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05/10/2015

Le miroir 2

En m’éveillant ma première pensée fut pour mon double. Que me préparait-il ? Quel sera sa prochaine incartade ? me demandais-je avant même de mettre le pied par terre. Je pris le temps de me faire un café et me dirigeai ensuite vers la salle de bain. Je pris une douche, puis me plaçai devant le miroir du lavabo. Je saisis mon rasoir et commençai à l’utiliser. Il ne se passait rien. Le comportement de mon double était normal, ou plutôt, il n’avait aucun comportement. Ce n’était qu’une image que reflétait la glace. J’avançai la main, la posai sur le verre, faisant bouger mes doigts. Rien. Il ne se passait rien. Je cherchai alors à le provoquer. Je lui fis quelques grimaces. Je l’injuriai tout bas. Je lui parlais même : « Va y, tu peux le faire. Je te laisse libre d’agir. » Il ne réagit pas. Je finis par me demander si je n’avais pas rêvé la veille. Le lendemain, même vaine tentative. Rien. Pas une manifestation de bonne ou mauvaise humeur. J’oubliai peu à peu cette histoire qui n’avait aucun fondement logique.  Quelle idée m’avait donc piqué. Oublions !

Deux jours plus tard, alors que je ne pensais plus à cette aventure, se produisit un nouveau fait. J’essayais un vieux costume pris dans l’armoire à glace du couloir. Voulant regarder s’il m’allait encore, j’eus la désagréable surprise de me voir dans un autre vêtement que celui que j’avais enfilé. C’était une tenue de sport. J’avais légèrement grossi et me sentais un peu oppressé dans ce short trop court et ce maillot étroit. Mais oui, il me demande faire du sport, m’exclamais-je, comprenant sa manœuvre. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas de faire preuve d’indépendance d’esprit en trichant sur l’image qu’il se donnait de moi. Il s’agissait réellement de suggestion. Il me disait ce que je devais faire sous une forme détournée, mais je n’étais pas dupe. Il lui avait fallu quelques jours pour monter sa manœuvre, me laissant me décompresser, ne plus penser à rien, bref, l’oublier.

J’avoue que je vis rouge. Cette insubordination manifeste ne pouvait continuer. Je jurai :

– Non, non et non. Cela ne peut continuer ainsi. Tu vas me foutre la paix ou je me fâche.

 Mais il me répondit dans ma tête :

– Cause toujours. Que peux-tu faire ?  

De guerre lasse, j’enfilai ma tenue de sport et partis courir derrière la maison, dans le parc municipal. Rentré, après m’être déshabillé, je pris une douche et me peignai devant la glace, me demandant ce qu’il allait encore inventer. Rien, une image très sage sans aucune idée préconçue. Il ne s’était rien passé. Sans doute mon imagination, une fois de plus.

Désormais, je me méfiais. Je savais que ce double haï pouvait surgir à tout moment. En effet, une fois il se manifesta dans un hôtel, dans la salle de réception. Il y avait une grande glace qui tenait les trois-quarts d’un des murs. Je passais devant sans penser à rien lorsque je vis mon double se détacher de moi, prendre un chemin parallèle avec un petit sourire amusé et sortir au dehors. Je venais de perdre au jeu une somme importante et n’avais aucunement envie de m’amuser. Aussi fus-je surpris de sa réaction et estimai qu’il dépassait une nouvelle fois les limites de la courtoisie. Arrivé au bout de cette immense glace, j’eus la surprise de continuer à voir mon double marcher à mes côtés, légèrement lumineux, comme un reflet totalement soumis à mon apparence. Je pris l’escalier, ma chambre n’étant qu’au premier étage, et il se perdit vraisemblablement dans la montée restée relativement sombre. J’avais trouvé le moyen de le mettre dans l’embarras. Je m’en souviendrais, me dis-je intérieurement.

Pendant quatre jours il ne se manifesta pas. Le cinquième jour, je compris que nous avions franchi une nouvelle étape. Il prit quelqu’un à témoin, et devant moi. Nous étions dans un autobus. Une vieille femme sortit son poudrier qui, comme la plupart des poudriers était munis d’un petit miroir permettant à la beauté supposée de se mirer en toute discrétion. Il y avait derrière elle une glace. Aussi me voyais-je moi-même sans qu’elle le sache. Je la vis soudainement me regarder d’un air bizarre, mi-figue mi-raisin. Elle semblait perturbée, regardait ailleurs, mais dès que je détournais le regard, elle revenait sur moi. Je la voyais grâce au reflet de la fenêtre. Elle se contempla à nouveau dans son poudrier et là je compris. Mon double me montrait du doigt et semblait dire quelque chose directement dans la tête de la propriétaire du poudrier. Elle leva les yeux, rencontra les miens, détourna son regard, l’air troublé. Si maintenant il se met à raconter des coups aux personnes que l’on croise, ça ne va plus du tout, pensai-je. Rouge de honte, je dus me lever et sortir à l’arrêt suivant alors qu’il me restait encore quatre stations à parcourir.

03/10/2015

Le miroir 1

Ce matin, il m’est arrivé une chose étrange. J’étais dans la salle de bain, un gant de toilette à la main, me lavant les joues après les avoir savonnée. Je regardais mon visage fatigué, trouvant mes paupières lourdes et gonflées. Machinalement je passais et repassais le gant de toilette sur une barbe de la veille, accrochant des brins de tissu dans les poils du menton. Je suis gaucher. Normalement ma main gauche correspond sur la glace à la main droite si je me mets à la place de mon image. Et tout d’un coup, ce fut une autre symétrie qui apparut. Ma main gauche en face prenait la place de la main droite. La symétrie s’inversait. Je n’y pris pas garde au début. Poursuivant ma rêverie, encore quelque peu endormi, je ne me regardais pas vraiment. Ce fut une révélation.

– Que se passe-t-il ? Je rêve ! Mon personnage se disloque et me fait un pied de nez.

Cela ne dura qu’une seconde ou deux, puis tout redevint normal. Je me frottais les yeux, n’arrivant pas à admettre ce qu’ils avaient vu. Je finis par croire que j’avais rêvé, encore à moitié endormi. Je n’y pensai plus jusqu’au lendemain matin. Devant la glace, je me rappelai l’incident de la veille. J’ai rêvé, c’est sûr, me dis-je essayant de reconstituer ce que j’avais vu. Une inversion de la symétrie. Mon double devenait indépendant. Ce n’est pas possible. Voyons donc et prenons garde. Rien ne se passa pendant que je me lavais le visage. Un peu de savon, puis de l’eau fraîche pour le faire disparaître, le poil devenu plus souple, prêt à se laisser couper par le rasoir électrique. Je saisis donc mon rasoir, le mis en route et l’approchai de ma joue droite. Je vous l’ai dit, je suis gaucher. Je pris donc mon rasoir de la main gauche et traversai ma symétrie pour atteindre la joue droite. Eh bien, croyez-moi si vous voulez, je vis alors mon double exécuter le même mouvement avec sa main gauche. Quelle émotion ! Il alla jusqu’à me faire un clin d’œil et un petit sourire. Certes c’était un très petit sourire, mais suffisant pour que je m’interroge. Se moquerait-il de moi ? Puis tout cessa. J’eus beau tenter de revivre l’événement, rien à faire. Il s’agissait bien d’un double toujours docile, sans erreur, le regard franc. Bref, moi-même, dans sa plus grande ressemblance. Cela perturba ma journée. Je ne cessais de penser à cette image. Un être prenant son indépendance sans rien annoncer et qui osait de plus me faire un clin d’œil comme si je devenais complice de sa trahison. Toutes les heures, je me rendais aux toilettes du bureau, m’auscultais dans la glace sans cependant obtenir la moindre désobéissance de la part de mon double. Comportement normal, comme le temps est normal à la météo. Me voyant me lever assez souvent, mon voisin de bureau s’inquiéta.

– Que se passe-t-il ? Aurais-tu mangé quelque chose de mauvais ? Ton estomac te joue-t-il des tours ?

Je me contentais de marmonner quelques paroles inaudibles et tournais le dos à ce compagnon de travail. Il en conclut que ça n’allait pas très bien, mais sans plus.

Je rentrais chez moi pessimiste, inquiété par la tournure des événements. Je me promis d’interroger mon double s’il me refaisait un coup comme celui-ci. Mais d’une autre côté, je ne me voyais pas m’interrogeant et espérant une réponse de la part de ma symétrie qui n’est qu’une simple image de ma réalité, sans aucune possibilité que celle-ci prenne une indépendance impossible.

Mais… Je me demandais tout à coup si ce double existait lorsque je ne me trouvais pas devant une glace. Quelle idée. Je suis vraiment perturbé, me dis-je. Pourtant l’idée fit son chemin dans ma tête. Je m’imaginais errant dans chaque pièce avec ce double devant moi qui souriait d’un air moqueur. Tu m’agaces, me dis-je en moi-même. Mais j’y pensais et ne pouvais m’empêcher d’y penser. Je me couchai quelque peu perturbé et rêvai d’une révolte des doubles qui  se vêtaient autrement, qui gesticulaient sans autre forme de procès et qui même, pour certains, manifestaient dans la rue pour leur indépendance. Je me réveillai transpirant, haletant, éprouvé. Mais de quoi ? De guerre lasse, je me rendormis et sommeillai jusqu’au matin, cahin-caha.

20/06/2015

Matinales (13 et fin)

Le lendemain, Amélie avait hâte de plonger et de retrouver ce monde qui s’offrait à elle. Elle avait eu du mal à s’endormir, pensant à sa propre vie. Oui, le jeune homme avait raison. Elle avait un problème et elle venait juste de comprendre lequel. Désormais elle se consacrerait à cette recherche, quitte à délaisser la vie quotidienne.

Elle s’habilla, prépara son sac à dos et prit le chemin de la piscine en courant. Cette course la réveilla. Les gens croisés avaient l’air heureux. Elle fit signe à une vieille dame qui lui répondit aimablement. Elle posa sa main sur les cheveux d’une petite fille qui lui sourit. Oui, le monde était transformé. Ou plutôt, elle était transformée. Lorsqu’elle arriva dans la rue de la piscine, elle vit de nombreux véhicules stationnés n’importe comment, des voitures de police et de pompiers dont les gyrophares tournaient sans cesse. Les habitants étaient aux fenêtres contemplant ce spectacle sans vraiment comprendre ce qu’il se passait. Elle s’approcha du policier qui semblait filtrer les personnes autorisées à pénétrer dans le cercle fermé par une bande d’interdiction rouge et blanche.

– Je suis une habituée. Je viens tous les jours et j’ai oublié quelque chose hier dans le vestiaire. Puis-je aller le chercher ?

– Vous ne pouvez entrer dans le bâtiment. Il risque de s’écrouler. Mais allez donc voir le maître-nageur, il vous dira ce qu’il en est.

– Merci.

Amélie avança, vit le maître-nageur, le salua et lui demanda ce qu’il se passait.

– Hier soir avant la fermeture, mais heureusement il n’y avait plus personne dans le bassin, j’ai vu un énorme bouillonnement se former à la surface de l’eau. Beaucoup plus fort que l’autre fois. Et progressivement, le bassin a commencé à se vider. Il a perdu un mètre en quelques minutes, puis deux, laissant à découvert le petit bain. Une sorte de siphon aspirait l’eau qui restait dans le grand bain, mais l’eau ne baissait plus. J’ai fait venir les pompiers, la police est arrivée. On craint que le bâtiment n’ait subi des dommages irréversibles. La piscine est bien sûr fermée. Elle ne rouvrira peut-être jamais. Les experts sont en train de l’examiner. Vous allez mieux ?

– Oui, je suis remise. Merci. Quel dommage. Il va falloir que je trouve une autre piscine.

Elle n’en dit pas plus, assommée par cette nouvelle qui la coupait de ce monde captivant dans lequel elle avait été plongée pendant quelques jours. Plus de contact. Plus jamais, probablement, se dit-elle.

Elle dit au revoir au maître-nageur, franchit en sens inverse la bande d’interdiction et partit en courant, souriant au monde des hommes, au soleil du matin et à cette vie nouvelle qui s’offrait à elle en ce jour nouveau. Elle savait que ce serait dur, qu’elle trébucherait. Mais elle avait désormais une certitude que personne ne pourrait lui enlever. Sa vie avait un sens.

19/06/2015

Matinales (12)

La femme l’attendait, flottant entre deux eaux. Elle n’avait pas bougé et elle souriait comme si elle voyait sa famille.

– Pourquoi dites-vous que votre petit garçon sait ? Lui demanda Amélie.

– Les enfants ont des capacités insoupçonnées. Ils gardent en eux le souvenir du vrai monde. Les adultes les trouvent affabulateurs, mais ils savent. Cela s’estompe progressivement entre la deuxième et la troisième année, lorsqu’ils commencent à s’ancrer dans l’univers. C’est à cet âge que commence leur mission, comme pour tous les hommes et les femmes sur terre. Cette transition est nécessaire. Elle met en eux la certitude d’un autre monde, même s’ils l’oublient ensuite. Cela reste en arrière-fond dans leur inconscient. Ils peuvent en rêver ou, lors d’un moment difficile, en avoir une faible réminiscence qui les aidera à se dépasser. Ils peuvent aussi, à moitié de leur vie, s’interroger sur eux-mêmes et se mettre à chercher. Ils se mettent en quête d’une autre vie, plus intime, plus tournée sur leur propre réalisation. Chacun réagit différemment, mais beaucoup d’entre eux sont travaillés par ce rappel à soi qui peut être brutal ou tout à fait inoffensif.

– Vous me parlez d’une mission que chaque homme doit accomplir. Mais c’est quoi cette mission ?

– Nous sommes tous uniques, dotés d’une personnalité intime et différente qu’il nous faut développer et qui nous rendra heureux pleinement si nous y arrivons. Celle-ci n’a rien à voir avec la réussite matérielle que la société met en avant et que beaucoup donnent en exemple. Non, c’est une sorte de contentement intérieur, un soleil secret qui éclaire au fil des jours le quotidien et qui sent le vrai monde. Vous avez déjà entendu cette expression, « en odeur de sainteté ». Et bien, elle est réelle et votre vie bascule, vous vivez déjà de l’autre côté en étant toujours de ce monde. Certes, il vous arrive très souvent de redevenir comme les autres, ceux qui n’ont pas fait cette expérience, mais vous savez et vous vous efforcez de la revivre.

– Moi aussi, j’ai donc cette expérience à faire ?

– Oui, bien sûr ! Tous, même les plus pauvres, même les plus handicapés, même les plus méchants ou les plus intelligents ont cette mission. Tous nous portons en nous ce trésor à découvrir et à exploiter. C’est le but de ce passage sur terre, le but de la vie.

– Et vous, l’avez-vous vécu cette expérience ?

– Oui et non. Cela s’est passé tellement vite. J’étais préoccupé par le fait que je ne pouvais avoir d’enfant. Cela devenait une obsession. Lorsqu’enfin nous en avons attendu un, je me suis entièrement consacré à lui. Mais je n’ai pas compris que cet intérêt était personnel et obsessionnel. J’ai ennuyé mon mari, mes parents, par cette attention permanente au fait qu’il grandisse en moi, qu’il allait voir le jour grâce à moi. Trois jours avant sa naissance j’ai commencé à ressentir les premières douleurs. Ce n’était pas encore le moment. Je n’ai rien dit, à personne. J’ai poursuivi mon travail et côtoyé mes proches sans rien leur dévoiler de mes douleurs. Un soir, mon mari est rentré du travail et m’a trouvé évanouie dans la cuisine. Je me suis réveillé sur la table d’accouchement, environnée de blouses blanches, ressentant une violente douleur au bas du ventre. J’ai en un instant compris mon erreur. Le soleil dont je vous parlais est apparu et a éclairé mes derniers moments. Cela m’a sauvé.

– C’est pour cela que vous cherchez à contacter votre famille ?

– Oui, je dois leur faire part de mon bonheur alors qu’ils s’imaginent que la fin de ma vie a été un cauchemar.

Amélie fit signe à la femme qu’elle devait remonter, manquant d’air. Elle lui promit d’aller voir sa famille et de lui faire part de ses derniers moments où elle rencontra le bonheur, puis remonta. Les scolaires étaient déjà là. Il était l’heure. Elle devait sortir du bassin. Je reviendrai demain, se dit-elle avant de s’essuyer avec sa serviette de bain.

