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18/09/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (43)

Alexandro mit du temps à s’endormir. Pendant son sommeil il gémit. Au matin, il constata qu’il n’était pas plus avancé dans ses réflexions que la veille. Emma l’avait entendu soupirer, mais elle avait fait semblant d’être sereine et de reposer tranquillement comme à son habitude. Ils se regardèrent, se sentirent vieillis, mais déterminés. Ils ne savaient où ils allaient, mais ils iraient ensemble et feraient de leur mieux. Ils se jurèrent de maintenir deux objectifs : ne pas livrer San Pedro aux Chiliens, sauvegarder l’honneur de leurs filles et tout faire pour les rendre heureuses.

Leurs filles arrivèrent. Elles avaient l’air au mieux de leur forme. Elles étaient souriantes et dire bonjour à leurs parents plus joyeusement qu’à l’accoutumée. Elles racontèrent qu’elles avaient discuté tard dans la nuit et s’étaient amusées comme des folles. Elles n’avaient d’ailleurs parlé que d’une chose, ou plutôt que d’un homme, le Chilien qui avait hier proposé le marché extravagant. Elles ne semblaient pas avoir prises conscience du défi qu’il imposait à leurs parents et à la communauté de San Pedro. Elles étaient enchantées d’être le point de mire de tous et en particulier de cet homme. Elles le trouvaient beau, racé, distingué, original. Elles s’étaient endormies en pensant à lui, sentant mille frissons dans leur corps de jeunes femmes. Alexandro dut leur expliquer les dangers d’un tel marché : les risques pour la garnison, pour le pays et pour elles-mêmes. Leurs yeux s’ouvrirent, elles versèrent quelques larmes, tant pour l’amère réalité que pour le rêve qui les avait parcourues.

– Papa, que vas-tu faire ? demanda la plus jeune.

– Pour l’instant je ne sais pas. Mais nous avons une semaine pour trouver. Alors, vous aussi, réfléchissez.

– Moi, je suis prête à me marier avec lui, dit Abigail.

– Moi aussi, dit Libertad.

– Et moi, de même, enchaîna Ernestina.

Alexandro et Emma ne purent s’empêcher de rire de bon cœur à cette déclaration de leurs filles.

14/09/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (42)

Emma repartit rassurée, bien qu’elle n’ait pas trouvé de solutions toutes faites auprès du prêtre. Alexandro était plus circonspect, d’autant plus que le prêtre l’avait désigné comme celui qui s’en sortirait quoiqu’il arrive. « « Certes, cela redonnait confiance à Emma, mais moi, en suis-je capable ? » se demanda-t-il. Conscient de cette responsabilité, il sortit de l’entretien plus fort qu’en entrant. Mais fort de quoi ? Pour l’instant, il ne savait.

– C’est bien à nous et nous seuls de trouver la solution, ne crois-tu pas ? demanda Emma à Alexandro.

– Oui, et pourtant nous ne savons ce que nous pouvons faire, n’est-ce pas ?

– Je t’avoue que je n’en ai pas la moindre idée, et c’est bien ce qui m’ennuie.

– Oh, Alexandro, que somme-nous venu faire dans celle galère ?

– Nous avons été envoyé par le gouvernement pour maintenir la province d’Antofagasta et je le ferai quoi qu’il arrive. Notre second devoir est l’avenir de nos filles et il est maintenant lié au premier, aussi invraisemblable que cela paraisse. Il nous faut maintenant les démêler, et je compte sur toi, ma chérie, pour m’aider à cette tâche que nous n’avons pas encore appréhendée dans sa totalité. Peut-être l’avenir est-il moins sombre que nous le pensons, mais nous l’apprendrons que plus tard, lorsque l’orage sera passé et que nous pourrons nous dire, oui, nous avons bien agi.

– Merci, Alexandro, ton calme et ta détermination me redonne courage. Oui, à nous de nous prendre en main et de discerner ce que cherchent les uns et les autres. Il est temps de rejoindre nos enfants et nous ferons bonne figure devant eux. Allons-y !

Emma et Alexandro prirent le chemin de leur maison, souriants et faisant fi de leurs inquiétudes.

10/09/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (41)

Au plus profond d’elle-même, Emma était très croyante, ce qui lui donnait confiance en elle et sérénité devant les autres. Elle savait que Dieu veillait sur elle. Depuis le dernier discours du Chilien, elle avait l’impression d’être reniée par Dieu. « Que faire, mais que faire, mon Dieu ? » pensait-elle. Elle en parla avec Alexandro  et ils décidèrent d’aller demander conseil au curé de la paroisse. Ils n’avaient pas eu le temps de faire connaissance. Ils lui demandèrent un rendez-vous et se rendirent au presbytère en fin de matinée. Le prêtre les accueillit avec chaleur. Il était grand, maigre, revêtu d’une soutane usée, un sourire aux lèvres, quelque peu intimidant. Ils parlèrent pendant un moment de choses et d’autres, lui de sa paroisse et des habitudes de la population, eux de leurs garnisons, puis de leurs filles. Ce qui les amena tout naturellement aux derniers événements dont le prêtre avait entendu parler sans être présent ce jour-là. Mais de nombreuses paroissiennes lui avaient raconté ce que l’homme avait dit : un mariage avec une des trois filles ou l’extermination de tous.   

– Mon Père, imaginez notre souffrance et le dilemme qui s’offre à nous. Nous sommes à bout. Que pouvons-nous faire ? demanda Emma, prête à pleurer.

– Tout d’abord, continuer à faire confiance à Dieu pour vous tirer de ce mauvais pas, ce que vous avez toujours fait jusqu’à présent et vous m’avez dit que Dieu a toujours été là au bon moment. Alors pourquoi pas cette fois-ci encore ?

– C’est vrai, mais nous n’avons jamais été dans une telle situation.

– Rien ne se reproduit deux fois de la même manière, vous le savez bien !

– C’est vrai, mon Père. Mais que devons-nous faire ?

– Poursuivez ce que vous avez commencé, c’est-à-dire restez calmes, n’ayez pas d’inquiétude. Non seulement cela vous aidera, mais de plus cela arrangera vos contacts avec les autres, surtout ceux du village qui sont très friands d’histoires scabreuses et qui sont prêts à raconter n’importe quoi. Faites comme si de rien n’était, souriez à tous et, même à moi, en ce moment. Oui, ce sourire est beau de confiance en Dieu. Quant à vous dire ce que vous devez faire, je ne suis nullement un expert ni des situations difficiles ni de l’influence pour faire changer les choses. Je suis sûr que votre mari, lui, saura ce qu’il convient d’entreprendre pour démêler la situation. Il ne le sait pas encore, mais il trouvera, j’en suis certain. Ayez confiance en lui comme vous avez confiance en Dieu, et tout se passera bien.

06/09/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (40)

Plongé dans ces pensées, le capitaine n’en oubliait pas moins les réflexes acquis. Tout d’abord, rendre compte à l’échelon supérieur, c’est-à-dire au Commandant du Groupement basé à Calama. Il rédigea le message qui fut confié à deux pigeons voyageurs. Celui-ci contait ce qui s’était passé, mais sans parler du marché concernant ses filles. Expliquant leur infériorité numérique, il demanda la mise en place d’un détachement supplémentaire et la constitution d’une réserve qui serait activé si les chiliens attaquaient. En deuxième lieu, rassurer ses hommes. Il songea bien à doubler les hommes de garde, mais si l’ennemi n’attaquait pas, il les épuiserait pour rien. Alors, il rassembla la compagnie, excepté les hommes de garde et les observateurs en place, et leur fit un discours expliquant que la situation n’avait pas changé, qu’ils devaient se tenir particulièrement sur leur garde et réagir au moindre mouvement suspect. « Ne vous laissez pas distraire par les ragots et les bobards racontés par les uns et les autres. Votre devoir est simple : rester disponible pour votre mission, en tout moment, en tout lieu et en toutes circonstances, même si celles-ci sont variables et difficiles à apprécier. Alors, bon courage à tous ! »

 

Et Emma, la femme du capitaine, qu’en pensait-elle ? C’est vrai, on l’avait oubliée. Emma est la caresse légère. Elle n’est pas la femme accaparante que l’on rencontre parfois dans les familles dites unies. Elle n’est pas non plus l’épouse qui cherche une satisfaction personnelle dans ses relations avec sa famille. Elle vit sa vie sans contrainte, sûre de ce qu’elle fait, sachant pourquoi elle le fait. Elle est tendre. Elle aime son mari qui le lui rend bien. Elle apporte la gentillesse à tous ceux qui fréquente sa famille. Elle est chaleureuse, affectueuse avec ses filles, sans aucune idée de possession. Vous pensez bien que ce marché la prit par surprise. Cette attention de chaque instant était-elle ce qu’ils attendaient dans ce maelström ? Comment faire pour surmonter un tel défi ? Qu’imaginer pour faire face à un tel piège ? Elle en resta sans voix parce que sans idée. Elle cherchait en elle la force de surmonter cette incapacité à entrevoir une solution. Cela ne l’empêchait pas d’éprouver des sentiments divers, même plus que d’habitude. Elle passa par plusieurs étapes. Tout d’abord le choc et le déni : ce n’est pas possible d’imaginer un tel marché qui contraint moralement plus fortement que la violence. Pendant une journée, elle ne put y croire. Puis, elle fut torturée de culpabilité : elle avait échoué dans l’éducation de ses enfants qu’elle n’avait su protéger d’une telle aventure en les laissant venir habiter avec eux dans ce bourg qui devenait un piège. La colère la gagna. Elle en voulut à tous, d’abord aux Chiliens qui menaient une guerre injuste et amorale, puis à son gouvernement qui n’avait pas la volonté et la force de résister et qui ne pensait qu’à l’accès à la mer, à l’armée, insuffisamment préparée et dans laquelle son mari était trop impliqué, à la population de la province d’Atacama qui se laissait vivre sans s’impliquer réellement dans la défense de leur sol. Enfin, ce matin, elle sort du brouillard de ses réactions et cherche à réfléchir, à comprendre et, éventuellement, à faire appel à d’autres pour trouver une solution.

