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08/07/2019

Envol

Regard dans la nuit

Le vide envahit le corps

Émoi de l'âme

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07/07/2019

Sagesse et raison

 

La raison seule ne peut mener à la sagesse véritable,

car le propre de la raison et de se pencher sur elle-même.

 

06/07/2019

Fin rêvée

Elle avait rêvé longtemps de cette soirée à deux, dans cette douceur crépusculaire, côte à côte, sur le banc des accusés. Elle en avait imaginé le décor, soigné, net comme un tribunal, le bois ciré des murs, les fauteuils rouge carmin, l’appariteur chaussé d’espadrilles, une respectable chaleur régnant dans la salle. Assise sur le banc des prévenus, elle papillonnait gentiment, inconsciente de son avenir déchu. Elle répondait d’une voix égale, ni trop charmeuse, ni trop effondrée. Dans son malheur, elle résistait à la tentation de se laisser aller. La présidente sortit un moment, levant la séance pour faire face à une envie pressante. Elle regarda l’assemblée, sa mère qui pleurait dans son mouchoir, son père qui se tenait très digne, le dos raide, la nuque droite, l’œil sec. Ses frères, indifférents, semblant connaître la fin, restaient silencieux à côté de leurs épouses hautaines. Rien ne lui sera épargné, même pas le mot d'une de leurs filles qui disait sans arrêt : « C’est pas bien ! »

– Accusé levez-vous ! dit la greffière. Elle se leva dignement, l’air soudain fatigué. La présidente prit la parole, ajustant ses lunettes :

– Attendu que mademoiselle Trapolin n’a pas conscience de ses fautes qui sont pourtant bien prouvées, le tribunal condamne la prévenue à trois tours de piste à cloche-pied et à une amende de cent euros. 

– Je proteste, s’écria-t-elle d’une voix forte. Je n’ai fait qu’embrasser ce garçon blond et bien fait qui m’a rejeté vivement sans explications. Quel goujat ! Les hommes ne savent pas voir le cœur des femmes qui saigne tous les jours pour eux.

La petite fille se mit à pleurer. Elle avait mal aux mollets et n’avait pas un sou en poche.

Alors un homme dans la fleur de l’âge ouvrit son portefeuille, en sortit un billet et s’avançant vers elle, il chuchota à l’oreille :

– Voici pour ta prestation si digne et véridique. J’ai admiré ton maintien, bu tes paroles pleines de sagesse, reconnu ta clairvoyance. Juste une chose. La prochaine fois, n’oblige pas un aveugle à danser le guilledou.

05/07/2019

Locédia, éphémère (8)

3

Cette chambre était notre enfer, une ile déserte dont nous n'aurions pu nous évader. Il fallait vivre et nous supporter chaque jour bien que rien ne nous y obligeait. Chacun inventait n'importe quelle histoire pour s'excuser auprès d'amis d'autrefois qui insistaient pour le voir. Pourtant ces rencontres dans la chambre créaient un mélange de joie, d'inquiétude et d'énervement.

Elle ne parlait pas, ne souriait pas, le regard vague, perdu au-delà des murs jaunis, le visage immobile imprégné d'une tristesse profonde. Elle s'efforçait parfois de paraître gaie. Cette fausse gaieté la rendait vite silencieuse et elle jetait d'énervement ses bagues et ses boucles d'oreille. Cela se passait bien après que nous nous soyons connus, dans la ville morte, sous le soleil étouffant de l’été, quand la fenêtre entrouverte ne suffisait pas à rafraîchir l’air lourd de la pièce. J'essayais de parler, de rompre ce malaise en disant des mots qu'elle n'écoutait pas. Ces efforts étaient vains. Je me taisais et me levais pour regarder par la fenêtre le moutonnement des arbres de la ville en fleurs. Je regardais ses livres, je me coiffais de son chapeau, mais rien n’y faisait, elle restait inerte, indifférente à tout.

_ Mais enfin, qu’as-tu donc aujourd'hui ? Lui demandais-je exaspéré.

_ Rien, répondait-elle. Mais je sentais dans sa voix une certaine irritation. De même elle se dégageait vivement lorsque j'essayais de lui caresser le bras à cet endroit du coude où la peau légèrement bleutée est parfaitement lisse. Je me révoltais et lui demandais brutalement ce qu'elle voulait.

_ Écoutes, si tu ne veux plus me voir, dis-le-moi, mais je t’en prie, ne prends pas ces airs dédaigneux et absents. J’ai horreur de cela.

_ Si tu savais, me disait-elle, comme tu m’énerves à certains moments. Je prends peut-être des airs dédaigneux et absents, mais tu n’es pas drôle non plus avec tes prétentions de bonze africain (j’avoue avoir eu envie de rire à ce mot). Nous nous voyons trop. Moi aussi je suis triste et je vois bien que je t’agace. Nous sommes las 1’un de l’autre. Je t'ennuie et cela fait que tu m'ennuies. Nous ne pouvons plus nous supporter parce que nous n’arrivons pas à nous connaître.