18/06/2015

Matinales (11)

Alors elle prit la décision d’agir. Elle sortit, regarda l’eau claire et plongea. Ils étaient là !

Elle chercha la jeune fille, en vain. Sans doute avait-elle quitté le monde des tangentiels. Emilie le regretta, car elle aurait pu lui expliquer. Il fallait trouver un autre partenaire avec qui entrer en contact. Nageant doucement, elle passait devant chaque personne, leur faisant un signe, tentant de se faire remarquer. Ceux-ci ne la voyaient pas, continuant leur dialogue à deux ou trois. Enfin ! Une femme, la quarantaine, encore jolie, lui décocha un sourire. Elle l’avait vue. Elle mit du temps à entrer en relation avec Emilie. Celle-ci entendit sa voix, une voix faible, douce, qui naissait dans sa tête et entamait le dialogue intérieurement avec elle.

– Vous devriez rassembler vos cheveux, lui dit-elle. Nous n’aimons pas ces filaments qui flottent autour de vous. Ils risquent de nous capturer et de nous attirer vers la surface.

Amélie ne comprit pas et ne put rien faire. Elle n’avait pas d’élastique sous la main. Elle avait plongé sans réfléchir, mue par instinct et curiosité. Elle se rappela la mission qu’elle s’était donnée.

– En quoi puis-je vous être utile ?

– Je suis morte en couche. J’ai pu sauver mon bébé, mais le médecin n’a rien pu faire, je perdais mon sang et il n’a pas pu savoir pourquoi. Mon mari est seul maintenant avec mon petit garçon. Je les vois de temps en temps et cela me suffit pour être en paix malgré la position inconfortable de tangentielle. Je ne peux communiquer avec eux et il faut qu’ils sachent que je les vois et que je suis heureuse d’être là, près d’eux. Pour qu’ils soient sûrs que c’est bien moi, dites-leur que vous venez de la part de Mouche. Ils sauront que c’est moi. C’est le surnom que mon mari m’avait donné lorsque nous nous sommes mariés. Nous n’avons jamais divulgué ce surnom. Ils sauront ainsi que c’est bien moi.

– Mais pourquoi dites-vous nous ? Votre petit garçon ne parle pas et ne sait même pas que vous êtes morte.

– Si. Il vient de l’autre monde et il en est parfaitement conscient. Il ne sait pas encore communiquer avec l’univers matériel. Il faut qu’il fasse son apprentissage. Mais il sait parfaitement où il est et pourquoi. Ce n’est que progressivement qu’il oubliera notre monde pour ne plus connaître que le vôtre.

L’esprit d’Amélie s’ouvrit. Elle se souvint qu’étant petite, elle s’échappait en rêve et flottait au-dessus d’elle-même. Elle arrivait parfois à partir et à visiter les alentours en volant par le seul fait de sa volonté. Concentre-toi, se disait-elle. Elle bandait son cerveau et ses muscles et s’extrayait de la pesanteur. Lorsqu’elle était en forme, elle planait et écoutait les conversations, pénétrant au travers des maisons. Progressivement tout cela s’est estompé, puis complètement arrêté. Elle n’avait plus aucun souvenir de ces possibilités. Elle fit part de ces réflexions à la femme.

– Oui, beaucoup d’entre nous, très jeunes, ont des réminiscences d’une autre vie. La plupart les oublie très vite et n’en conserve aucun souvenir. Quelques-uns n’ont rien de précis, mais savent au fond d’eux-mêmes qu’il existe un autre monde. Ils ne savent pas pourquoi, ni ce qu’il est. Mais dans certaines circonstances de la vie, ils s’en souviennent et savent qu’ils ne peuvent faire telle ou telle chose. Très peu conservent des faits précis en mémoire. Ceux-là sont forts. Ils ne font peut-être rien de leur vie matérielle, mais ils sont de roc pour les autres grâce à leur certitude d’un au-delà.

Amélie se sentit très vite en harmonie avec cette femme, malgré leur différence d’âge, presque vingt ans. Elle parlait posément, de manière très vivante, non pas passionnée, mais pleine de certitude. Elle lui promit de contacter son mari et son fils de leur dire qu’elle veillait sur eux. Puis elle la questionna.

– Je ne comprends vraiment pas pourquoi à certains moments vous êtes là et à d’autres rien. Il y a bien une règle à cela ?

– Oui. Nous devons prendre contact avec nos anciennes connaissances pour diverses raisons. Cela est fatiguant, épuisant même. Alors nous avons besoin de repos. Même si nous n’avons plus notre corps réel, nous revêtons notre ancien corps pour quelques minutes, voire quelques heures. Puis nous repartons dans l’autre monde pour nous refaire des forces.

– De quel monde parlez-vous ? Comment est-il fait, que voyez-vous, que ressentez-vous ?

– Vous touchez une interdiction. Nous ne pouvons en parler. Sinon nous perdons le privilège de pouvoir entrer en contact avec vous et de faire passer notre message qui est notre seule motivation. Alors aucun de nous ne vous dira ce qu’il en est de cet autre monde. Mais rassurez-vous, vous êtes un des rares humains à voir des tangentiels. C’est déjà beaucoup.

– Comment faites-vous pour apparaître dans cette piscine ?

– Il existe d’autres lieux qui permettent d’établir le contact. Par exemple, au fin fond d’une forêt ou encore dans une grotte où les hommes ont vécu il y a très longtemps.

Amélie dut remonter respirer. Le maître-nageur lui fit le signe de sortir de l'eau, mais elle plongea à nouveau.

15/06/2015

Matinale (10)

Pendant deux jours, Amélie ne put prendre le chemin de la piscine. Ce n’est pas qu’elle avait peur, mais elle n’était pas prête à affronter à nouveau ce monde venant d’elle ne savait d’où. Il lui fallait être en pleine forme si elle voulait percer le mystère. La troisième nuit, elle fit un rêve. Elle était dans le train, regardant le paysage qui se déroulait tranquillement. La voie ferrée suivait une route. Elle vit la route s’éloigner légèrement, semblant prendre la tangente, puis s’ouvrir en deux routes plus petites. Un poteau indicateur donnait bien les directions, mais celui-ci se trouvait devant, sur la route principale, plus large, et était planté au milieu de la chaussée. Chaque automobiliste devait presque s’arrêter pour l’éviter. On voyait sur le poteau de nombreuses traces montrant à l’évidence qu’il était fréquemment percuté. Mais il restait là, vraisemblablement par la volonté de quelqu’un qui avait le pouvoir de ne rien changer malgré la forte occurrence des accidents. Au moment où le train allait passer à proximité, une voiture, roulant à vive allure, arriva. Elle dut freiner puissamment et ne s’arrêta qu’à quelques centimètres du poteau. Son conducteur émergea de l’habitacle, regarda le poteau, alla dans le coffre de sa voiture, en sortit une tronçonneuse, la mit en route et coupa l’épieu. Il le poussa non sans difficulté dans le fossé, puis remit l’appareil dans le coffre et démarra. Emilie ne sut jamais quelle route la voiture avait prise, car elle fut réveillée par le sifflet du train. A quel moment avait- elle commencé à rêver dans le songe qu’elle faisait ? Il n’était pas possible que le train ait suffisamment ralenti pour lui laisser voir toute la séquence de l’incident. Elle avait dû s’endormir à un moment quelconque, probablement lorsque la voiture s’était arrêtée devant le poteau indicateur. Elle avait rêvé la suite et se réveillait en raison de la stridence de l’avertisseur du train. Cependant elle comprit bien vite qu’il se passait quelque chose de bizarre. Elle aurait dû se réveiller dans le train. Or elle se trouvait dans son lit. Pourquoi avait-elle entendu le sifflet de la locomotive alors qu’il n’y avait pourtant aucune voie ferrée à proximité de sa maison ? Elle entrevue un décalage entre son rêve et ce qu’elle vivait. S’était-elle éveillée ? A quel moment l’avait-elle fait ? Avait-t-elle rêvé l’ensemble de la séquence ? Elle ne savait plus. Rêver qu’elle rêvait. Quelle bizarrerie ! Quand avait-elle pris la tangente ? Elle passa une partie de la nuit à tenter de comprendre, mais rien ne vint. Elle s’endormit tard, mais se réveilla de bonne humeur, reposé et entreprenante.

Ainsi le troisième matin, elle fut prête à prendre le chemin de la piscine. Elle emplit son sac de son maillot, de sa serviette de bain et d’un petit sandwich qu’elle dégusterait après s’être rhabillée. Puis elle sortit.

Arrivée devant la piscine, elle eut un moment d’hésitation. Encore une fois, l’inconnu ! Ai-je vraiment envie de savoir. Ne vaut-il pas mieux rester dans l’ignorance ? Ne risques-tu pas d’être aspirée dans cet enfer et ne plus pouvoir remonter ? Mais, vous commencez maintenant à la connaître, elle ne put résister à l’appel de ce monde délirant. Elle entra. Elle prit sa cabine habituelle, se changea en pensant à ce qui l’attendait, oublia de vérifier sa tenue, prit sa douche et courut vers le bassin. Elle allait plonger lorsqu’un frémissement parcouru la surface de l’eau, habituellement calme. C’étaient de petites vaguelettes qui ridaient la partie centrale du bassin et qui, rapidement, se transformèrent en turbulences. De grosses bulles crevaient la surface comme si l’eau se mettait à bouillir. Le maître-nageur se leva, les yeux écarquillés, bégayant et montrant du doigt le phénomène :

– Là… Là… Re-regardez… Que… Que se passe-t-il ?

Emilie contemplait cette étrangeté, se demandant si elle allait pouvoir ou non plonger. Elle regarda le fond. L’eau était transparente, de petites rides couraient vers les bords, créant des interférences qui empêchaient de bien distinguer le carrelage et les couloirs divisant la longueur. Rien ne semblait flotter dans le liquide, seules des bulles crevaient la surface, semblant sortir du fond. Très vite, cela s’arrêta. Les dernières bulles montèrent doucement, tremblantes, comme des larmes sortant d’un regard ouvert sur un autre monde. Le maître-nageur semblait subjugué. Il s’était penché sur l’eau, se tenant cependant à distance du bord. Il était effrayé et ne savait que faire. Il en oublia Emilie et se précipita vers son bureau. Elle le vit prendre le téléphone et composer un numéro, le doigt tremblant. La communication établit, il parla d’une voix forte, mais bredouillante, les mots se bousculant dans sa bouche. Ses émotions l’empêchaient de se faire comprendre. Il montrait d’un doigt tremblant le bassin, sans parvenir à être clair. Après un moment de silence pendant lequel il écouta son interlocuteur, il raccrocha, puis s’effondra sur sa table, la tête entre ses bras, secoué de sanglots qu’il ne maîtrisait pas. Emilie, impassible, le regardait, sans rien dire.

10/06/2015

Matinale (9)

Elle remonta pour respirer. Elle ne pouvait faire autrement. Reprenant son souffle, elle fut tout à coup secouée en tous sens par un tremblement de l’eau, à la fois aspiration et propulsion d’une autre masse de liquide. Le maître-nageur lisait son journal, ne voyant pas cet orage venant du fond de la piscine. Elle eut envie de nager très vite jusqu’à l’échelle permettant de sortir de l’eau et de fuir cette masse fluide. Mais elle se dit que c’était peut-être l’unique occasion de savoir de quoi il s’agissait. Alors, elle prit de l’air et plongea.

C’était une véritable tornade. Les tangentiels se laissaient faire et paressaient habitués. Ils roulaient entre les bulles d’air, emportés comme des fétus de paille. Leurs bras et leurs jambes semblaient indépendants de leur corps, formant de véritables tentacules se mouvant d’eux-mêmes. Ils n’avaient pas l’air effrayés. Ils semblaient presque heureux, comme les gens sous l’emprise d’une drogue. Ils ne pensaient plus, libres de toute attache, de tout souvenir, de toute crainte. Amélie était elle-même secouée, emportée par cette furie qui se passait à l’intérieur de la piscine. Elle vit la jeune fille la regarder, lui crier quelque chose. Mais elle ne sut ce qu’elle voulait dire. Plusieurs tangentiels passèrent à travers elle, sans effort, comme si elle n’existait pas, sans un mot d’excuse. Les deux mondes se côtoyaient sans réellement se rencontrer, à la façon des allumettes frottées sur le grattoir. Cette friction formait une étincelle qui devenait flamme après la fin de la combustion instantanée. Ici, elle durait. Elle semblait ne pas vouloir ou ne pas pouvoir s’arrêter. Amélie perdait pied, se sentait impuissante à réagir et se laissait engourdir par ce tsunami. A un moment donné, elle fut aspirée vers le fond. Elle vit celui-ci s’ouvrir à la manière d’un trou fait par une balle de pistolet dans la carrosserie d’une voiture, un trou bien rond, au rebord déchiré vers l’extérieur tout noir, mais avec un reflet lumineux attirant l’œil. Elle se sentit dégrisée et lutta pour sortir de l’attraction que ce trou exerçait sur son propre corps. Elle fut prise dans une bulle d’air assez grande pour lui permettre de respirer, la sauvant ainsi de la noyade. Celle-ci l’entraîna vers la surface sans qu’elle eût besoin de nager. Elle regardait les tangentiels faire le chemin inverse, emportés par l’aspiration, et s’engouffrer dans la plaie ouvert du fond de la piscine.

L’eau se calma, la blessure se referma progressivement, laissant passer les retardataires, les dernières bulles s’échappèrent et firent surface avec Amélie. Elle se retrouva nageant tranquillement dans une eau parfaitement calme, comme si de rien n’était. Elle crut qu’elle avait rêvé. Même le maître-nageur n’avait rien vu, préoccupé par la lecture de son journal. Elle était seule et se dirigea vers l’échelle de sortie, calme en apparence. Son cœur battait vite cependant. Elle n’arrivait pas à reprendre ses esprits. Elle voyait la surface tourner et ne savait plus si elle était encore sous l’eau ou si l’horizontal devenait vertical. Elle atteignit l’échelle, s’y agrippa et s’efforça de monter. Elle s’assit sur le carrelage froid qui lui fit du bien, tenta de prendre sa serviette, mais s’évanouit avec un petit râle qui alerta le maître-nageur. Celui-ci se précipita, lui donna légèrement quelques claques, la couvrit d’un peignoir très épais et la conduisit vers une sorte de petite infirmerie. Etendue sur un lit d’examen médical, elle se laissait faire, ne pensant à rien, continuant de contempler le trou noir et lumineux qui s’était formé au fond de l’eau. Elle avait vu sa mort dans cette blessure et n’avait pas eu peur, loin de là. Elle avait même eu une attirance irréfléchie pour ce mélange d’obscurité et de luminosité, de noir et de blanc qui ne formaient pas du gris. C’était une autre couleur, inconnue, indéfinissable, attirante, qui semblait vous arracher le cœur et vous aspirer en elle. Amélie s’endormit sans en avoir conscience, un sourire béat sur ses lèvres.

07/06/2015

Matinale 8

Scrupuleusement, elle accomplit son devoir. Elle chercha l’adresse de la jeune femme, s’y rendit et lui remit le mot de passe sans toutefois lui dire qu’elle avait vu son mari. C’était une belle femme, pas forcément une beauté ; mais elle possédait un certain charme. Elle écouta ce que lui dit Emilie, mais ne lui demanda pas comment elle connaissait l’existence de ce mot de passe. Elles cherchèrent ensemble dans l’ordinateur d’Adrien, son mari, et trouvèrent effectivement tout ce qui concernait les actions de la SOC. La jeune femme la remercia chaleureusement, lui dit qu’elle pouvait revenir quand elle voulait, qu’elle serait toujours la bienvenue. Elle n’eut pas une fois une interrogation quant à sa connaissance d’Adrien. Emilie repartit, heureuse d’avoir pu rendre ce service à une famille éplorée. Elle allait pouvoir passer à ce qui l’intéressait particulièrement : qu’en est-il de cette tangente dont avait parlé Adrien ?