30/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (39)

– Mon Capitaine, je crains que les Chiliens ne soient trop forts pour nous. Ils possèdent de nombreux engins de siège, le détachement est important et le commandant des troupes m’a dit que d’ici moins de huit jours le village serait à eux. J’ai appris qu’il ne comptait pas combattre et que notre homme, qui s’appelle Don Rodrigo, était probablement l’innovateur de cette tactique qui devrait leur donner une victoire facile. Ce Don Rodrigo semble un peu hurluberlu, mais sympathique et aimé vraisemblablement des soldats et des officiers, probablement en raison de ses largesses. J’ai pu discuter avec lui et mon impression est bonne. C’est un homme raisonnable et sérieux sous des dehors folkloriques et baroques. Il aime les femmes, vu les colifichets qu’il a acheté pour vraisemblablement leur donner.

Le Capitaine, au travers des paroles de Juan, comprit qu’il était de son côté et qu’il pouvait compter sur lui. Il parlait en effet des Chiliens comme en parlent les Boliviens, sans jamais faire allusion à des points communs qu’ils pourraient avoir avec lui. Mais les renseignements rapportés étaient insuffisants et ne lui permettaient pas de concevoir ne serait-ce que l’ombre d’une solution. Que savait-il ? Que les Chiliens comptaient prendre le village sans combattre ? Il s’en doutait bien sûr. Que s’ils y étaient contraints, ils n’auraient aucun mal à le prendre et passerait ses habitants au fil de l’épée ? Il le savait aussi. Il avait appris le nom de l’homme : Don Rodrigo ? Il savait qu’il était fantasque, qu’il aimait les femmes, mais qu’il avait un cœur juste, lui semblait-il. C’était au fond les seuls renseignements intéressants. Mais comment les utiliser ? Il avait toute la nuit réfléchi à ce marchandage. Une de ses filles contre la reddition du village et l’échange de la vie sauve pour le village. Pourquoi une d’entre elles et non telle ou telle ? Deux possibilités : soit il ne les connaissait pas et se demandait laquelle accepterait, soit c’était un piège et il savait laquelle il voulait. Mais qui et pourquoi ? De plus il ne comprenait pas comment, du fait qu’il venait d’arriver dans cette garnison, il avait pu manigancer tout cela sans réellement les connaître. Peut-être l’idée lui était-elle venue de les voir sur le parapet de la porte d’entrée du village lorsqu’il venait faire son numéro. Mais pourquoi ce numéro ? Pour s’amuser, faire une bonne farce ? Etait-ce réellement pensé ou cela a-t-il jailli d’un coup de sa pensée ? A quel moment a-t-il cru pouvoir faire état de ses filles alors qu’il ne les connaissait pas quelques jours auparavant ?

21/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (37)

Juan demanda à un des soldats s’il pouvait avoir besoin de ses produits. L’autre lui répondit :

– Mais certainement. Don Rodrigo Alcantera a toujours besoin de ce qui peut contenter une femme. Il leur fait de nombreux cadeaux en échange de pratiques plus gratifiantes.

En faisant un cadeau commercial au soldat, le colporteur obtint sa confiance et lui demanda de le présenter à cet homme si riche et intéressant en échange d’un billet. Sitôt que les soldats eurent fini leur emplette, ils partirent vers sa tente. Juan n’avait pas compris le rôle de Don Rodrigo dans ce siège, mais il était important de le connaître et, si possible, de le sonder. En chemin, il se dit qu’il n’avait pas perdu son temps. Il connaissait le nom de l’homme, savait qu’il était probablement un homme à femmes, mais qu’il était plein d’humour et de gentillesse, prêt à donner de sa personne et à faire des aumônes conséquentes. Il sut lui présenter des présents qui lui feraient honneur et celui-ci se montra d’excellente humeur. Il questionna Juan de manière un peu trop insistante. Ce dernier faisait très attention à ce qu’il répondait, car il se doutait que l’homme le testait. L’examen fut bientôt fini et sembla concluant pour don Rodrigo qui le retint encore quelque temps dans sa tente et lui fit promettre de revenir le voir le lendemain. Il voulait en effet choisir d’autres produits en prenant son temps.

Juan n’en resta pas là. Il installa son campement à l’autre bout du camp et se mêla aux soldats qui buvaient de l’alcool devant un feu. Il se laissa faire pour payer une tournée et devisa gaiement jusqu’à ce que les uns et les autres se mettent à parler. Ils évoquaient l’assaut qui avait été différé de quelques jours sous prétexte qu’un stratagème avait été mis au point. Ils ne savaient pas exactement de quoi il s’agissait, mais cela devait leur permettre de prendre San Pedro sans combattre, ce qui n’était pas pour leur déplaire. Un autre soldat confirma que Don Rodrigo s’était présenté avec une stratégie permettant de prendre le village en douceur et que cela avait été accepté après bien des discussions. Mais il ne dit mot de la stratégie annoncée, sans doute par ignorance. Les soldats semblaient apprécier Don Rodrigo bien qu’il ne fréquentait que les officiers.

16/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (36)

Effectivement, de nombreux soldats chiliens se précipitèrent pour regarder, puis acheter toutes sortes d’objets inutiles pour eux, typiquement féminins, qui plairaient à leurs compagnes d’un jour. En attendant leur tour, ils parlaient entre eux ouvertement, sans se méfier du colporteur. C’est ainsi qu’il apprit très vite la présence d’un étranger qui fréquentait le commandement de l’armée chilienne. C’était un personnage bizarre, sûr de lui, attirant la sympathie de tous, apparemment sans arrière-pensée. Les hommes se racontaient des histoires à son propos. Comme il possède de l’argent, il eut l’audace un jour de mettre au défi un des généraux de l’armée chilienne lors d’un cocktail officiel :

– Je vous mets au défi de me tirer dessus à 50 mètres au pistolet et de m’atteindre en une seule fois, lui dit-il. Et il prit à témoin les personnes présentes.

Bien que le général n’avait aucune envie d’affronter l’homme, il dut se plier à la proposition : refuser serait perdre définitivement la confiance de son armée. Il accepta donc et, vers neuf heures du soir, l’homme se mit à cinquante mètres, immobile, le regardant droit dans les yeux attendant la balle qui pouvait le frapper. Il prit son temps pour viser, sachant que, soit il le ratait et il deviendrait la risée de l’armée, soit il le touchait et il allait en prison ou devait fuir à l’étranger. Il préférait la seconde hypothèse et s’appliquait. Le coup parti, la balle frôla l’homme, arrachant un morceau de sa veste à hauteur de la manche. Celui-ci dût quitter ses fonctions quelque peu après, étant devenu la risée de l’ensemble des officiers de l’armée. Et pourtant seul son honneur était en cause, alors que dans l’autre cas, sa vie en dépendait.

« Tiens, se dit Juan, il pourrait bien s’agir de notre bonhomme. » Il apprit également que cet homme assez extravagant était au fond un homme qui aimait plaisanter, mais qui avait de plus un cœur. Un des soldats raconta qu’il avait donné une véritable fortune à un enfant qui s’était présenté sans autre vêtement qu’une chemise déchiré. Il s’était déshabillé devant tout le monde et lui avait donné sa chemise, qui couvrit entièrement l’enfant. Puis il lui avait demandé où il habitait. L’enfant qui vivait dans la rue ne sut que dire. Alors il lui parla à l’oreille et, le lendemain, il l’emmena à la banque et lui remit un petit sac plein de pièces d’or.

12/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (35)

– Mon Capitaine, ce que vous me demandez là est fort risqué. Vous savez ce que font mes compatriotes des déserteurs. Je risque une fin déshonorante, et cela, je n’y tiens pas pour ma famille.

– Mon cher, je suis désolé, mais ce sont les contraintes de la vie militaire. A vous de ne pas vous faire prendre. Inventez-vous un personnage et jouez-le du mieux possible. Je ne peux rien vous dire d’autre. En échange, si vous réussissez, je vous ferai dégager de toute obligation militaire. Vous serez rendu à la vie civile avec un passeport bolivien. Libre à vous, par la suite, de rejoindre le Chili et votre famille pour vous expliquer. Cela vous convient-il ?

– Tout à fait, mon Capitaine. Je vais faire le maximum.

– Il me faut ces renseignements dans trois jours au plus tard, car il faudra ensuite que je prépare un plan qui dépend des renseignements que vous obtiendrez.

– Vous aurez les renseignements que j’aurai pu acquérir dans trois jours.

Le Capitaine, sachant qu’il envoyait Juan Baltazar à une mort possible, lui serra la main avec chaleur, en le remerciant. Il savait que l’avenir de la garnison et de ses filles était entre ses mains.

– Je vous fais entièrement confiance. J’espère ne pas me tromper.

Baltazar partit après un dernier regard en direction du Capitaine. La première manche était en route, mais qu’en feraient-ils, lui, le prisonnier, et lui, le Capitaine ?

Le soir même, après un long détour, Juan Baltazar arriva en vue du campement chilien. Il était sorti seul, habillé en paysan, comme s’il partait aux champs. Dans son sac, il avait caché une tenue de colporteur et l’argent nécessaire pour acheter un âne, une carriole et des bibelots à vendre. Ce qu’il fit sans même avoir besoin de se rendre au village voisin, assez éloigné. Il rencontra en effet un marchand de produits féminins, crème, lessive et autres matières liquides, pâteuses ou solides. Certes, ce n’était sans doute pas ce que souhaitaient les soldats chiliens, mais il pensait que ceux-ci seraient contents de disposer d’objets typiquement féminins pour négocier avec les filles qui leur tournaient autour. Ayant fait un long détour dans la journée, il se présenta par le côté opposé au village et fit étalage de ses frivolités.

