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23/08/2016

La mue (18)

Je perçois un éclair dans ma tête et le vide m’envahit. Rien ne me vient à l’esprit, je flotte dans un bain huilé qui me transforme. Mais s’il est facile de constater que l’on a découvert la vraie vie, il est impossible de dire ce qu’elle est. La vraie vie est indéfinissable. La seule chose qu’il soit possible de dire est que nous ne sommes plus le même. Nous connaissons un nouvel état d’être qui n’est pas notre état naturel. L’état lui-même ne peut être défini, car il est toujours différent. C’est cette nouveauté permanente, cette richesse infinie que l’on découvre en soi et dans le monde, qui font dire que l’on a trouvé la vraie vie et qui constituent la preuve de son existence. Ceci nécessite d’abandonner toute idée d’acquisition. On n’acquiert pas cet état, il nous est donné. Il faut le vivre dans l’abandon et ne pas chercher à le revivre. Cependant, si l’on ne peut définir rationnellement ce qu’est cet état, on peut décrire les nouvelles perceptions qui l’accompagnent.

La première perception est celle d’unité intérieure : la sensation habituelle du moi tiraillé en tous sens s’évanouit. La conscience s’élargit, ne se sent plus distincte du monde et, s’oubliant elle-même, se découvre. La seconde est l’absence de temps : C’est la sensation d’éternité. Le présent, intensément vécu sans rattachement aux structures mentales  élaborées par la combinaison du passé, du présent et de l’avenir, se transforme en éternité. La troisième est la lumière : cette lumière semble d’abord sans origine, comme une légère brume lumineuse. Puis on prend conscience de son rayonnement à partir du cœur. Elle n’éclaire pas matériellement ce que l’on voit. Elle éclaire notre compréhension  des choses et des êtres. Enfin, la dernière que j’ai perçue est la transparence : en acquérant la transparence, on perçoit que la lumière est en nous en permanence et que nous la voilons par le moi, c’est-à-dire notre propre idée de nous-mêmes et du monde. Par la transparence, l’homme devient frontière perméable entre le monde spirituel et le monde naturel.

19/08/2016

La mue (17)

– C’est quoi ce but ? dit un autre en équilibre sur un fil téléphonique.

– C’est le bonheur, quoi qu’il arrive dans notre vie. Cette compréhension demande du temps, certes, mais la transformation peut venir en un instant.

Je m’interroge. Comment cette colombe a-t-elle fait pour rallier tous ces oiseaux alors qu’hier j’étais pratiquement seul avec elle. Serait-ce tout simplement qu’elle possède la conviction et que celle-ci entraîne les autres, qu’elle possède la pureté et que celle-ci convainc les autres. Et moi, et moi, que deviens-je dans tout cela ? C’est alors qu’il m’apparaît clairement que je suis directement concerné par ce que proclame la colombe. Je me tiens immobile et médite cette nouvelle vie qui s’ouvre devant moi. Je me sens le cœur léger, l’esprit aventurier. Mes réflexes d’homme moderne ne m’ont pas sauvé du désastre ; inversement, je suis encouragé par cette colombe qui me dit de tout abandonner, ce que je vais faire à partir d’aujourd’hui. Voilà, c’est fait, j’ai oublié mon passé et me tourne vers le présent et l’avenir. Non, je me tourne vers le néant et celui-ci est aimable et grand. Quelle idée ! Et pourtant, c’est vrai, ce vide m’attire et me donne la chair de poule. Adieu ma vie, en route pour la vraie vie.

 La vie n’est ni dans le passé ni dans le futur. Est-elle dans le présent ? Je ne sais pas, car qu’est-ce que le présent ? Est-ce ce que je sens ? Est-ce ce que je ressens ? Est-ce ce que j’ai été : souvenirs, succès, défaites ? Est-ce ce que je veux être et ce que je ne suis pas ? Est-ce mon projet de changement, d’amélioration de ma façon de voir ma vie ? Oui, comment le savoir puisque je suis immergé dans cette salade d’événements et de réactions à ceux-ci ? Ainsi, même le présent m’échappe. Je ne suis ni le passé que j’ai vécu, ni le futur que j’envisage, ni même le présent que je tente de vivre. Ma seule certitude : j’existe puisque je suis ici et qu’il est tel jour et telle heure. Le reste n’est que fumée que l’on prend pour la réalité. La fumée se façonne, prend des formes qui changent sans cesse. Un coup de vent et il n’y a rien de ce que je croyais être. Mais je suis toujours là, vivant malgré moi.

La colombe prend son envol, tournoie autour de moi, plane et se pose à mes côtés. Elle me regarde avec tendresse et fermeté et me dit :

– Toi, Rémi, je connais les événements qui t’ont conduit ici. Je vois tes efforts et ton cheminement intérieur. Tu as, par expérience, compris ce qu’est la vie, la vraie, celle qui est au-delà de ce que nous percevons et ressentons. Dorénavant tu ne t’appelleras plus Rémi, mais Imer. Tu te consolideras toi-même, tu flotteras pour aider les autres et tu connaîtras une nouvelle vie, la vraie, bientôt.

16/08/2016

La mue (16)

Que répondre à cette déclaration ? L’ai-je d’ailleurs bien comprise ? Cette colombe est assurément plus qu’un simple pigeon ou une vulgaire tourterelle. Alors je m’efforce de la voir sous un autre jour. Mes yeux s’ouvrent, mon cœur éclate, ma rationalité cède et je découvre l’amour. Cette simple créature devient un être à part entière, plus qu’un humain, au-delà de son apparence physique au demeurant charmante.

– Va mon frère. Tu en as assez appris aujourd’hui. Médite ces paroles et revient demain.

J’obéis et plonge dans le vide céleste apparu devant moi et qui me porte d’espérance. Je suis léger, détendu et plein d’énergie. La vie s’ouvre et devient nouvelle. Je la découvre et le monde devient autre.

Je me dirige vers mon appartement. Où irai-je autrement ? Elle est là, je vois son ombre dans la cuisine. Je m’approche de la fenêtre. Ah, elle n’est pas seule. Ça y est, il est adopté. Ça n’a pas duré longtemps. Mais, ayant maintenant un peu de recul, je constate que j’ai fait de même plusieurs mois auparavant. Alors, pourquoi reprocher à cet homme ce que j’ai fait moi-même ? Sur le rebord de la fenêtre, je médite : j’ai reçu Joséphine en cadeau du ciel, il l’a reçoit en cadeau, quoi de plus normal. Joséphine est-elle coupable. Non, ce sont les circonstances qui l’ont conduite à cette attitude. Ma disparition de sa vie est logique et correspond à ce que recherchent les autorités. Alors, laissons-les, éloignons-nous et parcourons le monde pour y trouver la paix. Hum, plus facile à dire qu’à faire. Je m’installe non loin de là. Je ne suis pas encore suffisamment libre pour m’éloigner sans un regard.

Ce matin, je m’installe tôt sur le toit de l’église. Je ne veux pas rater la venue de la colombe. Elle n’est pas encore là. Mais je remarque plusieurs races d’oiseaux qui sont là. D’ordinaire, ils ne se côtoient pas. Aujourd’hui cela ne les gêne pas, chacun pépie dans son propre langage, le front haut, la plume légère. Tous semblent attendre. Attendraient-ils la colombe ?

Celle-ci apparaît, un brin d’olivier dans le bec, semblable à son image. Elle la dépose à ses pieds, regarde les oiseaux présents, les salue de la tête et leur parle dans leur cœur :

– Chers amis, je suis heureuse de vous retrouver. Cela prouve que vous avez médité mes paroles et que vous avez commencé à vous transformer. Je ne vous demande pas une métamorphose. Non, une simple mue. Restez ce que le créateur a fait de vous, chacun unique et possédant sa vocation propre. Mais transformez votre cœur, réveillez votre intelligence, ouvrez votre âme à la vie et celle-ci deviendra enrichissante et multiple. Ne vous souciez pas de ce que vous allez devenir, vivez que diable, sans aucune arrière-pensée. Soyez dans l’instant, là où vous êtes, sans penser à un autre temps ou un autre lieu. Faites le vide en vous et l’univers vous pénètrera. Vous vous unirez à lui ; vous ne serez plus, vous vivrez.

– Mais il faut du temps pour arriver à une telle chose, objecta quelqu’un.

– Non, il faut que vous soyez possédés par le sentiment de l’urgence : urgence à vivre la vraie vie, urgence à aider les autres à découvrir ce que j’avais découvert, urgence à transformer le monde par l’amour qui peut tout. Savoir qu’au bout du chemin existe la mort et ne rien faire jusque-là, c’est gâcher sa vie et celle des autres par absence d’attention. Néanmoins, je concède que le temps est indispensable pour parvenir au but.

13/08/2016

La mue (15)

Je suis présentement perché sur le toit de l’église, au soleil. Le clocher est haut ; il domine la ville et cela m’enchante. Je me sens élevé, plus spirituel, moins préoccupé de mes problèmes quotidiens. Je m’interroge sur ma vie. Qu’a-t-elle été jusqu’à maintenant ? Une succession d’événements, des joies et des peines, des gens à côtoyer ou à rejeter. Rien qui ne m’incline à réfléchir sur ce que j’ai fait ou même ce que je vais faire. Je ressens un grand vide lorsque je me penche sur tout cela, un vide un peu écœurant, très différent de ce que j’imaginais à vingt ans. J’avais alors la flamme de la jeunesse, le rêve des entrepreneurs, la richesse du début de l’existence, la tendresse envers ceux qui partageaient avec moi ces moments privilégiés d’un avenir non encore décidé. Je dévorais la vie à pleines dents et n’avais pas besoin de dentiste. Cela a changé depuis. Les émotions se sont tassées, les sensations se sont amoindries, les sentiments ont évolué, mon approche rationnelle des événements s’est même modifiée. L’infini n’est plus ouvert, il se referme peu à peu, surtout ces derniers temps. Il est même tellement fermé que je me demande ce que je fais sur terre. Prisonnier d’une cage ou libre de mourir seul, quel choix ridicule et malsain.

– Mon ami, pourquoi te rends-tu malade comme cela ? me dit tout à coup une voix dans ma tête.

Je sais bien que je ne me parle pas à moi-même. Alors, qui est-ce ? Je regarde autour de moi. A côté, sur le même toit, je vois une colombe qui me regarde. Elle est arrivée sans bruit et s’est posée là, comme pour converser avec moi. Elle parle comme vous et moi alors que je ne comprends rien aux pépiements des autres oiseaux. Mieux même, elle me parle directement dans ma tête sans avoir besoin de la voix, organe naturel de la parole.

– Croyez-vous ma situation enviable ?

– Ce ne sont pas les situations qui comptent, mais la façon dont on les vit.

– …

– D’ici tu vois toute la ville, tu devines les peines et les joies selon les circonstances, mais tu sais intimement que ce n’est pas ça l’important. Ce qui compte, c’est ce que l’on fait de ce qui nous arrive. Fabrique-t-on du miel ou du fiel ? Et tu sais qu’il n’appartient qu’à toi de choisir, même si tu ne penses qu’à toi pour l’instant.

– Mais qui êtes-vous, vous qui me parlez ?

– Je ne suis qu’un simple pigeon. Ma seule liberté tient à l’amour. Celui-ci est tout puissant et universel. Je vole sur le monde sans m’attacher à ce qui se passe, mais à ce qui est vécu. Je ne connais que l’intérieur de l’homme et le laisse se saisir des situations. Il apprend dans l’expérience, il saisit dans la science, il comprendre dans la conscience et enseigne l’obédience aux intuitions de l’âme.