Le lendemain, elle prit à nouveau le chemin de la piscine. Elle ne savait pas ce qui allait se passer. Les tangentiels seraient-ils là ? Elle ne comprenait pas qu’elles étaient les raisons de ces apparitions ou de ces disparitions. Un jour ils étaient là, un autre jour ils étaient absents. Adrien n’avait rien dévoilé de ce mystère et elle-même, malgré ses interrogations, continuait à n’y rien comprendre. Elle décida de se rendre à la piscine en courant. Elle prépara un petit sac à dos, y mit sa serviette de bain, son peigne, son maillot évidemment, enfila un short de sport, un tee-shirt et sortit. Dehors, il faisait frais. Elle courut doucement, puis accéléra en se laissant bercer par le rythme de sa course. Elle aimait cette cadence régulière qui lui permettait de réfléchir sans peine. Les idées lui venaient, indépendantes d’une démarche rationnelle et lui donnaient des réponses, parfois insolites, aux questions qu’elle se posait. Elle prolongea sa course en prenant un chemin de traverse et fit deux kilomètres de plus. Mais rien ne vint. La question de ce monde tangentiel restait inabordable à son esprit pourtant enfiévré.

Elle transpirait légèrement lorsqu’elle monta les marches de l’entrée à la piscine. Elle dut s’essuyer avec sa serviette avant de pouvoir enfiler son maillot. L’eau fraiche me fera du bien, pensa-t-elle. Tout ceci fut fait mécaniquement, sa pensée toujours fixée sur le monde tangentiel. Elle oublia de vérifier sa touffe et plongea aussitôt dans le bassin sans réfléchir. L’immersion fut brutale. Elle eut l’impression de se réveiller d’un long sommeil. Plus de pensée… La froideur de l’eau, le frisson du contact, la chair de poule du saisissement. Les yeux fermés elle se laissa glisser comme si elle était entraînée entre les gouttes. Puis elle ouvrit les yeux. Ils étaient là. Ils ne la voyaient pas, ne se préoccupaient que d’eux, discourant à deux ou trois sans attention à ce qui les entouraient. Elle eut envie de leur crier « Regardez-moi, je suis là, prenez contact ! » Mais rien. Elle chercha alors Adrien. Il n’était pas là. Il était probablement délivré et était passé de l’autre côté du miroir sans possibilité de retour. Déçue de ne plus avoir de contact, elle était néanmoins heureuse de constater qu’elle avait aidé quelqu’un à franchir la ligne. Elle nageait, remontant périodiquement pour respirer, puis replonger et se laisser glisser entre les spectres. « Tiens ! Là… Une jeune fille qui me regarde. Oui… Elle me fait un signe. J’ai un nouveau contact. » Elle la contourna pour montrer son intérêt et s’arrêta en face d’elle, attendant qu’elle lui parle. Le contact fut établi sans qu’elle sache comment. La jeune fille lui parlait et les sons venaient de sa tête à elle et jaillissaient en dehors, leur donnant une résonance qui les rendant compréhensibles.

– Qui êtes-vous  et que faites-vous ici ? demanda la jeune fille.

– Je viens tous les jours m’entraîner. Un jour, j’ai aperçu vos compagnons. Cela m’a fait un coup. On ne s’attend pas à voir des êtres humains discourir tranquillement au fond d’une piscine comme si de rien n’était. Quelqu’un de chez vous m’a contacté et confié une mission. Je l’ai accompli, mais je n’ai pu retrouver cette personne. Je suppose qu’elle est partie dans l’autre monde ?

– Oui, c’est plus que vraisemblable. Moi, je vous ai remarqué à votre ombre, plus fluide et franche en même temps. La lumière que nous émettons ne passe généralement pas à travers vos corps. Vous ne la voyez pas, mais nous nous savons qui la capte et y est sensible. Vous l’êtes, aussi votre ombre apparaît à nos regards et nous parle de votre sensibilité. C’est pour cela que je vous ai remarqué lorsque vous êtes passé près de moi. Beaucoup parmi nous ne prenne pas garde à ce qui est insolite. Ils sont pour la plupart encombrés dans leurs pensées ou leurs conversations qui tournent toujours autour des mêmes thèmes : comment sortir de cette tangente dans laquelle nous sommes enfermés. Ils n’ont pas compris qu’il faut d’abord sortir de ses propres pensées. On ne le comprend que difficilement, par lassitude de parler et de penser.

– Vous, alors, que vous est-il arrivé ? demanda Amélie.

Elle vit la jeune fille fondre en larmes, puis, au bout d’un moment, lui sourire béatement.

– Vous vous intéressez à moi. Enfin ! Quelqu’un qui me voit et qui me parle. Je vais enfin pouvoir sortir de cette existence sans réelle vie. Merci mon Dieu. Merci.

Et la jeune fille sembla perdre sa consistance et se dissoudre dans l’eau. Dans une minute elle ne sera plus.

Comment la rattraper pour qu’elle m’explique, pensa Amélie.

04/06/2015

Matinale 7

Elle redescendit aussitôt, se retrouva à côté du jeune homme et lui fit signe. Il parut soulagé.

– J’ai cru que je vous avais perdu et m’en inquiétais. Vous êtes vraiment la première à qui je peux parler. Je suis enfin délivré ou plutôt je le serai lorsque vous aurez parlé à ma femme. Je pourrai alors m’éloigner de cette zone difficile à mi-chemin entre notre destination après la mort et le monde matériel dans lequel vous vivez. J’ai l’impression d’être écartelé et de tomber dans le vide. On y voit très peu de gens, qui tous, comme moi, attendent un possible contact avec le monde terrestre pour être délivré. Vous connaissez les fantômes bien sûr. Mais il n’y a pas qu’eux. Nombreux sont ceux qui tentent d’entrer en contact avec leurs anciennes connaissances. Chacun choisit sa stratégie. Ici, ce sont les tangentiels, comme on nous appelle de l’autre côté. Nous avons choisi de rester dans cette zone quasi matérielle jusqu’à ce que l’un de nous entre en contact avec un humain. En fait c’est un choix. Il se fait après le tunnel conduisant vers le lieu de lumière. Après l’examen de notre vie, il nous est donné de choisir ce que nous voulons faire en fonction de ce que nous avons fait dans notre vie : avancer sur le chemin, temporiser et réfléchir, laisser un signe à ses proches. C’est ce que j’ai choisi. Nous sommes en attente en un lieu difficile à définir, car nous ne sommes pas toujours conscients. De temps en temps, nous sommes propulsés aux abords du monde matériel, sans jamais cependant pouvoir y pénétrer entièrement. Il nous appartient de trouver le moyen de le contacter. On peut laisser un signe, déplacer des objets, parler de manière déguisée à quelqu’un, se montrer tout simplement sous forme de spectres, de fantômes, d’ectoplasmes. Mais cela suppose que de votre côté, quelqu’un soit attentif à ces signes, soit parce qu’il cherche, soit parce qu’il est curieux de nature, soit parce qu’il est dans une période psychologique difficile. Je pense que vous avez une difficulté dans la vie. Laquelle, je ne sais. Mais il faut la résoudre et vous n’aurez plus cette incertitude chronique qui vous conduit vous aussi près de cette tangente. C’est probablement pour cette raison que nous pouvons nous parler aujourd’hui. Ce ne sera peut-être plus possible demain.

– Et bien merci, s’exclama-t-elle. Ce n’est pas très gentil de me dire que j’ai un problème et que je dois le résoudre. Pourquoi en êtes-vous si sûr ? Cela va-t-il m’aider que vous me le disiez ? J’avoue ne pas comprendre. Je vous rends service, je vous délivre de vos cauchemars et pour me remercier vous me donnez une tâche à laquelle je ne m’attendais pas et qui va peser sur mon existence jusqu’à ce que je l’accomplisse. De quel droit faites-vous cela ?

– C’est plus qu’un droit. C’est un devoir auquel je ne peux me soustraire. Ceux qui s’engagent dans le choix d’être en tangente doivent prêter un serment moral. Dire la vérité à ceux qui leur viennent en aide, quelle qu’en soit les conséquences terrestres. Cela les sauvera probablement d’une vie post-mortelle pénible et incertaine.

Emilie ne sut que dire. Elle avait beaucoup de mal à suivre tout ce que lui expliquait l’homme. Cela lui paraissait à la fois extraordinaire et familier. Oui, quelque chose comme si l’on grattait une surface peinte pour dévoiler la vraie nature de l’objet. Tout à coup, elle se rappela :

– Attendez, il faut que je remonte.

Un coup de pied lui permit de repasser en surface pour respirer. Il lui semblait qu’elle avait oublié de le faire depuis un bon moment. Et pourtant cela ne lui avait pas manqué.

Elle replongea aussitôt, mais l’homme n’était plus là. Elle le chercha parmi les promeneurs qui discutaient entre eux. Elle parcourut la piscine, se rendit aux quatre coins. Il avait bel et bien disparu. Elle dut remonter à nouveau. Son souffle s’était accéléré, elle ne tenait plus la durée. Elle eut une impression d’étouffement qui la contraignit à regagner les bords de la piscine et à reprendre pied. Au même moment le maître-nageur siffla. C’était l’heure des scolaires qui entraient bruyamment en s’agitant. Elle vit à la surface une sorte de bouillonnement assez bref. « Ils sont repartis ! », se dit-elle, « et je suis la seule à le savoir ».

03/06/2015

Matinale 6

Reprenons la nouvelle "Matinale" dont la dernière parution date du 3 mars 2015. Elle était laissée pour compte, car je ne savais comment finir. La patience et l'application des phases de la recherche ont produit leurs fruits. Nous pouvons poursuivre.

 

Emilie reprit le lendemain le chemin de la piscine. Elle était quelque peu angoissée. Qu’allait-elle trouver dans cette piscine mystérieuse ? De nouveaux êtres insaisissables ou le vide normal de toute piscine sans humain. Arrivée à l’entrée, elle hésita, puis paya son entrée, se rendit au vestiaire, se déshabilla et enfila son maillot. Préoccupée par ses pensées, elle oublia de vérifier son entre-jambes. Elle se dirigea vers les douches, pressée d’en avoir le cœur net. Comme à son habitude, elle contempla un moment la surface de l’eau, limpide et sans une ride, puis elle plongea.

Le monde des morts était là, bien vivant, animé de personnages.

– Mais, pourquoi ?, se demanda-t-elle.

Remontant à la surface pour respirer, elle regarda l’au-dehors, puis l’au-dedans. Aucune rupture. Elle n’éprouva aucun changement d’impression, un léger décalage entre les deux regards, un déclic inaudible. Rien, un monde lisse et pourtant ô combien différent.

– Quelle superposition existe-t-il entre les mondes ? Et d’abord, y a-t-il deux mondes, celui des vivants et celui des morts ? Mes lectures ne m’ont rien appris. Je n’aurais sans doute jamais de réponse, mais je ne peux rester ainsi. Que faire ?

Plonger, jusqu’à savoir.

Elle se laissa couler, passant entre les spectres ou les morts ou les fantômes ou les personnes présentes, elle ne savait. Elle les regardait en face, les yeux dans les yeux. Et tout à coup, l’un d’eux lui donna un signe de reconnaissance. Ses yeux s’éclaircirent, il battit des paupières et ouvrit la bouche comme pour parler. Craintivement, elle s’approcha de lui. Elle ne pouvait parler, mais elle manifesta un grand intérêt à cette personne, comme si elle la connaissait. Elle n’avait aucun souvenir de lui, mais peu importait. Enfin, elle communiquait. Elle entendit alors, au plus profond d’elle-même, la voix de cet homme encore jeune. Il l’appelait et lui demandait de l’aider. Elle le regarda et vit sa détresse dans ses yeux. Elle lui fit signe qu’elle l’écoutait.

– Je ne sais qui vous êtes, mais vous êtes la première avec qui je peux entrer en contact. Pourquoi en est-il ainsi, je ne sais. Je ne sais non plus si cela durera, alors écoutez-moi, je vous en supplie. Je suis mort il y a trois mois dans un accident : une voiture folle dont les freins avaient lâché, qui a percuté le trottoir et m’a écrasé contre le mur d’une maison. Je n’étais pas beau à voir, une masse de chair sanguinolente mêlée à des habits déchirés. Ruth, ma femme, que j’aime toujours, n’a même pas pu me voir une dernière fois. Elle et mes trois enfants n’ont plus rien de moi, que l’appartement que je leur ai laissé. Pourtant, j’étais riche. J’avais acheté des actions de la Standard Oil Compagny et, suite à la découverte d’un immense gisement de pétrole en Alaska, le prix de celles-ci a été multiplié par dix. Ruth a bien regardé dans mon ordinateur, car elle savait que j’y tenais mes comptes. Mais j’avais mis un mot de passe qu’elle ignorait. Elle n’a plus d’avance et cherche du travail alors qu’elle pourrait vivre sans problème. Pouvez-vous lui donner le mot de passe ? Cela me permettrait de franchir réellement la ligne et de l’attendre de l’autre côté dans la sérénité pour une nouvelle vie.

Amélie fut interloquée. Tout s’embrouillait dans sa tête. Qui est cet homme ? Comment peut-il me parler ? Que signifie cette nouvelle vie dont il me parle ? Elle ne savait quoi répondre. Mais la question était pressante. Il semblait tellement mal en point. N’écoutant que son cœur, elle lui répondit qu’elle était prête à l’aider.

– Donnez-moi l’adresse de votre famille, j’irai la trouver, lui dirai l’intérêt de vos actions et lui donnerai votre mot de passe. Mais, en échange, je veux que vous m’expliquiez ce que je suis en train de vivre : ce monde imprévu qui s’ouvre devant moi, ces êtres que je vois au fond de cette piscine, tous morts et pourtant si vivants. Pourquoi à certains moments ils se dévoilent et à d’autres rien n’apparaît ?

 Elle avait dicté ses conditions sans y penser. Celles-ci étaient venues toutes seules et elle en fut heureuse. Elle ne sut pas comment elle lui avait répondu. Etant sous l’eau, elle ne pouvait parler. Ces paroles s’échangeaient par la pensée, beaucoup plus vite que dans la réalité, quasi instantanément. Elle commençait à être à court d’air et fit signe au jeune homme qu’elle remontait s’approvisionner en air, puis redescendrait. Un coup de talon la projeta dans l’autre monde, le vrai. Elle ouvrit les yeux, reprit son souffle, contempla la surface parfaitement lisse de la piscine, reconnu le maître-nageur assis sur sa chaise qui ne se doutait de rien. « Est-ce possible ? », se demanda-t-elle.

22/05/2015

Un couple insolite (11 fin)

Le soir même, Damien et Isabelle se retrouvèrent au pied de leur immeuble. Ils ne cherchèrent pas un instant à s’embrasser ou même à se serrer la main, sachant tous deux la déception qui les attendait. Ils se sourirent, l’air gêné et prirent un air dégagé qui ne les trompa ni l’un, ni l’autre. Ils choisirent d’aller prendre un café au bistrot du coin pour se raconter leur week-end. Ils s’assirent pensifs, se regardant avec avidité, mais sans que l’un ou l’autre tendent une main secourable ou même esquisse un geste tendre vers l’autre. Alors Damien raconta sa journée d’hier. Isabelle fut horrifié : « Il a osé et, pire, cela a marché. Suis-je donc la seule qu’il ne puisse toucher alors qu’auparavant nous nous fondions l’un en l’autre avec amour ? » Damien tenta de se justifier :

– Ce fut soudain, comme un irrépressible besoin que je ne maîtrisais pas. Il fallait que je sache. Ce fut un soulagement. J’en conclus que j’étais normal et qu’il se passait quelque chose entre nous deux. Quoi, je ne le savais, mais j’avais l’esprit rassuré et c’était déjà un soulagement.

Il raconta ensuite ce qui s’était passé ce dimanche, son ennui et sa rencontre fortuitement avec le vieillard. Isabelle qui jusque-là restait circonspecte, s’anima soudain.

– La voilà la solution, s’écria-t-elle joyeusement. Elle lui prit la main, lui dit de laisser un billet sur la table et, sans plus attendre, l’entraîna vers leur immeuble.

Jamais jusqu’à présent elle n’avait fait attention à l’orientation de l’immeuble, de leur appartement et encore moins de leur chambre et de leur lit. Sa place leur importait peu, seul comptait le rectangle sur lequel ils pouvaient s’étendre, se raconter leur bonheur au fil des jours. Ils ouvrirent la porte fébrilement, se débarrassèrent de leur manteau et coururent vers leur chambre.

– Stop ! dit Damien. Avant de nous précipiter, réfléchissons. Comment placer notre lit autrement ?

Ils constatèrent qu’il n’était guère possible de le tourner dans l’autre sens, c’est-à-dire verticalement par rapport à l’emplacement actuel.

– Peut-être en le mettant dans ce coin, suggéra Isabelle en montrant du doigt l’opposé de l’emplacement actuel.