07/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (34)

Pour lui, la première des choses était de se renseigner sur l’homme qui prétendait vouloir se marier avec une de ses filles. Il se souvint alors du soldat qui l’avait entretenu lors de la première rencontre avec l’homme. Il avait l’air intelligent et il connaissait bien son sujet. Arrivé au poste de commandement de la compagnie, il fit appeler l’adjudant major avant de faire venir le soldat.

– Major, puis-je compter sur l’officier chilien qui sert maintenant dans vos rangs et qui a décrit le premier l’homme qui a bouleversé le village hier ? Est-il fiable ?

– Je le pense, mon Capitaine, il a tout à perdre de repasser dans le camp chilien qui exécute systématiquement les déserteurs. De plus, il a l’air de vous apprécier.

– Pensez-vous que je puisse lui confier une mission de renseignement sur l’homme ?

– Oui, mais saura-t-il la mener ? S’il se fait prendre, c’est la mort pour lui.

– Nous n’avons pas le choix. Il faut savoir ce que les Chiliens manigancent. Et il connaît bien les habitudes de ses pairs. Trouvez-lui une identité chilienne et un déguisement. Faites-le venir, que je lui explique ce que j’attends de lui.

 Quels minutes plus tard, le soldat, qui se prénommait Juan Baltazar, entra dans la pièce, salua et attendit. Le Capitaine lui demanda s’il était prêt à faire une mission de renseignement au profit de la garnison.

– Si c’est cela ou la mort, oui, bien sûr. Je vous ai dit que je tiens à la vie. Mais si vous me le demandez comme un geste personnel, je vous répondrais que non. Je tiens trop à l’existence pour la risquer sans raison très précise.

– Merci de votre franchise. Comme cette mission peut sauver la garnison, c’est effectivement cela ou la mort. Vous connaissez la règle.

– Oui, je suis à votre disposition.

– Je veux que vous m’appreniez le maximum de choses sur cet homme qui nous nargue sans cesse. Sa prestation d’hier fut un comble qui m’atteint personnellement. Ce marché est infamant et je veux trouver le moyen de le déjouer. J’ai pour cela besoin de renseignements que vous seul pouvez m’obtenir. Qui est-il ? Que veut-il réellement ? Quelle est sa part de liberté dans le jeu qui nous est imposé ? A-t-il inventé seul ce stratagème ou lui fut-il prescrit ? Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est sa part d’initiative dans le manège qu’il mène. Lui dicte-t-on son attitude ou agit-il sans contrainte hormis celle de jouer le rôle d’un ardent patriote ?

02/08/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (33)

A la surprise d’Alexandro et d’Emma, les trois, en levant la main en même temps, annoncèrent aussitôt qu’elles étaient prêtes à se marier avec lui.

– Mais, qu’est-ce que cela veut dire ?

– Mais Maman, il est beau ! dit Ernestina d’une voix extasiée.

– Oui, il nous regarde avec un tel air de certitude et de douceur ! dit la dernière Libertad, pourtant encore très jeune pour penser à de telle chose.

– Et il est drôle. Il n’est pas comme tous les jeunes hommes qui se cherchent. Il sait ce qu'il veut ! dit enfin l’ainée qui donnait ainsi la clé de leur engouement.

Les deux époux se regardèrent avec un sourire :

– Au moins vous nous simplifiez la tâche. Et le père serra contre lui la plus jeune, ému à la fois par la spontanéité de ses filles, leurs impulsions et leur méconnaissance de la vie.

– Toi aussi Libertad, tu te vois au Chili, dans un pays inconnu, avec un homme que tu ne connais pas, et, qui plus est, est soldat, peut-être même pas officier ?

– Il n’est surement pas officier de carrière. Il doit plutôt être artiste pour mettre en scène une telle histoire si bien tournée et qui vous laisse pantelante et sans réponse.

– Tu as raison, mais vois-tu, le problème n’est pas si simple. Je ne peux faillir à la mission que j’ai reçue, défendre le village et ses habitants et faire en sorte qu’il reste bolivien. Même si nous acceptions ce mariage avec l’une d’entre vous, je ne serai plus digne de me montrer devant vous et votre mère. La mission est sacrée pour un soldat et plus encore pour le chef d’un détachement comme le nôtre. Je ne peux accepter que mes hommes soient faits prisonniers sans combattre et eux-mêmes ne l’accepteront pas. Mais, je l’avoue, je ne peux non plus admettre que je vais laisser les habitants de ce village, qui n’ont rien à voir avec la politique d’accès à la mer, mourir sous les coups des Chiliens. Mes hommes sont prêts à se battre et à mourir s’il le faut, mais les villageois sont piégés de manière odieuse par cette histoire. Je ne peux l’admettre. Et pourtant, je ne vois pas d’autre alternative pour l’instant. Votre mère non plus.

– Sans même savoir qui d’entre nous sera la femme de cet homme désirable, nous sommes prêtes à vous aider à trouver une solution qui satisfasse tout le monde, dit l’ainée Abigail. Nous avons huit jours pour cela.

– Oui, et ce n’est pas de trop, dit Alexandro. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il fera son possible pour qu’aucune de ses filles ne se marie avec l’individu. Ce n’était pas une manière de demander, sans même savoir laquelle il voulait, la main d’une demoiselle sans même la connaître.

 

29/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (32)

Le lendemain, après une nuit de rêve, de cauchemars, de cris voilés, ils se réveillèrent et purent commencer à parler. Ce fut un véritable déchaînement. Il y eut d’abord l’indignation : quel marché scandaleux ! Puis la colère : Ces Chiliens sont bien tous les mêmes ! Puis l’accusation : pourquoi nous ? Que leur avons-nous fait ? Puis la pitié : nos pauvres filles, quel choc ! Enfin l’impuissance : qu’allons-nous faire ? Nous n’en avons aucune idée ! Il fallait néanmoins parler aux filles et connaître leurs sentiments. Aussi le capitaine et son épouse, après le petit déjeuner, leur demanda de rester et de les écouter. Emma laissa parler Alexandro :

– Mes enfants, nous ne voulons que votre bien et ne seront jamais prêts à céder à un chantage dans lequel vous seriez partie prenante. Mais aujourd’hui il s’agit d’un véritable cas de conscience que,  pour l’instant, nous ne savons pas, comment aborder. Alors je vais vous rappeler ce qu’a dit l’homme pour voir si nous avons tous compris la même chose. Il nous a laissé huit jours pour décider. Soit l’une de vous trois accepte de se marier avec lui, et dans ce cas, le village ne sera pas pillé ni ses habitants passés au fil de l’épée. Soit, en cas de refus, le lendemain les Chiliens donnent l’assaut et tueront tous ceux qui s’y trouvent. Bien sûr nous pourrions tenter de résister, mais je suis certain qu’aucun d’entre nous n’en sortira vivant, vu leur nombre. J’avoue que je ne sais ce qui se passe dans la tête de nos ennemis, mais le marché est ainsi fait et vous êtes particulièrement concernées, allez savoir pourquoi. Vous êtes bien sûr entièrement libres de refuser ce marché immonde et ni votre mère ni moi ne vous en voudront. L’une d’entre vous est également libre d’accepter, en toute connaissance de cause. Mais j’y mets une condition : que ce ne soit pas pour sauver le village, mais parce que vous avez suffisamment réfléchi à ce qui vous attend et que vous acceptez cet homme parce que vous sentez que peut-être vous pourriez avoir plus que de l’amitié pour lui. Ceci étant dit, et je ne vous demande pas de réponse immédiate, l’une d’entre vous, veut-elle se marier avec cet homme ?

25/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (31)

En réalité, ils étaient effroyablement inquiets. Sans même en avoir encore parlé, aucun des deux ne voyait ce qu’ils pourraient faire pour contrer cette machination. Emma s’alarmait pour ses filles qui n’avaient pas vraiment semblé comprendre l’enjeu de ce qu’avait avancé le chilien. Elles partageaient un certain sentiment pour cet homme qui les troublait, voire les envoûtait. Mais de là à se jeter dans ses bras sans réfléchir, elle n’y croyait pas. En réalité, elle se refusait à croire qu’une de ses filles était prête à quitter le cocon familial pour une aventure, car ce ne pouvait être autre chose, avec un homme qu’elle n’avait jamais vu il y a encore huit jours et qu’elles ne connaissaient nullement de vive voix. Emma n’envisageait pas un instant ce projet d’un mariage qui lui paraissait un cauchemar heureusement irréalisable. Elle n’envisageait pas non plus l’autre possibilité, à savoir le passage au fil de l’épée des habitants du village. Un cauchemar encore plus difficile à concevoir. Et pourtant, entre ces deux possibilités, le blanc, le vide, le désespoir. Quant au capitaine, il était plus inquiet encore, car il portait la responsabilité de la défense du village et ne pouvait concevoir un instant de l’abandonner, de la même manière qu’il ne pouvait examiner avec sérieux un mariage tel que le concevait les Chiliens. Quelle solution lui restait-il ? Certes, il pouvait estimer les chances de la garnison d’assumer sa défense seule. Il était prêt à se battre jusqu’au bout et à mourir pour protéger sa famille et les villageois. Mais, cela suffirait-il ? Il lui semblait bien que non. Il pouvait également tenter une sortie avec l’ensemble de la garnison pour chercher du secours, laissant les villageois ouvrir les portes et accueillir les Chiliens en leur offrant ce qu’ils possédaient. Mais il n’était pas sûr que ceux-ci leur laisseraient la vie sauve. Il avait du mal à approfondir un tel plan, en raison de ce que sa femme et ses filles deviendraient si les Chiliens entraient dans la place. L’homme avait bien dit qu’il s’agissait d’un marché. Il était évident que si la partie bolivienne contrevenait à une des règles du marché ce serait un massacre. Cependant, l’homme avait également énoncé, en premier lieu, que les troupes chiliennes passeraient au fil de l’épée tous ceux qui s’opposeraient à leur assaut. Peut-être accepteraient-ils que les villageois leur ouvrent les portes sans opposition ? Mais pouvait-il courir le risque d’une mauvaise interprétation du marché ? Et, dans tous les cas, il aurait failli à sa mission : tenir la place forte de San Pedro qui appartiendrait alors aux Chiliens. Il avait beau essayer depuis le moment où l’homme avait énoncé son marché, de trouver une solution, il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire. Alexandro et Emma se couchèrent sans avoir prononcé un seul mot, se tenant fortement serrés dans les bras de l’autre, s’embrassant sur la bouche pour éviter d’avoir à se parler, essuyant de leurs lèvres les larmes qui coulaient de leurs yeux.