10/08/2016

La mue (14)

Je me réveille. Je n’entends rien, ils doivent dormir. Ah, voici Joséphine. J’entends ses pieds nus sur le plancher. Elle va se faire un café à la cuisine. Elle passe devant ma cage. Je suis toujours sous le voile. Je pépie. Mais rien n’y fait. Elle fait semblant de ne pas entendre. Elle vit sa vie sans s’occuper de mon sort. Que vais-je devenir ? Je ressens l’angoisse des relégués, de l’employé que son patron cherche à virer, du sportif moins performant qui ne convient plus à son entraîneur, de l’amant évincé, de l’enfant sans parents. C’est dur cette vie inutile qui n’intéresse personne. Je pleure doucement derrière mon voile, hoquetant de petits gazouillis. J’entends l’homme se préparer à partir. Pourvu qu’elle ne parte pas avec lui. Non, la porte claque et je l’entends marcher. Elle vient vers moi, retire le voile, me regarde sans animosité, mais sans amour. Je suis devenu un meuble de plus dans l’appartement qu’elle a adopté alors qu’il m’appartient. C’est sans doute pour cela qu’elle ne me met pas à la porte. Elle n’ose pas. Je vois son œil noir. J’ai bien envie de me jeter dessus avec le bec et de le crever. Mais je ne bouge pas. Que se passerait-il si elle me mettait à la porte ?

Nous sommes mardi. La femme de ménage arrive après le départ de Joséphine. Elle aussi a pris l’habitude de recouvrir la cage du voile opaque. Elle peut fouiller dans nos affaires sans vergogne, personne ne la verra. Je l’entends farfouiller dans le secrétaire, là où je mets mes papiers. Que peut-elle bien faire ? Je l’entends ouvrir grand les fenêtres. Tout à coup, j’ai envie de promenades. J’ouvre la cage sans qu’elle me voie, je me glisse sous le voile, jette un œil et comme elle se trouve dans une autre pièce, je m’envole par la fenêtre. Enfin, de l’air frais et un peu de liberté ! C’est agréable de virevolter dans le soleil du matin, d’aller dans toutes les directions, de se poser sur une branche ou un toit et de rêver devant l’étendue de la ville et le nombre de buildings.

07/08/2016

La mue (13)

Aujourd’hui, il est huit heures du soir. Je perçois la clé dans la serrure. La porte se referme. J’entends parler Joséphine. Je ne sais ce qu’elle dit, mais une voix d’homme lui répond, assez grave et douce. Puis j’entends « Chut ! » Elle vient vers moi, seule et l’air de rien. Elle prend le voile opaque et le met sur la cage. Je ne vois plus et entends très mal, d’autant plus qu’elle met une symphonie de Beethoven assez fort, la 3e dite héroïque, si vivante qu’elle me fit dresser les plumes sur le corps et plus particulièrement mon aigrette qui se tient raide comme un balai. J’ai beau tendre l’oreille, je ne comprends pas ce qu’ils se disent. J’ai beau faire du bruit, agiter mes ailes, cogner mon bec sur les barreaux, rien n’y fait. Je ne suis plus là pour elle et elle m’ignore totalement.

Après leur diner, il semble s’incruster. La musique devient douce et moderne. Un chanteur noir remplace le classique. Oui, ce n’est pas mal, mais que font-ils ? Je n’entends plus rien, sauf quelques soupirs de temps à autre. Je comprends que j’ai définitivement perdu l’amour de Joséphine ou, au moins, que je suis remplacé comme prétendant. Cela me fit une drôle d’impression. C’était une deuxième rupture, presque plus pénible que celle de la mue. Joséphine, que fais-tu ? Je me souvins des nuits passées à nous raconter nos vies respectives, à nous caresser doucement, à échanger nos salives dans des baisers de feu, à explorer nos corps et à les rapprocher. Elle avait un grain de peau très doux, elle savait m’embrasser avec fougue, passer ses doigts sur mon dos pour le faire frémir. Je lui prenais la tête et baisais son cou qui sentait le caramel. Je lui imprimais mes mains sur ses seins et parfois m’aventurais plus bas. Et tout cela n’est plus. Je suis remplacé par un inconnu qui peut faire la même chose, sans vergogne. Non, je ne chanterai pas pour protester, je resterai silencieux. Je finis par m’endormir, blotti sur mon nid douillet.

 

05/08/2016

La mue (12)

Je sors avant qu’elle n’ait le temps de refermer. Oui, je la connais Joséphine, elle est juste un peu lente. Non, cela ne se voit pas, mais c’est suffisant pour me permettre, moi qui la connais, de me glisser dehors. Elle est furieuse, mais n’ose encore pas le montrer. Elle m’appelle :

– Rémi, comment vas-tu ? Comme tu le vois, je t’ai préparé ton diner. Tu ne veux pas le prendre ?

Je fais non de la tête et lui pépie mes conditions. Je dois pouvoir ouvrir la cage quand je le veux. Elle doit me montrer comment je peux ouvrir. Elle fait semblant de ne pas comprendre. Mais devant mon insistance, elle finit par céder. Elle me montre comment je peux ouvrir. C’est simple. Mais a-t-elle le pouvoir de bloquer le système. Oui, je le vois bien. Alors, je me jette sur sa tête et lui cogne deux fois celle-ci avec mon bec. Elle comprend et supprime sa possibilité. Je suis maintenant libre comme je le veux, tout en étant protégé par Joséphine. Que demander de mieux ?

Nous avons chacun pris notre indépendance tout en nous respectant mutuellement. Je prends garde de ne pas faire trop de bruit le matin alors que je suis réveillé tôt. Elle m’apporte chaque jour mes repas avec assiduité. Elle écoute parfois de la musique. Heureusement, elle a de l’oreille et du goût et ne consomme que de la musique classique. J’aime, particulièrement depuis que j’ai mué, la musique de Janequin (Le Chant des Oiseaux) ou Joseph Haydn avec La Poule. Elle me fait plaisir à petits prix et je peux m’exercer à triller tant et plus. Pendant la journée, j’ouvre la cage et je me promène dans l’appartement. Je dois faire attention de ne pas me laisser aller. Il y a deux jours, j’ai lâché une crotte au cours de mes vols et Joséphine était furieuse. Elle m’a recouvert d’un voile opaque pendant la journée et je n’ai rien pu faire. En rentrant le soir, elle m’a dit :

 – J’espère que tu as compris. Sinon je serai obligé de t’enfermer définitivement.

Je me suis mis en posture de soumission sur le nid et elle a paru rassurée.

02/08/2016

La mue (11)

Je lui explique par un vol imagé ma promenade dans la ville. Évidemment, je ne lui dis pas que je l’ai suivi ce matin. Elle fait semblant de comprendre, sourit et me prends dans ses mains. Comme c’est bon, presque autant que l’amour. Elle me fait entrer dans l’appartement, m’ouvre la cage qu’elle a achetée en prévision de ce qui s’est passé. Elle y a installé un petit nid douillet, un réservoir plein d’eau et un bac à graines qui est déjà rempli. Quel luxe. Lorsque j’ai fini, je mets mon bec au creux de la commissure de ses lèvres. Elle me prend, me dépose dans la cage et… elle referme. Je suis prisonnier. Je proteste doucement, puis un peu plus énergiquement en tapant du bec sur les barreaux. Mais rien n’y fait. Elle m’a déjà tourné le dos et se prépare son diner, un délicieux plat de pâte avec une sauce tomate italienne que je connais bien. Il ne me reste à moi que les graines et quelques gouttes d’eau. Je pépie, je pousse de petits cris, je piaille. Rien n’y fait. Je reste seul. Oublié Rémi. Il ne compte plus. Ce n’est qu’un oiseau de compagnie à qui l’on donne quelques graines pour qu’il vous enchante les oreilles.

Je rumine, je rumine. Il faut que j’apprenne à ouvrir cette cage, sinon je vais devenir fou. Je dois faire attention quand elle viendra remettre de l’eau ou des graines. Quand je pense qu’auparavant c’est moi qui allais faire les courses ! Joséphine, que se passe-t-il ? Tu as toujours été tendre avec moi. Tu m’attendais le soir dans le lit et tu l’ouvrais à mon arrivée. Je me jetais dans tes bras et nous partions ensemble au septième ciel. Quelle froideur tout d’un coup. Je ne comprends pas. Que s’est-il passé ? Oui, c’est vrai, j’ai un peu changé, mais je suis toujours Rémi, ton amant, ton petit ami, ton compagnon, ton presque mari. Alors ?

Rien. Elle m’ignore. Je n’existe plus, ma parole. Vite, mangeons toutes les graines, qu’elle soit obligée de les remplacer. De même pour l’eau. Un quart d’heure après, je m’installe dans mon nid, le ventre lourd, la démarche peu assurée. Oui, j’ai trop mangé. Mais c’est pour la bonne cause. J’attends. Le soir est tombé. Elle a allumé la lampe au plafond. Elle est trop puissante et m’aveugle quelque peu. Peu importe. J’attends. Je l’entends entrer dans la salle de bain. Elle ne ferme plus la porte. Elle chantonne, revient dans la chambre, retourne se regarder dans la glace et, tout d’un coup, réapparaît nue, tranquille, comme si elle était seule. Elle passe sa main sous les bras : non cela peut attendre, je me raserai dans deux ou trois jours, semble-t-elle se dire. Enfin, elle vient vers la cage, constate le  manque de nourriture et d’eau, va à la cuisine et ouvre la cage pour y glisser les deux contenus.

31/07/2016

La mue (10)

Effectivement, elle est entrée dans l’immeuble où elle travaille. Je n’ai jamais su exactement ce qu’elle fait. Elle me parle tantôt de communiqué, tantôt de messages publicitaires, tantôt d’avertissement, de quoi, je ne sais pas. J’attends, je vais probablement la voir à l’une des fenêtres. Je fais le tour du bâtiment, étage par étage. Ah, ça y est, la voilà ! Elle parle avec une copine tout en s’installant à sa table de travail. C’est drôle d’imaginer que je peux maintenant la voir au travail, l’air de rien. Elle rit. Oui, elle m’avait dit qu’elle s’amusait bien au travail et que les gens étaient sympas. Bon, je ne vais pas rester là toute la journée à l’attendre. Que faire ? Je décidais de faire un tour de la ville avec la vision "Vue de Haut". Cela change tout. Vous voyez les gens beaucoup moins importants qu’ils ne le paraissent vus du sol. Il y a trois sortes de personnes : les chauves, comme un point blanc ou rose qui se promène sur le trottoir ; les chapeautés, surtout des femmes, mais on trouve aussi des hommes ; les chevelus, noirs, châtains ou blonds. De haut, on ignore leur condition sociale, hormis ceux qui tirent une charrette ou portent quelque chose sur leur dos. Ils s’agitent tous comme des fourmis. Ils entrent et sortent sans cesse d’un immeuble, d’un autobus, de la bouche du métro. Seuls les sages se tiennent assis au café. Oui, une ville ne ressemble pas à ce que nous connaissons lorsqu’on la regarde d’en haut. On dirait une pelouse bien tondue, avec des immeubles, voire des gratte-ciels, entre lesquels les insectes remuent avec célérité. Nous, les oiseaux, avons l’avantage de pouvoir nous trouver où nous le voulons, en hauteur et en largeur, pas en profondeur, car nous n’aimons la terre que parce qu’elle nourrit les vers. Tiens ! C’est la première fois que je pense en tant qu’oiseau. Ça va assez vite finalement !