Bien que le lit ne semblait pas offrir le même équilibre dans l’agencement de la pièce, ils acceptèrent l’idée de dormir dans un lit coincé dans un coin. L'inconvénient était majeur. L’un d’eux ne pouvait trouver sa place qu’en montant sur le lit avant de pouvoir glisser ses jambes dans les draps. Damien convint que cette gymnastique lui appartenait, prétendant que si tout se passait bien elle serait vite enceinte et ne pourrait plus exécuter ces gestes simples, mais pénibles pour quelqu’un qui n’a plus sa souplesse habituelle.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ils modifièrent l’emplacement du lit, de la commode et des deux chaises qui leur permettaient de ranger leurs vêtements le soir. Heureux, ils se regardèrent, les yeux brillants, impatients de cette nuit qui venait et annonçait la fin de leur cauchemar. Ils décidèrent d’ouvrir une bouteille de champagne pour fêter cet espoir revenu. Isabelle prépara un plateau, quelques friandises. Damien fit sauter le bouchon avec douceur, ne laissant entendre qu’un petit pschitt délicat, comme un avant-goût des baisers qu’ils comptaient bien échanger en se réveillant. Ils trinquèrent, burent, burent à nouveau tant si bien qu’ils se couchèrent sans réelle conscience de la solennité de l’instant. Isabelle s’endormit très vite. Damien mit quelques minutes de plus, pensant au vieil homme qu’il avait heurté. Quelle bizarre rencontre, inattendue et miraculeuse. Un signe du destin !

Ils se réveillèrent tôt, vers cinq heures du matin, presqu’en même temps. Dans le noir, sans bouger, Damien appela Isabelle, ou plutôt, murmura son prénom. Elle lui répondit avec chaleur et se tourna vers lui. Il ne peut attendre plus longtemps et lui ouvrit les bras. Elle s’y blottit avec ardeur. Il retrouvait cette sensation infiniment merveilleuse d’un autre monde, fait de hérissement du moindre poil, de frottement des chairs, de caresses insolites, de soupirs involontaires, de chaleur du souffle, de baisers avides. Isabelle pleurait de bonheur : « Mon chéri, mon chéri ! », ne cessait-elle de répéter. Elle s’offrit à leurs retrouvailles, l’esprit ouvert, vide de toute pensée, le corps tendu. « Quel cauchemar nous avons vécu », pensa-t-elle. Elle pleurait en petits hoquets, incapable de se contrôler, riant en même temps. Damien la serrait contre lui, avec précaution, comme un trésor destructible par une simple maladresse. « Mon Dieu, le cauchemar est fini », pensa-t-il avant de se noyer dans cet amour retrouvé.

 

17/05/2015

Un couple insolite (9)

La journée du dimanche fut pour le couple séparé un calvaire et un moment de grâce. Oui, un calvaire par l’absence de l’aimé(e), un moment de grâce par une attente insoutenable qui les reconstruisit. Errant, l’un dans Paris qui lui paraissait vide, l’autre à la campagne, tout aussi dépeuplée, ils furent contraints de se laisser aller à une expectative mélancolique, un état second qui les tint en alerte, tendus vers la rencontre du soir, lorsqu’enfin ils se retrouveraient. Ils ne voyaient rien, n’entendaient rien. Ils allaient dans le présent comme s’ils se mouvaient dans une piscine, avec des gestes ralentis, un halo de lumière remplaçant le soleil qui était revenu après le temps détestable de la veille. Ce fut pour eux une journée pénible, lourde et déstabilisante. Dans l’après-midi, Damien fit une rencontre. Errant dans une rue, il se heurta à un croisement à un homme assez âgé. Celui-ci tomba par terre, probablement parce qu’il avait du mal à tenir sur ses jambes. Damien l’aida à se relever, lui remis ses lunettes sur le nez et l’invita à prendre un remontant dans le café qui se trouvait là. Cet homme avait quelque chose de troublant. Il était bien réel, mais semblait décalé. A chaque question de Damien, il lui fallait un certain temps pour répondre, comme s’il percevait ce qu’il vivait avec un décalage, faible, mais réel. Il regardait Damien d’un air inquiet et Damien ressentit cette inquiétude au fond de lui. Mais quant à dire de quelle inquiétude il s’agissait, il n’en avait aucune idée.

– Pardonnez ma maladresse. J’étais moi-même préoccupé par un problème personnel et n’ai pas fait attention, alors que j’avais entendu votre pas venant de la droite.

En disant cela, Damien réalisa qu’en réalité il avait bien entendu les pas du vieil homme venant de la droite. Marchant sur le trottoir de gauche et abordant un carrefour, il s’était contenté de jeter un coup d’œil vers l’espace vide du croisement et, ne voyant rien, il avait poursuivi vaillamment sans se poser de question. Un trouble de la perception, sans plus. Il avait été surpris par l’homme venant de la gauche, la tête encore à moitié tournée vers la droite et l’avait heurté de l’épaule gauche assez violemment.  Finement, le vieillard observa que Damien venait de sa droite, celle qui tenait sa canne qu’il avait fauchée d’un pied vif, sans mauvaise intention.

– Je ne vous aurais pas heurté avec l’épaule, mais simplement fauché du pied le bout caoutchouté de votre canne ? s’exclama Damien d’un air étonné.

– Oui, cher Monsieur, c’est pourquoi je suis tombé.

Damien ne sut que dire. Il ne comprenait pas sa perception si différente de ce qui s’était passé. Un même événement avec deux versions divergentes et un trouble curieux, une sorte de fente vide dans laquelle il se serait glissé par inadvertance. Il tenta d’expliquer cette sensation au vieil homme. L’œil de celui-ci s’éclaira. Il écouta les causes de l’incompréhension de Damien : la mauvaise perception sonore des pas, son regard vers la droite, le choc des corps et la chute du plus faible. Il avait compris.

13/05/2015

Un couple insolite (8)

Isabelle avait choisi une autre option. Loin de Paris, pour oublier. Elle prit le train, arriva dans une petite gare perdue dans la campagne. Elle s’installa dans la seule auberge du petit bourg et ressortit vêtue d’un imperméable et chaussée de bottes en caoutchouc, adaptées au temps incertain qui régnait depuis qu’elle était arrivée. Ce qu’elle voulait ? Le silence, la réflexion, voire la méditation. Elle ne rêvait pas d’être touchée, caressée. Ses espérances étaient au-delà de l’union des corps. Elle voulait à nouveau entrer en communion avec Damien, que leur esprit ne fasse plus qu’un, que leur cœur batte au même rythme, que leurs pensées coulent l’une de l’autre sans à-coups. Seul le silence extérieur lui amènerait la paix. Sortir de ce brouhaha permanent dans sa tête.

Quittant le village, elle trouva un banc de bois et s’assit. « Contemple la campagne, suis du regard les chemins qui s’éloignent, remonte vers l’horizon jusqu’à ce qu’aucun détail n’apparaisse, plonge dans la fente qui sépare le présent de l’avenir et laisse aller ton corps dans cette fin imprévue, entre l’enfer terrestre et le vide céleste. » Elle ferme les yeux, concentrant son regard intérieur entre les deux yeux. Noir d’abord, puis un rouge chaud, plein, envoûtant, dans lequel elle se sentait bien. Cela l’apaisa. Elle se détendit, offrit son visage aux quelques rayons de soleil et écouta. C’était peu de choses, deux branches qui se caressent, un oiseau pépiant, quelques cris d’animaux divers, très voilés, un silence léger, enchanteur. Bientôt, la lourde membrane séparant l’extérieur et l’intérieur s’amenuisa, se fit légère, presque transparente. Elle se laissa bercer par son souffle, le sentant passer dans les conduits de l’odorat, puis glissant légèrement à la surface du cervelet, poursuivant sa route derrière le larynx et pénétrer avec douceur dans les poumons jusqu’à ce que ceux-ci, imprégnés de ce souffle frais, reprennent le mouvement inverse, lentement, nettoyant sur son passage le chemin sacré qui fait du dehors le dedans et inversement. Elle contemplait maintenant ce monde intérieur, cultivant la vacuité, oubliant même la possibilité d’action. Elle sentit se former à hauteur de la trachée cette boule éphémère, mais réelle, d’un soi, autre que ce moi habituel. Mais bien vite, tout ceci s’effaça. Elle ouvrit les yeux, se sentit mieux, la poitrine plus légère, la tête moins pleine. Elle connaissait cette sensation, ce bonheur ineffable d’une descente en soi jusqu’à l’oubli. Aujourd’hui elle n’ira pas plus loin.

Elle reprit le chemin de l’auberge, le pied léger, regardant le soleil décliner sur l’horizon, sans être importunée par cette fin du jour qui bien souvent la mettait mal à l’aise. Elle rentra, monta dans sa chambre, prit une douche et s’habilla simplement pour un diner frugal. Elle était bien, comme elle ne l’avait pas été une seule fois depuis ce matin détestable où elle n’était plus en harmonie avec son mari.

10/05/2015

Un couple insolite (7)

Sa première réaction fut :

  Ce n’est pas possible.

Elle ne pouvait croire à une histoire qui ne tenait pas debout. Ne pas pouvoir toucher sa femme ! Et, apparemment elle seule, puisqu’il l’avait touché sans aucune difficulté.

  Touchez-moi à nouveau, lui demanda-t-elle en tendant sa main.

Il lui prit la main, la caressa, remonta sur le bras, utilisa son autre main et fit de même. Il alla même jusqu’à lui caresser la joue. Oui, elle était bien là, vivante et pleine. Un sourire heureux s’était répandu sur son visage, une sorte d’extase primaire l’avait transformé : « Je suis normal », pensait-il. Il faillit le crier dans la salle du drugstore et s’arrêta au dernier moment.

  Vous m’avez rendu la vie, lui dit-il d’une voix pénétrante. Je vous invite à diner, ajouta-t-il. Venez.

Et il l’entraîna en la tenant par la main après avoir laissé quelques billets sur la table ronde.

Il l’emmena dans un luxueux restaurant et commanda, avant même qu’on leur apporte la carte, une bouteille de champagne.

  C’est trop, lui dit-elle.

  Non, si vous saviez ce que cela fait du bien de pouvoir toucher une femme ne serait-ce que du bout des doigts.

Elle n’osa pas poursuivre sur le sujet, ne le connaissant pas suffisamment. Elle comprit que cela l’avait beaucoup affecté, au point de l’amener à faire des expériences qu’il pourrait par la suite regretter. Elle changea donc habilement de sujet de conversation, vantant Paris et la douceur de vivre au printemps, la saison la plus parisienne (c’est bien ainsi qu’elle la dénomma). Ils commandèrent le repas, léger. Il lui reprit la main, la caressa, regardant cette rencontre entre deux peaux comme un événement unique, et elle ne pouvait s’empêcher de rire de cet air d’émerveillement qu’il avait. 

– Claire, lui dit-il, vous me rendez fou. Je voudrai vous serrer contre moi, embrasser vos yeux noirs, caresser vos cheveux d’ambre, sentir la naissance de votre cou.

Elle lui avait dit son prénom par inadvertance et il s’en était emparé, étonné de cette dénomination. Claire, si claire qu’elle était transparente, sans obscurité. Sans doute, pour cette raison, se méfiait-elle de son comportement parfois trop direct. Cela lui donnait un charme discret. « Je donne un peu, par inadvertance ; mais, je ne le fais pas ouvertement », pensait-elle.

Ils parlèrent beaucoup, de tout et de rien, comme deux amis heureux de se retrouver. Elle apprécia sa conversation, l’encouragea. Il admirait son aisance, naturelle et sans artifice. Ils dinèrent de bon appétit, sans cependant s’appesantir sur les plats. Il demanda l’addition, paya et ils sortirent dans l’air vif de la nuit. Il lui prit le bras et l’entraîna sans savoir où il allait. Ils marchèrent longuement, conversant, se serrant l’un contre l’autre, étroitement unis, mais se regardant encore comme deux êtres séparés par une inconnue, Isabelle, cette femme insaisissable qu’il ne pouvait toucher et qu’elle ne pouvait concevoir. Inconsciemment, il l’avait amené jusqu’à son hôtel. Surpris, il lui demanda si elle voulait monter prendre un verre, ayant remarqué que le petit frigidaire de chambre contenait alcools et jus de fruit.

– Pourquoi pas ? lui dit-elle.

Arrivé dans sa chambre, il lui servit un porto, prit un whisky. Tout en échangeant, ils s’assirent sur le lit. Il tenait sa main comme une preuve de sa normalité à laquelle il avait fini par ne plus croire. Il ne put s’empêcher de se rapprocher d’elle et de lui embrasser le cou, ce lieu de l’être où la bulle se referme dans une intimité ouvrant au monde des sens. Cela la réveilla. Gentiment, elle s’écarta progressivement, avec douceur, le regarda et lui dit :

– Il est temps que je rentre, j’ai beaucoup de travail demain et je dois me reposer. Merci pour cette délicieuse soirée, pour votre spontanéité franche. J’espère que vos difficultés avec Isabelle ne seront bientôt qu’un mauvais rêve et je forme des vœux pour votre couple.

Elle lui tendit la main. Il la prit doucement, posa ses lèvres sur le dos de ses doigts et la laissa partir. Elle avait bien conscience de ce qu’elle faisait. Elle savait qu’il regretterait sa présence. Mais elle ne voulait pas lui créer un autre problème alors que son avenir était ailleurs.

Il ne sut que penser de ce départ qui lui semblait précipité et volontaire. Il ne lui fit pas mal sur le moment, mais peu à peu s’insinuèrent en lui des reproches, sans qu’il sut dire lesquels exactement. Il se déshabilla, se coucha et s’endormit malgré tout sans difficulté.

Dans la nuit, il fit un rêve. Il vit deux anges fouillant des gravats à mains nues. Un diable s’approcha, vêtu de lumière rougeâtre. Il les écouta un moment, puis leur demanda : 

– Que faites-vous donc à remuer ces décombres ?

– Ce sont les trésors d’une vie.

– C’est fini, il n’y a rien, même pas un pet de lapin.  

Et il disparut à leurs yeux comme s’il n’avait jamais existé.

 

07/05/2015

Un couple insolite (6)

Damien n’avait qu’une obsession : serrer une femme dans ses bras. La douceur féminine lui manquait. Il avait connu l’exaltation de l’union au cours de ces cinq mois de mariage. Il éprouvait des tremblements nerveux en imaginant le bonheur de ces rapprochements. Il se remémorait l’entrée dans la bulle de l’amour lorsqu’il pouvait enfouir son visage dans le cou de sa bien-aimé, respirer son exhalaison, caresser ses épaules arrondies jusqu’à ces instants sublimes où ils devenaient un, dans un même rêve fait réalité. La nuit, depuis cet instant où il ne put toucher Isabelle, il lui arrivait de pleurer sans bruit dans son lit. Elle est là, se disait-il, mais elle n’est pas là non plus. Qu’est-elle devenue ? Pourquoi faut-il que ce soit à nous à qui cela arrive ? Je t’aime Isabelle, mais où es-tu ?

Il voulait à tout prix en avoir le cœur net. Le problème tenait-il à Isabelle ou à toutes les femmes dès l’instant où il s’approchait d’elles. Il ne savait plus que croire et n’en pouvait plus. Il avait besoin de savoir. Après, il prendrait une décision. Laquelle ? Il ne savait.