Un soir, bien qu'elle me retint encore, peut-être par désir inconscient de nous déchirer plus encore, je suis reparti en jurant de ne plus la revoir. Elle m’agaçait lorsqu’elle se donnait des airs de faux dégout de vivre. Elle était trop satisfaite de vivre en paraissant malheureuse. Il faisait déjà noir et le ciel projetait sa lueur verte sur les murs arrondis, profanant le sommeil des habitants. Au niveau du sol, le square, qui paraissait une véritable forêt quand on le regardait de sa fenêtre, était minuscule et encombré de grillages, de gravier et de ronds en ciment. Je marchais lentement. Les pavés s'arrondissaient sous mon pied et j'associais l'équilibre de ma rancœur et de mon émotion à celui de mon corps à cheval entre deux pierres, à cet endroit où la semelle laisse le jour pénétrer sous son empreinte. En passant devant l'aquarium municipal, je regardais le découpage de ses morceaux de ciel, petits carrés de lumière si semblables au reste de la voûte que j’imaginais la couleur de l'horizon à travers ses montants de plastique jaune. Pourtant je ne percevais chacun de ces panneaux qu'à travers un filtre animal. Pendant la journée, on ne peut voir le ciel à travers l'aquarium. Ce soir-là, j'apercevais un poisson profiler sa silhouette entre les barreaux de l'horizon. Je ne regardai plus le ciel, mais ce poisson immobile qui m'observait aussi. Amère contemplation entre deux éléments qui ne peuvent se comprendre. Sur ces ouïes, un L majuscule phosphorescent donnait sa référence sur le catalogue de l'aquarium « L. Licarpagus. Espèce contemplative des grands fonds sous-marins. A la particularité de voir dans la nuit des grands fonds grâce à un projecteur de particules invisibles pour l'homme. Ne voit rien dans la clarté diurne. Vit en couple sans toutefois s'attacher à la femelle avant l'époque des amours. »

04/07/2019

Vocation

 

Un plan envoûte

Un éclat transperce l’œil

L'architecte est né

 

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03/07/2019

Soupe primordiale

Quel bouillonnement
La déchirure du temps
Au commencement…

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02/07/2019

L'envol

On ne sait comment te nommer
On sait encore moins t’appeler
On ne sait si tu entends nos cris
Qui se perdent dans l’espace
Le temps n’a plus d’emprise sur toi
Malgré la succession des vivants
Mais le poids de la gravité
Comme les échappées de la foi
Dévoile ta constance céleste

L’absence devient présence
Les secondes sont suspendues
L’amour abolit la distance
Un trou noir t’avale d’un trait

Broyé, tu ressorts divin
Sans savoir qui t’a engendré
Plus rien n’existe que lui
Il n’est ni plus grand ni plus présent
Il n’est qu’un parfum insaisissable
Qui envahit le tout
Remplace le néant
Et devient toi qui n’est plus rien

Il Est Celui qui Est
Hors de toute connaissance

©  Loup Francart

01/07/2019

Locédia, éphémère (7)

Nous avions parlé de ces longs silences où se mêle le rêve et ces poses ne la gênaient pas plus que moi. Elles étaient nécessaires comme peuvent l’être celles de la musique. Ces silences marquaient aussi les changements de mouvement, quand nous passions de ces premiers instants d’une nouvelle rencontre à l'adagio précédant la séparation. Nous découvrions à nouveau notre décor, cette chambre minuscule, aux murs biscornus, anguleux, qui semblaient toujours plus proches de nous. Je regardais la porte grise qu’on ouvrait avec difficulté entre 1’armoire débordant d’un fouillis inextricable et le lit toujours fripé, parce qu’il était le seul siège possible. Cette porte qu'il fallait franchir en se glissant de côté servait également de porte-manteaux où étaient accrochés un imperméable de peau, un chapeau de paille de riz, la bure qui lui servait de robe de chambre et un maillot de bain incroyablement jaune. Elle regardait par la fenêtre dissimulée derrière les pans de murs mal ajustés et qui ne pouvait s'ouvrir complètement parce que la table était engagée dans son réduit. Elle était faite de petite carreaux dont plusieurs avaient des défauts et laissaient entrevoir un paysage déformé.

Je me levais et regardais aussi à travers les vitres pendant qu'elle réordonnait méthodiquement sa chevelure. Les toits de la ville s'étendaient en tous sens, surmontés d'une forêt glacée d'antennes de toutes sortes, nickelées et luisantes au soleil. Au premier plan se dressaient les arbres du square, ces arbres aux feuilles si étranges qu'ils ressemblaient aux chapeaux des gardes municipaux. Vus d’en haut, les arbres municipaux, comme les appelaient les voisins, semblaient ne pas avoir de troncs et n'offraient à la vue qu'un nuage vert. Grâce à une trouée dans le feuillage, j'apercevais les enfants entassés dans des ronds de ciment remplis de sable, revêtus de combinaison anti-poussière de différentes couleurs. D’autres s’amusaient avec les lézards domestiques qu’ils tenaient en laisse. Quand l’un d’eux réussissait à sortir du collier, l’enfant rejoignait sa mère en pleurant et ne se consolait qu’à la promesse d'en acheter un autre.

Je riais et Locédia se penchait par la fenêtre pour indiquer au gamin ou se trouvait son lézard. Mais il s'échappait souvent avant qu’on ne le rattrape. Je me jetais sur le lit en riant et Locédia venait s'affaler à côté de moi après une pirouette devant la glace.

