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09/08/2019

Vide cosmique

L’homme est incorrigible
Il se surprend lui-même
Ses rêves et désirs
L’entraînent si loin de son être
Qu’il ne sait plus où il est

Les yeux fermés, il va
Un pas devant l’autre
Montant la pente raide
Il ne voit que la pointe
De ses pieds chaussés
L’herbe est froide
Mais son cœur a chaud

Il approche du sommet
Plus que quelques pas
Douloureux, extatiques
Il est seul devant la vérité
Personne ne voit ses efforts
Lui-même ne sait plus
Ce qu’il y a derrière
La coupure du verre ?
La glace des grands jours ?

Enfin !
Liquéfaction…

Le noir plus que noir
Avancer un bras
Puis une jambe
Reprendre courage pour oser
Léger tremblement
Plongée dans l’inconnu

Rien… Il n’est plus…
Il est aspiré et s’envole
Vers le vide cosmique

©  Loup Francart

08/08/2019

Locédia, éphémère (15)

Départ ! Nous n’entendîmes pas le coup de feu, mais vîmes les élastiques bondir en l’air, surprenant un jockey trop près de la ligne de départ qui fut soulevé par le cou. Son cheval mécanique fit quelques embardées avant de s’arrêter tout seul. Deux ans auparavant un accident avait eu lieu, causant plusieurs morts dans la foule. Un cheval mécanique sans jockey avait sauté la barrière et s’était précipité sur l’esplanade devant les tribunes, projetant plusieurs personnes à terre et les piétinant. Depuis, chaque jockey est contraint de tenir une poire en bakélite et d’appuyer sur son bouton qui, s’il est lâché, engendre automatiquement l’arrêt. Le peloton se formait, haut en couleurs, comme un patchwork courant sur la pelouse et ondulant à chaque saut d’obstacle. Il approchait et nous voyions déjà la tête étincelante des premiers chevaux tenus fermement par leur cavalier. Approche d’un open-ditch, un grand canal suivi d’une haie haute et large dans laquelle plusieurs chevaux s’enfouirent jusqu’à la tête, agitant leurs maigres pattes dans le fouillis des genêts. Arrivée sur la rivière des tribunes, au maximum de la vitesse des chevaux, envol et retombée lourde de certains dans une eau trouble et électrisée, contraignant ceux-ci à lever toujours plus haut les jambes jusqu’à ce qu’ils s’écroulent en râlant, laissant leurs jockeys à terre, convulsifs et hors de course. Je te regardais, tendue, exaltée, criant à l’arrivée des obstacles, hurlant lorsque plusieurs chevaux étaient fauchés au moment de la réception sur le sol, riant également pour le pur-sang que tu avais choisi au départ de la course sur le papier, n’ayant pas eu l’occasion en raison de notre arrivée tardive, de voir les chevaux au rond. Celui-ci se maintenait en troisième ligne, le jockey le tenant à pleines mains, calé derrière les deux premiers pour que sa monture ne puisse voir le vide devant elle et partir sans possibilité d’être freinée. Le peloton passa devant nous, nous entendîmes le galop sourd des pattes d’acier, le souffle des jockeys qui retenaient leur monture, le cri des femmes émerveillées par la charge impressionnante de ces montures d’acier, se profilant avec noblesse sur la piste gazonnée, jusqu’à disparaître derrière le petit bois.