C’est le milieu d’après-midi, je suis las. Je décide de rentrer à l’appartement, pour me reposer si je trouve une fenêtre ouverte, ou, au moins, pour attendre Joséphine. Malheureusement, tout est fermé. Je m’installe sur l’arbre face à l’entrée de l’immeuble et attends. Je repense à tout ce qui s’est passé en quinze jours. Quel bouleversement. J’ai réussi à tenir psychologiquement, mais non sans mal. Ce qui me chagrine le plus, c’est Joséphine. J’ai l’impression qu’elle se détache. Pourquoi m’a-t-elle fermé la porte au bec ? Ce n’est pas très gentil. Ah, elle arrive. Je prends mon envol et fait des tourbillons autour d’elle en pépiant. Elle finit par me reconnaître :

– Rémi, qu’as-tu fait de ta journée ?

29/07/2016

La mue (9)

Je pépie et trille à qui mieux mieux en agitant ma tête de haut en bas, une vieille habitude humaine pour acquiescer à ce que dit quelqu’un. Elle émet quelques larmes, m’embrasse sur le bec, me caresse à nouveau, puis me pose sur le rebord de la fenêtre et ferme celle-ci. Je suppose qu’elle va faire sa toilette et il ne faut pas la déranger, que l’on soit humain ou animal. Alors j’attends. Je l’imagine nue devant sa glace, auscultant les points noirs sur son nez ou le bouton sur son cou qui la gêne ou encore le bleu sur sa cuisse qu’elle s’est fait dans le métro. Elle sort sa trousse de maquillage, prépare les bons flacons et les crèmes ad hoc et se prépare un corps de rêve, celui que j’ai apprécié les jours passés. Elle finit par quelques projections de parfum derrière l’oreille et sous les bras, noue son soutien-gorge sous les seins, passe l’attache dans son dos en le faisant tourner autour de son buste et le fait remonter de façon à les empaqueter et se sentir à l’aise. Elle enfile sa jupe et noue les boutons qui la maintiennent à la taille ; enfin elle revêt un corsage immaculé. Ah, elle devrait sortir. Que fait-elle ? Cela dure plus longtemps que prévu. Enfin, la voilà. Elle se jette encore un coup d’œil dans la glace de la chambre, prend son sac et sort sans même regarder dans ma direction. Je crie intérieurement, mais ne sortent que quelques pépiements qu’elle n’entend bien sûr pas.

Je décide de la suivre. C’est facile pour un oiseau de surveiller un adulte marchant dans la rue et même entrant dans un immeuble. À un moment ou un autre, il réapparaîtra à une fenêtre pour contempler le temps qu’il fait ou surveiller un point précis dans la rue. Cela vous arrive souvent d’aller vers la fenêtre en pleine réflexion et de regarder sans voir les mouvements de vos contemporains. Pendant ce temps, votre esprit travaille, broie les idées, les fait passer dans des filtres, jusqu’à ce qu’elles ressortent taillées comme un diamant, rutilantes et faisant envie. Vous pouvez ensuite, en toute quiétude, vous emparer du clavier de votre ordinateur et taper sans difficulté jusqu’à l’épuisement de votre découverte. Aïe, c’est vrai, je ne peux plus le faire, à moins de taper avec le bec, ce qui est long et risque de le fissurer. Je dois garder en moi mes impressions, sentiments, raisonnements et attendre, plein d’idées qui ne pourront être mises en valeur. La vie d’oiseau est incomplète, surtout lorsqu’on est un intellectuel !

27/07/2016

La mue (8)

Réveil ce matin avant le lever du jour. Cela va devenir une habitude. Joséphine est dans le lit et dort. Elle est belle ainsi, dégagée de tout souci. Je suis couvert de plumes, mes jambes sont devenues des pattes, je n’ai plus que trois doigts de pied et une sorte d’ergot. Je n’ai plus de bras. Ils sont remplacés par des ailes. Je les déplie. Ça va. Pas trop d’envergure, juste ce qu’il faut pour voler plusieurs centaines de mètres, rien de plus. Je vais dans la salle de bain. Heureusement, la porte était entrouverte, autrement je n’aurai pu l’ouvrir. Je me regarde dans la glace. Dieu, quel oiseau ! J’ai un beau bec ma foi. La fenêtre est ouverte. J’avance mon long cou pour contrôler si personne ne me regarde, je monte sur le rebord et, malgré une certaine appréhension, me lance. Oui, aussitôt mes ailes se meuvent et tracent dans l’air un sillon. Je vole. Quelle étrange sensation. Cela fait un peu mal au cœur. Le manque d’habitude, je pense. Je me perche sur une branche d’arbre. Ne pas perdre de vue la fenêtre d’où je viens. Oui, elle est là-bas, à cent mètres environ, au sixième étage. Tiens, Joséphine regarde par la fenêtre de la chambre, elle a dû me chercher dans l’appartement et, voyant la fenêtre ouverte, elle a peut-être compris ce qui se passe. Je vais aller la voir. J’espère qu’elle me reconnaîtra.

Je m’envole, déjà très à l’aise. Comme c’est pratique de se déplacer dans les airs. Tout est simple, peu d’obstacles, pas de rencontres inopportunes, on va en ligne droite, on se laisse planer dès qu’on a pris un peu de vitesse. Et encore, je ne suis que débutant. Je passe une première fois devant Joséphine toujours à la fenêtre. Je fais un petit looping pour lui signaler ma présence. Oui, elle m’a repéré. Elle me regarde, intriguée. Elle ne semble pas me reconnaître. Je me mets à sa place. Imaginez-vous vous imaginant un oiseau qui s’imagine être un homme. Il y a de quoi perdre son latin et même le grec appris par la suite. Allez, Joséphine, je te pardonne. C’est bien normal de ne pas m’avoir reconnu. Il faut pourtant que je me signale. Alors, je viens me poser sur son épaule, le plus doucement possible. Je fourre mon bec dans ses cheveux et émets un petit piaillement, le plus doux possible. Mais je ne contrôle pas encore ma voix, ni même mon vocabulaire. Je ne sais si elle va comprendre. Elle sourit cependant. Me regarde, me prend avec douceur, me caresse la tête et me demande de sa petite voix :

– C’est bien toi ?

25/07/2016

La mue (7)

Je me réjouis de cette promesse qui me semble vitale. Je saurai à quoi me raccrocher, où trouver un soutien indispensable pour endurer ces épreuves, comment supporter la mue qui s’avérait plus compliquée à affronter. Joséphine est émue, deux larmes coulent sur ses joues. Je m’approche pour les embrasser et lui montrer ma reconnaissance, mais elle a un tel mouvement de recul que je n’ose plus bouger. Je fais semblant de n’avoir rien remarqué et continue de me pencher comme pour me gratter la jambe. Oui, elle me craint ! Elle a peur de moi maintenant que la mue a commencé.

– Dis-moi, penses-tu que je peux toujours aller travailler dans l’état où je me trouve ? lui demandai-je.

–  Je me le demandais aussi. Franchement, je ne crois pas. Il faut aller te déclarer, il n’y a pas d’autre solution.

Je m’habille, enfile un vieux pardessus, en relève le col, me passe un foulard autour du cou et pars à la mairie pour effectuer ma déclaration.  C’est très simple. On vous raye de l’état civil, un point c’est tout. En tant qu’animal, vous n’avez aucune protection sociale et encore moins droit à une aide sécuritaire. Il faut vous être préparé à votre nouvelle vie sans même savoir ce qu’elle sera. Cette préparation est forcément très générale, du style « Être toujours plus agressif que votre agresseur » ou encore « faire front, ne jamais fuir ». Malheureusement, de tels adages ont des limites que leurs adeptes comprennent un peu trop tard. Bref, je ressors de la mairie sans identité et même si j’ai encore plus ou moins l’air d’un être humain, je n’en ai plus la qualification sociale. Arrivé à l’appartement, de dépit, je me couche et quand Joséphine arrive, je ne me lève même pas. Elle doit m’amener mon repas qu’elle laisse par terre au pied du lit. Ce sont encore des graines de quinoa. Curieux ! Comment peut-elle savoir que cela me plairait à nouveau ? Je me lève et, irrésistiblement, me met à genoux, me penche sur l’assiette et commence à becqueter les grains un à un. J’en éparpille par mal à côté. Mais peu importe, je me sens à l’aise pour une fois. On dirait que j’ai fait cela toute ma vie. Comme je suis repu, je me couche en boule sur la moquette et m’endors sereinement sans plus penser à Joséphine.

22/07/2016

La mue (7)

Cette fois-ci, ça y est. Je suis réveillé beaucoup plus tôt que d’habitude. Le soleil n’est pas encore levé. Mais rien n’aurait pu m’obliger à rester dans le lit. Une envie irrépressible de sortir hors de l’appartement. Je me lève et m’enferme dans la salle de bain. Oui, ça y est. J’ai bien un fin duvet sur l’ensemble du corps. Pire même, mes bras ont rapetissé et mes mains semblent rognées, les doigts surtout. Je ne peux plus attraper quelque chose et suis terriblement maladroit. Joséphine dort toujours. Elle n’a pas conscience du bouleversement que je ressens. Je l’appelle en moi : Joséphine, Joséphine, câline-moi… Je me recouche, ne sachant que faire.

Une heure plus tard, elle se réveille. Je suis tourné de l’autre côté. Je n’ose lui faire face. Elle m’appelle :

– Rémi, tu es réveillé.

Je ne réponds pas. Elle recommence :

– Rémi, c’est l’heure, tu vas être en retard.

Alors je me tourne vers elle, les yeux fermés. J’entends une sorte de hoquet, suivi d’un soupir, puis :

– Mon pauvre, cela empire.

Alors, je lui pose la question  que j’avais depuis hier sur les lèvres :

– Tu… Tu crois que je vais devenir un oiseau ?

– C’est possible. Ne sois pas triste, mon chéri. Mieux vaut devenir oiseau plutôt qu’animal marin ou terrestre. Tu disposeras d’une grande liberté.

– Mais je te perdrai et je ne veux pas te perdre. Je veux que tu restes près de moi.

D’un élan sincère, je tente de la prendre entre mes bras. Mais je sens une telle résistance de sa part que j’abandonne. Physiquement, elle ne me voit déjà plus comme un être humain, même si, psychiquement, elle comprend mes difficultés et est prête à m’aider. Je lui dis d’une voix plaintive :

– Promets-moi de ne pas m’abandonner, quoi qu’il arrive !

Elle ne répond pas tout de suite. Elle ne me regarde pas en face. Ses yeux louvoient et une légère rougeur colore son visage. Elle finit par dire :

– Mais de quoi parles-tu ? Tu sais bien que je prendrai soin de toi.

– Oui, je sais que tu me prendras en pitié. Mais je veux autre chose que ta pitié, je veux ton amour. C’est ce qui me permet de vivre et de faire face à ce grave problème.

Elle me regarde dans les yeux et me dit, d’une voix résolue :

– Je te promets de ne pas t’abandonner et de tout faire pour t’aider dans toutes les circonstances possibles. Tu resteras près de moi quoiqu’il arrive.

20/07/2016

La mue (6)

La sonnerie du réveil… J’ai beaucoup de mal à émerger… Enfin, j’ouvre un œil. Très vite, je comprends que quelque chose a changé. Non, pas à l’extérieur, mais en moi. J’ai comme un éclair de lucidité. Je me lève d’un bond. Ma peau a pris une couleur sale, elle est pleine de boursouflures, comme de petits volcans qui n’osent pas exploser. J’en ai partout. Je me précipite dans la salle de bain. Oui, j’en ai également sur le visage. La mue a commencé et il n’y a rien à faire. Que vais-je devenir ? J’appelle Joséphine qui dort plus que de coutume depuis qu’elle est rentrée. Je vais jusqu’au lit et la secoue énergiquement :

– Regarde, cela commence. Mon Dieu, ce que je suis laid.