Les glaces la fascinaient et elle ne se lassait jamais de regarder son corps et son visage comme s’ils lui étaient étrangers. Elle n'avait pas menti lorsqu'elle m'avait dit à notre première rencontre quelle n’aimait qu'elle. J’en suis maintenant convaincu.

30/06/2019

Tableau suite

Cela avance certes, mais c'est long !

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29/06/2019

L et lui

La beauté envie ton maintien
Tu vas dans le monde sans savoir
Avançant à grandes enjambées
Me tirant d’une main ferme
Jusqu’au plus lointain chemin
Au-delà de l’horizon étale

Aimes-tu les cris pervers
Des fées enfouies dans leur quant-à-soi ?
Débarrasse-toi de tes vibrants voilages
Et va, nue, cachée aux regards
De la concupiscence brutale

Ouvre-toi aux caresses du vent
Et coule dans l’ombre du hasard
Jusqu’au plus parfait abandon

Alors, ouverte, tu chanteras la vie
Et ne craindra plus la mort
Qui fera demi-tour en toute sérénité

©  Loup Francart

28/06/2019

Paradoxe de la sainteté

Paradoxe de la sainteté : elle apporte une insatisfaction de soi de plus en plus grande et comble l’homme de la présence de Dieu parce que son amour est au-delà des fautes.

27/06/2019

Locédia, éphémère (6)

Je la regardais, frêle silhouette se détournant de moi pour se pencher vers la fenêtre où les gouttelettes glissaient sur le verre. Locédia, peut-être ce jour-là as-tu été sincère et t’es-tu offerte comme tu le pouvais, mais je cherchais autre chose derrière le désir de ton corps. Un autre désir, une infinie difficulté d'être nous jetait sur des chemins plus difficiles. Il eût sans doute été préférable de céder à la facilité et l’ivresse de l'instant. Mais nous avions tous deux connus le plaisir d’un moment et cette nausée indéfinissable qu’il diffusait ensuite. Le dégoût de nos corps ou même l'absence de désir était encore possible et nous n’en voulions pas.

_ Si tu le veux, je te donne mon corps. Je te le livre. Tu croiras me posséder sur ce lit de serge bleu. Je jouerai le jeu de l'amour et ensuite n'éprouverai plus rien poux toi. Je te désire. Je désire ton corps, mais je veux que ce désir enfle, qu'il devienne une vague qui nous submergera. Je veux aussi te posséder, Tu n'aimes que mon corps. Tu as envie de moi et lorsque tu m'auras possédée, tu m'abandonneras alors que j'aurai besoin de ta présence. Je ne veux pas que tu m'abandonnes parce que je t'aurai contenté.

Poussé par le désir mutuel de nous déchirer, nous avions souvent de telles conversations sur nos rapports. Elle sautait sur le lit, s'étirait avec des bâillements de félin, puis contemplait d’un œil vague les cloques qui suppuraient au plafond.

_ Cette chère vieille chambre ! S’exclamait-elle.

Je m'asseyais à côté d'elle et nous restions de longues minutes sans rien dire ou sans oser aborder le sujet qui nous enfiévrait tous les deux. Je jouais avec ses mains élancées et potelées jusqu'à ce qu’elle les retire d'un geste agacé. Elle me laissait bouder, puis se jetait sur moi et m'attirait vers elle. Elle rompait bien vite ces étreintes de sincérité pour jouer encore, avec ses boucles d'oreille faites de dents de taupe ou ses bagues en poil d'éléphant.

26/06/2019

Fantasme

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A nous deux, nous ferons des merveilles

Je capturerai Orion

Tu t’empareras d’électron

Puis nous sombrerons dans le sommeil

Veux-tu ?

25/06/2019

Nouveau tableau en cours

Pendant qu'est peint en province le tableau précédant (voir le 30/05/2019), se dessine à Paris, en parallèle, une autre toile. Laquelle sera finie la première ?

 

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24/06/2019

Pourquoi ?

 

Indispensable

Le vide envahit ton cœur

Quel étouffement

 

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23/06/2019

Locédia, éphémère (5)

Je repars. Mon corps est revêtu de filaments transparents et visqueux arrachés au caillou. Ils se prennent dans les plantes et je m'efforce de les distendre et les faire céder, laissant sur mon passage une trainée de toiles desséchées. Les cailloux ont repris de leur consistance conne si le fait de m’élever au dehors de la forêt et de gravir la montagne leur donnait le sens d’une pureté matérielle. Il n’y a pas un être vivant. Le silence plane sur la montagne. Comment ferai-je pour monter encore ? A chaque pas la roche devient plus effilée. On a dû y planter autrefois quelques lames de rasoir qui se sont reproduites, heureusement en dégénérant. Les filaments qui s’effilochent encore par endroit en se teintant de rouge, me protègent et s’épanouissent en arc-en-ciel sur la matière noire du sol. Aurai-je la force de continuer ?