Nous ne sûmes ce qui se passa, mais à la sortie de ce masque, les chevaux semblaient plus lourds, moins agiles, et avaient changé de silhouette. Certains s’étaient chaussés de larges spatules jaunes leur permettant de disposer d’une meilleure stabilité dans le terrain très marécageux de la piste. Ceux qui, au contraire, s’étaient pourvus d’organes plus légers pour faciliter leur vitesse, semblaient maintenant en peine. Aussi, en face des tribunes, dans les boxes réservés à chaque écurie, les mécaniciens se préparaient à changer à nouveau les prothèses mal adaptées. Le plus souvent, les parieurs ne voyaient que frime et entourloupe dans cette importance extrême attachée aux prothèses de galop. Pourtant, cet objet de caoutchouc plus ou moins dur permettait à un cheval mécanique en moins bonne forme de gagner une course. Maintenant, les rôles étaient redistribués. Le deuxième passage devant les tribunes, avec un nouveau saut de la rivière, ne fit que rendre plus audible la contestation des parieurs qui ne comprenaient pas ces subtiles changements en vue d’une meilleure adhérence. Cette tempête rugissante de protestation fit plus ou moins peur aux chevaux mécaniques, jusqu’à les détourner de leur ligne et les guider vers un cul de sac souterrain. Seuls trois d’entre eux continuèrent sur la bonne piste prenant une avance considérable. Les autres mirent du temps à s’arrêter, se retourner, s’interroger, jusqu’à conclure de leur erreur. Leurs jockeys, éberlués, montraient des signes d’incompréhension, voire d’incompétence, jusqu’à ce que l’un d’eux s’élance en poussant un cri de rage : « Avanti ! ».

07/08/2019

Féminisme

Seule, elle délire

Je me suffit à moi-même

Quelle solitude

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06/08/2019

Joie

Vivre dans le présent et la peine de chaque jour

Et savoir puiser la joie au-delà de ces peines.

Cela s’apprend comme on apprend à lire.

Ne voir que le présent, c’est déjà accepter l’idée de la joie et s’en réjouir.

05/08/2019

Méditation

Où fixer l’attention ?
Elle divague
Elle refuse tout contrôle
Et vaque sans vergogne
Dans les champs et forêts

Noir totalement zébré

Calme-toi, calme-toi
Pénètre dans ton être
Perce ta carapace
Première lueur de l’aube interne
Un halo se profile
La boite s’ouvre

Je m’allège

Réveil derrière la peau
Nouvelle acuité
Je me dissous
Le noir s'efface
Quelques nuages laiteux
Qui passent en catimini

Retour à l’obscurité

L’air pénètre les poumons
Il se glisse derrière la frontière
Lentement, il descend vers la gorge
Hésite, n’ose s’engager
Et brusquement, l’ouverture
Suivi d’un léger brouillard

Entrée dans le temple

Juste un bref instant
Je sens mon corps s’éparpiller
Je me regarde par au-dessous
Le moi s’évade en riant
Perte de l’être minéral
Relâchement de l’intérieur
Hélas, cela ne dure pas
Lassitude accrochée aux souvenirs

Silence… Défilement…

Les grains se dispersent
Je pénètre plus avant
Je ne suis qu’un fantôme
Sans consistance
Juste un point
Qui se glisse entre les grains
Et prend de la vitesse
Sans que je sache où il va

La neige tombe

Le blanc m’envahit
La fraîcheur me guide
Entrée dans le rien
Qu’il fait bon !

Je ne suis plus…

©  Loup Francart

04/08/2019

Locédia, éphémère (15)

Chapitre 5

 

Un jour, pour lui faire connaître mon métier, je décidais d’aller avec elle aux courses mécaniques. Après un long glissement sur une autoroute aux tournants multiples, nous nous arrêtâmes dans un champ parsemé de pancartes. En regardant la couleur du ticket d’entrée et le logo qui y figurait, nous avions trouvé notre emplacement, sous un arbre bleu aux feuilles racornies. Prenant nos jumelles, nous avions parcouru à pied les derniers mètres avant de nous retrouver assis sur une tribune glissante et mal commode, mais qui sentait le cheval, nous étions au courses, la rose, en raison des nombreuses femmes qui s’y tenaient, et les billets de banque, le jeu étant la principale motivation de ceux qui assistaient aux courses. Au loin, très loin, on distinguait des groupes de chevaux mécaniques, caractérisés par les mouvements saccadés de leurs membres et l’accompagnement chaotique de leur jockey. A la manière d’Edgar Degas, les chevaux piaffaient sans suffisance, attendant le départ, laissant aux cavaliers le temps de les ressangler. Instant de paix, dans la lumière rasante d’un soleil maigre laissant apparaître les cheminées d’usine à savon crachant une fumée vert pâle se confondant avec les nuages bleutés de l’horizon.