Elle met quelque temps à se réveiller, me regarde sans rien dire, n’ose se jeter à mon cou et me dit simplement :

– Oui, j’en ai bien l’impression. Mais tu es mignon comme cela. On dirait un petit perdreau qui prend son duvet. Non, peut-être un reptile qui se revêt sa carapace.

Quelle idée de dire de telles choses. Je trouve cela sec et ça manque de chaleur humaine. Elle pourrait au moins me serrer dans ses bras pour compatir tendrement à mon malheur. Mais, il est probable qu’elle n’éprouve plus aucune attirance envers mon corps et probablement moi-même en entier, corps et âme et toutes les subtilités que chaque homme ou femme détient au fond de soi. Sans cesse, on nous dit que l’habit ne fait pas le moine. C’est vrai, mais le corps est-il un habit ? J’étais un moine et je ne sais ce que je vais devenir.

Je dois partir au travail malgré tout. J’utilise la trousse de maquillage de Joséphine pour paraître normal. Oui, là au moins, l’habit sert à jouer le moine. Même mes collègues au bureau ne remarquent rien. Mais j’ai un mal de crâne terrible toute la journée. Je retrouve ma compagne pour le diner. Elle a préparé une salade de quinoa. Je ne dis rien, mais cela me reste en travers de la gorge tant que je n’y ai pas goûté. J’ai toujours eu en horreur ces graines de blé ou d’autres céréales que l’on veut vous faire manger. Ah, mais… Elle est délicieuse. Quelles merveilleuses petites graines ! Je finis par ne manger que cela. Joséphine a beau me proposer une tranche de rôti qui semble appétissante. Je refuse en prétextant que je n’ai plus faim. Je n’aurai pu l’avaler. Nous nous couchons tôt, chacun dans ses pensées et nous tenons aux deux extrémités du lit.

16/07/2016

La mue (5)

Quelques jours plus tard, je suis étendu sur mon lit. Joséphine est partie passer quelques jours chez une amie qui avait besoin d’elle. J’ai une démangeaison sur tout le corps, comme une poussée sous la peau. La même impression que la première montée d’herbe au début du printemps. On ne voit rien venir, mais l’air est chargé d’odeurs délicates de surgeons frais. Pourtant, je n’ai pas, je crois, d’odeur spécifique sur mon corps. C’est juste une sensation bizarre, une espèce d’exaltation  de la peau légèrement plus colorée que d’habitude. Et si c’était cela le début de la mue ? Je me redresse brusquement. Mons cœur bat à tout rompre. Oui, c’est possible. Je me lève et mets en route mon ordinateur. Il y a de nombreux chats consacrés à la mue, avec des récits parfois épouvantables. On trouve cependant des conseils intéressants pour se préparer à un changement fonctionnel et sans danger. Malheureusement, je ne trouve rien sur les démangeaisons. C’est trop vague comme impression pour accéder à des conseils précis. Je me lève donc et pars travailler comme chaque matin. J’échange un petit coup de fil avec Joséphine qui est auprès de son amie et lui parle de manière détachée de mes démangeaisons. Toujours pratique, elle me conseille d’acheter une crème calmante en pharmacie. Elle a l’art de ramener à leur juste proportion les incidents qui émaillent la vie.

Le lendemain, je m’éveille plus tôt que d’habitude. Je décide d’aller courir au bois, n’ayant pas la douceur de Joséphine pour me laisser errer dans mon lit. C’est vrai, les hommes qui font de grandes choses se lèvent tôt. Mais surtout, ils ne connaissent que peu ces moments divins des petits matins  lorsqu’une femme se tient près de vous et vous serre dans ses bras. Je me débarrasse du pyjama et veux enfiler mon short de sport. Mais il ne glisse pas sur la peau des jambes comme d’habitude. Non, ce ne sont pas mes poils. Normalement, ils ne gênent en rien cette remontée vers l’aine du tissu en tenant l’élastique tendu entre mes deux mains aux doigts largement ouverts. C’est une sorte d’opposition douce, mais réelle. Ça y est ! J’y suis arrivé. Bizarre ! Je regarde mes jambes, elles paraissent normales. Ah, tiens ! Là, entre mes cuisses, des petits points noirs. Je les touche. Effectivement, ils raclent un peu. Même impression  que lorsqu’on s’essuie les pieds sur le paillasson avant de sonner chez un ami. Ma barbe pousserait-elle à cet endroit du corps généralement peu enclin à de telles manifestations ? Je me rends dans la salle de bain, prends mon rasoir et rase l’endroit suspect de façon à retrouver la peau douce que j’ai normalement en ce lieu. Cela va mieux. Je pars en petites foulées et me noie dans la foule des Parisiens qui se précipitent au travail. Quelle chance j’ai de disposer de mes heures comme je l’entends. Certes, je travaille parfois très tard ou très tôt, mais au rythme que j’ai choisi, ce qui me donne une impression de liberté que vous n’avez pas, vous, l’ensemble des mortels adultes.

15/07/2016

La mue (4)

J’en suis là de mes réflexions, lorsque Joséphine, réveillée, débarque dans la cuisine. C’est ma nouvelle petite amie. Elle est vive, a un cœur d’or et des boucles blondes qui font chavirer les cœurs. C’est vrai, parfois, elle prend trop de place et donne son avis sur tout. Mais je ne suis pas obligé de la suivre sur tous les points qu’elle propose.

– Tu m’as l’air d’avoir passé une mauvaise nuit. C’est encore ton attestation qui te tracasse ? De toute façon, on est obligé d’y passer. Alors cela ne sert à rien de faire la mauvaise tête.

Évidemment, cela lui est facile. Elle a dix ans de moins que moi et a donc une autre vision, plus détachée. Je n’ai pas envie de parler de cela. Elle va tenter de me raisonner alors que je ne désire que me laisser aller et oublier. Je l’embrasse dans le cou, je lui susurre quelques mots câlins, la serre dans mes bras et sens au travers du tissu de sa robe de chambre ses seins qui frémissent. Oui, c’est vrai, elle sait adoucir mes jours, engendrer en moi l’oubli de mon personnage et même me donner une autre vision de ma vie, très différente de celle que j’ai lorsque je me regarde devant une glace. Je lui sers un café, la laisse boire tranquillement, échange quelques plaisanteries, puis l’entraîne vers la chambre pour passer encore quelques moments ensemble. Elle se laisse dénuder, l’œil brillant, un sourire aux lèvres, ce sourire qui m’a séduit un jour d’hiver dans la devanture d’un magasin. Je me suis retourné, je l’ai vu et l’ai contemplé jusqu’à ce qu’elle me remarque et arrondisse le coin de ses lèvres. Nous avons parlé, nous nous sommes aventuré dans un café, avons pris deux grands crèmes et devisé jusqu’au déjeuner. Le soir même, elle s’installait chez moi, avec ses valises. Je ne l’ai pas regretté, même encore maintenant. Elle est distrayante et revient chaque soir pleine de joyeuses anecdotes à raconter.

Mais ma vie privée ne vous intéresse sans doute pas. Pardonnez-moi. C’est probablement le stress de l’attestation reçue dernièrement. Ce soir nous irons danser, cela nous fera du bien, à moi surtout. Joséphine s’est rendormie. Elle a une faculté sans égale à dormir à tout moment, en particulier après l’amour. Et ce n’est pas cinq minutes. Plutôt une heure. Je m’habille et pars travailler. Il le faut bien, sinon mon patron va devoir me signaler à la police des mœurs, celle qui est en charge des muants. Sitôt sorti de l’appartement, je suis agressé par les images et les mots qui ne cessent de parler de cet événement qui m’attend, je ne sais quand.

14/07/2016

La mue (3)

L’un d’eux fut transformé en vers des sables, chaud en été, froid en hiver, le nez dans les grains, piétiné par les baigneurs, claqué sur la peau des femmes prenant leur bain de soleil. Un autre se retrouva cheval dans un puits de charbon, aveugle, ne pouvant respirer, devant tirer d’immenses bennes de charbon sur rails, se tordant les pieds entre les traverses et toussant comme un malheureux en raison de la poussière de la houille. Lorsqu’il remonta à la surface, il était méconnaissable et il s’est suicidé en se précipitant dans le puits d’où on venait de l’extraire. Enfin, le troisième se mua en ortie. Une grande tige pleine de poils urticants, des feuilles aux bords agressifs, coupée toutes les deux ou trois semaines et condamnée à repousser sans cesse pour se faire à nouveau couper, voire arracher.

Oui, c’est vrai, j’avais oublié de vous le dire. Dans certains cas, on peut être transformé en plantes, généralement vénéneuses. Ce sont certes des cas extrêmes, mais ils existent. Enfin, une fois seulement, un homme fut transformé en pierre. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais il avait dû commettre de nombreuses fautes pour en arriver là. On n’a d’ailleurs jamais pu le retrouver dans la carrière où il avait été affecté, si bien qu’il n’a jamais pu avoir une autre mutation programmée.

Je vous avertis, lecteurs. N’en arrivez pas à de telles extrémités. Laissez-vous faire, il ne sert à rien de lutter. Mieux vaut coopérer et attendre le jour où une nouvelle mutation aura lieu. Certains ont même fini politiques après quelques années de mutation imposée. Les politiques sont des hommes et des femmes privilégiés. Ils ne reçoivent leur attestation qu’à l’âge canonique de soixante-dix ans, et ils peuvent choisir en quoi ils veulent muer. La plupart ne demandent que des changements insignifiants et avantageux, par exemple disposer d’une jambe supplémentaire pour mieux courir après les votes et se reposer dans les meetings. Quelques années plus tard, vous les retrouvez toujours en place, rajeunis, pas ou peu affectés par le fait d’avoir dû muer.

13/07/2016

La mue (2)

Mais ce n’est pas tout. Tout au long de la journée, j’ai droit à des rappels de ma condition de futur muant. Est-ce fait exprès, je ne sais pas, mais toujours est-il que cela me rappeler sans cesse l’urgence d’une bonne transformation. Tiens, tout à l’heure, juste après être sorti pour acheter ma baguette de la journée, j’ai été hélé par M Bougrenat, le marchand de chaussures qui me dit d’une voix doucereuse :

– Savez-vous ce qui est arrivé à M Rodogine hier ?

– Non, lui répondis-je.

– Eh ben, il a été transformé en bœuf à tout faire. Depuis, je m’attends à le voir passer chaque jour devant la porte et à devoir le saluer comme si de rien n’était alors qu’il transporte les légumes de tous les gens de la rue.

Vous me direz : « Mais pourquoi parle-t-on de muer plutôt que de dire qu’il y a une véritable métamorphose ? » Tout simplement par pudeur. La grande majorité des gens ne souhaitent pas en parler, ni même entendre en parler. Alors plutôt que de dire qu’ils subissent une véritable renaissance, ils parlent de mue, ce qui n’est le cas que de quelques personnes parmi des milliers. L’exemple précédent vous donne une idée approximative des commentaires des gens. Ils ne font pas cela par bravade, mais plutôt par souci de vérité, fausse évidemment. Et puis l’habitude en est venue, en particulier de la part des plus jeunes. Eux ne risquent rien. Ce n’est que vers l’âge de quarante ans que le risque augmente terriblement d’être appelé. Et on ne peut pas refuser. J’ai connu des gens qui avaient fui  très loin, hors de France. Et bien la police n’a pas mis huit jours pour les retrouver. Et si vous aviez vu ce qu’ils sont devenus après avoir été pris, vous n’auriez surtout pas tenté de fuir comme ils l’ont fait.