20/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (30)

– Je vous propose un marché. Le capitaine Barruez, en charge de la défense de votre village, possède trois filles, toutes jolies et bien faites. Qu’il nous en offre une, celle qui le désire, pour convoler avec moi ! Aucun coup de feu ne sera échangé, les habitants auront tous la vie sauve, la garnison sera faite prisonnière et l’hospitalité est offerte à la famille du capitaine par le Chili. Vous avez une semaine pour vous décider. Je reviendrai dans huit jours exactement et vous devrez me donner une réponse. Cette proposition ne peut se discuter. Elle est à prendre ou à laisser !

Là-dessus, l’homme regarda en direction des trois jeunes filles, leur sourit aimablement, salua et repartit paisiblement. Une des sentinelles le tenait en joue, mais le capitaine leva la main pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas tirer. Ses filles n’avaient pas réagi au discours Elles ne semblaient pas l’entendre ou ne comprenaient pas que le marché parlait bien d’elles. Mais la convergence des regards des personnes présentes les troubla. Elles rougirent légèrement, puis regardèrent leur père, semblant l’interroger sur l’attitude à prendre. Celui-ci, d’un geste discret, fit signe à sa femme qu’il était temps de partir avant que les conversations, voire les interrogations, ne commencent à fuser. La famille quitta la porte sous les regards interrogatifs de la population sans que celle-ci, cependant, n’ose poser une question. Et pourtant, les interrogations ne manquaient pas. Pourquoi la famille du capitaine était-elle visée ? Que comptait faire le capitaine ? Pourrait-il imposer quelque chose à ses filles ? Ne va-t-il pas entrer en conflit avec sa femme ? Comment se sortir de ce conflit digne des tragédies grecques sans y laisser des plumes ? D’ailleurs, très vite après leur départ, ces questions devinrent le sujet de conversation de toute l’assemblée près de la porte du village. Aucun n’avait une idée de ce qui allait se passer, mais tous avaient quelque chose à dire. Les villageois rentrèrent plus tard que d’habitude chez eux, emplis de curiosité.

Le retour à la maison du capitaine se fit sans difficulté, les filles papotant entre elles, les parents devisant de choses et d’autres sans une seule fois évoquer ce qu’avait dit le chilien. Ils leur dirent bonsoir, peut-être en les serrant un peu plus cette fois-ci. Puis ils se retirèrent dans leur chambre.

16/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (29)

Quelques jours plus tard, peut-être une dizaine, l’homme revint. Le repas du soir était achevé, les villageois étaient sortis prendre l’air toujours chargé de moiteur, en attendant qu’il se rafraîchisse avec la tombée de la nuit. De longues trainées de nuages barraient l’horizon laissant l’impression d’un jour inachevé. La famille du capitaine Alexandro Barruez, comme les autres, se promenait tranquillement dans les rues du village, saluant au passage les personnalités lorsqu’un cri s’éleva du côté de la porte du village : « Le revoilà ! Le revoilà ! ». Avec toute la dignité possible que sa fonction le contraignait à prendre, le capitaine et sa famille se dirigèrent promptement vers le lieu des cris. Déjà une partie du village s’était massée autour de la grande porte, contemplant l’être qui avançait, un bâton à la main, revêtu d’une peau de bête, marchant souplement, comme soulevé de terre, le regard haut, perdu dans les étoiles dont certaines commençaient à pointer dans le ciel. Oui, il était beau. Jeune encore, entre vingt et vingt-cinq ans, blond, grand, mais sans plus, bien taillé, sans une once de graisse. Mais ce qui retenait l’attention était sa manière de se mouvoir. Il se déplaçait avec grâce, comme si le sol était fait d’ondes qui portaient ses membres au pas suivant, sans effort. Ses déplacements semblaient venir avant l’effort physique, peut-être même avant que le cerveau ne dise à ses muscles de se mouvoir. Aussi il était impressionnant de le voir avancer vers le village, en pleine possession de ses moyens, pas du tout impressionné, comme pour une promenade à l’égal de celle des villageois ce soir de chaleur. S’arrêtant à quinze mètres de la porte, il ne bougeait pas, attendant que la population continue de se masser autour de la porte et fasse silence. Le calme s’installa, la nuit tombait doucement. C’était le moment de proclamer quelque chose.

– Oyez, braves gens, ma proposition ! Les troupes chiliennes vous encerclent. Elles n’attendent qu’un ordre pour donner l’assaut. L’issue de celui-ci ne fait aucun doute, elles vaincront et passeront au fil de l’épée tous ceux qui s’y opposeront, femmes et enfants compris.

L’homme s’arrêta, pour marquer son effet. Un brouhaha monta de la foule qui s’arrêta aussitôt qu’il ouvrit à nouveau la bouche :

12/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (28)

Pendant ce temps, sa femme et ses filles vaquaient à leurs occupations. Les filles suivaient des cours par correspondance avec le passage d’un professeur un jour par semaine. Le reste du temps, elles travaillaient chacune dans leur chambre, avec beaucoup d’assiduité, il faut le dire. Mais depuis quelques temps, en fait depuis l’apparition de l’individu devant la grande porte, cette assiduité connaissait des trous de mémoire. Elles rêvassaient devant leurs mathématiques, écrivaient des dissertations insolites, parlant d’émotions amoureuses, rappelant les sentiments exacerbés de jeunes filles en passe de devenir femmes. Tout cela, chacune à leur manière. L’ainée était raisonnable. Elle se savait belle. Aussi s’interdisait-elle tout sentiment pouvant la conduire à des décisions irréfléchies. La seconde était plus indépendante et plus intellectuelle. Elle disséquait ses émotions, les rapprochait de celles de ses héros littéraires et pouvait ainsi se comparer avec tel ou tel personnage extravagant qui décide de sa vie sans tenir compte de l’avis des autres. La dernière avait un cœur sensible, pure, celui d’une toute jeune fille, presque encore une enfant. Elle s’enflammait, rêvait, pleurait, riait selon le jour et les émotions qui la soulevaient. Elle observait ses sœurs, copiait sa mère dont l’avis lui importait plus que tout au monde. Son cœur était sensible, ouvert, bon à prendre. Par moments, le matin, alors que l’heure de l’éducation n’avait pas encore sonné, il lui semblait qu’en tapant du pied sur le sol, elle pourrait s’élever loin dans le ciel et contempler le monde d’en haut, détaché, mais pleine de sollicitude pour tous. On ne pouvait dire qu’elle était belle au sens d’une beauté tumultueuse de jeunes filles qui s’engouffrent dans la vie la tête haute, sûres de leur séduction. Mais elle avait le charme de l’innocence, la fragilité de l’incertitude, la gentillesse naturelle.

En réalité, toutes les trois pensaient à l’inconnu, chacune à sa manière. L’ainée y pensait avec son cerveau comme une femme de tête. Ferait-il un bon mari, attentionné et capable de devenir riche ? La seconde tentait de le comparer à un héros de roman, Julien Sorel, bien qu’elle se demanda pourquoi lui et pas tel autre amant de nombreux romans du début du siècle. Elle s’était en effet entichée des romans français, et tout particulièrement de la période romantique. Elle l’exaltait comme ces héros ou ces amants d’un jour qui laisse au cœur un manque permanent. La dernière découvre pour la première fois l’attrait de l’homme sans prendre conscience qu’il ne s’agit que d’une attirance physique. Bien sûr tout ceci est déguisé dans son esprit en une épopée amoureuse  qu’elle cache à tous. Les parents, quant à eux, ont bien noté quelques dérangements des habitudes, quelques rêveries à table, quelques veillées tardives sans parole. Mais pouvaient-ils se douter d’une telle poussée chez leurs trois filles en même temps ?

07/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (27)

La sentinelle se tenait à côté de l’homme. Elle tenait son fusil des deux mains, serré contre sa poitrine, et surveillait l’ensemble de la zone devant lui, méticuleusement. Le capitaine le héla :

–  Eh, l’ami ! Quelles sont tes consignes ?

Le soldat se retourna, salua le capitaine, gêné. Il répondit :

–  Je suis chargé d’empêcher toute intrusion en demandant un mot de passe lorsque la personne arrive à dix mètres de la porte. Je prononce le début et il doit me donner la fin de la phrase.

–   Et s’il ne vient pas jusqu’à dix mètres, que fais-tu ?

–  Ben, rien. Je n’ai pas de consignes là-dessus.

–  Si tu vois un groupe de cavaliers qui arrive au galop, que fais-tu ?

–  J’attends qu’ils soient à dix mètres et je leur demande le mot de passe.

–  Et s’il te tire dessus avant ?

–  Dans ce cas, je peux riposter et je donne l’alarme au poste de garde.

–  Donc si un groupe de cavaliers vient au galop te braver jusqu’à dix mètres, tu ne fais rien ?

–  Euh, non.

Le capitaine, perplexe, laissa le soldat et poursuivit sa route le long de la ligne de défense. De loin en loin, on distinguait des tourelles de bois qui abritaient une sentinelle. On montait à la tourelle par une échelle en bois et, de là, on distinguait l’au-delà du village, une campagne aride, sans végétation, en dehors de quelques cactus. Ce n’est que plus loin qu’une vallée s’ébauchait dans la terre sèche et s’ouvrait comme un sexe de femme pour laisser croître quelques légumes et arbres à fruits. Des avant-postes protégeaient cet emplacement devenu stratégique pour la vie du village. Sans ces plantations, il faudrait abandonner les habitations et fuir jusqu’au village voisin. En plus des avant-postes, des patrouilles à cheval circulaient sans cesse de part et d’autre de la vallée, jusqu’aux confins de la terre désolée, affleurement de pierres et de racines. Le capitaine regretta de ne pas avoir pris sa monture pour faire un tour dans ces jardins. Il poursuivit sa route en longeant l’enceinte. Après avoir interrogé quelques sentinelles, examiné les alentours, il décida de convoquer ses adjoints le soir même pour reprendre les plans de surveillance et de sauvegarde. Il était temps de remettre de l’ordre dans l’organisation de la protection du village. Ce qu’avait révélé le prisonnier chilien l’avait inquiété. Comment des villageois pouvaient-ils faire commerce avec les ennemis du pays ? Quelle honte. Il faut éclaircir cela et l’empêcher à tout prix.