Pour cette circonstance, tu avais mis ton grand chapeau de paille rouge passé. Tu l’avais placé légèrement sur ton oreille gauche, comme un oiseau vacillant et tu le retenais avec ta main légèrement posé sur son rebord. Debout dans la tribune, grandie par l’ombre de ta coiffure, tu impressionnais les parieurs qui avaient déjà joué et attendais le départ. Point de mire, tu souriais et te remplissais de ces regards hésitants, comblée de cette convergence oculaire et des désirs secrets que cachait assez peu l’attitude des hommes. Pour cette première course, tu n’avais pas souhaité parier, mais simplement te repaître des couleurs, des mouvements, du bruit feutré du galop, des cris de la foule excitée.

03/08/2019

Influence

La proximité du sage rend sage et celui qui traîne le mal derrière lui le diffuse.

Chaque homme, comme chaque atome de matière, possède son propre champ d’influence qui se fait sentir sur ses proches. C’est pourquoi il est des gens qu’il faut fuir, malgré les obligations sociales, quand on ne se sent pas prêt à être plus fort qu’eux.

02/08/2019

Humanité

L’homme est un être à multiples facettes

Certains se content de ce qu’ils ont
Et s’inquiètent peu d’un au-delà
Ils exploitent ce qu’ils connaissent
Et tentent d’en tirer profit, en bien ou en mal

C’est déjà beaucoup leur demander
Ils s’efforcent d’acquérir du savoir
Accumulant les briques dispersées
Et les restituant pour s’affirmer

D’autres, moins tenaces et ardents
Se laissent vivre sans autres préoccupations
Ils glissent sur leur vie sans espoir
Ne cherchant que la satisfaction immédiate

Pour ceux-là, il n’y a ni bien ni mal
Et il leur faut des règles précises
Pour canaliser leurs impulsions changeantes
Qui les conduisent au trou noir de la fin

Quelques-uns sont des Cocottes-Minute
La pression et l’ébullition les conduisent
Ils ne cessent d’explorer l’inconnaissable
L’esprit aux frontières de l’existence

Certains choisissent un savoir à explorer
Les dieux les aident en les guidant
D’autres une connaissance à approfondir
Ou encore à élargir en permanence

D’autres encore, laissent l’intuition
S’emparer de leur être vide d’érudition
Et élucubrent des morceaux de création
Sortis tout droit de leur bouillie quantique

Seuls, quelques êtres baignent dans la lumière
Ils n’ont ni règles ni méthodes formelles
Ils vont dans l’inconnu et tendent leurs voiles
Pour explorer le soi, l’univers et l’infini

Ainsi avance le monde de la noosphère
Se raccrochant au monde physique
Espérant un monde spirituel
Qui toujours sera à découvrir en solitaire

©  Loup Francart

01/08/2019

Enjambement

Froideur, glaciation

Surfant d'une pierre à l'autre

Où doit-il sauter ?

 

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Il tomba dans l'eau

31/07/2019

Locédia, éphémère (14)