12/07/2016

La mue (1)

Pardonnez-moi, je commence un autre récit. Il s'impose à mon esprit à tel point qu'il m'empêche de penser à autre chose. Alors il faut que je l'écrive et que je vous le livre, sinon je perds mon temps à chercher ce dont je vais vous faire part. Rassurez-vous ce n'est qu'une nouvelle et elle ne sera pas éternelle. Quant au nombre manquant, l'infini peut attendre, il sera toujours là ainsi que le zéro.

 

J’ai commencé à m’inquiéter le jour où la mairie m’a envoyé une attestation m’indiquant que la saison de la mue était arrivée pour moi. Seule l’administration a le pouvoir de choisir la date de la mue de chaque personne. Elle ne donne jamais le jour exact, mais la saison à laquelle celle-ci se produit. Il appartient ensuite à chacun d’être prêt le moment venu. Pourtant, à la réception de cette attestation, je n’en sais pas plus et il est évident que cela m’inquiète. Que va-t-il se passer ? Comment les premiers symptômes apparaissent-ils ?  J’ai toujours été un enfant fragile, quelque peu malingre, craignant le sport, un enfant qui se blesse facilement et met longtemps à s’en remettre. Comment voulez-vous que je ne sois pas inquiet ? Je me souviens de la fois où mes parents m’avaient laissé seul dans la cour de récréation avec les autres garçons. J’avais bien essayé de me cacher derrière le bosquet d’arbres près des toilettes, mais j’avais été repéré par un garçon entreprenant qui avait appelé les autres et tous s’étaient d’abord moqués de moi, m’avaient bousculé et battu. J’ai bien essayé de me protéger des coups de poing, mais ils m’ont alors assailli de coups de pied qui m’ont vraiment fait mal. Depuis mes parents m’amenaient chaque jour jusqu’à la maîtresse qui me rendait le soir à ceux-ci. Et, prochainement, m’attend une longue épreuve, d’autant plus inquiétante que personne ne sait ce qu’il va advenir au moment de sa mue. C’est très variable. Certains ont une mue très bénigne, il peut leur pousser un bras supplémentaire, un autre nez ou encore une queue. Ce n’est qu’une toute petite mue. D’autres se muent carrément en un animal quelconque, pas seulement terrestre, mais également sous-marin ou aérien. Rares cependant sont ceux qui se muent en animal souterrain. Je les plains ceux-là en raison des difficultés à respirer et de l’obscurité permanente qu’ils côtoient pendant toute la durée de leur nouvelle vie.
Ce matin, au lieu de me lever dès le réveil, je me laisse aller. À quoi bon faire des efforts si c’est pour finir en ver de terre ou en poisson ? Je m’imagine en toutes sortes d’animaux, mais j’ai beaucoup de mal à suivre les différentes étapes de la mue. Les poils ou les plumes poussent-ils en premier ? Comment vais-je devenir ovipare ou m’engendrer moi-même comme les petites cellules du corps humain ? Ces questions vous paraissent idiotes, mais je vous assure que lorsque le moment approche, elles créent des tensions invraisemblables, à la fois corporelles et psychiques, que vous êtes de plus incapables de dissocier. Alors, je laisse aller mon esprit et le tourne vers des choses plus agréables : les vacances de l’an dernier dans le midi de la France, sur cette petite plage abritée par les pins. Mais aussitôt ma pensée se tourne vers les poux de plage, les araignées et je m’imagine poilu et nu, faisant face aux pieds énormes des enfants du voisin. Je change de sujet de délibération. Je suis pianiste et je joue dans un orchestre. Le basson crache énergiquement dans son instrument et je me vois petit microbe projeté au loin par l’air compressé, devenu sourd au passage dans les tuyaux. Bref, toujours je me vois plus petit que je ne suis, incapable de faire quoi que ce soit pour mon avenir, subissant sans résistance le broyage de ma vie passée. Qu’en sera-t-il le jour où la mue commencera ? J’ai beau me dire que si je m’en fais cela va encore plus mal se passer, rien n’y fait.  Ah ! Je me rendors… Un étrange animal vient se coller contre moi. Il ne sent pas bon et ses pattes velues commencent à m’enserrer. Je m’écarte, mais il revient près de moi. Que faire ? Au moment où je crois qu’il va m’embrasser ou me manger, je me réveille. Dieu soit loué ! Je l’ai échappé belle !

11/07/2016

Le nombre manquant (30)

Le lendemain, nous entrâmes, Claire et moi, au bar Fontana di Trevi. Ce n’était qu’une modeste gelateria, mais ses glaces étaient réputées. Le professeur était assis sur une chaise près de la porte d’entrée. Il fut surpris de me voir avec Claire qu’il supposait se trouver à la villa Médicis. Cela nous permit de gagner du temps.

– Que faites-vous là ? lui demanda-t-il aussitôt.

– Eh bien, professeur, lui répondis-je, nous sommes intéressés par votre confrérie. Vous avez aimablement invité Claire Pertuis, une collègue, à une réunion pour vous servir de secrétaire. Elle connaît maintenant votre intérêt pour la cosmologie et plus particulièrement ce qu’on appelle l’infini et le néant. Je vous avoue que nous aussi sommes particulièrement attentifs à toutes les découvertes et rapprochements pouvant exister dans ce domaine, que ceux-ci soient d’ordre physique et mathématique ou spirituel et psychologique. Nous savons que vous avez fouillé dans notre base de données et fait quelques modifications. Hier, vous avez à nouveau utilisé le terme d’orez et j’avoue que nous attendons de vous quelques explications.

– Ainsi, c’est vous qui disposez d’une base de données intéressantes, mais qui contient une erreur. Soit. Je reconnais cette ingérence. Mais avant de vous expliquer quelles sont mes raisons, je voudrais vous expliquer de manière plus implicite ce que nous recherchons. Claire a dû vous l’expliquer en partie. Mais elle ne possède pas l’ensemble des clés lui permettant de comprendre toutes nos motivations.

– Ne croyez-vous pas que vous avez fait une erreur en prenant votre secrétaire avec vous pour cette réunion ?

– Non, je ne le pense pas et d’ailleurs sa présence ici le confirme. J'ai bien fait puisque vous m’interrogez sur nos motivations.

– Mais elle aurait pu être une espionne qui s’ingérait dans votre organisation et vous prenait vos idées pour les exploiter d’une manière qui ne vous convenait pas.

– J’ai eu suffisamment l’occasion d’examiner le comportement de ma secrétaire pour constater à la fois sa curiosité et sa droiture.

– Au fond, que cherchez-vous avec votre confrérie ?

–Nous sommes un ensemble assez hétéroclite de personnes aux motivations différentes, mais qui ont également un but commun : réconcilier la science et la religion, les deux pôles de l’intelligence humaine qui semblent jusqu’à maintenant fondamentalement opposés. Nous pensons que cette réconciliation amènera irrémédiablement la paix entre les hommes par la synthèse entre la croyance sans preuve et la conviction expérimentale sans révélation intime. Cette réconciliation amènera une nouvelle ère d’entente entre les hommes, une élévation dans la manière de penser les problèmes et de trouver les méthodes pour les résoudre. Nous recherchons la synthèse entre la matière et l’esprit, ce qui représente une aventure humaine extraordinaire qui vaut les efforts que nous entreprenons.

07/07/2016

Le nombre manquant (29)

– Oui, orez pour ce dernier ajout à votre sculpture, ajouta le professeur Mariani. Vous ne pouvez terminer votre œuvre sur un zéro ! Elle s’écroulerait dès sa mise en place définitive. Elle doit être fermée par un orez qui lui donnera la puissance et la beauté de l’univers. L’orez est le contraire du zéro. Le zéro n’est rien, l’orez est tout, au-delà du monde visible et matériel. Il est assimilable à l’Un (la gangue de conception de la matière, l’atome initial) plus l’infini qui n’est qu’une possibilité du monde matériel.

Tous, nous regardions le professeur. Son visage exalté montrait sa tension intérieure. Il ressemblait à un dieu, légèrement illuminé par la forge où le verre en fusion attendait. Il faisait chaud, les gouttes de transpiration tombaient de son front. Il dut sortir un mouchoir de sa poche et essuyer ses lunettes. Je jubilais. Il s’était trahi, volontairement ou non, et m’avait livré involontairement une des clés de notre recherche. Je savais maintenant que c’était bien lui qui avait modifié notre base de données. Mais il ne l’avait pas fait de manière antagoniste. Non, il avait modifié le zéro pour nous donner une piste de réflexion importante et nous faire progresser. J’admirais son humilité et la candeur avec laquelle il cachait son jeu. Mais tout cela était-il vrai ou s’agissait-il d’une comédie qu’il jouerait dans un autre but ?

L’assemblée choisit de se taire et de faire comme si le professeur n’avait rien dit. Un artiste présent posa une question technique à laquelle le sculpteur répondit et les paroles du professeur furent oubliées par la plupart des participants. Pourtant, elle marquait l’ouverture d’une nouvelle ère, la création d’un chiffre nouveau dont il fallait maintenant justifier l’existence. Je laissais se terminer les présentations des œuvres et au moment où je devais remercier le professeur, je lui glissais à voix basse mon désir de le revoir à propos de l’orez. Son œil s’alluma, il me regarda d’une manière étrange et murmura :

– Quand vous voulez. Disons demain, à 18 heures, au bar Fontana di trevi.

Je lui serrais la main sans rien pouvoir ajouter, car il était déjà accaparé par une couple qui venait le saluer. Je sortis et me précipitais à l’hôtel pour expliquer à Claire ce que j’avais appris. Nous décidâmes d’aller ensemble au rendez-vous. Il comprendrait alors que Claire n’était pas une véritable secrétaire, mais cela le contraindrait à s’impliquer plus dans une conversation de fond et surtout à expliciter le rôle de sa confrérie. Nous décidâmes cependant de téléphoner à nos deux compagnons restés à Paris et de leur demander leur avis. Ceux-ci n’étaient pas unanimes. Mathias se ralliait à notre point de vue, mais Vincent restait réticent : « Et si tout cela était une comédie de sa part pour nous faire parler et nous contraindre à dévoiler nos recherches ! » Le risque subsistait, mais comment le lever ?

– D’accord, ajouta Vincent, parlez-lui, mais ne dévoilez pas notre groupe. Dites simplement que vous travaillez sur la compréhension des aspects physiques et spirituels de la cosmologie. Vous pouvez lui dire que nous savons que c’est lui qui a modifié notre base de données, mais ne lui dites pas comment et qui.

02/07/2016

Le nombre manquant (28)

Quelques jours plus tard, nous reçûmes de Paris un mail : « Monsieur Lorenzo Caramelis est cosmologiste. Il a obtenu son diplôme en astronomie à l’université de Padoue. Il travaille sur la modélisation des formations d’amas de galaxies. C’est un homme passionné par l’évolution de l’univers et, évidemment, des galaxies. Madame Maria Pietri est philosophe et s’intéresse à la notion d’infini dans la pensée métaphysique et à la distinction entre l’infini, qui se dit de Dieu, et l’indéfini qui désigne quelque chose dont on ne peut prouver les bornes. Il semble que le groupe du professeur Mariani ait des préoccupations assez semblables aux nôtres. Il faut que vous déterminiez pourquoi, quitte à vous dévoiler quelque peu ».