J’aperçois maintenant le sommet, semblable à une lame durcie au feu. La roche se couvre de pustules rouges et orangées qui m’aident à prendre prise. Le sommet est là, détaché sur le ciel verdâtre. Seule une auréole plus claire, un peu laiteuse, atteste de la présence du soleil. Il ne suffit pas à réchauffer le sol, mais ses formes arrondies s’éclaircissent jusqu’à prendre une teinte ocre jaune. Il n’y a pas un souffle de vent, pas un bruit, pas une ombre. Les battements de mon cœur et mes halètements se répandent dans l’atmosphère. Mes mains tremblent. Mon corps est saupoudré d’une fine poussière ocre arrachée à la montagne dans mes efforts. Autour des plaies se sont formés de petits ourlets écarlates et mousseux où se dépose la poussière. Je ne peux plus avancer. J’épouse forme de la roche, elle m’aspire, m’engloutit.

Ta connaissance est derrière la montagne comme un livre ouvert, inscrite en toutes choses.

 

Il neige, tu es blanche. Mes lèvres s’imprègnent de ta froideur sans parvenir à t’atteindre, je te regarde, translucide, et mes bras se referment sur le vide. Tu es impalpable et présente.

_ Regardes-moi, suis-je belle ? Je veux que tu me désires. Je veux te séduire, disait-el1e d/une voix enjouée, la tête haute, les cheveux rejetés en arrière.

Mais je ne suis pas le seul que tu cherches à séduire, répondais-je sur un ton d’indifférence feinte, parce qu’au-delà de tes paroles se cachait une certaine vérité que je découvrais peu à peu. Séduire, elle ne pensait qu’à cela. Elle regardait les hommes jusqu’à ce qu’ils frémissent de désir et ce seul frémissement lui suffisait. Elle ne voulait rien de plus. J’ai cru, je le crois encore, car c’est aussi la vérité, que tu cherchais en moi autre chose, une partie de toi-même, peut-être ?

_ Je suis l'image du monde et le monde est séduisant. Je suis faite pour te séduire, proclamait-elle, une main sur le cœur, une autre tendue vers moi.

_ Je te désire, Locédia, déclamais-je à mon tour en entrant dans ce jeu que nous poursuivions souvent, n'osant pas affronter la réalité. Je désire ton corps, la chaleur de ton ventre, la douceur de tes chevilles.

Elle me tendait sa main que je baisais lentement en la regardant faire la révérence, puis elle se dégageait en animal craintif qu'on ne peut flatter trop longtemps.

_ Crois-tu que tu m’auras possédée si je te donne mon corps, continuait-elle sur un ton subitement grave en détournant la tête pour caresser un objet familier et cacher son trouble. Tu n'auras rien, qu'une femme morte entre les bras. Tu connaitras la douceur de ma peau, la forme de mon ventre, la courbe de mes seins, mais je te serai aussi inconnue qu'auparavant. Je te serai étrangère et tu seras un de ces hommes que j’ai accueilli par ennui. Tu ne me connais pas encore, tu ne sais rien de moi. Tu aimes l'image que tu t'es formé de moi et cette image est ton propre reflet. Mais je ne suis pas cette image.

22/06/2019

Folie

A petits pas ridés, il parcourut la baie
Qu’avait-il à cacher ou même à dévoiler
Sur la tôle ondulée, il endure la paix
Sa marche se trouble, qu’a-t-il à protéger ?

Elle le suivit un temps, en retrait de trois mètres
Pieds nus dans l’eau de mer, sa robe défraîchie
Les yeux à l’horizon, le sourire aux lèvres
Elle courut un moment, laissant là ses soucis

Loin devant lui, sans fin, il avançait encore
Suivi de l’égérie, courbé sur sa tâche
Sans pouvoir se délier ni même tomber d’accord
Il marchait vers la mort, malhabile potache

Pourtant elle le troublait, où allait-il ainsi ?
Elle l’appela sans voix, bêlant sans scrupule
Il ne vit plus que l’eau et ses pieds engourdis
Il fit un demi-tour, et tint conciliabule

Qu’allons-nous découvrir au bord de l’horizon
Quand l’eau débordera effleurant tes lèvres
Et ma main sur tes seins arrondie de raison
Levant les obstacles d’une tendre fièvre ?

Ainsi finit la vie de ce couple charmant
Frôlant la vérité et voyant l’avenir
Qui un jour se donna au sein de l’océan
Et engloutit l’envie sans vouloir s’unir

 

21/06/2019

Renoncer à soi-même

Renoncer à soi-même, c'est renoncer au néant.

Seul celui qui a su pleinement renoncer à lui-même connaît la vraie joie. Si notre but n'est que de tendre vers Dieu, de voir Dieu en toute chose, l'âme brille alors d'une lumière qui l'envahit de joie. C'est la joie divine, c'est-à-dire une joie intarissable qu'aucune ombre n'atteint.

 

20/06/2019

Locédia, éphémère (4)

Chapitre 2

 

Ton nom, avais-je besoin de le connaître ? Cela impliquait une nouvelle rencontre, puis d'autres, chacune d'elles en appelant une autre. Pourquoi ai-je cherché à te revoir et pourquoi as-tu accepté ? Peut-être le parfum des fleurs, ta présence au milieu d'elles, ou l’air plus pur du jardin et ta gaieté. 0u encore cette entente immédiate entre nous.

Depuis, que de chemins parcourus ensemble, de paroles, de silences élargissant notre savoir, de gestes ébauchés et compris. Nous avons traversé d’étranges paysages, la main dans la main.

– Étaient-ils si étranges ? me questionnais-je.

– Quand tu connaîtras les paysages de ma solitude, tu seras effrayée, disait-elle parfois.

