Ce que l’on voit dans une glace n’est qu’un reflet de notre personne. Ça n’a pas de volonté propre, ça n’est pas une personne à part entière. Rien qu’un simple reflet de vous-même résultant du tain qui se trouve sur l’autre face de la vitre. Ne me faites pas croire que vous adhérez à ce que vous venez de me raconter !

– Mais je vous assure que je vous dis la vérité.

– Alors donnez-moi une preuve de ce que vous avancez.

Je cherchais quel type de preuve je pourrais lui apporter. Ma valise ! Elle avait bel et bien disparue. Je lui en fis part. L’argument ne parut pas la convaincre, mais elle y prêta cependant attention. La disparition de mon double fut rejetée aussitôt. Mais quelques instants plus tard, elle me demanda innocemment de l’accompagner aux toilettes.

– Oh, en tout bien tout honneur, me dit-elle d’un air charmant. Je veux seulement vous voir vous regarder dans une glace.

Nous voilà partis dans les toilettes des femmes, bravant les protestations de nombre d’entre elles qui attendaient leur tour.

  Fermez les yeux, m’ordonna-t-elle en me mettant devant un lavabo surmonté d’un miroir. Elle se tenait derrière moi et quand elle me dit de les ouvrir, je ne vis qu’elle. Je me cherchais, mais rien, pas l’ombre d’une ombre de moi-même.

– Vous voyez bien que vous êtes là, me dit-elle.

Je ne répliquais pas. Elle me voyait sans doute, là, face à moi-même, semblable à moi. Mais moi, je ne me voyais pas. Ma personne n’était plus là. Mon double avait bel et bien disparu. Je n’existais plus. Inconsciemment, je me tâtai, me pinçai. Je me sentais cependant bien là. Mais il n’y avait rien dans le miroir. Elle vit mon air désolé, comprit que je ne me voyais pas et partagea mon incompréhension et ma douleur. Elle me proposa de boire quelque chose pour me remettre de cette mauvaise nouvelle. L’avion était parti, mon voyage tombé aux oubliettes, mais je restais finalement serein. J’étais délivré du poids de mon apparence. Avec ma valise, j’avais perdu mon appartenance sociale. J’étais libre de dire à cette jeune femme la joie que me donnait son charmant sourire.

13/10/2015

Le miroir 6

Depuis cet incident, je me tenais sur mes gardes. Pas question de recommencer un tel cirque ! Tout d’abord j’évitais tous les miroirs. Ce n’était pas facile, car je devais être constamment attentif. Certains surgissaient juste derrière un angle mort. J’avais un sursaut indigné et faisais immédiatement demi-tour. D’autres se cachaient derrière une porte. Je la fermais aussitôt. J’évitais également les rues trop peuplées et préférais les petites ruelles calmes dans lesquels les pièges pouvaient être déjoués. Cette tactique fonctionna très bien pendant pas mal de temps.

Un matin, sortant de la douche nu comme un vers, je me rendis compte que mon double disparaissait dans la glace. Ah ! Le fait d’être nu à un impact sur ton comportement, lui murmurai-je. J’échafaudai plusieurs plans pour utiliser cette information intéressante, mais j’en revenais toujours au même point : je ne pouvais sortir dehors nu sous prétexte que mon double ne pouvait plus me créer d’ennui. J’avais vu la veille à la télévision une émission assez drôle et instructive intitulée « Nus et culottés ». Deux hommes faisaient le pari d’atteindre telle région en partant nus comme des vers d’un endroit éloigné. Il leur fallait trouver de quoi aborder quelqu’un qui pourrait leur prêter des vêtements. Ils cherchaient dans les champs de la mousse, une vieille bâche, tout ce qui pourrait au minimum protéger leur sexe du regard des autres. L’émission était drôle, les acolytes délurés, les participants généralement bons enfants. Mais je dus abandonner cet espoir. Dès que je me procurais le moindre cache d’une partie de mon corps, mon double était à nouveau là, pouvant gâcher une journée de quelque manière que ce soit.

Au fil du temps je m’habituai à cette situation imprécise dans laquelle je devais être en permanence sur mes gardes tout en étant détendu. Mon acolyte me laissa tranquille pendant plus d’un mois, préparant son coup final lui permettant d’échapper à sa situation de copiste et de prendre une indépendance bien méritée, du moins devait-il le penser. Un après-midi, devant prendre l’avion pour New-York, je me trouvais à l’aéroport Charles de Gaulle, sortant de la navette reliant les différents terminaux. J’avais bien entendu repéré le passage entre deux miroirs assez importants, mais ne pouvais  trouver un autre chemin pour atteindre la porte 7 où se trouvait l’embarquement. Regardant bien droit devant moi, je me proposai de passer d’un pas rapide, les yeux quasi fermés. Malheureusement, la jeune femme qui marchait devant moi cassa une roulette de sa valise. Celle-ci s’ouvrit et se rependît par terre, me faisant tomber parmi des bas et des petites culottes. Celle-ci, confuse de montrer tous ses dessous (même si elle ne les portait pas !), me regarda d’un air furieux.

– Vous pourriez faire attention, me lança-t-elle.

– Mais Mademoiselle, je n’y suis pour rien. Quelle idée de voyager avec une valise aussi peu sûre.

Évidemment, j’oubliai mes précautions, dirigeant mon regard à droite et à gauche pour prendre les passants à témoin. Je vis alors mon double se détacher de moi, se diriger vers la femme, ma foi assez jolie, et la saisir par le cou d’un air furieux. Il révéla en un instant sa véritable nature, je dois dire assez différente de la mienne. J’étais moi-même calme, ayant compris le cocasse de la situation, alors que lui se sentait ridiculisé et s’offusquait. La jeune femme était elle-même assez troublée. Elle me regarda d’abord directement, semblant prendre elle-même conscience du comique de la situation, puis tournant la tête vers le miroir, prit un air affolé à la vue de l’action qu’entreprenait mon double. Son regard devint trouble. Elle ne comprenait plus ce qui se passait. Je la vis porter sa main à son cœur, pousser un grand cri qui fit se retourner les gens, puis tomber à terre comme une poupée de chiffon. Je vis également mon double lui sauter dessus, lui arracher son collier, prendre ma valise et partir tranquillement sans que personne n’ose s’interposer. Quant à moi, j’étais les bras ballants, décontenancé, tentant de relever la jeune femme. Les voisins immédiats s’en prirent aussitôt à moi :

– Mais Monsieur, que faites-vous ? Ne bougez plus. Nous appelons la police de l’aéroport.

Un homme vigoureux me prit par le cou, m’immobilisant d’une prise de judo efficace. Je ne pouvais même pas parler et protester. Je vis mon double sortir du miroir et je sus que j’allais avoir des ennuis. Il avait attendu jusqu’à maintenant, mais il avait su profiter de la situation avec un aplomb incroyable. Tourné vers la sortie du couloir, je ne savais si on voyait l’absence de mon double. La police de l’aéroport arriva assez vite, écouta les explications des personnes présentes sans même m’interroger. Les agents de sécurité me passèrent les menottes. J’étais tellement suffoqué que je ne pus dire trois mots d’explication. Je ne comprenais d’ailleurs rien à ce qui s’était réellement passé. La jeune femme me regardait d’un air triste, ne comprenant pas non plus l’enchaînement des situations. Nous fûmes emmenés au poste de police de l’aéroport. J’avais tout perdu, ma valise, mes papiers qui se trouvaient dans la poche de sécurité de celle-ci et mon double. J’étais quasiment nu, tout au moins psychologiquement. Je me sentais cependant libéré d’un poids. J’étais plus léger, plus aérien. J’avais presqu’envie de rire. La situation n’invitait cependant pas à cela. La jeune femme me regardait maintenant avec attendrissement. J’avais contemplé un instant son intimité et cela semblait l’amuser après le moment de honte qu’elle avait manifesté au début. Elle avait oublié l’incident provoqué par mon double, portait bien son collier qui lui avait cependant été subtilisé par quelqu’un qui me ressemblait étrangement et elle s’amusait de cette situation rocambolesque. Les policiers procédèrent avec méthode, entendant quelques témoins, la plaignante, puis finalement le suspect, c’est-à-dire moi-même. Ils se demandaient si nous n’étions pas tous fous. Personne n’était capable de décrire réellement ce qui s’était passé, chacun donnant une version tellement insolite qu’ils finirent par dire à la jeune femme :

– Bon, nous n’arrivons à rien. Voulez-vous porter plainte ou non ?

Celle-ci me regarda gentiment. Elle avait un agréable visage ovale, des lèvres gorgées de jeunesse, l’œil pétillant. Elle se caressa la joue, semblant s’interroger.

  Non, finalement il ne s’est rien passé. Nous avons tous paniqués et cela a créé une confusion regrettable. Ce Monsieur n’a fait que tomber dans mes affaires répandues sur le plancher. Nous avons sans doute été victime d’une illusion collective.

11/10/2015

Le miroir 5

Plus d’un mois après l’achat du feutre, mon double fit une nouvelle tentative. Je faisais mon footing matinal et ne disposais pas de mon étui. Courant tranquillement dans la petite ville, j’arrivai à un carrefour biscornu situé dans un tournant en épingle à cheveux. Comme de nos jours la voiture n’est plus reine, la priorité revenait à la petite rue arrivant de droite sur la grande rue qui décrivait à cet endroit un virage important. L’inconvénient était que le conducteur arrivant de cette petite rue ne voyait ni d’un côté, ni de l’autre en raison de la courbure concave du tournant. Heureusement les autorités, qui tentent parfois de bien faire les choses, avaient prévu les carambolages possibles et installé deux glaces permettant au conducteur de la petite rue de voir les deux branches de la grande rue. Je courrais tranquillement, sans penser à mal, songeant aux activités de la journée, lorsque je levais les yeux sur un des miroirs. Je me vis courir sur le trottoir, puis traverser la route, alors que moi-même je poursuivais sur le même trottoir. Je mis un moment à m’interroger, contemplant mon double comme un simple piéton. Une seconde plus tard, je saisis sa tromperie. Je ne pouvais rien faire. Il m’attaque alors que je suis impuissant, me dis-je. J’étais bien obligé de suivre. Je traversai donc la rue comme je l’avais vu faire quelques secondes auparavant et finis par le rejoindre, car il m’attendait, le traître. Je lui reprochai sa vilénie : tu profites du seul instant où je suis démuni pour me faire une infidélité, bravo ! Il ne dit rien, docile comme un agneau.