Après avoir dégringolé les marches en m'agrippant tant bien que mal au tapis rouge, je découvris un nouvel escalier au fond d'une cour. Ce n'était d'ailleurs pas une cour, mais un trou creusé dans la masse de l'immeuble, un de ces trous évidés avec une bêche bien carrée, semblable à ceux que font les jardiniers pour planter une fleur particulièrement rare. Sur la droite s'ouvrait une porte basse, vétuste, qui contrastait avec le reste de la maison. Je cherchais désespérément la minuterie, tâtant de la main gauche un mur froid et lisse sur lequel parfois une aspérité granuleuse me faisait frissonner. Je m'enfonçais un peu plus dans l'obscurité pour ausculter la partie droite voilée par la porte. Rien, sinon une désagréable sensation de poussière poisseuse à l'extrémité des doigts. Alors, d'un pas hésitant, parallèle au sol, j'avançais du bout des pieds à la recherche d’un escalier. Les mains tendues vers l'avant, je touchais d'abord le fer rugueux de la rampe avant de sentir la plinthe de la première marche. Hésitant, ne pouvant juger la hauteur de cette ébauche d'escalier, je levais exagérément l'autre jambe avant de porter mon poids vers l'avant. La désagréable sensation d'une chute à demi-consommée, me fit prendre plus de précautions pour les autres marches. Bien m'en prit d’ailleurs, car elles n'étaient pas toutes de la même hauteur, ni de la même largeur. A l'arrondi de la rampe, je traçais consciencieusement avec mon corps une courbe parallèle guidée par la longueur constante de mon bras tendu. Une légère lueur en face de moi et l'interruption de l'enchevêtrement de marches me fit comprendre que j'avais atteint le dernier étage. Une fenêtre sale et deux portes de bois vernis, sans plaque, clôturaient le palier, le dernier côté étant occupé par un nouveau départ de l'escalier. J'écoutais à travers chaque porte, docilement, tout en ayant l'impression que ce ne pouvait être là que tu habitais. L'odeur de cire moite mêlée à des effluves de cuisine était incompatible avec la tiède chaleur de ton corps dont je m’étais imprégné au cours de nos rencontres. Je montais plus vite les autres étages, habitué à l’irrégularité de leur découpage. Arrêt, quête sourde d'un bruit indiquant ta présence. Voix de femmes, voix d’hommes ou d’enfants dont aucune ne pénétrait jusqu'à l'endroit où se cache dans ma mémoire le souvenir de tes paroles.

Maintenant même, quand je pénètre dans ce musée respectable et fou qu'est le souvenir des sons et des voix, je n'arrive pas à en extraire la sonorité juste d'un mot que tu aurais prononcé. Je cherche un de ces mots qui retiennent l'attention au cours des conversations, un mot clef qui envelopperait le souvenir et me donnerait le premier maillon de la chaine des consonances de ton langage. Je n'en trouve pas. Peut-être même en trouverais-je un, serait-il le même que celui que tu as prononcé et posséderait-il les mêmes vertus rythmiques et sonores ?

Descente folle de la lumière à l'obscurité, freinée progressivement par la densité de l'ombre jusqu’aux dernières marches hésitantes. A nouveau la nuit ouverte dans le corps de l'immeuble. Je tirais péniblement la porte de chêne avant de retrouver le soleil et les rumeurs de la rue, avant de me défaire de l'odeur de la poussière, avant de longer le square encombré de grillages, de gravier et de ronds en ciment, avant de descendre lentement vers la vieille ville. Quand te reverrai-je ?

30/07/2019

Rendez-vous

Un sourire, puis départ sans un regard
Qu’a-t-elle à dire à cet homme ?
Mais, elle a souri tout de même
Avec douceur, presque tendresse
De ses lèvres charnues
Il la suit des yeux, tremblant quelque peu
Elle le sait, mais n’en a cure
Il la suit sans la regarder
Elle l’observe sans dire mot
Ils marchent vers la colline
Où un seul arbre règne,
Les branches basses et veloutées
Elle avance comme une reine
Et entre sous les frondaisons
Il n’ose s’approcher, puis fait un pas
Il la contemple derrière le feuillage
Elle pleure sans un tressaillement
Les larmes la mouillent
Elle lui sourit
Il fait encore un pas
Elle lui tombe dans les bras
Ce jour-là, ils n’allèrent pas plus loin
Mais le lendemain, elle n’était plus là
Il lui fallut une année
Pour ne plus venir l’attendre

©  Loup Francart

29/07/2019

Pénétration ?

La vue se trouble

Points et traits organisés

Pénètre au-delà !