Et pourtant, depuis que tu es partie, ma longue transhumance ne fait que commencer.

J'erre dans le continent de ta présence. Paysage dépravé, tu m’entraînes vers les sources de mon achèvement. Je ne m'étonne plus de ces montagnes granuleuses et lointaines, parsemées de forêts cendrées dans lesquelles je m'enfonce jusqu'aux genoux. Je repousse de la main les arbres qui laissent échapper un petit cri plaintif, aigu, émouvant, Leurs feuillages de caoutchouc s'entrelacent plus étroitement jusqu'à obscurcir mon chemin et je dois porter vers l'avant mes mains ouvertes et jointes, paume contre paume, pour écarter du bras les branchages élastiques. La mousse confère un tapis moelleux à la naissance de l’herbe. Haute, légèrement piquante, je m’y enfonce jusqu'aux chevilles, éprouvant parfois sous le pied la dureté arrondie et fuyante d’une racine. Lorsque je relève la jambe, elle vient à moi après une petite résistance dans un bruit de succion.

Si je restais longtemps au même endroit, peut-être m'enfoncerais-je dans le sol et pousserais-je, les bras tendus vers le ciel. Je perdrais la consistance de mon corps. Les mains refermées sur les branchages de la voûte, je m'amollirais jusqu'à ne plus posséder qu’un corps visqueux et froid semblable à ces plantes que j’écarte avec dégoût. Ne pas s’arrêter, ne pas abandonner. Peut-être est-elle derrière la montagne ?

Il y a maintenant de gros cailloux qui sont des obstacles difficilement franchissables pour mon corps fatigué. Certains, les plus vieux, probablement dégénérés, sont devenus mous et ventrus. Je fais des efforts désespérés pour me hisser dessus et ne rencontre qu'une matière gluante et tiède sur laquelle je n’ai aucune prise. Je dois alors faire un détour pour trouver des cailloux plus consistants. Il y a heureusement quelques arbres élastiques qui me servent d'appui et me repoussent plus avant dans ma démarche incertaine. Mais ces arbres se font de plus en plus rares et sont remplacés par de petites plantes rougeâtres à l'odeur de chanvre, portant des fleurs de lèvres. Fatigué, je m’assois sur un caillou mou et regarde leurs pustules écarlates respirer avidement l’air de la forêt. La pourriture rend leur beauté charnelle, mais je n'ose pas les toucher. Je n’aime pas cette plante écarlate â la peau flétrie et me demande comment d’aussi délicates fleurs de lèvres peuvent pousser sur un corps aussi disgracieux. La pourriture engendre une certaine beauté comme les vices engendrent l'amour. Je ne dois pas rester assis sur ce caillou, je ne pourrai bientôt plus m’en décoller. Là-bas derrière la montagne ...

19/06/2019

La complétude

Plus l’homme aspire à la perfection, plus il a conscience de ce qui lui manque et plus grande sera sa capacité d’amour, car ce sera dans l’être aimé qu’il projettera ce qui lui manque pour se compléter.

« Aimer l’autre comme soi-même », c’est l’amour le plus riche puisqu’on aime et qu’on trouve en l’autre toutes les perfections que l’on pressent en nous, mais qu’on ne peut développer seul. Se perdre dans l’autre pour trouver son achèvement et son unité. Cela semble logique puisque les qualités de l’homme et de la femme se complètent et qu’il est pratiquement impossible à l’un seul des deux de posséder toutes les qualités de l’autre, à moins de ressentir pleinement et de réaliser l’amour de Dieu.

 

18/06/2019

Place des Vosges

Cris des enfants libérés
Bruissement des feuillages
Crissement des pas sur le gravier
Ronronnement des moteurs dans la rue
Et, malgré tout, le silence

Silence du bonheur de l’été
Silence des femmes glissant sur le pavé
Silence des nuages dans le ciel
Silence de l’intellect devant l’amour éternel

Paris, égal à lui-même
Sur les carrés d’herbe
De la place des Vosges

©  Loup Francart

17/06/2019

Locédia, éphémère (3)

 

D’autres jardins abandonnés me hantent. Jardin de ta connaissance, terrain vague parsemé de plantes rougissantes dissimulant des fleurs d'une blancheur transparente. Agrippées aux cailloux boursouflés, elles dressaient leur corolle au-dessus des minéraux bleuis. Parfois l'une d'elles, ayant épuisé sa volonté à décolorer, s’affaissait à la grande joie des autres qui reprenaient quelques couleurs avant de s’évertuer à nouveau en vaine tentative de coquetterie. Les plantes grises poussaient également là pour contempler l’effort créateur des meilleures, mais elles n’avaient pu les récompenser, ces dernières étant en convalescence. Deux jeunes garçons, accroupis, servant de jardiniers, soignaient de leur zèle nourricier chacune des plantes sans distinction de beauté. Peut-être même préféraient-ils les plantes grises dans leur robe de pensionnaires. Les employés de la Beauté et de l’Ordre Public, diplômés d’Etat, en blouse blanche, une calotte brodée sur la tête, s’affairaient avec un charriot à pots pour évacuer les plantes indisponibles. Leur chef, personnage important à galons dorés, muni d'une musette avec un hétéroclite nécessaire à soins, courait d’un charriot à un autre pour faire des piqûres de chlorophylle aux cas les plus urgents. A certains moments de la journée, malgré le règlement interdisant l’entrée du jardin aux véhicules à roues, une camionnette de la prévention forestière venait prendre sur place une urgence. Les plantes grises pleuraient quelque temps le départ d’une favorite, puis l’oubliaient vite dans la fraîcheur innocente des plus jeunes.