Quelques jours plus tard, je me trouvais dans un supermarché, faisant les quelques rares courses indispensables pour la semaine. Etant de nature frugale, je me nourrissais de peu. Mais il faut bien vivre et donc pour cela manger et boire. Un boyau bétonné servait d’entrée au magasin. Ses murs étaient couverts de deux immenses miroirs, à droite et à gauche, de façon à permettre à ces dames de se recomposer une figure pour faire face à leur mission d’achat. Heureusement j’avais bien mon étui et son feutre à la taille comme le psychologue me l’avait recommandé. Sans penser à rien, je marchais tranquillement derrière une famille poussant un chariot monumental, la plus jeune assise sur le pseudo siège incorporé à la structure de l’engin. J’eus l’œil attiré par un mouvement soudain sur la glace de gauche. Mon double se précipitait sur l’enfant et commençait à lui serrer le cou. Devant moi, il ne se passait rien ; mais à côté de moi un meurtre ou tout au moins une tentative de meurtre se jouait. Les parents ne se rendaient compte de rien. Je me précipitai vers mon image, tentant de lui faire lâcher prise. Ils ne comprirent pas ce qui se passait. La mère saisit à un moment mon mouvement dans le miroir et crut à une agression de ma part. Mais se retournant vers ma vraie personne, elle me vit marchant sagement derrière eux, l’air de rien. Cela ne dura qu’une seconde ou deux. Puis ils m’aperçurent sortant le feutre de son étui et me précipiter sur le miroir en le barbouillant de croix jusqu’à ce que mon double disparaisse complètement. Haletant, je me retournai pour leur dire que ce n’était rien et qu’ils pouvaient poursuivre leur chemin sans autre inconvénient. Mais ils prirent peur. Ils me prenaient pour un fou évadé de l’asile. L’homme sortit son portable de sa poche, composa un numéro, dis quelques mots, puis me saisit le bras pour me faire lâcher mon feutre. Il le prit comme s’il s’agissait d’un véritable révolver, employant son mouchoir pour ne pas laisser d’empreintes digitales. Je cherchai à me dégager, mais il avait une poigne de fer et je ne pus qu’attendre l’arrivée d’un voiture de police qui freina bruyamment après avoir fait retentir sa sirène jusqu’à l’arrêt complet. Ils m’embarquèrent sans autre forme de procès, malgré mes tentatives d’explication. La famille avait l’air choqué. L’homme était excité, la femme verte de peur et les enfants pleuraient de grosses larmes d’incompréhension. La foule des badauds regardait, éberluée, ne comprenant rien à ce qui s’était passé.

Les policiers ne crurent pas un instant mon histoire de double, de psychologue et de feutre. J’en vis un dans la glace du commissariat qui se tapait le doigt contre sa tempe, indiquant par là que j’étais un véritable cinglé. Mon double bien sûr se comportait tout à fait normalement, suivant au millimètre l’ensemble de mes gestes. Qui eut cru que ce personnage pouvait avoir des tentatives d’autonomie ? M’ayant enfermé dans une cellule, ils téléphonèrent aux deux hôpitaux pour savoir si aucun malade un peu dérangé n’était sorti par inadvertance. Non, tout était normal. Ils finirent par me relâcher, non sans avoir noté mon identité et mon adresse. J’étais donc fiché maintenant grâce à ce double entreprenant. Je sortis du commissariat quelque peu déprimé. Jusqu’où allait me conduire ce double incorrigible ?

07/10/2015

Le miroir 4

– Je vous avoue que je suis troublé. Rien ne s’est manifesté alors qu’ils auraient pu tenter des incartades, se révolter, bref prendre de l’autonomie. Rien. Vous n’avez rien vu ?

– Absolument rien. Je me demande si ces incidents ont une réalité.

– Oui, c’est une possibilité. Vous pouvez les imaginer, les rêver, mais sans fondement véritable. Vous me donnez une idée. Ayez toujours sur vous un gros feutre noir qui permet d’écrire sur le verre. Dès qu’une incartade se produit, vous dessinerez une croix sur votre double comme si vous vouliez l’annuler. Il n’existe pas une telle infinité de doubles qu’il est impossible d’en voir la fin. Après ce combat, certes héroïque, vous serez tranquille. Ils seront morts et vous redeviendrez vivant pleinement.

Sur ces paroles réconfortantes, il me fit sortir de son cabinet, me fit payer la consultation, et me laissa seul avec mes interrogations. Je doutais de la justesse de son diagnostic et encore plus des moyens indiqués pour guérir. J’achetai cependant un gros feutre, qui tenait bien dans la main et rayait d’un geste dégagé la vitre qui se présentait devant lui.

Pendant plusieurs jours tout fut calme. Lorsque je passais devant un miroir, mon double ne pipait mot, ne bougeait pas plus que je ne bougeais, ne me disais rien dans ma tête. Un mois s’écoula pendant lequel, du moins les premiers jours, je me promenais le feutre à la main, prêt à m’en servir si celui-ci dérogeait à ses obligations. Puis, comme un mousquetaire son épée, je le portai à la taille, logé dans un petit étui que j’avais acheté dans une papeterie et qui s’enfilait à la ceinture. Je m’étais entraîné à dégainer en un temps record. Trois secondes et quelques centièmes. Mais à quoi tout ceci pourrait me servir si mon double restait sagement collé au miroir, reproduisant fidèlement mes propres mouvements ?

Sans m’en rendre compte, j’en étais venu à considérer mon double comme un autre moi-même, indépendant, ayant sa propre volonté. Il me jouait depuis longtemps des tours en me faisant croire qu’il n’était qu’un simple reflet, mais je l’avais démasqué. Il montrait sa véritable nature, tellement différente de ce qu’on peut attendre d’un simple vis-à-vis dans une glace. Aussi me posai-je la question : peut-on vivre sans son image ? Apparemment anodine, cette question finit par m’obséder. Il y avait peut-être un danger à vouloir combattre mon double et encore plus mes doubles. Ils pourraient se révolter et partir loin de moi. Que deviendrais-je alors ? Que verrais-je dans la glace lorsque je me regarderais ? Je n’osai en faire part à mon psychologue. Il m’avait sans doute pris pour un malade ou quelqu’un qui voulait se moquer de lui. Lorsque cela était possible, j’évitais de passer devant un miroir. Je faisais un détour ou encore je me tournais délibérément de l’autre côté de façon à éviter toute confrontation. Seuls les lieux où se trouvaient des miroirs face à face m’obligeait à me confronter à la réalité. Ceux-ci étaient cependant assez rares, aussi vécus-je pendant un certain temps sans être spécialement inquiété. J’avais pris l’habitude me raser sans me regarder dans une glace. Cela avait cependant quelques inconvénients. Je découvrais certains jours des poils ayant échappé au rasoir et qui s’étaient allongés pour me façonner une sorte de barbe très clairsemée. Je les coupais au fur et à mesure de leur détection, mais ils en revenaient toujours.

06/10/2015

Le miroir 3

Je me décidai alors à aller voir un psychologue. J’en connaissais un, que j’avais un jour consulté pour un cauchemar récurant. Une seule séance avait suffi et j’étais parti rasséréné de son cabinet. Rentré chez moi, je pris mon téléphone et l’appelai. Le rendez-vous fut pris pour le lendemain à 11 heures. Dès mon arrivée, il m’interrogea :

– Auriez-vous à nouveau des problèmes de cauchemar ? Cela peut en effet arriver, me dit-il de prime abord.

– Pas du tout. Il s’agit de bien autre chose. Vous ne me croirez pas. J’ai de problèmes avec mon double.

– Votre double ?

– Oui… Enfin… Mon image.

Et je lui racontai tout, les premiers troubles, puis la volonté d’autonomie de mon double, jusqu’aux accusations que je n’arrivais pas à comprendre.

– C’est grave, ce que vous me dites là. Vous n’enjolivez pas un peu votre récit ?

– Mais pas du tout. J’ai plutôt l’impression de ne pas tout dire de façon à ne pas trop vous effrayer.Il s’interrogeait. Je le vis réfléchir, se tordre l’esprit, dérouler dans sa tête sa check-list, puis rester impuissant. Il n’avait jamais rencontré un cas comme celui-ci.

– Je vais vous demander de revenir me voir dans deux jours. Je vais moi-même consulter un confrère qui est spécialisé dans les troubles de la personnalité. J’espère qu’il saura me dire de quoi il s’agit. Je ne vous adresse pas directement à lui, car il faut six mois pour avoir un rendez-vous.

Deux jours plus tard, j’étais convoqué par le psychologue. Mon double ne s’était pas manifesté et j’étais heureux que cette histoire prenne fin, inquiet, sans trop me le dire, de ce qu’il pourrait m’apprendre sur mon cas. Il ne me dit rien avant de me faire entrer dans une pièce que je ne connaissais pas. Un bureau, une chaise, un divan, un coussin et des glaces partout, y compris au plafond. Je me voyais, distendu, étiré, rapetissé, aplati, désaxé. Bref, un vrai cauchemar. Il s’assit et me regarda sans mot dire, guettant mes réactions. Je restai coït, interloqué, puis progressivement rassuré. Mes doubles semblaient calmes. Ils exécutaient sans aucune gêne mes propres mouvements, même les plus compliqués. C’était déjà ça. Mon psy prit alors la parole.

– Qu’en dites-vous ?

– J’ai été un peu effrayé en entrant, mais les choses ont l’air de bien se passer. Vous pensez réellement que cela peut me guérir.

– C’est possible. Confronté à plusieurs de vos doubles vous ne savez lequel regarder directement. L’un d’entre eux peut vous tromper sans que vous le sachiez. Et comme vous ne le savez pas, il n’induit en vous aucune réaction, donc aucune perturbation interne. Et même si vous en voyez un qui ne comporte pas normalement, vous aurez du mal à savoir duquel il s’agit en raison des divers reflets entre les glaces.

Un vrai cauchemar ! Il fallait que je tente de deviner lequel pourrait être infidèle. Je voyais une multitude de doubles dans des positions diverses, qui se regardaient les uns les autres, semblant défier ma réalité. Où étais-je dans tout cela ? Je fermais les yeux, las de me voir, ne sachant à quel moment l’un d’entre eux pourrait tenter une rébellion.

– Non. Surtout pas ! Vous devez garder les yeux ouverts et être attentif.

Sans ajouter un mot de plus, il me laissa me regarder. Il se faisait tout petit. Il ne devait pas apparaître à mes yeux. Je ne devais voir que moi, démultiplié, déformé jusqu’à ce qu’un sourire de satisfaction apparaisse sur mes lèvres. J’avais en fait plutôt envie de pleurer ou de piquer une colère. Ils se gardaient bien de se manifester. Ils se savaient vulnérables dans cette pièce agrandie jusqu’à perte de vue. Ils risquaient de se dissoudre dans l’espace. Je me levai et me mis à marcher, observant comment mes doubles réagissaient. J’avançai vers un des miroirs, les mains en avant, jusqu’à toucher sa froideur. Autour de moi, mes doubles faisaient de même, la main tendue, semblant même éprouver la différence de température. Ils attendaient toujours un geste de ma part pour faire le même. Ils n’anticipaient plus. Rien. Il ne se passa rien. Au bout d’une heure, le psychologue se leva, me remercia pour ma patience, me fit entrer dans son bureau qui n’avait pas de miroir. On pouvait y parler librement sans qu’il y ait des risques d’écoute de la part de mes doubles.

05/10/2015

Le miroir 2

En m’éveillant ma première pensée fut pour mon double. Que me préparait-il ? Quel sera sa prochaine incartade ? me demandais-je avant même de mettre le pied par terre. Je pris le temps de me faire un café et me dirigeai ensuite vers la salle de bain. Je pris une douche, puis me plaçai devant le miroir du lavabo. Je saisis mon rasoir et commençai à l’utiliser. Il ne se passait rien. Le comportement de mon double était normal, ou plutôt, il n’avait aucun comportement. Ce n’était qu’une image que reflétait la glace. J’avançai la main, la posai sur le verre, faisant bouger mes doigts. Rien. Il ne se passait rien. Je cherchai alors à le provoquer. Je lui fis quelques grimaces. Je l’injuriai tout bas. Je lui parlais même : « Va y, tu peux le faire. Je te laisse libre d’agir. » Il ne réagit pas. Je finis par me demander si je n’avais pas rêvé la veille. Le lendemain, même vaine tentative. Rien. Pas une manifestation de bonne ou mauvaise humeur. J’oubliai peu à peu cette histoire qui n’avait aucun fondement logique.  Quelle idée m’avait donc piqué. Oublions !