03/07/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (26)

–  Eh bien, le seul moyen est d’obtenir du renseignement. Pour cela, vous pouvez tenter de le faire prisonnier, ou encore faire un autre prisonnier qui nous dévoilera son jeu, ou encore interroger un villageois qui pourrait leur vendre des vivres frais. Oui, cela existe. Un certain nombre de vos villageois se livrent à ce trafic quasi quotidiennement. Pour cela ils payent vos sentinelles et elles les laissent passer sans rien dire. Enfin, vous envoyer quelqu’un de confiance et qui connaît l’ennemi pour qu’il se renseigne au plus près de l’homme. S’il pouvait devenir ami avec lui, ce serait le comble. Sachant tout, ou au moins l’essentiel, on pourrait monter une contre-stratégie efficace.

–  Le faire prisonnier serait prendre le risque de faire échouer le seul contact que nous avons avec l’ennemi. Cela me semble irréaliste. Il faudrait sans doute faire plusieurs prisonniers pour savoir ce que veut l’individu, parce que nous ne sommes pas sûrs qu’ils sachent quelque chose. De plus comment faire des prisonniers alors qu’ils ne se montrent pas ? Quant à se fier aux villageois qui n’hésitent pas à tromper leur pays pour se faire quelques billets, cela semble également assez risqué.

–  Le problème, expliqua le capitaine, est que je ne connais personne qui soit suffisamment de confiance pour pouvoir se fier à lui. Quant à vous, je ne vois pas comment je pourrais vous faire confiance alors que vous apparteniez à ce pays il y a encore peu.

–  Peut-être est-ce un risque à courir de votre part ?

–  Surement pas. Je ne veux pas me créer moi-même des problèmes alors que nous en avons déjà suffisamment. Je vous remercie, mais c’est non.

Le soldat salua et sortit sans rien dire, laissant le capitaine songeur. Pour se changer les idées, il décida de faire le tour du village et constater par lui-même si les sentinelles connaissaient les consignes. Il commença par la grande porte, celle où l’individu s’était exhibé plusieurs fois. Depuis que l’individu avait fait son apparition, il y avait toujours quelques villageois auprès de la grande porte, prêts à avertir le reste du village d’un nouvel incident. Aujourd’hui, il remarqua une jeune paysanne, son chapeau sur la tête, ses larges jupes flottant autour d’elle. Elle avait un joli minois dû à sa jeunesse. Elle s’était assise sur un des piliers de la tour surmontant la porte et, les yeux dans le vague, ne semblait rien vouloir de concret. Son plaisir était d’être là, pour raconter par la suite ce qui pourrait se passer. Mais tout ceci n’était qu’hypothèse et la lasserait sans doute. Pour l’instant elle tenait sa place, derechef. Un peu plus loin, le capitaine vit une vieille femme, le regard encore vif. Elle observait les alentours, au-delà de la porte, comme si elle s’attendait à voir surgir l’homme pour s’exclamer et rameuter toutes ses comparses. Rien ne se passait. Enfin, un homme était là. Juché sur une poutre maîtresse de la tour, il regardait au loin, les yeux plissés comme s’il tentait de deviner ce qui pourrait se passer dans les minutes suivantes. Mais rien. Le vide de l’espace entre les cactus qui poussaient à environ trois cent mètres du village, plus exactement des remparts comme le disait avec élégance le capitaine.

28/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (25)

Le lendemain, le capitaine fit venir le soldat :

–  Peut-être pourriez-vous m’expliquer ce que veut cet homme ? lui demanda-t-il.

–  Je n’en sais malheureusement pas plus que l’autre jour. Il est bizarre. Il a semblé animé de mauvaises intentions au cours de ses deux premières apparitions, mais depuis il s’est assagi. Je pourrai émettre plusieurs hypothèses. La première est simple. C’est un de ces chiliens forts en gueule qui veut nous défier sans oser le faire ouvertement. Alors il improvise à chaque apparition, tantôt agressif, tantôt enjôleur. Il ne sait pas où il va et cherche à nous déstabiliser pour s’amuser un peu et se faire bien voir de ses chefs. Mais, en réfléchissant cela me paraît un peu simple, ou même simpliste, comme explication. Une deuxième hypothèse serait que, se lançant dans un défi, il n’ait remarqué vos filles et soit amoureux de l’une d’elle. Chacune d’entre elles peut être l’objet de ses désirs, mais laquelle ? Enfin, une troisième hypothèse serait un stratagème pour s’emparer du village sans avoir à combattre. Il séduit quelqu’un dans la population, y compris une de vos filles, et va utiliser cet attachement pour s’insinuer dans le village sans que vous le sachiez. Il profitera de la première occasion pour introduire des hommes, s’emparer de la porte et la livrer à son armée sans qu’elle ait besoin d’engager le combat. Pour l’instant, il est impossible de dire laquelle de ces hypothèses est la plus proche de la vérité. Ce qui est sûr, inversement, c’est que vos filles, ou au moins l’une d’entre elles, sont concernées par ce plan. Alors que faire ? Sans m’immiscer dans votre domaine, mais je vois que néanmoins vous me faites suffisamment confiance pour m’interroger sur les agissements de mon ancien pays et de mes condisciples, je pense qu’il vous est difficile de réagir immédiatement ne sachant qu’elle est l’hypothèse la plus probable. Cependant, il importe d’éclaircir au plus tôt ce qu’il veut faire.

–  Qu’est-ce que vous proposez ? lui demanda le capitaine de plus en plus enclin à lui faire un tant soit peu confiance.

24/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (24)

Ce n’est que huit jours plus tard que l’homme se manifesta de nouveau. Arrivé à cheval, il mit pied à terre devant la porte principale du village, suffisamment loin pour ne pas risquer un coup de fusil malencontreux. Il s’assit sur un tronc d’arbre mort, attendit un quart d’heure que le haut des remparts se remplisse, puis, il commença à chanter, d’une voix rauque, étouffée, mais portant loin, claire comme un chanteur professionnel. Ce fut une histoire complète qui parlait d’un amour imaginaire entre un homme et une femme dont les pays s’opposaient dans une guerre fratricide. Il conta la beauté de la jeune fille, la force du jeune homme, l’amour qui les enflammait et les aventures extraordinaires qu’ils vécurent. Trop loin pour ceux qui se trouvaient sur le chemin de ronde, on ne voyait pas ses yeux, mais on devinait son ardeur à contempler les personnes présentes, comme s’il cherchait quelqu’un. Libertad était présente et se précipita comme ses compagnes lorsqu’elle sut que l’homme était à nouveau là. Appuyée contre un poteau de bois, elle avait les larmes aux yeux, sans trop analyser pourquoi. C’était plus fort qu’elle. Lorsqu’il eut fini, l’homme fit un large geste d’adieu, s’inclina, puis prit le chemin du retour, loin au-delà des collines. La plupart des gens ne comprenaient pas ce que voulait cet homme, pourquoi il revenait sans cesse et ce qu’il attendait. Ils commençaient à trouver amusant les démonstrations qu’il faisait, sans chercher autre chose. D’abord inquiets, ils se familiarisaient avec ce fantôme étrange qui surgissait de nulle part et s’évanouissait une fois sa prestation terminée.

Quel jeu jouait-il ? Qu’elle était celle qu’il entendait prendre dans son filet ? Une des trois sœurs, à coup sûr, mais laquelle ? Chacune d’entre elles espérait, sans savoir ! Cela n’avait pas échappé à leurs parents et le capitaine commençait à s’inquiéter de cette situation qu’il n’arrivait pas à qualifier. Il en parla le soir, dans leur chambre, avec son épouse.

–  Tu sais, j’avoue ne pas comprendre ce que veut cet homme. Ce que je pressens, sans encore en détenir la preuve, c’est que cela à voir avec nos filles. Que devons-nous faire ? Si nous leur interdisons de sortir lorsqu’il fait son apparition, elles s’interrogeront plus encore sur ses intentions. Je m’inquiète particulièrement pour Libertad. J’ai l’impression qu’elle est plus touchée que les deux autres. As-tu vu aujourd’hui les larmes qu’elle retenait sans pouvoir les cacher ?

–  Oui, moi aussi, je m’inquiète. Comment la famille du capitaine de la place peut-elle se laisser pervertir par un garçon inconnu de manière aussi flagrante ? A ce propos, as-tu interrogé le soldat de la section de prisonniers ?

–  Non, peut-être pourrai-je me servir de lui pour en savoir plus ?