Il n’alla pas loin. Il prit une chambre dans un hôtel du quartier des Champs-Elysées, s’habilla avec élégance et se rendit au drugstore, lieu de fréquentation d’hommes et de femmes en mal de connaissance, du moins le pensait-il. Il commanda un whisky, histoire de se mettre dans l’ambiance et d’envisager cette nouvelle vie à laquelle il n’avait jamais pensé jusqu’à maintenant. Il se laissa bercer par le bruit monotone des chaises remuées, des conversations alentour, de la très légère musique de fond et des commandes des garçons qui passaient devant lui la main à plat sur leur plateau contenant de nombreux verres et bouteilles. Quel spleen ! Il voyait la foule circulant au dehors, des petits, des gros, des fines, des grassouillettes, des élégantes et des sportives, des souriantes ou des revêches. Il se prit à rêver. Celle-ci qui marchait avec élégance, engoncée dans un léger manteau, le minois souriant, regardant sa montre et accélérant sa marche. Celle-là, petite brune, serrant un paquet, de chocolat probablement, se réjouissant de le déguster une fois rentrée chez elle. Il fut tiré de sa rêverie par une jeune femme qui s’installa à une table à côté de lui. Son regard avait fui, mais il l’avait vu un instant auparavant le regardant avant de s’assoir. C’était une assez grande femme, blonde, les traits bien dessinés, portant une petite bague moderne à l’auriculaire de la main droite. Elle tenait son petit sac à main contre elle et cherchait le garçon d’un œil attentif. Lorsqu’elle le vit, elle leva la main et lui fit un signe. Elle commanda d’une voix souple et posée, mélodieuse, presque musicale. Il croisa à nouveau son regard et lui fit un sourire. Elle n’y répondit pas, mais ne parut nullement gênée par cet échange subliminal. Elle attendait sa commande regardant dehors, comme lui. Celle-ci arriva enfin, un gin tonic avec deux glaçons. Elle se détendit ave un affaissement du haut du corps, très léger, non pas un avachissement, mais une simple détente des épaules et des avant-bras, un léger abandon des mains posées sur ses cuisses et un sourire voilé d’une timidité de bon aloi. Elle trempa ses lèvres dans le liquide transparent et reposa son verre, heureuse de ce moment de relaxation. Il ne put s’empêcher de lui faire la remarque :

– Vous semblez si bien !

Elle le regarda, sourit et lui répondit :

– C’est si bon de se détendre après une journée de travail épuisante. Regardez ces gens qui courent dans tous les sens. Ils ne prennent même pas le temps de profiter de l’heure sereine avant de rentrer chez eux.

– C’est vrai. Nous oublions tous la douceur de vivre. Préoccupés par des pensées futiles au lieu de contempler les minutes qui passent sans penser à rien.

Ils bavardèrent tranquillement et cela lui fit du bien. Il fut distrait de son idée fixe. Plus de démangeaisons nerveuses, plus d’envies de fuir n’importe où. Il profitait de cette heure sans aucune arrière-pensée. Il rapprocha sa table, une petite table ronde, et se retrouva bientôt à côté d’elle. Elle n’était pas réellement belle, le visage jeune, mais un peu empâté au niveau de l’attache du cou. Elle avait un regard vif, presqu’étincelant par moment. Elle savait rire en racontant une anecdote, il sut l’écouter sans forcer son rôle, heureux de cette entente rapide.

– L’autre jour, j’étais allé faire des courses près de l’Opéra. J’ai vu sortir d’un magasin chic une sorte de princesse arabe accompagnée de deux autres femmes également élégantes et chargées de paquets qu’elles engloutirent dans le coffre ouverte d’une luxueuse voiture. Le sol était inégal, fait de ces pavés très parisiens, traitres parce que cachant des interstices invisibles. Elle se prit un talon dans un de ceux-ci et tomba durement sur le sol. Les deux autres jeunes femmes qui l’accompagnaient ne firent pas un mouvement pour l’aider à se relever. Elles se jetèrent un coup d’œil et sourirent en tournant la tête, heureuse de voir que leur patronne était comme elle et pouvait avoir des défaillances. Il fallut qu’un homme aide la belle à se relever malgré la gêne que cela procurait à celle-ci. Qui veut faire l’ange fait la bête, conclut-elle en riant.

– Oui, ce sont des instants de joie que d’assister à de tels changements de situation. Elle n’était pas blessée au moins ?

 Non, pas du tout. Mais furieuse, ça, oui !

Il ne put s’empêcher de lui toucher le coude en répliquant :

– Cela se comprend, imaginez-vous dans une situation semblable, par exemple transportant dans un sac en papier des pots de confiture achetés dans une bonne épicerie et ceux-ci tombant à terre parce que le papier du fond a lâché. Eclaboussée par la confiture rependue sur le trottoir, que feriez-vous ?

Peu lui importait ce qu’il disait. Seul comptait le contact qu’il avait eu avec cette femme élégante et charmante. « Elle existe », pensa-t-il aussitôt qu’il sentit une certaine résistance au bout de ses doigts. Il eut envie de crier de joie et de la prendre dans ses bras. Il ne put s’empêcher de sourire plus que de raison, voire de rire d’émerveillement d’avoir le contact avec ce coude de femme, quelle qu’elle soit. Elle le regarda, surprise de sa réaction décalée par rapport à l’histoire qu’elle avait racontée. Tout en souriant, il se dit qu’il était plus simple de tout lui raconter, Isabelle, son mariage, sa « maladie » et l’effet que cela lui avait fait de la toucher et de la sentir consistante.

05/05/2015

Un couple insolite (5)

Le scanner ne leur donna aucun éclaircissement. Tout était normal. Dépités, ils rentrèrent chez eux, sans même pouvoir se jeter dans les bras l’un de l’autre. Ils retournèrent consulter le professeur, mais celui-ci avoua son incompétence. Il n’avait jamais vu ni entendu parler d’un tel cas. L’enfer commençait, à petites doses, s’infiltrant lentement dans l’esprit de Damien et d’Isabelle. Ils n’avaient rien à se reprocher, rien à redire de leur vie en commun. Mais cette situation les laissait impuissants. Que faire quand l’adversité vous frappe sans qu’il soit possible de riposter ou de la contourner ? Rien. Rien, c’est-à-dire l’inertie et la non-action ; bref, une attitude déprimante parce qu’incontournable. Et cette attitude entraîne des divergences de perception, donc d’émotions.

Isabelle laissait de temps à autre transparaître sa peine, quelques larmes qui suffisaient à énerver Damien. « A quoi cela sert-il de pleurer sur notre situation ? Mieux vaut trouver des solutions. » Malgré ces reproches voilés, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux mois précédents lorsqu’ils se réjouissaient de se retrouver le soir ensemble dans leur lit. Dorénavant ils retardaient ce moment. Ils regardaient la télévision sans parler, une première émission, puis une deuxième jusqu’à ce que l’un d’entre eux s’endorme à moitié sur le canapé. Ils allaient se coucher par la force des choses. Il fallait travailler le lendemain. Ils leur étaient même arrivés de s’endormir tous les deux et de se réveiller à quatre heures du matin, ne sachant plus s’ils devaient attendre le lever du jour ou aller se coucher. Elle ne pouvait alors s’empêcher de reverser quelques larmes. Elle pleurait chaque jour, malgré les reproches de Damien.

Celui-ci avait des moments de découragement qui s’exprimaient par des départs impromptus de l’appartement. « Où va-t-il encore ? se demandait Isabelle. Elle ne comprenait pas qu’il puisse avoir besoin de moments de solitude. Il marchait une heure ou deux, traversant la moitié de Paris et rentrait épuisé. Il allait directement se coucher. Isabelle le rejoignait, mais il était déjà endormi. Elle le caressait alors, rêvant aux tendres attouchements qu’il lui prodiguait auparavant. Il était devenu sec comme un bois mort.

Un  jour, n’en pouvant plus, ils convinrent qu’ils pourraient prendre quelques jours chacun de leur côté et essayer de faire un point. Ils ne sentaient plus leur corps, n’avait plus d’émotions positives, plus de sentiments l’un envers l’autre et encore moins de capacité de raisonnement. Ils firent leur valise chacun de leur côté, emportant quelques vêtements inutiles, un livre qu’ils ne liraient ni l’un, ni l’autre et leur trousse de toilette. Ils fermèrent la porte à clé, se regardèrent, descendirent l’escalier à petits pas, elle l’embrassa sur le palier de l’immeuble, il lui dit à dimanche soir et ils partirent, l’un à droite, l’autre à gauche. Trente pas plus loin, ils se retournèrent quasiment ensemble, se firent un signe de la main, puis poursuivirent leur route. Chacun se demandait s’il reverrait l’autre, s’il aurait le courage de revenir pour à nouveau affronter cette situation inimaginable.

02/05/2015

Un couple insolite (4)

Une minute plus tard, il rentra, s’assit à son bureau, sortit une feuille d’ordonnance et commença à écrire. Il s’interrompit comme s’il avait une nouvelle idée et il leur avoua sa perplexité.

– J’avoue ne pas comprendre. Vos deux examens sont tout ce qu’il y a de plus normaux. J’ai besoin que vous me montriez ce qu’il se passe lorsque vous, Monsieur, essayez de toucher Madame. Allez-y, je vous en prie.

Damien avança sa main vers le buste d’Isabelle. Il ne sentit rien. Isabelle ne semblait pas là. Voulant en avoir le cœur net, le professeur leur demanda de se dévêtir tous les deux en ne gardant que leur dessous. Damien avança à nouveau sa main vers le corps d’Isabelle. Celle-ci disparut lorsqu’elle pénétra sa peau. Le professeur écarquilla les yeux et lui demanda de poursuivre plus profondément pour que sa main ressorte de l’autre côté du corps d’Isabelle. Ce fut le cas. Il voyait une coupure entre l’épaule et la main que comblait le corps d’Isabelle. Il eut alors une idée surprenante. Donnant à Damien son stéthoscope, il lui demanda de se séparer d’Isabelle. Impossible. Damien ne pouvait extraire sa main qui tenait l’appareil. Il était comme ces enfants qui, la main dans un pot de bonbons, ne peuvent la ressortir parce qu’ils ne veulent pas les lâcher. Isabelle ne sentait rien. Le médecin reprit son stéthoscope et Damien sortit sa main sans aucune difficulté, comme si sa femme n’avait pas de corps.

– Nous avons donc appris quelque chose. Aucun corps étranger ne peut pénétrer votre personne. Seule la peau contre la peau crée le problème.

– Ce n’est pas tout à fait exacte, le reprit Isabelle. N’oubliez pas que dans le lit je porte une chemise de nuit et que, tout à l’heure, j’étais habillée.

– Madame, vous avez raison. Mais cela me donne une idée. Que se passe-t-il si c’est vous qui voulez toucher votre mari.

– Mais rien du tout. Je le touche, tout simplement. Tenez.

Joignant le geste à la parole, elle s’approcha de Damien, avança la main et ne put aller au-delà d’un simple toucher.

– Il est bien là, présent, comme d’habitude.

– Essayons autre chose. Monsieur, entrez votre bras et ne bouger plus. Maintenant, Madame, dégagez-vous de ce bras, c’est-à-dire marchez comme s’il n’était pas là.

Isabelle fit deux pas de côté, sans rien ressentir. Le bras de son mari restait à l’horizontal, désormais seul, entièrement visible. Il le laissa tomber.

– J’avoue ne pas comprendre pour quelle raison lorsque c’est vous, Monsieur, qui cherchez à toucher votre femme, vous ne le pouvez pas, mais qu’inversement votre femme vous touche tout à fait normalement. Ma seconde interrogation vient de l’origine de votre mal. Tient-elle au corps de Madame ou aux mains de Monsieur ? Madame, pourriez-vous vous approcher de Monsieur et tenter de le toucher avec votre pied ?

Isabelle, malgré le comique de la situation, fit ce que lui demandait le praticien. Elle prit la pause d’un karatéka portant un yoko geri. Son mari la regarda étonné en faisant un Ah signifiant qu’elle lui avait fait mal. Il ne dit rien de plus, se massant la poitrine un court instant.

– A vous Monsieur, maintenant.

Il prit plus de précaution et lui toucha une cuisse avec la pointe de son pied. Celui-ci passa au travers sans aucune hésitation.

Aucune des trois personnes présentes n’étaient conscientes du comique de la situation : un homme et une femme, en tenue légère, qui semblaient se battre devant un homme en blanc qui les regardait, perplexe. Ils étaient tous préoccupés par cette énigme incompréhensible et qui risquait de porter ombrage à leur relation. Le professeur s’interrogeait : « Que faire ? Pour quelle raison lorsque c’est Monsieur qui veut toucher Madame cela n’est pas possible, alors que lorsque c’est Madame qui veut toucher Monsieur il n’y a aucune difficulté. La réponse survint au professeur en un instant : c’est une question de volonté et de circonstances psychiques. Monsieur est volontaire. Il aime prendre sa femme dans ses bras et la caresser. Madame aime se laisser prendre et ne pense pas à volontairement prendre son mari dans ses bras. Oui, c’est possible, mais comment leur expliquer ? »

– Je vous remercie de vous être prêtés aimablement à ces différents exercices qui n’avaient d’autre but que de me permettre de comprendre. Vous pouvez maintenant vous rhabiller.

Ils se rendirent derrière le paravent, se regardèrent, se sourirent, allèrent naturellement l’un vers l’autre. Damien arrêta son mouvement, se rappelant son incapacité à la toucher. Isabelle l’embrassa sur la bouche, confiante. Décidément, quel drôle de situation, pensaient-ils tous les deux. Mais cela ne peut durer.

Habillés, assis devant le bureau du professeur, ils attendaient le diagnostic. Mais celui-ci était bien en peine d’en donner un. Alors, pour se donner bonne contenance, il leur expliqua :

– Je commence à entrevoir ce qui se passe. Mais j’ai besoin d’examen complémentaire. Je vous prescris à tous les deux un scanner complet avant de me prononcer.

Il téléphona au centre qui disposait d’un scanner, écrivit une lettre au médecin qui examinerait les résultats et les laissa partir. Il continuait à se demander  ce que pouvaient avoir ce couple qui semblait heureux et sans problème.

01/05/2015

Un couple insolite (3)

Ils se retrouvèrent chez eux vers 19 heures. Isabelle, arrivée la première, mit beaucoup de soin à préparer ces retrouvailles. Elle avait décidé de se battre pour que leur mariage ne pâtisse pas de cet événement. Elle prépara un apéritif avec des friandises et attendit, légèrement inquiète. Lorsque Damien introduisit sa clé dans la serrure, Isabelle secoua la tête, se massa le front et commanda son plus beau sourire.

– Bonjour mon chéri. Ta journée s’est-elle bien passée ?

Damien, lui, n’avait de cesse de revoir Isabelle pour la serrer dans ses bras. Mais dans les circonstances actuelles, il n’osait pas se rapprocher d’elle dans la crainte d’être déçu. Il commença par répondre en posant sa serviette sur une chaise, se tenant derrière comme en retrait.

– Pas bien, il faut le dire. Je n’ai cessé de penser à notre aventure et aux moyens d’y faire face. Et toi, comment s’est passée ta journée ?

– J’ai bien travaillé. J’ai téléphoné à Sylvie qui m’a donné l’adresse d’un professeur spécialiste du toucher à l’hôpital Saint Louis. Nous avons rendez-vous demain à 15 heures.

– Quelle bonne nouvelle, dit Damien. J’avoue ne pas comprendre ce qui nous arrive exactement. Je te vois, je t’entends, je sens même ton odeur si douce dans mes narines, mais je ne peux te toucher. C’est comme si tu n’étais pas là. Mes mains passent à travers toi sans même que je sente la moindre résistance. Je pourrai m’assoir sur ton siège, toi présente, comme si tu n’étais pas là ! Je ne connais plus la douceur de ta peau, la courbe de tes seins, et pourtant je sens la caresse de tes cheveux sur mon cou. C’est inexplicable et inextricable.  

Elle lui prit la main, la caressa, la porta à sa joue et ne put s’empêcher de laisser quelques larmes s’échapper de ses paupières. Il ne sentait rien. Ils tentèrent de regarder la télévision, assis côte à côte sur le canapé, chacun de son côté, comme deux célibataires. Mais aucun programme ne put retenir leur attention. L’agitation de ces gens sur l’écran n’avait plus de sens pour eux. Ils se couchèrent tôt et ne purent s’embrasser avant de fermer les yeux.

Le lendemain, après une matinée morne et un déjeuner pendant lequel ils ne se parlèrent pas, ils furent introduits dans le bureau du professeur Jean Sédoux, dermatologue, supposé spécialiste du toucher. Il soignait l’acné, l’eczéma, les mélanomes, les mycoses, le psoriasis, les allergies cutanées, les verrues, les angiomes, le lupus, la gale, les corps et durillons et bien d’autres maladies encore liées à l’enveloppe corporelle. Il avait l’assurance des grands professeurs de médecine, l’air gentil, mais sûr de lui, comme s’il savait d’avance ce que le patient a et comment le guérir.

N’ayant pas l’habitude de voir deux patients en même temps, il s’étonna tout d’abord de cette double présence.

– Alors, qui de vous deux est malade ?

Ils ne surent répondre. Certes, Damien semblait à l’origine du mal. Mais Isabelle souffrait aussi de ne pouvoir être touchée. Elle ne sentait rien lorsqu’il passait sa main au travers de son corps. Pourtant, elle n’était pas transparente, elle pouvait se toucher, pincer son bras, enfiler ses collants.