Je te rencontrais là pour la première fois, agenouillée au-dessus d’une plante grise, occupée à placer patiemment un pansement de glucose sur une morsure de taupe. Tu penchais légèrement la tête et tes cheveux couraient sur tes bras nus. Ils avaient une peau d’enfant, plus lisse à l’intérieur du coude. Les autres plantes se pressaient autour de toi pour s’imprégner de ton parfum, puis l’exhalaient vers les plantes environnantes qui rougissaient plus fort. Tu continuais ton travail, coupant méticuleusement de petits morceaux de sparadrap pour faire tenir le pansement.

_ Les plantes ont l’âge de leur amour, me dis-tu en te tournant vers moi.

_ Elles meurent souvent de trop de soins.

_ J’aime les plantes sauvages comme ces plantes grises. Mais je suis trop tendre avec elles. Les hommes aussi, il faut les laisser saigner.

_ Et les fleurs transparentes ? Demandais-je en me penchant vers elle pour prendre les ciseaux quelle me tendait.

_ Elles ont la consistance éphémère de leur existence. Comme certaines femmes, elles meurent de leur unique vertu, la beauté. Elles rougissent beaucoup. Je ne les aime pas.

_ Qui aimez-vous ? Questionnais-je en me demandant ce qu'elle entendait par consistance éphémère de l'existence des plantes aux fleurs transparentes.

_ Moi. C'est déjà très difficile et on est vite dégoûté. Alors comment aimer le reste si on n’arrive déjà pas à s'aimer.

_ Peut-être en aimant quelqu'un d’autre ?

_ Ça m'est déjà arrivé et c'est éphémère comme la vie d’une de ces fleurs. Je ne veux pas recommencer. J'aime les plantes grises parce qu'elles me ressemblent. Elles se cachent. Elles sont pourtant au milieu des plantes rougissantes de la serre.

_ Comment vous appelez-vous ? Demandais-je encore.

_ Locédia, pourquoi ?

 

16/06/2019

Renoncement

Seul le désir trouve son accomplissement dans la possession. L’amour ne peut s'accomplir que dans le renoncement à soi-même et non dans la possession. L’être qui a su renoncer à lui-même se trouve alors réellement. Le vide en soi lui donne la possession totale, car ce vide se comble des autres.

Être capable d’amour, c’est pouvoir et savoir faire le vide de soi en soi. Le mouvement est le même que celui exigé par la musique : un vide où résonnent les notes devenues sensibles.

15/06/2019

Rappel de soi

Je reprends le haïku du 13 juin qui était orphelin d'un dessin lui donnant une véritable finitude. Oui, maintenant, il est pleinement un pictoème.

 

La pleine lune

Il rêve, extatique

Quel rappel de soi !

 

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14/06/2019

Locédia, éphémère (2)

Parfois une lueur fugitive échappée du phare de la tour de veille ou d’un des projecteurs des immeubles publicitaires, trouble l’opacité de 1’atmosphère et découvre des ombres en mouvement qui prennent possession de la barricade. Une grande main d’obscurité me frôle et m'oblige à courber le dos. J’ai remarqué aussi, après plusieurs promenades, que l'inégalité du sol, par suite des sensations imprimées à mes doigts, créait une multiplication de la palissade. Elle devient un véritable labyrinthe à trois dimensions où la même planche ne possède pas les mêmes vertus selon la hauteur du toucher.

Locédia, tu n’avais pas les mêmes vertus selon la position que j’occupais à tes côtés. Comme la planche délivre la preuve de sa réalité grâce à un léger attouchement du doigt, je t’observais parfois avec détachement. Un regard neuf me délivrait de l’image que la mémoire subtilisait à ton image réelle. Je découvrais alors, avec terreur et tristesse, un monde que je n’atteindrai jamais, une image qui m’était étrangère. Isolée, tu poursuivais apparemment le jeu de notre connaissance, alors que j’étais séparé de toi. J'imaginais la vie de cette nouvelle image, une Locédia prostituée au dérèglement commun. Nous avions élaboré par les mots et les gestes un règlement de nos rapports et j’avais dû raisonner au fil des jours chacun des articles du règlement alors que tu 1’avais conçu instinctivement.

Tu retombais comme un caillou élevé par l’air épuré du ballon, puis livré à lui-même par l’éclatement de son aspiration. Prisonnière de ton corps, tu volais de mains en mains, de nudités en nudités, sans pouvoir te fixer sur l’une d’elles. Rassasié de corps dévêtus, je te perdais sans regret.

La brèche dans la palissade est là, devant moi, trou noir entouré de dents sorties de l’obscurité. Je m’y glisse avec lenteur en prenant garde de ne pas y accrocher mes vêtements. Un jour j'y ai laissé un morceau du cuir chevelu, comme ces moutons qui guirlandent de laine les fils de fer barbelés ou les épines des haies. Il y a bien une autre entrée, à une centaine de mètres, mais il s'y tient un gardien que je ne veux pas voir. Son costume de flanelle défraichie et sa moustache roussie par le tabac le rendent repoussant. Je suis passé la première fois devant sa porte et il m’a abordé en homme dérangé dans son travai1.