Deux jours plus tard, alors que je ne pensais plus à cette aventure, se produisit un nouveau fait. J’essayais un vieux costume pris dans l’armoire à glace du couloir. Voulant regarder s’il m’allait encore, j’eus la désagréable surprise de me voir dans un autre vêtement que celui que j’avais enfilé. C’était une tenue de sport. J’avais légèrement grossi et me sentais un peu oppressé dans ce short trop court et ce maillot étroit. Mais oui, il me demande faire du sport, m’exclamais-je, comprenant sa manœuvre. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas de faire preuve d’indépendance d’esprit en trichant sur l’image qu’il se donnait de moi. Il s’agissait réellement de suggestion. Il me disait ce que je devais faire sous une forme détournée, mais je n’étais pas dupe. Il lui avait fallu quelques jours pour monter sa manœuvre, me laissant me décompresser, ne plus penser à rien, bref, l’oublier.

J’avoue que je vis rouge. Cette insubordination manifeste ne pouvait continuer. Je jurai :

– Non, non et non. Cela ne peut continuer ainsi. Tu vas me foutre la paix ou je me fâche.

 Mais il me répondit dans ma tête :

– Cause toujours. Que peux-tu faire ?  

De guerre lasse, j’enfilai ma tenue de sport et partis courir derrière la maison, dans le parc municipal. Rentré, après m’être déshabillé, je pris une douche et me peignai devant la glace, me demandant ce qu’il allait encore inventer. Rien, une image très sage sans aucune idée préconçue. Il ne s’était rien passé. Sans doute mon imagination, une fois de plus.

Désormais, je me méfiais. Je savais que ce double haï pouvait surgir à tout moment. En effet, une fois il se manifesta dans un hôtel, dans la salle de réception. Il y avait une grande glace qui tenait les trois-quarts d’un des murs. Je passais devant sans penser à rien lorsque je vis mon double se détacher de moi, prendre un chemin parallèle avec un petit sourire amusé et sortir au dehors. Je venais de perdre au jeu une somme importante et n’avais aucunement envie de m’amuser. Aussi fus-je surpris de sa réaction et estimai qu’il dépassait une nouvelle fois les limites de la courtoisie. Arrivé au bout de cette immense glace, j’eus la surprise de continuer à voir mon double marcher à mes côtés, légèrement lumineux, comme un reflet totalement soumis à mon apparence. Je pris l’escalier, ma chambre n’étant qu’au premier étage, et il se perdit vraisemblablement dans la montée restée relativement sombre. J’avais trouvé le moyen de le mettre dans l’embarras. Je m’en souviendrais, me dis-je intérieurement.

Pendant quatre jours il ne se manifesta pas. Le cinquième jour, je compris que nous avions franchi une nouvelle étape. Il prit quelqu’un à témoin, et devant moi. Nous étions dans un autobus. Une vieille femme sortit son poudrier qui, comme la plupart des poudriers était munis d’un petit miroir permettant à la beauté supposée de se mirer en toute discrétion. Il y avait derrière elle une glace. Aussi me voyais-je moi-même sans qu’elle le sache. Je la vis soudainement me regarder d’un air bizarre, mi-figue mi-raisin. Elle semblait perturbée, regardait ailleurs, mais dès que je détournais le regard, elle revenait sur moi. Je la voyais grâce au reflet de la fenêtre. Elle se contempla à nouveau dans son poudrier et là je compris. Mon double me montrait du doigt et semblait dire quelque chose directement dans la tête de la propriétaire du poudrier. Elle leva les yeux, rencontra les miens, détourna son regard, l’air troublé. Si maintenant il se met à raconter des coups aux personnes que l’on croise, ça ne va plus du tout, pensai-je. Rouge de honte, je dus me lever et sortir à l’arrêt suivant alors qu’il me restait encore quatre stations à parcourir.

03/10/2015

Le miroir 1

Ce matin, il m’est arrivé une chose étrange. J’étais dans la salle de bain, un gant de toilette à la main, me lavant les joues après les avoir savonnée. Je regardais mon visage fatigué, trouvant mes paupières lourdes et gonflées. Machinalement je passais et repassais le gant de toilette sur une barbe de la veille, accrochant des brins de tissu dans les poils du menton. Je suis gaucher. Normalement ma main gauche correspond sur la glace à la main droite si je me mets à la place de mon image. Et tout d’un coup, ce fut une autre symétrie qui apparut. Ma main gauche en face prenait la place de la main droite. La symétrie s’inversait. Je n’y pris pas garde au début. Poursuivant ma rêverie, encore quelque peu endormi, je ne me regardais pas vraiment. Ce fut une révélation.

– Que se passe-t-il ? Je rêve ! Mon personnage se disloque et me fait un pied de nez.

Cela ne dura qu’une seconde ou deux, puis tout redevint normal. Je me frottais les yeux, n’arrivant pas à admettre ce qu’ils avaient vu. Je finis par croire que j’avais rêvé, encore à moitié endormi. Je n’y pensai plus jusqu’au lendemain matin. Devant la glace, je me rappelai l’incident de la veille. J’ai rêvé, c’est sûr, me dis-je essayant de reconstituer ce que j’avais vu. Une inversion de la symétrie. Mon double devenait indépendant. Ce n’est pas possible. Voyons donc et prenons garde. Rien ne se passa pendant que je me lavais le visage. Un peu de savon, puis de l’eau fraîche pour le faire disparaître, le poil devenu plus souple, prêt à se laisser couper par le rasoir électrique. Je saisis donc mon rasoir, le mis en route et l’approchai de ma joue droite. Je vous l’ai dit, je suis gaucher. Je pris donc mon rasoir de la main gauche et traversai ma symétrie pour atteindre la joue droite. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, je vis alors mon double exécuter le même mouvement avec sa main gauche. Quelle émotion ! Il alla jusqu’à me faire un clin d’œil et un petit sourire. Certes c’était un très petit sourire, mais suffisant pour que je m’interroge. Se moquerait-il de moi ? Puis tout cessa. J’eus beau tenter de revivre l’événement, rien à faire. Il s’agissait bien d’un double toujours docile, sans erreur, le regard franc. Bref, moi-même, dans sa plus grande ressemblance. Cela perturba ma journée. Je ne cessais de penser à cette image. Un être prenant son indépendance sans rien annoncer et qui osait de plus me faire un clin d’œil comme si je devenais complice de sa trahison. Toutes les heures, je me rendais aux toilettes du bureau, m’auscultais dans la glace sans cependant obtenir la moindre désobéissance de la part de mon double. Comportement normal, comme le temps est normal à la météo. Me voyant me lever assez souvent, mon voisin de bureau s’inquiéta.

– Que se passe-t-il ? Aurais-tu mangé quelque chose de mauvais ? Ton estomac te joue-t-il des tours ?

Je me contentais de marmonner quelques paroles inaudibles et tournais le dos à ce compagnon de travail. Il en conclut que ça n’allait pas très bien, mais sans plus.

Je rentrais chez moi pessimiste, inquiété par la tournure des événements. Je me promis d’interroger mon double s’il me refaisait un coup comme celui-ci. Mais d’une autre côté, je ne me voyais pas m’interrogeant et espérant une réponse de la part de ma symétrie qui n’est qu’une simple image de ma réalité, sans aucune possibilité que celle-ci prenne une indépendance impossible.

Mais… Je me demandais tout à coup si ce double existait lorsque je ne me trouvais pas devant une glace. Quelle idée. Je suis vraiment perturbé, me dis-je. Pourtant l’idée fit son chemin dans ma tête. Je m’imaginais errant dans chaque pièce avec ce double devant moi qui souriait d’un air moqueur. Tu m’agaces, me dis-je en moi-même. Mais j’y pensais et ne pouvais m’empêcher d’y penser. Je me couchai quelque peu perturbé et rêvai d’une révolte des doubles qui  se vêtaient autrement, qui gesticulaient sans autre forme de procès et qui même, pour certains, manifestaient dans la rue pour leur indépendance. Je me réveillai transpirant, haletant, éprouvé. Mais de quoi ? De guerre lasse, je me rendormis et sommeillai jusqu’au matin, cahin-caha.

06/09/2015

Le nombre manquant (récit insolite 13)

         Trois heures du matin. Un coup de fil me réveilla. C’était Vincent.

– Ils ont recommencé, m’annonça-t-il.

– De quoi me parles-tu ?

– Les pirates. Ils sont à nouveau entrés dans notre base malgré toutes précautions prises.

– Comment le sais-tu ?

– A nouveau, le terme zéro est devenu orez. Dans tous les documents et pas seulement dans un des ordinateurs du réseau. Ce qui signifie qu’ils connaissent notre système de sauvegarde et qu’ils peuvent modifier nos fichiers sans aucune difficulté.

– Ce que je ne comprends pas, c’est le pourquoi de ce changement de nom. Es-tu sûr qu’il n’y a pas d’autres modifications ?

– Absolument sûr ! J’ai passé ma soirée à vérifier avec le comparateur. Je n’ai vu que cette différence.

– C’est peut-être un message que l’on cherche à nous faire passer.

– Peut-être. Mais il est bien incompréhensible. Cela peut aussi être l’œuvre d’un mauvais plaisant qui cherche à nous prouver son habileté. Enfin, et ce serait plus inquiétant, ce peut-être une affaire beaucoup plus sérieuse. Un espionnage qui laisse intentionnellement une trace pour voir nos réactions et anticiper. Ceci pourrait alors être l’œuvre soit d’un niveau étatique, soit du niveau d’une organisation inconnue qui cherche quelque chose, mais quoi ?

– Si c’est cela, nous sommes mal partis, constatai-je. Que comptes-tu faire ?

– Pour l’instant je ne sais. Mais nous devons en discuter, donc nous réunir très rapidement et nous poser la question de l’action à mener.

– Cela me semble logique. On se réunit aujourd’hui ?

– Oui, cet après-midi, à quatorze heures. Tu peux ?

– Oui, aucun problème. Alors, à cet après-midi.

Notre petit groupe se réunit après le déjeuner : analyse, hypothèses, recherche de solutions. Mais peu de choses en sortie. Il fallait en savoir plus sur les intentions de l’auteur du piratage et rien pour l’instant ne nous avait mis sur la voie.

– Tendons-leur un piège, dit tout à coup Mathias. S’ils tombent dedans nous saurons qui ils sont et ce qu’ils veulent.

– Excellente idée, mais quel piège et comment les attirer ? répliqua Vincent.

– La première des choses est de savoir ce qui les intéresse dans nos recherches, dit Claire. Est-ce l’aspect scientifique, la numérologie et la cosmologie ? Est-ce l’aspect métaphysique, les notions d’infini vues par les philosophes ? Est-ce l’aspect ésotérique, les confusions possibles entre le zéro, le néant, l’infini et le tout ? Pourquoi ne pas mettre dans un nos textes récents une allusion à une découverte fondamentale dont on ne mettra que quelques bribes qui attireront les pirates et nous révèleront leurs motivations.

– Qu’est-ce que vous proposez concrètement, demanda Vincent, toujours avec une pointe d’ironie vis-à-vis de l’intruse, comme il l’appelait lorsqu’elle était absente.

– Pourquoi tout d’abord ne pas tenter de savoir s’ils sont intéressés par l’argent, le pouvoir ou la renommée, dit Mathias, avant de savoir quel est le sujet de leur recherche.

– L’idée de Claire me semble excellente, dis-je. Que vaut-il mieux ? Rechercher le sujet ou le mobile. C’est à étudier. Il faut maintenant que chacun réfléchisse à la manière d’attirer nos faussaires. Coupons à nouveau notre base du réseau et mettons-nous au travail. Rendez-vous dans deux jours chacun avec une proposition acceptable. Nous choisirons ce qui nous semble le meilleur.

L’ensemble des participants acquiescèrent. Vincent fit cependant remarquer que mettre à l’abri la base de données donnerait une indication claire aux pirates. Nous savons que nous avons été piratés et nous nous posons la question de savoir ce que nous devons faire. Peut-être valait-il mieux faire comme si nous ne nous étions aperçus de rien et chercher la parade sans donner l’alerte.