A ces premières explications, le professeur ne comprit rien. De quoi leur parlaient-ils ? Il sourit d’un air incrédule, hocha la tête et leur demanda de recommencer, l’un après l’autre. Damien raconta comment ils avaient constaté cette étrange maladie, sa peur de ne rien sentir dans le lit de la présence de l’autre alors qu’il la voyait. Isabelle détailla ses sensations et ses impressions, sans toutefois arriver à expliquer en quoi elle était atteinte par ce même mal. Elle finit par fondre en larmes sans que Damien puisse la prendre dans ses bras et la consoler.

Le professeur ne souriait plus. Il ne comprenait pas cette étrange maladie qui n’était probablement pas une maladie, mais qui n’était pas non plus d’ordre purement psychique puisqu’elle avait des manifestations très concrètes physiquement. Il demanda à Damien de passer derrière le paravent et de se déshabiller. Après un examen rapide de sa peau, il ne put que dire qu’il ne voyait rien à signaler. Il le frappa avec son marteau à réflexe. Rien à signaler non plus. Il lui demanda de le toucher et même de le pincer. Il ressentit aussitôt les doigts du patient, le pincement normal entre le pouce et l’index. Rien à signaler non plus. Il lui demanda de se rhabiller. Il était perplexe. Peut-être l’examen de sa femme lui apporterait quelques éléments de compréhension.

Il pria donc Isabelle de passe derrière le paravent et de ne garder que ses sous-vêtements. Il la fit s’étendre sur le divan médical et entreprit les mêmes examens que ceux qu’il avait pratiqués sur Damien. Le constat fut le même : rien à signaler. Il lui demanda de se rhabiller, se lava les mains pour se donner une contenance et revint s’assoir à son bureau. Il n’avait aucune idée de ce qu’il se passait. Le temps lui sembla arrêté. Sa tête n’arrivait plus à réfléchir. C’était un grand vide dans ses pensées de praticien qui fit monter en lui une telle transpiration qu’il dut sortir son mouchoir pour garder son sang-froid. Il leur demanda de l’excuser quelques instants et il sortit précipitamment de son cabinet. Ils se regardèrent en souriant. Le praticien était perdu.

29/04/2015

Un couple insolite (2)

Le lendemain, ils se réveillèrent difficilement, chacun restant un moment dans la brume du sommeil avant de se tourner vers l’autre. Damien, le premier, tendit un bras vers Isabelle et se réveilla instantanément. Rien. Isabelle n’était pas là. Il ne rencontrait que du vide. Il se tourna vers elle et la vit. « C’est bien vrai. Ce n’est pas un cauchemar ! Je la vois et je n’arrive pas à la toucher », se dit-il, atterré. Isabelle, quant à elle, ne réalisa la situation qu’en voyant la tête de Damien. Un fossé les séparait dorénavant, l’amour devenait sans objectif puisqu’il était impossible d’étreindre l’amour de sa vie comme il était également impossible de recevoir des caresses de l’être aimé. Isabelle venait en un instant de percevoir l’étendue du désastre. Non seulement Damien ne peut étreindre Isabelle. Mais en contrepartie, Isabelle ne peut recevoir la douceur d’une main sur son corps. « Mutilés, nous somme mutilés », murmura-t-elle pour elle-même. Alors elle se leva, s’approcha de son mari, lui prit la main, le forçant à se lever. Elle le débarrassa de son pyjama et le contempla, nu. Puis elle se déshabilla et s’offrit à son regard, les mains ouvertes, rayonnante de beauté. Ils communièrent ensemble du regard de l’autre et l’espoir revint.

– Ce n’est pas possible. Nous allons tout faire pour guérir, se promirent-ils.

– Dès demain, prenons plusieurs jours de congé et cherchons celui ou celle qui nous guérira, déclara Isabelle.

– Oui, et dès aujourd’hui, je regarde sur Internet ce que l’on peut trouver sur cette maladie, répliqua Damien.

Ils firent leur toilette et s’habillèrent sans rien dire, chacun étant préoccupé par cette situation inextricable. Leur petit déjeuner fut pénible. Isabelle ne put retenir quelques larmes, malgré sa volonté de paraître enjouée comme d’habitude. Damien ne sut comment lui manifester sa déconvenue, puis sa peine. Ils revêtirent leur manteau, descendirent l’escalier et se dirent au revoir sans pouvoir ni s’embrasser, ni même se serrer la main. Se quitter comme deux étrangers leur serrèrent le cœur. Ils réalisèrent en une seconde l’immense solitude dans laquelle ils se trouvaient. Ils firent trois pas, se retournèrent, se regardèrent, les yeux noyés de larmes, se sourirent, impuissants, puis partirent chacun de leur côté.

Arrivé au bureau, Damien se plongea dans son ordinateur. Il chercha toutes sortes de mots-clés et commença par « manque de toucher ». Il tomba sur une note de lecture du Dr Lucien Mias intitulé Je me sens moi…parce que tu me touches. Pour lui, le toucher est le sens le plus « spécifiquement humanisé, le moins candide, le seul réaliste comme le savait Thomas et comme l'apprend très vite l'enfant ». Il poursuit : Il y a 2 500 ans, Anaxagore a dit : « L'homme est intelligent parce qu'il a des mains. » J. Piveteau renversa la formule : « L'homme a des mains parce qu'il est intelligent. » Saint Thomas d'Aquin les met d'accord : « L'homme possède par nature la raison et la main. Cette raison raisonne mal si elle n'engage pas la main. Cette main travaille en vain si la raison ne s'engage pas dans son travail. » Il apprit que certaines personnes ne supportent pas qu’on les touche : « Le contact physique, c’est pire que d’être vue toute nue. Je me sens dévoilée, j’étouffe, j’ai l’impression que c’est le début de la fin. » Mais cette recherche lui parut bientôt vaine. Rien n’est dit sur l’absence bien concrète de toucher, car ce cas-là n’existe pas avec un corps valide et en bonne santé.

Isabelle, en tant que femme, s’enferma dans son bureau et téléphona aussitôt à sa meilleure amie, Sylvie, qu’elle connaissait depuis l’enfance. Elle lui raconta prudemment leur aventure, sans toutefois s’étendre sur leur constat. Sylvie, qui était kinésithérapeute, fut bien sûr étonnée d’une telle affliction. Elle se souvint que pendant ses cours, un professeur leur avait parlé de quelques cas curieux et elle promit de la rappeler après avoir trouvé ses coordonnées. Une heure plus tard, elle rappela Isabelle et lui donna le numéro de téléphone du professeur à l’hôpital Saint Louis. Aussitôt un rendez-vous fut pris avec la secrétaire du médecin pour le lendemain. Isabelle était ravie, elle allait enfin pouvoir reporter sur quelqu’un d’autre leur souci. Son moral ravivé lui permit de passer une journée de travail à peu près normal malgré la pression psychologique de la nuit.

La journée de travail de Damien fut traversée de moments de désespoir. Il n’arriva pas à se concentrer, participa à deux réunions sans pouvoir dire un mot et partit du bureau dès 18 heures. Il n’avait qu’une hâte, retrouver Isabelle et lui demander si elle avait une solution.

28/04/2015

Un couple insolite (1)

Damien est un homme heureux. Il a épousé Isabelle il y a cinq mois. Il l’aime et elle l’aime. Ils travaillent tous les deux, mais rien ne vient troubler leur entente.

– Isabelle, Isabelle, où es-tu ? cria Damien en pleine nuit. Il venait de se réveiller. Il devait être trois heures ou quelque chose comme ça. Il avait étendu son bras droit comme il le fait habituellement. Mais il ne rencontra que le vide.

– Isabelle, Isabelle ?

Mais je suis là, mon chéri. Pourquoi cries-tu si fort ?

– Mais où ?

– Et bien, dans le lit, à côté de toi.

Damien fouilla de son bras droit l’étendue du lit à la place où elle était censée se tenir. Mais en vain. Il se dit qu’elle avait peut-être changé de place dans la nuit. Il étendit son autre bras, jusqu’au bord du matelas, sans rien rencontrer. Doucement il fouilla des deux pieds le fond du lit. Rien. Pourtant la place était chaude.

– Isabelle, arrête de te moquer de moi !

– Mais je ne moque pas de toi, je suis là, à côté de toi.

– Mais non, tu n’es pas là, je ne touche rien. Oui, je t’entends, tu es surement dans la pièce et même pas loin du lit, mais tu n’es pas dedans. Reviens vite, je t’en supplie, la blague n’est pas drôle à cette heure.

– Je t’assure que je suis là, dans notre lit, à côté de toi. Tiens je touche ta main. Me sens-tu ?

– Oui, c’est vrai. Je sens ta caresse sur ma peau. Comment se fait-il que je ne puisse te toucher ?

– Je ne sais. Tu dois être encore endormi ou mal réveillé. Veux-tu que j’aille te faire un café ?

–Mais non, cela n’a rien à voir ! En tout cas, je ne peux te toucher. Pourtant, je t’entends et le drap est chaud de la chaleur de ton corps. Je veux ton corps. Qu’en as-tu fait ?

– Rien, il est là, près de toi.

  Mais je ne peux le toucher. Que se passe-t-il ?

Isabelle commençait à s’inquiéter : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle situation ».

– Mais enfin, Damien, cesse de plaisanter. Je viens de me réveiller et je ne suis pas prête à ce genre de blague. Je te touche, je te caresse et tu ne sens rien. Aurais-tu perdu toute sensibilité. Je n’ai jamais entendu une telle idiotie. Un mari qui ne peut saisir sa femme alors qu’elle est dans son lit. C’est absurde !

– C’est pourtant la réalité, je t’assure. Me permets-tu d’allumer. Ferme les yeux de façon à ne pas être aveuglé, puis ouvre-les progressivement.

Isabelle fit ce que Damien lui demandait. Elle le voyait à côté d’elle, l’air inquiet, blanc comme un linge. Il la voyait, elle était bien là, mais il ne pouvait la toucher. Il ne rencontrait que le vide. Il avança le bras, tendant son index avec douceur, mais rien. Comme si sa femme n’était pas là. Et pourtant il la voyait, parlait avec elle, sentait le poids de ses mains sur son corps. Elle s’approcha de lui et lui fit un baiser sur la joue, puis sur la bouche. Il les sentit, s’en trouva mieux, mais dès qu’il essaya de la prendre dans ses bras, il ne rencontra que le vide. Rien, un trou d’air.

– Ce n’est rien, mon chéri. Rendors-toi. Demain matin tout ceci sera passé. Je serai à toi et tu seras à moi, comme d’habitude.

Ne pouvant rien faire de plus, il finit par se laisser persuader que ce n’était qu’une impression passagère qui cesserait dès qu’il aurait à nouveau dormi. « Le réveil laisse parfois des restes de mauvais rêves qui sont longs à évacuer. Et puis, elle est là malgré tout. Elle me parle, elle me caresse, je la vois, je l’entends. Ah ! Est-ce que je sens toujours son parfum chanel N°5 ? » Il se pencha sur elle, ou plutôt sur l’endroit où il croyait qu’elle se trouvait. Oui, il retrouvait ce parfum élégant qui faisait sa personnalité. Il s’y était habitué. Mais aujourd’hui cette fragrance lui tournait la tête, réveillait en lui la chaleur de l’amour, l’association entre le toucher et l’odorat.

– Ma chérie, où es-tu ? Je te sens comme lorsque je j’enfouissais mon visage dans le creux de ton cou, mais je n’ai plus cette sensation d’appartenance qui fait de l’amour un don suprême. Comment allons-nous nous aimer maintenant que je ne peux te toucher ?

– Rendors-toi, attends demain. Tout ceci n’est qu’un mauvais rêve.

Elle se tourna sur le côté, gardant la main sur la cuisse de son mari qui, lui-même, se laissa réchauffer par ce geste féminin. Il eut du mal à s’endormir. Il fermait un œil et  se réveillait en sursaut. Enfin, il se laissa glisser dans un rêve sans fin le long d’un tunnel qui l’isolait de la réalité. Ce fut le noir jusqu’au matin.

06/03/2015

L'île Maurice

Il se promenait sur l’esplanade des Invalides quand une femme, encore jeune, élégante et vêtue de vert, se heurta à lui. Peut-être était-il distrait ? Il s’excusa de bonne grâce, dénonçant sa distraction. Elle le regarda et s’exclama :

– Emmanuel, je ne m’attendais pas à te trouver ici. 

Il la regarda sans la reconnaître. « Mais qui donc est cette femme ? » Incapable du moindre souvenir, il leva son chapeau et lui dit :

– Désolé, mais je ne crois pas que nous nous connaissions. 

– Voyons, tu es bien Emmanuel Lissacre. Nous nous sommes rencontrés à l’île Maurice, il y a quatre ans. Nous avons même déjeuné ensemble, nous sommes baignés et avons fini la soirée à Grand Baie. 

– Mais, je ne suis jamais allé à l’île Maurice.

Elle avait pourtant bien prononcé son nom. Il la regarda plus attentivement. Elle jouait de ses yeux de manière instinctive. Elle souriait aimablement, tout à fait à l’aise, inconsciente du malaise qui s’infiltrait en lui. Elle lui posa même la main sur l’avant-bras comme pour attester d’habitude de camaraderie, voire peut-être plus. Elle sortit son portefeuille, fouillant dans un tas de photos sans cependant arriver à retrouver celle-ci qu’elle désirait lui montrer.  Il la regardait d’un air quelque peu égaré, cherchant toujours en sa mémoire des souvenirs d’un séjour à l’île Maurice. Certes, il en avait bien entendu parlé, mais ce n’était que par amis interposés.  Pour se rassurer, il se dit que cette personne qu’elle croyait reconnaître était probablement un sosie. Cependant… Son nom… prononcé clairement devant lui… Peut-être l’avait-elle entendu peu avant dans la conversation qui avait précédé son départ du café où ses amis et lui-même se détendaient. Mais pourquoi serait-elle venue ensuite se heurter à lui ?

– Puis-je vous demander votre nom ?

– Je suis Claire Parfaite. Souvenez-vous, nous avons dansé ce soir-là et vous m’avez même sérieusement pris dans vos bras, puis nous avons marché le long de la côte en parlant si longtemps que vos amis sont partis à notre recherche. Ecoutez, si vous avez le temps, venez, j’habite à deux pas et je vous montrerai les photos que je croyais avoir sur moi.

– Pourquoi pas, répondis-je, intrigué par cette femme que je ne connaissais pas il y a cinq minutes.

Tout en me guidant dans les petites rues proches de l’esplanade, elle papotait sans arrêt, évoquant ces instants à Grand Baie où elle s’était sentie si bien, prétendait-elle. Arrivé à la porte de son immeuble, je croyais déjà la connaître, sa faconde faisant merveille. Claire monta au quatrième étage, sortit sa clé, ouvrit sa porte, entra, puis me fit pénétrer dans une grande salle encombrée de meubles hautains. Elle retira son manteau et se mit aussitôt à fouiller une sorte de coffre, fort beau d’ailleurs, qui contenait une multitude de photos entreposées en vrac. Elle en sortit moins d’une dizaine, ficelées ensemble, entourées d’un papier sur lequel était marqué « Ile Maurice, printemps 2004 ».

– Regardez, me dit-elle d’un ton convaincu.

En effet, la première photo qu’elle me montra laissait apparaître un groupe de jeunes gens où elle apparaissait au premier plan et moi, oui, c’était bien moi, derrière elle, une main sur son épaule. Une seconde photo nous montrait étendus sur la plage, riant et nous tenant la main. Aucun doute, non seulement nous nous connaissions, mais nous avions fait plus que connaissance. Elle me fit assoir sur le canapé, me dit de regarder à nouveau les photos et sortit préparer du café. J’étais troublé. Je n’avais aucun souvenir de cette femme, de l’île Maurice, de la plage exotique présente sur chaque photographie. Je cherchais à me rappeler ce que je faisais au printemps 2004. Oui, j’étais en Suède, en mission pour ma boîte, très pris et ne pouvant disposer de mon temps comme je l’aurais souhaité. Pourtant c’était bien moi, là à côté d’elle, lui souriant et semblant répondre à ces caresses. Elle revint, portant un plateau avec deux tasses et un présentoir contenant des petits gâteaux. Oui, elle était belle, ou plutôt mignonne avec son visage rond, les yeux mobiles, les lèvres charmeuses. Je me dis que j’aurai très certainement tenté de la séduire si je l’avais rencontré. Alors je me laissais tenter après l’avoir entendu me dire :

– Pour te prouver que je  te connais, je peux même te dire que tu as sur le haut de la cuisse droite une tache brune qui m’avait intrigué et séduite. Ai-je raison ?