_ Qu’est-ce que vous voulez ? Vous ne voyez pas que c’est un jardin abandonné, s’était-il écrié en montrant l’entrée envahie par des herbes violacées et des cailloux aux arêtes aiguës. Un jardin abandonné n’a rien à livrer. Il doit rester abandonné. Le gardien aussi est abandonné. La ville nous abandonne.

Bien qu'il semblait ne pas prendre en sympathie immédiate les rares amateurs de son square, il avait été ravi de me trouver pour raconter ses malheurs. Il habitait une petite grotte à l'entrée masquée par des plantes grimpantes qu'il fallait écarter du bras pour apercevoir la porte. Pour subvenir aux besoins immédiats, le jardin lui fournissait le bois de chauffage et les sièges travaillés dans les cailloux mous qui encombraient les endroits où la flore était plus dense et pourrissait chaque année.

_ Chaque fois que je vais au guichet des gardiens percevoir mon mois, me dit le gardien, une demi-journée suffit à peine pour retrouver mes papiers. Personne ne pense à m'augmenter. On a même parlé de raser le jardin, mais comme il est abandonné, personne n'y pense vraiment. L'abandon n’a rien à faire dans l’esprit des représentants municipaux qui sont occupés à détruire des maisons encore habitées.

Toi aussi, un jour, je t'abandonnerai. J'oublierai la chaleur de tes mains, le son de ta voix qui obsède mes nuits sans sommeil. Un matin devant la glace, je délaisserai le dessin de tes lèvres et n'y verrai plus que mon visage. Mes genoux ne recevront plus tes paumes tièdes qui m'obligeaient à me retourner dans le lit, Abandonnée. Comme je voudrais déjà t'avoir abandonnée sur un rivage vierge et m’en éloigner à grands coups de rames jusqu'à me perdre au-delà de l'horizon.

_ Vous ne pouvez savoir ce qu’est l'abandon, continuait le gardien d'un ton de confidence. Vous habitez des murs de pierre, l'air chauffé du souffle des autres. Les plantes environnent le jardin d’un vieux relent de verdure, un peu âcre, surtout au printemps quand le délaissement s'empare de nouvelles proies et gagne du terrain. Les autorités m’obligent à consolider les barricades, mais un jour elles éclateront et l'abandon se rependra dans la ville. Une ville morte, voilà ce qu'elle deviendra. Vous marcherez dans la ville comme des morts, à grandes enjambées osseuses et sonores. Le jardin s'emparera de la résonance de vos pas jusqu'à ce que vous étouffiez réellement. Vous mourrez abandonnés.

13/06/2019

Haïku

 

La pleine lune

Il rêve, extatique

Quel rappel de soi !

 

12/06/2019

Vainqueur

Au retour du vainqueur tout changea
L’homme se fit souris micropucienne
Il se prépara longuement et savamment
Se rasa la barbe et s’usa la peau
Apprêta ses vêtements d’un violent parfum
Ouvrit sa boîte à souvenirs sans fond
En sortit un martinet aux poils de cuir
Le secoua et le fit claquer de la main gauche
Montrant par là son autorité et sa valeur

Il se dit que pour impressionner les foules
Il convenait de prendre l’air dur et décidé
Il revêtit son maigre manteau de pourpre
Chaussa péniblement ses bottes jaunes fluo
Et prit dans son vase multicolore la rose
Qu’il avait été chercher au pire de la tempête
Sur la montagne sacrée, loin, très loin
Là où ses compatriotes ne vont pas
Grelottant de peur, de terreur même

Il fut confronté aux serviteurs du seigneur
Bardés de piques et d’épées, en défensive
Mais sut les chasser dans le trou du diable
D’où ils ne purent remonter malgré leurs efforts
Il s’empara de la rose, sublime de couleurs et d’odeurs
Et sortit en courant de l’ère mystérieuse
Qui prenait à la gorge ses visiteurs

C’était maintenant l’heure du triomphe
L’œil frais, la mèche élégante, le pas alerte
Il avança dans la salle des gardes rouges
Fit valoir son droit et sa vaillance
S’empara de la très belle Misandrie
La fit tourner sur elle-même dans sa robe de velours
La regarda dans les yeux, et, hautain
Plaqua sa bouche sur ses lèvres pulpeuses
Enfonçant sa langue entre les dents de la belle
Regardant la foule haletante
Qui, bientôt applaudit à tout rompre
L’exploit du héros du jour
Le seul qui rapporta la rose du séjour des morts
Et qui prit son envers à l’endroit

Elle se laissa faire et y prit même du plaisir

©  Loup Francart

11/06/2019

Locédia, éphémère (1)

Chapitre 1

 

Je marche. Rythme apaisant des pas, remède unique. Un, deux, un, deux, deux, deux. Je me prends au jeu des pas et tu me vois passer, occupé à ne pas fouler la jointure des dalles, tantôt allongeant exagérément un pas, tantôt plaçant un pied ridiculement trop près de l’autre. Lorsque le rythme du balancement des pas avec l’écoulement des lignes se détraque, je dois m’arrêter et réfléchir d’où il me faut repartir pour reprendre ce monotone pari. Certaines dalles sonnent plus claires que d’autres et faussent l’écho de la rue obscure. Ce n’est déjà plus un jeu ; cela devient un rite magique qui prend autant d’importance que le square. Je croise un passant, deux yeux fixes qui me regardent trébucher à la recherche d’un équilibre imaginaire. Je mêle un instant mes pas aux siens, puis tout se perd dans l’écho et le rite reprend. Certains disent que c’est une idée fixe. Ils sont même allés jusqu'à dire que j'étais fou. Qui n'est pas fou aujourd'hui ?