– Je pense qu’il a raison, dit Mathias. Evitons de nous servir de la base et ne nous contactons pas pendant quelques jours en faisant semblant d’être très occupés à autre chose.

Sur ces recommandations, la séance fut levée.

03/09/2015

Le nombre manquant (récit insolite 12)

            J’avais toujours été intrigué par l’aspect mystérieux de certains chiffres qui peuvent se transformer en lettres. Ainsi en est-il du chiffre Un et de la lettre Aleph, première lettre de l’alphabet hébreu. Je n’avais jamais eu le temps de creuser cette révélation d’un mariage entre chiffre et lettre. Voyant Claire prête à s’intéresser à toute sorte de sujets, je la priais de centrer ses recherches sur ce mystère.

Deux jours plus tard, lors de notre réunion hebdomadaire, elle fit part de sa découverte. Elle avait lu un article écrit par Rav Yits'hak Jessurun, du Centre d'Etudes Juives Ohel Torah, et en avait tiré des éléments intéressants.

– Il explique que la lettre "Aleph" ne se prononce pas. C'est une lettre muette. Une lettre sans sonorité ou expression orale. L'existence de cette lettre provient uniquement de son silence, de ce qu'elle permet à d'autres lettres de suivre et de ce qu'elle permet aux voyelles (qui dans la langue hébraïque ne sont pas proprement des lettres) de s'associer à elle. Alors, pourquoi une lettre muette ? Pourquoi la langue hébraïque conserve-t-elle un signe qui, en fin de compte, est une "non-lettre" ? Certes, bien d'autres langues connaissent ce phénomène, comme la langue française qui possède un "H" muet et un "E" muet. Mais là cette lettre est intentionnellement muette. L’ "Aleph" est un caractère de silence qui précède les autres lettres, celles de la parole.

– Tout ceci est sans aucun doute très intéressant, mais je ne vois pas ce que cela peut nous apporter dans nos recherches, dit Vincent, toujours très pragmatique.

– Si justement. Dès l’instant où l’Aleph représente le silence, c’est-à-dire l’absence de parole, on pourrait penser que le chiffre qu’elle représente est le Zéro. Or il n’en est rien. Elle représente le nombre Un. Aleph comme E’had (=Un). E’had, c’est l’Un, l’Unique et l’Unicité. Ne trouvez-vous pas extraordinaire qu’un mot qui ne se prononce pas soit assimilé au Un, c’est-à-dire au Tout mystique, voire à Dieu, Un et insaisissable ? L’Aleph est l'âme de l'alphabet hébreu et c'est elle qui anime cette langue en insufflant l'immanence divine à toutes ses lettres et à tous ses mots !

– Tout ceci me semble très embrouillé, dit Mathias. J’avoue que pour l’instant, cela ne m’apporte que des maux de tête. Comment une seule lettre, même la première, peut-elle résumer la philosophie de l’existence du monde et unir le Un et le Néant ?

– Je n’ai pas parlé du néant. Je n’ai parlé que du silence dans le bruit des mots, du contraste existant entre le son et l’absence de son, et, in fine, du rapprochement des contraires. N’est-ce pas ce dont vous m’avez parlé lors de mon initiation à vos recherches ?

– Vos dernières explications m’ouvrent de nouveaux horizons, dis-je, même si elles restent encore très obscures. J’avoue avoir été dubitatif dans vos premières explications, mais je pense qu’effectivement il y a là quelque chose à creuser. Bravo, Claire, vous avez montré votre perspicacité. Vous méritez réellement de faire partie de notre groupe. Je pense que nous pouvons vous laisser encore un peu de temps pour poursuivre les recherches sur cette énigme de l’alliance du Rien du Tout et de l’abime infranchissable entre le Un et le Zéro.

– Avez-vous lu la nouvelle de Georg Luis Borgès, l’Aleph ? Cette nouvelle me semble intéressante. Elle illustre la possibilité pour un humain de saisir, à travers un point de l’univers, sa totalité. Ce point, c’est l’Aleph, une lettre qui ne se prononce pas (c’est moi qui tire cette conclusion), parce que l’écrivain ne peut décrire ce qu’il a vu : « Ce que virent mes yeux fut simultané, ce que je transcrirai, successif, car c’est ainsi qu’est le langage ». Et que vit-il : « L’Aleph est le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles. » En un regard, le Tout visible, la totalité du cosmos en un seul point.

– C’est effectivement une approche intéressante, mais j’avoue que pour l’instant je ne vois pas ce que nous pouvons en faire, dit Mathias.

– Avant de construire une vision d’ensemble, dit Claire, on construit des petits bouts de vérité qui constituent une première cohérence. Ce n’est qu’ensuite, que cette cohérence s’étend à plusieurs petits bouts, jusqu’au moment où tout cela fabrique un ensemble  ou plutôt des ensembles ayant une cohérence globale inattaquable. Contentons-nous de cette première approche, et gardons-la en réserve, nous verrons bien ce que nous en ferons.

Les échanges dûment enregistrés par Vincent, furent mis dans la base de données et Claire déclara qu’elle poursuivait se recherches. Elle avait raison, il faut être patient. Mais elle énerva un peu mes deux compères. Elle semblait si sûre d’elle.

30/08/2015

Le nombre manquant (récit insolite 11)

          A notre première réunion, je parlai de cette jeune femme. Elle s’appelait Claire Pertuis. Je racontai notre double rencontre, ses explications et la justesse de ses arguments. Ils écoutèrent, hochèrent la tête et me laissèrent carte blanche.

– Mais, testes-la, me dirent-ils.

Je décidai de commencer par le test concernant ses capacités à intégrer notre groupe. J’en parlai à Mathias, qui était, lui, en charge de trouver un réseau capable de prendre en compte nos données. Il me répondit qu’en effet, il n’avait pas avancé dans ce domaine, ne sachant à qui s’adresser.

Le lendemain, je rencontrai Claire. Sans lui parler librement de notre groupe, je lui fis part de nos recherches et de la difficulté que nous avions à créer une base de données multiples.

– Sachez que je n’y connais rien en ordinateurs. Oui, je sais utiliser la bureautique de base, Word, Power Point, voire, dans ses fonctions basiques, Excel. Mais c’est tout. Alors je ne vois pas comment je pourrais vous aider dans ce domaine.

– Nous ne vous demandons pas de créer le système. Simplement, de trouver le moyen de disposer d’une multitude d’ordinateurs en réseau que nous utiliserons pour cacher nos données.

– Je peux essayer, mais sans aucune garantie que je vais trouver. Laissez-moi deux jours, car je n’ai pour l’instant aucune idée.

Deux jours plus tard, Claire me téléphona.

– Je pense avoir trouvé ce que vous cherchez. Puis je vous voir ?

Je m’empressai de lui fixer un rendez-vous. Dès son arrivée, elle me fit part de ce qu’elle pensait être un bon plan.

– D’après ce que j’ai compris de vos explications, il faut pouvoir cacher vos données dans des ordinateurs dont les propriétaires ne savent pas ce qu’ils contiennent, qui constituent néanmoins un réseau accessible, mais privé, qui puisse vous servir d’hébergement anonyme. Je crois que j’ai trouvé.

Elle me raconta sa rencontre avec sa tante parisienne, une brave demoiselle de soixante-sept ans dont la passion était le macramé. Elle faisait partie d’un club de macramé et ses membres échangeaient leurs réalisations sur Internet. Grâce au neveu d’une des affiliées, qui était ingénieur informatique, ce club avait créé  un véritable réseau privé qui leur donnait une assurance de discrétion.

– Pourquoi ne pas utiliser ce réseau totalement anonyme pour planquer vos données de manière aléatoire dans les ordinateurs. Le club a une audience mondiale puisqu’il y a des abonnées de nombreux pays du monde. Votre hacker s’introduit dans le club par mon intermédiaire et vous profitez du réseau, ni vu, ni connu.

Il est vrai, me dis-je, que personne ne songerait à fouiller dans les ordinateurs de personnes âgées qui ne s’intéressent qu’au macramé. Rien que ce nom ferait fuir la plupart des gens.

– Le seul ennui, c’est que vais devoir faire comme si je me passionnais pour le macramé, dit-elle en riant.

Après en avoir parlé aux autres, je lui donnais le feu vert et la mis en contact avec Vincent. Le courant ne passait pas bien entre eux deux. Elle se méfiait de lui. Il s’introduisait dans les machines sans qu’on le sache et elle ne pouvait admettre que cela pouvait être fait pour une bonne cause. Lui, Vincent, avait du mal à admettre une femme dans notre groupe très fermé. Il pensait que toute femme ne peut s’empêcher de divulguer à n’importe qui ce qu’elle sait sans en mesurer les conséquences.

L’affaire fut, malgré tout, rondement menée. En deux semaines, Claire fut intégrée dans le club et put partager ses idées sur les points de macramé avec une multitude de vieilles dames en mal d’embrouille de cordages, tout cela avec la complicité de sa tante qui ne se doutait absolument pas des causes du revirement de sa nièce en ce qui concernait l’art des nœuds. Claire transmit à Vincent son adresse e-mail et celui prépara l’installation de notre base de données dans le réseau. En vieux briscard, il introduisit dans un premier temps de nombreuses données qui n’avaient rien à voir avec celles que nous voulions abriter. Chacun de nous avait pour consigne de modifier ces pages, de les utiliser à qui mieux mieux de façon à voir si le système se comportait sans problème. L’expérience dura un mois pendant lequel les faits et gestes de Claire furent suivis de près par Vincent. Rien ne put lui donner à penser qu’elle jouait un double jeu. Elle se comportait normalement, sans s’intéresser au réseau hormis les nouveaux nœuds qu’elle s’efforçait maladroitement d’inventer pour justifier sa présence au club.

Un mois plus tard, elle fut intégrée dans notre groupe et initiée à nos recherches. Elle ne fut pas étonnée par ce que nous lui avons révélé. Elle s’y attendait et cela correspondait à ce qu’elle souhaitait : percer le mystère du cosmos et de la vie. Quelle aventure !

28/08/2015

Le nombre manquant (récit insolite 10)

Mathias fut chargé de la recherche du réseau d’ordinateurs. Vincent mènerait ses investigations sur les pirates. Je poursuivrai seul nos recherches, étant l’ignorant du numérique.

Je passais l’après-midi dans la bibliothèque de Beaubourg. Elle contient de nombreux livres qui concernent à la fois l’ésotérisme, les religions, la cosmologie, l’astronomie et les modèles cosmologiques intégrant le Big Bang, l’expansion de l’univers, les multivers et bien d’autres spécificités du cosmos. Je recherchais un livre traitant de l’énergie noire qui représente à peu près 68% de la densité totale de l’univers, mais dont la nature est inconnue. Je tentais de revenir à ce à quoi le professeur Foiras nous avait initiés. Consultant le fichier des ouvrages, je sentis tout à coup sur mon bras une main ferme, mais patiente. Je levais les yeux et retrouvai la jeune femme que j’avais déjà vue une fois et que je pouvais éventuellement soupçonner d’avoir piraté notre base de données.

– Bonjour, Monsieur, me dit-elle d’une voix claire, vous cherchez quelque chose. Je peux peut-être vous aider.

Ce n’était qu’un constat. Il signifiait sans doute qu’elle s’y connaissait, mais en quoi, puisqu’elle ne savait pas quel était l’objet de nos recherches, en dehors de ce que je lui avais dit.

– Bonjour, Mademoiselle. Je poursuis mes recherches tranquillement et n’ai plus la célérité des jeunes. Je ne pourrai pas vous suivre si vous m’aider, alors à quoi servirait de vous dire ce que je cherche.