Effectivement, cette tache se transmettait dans ma famille depuis plusieurs générations sans que nous en comprenions les raisons. Plutôt que de répondre, je me penchais sur ses lèvres et y déposais un baiser.

– Doucement, me fit-elle. Nous ne nous étions pas jurés fidélité et longue vie ensemble. Il convient de tout reprendre à zéro.

Mais rien ne se passa ainsi. J’eus beau chercher dans ma mémoire les instants évoqués par cette femme, j’étais sûr de ne pas la connaître, ni même de l’avoir déjà vue. Elle semblait persuadée du contraire. Je lui demandais comment nous nous étions connus.

– C’est très simple. Je me promenais sur Quay street lorsque je me suis heurté à un homme. Celui-ci m’accueilli d’un air enchanté : « Claire, que fais-tu là, je te croyais à Paris ! » J’étais pressé ayant un rendez-vous chez un marchand de biens et voulant conclure l’affaire assez vite. Je lui donnais rendez-vous en début d’après-midi. Nous nous revîmes et c’est ainsi que je fis ta connaissance, car cette personne, c’était toi.

– Pourriez-vous me remontrer les photos, s’il vous plaît.

Elles étaient là, sur la table basse. L’une d’elle avait été prise à l’aéroport. Je me souvenais subitement avoir vu sur le tarmac la queue d’un A380. En examinant à nouveau la photo je constatais qu’il en était bien ainsi. Or les A380 ont été mis en service en 2007. Nous étions en 2008 et elle m’avait dit que nous nous étions rencontré il y a quatre ans. C’était invraisemblable. Elle m’aurait rencontré dans le futur en évoquant une rencontre passée il y a quatre ans et nous devisions ensemble dans le présent de 2008, l’une persuadée de m’avoir connu dans le passé, moi-même certain de ne l’avoir jamais rencontrée. Ma tête allait exploser. Je me sentis mal et lui demandais un verre d’eau fraiche. En buvant, je la regardais. C’est vrai qu’elle est belle, me dis-je. Elle se pencha sur moi pour reprendre le verre, inquiète, mais rassurée de me voir reprendre vie. Elle portait un parfum fort qui imprégnait ses cheveux et je fus ensorcelé par cet arrière-goût d’ambre et de fruits verts. Je plongeais ma tête dans sa chevelure. Elle rit et se dégagea sans protestation.

Je ne lui fis pas part de ma découverte. Je l’avais connu dans un futur proche et c’est pour cela que je ne pouvais la reconnaître. Mais comment se retrouvait-elle dans ce présent qui, pour elle, était du passé ? Deux solutions s’offraient à moi. Soit elle seule avait été propulsée dans un avenir proche (ou encore avait-elle rêvé cet avenir ?), soit c’était moi-même qui était resté enfermé un moment dans le passé, peut-être au cours d’une nuit de sommeil plus longue que de coutume.

Je décidais de rien lui dire et de faire comme si nous nous connaissions réellement. Deux jours plus tard, avec quelques amis, nous partîmes pour Grand Baie en voiture. L’un de ceux-ci disposait d’un appareil photographique polaroid et ne cessait de prendre des clichés. A un moment, il me montra une photo de Claire et de moi-même que j’avais déjà vu. Mais je ne souvenais plus où. Etait-ce à Port Louis, était-ce ici, à Paris ? Fidèle à ma promesse, je ne dis rien. Nous sommes bien, je contemple Claire, je lui tiens la main, nous regardons nos compagnons se baigner. Je pose sur ses lèvres un baiser.

– Que le temps présent est bon, me dit-elle. Profitons-en !

– Oui, profitons-en, car on ne sait de quoi demain sera fait, lui répondis-je.

03/03/2015

Matinale 5

Avant de reprendre le chemin de la piscine, Emilie décida de faire de nouvelles recherches. Elle s’intéressa aux univers parallèles découverts par le physicien américain Hugh Everett en 1957. Elle se souvenait d’avoir lu un jour que quelques savants se posaient la question de savoir de quel lieu notre propre univers était issu et laissaient tomber la question plus subtile de l’existence d’une créateur démiurge. Le continuum se poursuivrait-il au-delà de ce que nous connaissons ? Y aurait-il des relations entre notre espace-temps-matière et d’autres spatialités-temporalités-matérialités ? Elle imaginait des trous noirs constituant des entrées dans ces autres univers, elle se sentait tout à coup prise dans le tourbillon attractif d’un grand vide qui conduisait vers un au-delà inimaginable, peuplé de créatures étranges ou même d’êtres humains semblables à nous ou sans doute nous-mêmes. Après un séjour sur terre, ils poursuivent leurs vies multiples en d’autres lieux et d’autres temps, peut-être sans matérialité. Insaisissable cette vision ! Mais elle aimait s’interroger sur cet aspect des choses. Feuilletant les pages d’Internet, elle découvrit que l’univers n’est plus seul et unique comme son nom l’indique. Grâce aux sciences mathématiques, nos savants ont découvert qu’il est très probable que l’univers soit multivers. De plus, elle lut que l’on commence à avoir des preuves de cette géniale intuition. Ainsi la bulle de notre univers, qui s’étend de plus en plus dans l’espace (mais peut-on encore parler d’espace ?), en expansion constante, côtoie d’autres univers qui naissent et meurent à côté de nous (tout est relatif, ce sont des milliards et des milliards d’années-lumière, immesurables !).

Andrei Linde, un des théoriciens de l’inflation, explique que notre univers est une bulle d’espace-temps noyée dans une mousse d’autres univers. Ainsi le big-bang n’est pas la naissance du cosmos à partir du rien, mais une expansion dans un « faux vide ». Ce faux vide se caractériserait par une énergie très élevée et un champ gravitationnel répulsif, une sorte de gravitation " négative " ou antigravitation : remplissez un ballon de faux vide, il se dégonfle ! Cette expansion de bulles donne naissance à des bébés univers possédant leur propre temps, espace et matière.

Elle dut arrêter sa lecture. La tête lui tournait, d’autant plus qu’elle se sentait à l’aise avec ces mondes multiples, ces temps qui se superposent, ces espaces qui gravitent ensemble, ces particules mouvantes qui arrivent à ne pas trébucher. Elle était attirée par ces champs gravitationnels, voire par des champs qui au contraire rejettent ce qui passent à proximité. Déjà, lorsqu’elle était petite, elle rêvait (mais était-ce du rêve ou une remémoration venant d’autres horizons ?) qu’elle pouvait se dédoubler, voler à hauteur du plafond, voire tenter de s’évader par la fenêtre fermée et voguer dans d’autres cieux, un monde différent qu’elle ne parvenait pas à reconstituer. Ce n’était qu’une question de volonté et d’entraînement. Mais ces rêves s’estompèrent au fil des ans jusqu’à ne plus être qu’un vague souvenir. Ils restaient au fond de ses souvenirs, tenaces et semblant toujours aussi réels.

Poursuivant ses investigations, elle s’intéressa à l’exploration de l’infiniment petit qui permettrait de comprendre l'infiniment grand. La théorie des cordes prétend que les particules fondamentales de l’univers sont des sortes de cordes vibrantes sous tension, à la manière d’un élastique. Leur degré de vibration engendrant des particules élémentaires qui sont à l’origine de notre univers. Dans ce concept (qui reste pour l’instant théorique), le monde serait non pas tridimensionnel, mais multidimensionnel. Et ces dimensions s’enroulent les unes dans les autres dans un tissu spatial dit espace de Calabi-Yau qui constitue une forme complexe de 6 dimensions. Ainsi, l'univers observable à quatre dimensions (la quatrième étant le temps) serait une sous-partie d’une Totalité disposant de dimensions supplémentaires, pouvant aller jusqu’à 11 pour certains.

La théorie des cordes suppose que l’univers est fondamentalement constitué de cordes d’énergie en vibrations constante. Elle voit l’univers comme une immense symphonie. Et cette comparaison sembla assez bonne à Emilie. Les dimensions de notre univers sont normalement décrites dans un système décimal (multiple et sous-multiple de dix) alors que la musique fonctionne autrement, de façon beaucoup plus complexe, et permet des variations et harmonies impossibles dans un système décimal.

Dans sa recherche, elle tomba sur un livre qui traitait de l’uchronie. Ce terme utilisé dans la fiction littéraire, fait appel à une réécriture de l’histoire à partir d’une modification d’un événement passé. Ce néologisme repose sur la similitude avec l’utopie, c’est-à-dire un U négatif et chronos. C’est donc un non-temps qi permet d’imaginer les différences conséquences possibles issues d’un effet domino influant sur le cours de l’histoire. C’est une histoire refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être qui commence au point de divergence choisi par l’auteur. Mais elle se rendit compte que cette diversion ne pouvait l’intéresser dans ses recherches. Le problème n'est pas le fait d’une uchronie qui survient à un moment donné, mais le fait de l’existence de deux mondes parallèles qui se retrouvent présents au même moment et en un même lieu. J’y réfléchirai plus tard, se dit-elle.

La sonnerie indiquant la fermeture de la bibliothèque retentit. Elle mit un certain temps à la percevoir, l’esprit trop occupé par toutes ces hypothèses aussi insolites que bizarres. Elle se leva à regret, rangea son bloc-note et ses crayons, l’œil vague, le corps engourdi, le cerveau flottant dans une mare d’impossibles réflexions. Elle rentra chez elle, reprenant peu à peu conscience du monde qui l’entourait, sursautant lorsqu’une voiture la frôlait ou lorsqu’un camion klaxonnait. Elle se coucha tôt, la tête encore pleine d’univers s’entrechoquant et d’humains sautant dans le vide pour atterrir elle ne savait où.

04/07/2014

Qui ai-je rencontré ?

Hier, il m’est arrivé une chose bien étrange. En route pour le quartier latin, en vélo comme à mon habitude, je me suis aventuré dans une petite impasse en pensant gagner du temps. Elle était joyeuse, emplie de restaurants et de magasins sympathiques. J’y croisai d’ailleurs quelques connaissances dont Madeleine que je n’avais pas vue depuis un moment. Enfourchant mon vélo, je repartais vers la sortie lorsque je fus brusquement projeté à terre par un choc entre les deux yeux. J’avais heurté un poteau signalétique portant l’inscription « Interdit aux cycles ». Encore égaré par ma chute, nageant dans un brouillard épais, je décidai de laisser mon vélo et de poursuivre à pied. Je reviendrai le chercher demain.

L’attachant au poteau, je me redressai pour me diriger vers la droite dans une étroite ruelle menant vers la sortie de l’impasse. Quelle ne fut pas ma surprise de voir un cycliste s’engager dans la ruelle de gauche, très décontracté, une main dans la poche, l’autre tenant de manière désinvolte son guidon. Il était habillé comme moi, ce qui m’intrigua. Je le regardai de manière plus détaillée. Même coupe de cheveux, même air un peu détaché et ahuri, mais décidé et allant de l’avant. Mais… Je ne comprends pas… On dirait que c’est moi… Mais oui, il n’y a pas de doute. Je tentai de courir derrière lui, mais il était déjà loin. Revenant sur mes pas, je réfléchis. Un sosie probablement. La chance de rencontrer son sosie est très faible. Je n’avais jusqu’à présent pas vu quelqu’un qui me ressemblait. Cette idée m’amusa. Je refis demi-tour et, en courant, essayai de rattraper l’homme. Peine perdu. Il avait disparu. J’interrogeai un garçon de café. Mais comment lui expliquer que je me cherchais moi-même ? Un client cependant pu me renseigner : « Il est passé là il y a deux minutes. Je l’ai regardé parce qu’il marchait bizarrement. Il semblait glisser sur le macadam. Ça m’a intrigué et puis j’ai pensé à autre chose ! » Je le remerciai et poursuivis dans la ruelle, courant à moitié. Il ne s’était pas trompé. Je le vis à cinquante mètres de là regardant une vitrine. Celle-ci était lumineuse. Un bouddha trônait en devanture, plantureux, doré à souhait. Je me dis : « Il me copie ! Il aime ou fait semblant d’aimer la tranquille sérénité de Siddhārtha Gautama, le plus grand éveillé. »

Il poursuivit sa route, regardant à droite et à gauche les curiosités des boutiques et les passants. Il tenait son vélo à la main et ne semblait pas importuné par son volume et son poids. Ah, il l’attache à une grille. Que va-t-il faire ? Il entra dans une boutique. Je me postai devant la sortie, bien décidé à lui poser la question de sa présence sur les lieux. Il sortit tenant à la main un petit paquet. « Excusez-moi, mais est-il possible d’acheter un double de ce que vous tenez dans la main ? » Il me regarda tranquillement, ne semblant pas comprendre ce que j’entendais par un double. « Oui, bien sûr. Il suffit de le demander. Entrez donc ! » Je l’observais avec curiosité, trouvant la ressemblance étonnante. Il ne semblait pas s’en apercevoir. J’étais pour lui quelqu’un croisé dans la rue avec qui on échange quelques mots anodins. Je voulais en être sûr, aussi lui posai-je la question qui me taraudait : « Excusez-moi, mais j’ai l’impression que nous connaissons. Pas vous ? » « Je ne crois pas. Votre tête ne me dit rien. Peut-être confondez-vous avec quelqu’un d’autre. » Là-dessus il me salua d’une inclinaison de tête et poursuivis sa route. J’en restai interloqué. Comment n’avait-il pas remarqué cette ressemblance extraordinaire entre lui et moi ?

Il reprit sa bicyclette et poursuivit en la tenant par le guidon, tranquillement. Je le regardais, étonné, ébahi même, car c’était bien moi. Certes, me voir sous le jour d’un autre me donna une nouvelle vision de moi-même. Je ne pensais pas ainsi pencher la tête légère chaque fois que je regardais quelque chose qui me plaisait. Je ne pensais pas non plus être si mobile dans mes attitudes, tantôt en ayant l’air fatigué, tantôt complètement éveillé et vif. Une vraie girouette ! Ah, il passe près d’un mendiant. Il poursuit son chemin comme si de rien n’était. Quel chien, pourtant il a de l’argent ! Cette fois il laisse passer une vieille femme qui marche avec lenteur et qui ne le remercie pas. Mais son sourire me dit qu’il n’en est en rien affecté.

Arrivé au bout de l’impasse, il entra dans une sorte de tunnel percé dans une maison et qui permettait de ressortir dans la rue. Je hâtai le pas pour ne pas le perdre de vue, mais à la sortie je le vis qui pédalait avec célérité, semblant prendre le chemin de mon appartement. Je ne vais tout de même pas le retrouver chez moi ! Je pris le métro, laissant mon vélo attaché, car je n’étais pas encore très sûr de mon équilibre. J’arrivai à mon adresse, montai quatre à quatre les escaliers, ouvris la porte de l’appartement. Rien ! J’étais bien seul. J’avoue que je me suis étendu sur mon lit, j’ai fermé les yeux et me suis endormi, épuisé et encore secoué par ma chute.

J’ai même rêvé que je rencontrais mon double, quel drôle de rêve !

05/05/2014

Une femme

Elle se tut. Plus rien ne pouvait la faire parler. Elle le regardait, horrifiée. Pourquoi lui parlait-il de César, cet homme qui fit le tour du monde sur un canot pneumatique. Il était mort une nuit d’été, sur une plage, après avoir traversé le Pacifique. On ne le retrouva que quinze jours plus tard, quasiment momifié par le soleil ardent. Il s’était étouffé avec sa langue qui avait grossi par manque d’eau potable. Au bord de la mer !

Elle l’avait connu à San Francisco, plus exactement à Sausalito. Il jouait de la guitare sur la plage, seul, chantant parfois ou plutôt fredonnant, à la manière de Glenn Gould, pour se donner du sentiment. Il l’avait vu, s’était levé, était allé vers elle, l’avait regardé dans les yeux et avait déposé sur ses joues deux baisers tendres. Ils s’étaient assis, il avait repris sa guitare et joué une passacaille de Bach. Elle avait été conquise et était restée avec lui.