20/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (23)

La dernière, Libertad, était presqu’une fillette, bien que ses formes se dessinaient, souples, la taille petite, les hanches évasées, un port de tête splendide, de petits seins pointant d’un air mutin sous la robe bleue qu’elle portait aujourd’hui. Elle avait encore un comportement d’enfant, mais se tenait comme une reine. Des trois sœurs, elle paraissait la plus vivante, la plus chatoyante, la plus adorable. Elle avait tendance à ne réfléchir qu’après avoir parlé, et s’amusait de ce défaut qu’elle parvenait toujours à se faire pardonner. Là, devant la garnison et les villageois, elle s’exclama : « Qu’il est beau ! Invincible et fier. Un prince, un vrai ! » Elle le voyait, debout devant tous, dans la lumière du soleil couchant, et pensait à un voyageur du ciel, un adorateur de la nature, un être sans désir vulgaire, qui ne mange pas, ne fume pas, dont le regard est posé sur l’intérieur de lui-même. Sa sœur ainée lui pinça la hanche et lui dit de se taire. Les villageois firent semblant de ne rien avoir entendu, occupés à s’interroger sur cette nouvelle mise en scène de l’homme. Celui-ci, regardant les trois jeunes sœurs, s’inclina devant la famille, comme s’il l’avait entendu. Il sourit mystérieusement et fit demi-tour, reprenant le chemin du petit bois. Arrivé à la lisière, il se retourna, un petit sourire aux lèvres, comme s’il avait gagné son pari et leva la main d’un geste d’au revoir. Libertad rougit, ne dit rien, baissa les yeux et se retourna comme pour s’en aller. Sa sœur lui tint la main, émue de cette réaction de la jeune adolescente, sentant qu’il s’était passé quelque chose. Mais quoi, elle ne savait.

Au cours de la nuit qui suivie, Libertad ne put dormir. Le souvenir de l’homme ensorceleur restait présent et l’empêchait  de reposer calmement. Une sorte de légèreté de l’être la tenait éveillée, malgré elle. Elle se demandait ce que cela signifiait. Etait-ce la soirée particulièrement chaude, la promenade sous les yeux des habitants du village ou encore, qui sait, la présence de l’homme ? Elle se réveilla au petit matin la tête lourde, le cœur léger, comme sur un nuage. Son père était déjà parti inspecter les sentinelles, sa mère avait préparé le petit déjeuner, ses sœurs la regardait, amusées, devinant un secret à ne pas dévoiler. Mais la journée se passa comme d’habitude, classe, déjeuner, à nouveau classe, puis devoirs du soir, dans la chaleur de l’été.

15/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (22)

Le lendemain, le capitaine et sa famille se promenaient dans le village. Ils se montraient pour rassurer la population. Les filles avaient maintenant connaissance de la situation et s’intéressaient à l’inconnu, se demandant comment il était, ce qu’il disait, ce qu’il aimait faire. Quel mystère ! Mais ces pensées ne transparaissaient pas derrière l’apparente tranquillité des trois sœurs. Elles se tenaient par le bras, réjouies, rieuses, loin de toutes les pensées des grandes personnes, mais déjà intéressées par un monde nouveau dans lequel les jeux étaient révolus. Elles devisaient toutes les trois, marchant à une distance suffisante de leurs parents pour que ceux-ci ne sachent pas de quoi elles parlaient.

–  Il paraît qu’il est blond, qu’il a de grands yeux noirs et qu’il est fort comme un éléphant, dit Libertad qui, étant la plus jeune, commençait à rêver la nuit d’amour chaste et de bague au doigt. Les deux autres, plus avancées, s’amusaient de leur sœur rêveuse et béatifiant. Elles n’exprimaient pas leurs pensées sur les hommes, mais l’on voyait à leur regard l’intérêt qu’elles y portaient, comme toute jeune fille équilibrée et désireuse de connaître la vie. Les parents marchant devant elles, ne se doutaient pas un instant de ces sentiments cachés, voire étouffés.

–  Quelle idée ! L’aurais-tu vu une fois ?

–  Non, tu le sais bien, répondit Libertad à Ernestina.

Elles poursuivirent leur route vers la porte du village et suivirent les parents sur le chemin bordant les remparts, lorsqu’un brouhaha se fit entendre. On entendit des cris venant de la tour de garde surplombant la porte d’entrée ; « Il est revenu, il est revenu ! ». Alexandro redevint instantanément le capitaine et courût vers le mur d’enceinte qu’il escalada avec souplesse. Sa femme et ses filles le suivirent, si bien que l’ensemble de la famille se trouva sur les remparts, avec leurs ombrelles et leurs atours, sous le regard de l’homme qui faisait mine de ne rien voir. Il se tenait debout, les bras ouverts, les paumes tournées vers le ciel, les yeux mi-clos, comme en adoration devant la création, statue de schiste immobile, impénétrable. En réalité, il fixait les trois sœurs et se demandait laquelle était la plus jolie. L’ainée, Abigail, lui semblait la plus femme, déjà sérieuse comme il convient à une jeune fille en âge de se marier, mais, dans le même temps, rieuse, prête à toutes les farces, comme une gamine qui se demande pourquoi elle fait cela. Elle était blonde, les cheveux noués par un ruban en queue de cheval. Une petite fossette se distinguait sur sa joue gauche et lui donnait un air mutin qui lui convenait. Elle avait l’œil vif, espiègle, mais la sûreté de gestes d’un adulte et sa retenue. La seconde, Ernestina, était châtain clair, également les yeux noirs. C’était une très jeune fille, mais l’on devinait déjà ce qu’elle serait dans quelques années, secrète, belle, un rien non conformiste.

11/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (21)

Le lendemain, il fit faire un exercice spécial à ses hommes : un concours de tir sur une cible qui représentait un homme, mais située loin, à environ trois cent mètres. Il avait fait mettre autour de la cible un panneau de papier qui permettait de voir les écarts entre l’impact et la cible. Peu à peu, les soldats les plus aguerris touchaient la cible au moins une fois sur deux. Il les laissa aux ordres de leur chef de section, continuant à se demander ce qu’il devait faire. La journée se déroula sans incident, une journée calme et normale. Le soir, le capitaine et Emma étaient invités à diner chez le maire. Il mit son uniforme de cérémonie, Emma mit sa robe bleue avec laquelle elle était arrivée au village le premier jour. Le diner fut fort sympathique. Le capitaine raconta une histoire désopilante qui mit tout le monde en verve, leur faisant oublier la situation dans laquelle ils se trouvaient. Il était enjoué, sachant intéresser son auditoire, les tenant en haleine jusqu’au bout du récit. Ils se quittèrent vers minuit et chacun rentra chez soi sans incident.

Ce n’est que trois jours plus tard que l’homme se manifesta à nouveau. Comme par hasard, c’était le soldat de la section de prisonniers qui l’avait vu la première fois qui était présent cette nuit-là.

–  L’homme arriva par la plaine, bien en vue, tranquillement, comme s’il se promenait. N’ayant pas reçu de consigne pour l’abattre, je me contentais de le regarder, prêt à tirer. Il se mit torse nu, lentement, sorti de son sac des pots de couleurs vives et commença à se peindre la poitrine de signes inconnus. Lorsqu’il fut recouvert de peinture, très belles d’ailleurs, il se mit à genoux, les mains jointes, et sembla entrer en prière ou en méditation. Cela dura longtemps. Il se tenait immobile et seuls quelques cheveux de sa tête remuaient dans le vent. Rien ne semblait pouvoir le distraire. Brusquement, il se leva, se rhabilla, mit son chapeau, puis, après l’avoir soulevé en me regardant, il fit demi-tour et partit tranquillement comme il était venu. Je ne suis pas intervenu, ne sachant ce que vous aviez décidé.

Le capitaine était perplexe. Que voulait donc cet homme ? Etait-il un ennemi, un éventuel ami ou encore un indépendant des deux partis qui s’opposaient ? Il n’avait pas de réponse. Il demanda au prisonnier :

–  Vous, que pensez-vous de cette attitude ?

–  A vrai dire, mon Capitaine, je ne sais. Il ne semble pas hostile. Il a néanmoins fait exploser un bâton de dynamite, ce qui révèle une manifestation d’animosité. Aujourd’hui, son attitude était autre. Il se montra pacifique, mystique même, avec un rien de chamanisme en raison des peintures qui, ma foi, pour autant que j’ai pu en juger étaient fort belles et mettaient en valeur son buste. Je comprends vos hésitations quant à l’attitude à adopter. Que faire ?

Le capitaine n’était pas plus avancé. Il voyait néanmoins que les hommes comprenaient cette indécision, n’ayant eux-mêmes aucune idée de ce qu’il convenait de faire. Aussi décida-t-il d’attendre, tout en se préparant au pire. Premièrement, doubler les sentinelles de nuit ; deuxièmement programmer des entraînements au tir de loin, jusqu’à trois, voire quatre cent mètres ; troisièmement, donner des consignes précises à élaborer ; quatrièmement, toutes les nuits faire une ronde et voir chacune des sentinelles. Certes, c’était le travail de ses lieutenants et sous-officiers, mais cela montrera à tous qu’ils doivent être vigilants. Enfin, se renseigner pour savoir si l’homme n’avait pas des complices parmi la section de prisonniers ou dans la population. Que faire si cela était le cas ? Connivence avec l’ennemi ! Cela devrait suffire. C’était la tôle assurée.

07/06/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (20)

Plusieurs jours passèrent sans aucun incident. Le capitaine partait le matin, tôt, inspecter les sentinelles, donnait ses ordres pour l’entraînement du jour, puis se préoccupait d’un problème particulier. Il revit une fois le prisonnier chilien, mais sans engager la conversation. Le soir, lorsqu’il n’était pas de permanence au poste de commandement, il rentrait chez lui et demandait à ses filles comment s’était passé la journée. Il se tenait près de sa femme, lui caressant le cou, la regardant tendrement. Il était heureux ainsi que sa famille.

Une nuit, vers trois heures du matin, il fut réveillé par des coups sur la porte. Le lieutenant major se tenait là, l’air un peu affolé :

– L’homme, il est revenu !

– Oui, qu’a-t-il fait ?

– Il s’est installé face à la porte du village, s’est assis sur une grosse pierre et l’a regardé en fumant un cigarillo. Il était environ deux heures du matin et il était visible parce que la lune était pleine.

– C’est tout ?

– Non, avant de partir, il a sorti de son sac une cartouche de dynamite, a mis le feu à sa mèche, l’a regardé brûler jusqu’à moitié, et, avant qu’elle n’explose, l’a projeté en direction de la porte. Elle a explosé sans faire de dégâts, mais j’avoue que l’explosion a fait peur à une bonne partie de la population. Vous n’avez pas entendu ?

– Ma foi non. J’ai un bon sommeil. Vous avez bien fait de venir me réveiller. Je vais aller voir de plus près ce qui s’est passé.