– Cela vous permettrait d’aboutir plus vite, donc de creuser plus votre sujet pour vous amener à une réflexion plus approfondie.

Le raisonnement était juste. Elle ne payait pas de mine, mais elle savait ce qu’elle voulait et semblait s’y connaître. Je n’osais cependant lui dévoiler l’objet de nos recherches, tout en me demandant si effectivement elle ne pourrait pas nous être d’une aide précieuse. Je décidais de faire un test. Je lui expliquais ce qui concernait l’énergie sombre (ou noire, c’est la même !) et ma recherche de livres traitant du sujet, dont en particulier l’accélération de l’expansion de l’univers.

– Je connais bien ce sujet. J’ai travaillé dessus au cours de ma thèse, bien que celle-ci ne portait pas strictement sur ce point. On trouve de nombreux livres en anglais, mais bien peu en français.

Ainsi elle était thésarde et semblait savoir de quoi elle parlait. Elle n’avait pourtant pas l’air d’être une matheuse : ni boutons sur le visage, ni vêtements godiches, ni lunettes d’écaille. Elle avait un visage calme, une peau légèrement rose, peu bronzée il est vrai, des pommettes saillantes, mais sans exagération, les yeux clairs, presque bleus clairs à l’exception d’une pointe bleu marine en approchant de la pupille. Comme son visage était penché vers moi, j’eus l’occasion de faire ce constat. Il me sembla de bon augure. Ses lèvres étaient assez minces, mais d’un dessin irrésistible. Sa coiffure auburn lui donnait un air insolite. Elle l’avait coupé court, mais suffisamment nuageuse pour ne pas faire masculin. Enfin, au-delà de ces apparences, elle semblait très à l’aise, presque culottée. De plus, elle avait le sourire aux lèvres, semblait avenante et impressionnait peu ceux qui pouvait parler avec elle. Avouons-le, je fus séduit, ce qui ne signifie pas que je tombais amoureux et qu’il y eut l’impulsion bien connue d’une personne âgée vers les êtres jeunes. Non, je voyais simplement une jeune femme ouverte, attentive et, ma foi, intéressante.

Je me levai et lui proposai d’aller à la cafétéria pour parler de nos préoccupations.

–Tout d’abord toutes mes félicitations pour votre parcours. Vous m’avez l’air bien armé pour la suite. Mais que voulez-vous faire ?

– C’est mon problème. En fait je ne sais pas exactement.

Apparemment, l’astronomie ne l’intéressait pas suffisamment pour qu’elle se consacre entièrement à cette discipline.

– Qu’est-ce qui vous intéresse réellement ?

– En fait, je ne suis pas directement intéressée par les sciences dures, malgré ma thèse. Je m’intéresse à ce qui peut sembler à certains des contes philosophiques. Ce qui m’intéresse, c’est un mélange de science et de philosophie, voire de spiritualité.

– C’est-à-dire ?

– Vous savez comme moi que la science est arrivée aux confins d’une compréhension autre que scientifique et même philosophique. Elle se pose la question de l’origine du cosmos et rejoint par-là la philosophie des Grecs et la théologie des Pères de l’Eglise et les réponses que donnent chacune des religions. La difficulté actuelle n’est plus de trouver au travers d’une discipline, mais de nouer des relations entre celles-ci de façon à éliminer contes, souhaits ou doctrines. C’est, je pense, une future discipline à part entière. Mais la plupart de savants, philosophes et théologiens récusent une telle approche. La vérité est pour eux dans leur seule discipline et ils ne veulent pas en démordre.

Tout à coup, je réalisai que ses centres d’intérêt étaient semblables aux nôtres et qu’elle était proche de notre vision. J’en fus enthousiasmé. Une recrue de choix ! Mais... Doucement. Il fallait la dédouaner de toute velléité de piratage et la tester sur son aptitude à intégrer notre groupe.

24/08/2015

Le nombre manquant (récit insolite 9)

Réunion de crise. Nous nous mîmes au travail. Mathias expliqua pour quelles raisons il était persuadé que nous avions eu une visite. Cela nous parut évident à tous. Mais il s’agissait d’abord d’interdire toute nouvelle pénétration ou de se déconnecter d’Internet, ce qui nous laissait sans possibilité de recherche. Il importait également de savoir qui pouvait chercher à nous pirater. C’était pour ces deux points l’affaire de Vincent, notre hacker. Se déconnecter n’était évidemment pas un problème. Interdire un nouveau piratage lui semblait à sa portée. Le dernier point était moins palpable. Il se mettrait à cette recherche dès qu’il aura réussi à trouver le moyen d’interdire toute intrusion.

Deux jours plus tard, Vincent nous téléphona :

– On peut se réunir. J’ai quelque chose à vous proposer qui devrait nous garantir contre les intrusions. Rendez-vous ce soir, à dix-huit heures chez Mathias.

Chacun de nous attendit avec impatience la fin d’après-midi, arriva en avance d’un quart d’heure, si bien qu’à dix-sept heures cinquante nous pûmes commencer la réunion.

– J’ai trouvé et cela me semble solide. J’ai réfléchi avant de trouver la solution. C’est en lisant le journal hier matin que j’ai résolu notre problème. Il y avait un article sur les postes radio à évasion de fréquence, en fait des postes radio à étalement de spectre par saut de fréquence. Certains pays, dont les Etats-Unis, se plaignaient de plages de fréquence insuffisantes pour l’ensemble de leurs systèmes de transmission. Lisant cela, je me suis dit qu’il devait être possible de fragmenter nos fichiers, de les introduire dans de nombreux ordinateurs et de concevoir un logiciel permettant, grâce à un système robot informatisé, muni de clés de chiffrement, de définir un ordre de récupération des documents. Ils pourraient alors être lus, voire modifier, puis le travail achevé, être à nouveau dispersés et renvoyés dans les ordinateurs utilisés en changeant bien sûr l’ordre dans lequel ils sont intégrés dans chacun de ceux-ci. Comprenez-vous le principe ?

– Cela me semble assez clair, dis-je, mais est-ce possible techniquement ?

– Avec un peu de travail cela semble possible. Il faut juste concevoir le logiciel permettant d’effectuer toutes ces manipulations en temps compressé.

– Il me semble que toutes les données doivent auparavant être cryptées, ce qui compliquerait sérieusement le travail des pirates, dit Mathias.

– C’est effectivement ce que j’ai prévu, ce qui demande un logiciel extrêmement rapide.

– En fait, c’est une sorte de SGBD un peu plus complexe, n’est-ce pas ? demanda Mathias qui avait quelques connaissances en informatique.

– Tout à fait, un système de gestion de base de données permettant l’accès permanent et rapide à nos données que personne ne peut lire car elles sont dispersées dans de nombreux disques durs.

– Combien de temps penses-tu qu’il te faut pour mettre ce système au point ?

– Je ne sais. Au moins une dizaine de jours, me semble-t-il.

– Et d’ici là que fait-on avec nos données ? 

– On n’y touche pas, on les déconnecte de la toile et on travaille sans filet, chacun rassemblant ses recherches dans son propre ordinateur qu’il ne connecte plus. Tous les deux jours, on se rassemble et on fait le bilan de nos recherches. Toi, Mathias, tu devrais pouvoir sans difficulté te charger de cette tâche.

– C’est parti ! s’exclama Mathias d’un air réjoui.

On avait trouvé une solution au premier problème. On avait une solution de principe pour le deuxième problème et dès que Vincent aurait mis au point son logiciel, nous nous attaquerions au troisième. Que demander de mieux !

Neuf jours plus tard, Vincent nous dévoila son système. Apparemment complexe, il était cependant simple à utiliser, trafiquant les données de manière caché aux utilisateurs. Mais il fallait encore trouver les ordinateurs qui cacheraient les fragments de données. Il convenait de disposer d’un minimum de confiance pour introduire nos fichiers, même cryptés dans des machines que nous ne contrôlions pas. Cela supposait également de créer un double impérissable de ces données, car un ordinateur lambda peut tomber en panne, être cassé, volé ou être l’objet de tout autre incident qui pouvait effacer ou détruire les fragments de données, rendant ainsi incohérente notre base.

23/08/2015

Le nombre manquant (récit insolite 8)

Je ne réalisais que plus tard, dans la journée, l’importance de l’information. Pourquoi s’introduire dans notre base de données ? Je me dis d’abord que tous pouvaient faire la même chose : chercher sur Internet les informations concernant les aspects philosophiques, scientifiques, ésotériques, des nombres et concepts liés à la numération. Alors pourquoi nous pirater ? Certes, tout est rassemblé, ce qui évite les recherches auxquelles nous avions déjà consacré beaucoup de temps. Mais est-ce une réelle motivation de piratage ? Sûrement pas. Il doit y avoir autre chose. Mais quoi ? 

Nous nous étions bien douté que ce nombre manquant détenait vraisemblablement un pouvoir important. Celui qui le découvrirait aurait sans doute accès à des capacités d’action jusqu’ici insoupçonnées. Pensez donc : créer un pont entre le connu et l’inconnu, ou plutôt avoir accès à l’inconnu, tous les inconnus, grâce à une nouvelle manière de compter. Tout homme détenant un tel secret ne pourrait que chercher à l’utiliser et ne pourrait le garder pour lui. Il deviendrait aussitôt la proie d’une telle concupiscence  qu’il devrait être protégé en permanence, donc enfermé au secret. Je comprenais que nous n’avions jamais réfléchi aux conséquences de nos travaux. Nous faisions cela de manière entièrement désintéressée, comme une sorte de hobby ou comme un défi à relever. Mes réflexions à ce propos étaient jusque-là assez embrouillées. La nuit suivante me permit de placer dans les différentes cases les éléments d’analyse. Cela me sauta aux yeux pendant mon jogging matinal, le lendemain. Comme quasiment tous les matins, je courais dans les rues de Paris, soit le long des quais, soit dans les jardins. J’en profitais pour réfléchir le plus sérieusement possible à mes préoccupations insolubles. Je courais, je regardais la vie s’écouler à la vue des passants et tout d’un coup me venait une idée en rapport avec mes réflexions. Elle était le souvent insolite et pas forcément très claire, ou plutôt, elle n’était pas immédiatement en rapport avec celles-ci. Mais très vite, j’entrevoyais des rapprochements insolites. A peine rentré, je consignais par écrit mes intuitions. Auparavant, il m’était souvent arrivé d’oublier ce que j’avais entrevu. C’était perdu pour toujours, bêtement, par négligence ou parce que j’étais pris par quelque chose de plus urgent. Ce jour-là, je n’eus nul besoin de noter. L’inquiétude me frappa instantanément : notre engagement avait des côtés dangereux et nous devions nous tenir sur nos gardes.

Je pensais d’abord à Vincent, le hacker. Comment l’avions-nous inclus dans nos travaux ? Etait-il quelqu’un de fiable ? Je ne savais quoi répondre à cette interrogation. Et même, Mathias ? Ah, oui, lui me semblait sans faille. Nous avions conçu ensemble ce projet et il avait autant, sinon plus, d’idées que moi. Il me sembla que c’était une preuve suffisante. Ma femme ? Non. Elle m’avait mis en garde elle-même de manière assurée. Je me demandais maintenant si elle n’avait pas raison. Il faudra que je lui en parle, mais doucement. Ne pas éveiller de crainte en elle ! Le professeur Foiras ? Nous ne lui avions rien dit de nos recherches. Nous l’avions juste interrogé sur ce qu’il avait avancé plusieurs fois concernant la matière noire et l’immensité de notre ignorance. Il s’en tenait à un simple constat, une évidence au regard de ces observations, et ne s’intéressait pas spécifiquement à l’accès à ces données inconnues. Non, nous ne connaissions personne à qui nous aurions pu mettre la puce à l’oreille, même involontairement. Peut-être Vincent. C’est tout. Il faudrait en avoir le cœur net.