 

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28/07/2019

Absence

Un simple bout de papier
Une mince feuille qui vole
Et le voilà parti
Dans les rêves les plus fous

Rien ne l’en fera sortir
L’œil fixe, enrobé de douceur
Il laisse ses mains jouer
Et ses pieds batifoler
Sa tête est ailleurs
Dans les champs et rivières
Elle rêve d’elle-même
Et se regarde vivre

Cela lui plaît, cette vie désincarnée
Il vit d’ailleurs plusieurs vies
Et se contemple sur toutes ses faces
Luisant comme un paon
Attaché à ses personnages de verre
Plus bouillonnant qu’un volcan
Et fragile comme une poupée

Avance donc dans la folie
Marche sur tes chaussures
Cours dans ta tête ébranlée
Fais de ton être entier
Un hommage à l’humanité

La folie m’a rattrapée
Plus rien ne me sauvera
Que la contemplation de l’absence
Et la découverte de l’autre

©  Loup Francart

27/07/2019

Locédia, éphémère (13)

Au troisième étage, après une montée plus pénible, je m’arrêtais sur un palier incliné vers une porte basse d'où s’échappait la rumeur aigrelette d’une voix de femme troublée par le sourd bourdonnement d’un homme. Elle est là. Tu es là et tu n'es pas seule. Tu es là, si près de moi que je sens déjà le grain souple de ton bras. Tu parles. Tu ne me regardes pas. Tu ries et ton rire me transperce. Tu ne ries pas pour moi, tu ries pour l’inconnu, un bourdon qui tourne autour de ma tête, me pénètre les oreilles et grignote ma raison. Pourquoi cries-tu tout à coup ?

Non, ce n’est pas toi. Tu ne cries pas ainsi. Tu cries pour rire, pour faire du bruit et rompre l’enchantement. Une autre femme est là. Elle a crié, juste assez pour que je l’ignore. On ne peut pas s’intéresser aux cris des gens.

Je repars, je reprends ma quête ascendante. Cinquième étage lentement révolu. J’aborde le sixième. D’un coté, à droite, une porte peinte, bien pleine, bien fermée, cloisonnée entre ses murs. Tu ne peux habiter là. De l’autre côté, à gauche, un linteau de perles ouvert sur l’obscurité. Je cherche en vain le bouton d’éclairage. Après quelques instants, je distingue le départ d’un nouvel escalier, plus étroit, plus bancale, écrasé entre deux murs tachés de gris. Il ne sent pas la cire. Il dégage une vieille odeur de grenier, une odeur de bois vermoulu, poussiéreux, usé par les chaussures. Il tourne aussi, mais s’enroule en fait à l’extérieur de la cage du premier escalier. Beaucoup plus raide que l’autre, il monte vers un corridor éclairé par une vitre posée à même le toit. Ce corridor serpente à son tour dans les recoins du grenier transformé arbitrairement en chambres dissymétriques et bossues.

Ne m’avais-tu pas dit une fois que ta chambre était minuscule, si petite qu’il fallait s’asseoir sur le lit pour écrire sur la table, s’y agenouiller pour faire sa toilette. Ne m’avais-tu pas dit que le plafond était fait de fentes multiples, de recoins, de méplats, d’ombre et de clarté. Je t’imaginais épousant de ton corps les aspérités du plafond, comprimée par l’épaisseur molle du lit, rampant maladroitement vers la seule issue possible, une petite entrée découpée au creux d’un mur. La table, le lit, le lavabo cernaient la porte et interdisaient son ouverture. Le rêve s’arrêtait là. La suite devenait sans importance, perdait son intérêt à côté de tes efforts désespérés pour glisser entre les aspérités du plafond. Qu’importait l’aboutissement. Seul me passionnait l’effort, la lutte contre les murs, les petites gouttes de transpiration qui perlaient au-dessus de ta lèvre supérieure, le désordre de tes cheveux.

Je cherchais ta présence derrière chaque porte grise, anonyme, semblable aux autres. Je guettais le son d’une voix féminine, l’odeur de ton parfum, la résonance de tes pas. Le corridor était revêtu de carrelage rougeâtre, lui-même emmitouflé dans une épaisse couche de poussière élimée vers le centre, à l'endroit où les pieds s’impriment.    Les tuiles laissaient s’écouler les gouttes de pluie qui formaient à certains endroits une sorte de mare dans le paysage poussiéreux et inégal du carrelage. On y marchait avec répugnance au début, puis avec volupté, le tapis moelleux de la poussière envoûtant la réception des pas. De la main, je suivais le cheminement inégal des murs, m’arrêtant plus longuement devant l’encoignure des portes, y cherchant une plaque, une carte de visite, un bout de papier portant un nom. J'eus vite parcouru les deux extrémités du couloir fermées sur un mur à la peinture écaillée. Rien, tu n'étais pas là. Si encore je connaissais ta porte. Pourquoi n’y as-tu pas laissé un signe ?