Après avoir tranquillisé Emma, le capitaine s’habilla et sortit sur la pointe des pieds. Il était un peu inquiet, mais fit tout pour ne pas le montrer. Il se dirigea avec le lieutenant major vers la porte d’entrée dans le village. L’emplacement avait été choisi pour que ceux qui la défendaient se trouve en situation de surélévation. Les premiers arbres étaient loin. L’homme avait du courage pour venir défier la garnison de cette manière. En dehors de la trace laissée par l’explosif, il n’y avait rien de remarquable à voir. Alexandro Barruez interrogea la sentinelle qui ne lui apprit rien de plus que ce que lui avait dit le lieutenant major. Il donna l’ordre qu’on l’avertisse immédiatement si l’individu se présentait à nouveau quel que soit le lieu ou l’heure. Puis il rentra chez lui. Lorsqu’il se glissa dans son lit, Emma lui demanda si cela allait.

–  Oui. C’est à nouveau l’homme que l’on a aperçu l’autre jour. Il est venu défier nos sentinelles. Cela commence à devenir préoccupant, mais nous nous en occupons. Et il prit Emma dans ses bras, caressa son corps souple, jusqu’à ce qu’elle se calme et se rendorme. Il resta les yeux ouverts, réfléchissant. Que faire ? Dois-je donner l’ordre de l’abattre s’il se manifeste à nouveau ? Il finit par se rendormir, sans avoir résolu le problème.

26/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (19)

Le renseignement lui avait paru très insuffisant. Une bonne défense nécessite du temps pour sa mise en place. Donc il fallait être mis en alerte le plus vite possible, dès la détection au plus loin de l’ennemi. Le bourg étant construit au confluent de deux ruisseaux formant une petite dépression, il fallait pouvoir observer dans trois directions, au nord-est, presque est, au nord-ouest et au sud-sud-ouest, tout cela sans se faire remarquer, ce qui nécessitait une relève des observateurs de nuit. Il indiqua le lieu des postes d’observation qu’il avait repéré au cours de son inspection. Ils nécessitaient de creuser un trou, puis de le couvrir de planches et enfin de les camoufler avec les matériaux du sol à proximité. La relève aurait lieu vers minuit. Elle partirait avec deux pigeons voyageurs basés dans le village qui pourraient transmettre une alerte précise sans se faire remarquer. Le capitaine désigna les sections responsables des postes et ordonna de se mettre aussitôt au travail.

Comme cela a été dit précédemment, l’alerte était basée sur les pigeons et, quand cela était possible, sur des signaux optiques. Le système d’alerte comprenait l’alerte proprement dite, puis la vérification de l’alerte et l’organisation du déploiement des troupes sur le système de défense qu’il fallait mettre en place le plus vite possible. Après que chaque section ait mis au point et reconnu les itinéraires de mise en place, plusieurs répétitions eurent lieu, chronométrés jusqu’à ce que le capitaine soit satisfait. Il fut décidé que les observateurs ne se replieraient pas, pour des raisons de temps et pour maintenir une observation sur les arrières de l’ennemi s’il s’avisait de monter une attaque.

Il parut nécessaire au capitaine de disposer d’une réserve dont le rôle s’avérait vitale si les choses tournaient mal. Trois sections engagées dès le début des combats, mais une section solide capable d’intervenir très vite quel que soit le lieu dans l’enceinte du village, soit pour renforcer une section, soit pour faire face à un imprévu sur n’importe quel point. De plus, les volontaires civils, qui se trouvèrent une trentaine, l’équivalent presque d’une section, furent sollicités, équipés, entraînés et mis à la disposition du jeune commissaire de police pour assurer la sûreté à l’intérieur du bourg en cas d’attaque chilienne. Celui-ci, en effet, ne disposait que de trois policiers dont deux étaient assez âgés.

Enfin, une réorganisation des sections fut faite. La section des prisonniers chiliens fut conservée, mais ses hommes furent en partie partagés avec les autres sections de façon à éviter toute rébellion en présence de l’ennemi. L’organisation du commandement fut également revue. A tour de rôle, le capitaine, le lieutenant major et le chef de section de réserve coucherait au poste de commandement, prêt à réagir en cas d’alerte.

Les travaux furent rondement menés et la nouvelle organisation mise en place avec des séances d’alerte. Le capitaine parut rassuré et pu dire sa satisfaction à la troupe et montrer aux notables son efficacité.

22/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (18)

Le soir, le capitaine rentra chez lui, impatient de retrouver sa femme et ses filles. A son entrée Emma se précipita dans ses bras, l’embrassant tendrement, l’appelant du surnom qu’elle lui avait donné lorsqu’il était encore fiancé, Alandro. Et Alandro la serrait contre lui, respirant son parfum, lui baisant le lobe de l’oreille gauche, jusqu’à ce qu’elle pousse un soupir, une exaltation cachée, comme un premier réveil d’une volupté qu’ils partageraient cette nuit. Puis, s’écartant d’elle, le capitaine regarda ses filles qui se tenaient près de la porte, curieuses de savoir comment s’était passée sa première journée.

–  Bien, malgré l’alerte. J’ai eu à faire à deux hommes curieux. L’individu qui observait le village, qui était-il et que voulait-il ? Pour l’instant, je ne vois pas. Aussi va-t-il falloir que nous surveillions mieux les abords du village. Mais le plus curieux était sans doute celui qui a donné l’alerte. C’est un prisonnier chilien. Bien élevé et apparemment de bonne famille. Il était officier, mais il est en réalité peintre et dessinateur. Il m’a fait une bizarre impression que je saurai décrire. Un peu exalté, mais assez froid. Un mélange explosif !

 

Ces événements qui semblaient anodins inclinèrent Alexandro à revoir complètement la défense de San Pedro. Il se fit d’abord expliquer par son lieutenant major le plan en vigueur. Il nota que rien n’était prévu à l’extérieur  des remparts de bois. Il demanda comment le poste de garde pouvait prévoir les attaques et de quelle anticipation il pouvait disposer. Il y avait bien de maigres patrouilles toutes les trois heures dans la petite oasis au sud du village, mais la réponse ne lui parut pas convaincante. Puis, il s’intéressa à l’organisation de la défensive dans l’enceinte du bourg. Il fut étonné que les civils n’aient aucun rôle dans cette affaire. Leur participation serait toujours un plus pour se défendre et ils seraient directement concernés par l’avenir de la garnison. Enfin, il nota l’absence de section de réserve pour faire face à une éventualité. Il alla inspecter chacun des postes et se fit expliquer les signaux d’alerte. Enfin, il fit déclencher une alerte pour voir la façon dont chaque section se mettait en position. Il fit quelques compliments à certains, se montra moins satisfait pour d’autres, mettant en lumière les lacunes des uns et des autres.

Le lendemain, il décida de remanier complètement le plan de défense, reprenant les bonnes choses déjà mises en œuvre, mais consolidant certains postes, l’organisation de l’alerte, la mise en place de la défensive, etc. Il énonça trois principes : le renseignement, l’alerte, la réserve. Le reste fut revu à la marge.

18/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (17)

Deux heures plus tard, l’homme fut introduit dans le bureau du capitaine. Il était grand, vigoureux, assez beau malgré son uniforme de simple soldat. Il salua d’un air vif, mais sans flagornerie et se mit au repos sans attendre qu’on le lui dise, ce que nota le capitaine.

– Dites-moi, je suis intrigué par cet homme que vous avez vu tout à l’heure. Que pensez-vous qu’il venait faire ?

– Il ne semblait pas pourvu d’une mission particulière. Il était comme en promenade et il regardait le village comme un vacancier au bord de la côte regarde la mer. Ce qui est curieux, ce sont les jumelles dont il disposait. Il semblait les avoir amenées pour cela, observer la prise d’armes. Je ne peux rien dire de plus, je n’ai pas moi-même de jumelles et il était trop loin pour que je ne puisse en savoir plus.

– Dites-moi, il paraît que vous êtes chilien et que vous avez été fait prisonnier il y a deux ans. Pourquoi avez-vous choisi de servir la Bolivie ?

– C’est très simple, mon Capitaine. C’était cela ou la mort. Je n’ai comme vous qu’une vie et je tiens à la vivre jusqu’au bout, même si elle est bien différente de ce que j’avais rêvé.

– Ah oui. Qu’aviez-vous rêvé ?

– Étant d’une famille d’intellectuels, je me suis toujours passionné pour le dessin et la peinture. Mais j’ai dû faire mon service militaire. Les connaissances de ma famille et mes résultats scolaires me permirent de faire celui-ci comme officier. J’avoue avoir pris goût à la vie militaire. J’aime particulièrement les nuits de veille, seul, face à un ennemi qui peut surgir de n’importe où. Cela me permet de méditer et de m’ouvrir l’esprit à plus large que mon sort. Parfois, je suis heureux, d’une joie pleine, sans besoin de support comme les souvenirs ou les espoirs. C’est un bonheur entier, irréel et pourtant bien présent. Alors la vie devient un rêve fait de beauté indescriptible.

Le capitaine fut particulièrement surpris par ces paroles du chilien qui semblait dites en toute franchise, sans flagornerie. Il regarda dans les yeux l’homme et y lut l’honnête homme. Il se leva, sourit et lui tendit la main.

– Je vous remercie pour votre franchise et suis heureux de vous avoir parmi nous. Vous pouvez disposer.

L’homme salua, fit demi-tour et sortit. Le capitaine resta un moment songeur, les yeux fixés sur la fenêtre, regardant le renégat chilien s’éloigner. Son impression était floue. L’homme était sympathique, ouvert, sûr de lui, artiste même, mais policé. Cependant, quelque chose le laissait perplexe. Sans doute son accent, différent, plus rapide, plus appuyé, séparant les mots comme un lettré, montrant par là sa différence. Bah, il verrait bien, au fil des jours !