Soudain, alors que j’amorçais mon retour vers notre appartement, je pensai à une femme qui m’avait abordé à la bibliothèque de Beaubourg. Elle avait vu les trois livres que j’étudiais et s’était intéressée à moi en prenant prétexte des titres de ces livres. J’étais dans ma période mystique, pensant trouver des éléments intéressants dans ces documents peu lus et encore moins étudiés. Il s’agissait du « Livre des secrets », de Bhagwan Shree Rajneesh, de « Le centre de l’être » de Karlfried Dürkheim et de « La voie de la perfection » de Bahrâm Elâhi. Cet éclectisme la surprenait. Nous avions parlé assez longuement de ces enseignements. Elle voulait savoir ce qui me motivait dans ces recherches. Je lui avais répondu que seules les interrogations que je me posais sur la vie, la mort, le monde me poussait à chercher des réponses. Elle devait avoir un peu moins de la quarantaine, elle était jolie, fine, peut-être un peu effacée ou, tout au moins, son apparence n’était pas sa préoccupation première. Elle semblait intelligente, posait des questions argumentées, ne perdant pas le fil de ses pensées. Nous avions échangé nos cartes avec nos adresses-mails respectives. Mais nous ne nous étions pas recontactés, remettant chaque jour à plus tard l’envoi d’un message nous permettant de poursuivre notre conversation. Oui, il est possible que disposant de mon adresse-mail elle ait pu entrer dans nos échanges avec mes deux autres compagnons. Mais comment ? N’étant pas informaticien et encore moins hacker, j’étais incapable de savoir si cela était possible. Encore un point à vérifier.

22/08/2015

Le nombre manquant (récit insolite 7)

Nous continuâmes bien évidemment à suivre les cours à la Sorbonne, mais nous étions ensorcelé par notre question : y a-t-il un nombre exprimant le tout, du zéro à l’infini en passant par le un et l’ensemble de la numérotation ? Mais rien ne venait. Nous tournions en rond. Et encore ! Nous restions plutôt sur place, immobilisés dans nos interrogations théoriques sans pouvoir en sortir. Une fois de plus Lydie me donna quelques signes d’impatience auquel je ne pris pas garde. 

Un matin, Mathias me téléphona d’un air catastrophé :

– Nous avons été piratés !

– Comment cela, piratés ?

– Oui, tu sais, toutes nos recherches, je les ai confiées à notre hacker. Elles ne tenaient plus sur mon ordinateur, pas assez de mémoire. Il a créé une base de données privée, en principe inaccessible, que seuls quelques initiés peuvent consulter et, encore moins, modifier. Eh bien, ce matin en consultant une fiche sur le Rien, je me suis rendu compte qu’elle avait été transformée. J’en avais gardé un exemplaire sur ma machine et il est différent de celui que j’ai consulté.

– Quelle différence ?

– Cela semble idiot, mais cela ne porte que sur quelques mots, par exemple, le mot ZERO a été retourné. Il est écrit OREZ. Et je peux t’assurer que je n’ai rien touché, ni le hacker qui est maintenant aussi pris par note recherche que nous le sommes.

– Y a-t-il d’autres changements ?

– Je ne sais, je t’ai téléphoné dès que je me suis rendu compte de cette intrusion, car il y en a eu une. Je suis formel. Pour l’instant notre hacker tente de remonter à l’origine et d’identifier l’auteur. Mais cela peut demander plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avec la possibilité de ne pas aboutir.

– Et comprends-tu la raison de cette inversion ?

– Je t’avoue que non. Pourquoi avoir fait cela ? C’est mettre en évidence le fait que l’on sait ce qu’il y a dans notre mémoire collective. Alors je ne vois pas l’intérêt de le dévoiler, si ce n’est de montrer que l’on s’intéresse à nos recherches. Pourquoi ? Va-t’en savoir.

– J’espère que notre hacker a modifié tous les codes et clés d’entrée ainsi que le cheminement des options possibles. Il faut à tout prix empêcher toute intrusion dans notre base de données.

– Oui, cela a été fait aussitôt. Mais on a déjà l’impression que ces nouveaux codes sont déjà percés et empruntés.

– Pourquoi ?

– C’est Vincent, notre hacker, qui me l’a dit. Il le sent, mais il ne sait pas encore comment.

– Dans ce cas, il faut tout simplement fermer notre base de données ou au moins la déconnecter de la toile, en attendant de trouver une solution.

– Oui, je pense que tu as raison. Je vais le dire à Vincent. Ou plutôt, non. Je te le passe.

– Oui, Vincent, je pense qu’il faut tout de suite déconnecter notre base de données du réseau. Nous avons rassemblé trop d’éléments qui pourraient intéresser des organisations qui chercheraient à les exploiter, qu’elles soient religieuse, sectaire, mafieuse, financière, voire même des Etats.

Celui-ci en convint et la base de données fut déconnectée en attendant que nous trouvions une solution pour empêcher toute intrusion, ce qui était le travail de Vincent, le hacker.

29/07/2015

Le miroir (1)

Ce matin, il m’est arrivé une chose étrange. J’étais dans la salle de bain, un gant de toilette à la main, m’essuyant la figure après l’avoir savonnée. Je regardais mon visage fatigué, trouvant mes paupières lourdes et gonflées. Machinalement je passais et repassais le gant de toilette sur une barbe de la veille, accrochant des brins de tissu dans les poils du menton. Je suis gaucher. Normalement ma main gauche correspond sur la glace à la main droite si je me mets à la place de mon image. Et tout d’un coup, ce fut une autre symétrie qui apparut. Ma main gauche en face prenait la place de la main droite. La symétrie s’inversait. Je n’y pris pas garde au début. Poursuivant ma rêverie, encore quelque peu endormi, je ne me regardais pas vraiment. Mais ce fut une révélation.

– Que se passe-t-il ? Je rêve ! Mon personnage se disloque et me fait un pied de nez.

Cela ne dura qu’une seconde ou deux, puis tout redevint normal. Je me frottais les yeux, n’arrivant pas à croire ce qu’ils avaient vu. Je finis par croire que j’avais rêvé, encore à moitié endormi. Je n’y pensais plus jusqu’au lendemain matin. Devant la glace, je me rappelais l’incident de la veille. J’ai rêvé, c’est sûr, me dis-je essayant de reconstituer ce que j’avais vu. Une inversion de la symétrie. Mon double devenait indépendant. Ce n’est pas possible. Voyons donc et prenons garde. Rien ne se passa pendant que je me lavais le visage. Un peu de savon, , puis de l’eau fraîche pour le faire disparaître, le poil devenu plus souple, prêt à se laisser couper par le rasoir électrique. Je saisis donc mon rasoir, le mets en route et l’approche de ma joue droite. Je vous l’ai dit, je suis gaucher. Je prends donc mon rasoir de la main gauche et traverse ma symétrie pour atteindre la joue droite. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, je vis alors mon double exécuter le même mouvement avec sa main gauche. Quelle émotion ! Il alla jusqu’à me faire un clin d’œil et un petit sourire. Certes c’était un très petit sourire, mais suffisant pour que je m’interroge. Se moquerait-il de moi ? Puis tout cessa. J’eus beau tenter de revivre l’événement, rien à faire. Il s’agissait bien d’un double toujours docile, sans erreur, le regard franc. Bref, moi-même dans sa plus grande ressemblance. Cela perturba ma journée. Je ne cessais de penser à cette image. Un être prenant son indépendance sans rien annoncer et qui ose de plus me faire un clin d’œil comme si je devenais complice de sa trahison. Toutes les heures, je me rendais aux toilettes du bureau, m’auscultais dans la glace sans cependant obtenir la moindre désobéissance de la part de mon double. Comportement normal, comme le temps est normal à la météo. Me voyant me lever assez souvent mon voisin de bureau s’inquiéta.

– Que se passe-t-il ? Aurais-tu mangé quelque chose de mauvais ? Ton estomac te joue-t-il des tours ?

Je me contentais de marmonner quelques paroles inaudibles et tournais le dos à ce compagnon de travail. Il en conclut que ça n’allait pas très bien, mais sans plus.

Je rentrais chez moi pessimiste, inquiet par la tournure des événements. Je me promis d’interroger mon double s’il me refaisait un coup comme celui-ci. Mais d’une autre côté, je ne me voyais pas m’interrogeant et espérant une réponse de la part de ma symétrie qui n’est qu’une simple image de ma réalité, sans aucune possibilité que celle-ci prenne une indépendance impossible.

Mais… Je me demandais tout à coup si ce double existait lorsque je ne me trouvais pas devant une glace. Quelle idée. Je suis vraiment perturbé, me dis-je. Pourtant l’idée fit son chemin dans ma tête. Je m’imaginais errant dans chaque pièce avec ce double devant moi qui souriait d’un air moqueur. Tu m’agace, me dis-je en moi-même. Mais j’y pensais et ne pouvais m’empêcher d’y penser. Je me couchais quelque peu perturbé et rêvais d’une révolte des doubles qui  se vêtaient autrement, qui gesticulaient sans autre forme de procès et qui même, pour certains, manifestaient dans la rue pour leur indépendance. Je me réveillais transpirant, haletant, éprouvé, mais de quoi ? De guerre lasse, je me rendormis et sommeillais jusqu’au matin, cahin-caha.

La suite de cette nouvelle sera dévoilée dans "Récits insolites" , livre à paraître au quatrième trimestre 2015.

24/07/2015

Le nombre manquant (récit insolite 6)

Je décidais d’en savoir plus. Ayant entendu parler d’une sorte de secte taoïste et encouragé par Mathias à qui j’avais fait part de mes trouvailles, je cherchai à m’introduire auprès de celle-ci. Il existait une boutique dans le 3ème arrondissement qui vendait des ouvrages de ce genre. Avec beaucoup de diplomatie, je commençai à m’intéresser aux livres, puis suis entré en conversation avec le libraire, un homme d’une cinquantaine d’années, l’air vif et l’œil acerbe.

– Auriez-vous en magasin L’espace du rêve de François Cheng, aux éditions Phébus ? Lui demandai-je.

En réalité, peu importait ce livre dont j’avais entendu parler par un ami amateur de peinture orientale. Je voulais entrer en contact avec quelqu’un qui connaissait cette secte.

– Non, mais je peux vous le procurer pour après-demain si vous le désirez.

– Je m’intéresse à la tradition chinoise et au taoïsme. J’ai lu l’importance du trait accompagné du vide dans lequel il se dessine. Cette vision insolite m’intéresse. Elle est à rapprocher de l’importance du vide dans la sculpture. Voir le vide pour imaginer le plein et donner aux formes leur signification. 

– Il est vrai que François Cheng est un des seuls orientalistes à pouvoir expliquer cette vision du monde spécifique à la pensée chinoise. Je me souviens d’une seule phrase qui résume si bien cette pensée : "Dans la peinture comme dans l'Univers, sans le Vide, les souffles ne circuleraient pas, le Yin-Yang n'opérerait pas".

– Connaissez-vous une école ou un lieu de réflexion sur cette forme de pensée ?

– Non, pas directement. Mais je peux vous conseiller un livre assez intéressant intitulé « Méditation taoïste », d’Isabelle Robinet, qui explicite la méditation taoïste jusqu’à la dissolution libératrice.

– Vous ne connaissez vraiment personne qui puisse m’aider à m’introduire dans ce genre de société ?