Cet homme, César, jouait sans cesse. Le jour, la nuit, il faisait entendre sa complainte et les larmes montaient aux yeux de ceux qui l’écoutaient. Il faisait surgir dans la tête des auditeurs des images captivantes d’îles lointaines, aux falaises inaccessibles, où chacun se trouvait seul face à lui-même, sans peur. Quel réconfort, se voir tel que l’on est sans avoir crainte de souvenirs pénibles. Etait-ce des souvenirs d’ailleurs ? Sûrement pas ! Plutôt une nostalgie d’un passé révolu, une ombre sur la réalité qui doublait le vrai souvenir. Cette musique transformait les pensées, donnait de l’intelligence à ceux qui n’avait pas fait d’étude, rendait beau les hommes et les femmes médiocrement chatoyants, accordait à chacun un plus indéfinissable qui le transformait.

Mais César, un jour, sans crier gare, s’arrêta de jouer. Il perdit la délicatesse de son toucher, l’arrangement des notes entre elles qui charmait ceux qui l’écoutait, ce pincement au cœur qu’il apportait à tout un chacun, gratuitement. Que s’était-il passé ? Il ne sut le dire. Il pleura longuement sur cette perte, mais rien n’y fit. Il partit même en pèlerinage, espérant une faveur du ciel. Mais celui-ci resta muet et inactif. Elle vécut difficilement ces moments de découragement. Elle tentait de l’accompagner, de le soutenir, lui racontant des histoires d’amour et de bonheur. Mais rien ne consolait le musicien de la perte de son talent. Un matin, il lui dit :

– Je vais partir loin d’ici. Dieu m’a abandonné. Je dois tenter de le retrouver, même si j’y perds ma vie.

Elle aurait bien voulu le retenir, mais rien n’y fit. Il acheta un canot pneumatique, fit quelques provisions et un soir, alors que la nuit commençait à tomber, il lui dit au revoir de deux baisers tendres sur les joues, fermant ainsi les instants de bonheur dans une boucle du temps, une bulle intègre qui ne s’ouvrirait plus.

Elle apprit par le journal télévisé qu’il avait traversé l’Atlantique à bord de son zodiac et avait essuyé une tempête. Elle avait regardé sa photo, celle d’un homme usé, presqu’hagard, mais encore jeune et vert. Elle avait pleuré, mais elle savait qu’il était inutile de vouloir renouer. Il cherchait Dieu et il ne le trouvait toujours pas.

Il erra longuement le long des côtes d’Afrique, descendant jusqu’au Cap en plusieurs mois de mer. La photo montrait un homme amaigri, les cheveux rares, mais le regard toujours aussi brûlant. Comment fit-il pour gagner l’Australie ? Personne ne le sait. Un jour, elle vit César, à moitié nu, la peau tannée et parcouru de crevasses, à côté de son canot à Peppermint Grove Beach au sud de Bunbury, entouré de personnes qui le regardaient d’un air admiratif. Bien qu’affaibli, il gardait sa fierté rude qui le distinguait des autres. Il dut cependant se reposer plusieurs mois avant de reprendre la mer pour la grande traversée. La télévision annonça son départ. On le vit monter dans son canot, donner des coups de rames et s’enfoncer dans la brume. On n’entendit plus parler de lui pendant plusieurs mois, jusqu’au jour où le petit écran montra son cadavre desséché, les yeux ouverts sur le monde, raide et beau d’insolite et de désespoir.

Elle pleura quelques jours cet amour qui l’avait entraîné à partager avec lui plusieurs années. Elle rêva de plages inaccessibles, de mers démontées. Elle entendit la nuit des cris d’épouvante, elle eut soif chaque soir avant d’aller dormir, ou, au moins, se reposer sur un lit de fortune. Elle entendit une voix qui lui criait : « Viens, viens, viens… » Elle rencontra celui qui avait connu César lors de son périple. Elle l’écouta, le regarda et sa décision fut prise. Le lendemain, elle acheta un canot pneumatique, dit adieu à quelques amis, regarda une dernière fois le Golden Gate Bridge, et rama sans un regard en arrière, la musique plein la tête, les yeux rougis et le cœur léger. On ne la revit plus. Aucune trace d’elle ne fut retrouvée. Qu’est-elle devenue ? A-t-elle trouvé ce que César cherchait ? Nul ne le sait. Une chapelle fut érigée sur un promontoire. Une plaque gravée annonçait : « Elle n’a cru qu’à Lui, en un homme ou en Dieu ? »

23/03/2014

Le Mystère par excellence, d’Amélie Nothomb

Manuel est mon meilleur ami. C’est le meilleur des meilleurs amis. Nous nous sommes connus il y a dix ans, à la Faculté : nous avions dix-huit ans et nous avons vécu ce qu’il faut bien appeler le coup de foudre de l’amitié. Aussi, quand il m’annonça, il y a deux mois, qu’il venait d’éprouver son premier coup de foudre amoureux, cela me fit un choc.

– Elle s’appelle Hélène. Je l’aime, me dit-il avec ferveur.

 Ainsi commence ce court récit, concentré de dialogues et de réparties à la manière, inimitable, d’Amélie Nothomb. Quel est ce mystère ? Celui de l’amour d’un homme envers une femme ? Quelle banalité. Tellement banal que la nouvelle s’enlise. On sait ce qui va se passer, on le devine et cela arrive, jusqu’à la fin : ils s’aiment et vivent heureux, envers et contre tout et surtout à la stupéfaction du narrateur. Ainsi finit cette très courte nouvelle : Manuel est toujours mon meilleur ami ; le meilleur des meilleurs amis. Et il a épousé14-03-23 Le mystère par excellence.jpg Hélène. Il respire le bonheur. C’est à rien y comprendre, mais c’est comme ça. La seule chose que j’ai comprise dans cette étrange et banale histoire, c’est la phrase de Chardonne : « Le bonheur des autres fait pitié. »

Entre les deux, des échanges mi-figue, mi-raisin entre la belle (tout à fait ordinaire) et l’ami de l’amoureux, ce narrateur éberlué qui n’arrive pas à comprendre. Il va même jusqu’à tromper son ami pour voir jusqu’où elle ira. Et c’est d’une platitude !

Alors de quel mystère parle-t-on ? Certes le mystère de l’amour. Mais, au-delà, le mystère par excellence de l’engouement pour un auteur, quel qu’il soit. Cette nouvelle, en dehors du fait qu’elle a été écrite par Amélie Nothomb, est faite de clichés, de scènes sans rebondissement, de dialogues pauvres entre personnages sans consistance. Et cela fait un livre, petit certes en épaisseur, mais d’une triste qualité, à l’image de la secrétaire de direction dont il est question. Une seule phrase résume le livre : « Le bonheur des autres fait pitié. »

20/01/2014

L'odeur du thé et de la biscotte

Il fait nuit. C’est le matin, tôt encore. Il se lève dans le noir. La lueur blafarde du réverbère accroché à la maison lui suffit. Moment du retour. Une heure plus tard, il monte dans sa voiture et roule vers la gare. Il est réveillé. Mais en lui sommeille une nostalgie, celle de la campagne sur laquelle se lève doucement le soleil dans un ciel nuageux. Oui, retour à la ville. Arrivé au parking, il ferme sa voiture. Il aperçoit un couple de vieilles personnes qui font de même, avec un peu moins d’énergie. Il redresse la tête, heureux de se sentir encore jeune. S’il s’écoutait, il partirait en courant. Prendre son billet télépayé au guichet automatique, sortir de la gare, faire quelques pas dehors, puis revenir parce qu’il fait froid malgré tout. Il va s’assoir à côté de la marchande de journaux.

Il y a peu de gens. Le couple rencontré sur le parking est là, en attente du même train, probablement. La lueur crue des néons forme une auréole pâle. Un léger bruit de moteur dans une pièce voisine l’assourdit légèrement. Cette ambiance contribue à son endormissement. Il est dans une coquille de verre. Il regarde comme dans un film les mouvements dans la gare. Va et vient des voyageurs, peu nombreux. Premier regard pour le tableau d’affichage, électronique maintenant. Puis vers le guichet où deux personnes attendent pendant que la troisième fait face à l’employé. Tiens, un nouveau couple entre. Lui, encapuchonné dans un K-way, sombre. On ne voit que deux yeux noirs et une barbe grise. Il laisse tomber ses bagages, pose son sac à dos, retire sa capuche pendant que sa compagne s’installe. Il est mince, plus qu’il ne le pensait. Il sort un téléphone, écoute le répondeur, et vient s’assoir à ses côtés.

Une odeur de thé, mêlée à celle d’une biscotte sans doute. Elle l’envahit, le réveille, aiguise ses sens, le plonge dans des images d’enfance et dans une présence renforcée. Là, dans cette gare, il renaît aux odeurs, comme si depuis longtemps il ne savait plus  l’odeur de la vie. Peut-être est-ce parce qu’il a lu il y a deux jours une nouvelle de Tonino Benacquista intitulé le parfum des femmes (Tonino Benacquista, Nos gloires secrètes, Gallimard, 2013, p.111). Le narrateur en est un nez, très agé, seul, désemparé, qui fait connaissance avec sa voisine, une petite jeunesse, charmante. Elle sonne chez lui pour l’inviter et faire connaissance. Il parle, elle l’écoute. Elle parle, il l’écoute. Et chaque jour, lorsqu’elle descend l’escalier pour se rendre à son travail, il est derrière la porte,  ouvre et lui dit bonjour. Un jour il lui donne un flacon de parfum qu’il a fait à son intention. Elle descend tous les matins avec son odeur. Quelques jours plus tard, elle lui demande :   

– Dites, Monsieur Pierre, comment était Coco Chanel, dans la vie ? »

– J’ai envie de vous sentir, Louise.

–… Me sentir ?

–Vous sentir.

Elle sourit, interloquée. Innocente. Elle ne sait pas ce que le mot sentir recouvre. Quand, en fait, il recouvre tout. (…) Elle se lève, défait le premier bouton de son corsage, s’approche de moi. Et m’offre sa gorge.

– Ça, je l’ai depuis longtemps. Ce que je veux, c’est votre odeur brute. Votre essence même. L’essence de Louise. Celle qu’aucune fragrance n’a jamais altérée. C’est tout votre être que je veux.

– … ?

– Qu’avez-vous à craindre d’un vieillard comme moi ? Je ne vous toucherai même pas, ça ne prendra qu’un instant, et plus personne au monde ne vous sentira comme je l’aurai fait. Je vous aurai sentie.

Elle se lève, abasourdie, et quitte le salon en claquant la porte.

Elle évite maintenant de descendre le matin à la même heure. Elle passe plus tôt, discrètement. Il comprend. Trois jours plus tard, elle sonne à la porte. Elle entre vêtue d’une robe blanche. Elle se tint debout au milieu du salon. Elle laisse tomber sa robe à ses pieds, et s’étend sur le canapé. (…) J’approche mon visage, les yeux clos et, sans doute pour la dernière fois de mon existence, je rassemble toute ma science, toute la ferveur qu’il me reste.

Tout commence par une note de tête à forte tonalité ambrée, au départ boisée, puis balsamique. Suivie d’une variation de jasmins intenses, avec une trace de benjoin de Siam, suave, d’une grande ténacité. Puis une pointe de bois de santal stabilise un étrange mélange de civette, animale, intense, et un trait de vanilline qui constitue déjà la note de cœur. La note du fond, irisée, se prolonge dans un juste équilibre de cardamone et d’essence de litsea persistante.

Une éternité plus tard, j’ouvre les yeux.

Encore ivre d’elle, je la vois saisir sa robe au passage et disparaître.

03/06/2013

"Marie ou la voix", dans « Des persiennes vert perroquet », récits de Jacques Tournier

Tu disposes de deux armes ; la mimique et la diction. La mimique, c’est un vocabulaire rituel pour la vue. Tu dois l’apprendre, geste à geste, et les enchaîner avec élégance. La diction s’adresse à l’oreille. Elle est au service d’un texte. Lorsque le public ne distingue plus ce qu’il entend de ce qu’il voit, tu asnouvelle,récit historique,tragédie rempli ton rôle et le spectacle existe. Maintenant travaillons.

Ainsi s’adresse à la future Champmeslé, comédienne et amante de théâtre de Jean Racine, son premier professeur, La Roque. Brève histoire de moins de vingt pages racontée de main de maître par Jacques Tournier. Elle a vingt-huit ans, lui trente et un. Il est prince des poètes. Elle sera bientôt reine sur le théâtre. A partir de là, ils vont tout partager : les coulisses et les chambres, les combats et la gloire, les influences et les rejets, et aller de triomphe en triomphe jusqu’à la rupture de Phèdre.

Il raconte son apprentissage, leur amour commun. Ils s’aimaient au théâtre. Il avait le génie. Elle avait la voix et la passion des rôles. C’est par elle et pour elle qu’il écrivait, à travers elle qu’il se faisait entendre et qu’il imposait sa révolution. (…) La Nature, Marie. Rapproche-toi de la Nature. Chaque sentiment exprimé a un ton bien à lui. La déclamation que je veux repose sur le naturel. C’est dans l’âme que le comédien trouve le feu de son talent.

 Ils se couvrent de gloire jusqu’au rôle de Phèdre. Et là, cela ne va plus. Elle a peur. Elle ne triomphe pas et abandonne. Elle revient pourtant, mais entre elle et lui tout est mort. Pourquoi ? Ni l’un ni l’autre ne le savent :

Mais je n’ai plus senti qu’un horrible mélange
D’os et de chair meurtrie et traînée dans la fange
De lambeaux pleins de sang et de membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
 

Un magnifique récit, émouvant de connaissance de la tragédie, d’équilibre entre noblesse et naturel, de simplicité dans la reconstitution.

07/04/2012

L’idiot de Shanghai, nouvelle de Pierre Péju

 

 

C’est une histoire à la chinoise, incompréhensible et impossible, mais qui est belle à lire et à méditer. Un homme de lettres est envoyé enlittérature,nouvelle,culture,civilisation Chine pour donner aux lecteurs d’un journal ses premières impressions sur l’évolution de la Chine. Tout est prévu à l’avance et il est accompagné d’une jeune fille, dénommé Lala, accompagnatrice qui le noie d’explications et l’emmène dans tous les lieux importants. Et toujours, toujours : « Avez-vous commencé à écrire vos impressions ? » Traversant un musée consacré à la peinture chinoise traditionnelle, il remarque une feuille de papier de riz représentant un paysage à peine esquissé, peint à l’encre de Chine. Il est magnifique et l’un des deux personnages représentés le ravit, huit virgules noires, tel un idiot poursuivi par une averse d’idéogrammes. Il était l’idiot de la montagne et l’auteur l’idiot de Shanghai.

Il ne souhaite plus qu’une chose avant son départ, rencontrer la dame de Shanghai, promesse faite à une douanière, qui doit lui donner un cadeau à ramener à Paris. Celle-ci, belle, élégante, sort pour lui remettre ce cadeau lorsqu’une immense bousculade les oblige à fuir la maison. Un jeune enfant lui remet une robe noire, couverte d’idéogrammes.

Voulant lire une adresse sur une carte de visite, il s’aperçoit qu’il ne sait plus lire. Il arrive à grand peine à sortir de Chine en utilisant des stratagèmes pour se faire expliquer pancartes et papiers à remplir. Arrivé en France, la douanière l’intercepte et prend la robe qui devait contenir des informations importantes sur les trafics entre l’Europe et la Chine. L’interprète éclate de rire, elle ne contient qu’un vieux conte chinois racontant l’histoire d’un lettré et d’un enfant inculte qui grimpent sur une montagne. Arrivé en haut, le lettré jette un à un les livres dans le vide au grand désespoir du tout jeune homme : « Tous ces classiques ! La parole des sages ! Jetés dans le vide ! » Le vieux lettré se met à rire. L’enfant tremble comme une feuille. Alors le vieillard prend un livre au hasard dans le lourd fardeau de son jeune compagnon. Toutes les pages sont vierges… Blancheur et silence…

 

L’histoire en elle-même semble assez creuse. Elle l’est. Peu d’intrigues, encore moins de dialogues, oui, des descriptions tout de même, mais pas quoi faire une véritable histoire digne d’être écrite. Et pourtant, tel un conte chinois, derrière l’apparente sobriété de l’écriture, on soupçonne, on devine la grandeur, l’immensité et le mystère de la ville de Shanghai. Cette nouvelle est belle par ce qui n’est pas dit : toute la psychologie de la Chine perçue dans l’absence de lettres et de mots et qui n’est décrite qu’au travers d’événements minuscules qui arrive à un européen perdu dans ce monde étrange de l’Extrême-Orient.