14/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (16)

Au moment où la troupe prenait position pour le défilé final, l’alerte retentit. Ce fut un cri perçant, bref, qu’ils entendirent tous dans le silence du mouvement de troupe. Immédiatement le capitaine appela les chefs de section, leur donna des ordres brefs et laissa partir au pas de course les soldats, expliquant à la population les raisons de l’arrêt de la prise d’armes. Puis, il se rendit auprès de la sentinelle qui avait donné l’alerte. Celui-ci, lui montrant un mouvement de terrain à quatre cent mètres des remparts de bois, lui expliqua :

– j’ai vu là un homme seul, debout sur la butte, contemplant le village, l’air dégagé, fumant un cigarillo. Il avait l’air intéressé par la prise d’armes qu’il regardait avec des jumelles. A un moment, il s’est retourné, s’est soulagé par terre, puis se reboutonnant, il poursuivit ses observations. Il était vêtu comme les chiliens, mais son uniforme semblait fatigué, poussiéreux. Seul brillait, propre, astiqué, son étui à pistolet. Celui-ci étincelait sous le soleil. C’est ce qui m’a incité à donner l’alarme. Il a alors fait demi-tour, tranquillement, et est parti. Il m’a fait froid dans le dos.

Etonné d’une description aussi précise et malgré tout littéraire, le capitaine remercia chaleureusement l’homme, le regardant pour s’imprégner de son identité. Il revint vers les locaux de sa compagnie et demanda au lieutenant qui il était. Celui-ci lui expliqua qu’il s’agissait d’un prisonnier appartenant à la section de l’adjudant major :

–  C’est un ancien officier chilien. Il est parmi nous depuis deux ans. Il semble heureux de son sort et il est effectivement cultivé. Je le vois souvent un livre à la main pendant les heures de repos.

– Lorsque sa garde sera finie, vous le ferez venir, je voudrai le voir.

10/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (15)

Le lendemain, le capitaine prit possession de sa compagnie au cours d’une prise d’armes très simple. L’ensemble des villageois était là, en habit du dimanche, pour écouter ce nouveau capitaine qui avait de si belles femmes. Il fit un petit discours sur l’importance de la garnison, rempart contre l’invasion chilienne et se dit prêt à tout pour conserver le village au gouvernement bolivien. Le maire lui répondit par des mots aimables, insistant sur la présence des femmes et leur beauté. Emma, assise sous le dais tendu au-dessus de leurs têtes, souriait calmement, entourée de ses filles. Celles-ci avaient revêtu des robes de fête, toutes les trois bleues, mais taillées de manière différente. Celle de l’ainée lui serrait la taille et faisait ressortir sa poitrine. Elle mettait en valeur l’élancement de son corps comme une promesse à venir. La seconde était vêtue d’une robe de la même couleur, mais plus solennelle, comme un vêtement de théâtre, avec des manches bouffantes. Elle lui descendait presque jusqu’aux pieds, laissant cependant voir des chevilles parfaites, vives, prêtes à courir n’importe où. La troisième, encore une enfant dont l’aspect laissait prévoir une beauté gracile, portait également une robe de couleur bleue, simple, tombant fermement sur ses genoux. Sa taille était serrée d’une ceinture de tissu rose. Elle se tenait près de sa mère, lui caressant parfois le bras avec douceur et laissant promener ses yeux sur la foule rassemblée comme pour dire : « Regardez notre famille, n’est-elle pas belle et sage ! ». Les villageois regardaient ces nouveaux arrivants, avec des pensées variées. Certains se disaient qu’il n’était sans doute pas très prudent d’exposer ainsi des femmes à la convoitise de l’ennemi chilien. D’autres pensaient aux distractions qu’allaient apporter ces femmes dans la vie quotidienne de San Pedro. Quelques hommes se laissaient distraire par leur présence vivante et épanouie : « Quelles belles femmes, que viennent-elles faire dans cette galère ! » Ils ne pouvaient s’empêcher de contempler Emma et sa fille ainée. Pendant ce temps, le capitaine passait en revue ses hommes. Il marchait d’un pas lent, mais vigoureux, regardant chacun d’eux dans les yeux et cet échange sans parole lui permit de s’allier leur fidélité. Redressant parfois une épaulette, il montra qu’il tenait à ce que ces hommes aient fière allure et s’en trouvent ragaillardis.

05/05/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (14)

Malgré la chaleur et l’aridité du terrain, ils ne mirent que cinq heures pour arriver en vue du village assiégé. Mettant pied à terre avant de passer à l’action, l’adjudant major et ses hommes observèrent les Chiliens. Une bonne partie d’entre eux se tenaient sur un petit promontoire presqu’à l’opposé de la porte d’entrée. Ils semblaient regarder quelque chose à l’intérieur du bourg et rire énormément. L’adjudant se dit que c’était le moment d’attaquer avant que la troupe chilienne ne reprenne ses emplacements pour l’assaut. Ils se remirent en selle, armèrent leurs fusils, sortirent les épées du fourreau et chargèrent en direction de la porte. Ce fut une furie qui emporta les hommes d’un seul trait jusqu’à la porte, avant que les chiliens n’aient le temps de réagir. Très vite les soldats de la garnison de San Pedro ouvrirent les portes et sortirent eux aussi, armés, prêts à en découdre. Les chiliens furent tellement surpris par cette irruption qu’ils ne savaient que faire. Aucun ordre cohérent ne passa entre les différents détachements. Les cavaliers boliviens chargèrent les groupes de Chiliens les uns après les autres. Ce fut une véritable boucherie. Les cavaliers boliviens tiraient, puis chargeaient avec leurs sabres, coupant des bras et des têtes. Il y eut peu de résistance. En une heure, les assiégeants furent soit exterminés, soit mis en fuite, laissant sur place leurs matériels. Les habitants du bourg embrassèrent les cavaliers, leur offrant des présents. Le chef de la garnison ne fut pas en reste pour les remercier. Il envoya aussitôt deux escouades réparer les arrivées d’eau si bien que vers cinq heures de l’après-midi l’ensemble de Socaire fut de nouveau alimenté en eau. L’enfant eut un enterrement quasi national et ses parents vivement récompensés financièrement. C’est ainsi que Caracuela, homme arrogant sauva le bourg de Socaire et gagna ses galons de capitaine. Il fut tué quelques mois plus tard, lors d’une altercation avec une patrouille chilienne.

Des applaudissements et des cris nourris saluèrent la fin de cette histoire. Emma regarda son mari, souriante et heureuse de voir qu’il s’en était bien tiré. Les hommes, toujours sensibles aux aventures de guerre, étaient enthousiastes. Seuls les enfants ne semblaient pas apprécier cette histoire qui se terminait bien par la délivrance du village, mais mal avec la mort d’un enfant. Après un chant de guerrier entonné par le lieutenant major et repris par l’ensemble des hommes, ils purent rentrer chez eux, heureux que tout ceci se soit bien passé.

30/04/2020

L'étrange bataille de San Pedro de Atacama (13)

– Romuald Caracuela mit au point son stratagème : faire croire à l’abondance de l’eau et prévenir la troupe de la garnison voisine pour qu’elle vienne attaquer les Chiliens. Il choisit deux enfants de douze ans, petits et débrouillards et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux : passer dans les tuyaux d’arrivée d’eau, ressortir au-delà du village et marcher jusqu’au village suivant pour avertir le commandant de leur infortune. Attention, c’est à la sortie de la canalisation que tout se jouera, leur dit-il. Soit les chiliens ont laissé quelqu’un et dans ce cas, impossible de sortir, soit il n’y a personne. Pendant ce temps, leur dit-il, nous allons divertir nos assiégeants. Dans l’après-midi, Caracuela fit creuser un grand trou dans un lieu que les Chiliens pouvaient voir. Le soir venu, il rassembla les habitants du village auprès de l’excavation qu’il fit couvrir d’une bâche et remplir de toute l’eau qui restait. Ne fut gardé qu’un verre par personne. Certains protestèrent, l’un d’eux se révolta et voulut s’opposer par la force à cette décision. Il fut aussitôt emmené sur la place du village et passé par les armes. Plus personne ne résista. Alors, Caracuela se déshabilla et demanda aux habitants d’en faire autant. Et tous, nus comme des vers, hommes, femmes et enfants, ils se jetèrent dans le trou rempli d’eau comme s’il s’agissait d’une piscine où il faisait bon s’ébattre. Seuls les soldats sur les remparts ne participèrent pas à cet agréable délassement. Pendant ce temps, les deux jeunes garçons pénétraient dans la canalisation, marchant à quatre pattes. Ils mirent du temps pour atteindre la sortie. Arrivés près de celle-ci, prudemment, ils observèrent longuement les alentours et ne virent personne. Ils sortirent prudemment. Un soldat chilien qui n’avait jusqu’ici pas bougé, se dressa derrière un rocher. Il leur intima l’ordre de s’arrêter. Les deux garçons avaient convenu de se séparer s’ils étaient repérés. Ils coururent chacun dans une direction opposée. L’un d’eux fut malheureusement pris à parti par le soldat et, après trois coups de feu, fut abattu. L’autre avait déjà disparu. Le soldat eut beau courir derrière lui, il ne réussit pas à retrouver sa trace. Il revint alors vers le premier qui souffrait d’une balle dans la jambe. Il tenta de le faire parler afin de savoir ce qu’il faisait là. Il ne réussit pas à lui faire dire quoi que ce soit. Il le menaça de mort. Mais rien n’y fit. Il lui prit la jambe touchée et le traîna par terre en le faisant hurler de douleur. Rien. Aussi lui tira-t-il une balle dans la tête après l’avoir une nouvelle fois admonesté. L’autre enfant courait vers le village voisin qui se trouvait à vingt lieues. Dans la matinée, il arriva exténué en vue de la garnison et se présenta à la porte, demandant à voir le Lieutenant. Mis au courant celui-ci, aussitôt, fit préparer une expédition d’une cinquantaine d’hommes commandés par son meilleur adjudant major et leur donna l’ordre de marcher le plus vite possible vers Socaire pour faire fuir les Chiliens.