Nous avions le feu vert du groupe, à nous de jouer ! Ce n’était pas évident. Quelles allaient être les réactions du professeur ? Serait-il coopératif ou, au contraire, s’opposerait-il à toutes idées d’entente ? Difficile à dire. Peut-être serait-il bon de savoir comment, face à un cas assez similaire dans la méthode, mais très différente concernant le sujet, il réagirait. Nous convenons que ce ne serait pas Claire, mais moi-même, qui essayerait d’obtenir l’information. Elle était trop proche du professeur et il aurait immédiatement une impression d’espionnage. Mais comment s’y prendre ?

J’eus l’idée de me présenter comme délégué d’une agence en communication venant de Paris pour promouvoir l’action de la France dans l’art contemporain auprès des habitants et touristes de Rome. L’objet était peu en rapport avec nos préoccupations et celle du professeur, mais étant en charge des pensionnaires, il ne pouvait échapper à ce genre de sollicitation. Il s’agissait de faire connaissance avec les artistes résidents et de rechercher quelles pourraient être les actions de promotion qu’on pourrait entreprendre. Le professeur nous accompagnerait dans nos démarches auprès de ceux-ci, ce qui me permettrait de faire connaissance et de tester sa capacité d’ouverture. Ma première rencontre fut fructueuse, le professeur s’avérait plus coopératif que je le pensais. Après la présentation des artistes résidents, il fit part de nombreuses idées concernant les relations avec la ville de Rome, puis également d’une promotion avec une certaine Confrérie de l’Infinitude. Il avait en effet remarqué qu’un des résidents travaillait d’une manière très particulièrement sur des sortes de montres tableaux qui se portaient au poignet. Il peignait avec une loupe d’horloger, au millimètre près et avait dénommé sa technique « peinture de l’infinitésimal ». Il prétendait que certains membres de la confrérie pourrait l’aider à promouvoir ses travaux, voire à lui en commander. Ainsi le professeur s’avérait prêt à aider quiconque en faisant appel à sa confrérie. Un autre résident lui montra ses travaux. C’étaient de véritables sculptures de chiffres entremêlées qui formaient des équations difformes, mais réelles et qui donc signifiaient un ordre préétabli. Ces objets se suspendaient au plafond, formant des lustres dont la lumière douce irradiait la salle et inclinait à la réflexion. Il montra celui qu’il réalisait. Les chiffres étaient en verre et soufflés à l’aide d’un tube creux. A chaque ajout d’un chiffre, il fallait chauffer l’ensemble, pas trop pour ne pas le déformer, découper l’endroit d’insertion du nouveau chiffre et réaliser avec soin l’assemblage. Le garçon expliquait comment il allait introduire un zéro au sein de la masse assemblée lorsque le professeur lui dit : « Non, pas zéro, orez ! » Discrètement, les résidents se regardèrent, semblant se dire « Mais de quoi nous parle-t-il ? »

27/06/2016

Le nombre manquant (27)

Un vieil homme prit la parole. Il semblait fatigué, mais restait très organisé dans sa tête, l’œil brillant et malicieux.

– Je souhaite tout d’abord rappeler que l’infini ne peut exister que parce que le fini s’est manifesté et existe. Celui-ci est notre réalité et est dénombrable. Ce qui est plus surprenant, c’est que l’homme ait inventé le zéro avant la notion d’infini. Je rappelle que tous les systèmes de numération commencent au un : une existence est au moins une et constitue une unité. Les autres nombres sont composés d’unités. D’ailleurs, pour les Grecs, le un n’était pas un nombre, mais ce par quoi le nombre est. Euclide énonce qu’un nombre est la multitude composée d’unités. C’est pour cette raison que le zéro n’est apparu que beaucoup plus tard. Le nombre étant fait d’unités, on ne pouvait concevoir le calcul qu’à partir de l’existant et non de l’inexistant. Le zéro n’a d’abord été qu’un signe permettant une notation de chiffres élevés ; puis il est devenu un chiffre, puis, enfin, un nombre, le nombre nul qui est le résultat de la soustraction d’un entier d’avec lui-même.

– Avant de poursuivre l’histoire des nombres, je souhaiterai intervenir, dit un petit homme presque chauve avec de petites lunettes rondes, faisant penser au visage de Gandhi, mais vêtu d’un complet du dernier chic. Notre président a parlé de l’infinitude et non de l’infini, c’est-à-dire de qualitatif plutôt que de quantitatif. Il me semble que nous sommes là, avec les systèmes de numération, exclusivement dans le quantitatif.

– Mais mon cher, êtes-vous capable de savoir quand vous passez de l’un à l’autre et comment ? Y a-t-il un langage spécifique à la qualité qui s’oppose à la quantité ?

C’était une femme dans la cinquantaine qui avait parlé, un peu agacée par cette intervention qui n’apportait rien de constructif. Elle semblait convaincue qu’il était nécessaire d’aborder le problème du rien pour comprendre celui du tout et au-delà.

Claire, au cours de cette diversion, se dit que tout ce qui était évoqué ici ressemblait quelque peu à ce que leur groupe avait lui-même examiné. S’agissait-il d’un groupe qui pourrait constituer soit un atout, soit une concurrence, soit même, éventuellement, un adversaire ? Le petit homme chauve reprit la parole :

– Je reconnais qu’il y a là matière à ne pas trop s’étendre. Cependant, le zéro est également un chiffre qui fait passer du positif au négatif. Et l’on peut, pourquoi pas, imaginer un infini positif se résumant au toujours plus grand, à un infini négatif, toujours plus petit. On pourrait alors penser que cela conduit au zéro. Eh bien, non !

Le vieil homme qui avait résumé l’histoire de l’unité et de la multiplicité, ajouta :

– c’est bien ce que je voulais souligner. Le zéro n’est pas un simple signe de nullité ou d’inexistence. Il a une magie propre qui permet d’aller au-delà de la simple numération et de passer aux fractions et à l’algèbre. Quant à l’infini, Aristote explique que l’infini n’est lié qu’à la quantité, qu'il doit être défini, s’il existe, et qu’enfin il ne peut être appréhendé comme une totalité, donc il lui est impossible d’exister en acte. Il n’existe qu’en puissance.

– Oui, l’infini pourrait se définir comme un lieu qui s’éloigne dès que l’on s’en approche. Il ne peut exister comme une chose bien définie. S’il était en acte, comme c’est également un nombre, il serait à la fois pair et impair, divisible et indivisible.

– Ce raisonnement semble vrai, mais Richard Dedekind et Georg Cantor, deux mathématiciens allemands, ont démontré l’existence d’un infini en acte. Ne me demandez pas comment, j’en serai incapable. Mais ce qui est sûr, c’est que personne ne conteste cette découverte. Cantor alla jusqu’à même prétendre qu’il existe une infinité d’infinis et il invente les nombres transfinis disant par-là que la numéricité est une condition nécessaire de l’infinité.

Claire buvait ces paroles. Elle se sentait en étroite liaison avec cet homme qui expliquait de manière simple ces concepts déconcertants. Lorsqu’il termina, elle faillit applaudir, mais, grâce au ciel, elle se rappela pourquoi elle était là et reprit son travail de secrétaire, une secrétaire particulièrement attentive à ce qui se disait. Elle commença à se demander ce qu’elle devait faire, parler au maître de leurs propres recherches ou ne rien dire quitte à laisser s’échapper une coopération possible. Elle décida finalement de m’en parler.

La soirée se poursuivit dans la même facture, questions et réponses se succédèrent. On parla de la numération de position et de l’emploi du zéro, de la numération binaire, du 60, nombre très divisible. On parla peu cependant de l’infini que l’on opposa au zéro. Le sujet de la réunion tel que l’avait annoncé le professeur ne fut que très, très partiellement traité. Comme l’avait dit l’homme qui ressemblait à Gandhi, on s’intéressa plus au quantitatif qu’au qualitatif. Visiblement, le groupe réuni ici n’était pas plus avancé que le nôtre sur ce sujet. Au retour, le maître s’endormit dans la voiture, laissant Claire à ses interrogations.

Elle me fit part le lendemain ce cette soirée et me demanda ce que nous devions ou pouvions faire : nous dévoiler ou ne rien dire et attendre ? Nous savions ce que le professeur faisait, mais nous ne savions pas pourquoi. Lui, par contre, ne savait pas que nous savions. Au cours de la réunion, il n’avait pas parlé de notre existence. Il semblait ignorer tout rapport entre ce que nous avions mis dans notre base de données et la présence de Claire auprès de lui. Devions-nous en discuter avec nos deux collègues à Paris ? Probablement. Mais qu’avions-nous à dire sur les intentions du professeur ? Claire  transcrit ses notes dans un rapport de plusieurs pages qu’elle remit le lendemain au professeur. Celui-ci la remercia sommairement, semblant y attacher peu d’importance. Il lui demanda d’en faire des photocopies et donna les adresses de chaque participant pour qu’elle leur envoie. Il semblait lui faire entièrement confiance. Ces adresses furent envoyées à nos deux comparses restés à Paris en leur demandant de se renseigner sur leurs propriétaires.

26/06/2016

Le nombre manquant (26)

Ils durent s’organiser. Ils décidèrent qu’une surveillance était maintenant plus utile à la villa qu’à la bibliothèque du Vatican. Claire se présenta à une annonce recrutant une secrétaire. Elle fut embauchée et eut la chance de se retrouver dans l’équipe du professeur Mariani qui n’était autre que le vieillard entrevu à Paris, puis à Rome. Que faisait-il ? Il fallait le découvrir derrière ses occupations courantes et connues. Apparemment, il était en charge des pensionnaires et de l’étude des religions. On peut légitimement se demander ce que l’étude des religions avait à faire avec la villa Médicis, mais c’était ainsi et cela ne gênait personne. Très vite, Claire fut vite au fait des activités du professeur Mariani : matinée consacrée à l’administration de pensionnaires, après-midi plus vague, voire très vague, passée en promenades, visites, réflexions, enseignement. Huit jours plus tard, rien ne transparaissait d’autres types d’activités. Claire se lassait de jouer la secrétaire de direction, gérant les horaires et les rendez-vous. Je me promenais dans Rome sans toutefois pouvoir en apprécier véritablement le charme, étant préoccupé par ce qui nous avait amené là. Je suis même retourné à la bibliothèque du Vatican pour trouver de nouveaux indices ou compléments à notre recherche.

Un soir Claire ne rentra pas à son heure habituelle. Je me dis qu’elle avait dû faire quelque course et qu’elle allait surgir d’un moment à l’autre. Mais les heures passèrent, huit heures, dix heures, minuit, toujours rien. Je m’inquiétais, puis finis par m’endormir dans un fauteuil. A trois heures, elle arriva et me réveilla, excité. Elle avait enfin percé le secret du professeur Mariani. Il avait bien une double vie, enfin, presque. En fin d’après-midi, au moment de partir, Mariani demanda à Claire si elle pouvait rester, car il avait une mission à lui confier : pouvait-elle l’accompagner à une réunion où il lui faudrait prendre des notes et en faire un condensé à lui remettre le lendemain. Notre amie n’eut aucune peine à acquiescer à cette demande. Le professeur semblait satisfait de sa bonne volonté et ils partirent en voiture vers le quartier de Trastevere. Malheureusement, Claire ne connaissait pas suffisamment Rome pour pouvoir retrouver la maison devant laquelle ils s’arrêtèrent. Ils descendirent quelques marches et sonnèrent à une porte cochère. Une jeune fille vint leur ouvrir et, sans un mot, ils la suivirent, traversant un jardin assez sobre, puis pénétrèrent dans une maison. Ils descendirent un escalier assez raide et se retrouvèrent dans une sorte de loggia donnant sur le Tibre. Une dizaine de personnes étaient là, semblant les attendre. Chacune d’entre elles saluèrent le professeur en l’appelant maître. Celui-ci expliqua la présence de Claire, ce qui parut tranquilliser certains. Ils s’installèrent autour d’une table, Claire assise à la gauche du maître. Elle sortit son ordinateur et annonça qu’elle était prête à transcrire ce qui se dirait.