– Hélas, non. Malgré la présence de nombreux chinois en France depuis quelques années, je n’ai jamais entendu parler de secte chinoise taoïste enseignant en France. Je ne dis pas qu’il n’en existe pas. Je sais qu’il existe quelques communautés en Europe, mais quant à vous dire où elles se trouvent et ce qu’elles font, j’en suis incapable.

Je repartis sans en savoir plus. Il m’avait également expliqué que la vision principale du taoïsme est celle d’une unité primordiale. Le tout est Un. Les hommes distinguent la plupart du temps le monde divin et spirituel et le monde humain et matériel. Le taoïsme prétend que tout est en relation avec tout, que tout est à la fois cause et conséquences de tout. Mieux même, on avançait que le Tout est plus que la somme de ses parties, que le Un est plus que tout. Un contient le Tout et tout exprime le Un puisque tout émane du Un.

Il me renvoya au Tao To King, ce livre dont les interprétations sont multiples. Je ne pus en obtenir plus, malgré mes interrogations pressantes. Il prit le livre qu’il avait en rayon et me lut quelques extraits :

Car l'être et le néant s'engendrent.
Le facile et le difficile se parfont.
Le long et le court se forment l'un par l'autre.
Le haut et le bas se touchent.
La voix et le son s'harmonisent.
L'avant et l'après se suivent.
 

C'est pourquoi le sage adopte la tactique du non-agir,
et pratique l'enseignement sans parole.
Toutes choses du monde surgissent
sans qu'il en soit l'auteur.

Et le Tao s’achève presque sur ces paroles :

C'est par le non-faire
que l'on gagne l'univers.
Celui qui veut faire
ne peut gagner l'univers.

Rien d’autres.

Une nouvelle porte s’ouvrait à nos recherches. Mais était-ce la bonne ? Cela nous sembla un peu trop énigmatique pour que nous puissions nous intéresser de beaucoup plus prêt à une secte qui n’existait sans doute pas. Cependant, nous avions appris qu’effectivement les contraires peuvent non s’opposer, mais au contraire se rejoindre dans une sorte de synthèse ou de transformation intérieure et ouvrir à un autre monde, différent, où les règles et les comportements n’ont plus rien à voie avec la vision habituelle. Mais cela avait-il à voir avec notre problème : le chiffre manquant, résumant les autres chiffres en une synthèse percutante qui ouvre à l’inconnu ?

Une fois de plus, nous nous trouvions devant une impasse. Il fallait rebrousser chemin et chercher au travers d’autres voies. Mais lesquelles ?

20/07/2015

Le feu purificateur (récit : 2/2)

Ils se rendormirent pour prendre des forces et furent réveiller à la nuit tombante par de longues plaintes. Ils se dressèrent sur leur couche et virent les corps se lever en geignant, les yeux vers le ciel. Ils attendaient. Quoi ? Nul ne le sait. Mais cela fit frissonner les deux marcheurs qui se regardèrent en tremblant. De lourds nuages parcoururent le ciel jusqu’ici limpide. Quelques éclairs apparurent à l’horizon. La foule des corps commença à hurler. La plupart se mirent à creuser le sable à mains nues comme pour s’enfouir. Ils tremblaient et geignaient tels des bêtes sauvages prises dans un piège. Quelques gouttes d’eau tombèrent. Aussitôt, les corps cherchèrent à s’abriter sous le sable ou des tentes improvisées. Chaque goutte semblait les brûler. Elles laissaient sur leur peau des cloques rougeâtres. Cela ne dura pas longtemps. Mais ce fut une véritable débandade. Lorsque le jour fut réellement levé, de nombreux corps restaient immobiles. Ceux qui n’avaient pu s’abriter semblaient sans vie. D’autres émergeaient de leur litière ou de leur trou. Ils se saluaient sans parole.

Les deux hommes se firent signe. En avant ! Ils descendirent non sans mal les falaises rocheuses et posèrent le pied sur le sable encore froid. Ils rebondirent au premier pas. Le sable était élastique et les faisaient sauter de quelques mètres, comme s’ils étaient en apesanteur. Aucun effort à faire. Il leur fallut même prendre garde de ne pas taper du pied. Ils rebondissaient sans savoir où ils allaient retomber.

– Des hommes ! Que faites-vous là ?

Cette exclamation fusa du côté des corps. Ils ne comprirent pas et continuèrent à marcher avec précaution de façon à ne pas rebondir. Mais les corps se mirent à s’agiter, puis à se resserrer autour d’eux. Bientôt ils les entourèrent, menaçants. Alors, lâchant son sac à dos, le plus grand regarda le plus petit, lui fit un signe et ensemble ils sautèrent par-dessus la foule hurlante en donnant un bon coup de pied sur le sol sablonneux. Ils parcoururent environ cinq mètres et retombèrent pour s’envoler à nouveau. Les corps se mirent à leur poursuite, mais vainement. Très vite ils furent hors de leur portée, courant vers l’horizon à grands sauts dégingandés. Ils s’arrêtèrent pour souffler quelques minutes, puis reprirent leur marche. Où allaient-ils ? Nul ne sait. Quelques jours plus tard, un hélicoptère survola le désert de sable. Les deux hommes couchés sur une dune furent repérés. Ils ne bougeaient pas. Ils n’avaient même pas la force d’agiter les bras. Il se posa. L’un des deux passagers resta auprès d’eux pendant que l’hélicoptère repartait. Il tenta de les faire boire, mais leur langue était si grosse qu’elle obstruait presque la gorge. Ils burent quelques gouttes, puis, abrités par une tente improvisée, ils purent se rendormir. Leur nuit fut peuplée de cauchemars. Ils poussaient parfois de petits cris ou des geignements indistincts. Ils portaient leurs lunettes noires et avaient la peau brûlée par endroit. Mais ils étaient sains et saufs. Le lendemain matin, l’hélicoptère était là. Ils furent emmenés directement à l’hôpital et furent soignés diligemment.

– Nous avons connu le feu purificateur.

C’est ainsi que quelques jours plus tard, les deux hommes parlèrent de leur expérience. Mais un événement insolite leur fit comprendre qu’ils ne devaient pas raconter ce qui leur était arrivé. Reposant dans la même chambre à l’hôpital, ils dormaient lorsque quelqu’un entra. Il alluma la lumière, les réveillant, et il leur dit :

– Silence ! Silence sur ce que vous avez vécu ! Gardez pour vous le souvenir de ces jours, mais surtout n’en parlez pas. Vous seriez alors damnés à jamais.

L’homme sortit un goupillon et un seau d’eau (était-elle bénie ? Nul ne le sait), et les aspergea de quelques gouttes qui aussitôt formèrent de petites cloques sur leur peau. Puis, il sortit.

Deux jours plus tard, ils étaient libres. Ils descendirent les marches de sortie de l’hôpital, se serrèrent la main. L’un partit à gauche, l’autre à droite. Ils ne se revirent jamais.

19/07/2015

Le nombre manquant (récit insolite 5)

En fait nous n’étions pas plus avancés dans notre quête. Il nous avait plutôt embrouillés le cerveau sans nous apporter quelque chose de constructif. Mais il nous avait dit quelque chose d’essentiel, qui resurgit avant de quitter Mathias : un vrai hacker ne compte que sur lui. Je lui en fis part. Il me regarda effaré et dit :

– Tu sais bien que nous sommes incapables de résoudre ce problème. Personne ne la fait et très peu se pose la question. Comment veux-tu que nous arrivions à un résultat ?

– C’est vrai, mais pourquoi ne pas essayer puisque la question nous passionne. Et puis, nous sommes deux. A deux, nous pouvons nous soutenir le moral, corriger les erreurs de l’autre, grandir en marchant.

Nous nous quittâmes par une accolade qui avait valeur de promesse. Nous irions jusqu’au bout.

Le lendemain Mathias me téléphona. 

– Le hacker nous a parlé de l’union des contraires en nous disant que cette notion se trouve exposée en philosophie. As-tu quelque connaissance sur le sujet ?

Ainsi il me tutoyait depuis que nous avions passé notre pacte. Loin de me choquer, cette familiarité renforça notre entente.

– Non, mais je vais chercher tenter d’en avoir une idée claire. Je te rappelle dans deux jours. 

Mais tout d’abord, que signifiait l’union des contraires. Anaximandre prétend que tout naît de la séparation des contraires. Très vite, allait s’opposer la réflexion entre une loi de l’Un et une loi des contraires. La première avance que le monde est un, la seconde affirme qu’il est de nature binaire, dans la complémentarité comme dans l’opposition. Effectivement, nous avons tendance à voir le monde en tandem. L’Un ne serait-il pas l’addition de deux opposés, créant ainsi une sagesse naturelle dépassant celle des nombres ? Kant n’a-t-il pas avancé la notion d’antinomie : « Dans la résolution d'une antinomie, il importe seulement que deux propositions qui se contredisent en apparence, ne se contredisent pas en fait et puissent se maintenir l'une à côté de l'autre (...) »[1] Rien ne pourrait être pensé sans son contraire. Plutôt que d’opposition, on peut penser le monde en termes de complémentarité.

Je me souvins alors d’un poème de Lao-Tseu : 

En effet, le caché et le manifeste naissent l'un de l'autre.
Le difficile et le facile se complémentent l'un et l'autre.
Le long et le court se montrent l'un l'autre.
Le haut et le bas se définissent l'un par l'autre.
La voix et le son s'harmonisent l'un et l'autre.
L'arrière et l'avant se suivent.

Ainsi, à côté de la vision occidentale pour laquelle la différence crée le monde (rien ne peut être pensé sans son contraire) apparaît une vision orientale pour laquelle toute chose est harmonie par complémentarité. Pythagore prétend que le monde dépend de l’interaction entre les contraires (mâle/femelle, sec/humide, froid/chaud...). Lao Tsé énonce le contraire : la gauche et la droite sont les deux faces d’une même réalité.

Cependant intuitivement, d’autres sentent que ce n’est pas si simple. Que le binaire soit contradictoire ou complémentaire, il est, avant tout. Que la symétrie règne sur le monde ou qu’inversement elle ne soit qu’une invention humaine, il y a toujours deux ou encore +1 et -1. Le zéro est toujours au milieu, séparateur de toutes choses. On ne peut réellement parler d’union des contraires, tout au moins dans le monde réel. Peut-être y a-t-il en mathématiques des possibilités d’assemblage grâce à des théorèmes particuliers. Mais je ne suis pas suffisamment pointu dans ce domaine pour me prononcer.

Etant assez proche de Lydie, je lui fis part de mes recherches. Elle m’écouta attentivement, hochant parfois la tête, approuvant du menton, mais restant profondément étrangère à notre histoire. Elle me répéta ce qu’elle m’avait dit quelques jours auparavant : « Prend garde. La passion conduit à bien des erreurs et détruit de nombreux couples. Ne te laisse pas prendre aux pièges de la passion. Oui, la connaissance c’est l’infini, mais un infini imaginaire, un puits sans fond. Seule compte l’action dans notre monde. » Elle n’ajouta cependant pas, comme elle l’avait fait la fois précédente, que l’action est le zéro. Elle commençait à douter de ses propres affirmations.

– Si tu veux à tout prix poursuivre sur cette voie, n’oublie pas la théorie avancée par le français Georges Polti (1867-1946) dans son livre « Les 36 situations dramatiques[2] ».

– De quoi me parles-tu ?

– Polti prétend qu’il existerait, pour tout type de scénario, 36 situations dramatiques de base. Chacune d’elle est explicitée par des exemples dans la vie réelle, mais également le roman, les contes et le théâtre, à toutes les époques et  sur tous les continents. A travers ces situations, Polti prétend avoir recensé toutes les émotions que peut éprouver un être vivant au cours de sa courte vie.

– Si je comprends bien cet homme sait tout sur la vie !