Je fais souvent le même chemin. Je me dirige d’abord vers le square entouré de planches. La rue est obscure et je dois compter les pas qui me rapprochent de la palissade. Soulagé par le toucher rugueux des planches de sapin, je promène les doigts sur les interstices comme le prisonnier gratte du bout des ongles la jointure des pierres. Suivant la rampe imaginaire de la palissade, je cherche la brèche qui me permettra de pénétrer dans le jardin.

Est-ce vraiment un jardin ? Ce n'est pas non plus un terrain vague, ni un de ces bouts de terre abandonnés, que l'architecte façonne à son esprit avant de commencer l'équilibre méticuleux de matériaux disparates. Peut-être l'avait-on prévu pour cet usage, mais le projet a dû sombrer dans les difficultés bureaucratiques. Ce n'est plus qu’un amas de terre où la nature a repris ses privilèges, ordonnée par un esprit charitable qui a délivré à chaque plante un permis de pousser sur une concession bien précise.

Pas à pas, je compte les planches jaunâtres entrevues dans l'obscurité et j’en perçois la jointure mal ajustée entre le contact rugueux et monotone du bois, Un nœud m’arrête parfois. Je palpe le trou qui, sur la trajectoire de mon doigt ressemble à la jointure de deux planches bien que je sente qu’elle fait partie intégrante d'un même bois, cavité indivisible de ce qui l’entoure. Remontant alors d'une impulsion inquiète le doigt sur une trajectoire verticale, le contact du rebord arrondi du trou me procure un indicible sentiment de soulagement comme si cet évidement prévu par la nature du bois était une ouverture naturelle vers le calme du jardin.

Je continue lentement, plus posément jusqu’à ce que le rythme des intervalles entre les planches, par un curieux effet d'impatience ou d’accélération du temps, imprime au balancement des pas une oscillation supérieure. De même, en comptant mentalement les secondes, nous accélérons inconsciemment l’écoulement mathématique du temps, comme si, par le fait de vouloir être réglée volontairement, sa somnolente progression se détraquait.

10/06/2019

Caresse (haïku)

Dans ce maelstrom
La femme est délivrance
Caresse d’un jour

19-06-10 Femme en rond 2.jpg

©  Loup Francart

09/06/2019

Franchir la porte

Tout homme ou toute femme, à un moment où à un autre de sa vie, connaît l'aspiration à franchir la porte du moi et à flotter dans cet espace inconnu qu’est l’absence de sa personne. Mais dans le même temps, il s’accroche à sa personnalité, parce qu’elle ne lui convient pas et qu’il désire, consciemment ou inconsciemment, en changer.

Instant de souffrance aiguë, mais nécessaire pour progresser sur le chemin de la vie. Certains ne peuvent le supporter et s’enfoncent dans la dépression ou l’addiction. D’autres persistent dans leur erreur, considèrent qu’ils n’ont rien à changer en eux et que ce qu’ils vivent est dû aux circonstances et aux faits des autres. Certains tentent la démarche de s’interroger sur eux-mêmes, mais restent bloqués par leur moi qui prend toute la place et qui l’empêche de voir au-delà de celui-ci. Enfin quelques-uns, à force d’attentions sur eux-mêmes, entrevoient la porte et la laissent s’ouvrir dans leurs moments de méditation qui va les transformer profondément. Encore faut-il qu’ils aient le courage de persévérer.

Que se passe-t-il en eux ? Comment empêcher les pensées d’affluer dans leur conscience et de les distraire de la tâche qu’ils se sont fixée ? Peut-être serait-il plus simple de substituer ces pensées encombrantes par d’autres moins bloquantes ? L’expérience de leurs prédécesseurs est alors utile : se concentrer sur la respiration, se regarder et se sentir respirer. Simple et efficace, oui, mais est-ce si facile à pratiquer ? Enfermé en lui-même, l’esprit, avec le corps, a du mal à se calmer. Il faut revenir à la tâche à chaque instant, ne pas se laisser distraire, s’alléger du poids de l’habitude et ne pas se décourager.

À un moment ou un autre, délicatement, vient le moment où la porte s’entrouvre. Vous flottez un instant hors de vous-mêmes sans en être conscient, vous vous êtes allégé de votre moi et vous sentez bien, ne serait-ce qu’une seconde. Le noir de vos pensées s’éclaircit, un voile de blancheur apparaît, la lumière est visible derrière la porte.

Il vous faudra de nombreuses autres tentatives pour avancer sur le chemin, mais au moins, vous aurez entrevu la porte et saurez qu’il existe autre chose derrière. Alors commence le voyage en esprit. Une autre vie est là. À vous d’en faire connaissance !