– Mesdames, Messieurs, commença le professeur Mariani, vous connaissez les règles de notre confrérie : ne parler qu’exclusivement du sujet que nous traitons. Aujourd’hui nous allons parler d’un fait singulier : l’infinitude de la création. Avant de vous céder la parole, je souhaite simplement expliciter ce titre de façon à éviter toute incompréhension. Vous savez comme moi que l’infinitude est la qualité de ce qui est infini. Elle se rapporte au qualitatif plutôt qu’au quantitatif. La création serait donc infinie et non un phénomène fini comme on l'a longtemps cru. Cependant, en allant plus loin, parle-t-on d’infini spatial, d’infini temporel ou d’infini conceptuel, voire même d’infini spirituel. Cela mérite une discussion que je vous prie de commencer.

– Merci, monsieur le Président, dit un des messieurs assis à la table. Cette introduction n’est pas négligeable et nous nous efforcerons de rester cadrés dans le sujet que vous nous avez aimablement décrit. J’ai bien noté la différenciation que vous faites des différentes compréhensions que l’on peut avoir de l’infini. On peut s’interroger sur l’infini spatial. Est-il semblable à l’infini temporel. L’un peut-il exister sans l’autre ? Probablement pas d’après Einstein, le cadre espace-temps étant indissociable. Mais j’accepte volontiers les différences entre les infinis matériel (Einstein entendait également la matière dans son continuum), conceptuel et l’infini spirituel.

Claire observait cet homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, un beau port de tête et un costume savamment repassé, apparemment riche, mais sympathique. Elle observa également les autres comparses autour de la table. Chacun semblait avoir des qualités et des manques différents. Une seule jeune femme se tenait légèrement sur sa droite, l’œil vif, la chevelure coiffée un peu à la garçonne, mais néanmoins sage. Elle sembla vouloir dire quelque chose, mais se retint.

21/06/2016

Le nombre manquant (25)

Le lendemain, j’étais dans l’avion pour Rome à côté de Claire et nous nous demandions ce que nous allions découvrir. C’était assez exaltant, mais également un peu angoissant. Nous trouvâmes un petit hôtel pas trop loin du Vatican, passâmes une bonne nuit et nous présentâmes dès neuf heures à la bibliothèque. Nous nous inscrivîmes auprès de la secrétaire en précisant, dans la rubrique objet d’étude, des recherches concernant les mathématiques et la cosmologie. Elle nous décrivit l’organisation de la bibliothèque et l’emploi de la base de données, nous remercia de nos inscriptions et nous laissa seuls. Faisant semblant de chercher un livre spécifique, nous nous trouvâmes bientôt devant l’ordinateur, sans toutefois lui prodiguer un intérêt excessif. Nous nous installâmes à une table voisine, pourvu de livres que nous faisions semblant d’étudier et qui suscitait de notre part de nombreuses notes écrites. La journée passa. Deux ou trois habitués vinrent se servir de l’ordinateur, mais juste quelques secondes, pour chercher une référence. La bibliothèque ferma sans que nous ayons vu le vieil homme. Durant la nuit, comme j’avais du mal à dormir, je pensais à tous ces événements et remarquai tout à coup que les interventions du pirate suivaient la mise en base de données de nouveaux documents. Mais oui, c’était bien cela ! Tant qu’on ne change pas nos données, il ne se passe rien, ce qui est compréhensible. Et les corrections n’ont bien sûr lieu que sur les nouvelles données. J’en parlai au petit déjeuner avec Claire qui acquiesça. Elle me dit que justement elle avait un texte à enregistrer. Elle l’envoya aussitôt et nous partîmes pour la bibliothèque. Je commençai la première permanence, Claire devait me rejoindre trois heures plus tard. Dix minutes avant son arrivée le vieil homme apparut. Il semblait fatigué, mais la tête toujours rayonnante. On voyait que le cerveau fonctionnait sans difficulté et qu’il savait ce qu’il faisait. Claire arriva à ce moment-là. Discrètement, je lui fis un signe des yeux qu’elle comprit immédiatement. Elle s’installa à la table en face moi et l’observa sans mot dire. Il sortit de sa poche de veste un papier et commença à taper ce qui semblait un code, car il allait sans cesse du texte au clavier, vérifiant la justesse de sa frappe. Il appuya sur entrée (enfin nous l’avons supposé !) et attendit quelques secondes avant de taper un court texte. Il prit soin de fermer patiemment  les portes de la base de données, puis remis l’ordinateur dans sa configuration d’attente. Nous avions convenu avec Claire de ne pas l’interpeler, mais de le suivre de façon à connaître son environnement. Nous profitâmes de notre présence simultanée pour nous distribuer les rôles de la filature. Claire le suivit jusqu’au moment où il se retourna. Je pris alors le relais laissant Claire disparaître dans la foule. Nous passâmes devant le château saint Ange, puis traversâmes le Tibre pour nous diriger vers la villa Médicis. Là, en jetant un dernier coup d’œil dehors, il entra. Claire me rejoint discrètement.

– Comment se fait-il qu’il entre dans l’académie de France ? me demande-t-elle.

– Il va falloir le découvrir, lui répondis-je.

20/06/2016

Le nombre manquant (24)

– Ça y est ! On va bientôt savoir qui c’est ! J’avais tendu un piège en intégrant vos derniers documents sur notre base de données. Eh bien, il a changé un nouveau mot. Zéro est bien toujours modifié et dénommé Orez, mais vous aviez évoqué l’antizéro. Il n’est pas appelé anti-orez.

– Dis-moi tout de suite comment il l’appelle.

– Eh bien, il ne l’appelle pas. Il le remplace par un zéro barré avec une barre horizontale au milieu, signe que l’ordinateur peut reproduire en tapant le zéro, puis en le barrant. Pour l’instant ce signe, ou peut-être pourrait-on dire ce chiffre, n’a pas de nom.

– et tu me dis que nous allons savoir de qui il s’agit ?

– Oui, bien sûr. Il y a une caméra installé dans la bibliothèque qui filme ceux qui utilisent l’ordinateur. Il suffit que Claire appelle son cousin et nous aurons le film, donc la tête et même plus de celui qui s’en est servi. Demande à Claire quand elle pourrait avoir la bande.

– D’ici une demi-journée maximum, répondit Claire. Il va nous être envoyé par Internet et nous pourrons la visualiser sans difficulté.

– Alors, c’est parti !

Ce ne fut que le lendemain matin que Claire reçut la bande. Elle eut le courage d’attendre que tous soient là pour ouvrir le paquet. Ce n’était qu’une petite clé USB qu’elle introduisit dans son ordinateur. Tous étaient les yeux rivés sur l’écran, sans mot dire, presque haletants. On voyait clairement l’ordinateur, la caméra était placé au trois-quarts avant et permettait de bien visualiser toute personne l’utilisant. On vit un petit vieillard s’avancer, s’installer tant bien que mal en face de l’ordinateur, et taper. Dès qu’il commença, ce fut magique. On le voyait réfléchir et taper, taper, taper, c’est-à-dire dicter ces ordres à la machine avec une célérité époustouflante. Il savait ce qu’il faisait et il le faisait bien. Mais ce n’était qu’un petit vieillard aux poils blancs, noueux, les sourcils broussailleux, une moustache fourni, les lunettes sur le nez. L’œil vif cependant, éclairé d’une lueur subtile, comme enfiévré. Un contraste saisissant entre le personnage et la personne. Quand il eut fini, il ramassa ses papiers, jeta un dernier coup d’œil à ses instructions, les envoya d’un clic, puis ferma l’ordinateur, redevenant le personnage falot qu’il semblait être. Rien ne l’avait distrait et il repartait maintenant le nez au vent, comme un vieillard inculte et dépassé.

– Mais qui donc est ce bonhomme ? s’exclama Mathias.

– Oui, c’est un drôle de personnage, constata Vincent.

– Malheureusement, cela ne nous apprend pas grand-chose, ajoutais-je. Qui est-il ? Pourquoi vient-il sur cet ordinateur ? Que cherche-t-il ? Aucune réponse à ces questions.

Enfin Claire réagit :

– Comment ? Vous avez exactement ce que vous avez demandé, l’image de celui qui modifie notre base de données et cela ne vous suffit pas. Vous ne pouvez tout avoir d’un coup. Votre patience est limitée. Prenons le temps, d’abord de réfléchir, puis d’agir.

– Réfléchir, oui, mais à quoi ? Qu’un vieillard anonyme se serve de cet ordinateur ne nous apprend rien, malheureusement.

– Vous voulez sans doute disposer d’une fiche de police qui vous dise son origine, ce qu’il fait, pourquoi il ne fait, quelles conséquences cela va avoir, etc. Il faut nous mettre en piste et tenter de récupérer ces informations à partir de ce que nous connaissons. Ce qui signifie dans un premier temps que l’un d’entre nous, ou deux, aille voir sur place et suive cet homme.

15/06/2016

Le nombre manquant (23)

Au retour de Claire, nous reprîmes nos travaux de recherche et de réflexion là où nous les avions laissés.

 – On peut se poser une autre question, m’annonça-elle. Le zéro signifie rien. Dans le monde matériel, rien signifie absence de matière. Or, et c’est l’’expérience qui nous le prouve, dans le monde matériel, il y a toujours de la matière. Seul le monde de la pensée est immatériel et donc n’en contient pas. On peut donc en conclure que le zéro n’est qu’une illusion de la pensée. Cela me rappelle les dessins inventés par l’artiste suédois Oscar Reutersvärd qui a découvert en 1934 l’impossible construction à trois chevrons et qui a ensuite multiplié cette forme d’illusion en augmentant ou en diminuant le nombre de chevrons.

– Oui, je crois que la Suède lui a consacré de nombreux timbres qui reprenaient cette découverte.

–  C’est vrai. Mais, cette amusante illusion fut redécouverte de manière mathématique par Roger Penrose qui en publie le dessin dans le British Journal of Psychology en 19581. Dénommée Triangle de Penrose, il ne peut exister que sous la forme d’un dessin en deux dimensions. Il représente un objet solide, fait de trois poutres carrées s’entrecroisant. Il a étendu l’idée à d’autres polygones, le carré, le pentagone, l’hexagone, mais l’effet d’optique n’est pas aussi frappant. Un autre peintre, ou plutôt un graveur, Maurits Cornelis Escher, a ensuite, de manière très original, exploité ces découvertes.

–  J’ai vu une exposition de ses œuvres, remarquais-je. C’était extraordinaire. Je me souviens d’une gravure de 1961 dénommé La cascade où l’eau coule et remonte la pente pour à nouveau retomber de manière si vraisemblable qu’il faut y regarder à deux fois pour comprendre qu’il ne s’agit que d’une illusion.

–  Eh bien, ne peut-on pas penser que le zéro est également une illusion de la pensée qui n’a rien à voir avec le monde matériel ? Il n’existe pas et n’est que la frontière entre la matière et l’antimatière. Le zéro n’existe que dans la pensée et est certes un bel objet conceptuel, mais l’avez-vous vu dans la nature ?

–  C’est vrai, mais n’oublie pas qu’il est également le point qui permet de passer des nombres positifs aux nombres négatifs et que tout cela est parfaitement logique et démontré.