– Ce n’est pas exactement cela. Il ignore les situations de rapprochement entre les hommes. Il ne voit que les intentions d’opposition, que ce qui singularise un homme par rapport à un autre homme. Comme tous les Occidentaux, il voit la division au lieu de constater l’unité.

– Mais en quoi tout ceci me concerne ?

– Il y a une situation qui t’intéresse. C’est la 9 : « Être audacieux : un personnage tente d’obtenir l’inatteignable. » Mais cette situation est à rapprocher de la 30ème : « L'ambition : un personnage est prêt à tout pour concrétiser son ambition. » Prends garde. On franchit vite le pas entre la première situation et la seconde. Et celle-ci est bien une situation dramatique.

Ne sachant que répondre à ces mises en garde, je prétextais un rendez-vous urgent et passais un imperméable. Comme je partais, Lydie m’embrassa sur la bouche et me dit :

– Bientôt, je serai contrainte de te dire à Dieu si tu poursuis dans cette voie délirante.

Je ne compris pas sur le moment pourquoi elle m’avait dit cela. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette phrase me revint à l’esprit.


 

[1]Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, Section II, §57, p165.

[2]Georges Polti, Les 36 situations dramatiques, Paris, Mercure de France, 1895.

 

18/07/2015

Le feu purificateur (récit : 1/2)

Ils partirent en catimini, l’un devant, l’autre derrière. L’un grand, l’autre petit. Ils se complétaient, l’un tout sourire, l’autre de marbre. Pourquoi partirent-ils ensemble ? Nul ne le sait. L’un emmenait un sac à dos, l’autre portait un sac en bandoulière.  Qu’y avait-il dedans ? Nul ne le sait.

Ils marchèrent longtemps, seuls dans les rues désertes. Ils marchaient le long des façades mornes, sans commerce allumé, comme dans une forêt noire, l’un devant, l’autre derrière. Où allaient-ils ? Nul ne le sait. Ils marchaient vite, sans s’arrêter et sans regarder leur montre. Bientôt un filet de lumière naquit derrière les immeubles, puis monta dans le ciel d’encre. Ils sortirent leurs lunettes noires et poursuivirent leur marche, en accélérant. Mais bientôt ils durent s’arrêter. Ils poussèrent une porte, descendirent les marches et se couchèrent dans la cave, écrasés de fatigue.

Le jour passa. Ils ne se réveillèrent pas une fois. Le soir, à l’instant où la nuit tombait dans les rues, ils ouvrirent un œil, se regardèrent, reprirent leur fardeau et sortirent en catimini, l’un devant, l’autre derrière. Ils marchaient courbés vers l’avant. Une bise de printemps ralentissait leur pas. Mais pas un seul ne ralentit. La nuit s’écoula, tendre. Elle les vit passer du centre vers les faubourgs, des immeubles chics aux maisons en meulière, puis aux ateliers d’artisans exténués. Ils marchaient les yeux ouverts sur la nuit, l'ouïe attentive, une main devant eux.

Le plus grand s’arrêta. Il venait de toucher un corps. Il ne le voyait pas. Il ne savait à qui il appartenait. Puis plus rien. Un filet d’air plus insistant. C’est tout. A partir de ce moment, ils marchèrent avec plus de circonspection, côte à côte, se tenant épaule contre épaule. Rien ne semblait changé. Mais l’atmosphère était plus lourde. Ils avaient du mal à avancer, comme retenus par une force collante qui compliquait leur démarche. Brusquement, le petit s’arrêta, il venait de heurter quelque chose. Qu’était-ce ? Nul ne le sait, et eux encore moins que les autres. La crainte se lit sur leur visage. L’ainé sort un couteau, ouvre la lame et marche en la maintenant en avant. Les maisons se raréfient. Des enclos s’ouvrent entre les bâtiments, des cours vides, encombrées d’objets hétéroclites, des hangars bondés de vieux pneus, des friches pleines d’herbes folâtres. Comme les premières lueurs du jour apparaissaient, ils cherchèrent un lieu où se reposer. Ils trouvèrent un dépôt contenant des ballots de chiffons. Ils s’endormirent très vite sans un mot. Cela faisait deux jours qu’ils étaient partis. Ils n’avaient ni bu, ni mangé.

Au crépuscule, ils se levèrent, la tête embrouillée. Plus la ville s’éloignait, plus il devenait difficile de marcher. Une herbe épaisse courrait maintenant sur les trottoirs, les obligeant à lever haut les pieds. Les rares maisons se dressaient telles des fantômes. Qu’y avait-il entre celles-ci ? Nul ne le sait. C’était un vide immense et tentaculaire. Mais ils avançaient toujours, courbés sous le poids de leur bagage. Ils se heurtaient de plus en plus souvent à des corps qu’ils n’arrivaient pas à distinguer. Ceux-ci s’écartaient aussitôt, sans un mot, sans un regard, sans un geste. Aucun échange entre leurs deux mondes. Ils vivaient côte à côte, sans se voir. Juste un simple contact et la réaction de retrait des deux partis. Plus une maison maintenant. La campagne peut-être ? Non, une sorte de no-man’s land informe, encombré d’une végétation extravagante, sans même un chemin indiquant un lieu où aller. Il fallait marcher en levant les genoux pour ne pas trébucher dans les ronces qui courraient par terre. Les mains en avant, de façon à éviter les corps qui marchaient eux aussi sans les voir, ils progressaient toujours. Où allaient-ils ? Nul ne le sait. En fin de nuit, ils arrivèrent au bout des terres. Une immense coupure rocheuse entamait le paysage qui s’arrêtait devant une mer de sable, ondulée, aux grains clairs. Elle couvrait l’horizon. Rien que du sable à perte de vue. Au fond la lueur de l’aube commençait à monter. Il fallait trouver un abri. Ils se réfugièrent dans une anfractuosité rocheuse. S’endormirent aussitôt. Ils avaient soif et faim, la langue enflée, mais leur détermination restait sans faille. Cette fois-ci ils furent réveillés vers deux heures de l’après-midi. Aveuglés, ils mirent leurs lunettes noires et contemplèrent la mer de sable. Une multitude de corps étaient couchés sur le sable. Ils semblaient endormis. L’étaient-ils ? Nul ne le sait. Ils se regardèrent. L’épreuve allait commencer.

16/07/2015

Le nombre manquant (récit insolite : 4)

J’entendis une voix sûre d’elle, ronde, élégante mais pas recherchée, incisive aussi, une voix peu ordinaire parce qu’elle utilise la résonance de la poitrine de façon naturelle. Elle me plut aussitôt. Allez dire pourquoi ! Il entra le premier suivi de Mathias. Il était grand, pas trop, un mètre quatre-vingt au plus, mais il se tenait droit ce qui augmentait cette impression de grandeur. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais généralement les gens assez grands se tiennent un peu courbés pour se mettre à la portée des autres. Lui rayonnait de sa hauteur, sans aucune gêne.

Les présentations faites, nous nous assîmes autour de la table basse, et Mathias, beau parleur, expliqua les raisons de notre intérêt pour ses travaux. Il écoutait tranquillement, l’air calme et reposé, approuvant parfois d’un hochement de tête, s’étonnant d’une mimique des sourcils, s’interrogeant d’un écarquillement des yeux. Il avait une tête puissante, presque ronde, les cheveux en bataille, le cou assez épais. Mais cette morphologie ne l’empêchait pas d’être très mobile, très expressive, à la manière d’un oiseau de proie, regardant sur plusieurs côtés en même temps, rapidement, attentivement. Une tête captivante avec un sourire rare, mais ouvert. Cependant, en réponse à une explication maladroite de Mathias, il marqua sa réprobation d’une manière sans doute exagérée, trop franche et trop brusque. Attention, ne pas trop se frotter à sa réprobation, me dis-je. Mathias le comprit et conclut assez rapidement ses explications difficiles et quelque peu embrouillées.

Le hacker ne fit aucune allusion à ce discours. Il expliqua comment il était « entré en hack », c’était son expression, comme on entre en religion.

– Le hack est une manipulation permettant de contourner un problème, une sorte de bricolage qui sépare des blocs d’écriture et les réorganise de façon à créer une nouvelle cohérence qui permet de faire fonctionner le système même s’il est protégé. Je me suis toujours intéressé à l’écriture mathématique. Lorsque j’étais enfant, je réfléchissais déjà à l’agencement des nombres et plus particulièrement aux paradoxes qu’ils contiennent. Vous connaissez bien sûr cette phrase de Bertrand Russel : « Les mathématiques sont la seule science où on ne sait pas de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai. » J’aimais cette ambiguïté des mathématiques. Dans le même temps les nombres sont le moyen de cerner la réalité d’une manière particulièrement efficace, mille fois plus que les paroles. Ils rendent compte des caractéristiques de chaque objet, voire de chaque concept, mais également de leur rapport avec les autres choses. D’ailleurs les nombres sont les seuls mots de la langue française à avoir deux écritures : lettres et chiffres. Cela montre bien leur ambiguïté. Progressivement, à force de manipuler les nombres, je me suis passionné pour les bases de numération : pourquoi d’autres, tels les Anglais, comptaient dans leur monnaie sur une base de douze chiffres? Pourquoi le temps se compte de 60 en 60 ? Qu’est-ce que la numérotation binaire ? Pourquoi les ordinateurs ne comptent qu'avec deux chiffres?

En une prise de parole, il était entré dans nos interrogations, l’air de rien, parlant de ses souvenirs d’enfance. Il semblait très en avance sur nous dans ces réflexions. L’œil de mon ami Mathias brillait. Il était tout ouï. Pourtant, rien ne se passa comme il l’espérait. Il s’attendait à un discours explicatif donnant des pistes de réflexion, voire des solutions aux questions que nous nous posions. Mais progressivement, le hacker se mit à s’interroger comme s’il était seul en face de ce problème. Il nous oubliait. Son discours devient une péroraison intérieure à laquelle il était difficile d’adhérer par manque de compréhension.

La dualité a toujours été présente dans la pensée humaine. Pourtant il lui fallut du temps pour s’imposer dans les mathématiques. Joseph Diaz Gergonne, après Poncelet, s’est intéressé à la géométrie projective qui étudie les propriétés des figures qui sont stables par projection. Très vite, la dualité apparut dans de nombreuses disciplines mathématiques. Elle se développa d'abord en géométrie, puis en algèbre, en analyse fonctionnelle, en théorie des graphes. La dualité dépasse d’ailleurs les mathématiques. Elle entre en jeu dans la philosophie. Elle indique une duplicité dans laquelle les deux éléments de correspondent et se complémentent. Pire même, certains philosophes, ou peut-être mystiques, pensent que les contraires se rejoignent en un certain point, ou certain plan, changeant ainsi la face du monde.

Il poursuivit pendant un quart d’heure, mais tous avait décroché, malgré une attention éperdue. Lorsqu’il s’arrêta, ils n’eurent aucune question à poser. Ils étaient abasourdis, la mâchoire décrochée, l’œil vide, le cerveau sans aucun circuit neuronique activé. Il les regarda, compris qu’il s’était laissé aller, s’excusa et leur proposa d’en reparler de manière plus approfondie. Leur dialogue, qui fut un monologue, en resta là. Ils échangèrent des banalités, se serrèrent la main chaleureusement et se donnèrent rendez-vous la semaine suivante. Après son départ, Mathias se contenta de dire :

– C’est vraiment un être supérieur. Je n’ai rien compris à sa démonstration ou plutôt ses raisonnements. Mais il a dès le départ enregistré notre problème, celui de la dualité. Ce n’est certes pas l’explication finale et ne conduit pas directement à la découverte d’un nouveau nombre, mais c’est une approche originale prometteuse.