–  Oui, c’est vrai, mais ce passage est-il illusion ou réalité ? Cela me rappelle le paradoxe d'Achille et de la tortue, formulé par Zénon d'Élée. Achille ne peut rattraper la quelle que soit sa vitesse, car, chaque fois qu'Achille passe par le point où se trouvait la tortue, celle-ci, pendant ce temps, progresse.

–  Et cependant il la double…

–  Oui. Nos sens nous trompent et faussent notre raisonnement. Voilà à quoi sert la pensée : à rétablir la vérité. Le monde matériel n’est compréhensible que grâce au monde de la pensée.

–  Alors peut-on dire, lui demandais-je, que Dieu ne serait qu’une illusion créée non plus par une vision d’un agencement matériel particulier, mais, inversement, par une illusion conceptuelle qui ne peut exister.

–  On pourrait le croire et c’est la tendance de nombreux savants qui ne croient que ce qu’ils constatent matériellement. C’est le fameux mot de Staline : « Le pape ! Combien de divisions ? » Enfin, presque !

–  Pas tout à fait, mais peu importe. Alors que faites-vous des situations miraculeuses et interventions divines constatées de par le monde, quel que soit les lieux et les opinions ?

–  Personne n’a jamais pu prouver que celle-ci étaient vraies. Disons qu’elles sont pour l’instant inexplicables. Mais viendra un jour où l’on saura les expliquer de manière logique et scientifique. C’est tout au moins ce que croient beaucoup de septiques rationnels. Il faut cependant creuser plus avant dans ces domaines qui semblent malgré tout prometteurs parce que n’ayant jamais été exploités de manière sérieuse en raison d’un a priori scientifique qui doit maintenant être dépassé.

–  Oui, cela me rappelle les expériences de Near Death Expérience dénombrées par quelques scientifiques, suite aux travaux de Raymond Moody et d’Elisabeth Kübler-Ross, tous deux américains et thanatologues. Elles commencent à être prises au sérieux, alors que les risées fusaient dès que quelqu’un osait évoquer une quelconque possibilité de réalité sur ce que racontaient bon nombre de patients.

Mais nous fûmes interrompus par mon téléphone portable. C’était Vincent.

11/06/2016

Le nombre manquant (22)

– Oui, c’est certain, nous dit-il à notre arrivée. C’est un ordinateur du Vatican, tu sais, ceux qui sont mis à disposition du public à la bibliothèque. Nous ne nous étions pas trompés, les religions sont bien les plus intéressées par ce genre de recherche. C’est leur fonds de commerce et il peut remettre en cause leur existence propre. Si quelqu’un découvrait qu’il n’y a pas de Dieu et qu’il pouvait le prouver, toutes les églises s’effondreraient. Cela pourrait engendrer de véritables guerres civiles, car il y aurait évidemment toute une catégorie de personnes qui ne pourraient l’admettre.

– Il est sûr que cela ne serait pas de tout repos. Le raisonnement humain peut-il, lui-même sujet à l’erreur, constituer une preuve véritable ? Mais ne rentrons pas dans ces considérations et revenons à notre préoccupation : qui ?

– J’avoue que ceci est encore inconnu. Qui se sert de cet ordinateur et l’a détourné de son objet, la recherche de documents dans une bibliothèque contenant des milliers, voire des millions de livres écrits dans de nombreuses langues ? Cela nous ne le savons pas. Pour l’instant, le Vatican n’a pas été mis au courant. Seul mon ami policier et nous-mêmes savons ce qu’il en est. Il m’a fait ses recommandations. Il ne faut surtout pas que cela s’ébruite, surtout chez les officiels. Aussitôt tout ceci serait qualifié de Très Secret-défense et le relais serait pris par les spécialistes sans que nous puissions poursuivre nos investigations. On pourrait finir par une rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, voire l’Italie.

– Alors, comment faire pour savoir qui se sert de cet ordinateur ?

– J’avoue que pour l’instant je ne vois. Peut-être auriez-vous des idées ?

– Oui, c’est possible, énonça Claire. J’ai quelqu’un de ma famille, un de mes neveux qui est un jeune prêtre et actuellement affecté au Vatican. Il pourrait peut-être faire quelque chose. Je ne sais pas, peut-être installer une caméra devant l’ordinateur, ce qui nous permettrait d’identifier le pirate. L’ennui est que cela met quelqu’un d’autre dans la confidence.

– Oui, mais a-t-on le choix ?

– Je ne sais pas.

Ne trouvant pas d’autres pistes, notre groupe fit confiance à Claire qui fut chargée de contacter son parent. Elle dut se rendre elle-même à Rome, ne pouvant évoquer cette affaire par téléphone. Ce fut fait, une caméra fut installée, coincée entre deux piles de livres, face à l’ordinateur. L’attente commença. On ne savait si au cours des derniers jours le pirate avait pénétré dans notre base de données. Alors on attendait, mais aucun changement sur nos documents ne fut signaler par l’un ou l’autre d’entre nous.

09/06/2016

Une maison insignifiante

16-06-07 Maison d'Aups.JPG

Curieux par nature, comme tous les humains finalement, je passe la tête, tentant de distinguer quelque chose dans l’obscurité. Oui, elle est habitée par une femme. On sent son odeur doucereuse. Ne pas se laisser prendre, rester sur ses gardes ! Je cherche l’interrupteur à droite, à l'opposé de l’ouverture de la porte. Je le trouve à gauche. Quelle idée ! Lumière : faible, veloutée, caressant les objets plutôt que les éclairant. Un fauteuil Voltaire, un piano droit, un tapis effilé, quelques photos aux murs, dont une femme encore jeune, blonde, au sourire incertain, qui vous regarde étrangement. Elle semble presque vivante et vous fait un signe de la main : « Viens », semble-t-elle dire. Non, elle ne bouge pas. Ce n’est qu’une photo. Mais je ne la quitte pas des yeux. Elle reste muette. Une porte au fond de la pièce est entrebâillée et un escalier, sur la gauche, permet de monter à l’étage. Je l’emprunte. Un palier avec trois portes. J’ouvre la première. Elle donne sur une chambre aux volets fermés. Le soleil laisse quelques raies sur le sol recouvert de moquette grise et des grains de poussière dansent dans ses rayons. Rien d’intéressant, me dis-je en refermant la porte. La seconde s’ouvre sans bruit, comme entretenue de quelques gouttes d’huile passées sur ses gonds. Une chambre de femme. Je distingue un jupon du début du siècle, une robe au teint passée, une paire de chaussures hautes. Apparemment, il s’agit d’une jeune femme. La même probablement que celle vue sur la photo.

A ce moment, j’entends du bruit sur le palier. Je la vois passer, droite, fière, le regard perdu. Vite ! Je me cache derrière le paravent. Elle revient sur ses pas et pénètre dans la pièce. Elle ouvre un placard, en sort une robe jaune, assez longue, avec des volants en guise de manches. Retirant sa robe de chambre, elle l’enfile, se regarde dans la glace, avance de deux pas, recule de trois, puis avance, à tel point qu’elle disparaît derrière le miroir. Plus rien. Personne. A-t-elle vraiment existé ? Ne reste que cette odeur persistante, déjà perçue en bas en entrant dans la maison. Non, même avant, dans le jardin. Le silence est revenu, lourd, angoissant. J’étouffe. Que fais-tu ici, me dis-je. J’ai peur tout à coup et je presse le pas pour descendre les escaliers et me diriger vers la porte de sortie. Au moment où je tourne la poignée, un bruit bizarre retentit, semblant venir du premier étage : une sorte de plainte inhumaine, qui se prolonge inutilement, au-delà du souffle habituel d’un humain. Elle dure, dure à tel point que je sors épouvanté et referme au plus vite la porte. Dehors, toujours le silence. Pas un chant d’oiseau, pas un grattement, pas un chuintement. Je cours jusqu’au portail et me retrouve dans la rue, mes oreilles débouchées. Quel rêve, me dis-je. Non pourtant, ce n’est pas un rêve, j’ai bien vu cette femme changer de robe et disparaître dans la glace de l’armoire. Qu’est-elle devenue ?

Je n’ose plus retourner dans la maison et je pars vers le centre en m’efforçant de ne plus y songer. Mais chaque fois que je repasse devant le portail, je ne peux m’empêcher de revivre ces moments et d’en éprouver une angoisse indescriptible. Ne vous inquiétez pas, j’ai retrouvé mon âge réel. Seul mon sourire garde un regret imperceptible. Je n’arrive plus à sourire comme auparavant.

08/06/2016

Une maison insignifiante

Hier, j’étais à un vernissage. Peu de gens, des œuvres assez disparates, car il y avait quatre exposants qui ne semblaient pas avoir grand-chose en commun. Tout à coup, un tableau, une maison, insignifiante, mais qui attirait mon regard. J’eus envie d’écrire son histoire, ou une histoire qui s’y rapporte.

16-06-07 Maison d'Aups.JPG

Il passa devant l’entrée, un simple portail constitué de deux piliers de pierre brute. Il eut l’impression que la maison le suivait des yeux. Il se retourna, mais rien. Elle se tenait immobile, insignifiante, effacée. Il poursuivit donc son chemin.

Le lendemain, elle est toujours là, à la même place, guillerette cette fois. Le soleil luit haut dans le ciel et les hirondelles ont repris leurs rondes échevelées. Tiens, les deux piliers sont plus avenants aujourd’hui, remarque-t-il. Il s’arrête, intrigué. Ce chemin de gravier sale qui mène à la maison lui tend les bras : « Viens ! » lui dit-il. La maison semble inoccupée. Les rideaux des fenêtres ne bougent pas, les portes restent fermées, l’arbre est toujours pelé. Non seulement pas un signe de vie, mais une impression d’abandon augmentée par la peinture de la façade, une peinture violette, non, disons mauve pâle, un peu sale. Le jardin est également laissé à lui-même ; les herbes envahissent tous les recoins. Tiens, mais c’est vrai. Il n’y a pas un animal. Je franchis l’espace entre les piliers et avance d’un pas. Un silence étouffant, roide, au goût de farine. Mes pas soulèvent une petite poussière fine qui retombe lentement, au ralenti. Un silence oppressant qui résonne dans les oreilles et endort les autres sens, y compris la vue. Une sorte de voile grisâtre s’est abattue sur mes yeux. Je rentre dans un autre siècle. Je vieillis très vite. Le compteur tourne à toute vitesse les années en remontant vers ma jeunesse. Mais je vieillis malgré tout. Une impression désagréable. Ah, il ralentit, puis s’arrête : cent douze ans. Je ne sens plus mes os. Ils sont tellement friables. Ma peau est devenue jaune et gaufrée. Ma tête est restée la même. Ni mieux, ni moins bien. J’ai toujours eu quelques difficultés à l’équilibrer pour m’en servir. Tantôt elle penche du côté du cœur et me fait accéder au royaume des larmes, tantôt elle penche du côté de l’intellect et déborde de concepts. Ils deviennent si encombrants que je dois les entasser à la cave, dans le ventre mou des idées perdues. 

J’avance à petits pas, respirant une odeur de papier vieilli recouvert d’une fine pellicule de poussière rose, féminine. Non, elle sent le musc, odeur masculine s’il en est. Mais s’y ajoute un mélange de rose, de mûre et d’angélique qui détonne dans ce jardin désuet. Au moment où j’arrive à la porte au linteau arrondi, celle-ci s’ouvre en grinçant. Personne n’en sort. Elle bée devant moi, comme une invitation muette, et je ne vois rien d’autre qu’une ombre épaisse et collante.


La suite et fin : demain !