26/07/2019

Vie

 

Insuffisance de la pensée :

Nécessité de l’action, c’est-à-dire de la vie.

L’amour est l’expression la plus forte de la vie.

 

25/07/2019

La déité

La déité ne proclame pas
La déité ne livre pas bataille
La déité n’explique pas
La déité ne dit mot
La déité n’est pas du monde

Et pourtant...
Elle Est

Elle est la bise qui te berce
Elle est la vague qui t’emporte
Elle est celle qui t’embrasse
Elle est celui qui t’enseigne
Elle est l’enfant qui te tend la main
Elle est le vieillard qui te conseille

Elle est pouvoir sans vouloir
Elle est connaissance sans savoir
Elle est agir sans mouvement
Elle est amour sans désir

La déité n’a pas de nom
Mais elle sait tous les noms
La déité imprègne l’univers
Mais elle n’est pas du monde

La déité est le vide
Qui emplit le cosmos
La déité est la force
Qui créa la matière
La déité est le mouvement
Qui engendre la vie

La déité est le tout
Qui est en tout
Mais qui est hors du tout

La déité est le rien
Qui n’est ni ici ni maintenant
Et qui ne se dévoile à l’être
Que s’il s’oublie lui-même
Hors de l’étendue et de l’instant

©  Loup Francart

24/07/2019

Zéro

« Chaque nombre, jusqu'à l'infini, a jailli de 1 et, par conséquent, de 0. En ceci réside un profond mystère ».

Codex des moines de l'abbaye de Salem, fin du XIème siècle

 

 

Quel est le premier des nombres: le Un ou le Zéro ?

On pourrait penser bien sûr que c’est le Un. Le Un est un monde à lui seul. Il englobe une totalité. Il fait passer de la physique à la métaphysique, de l’individu à la personne, de la matière à l’esprit.

Le Zéro n’est rien. Il est vide, non qualifiable et non quantifiable puisqu’il n’existe pas. Pourtant l’homme l’a conçu, de même que l’infini qui est le tout du monde connu et inconnu, mais seulement materiel. Le monde spirituel n’est pas englobe dans cette comptabilité. Il est au-delà, dans la rencontre du moins et du plus, non pas par le zéro, mais par un nombre qui réunit les contraires en les conciliant et non en les opposant.

Alors, et alors seulement, le Zéro devient créateur du Un et du monde matériel, comme l’a démontré le mathématicien Cantor.

23/07/2019

Locédia, éphémère (12)

Chapitre 4

 

Ce soir-là, j’étais revenu à Cipar. Elle était absente depuis longtemps, Partie, son absence m'avait paru moins pénible, car j’oubliais peu à peu les lignes de son visage et, seul, parfois, le toucher d’un fruit mûr ou celui du velours de mon couvre-lit me rappelait sa présence. Chaque objet prenait alors un visage nouveau, une transparence compréhensible, qu'il ne possédait pas habituellement. Je découvrais sous le vernis sale qui les recouvre en permanence, une sonorité cristalline, une réalité invisible. Ils ne communiquaient pas à mon regard un nouveau pouvoir, mais tous mes sens se trouvaient soudainement aiguisés par cette réminiscence.

Debout elle se grandissait sur les jambes à la manière des héros de western et, laissant pendre ses bras, les épaules en arrière, elle se tournait vivement vers moi. Cette brusque volte du haut du corps entrainait les bras en un geste inarticulé, comme le pantin de carton bouilli qui refuse la dictature des ficelles. Alors elle riait en rejetant ses cheveux sur le dos, la gorge tendue et ses mains se levaient lentement pour enfin étouffer ce rire, un rire que j’attendais et qui chaque fois ne gênait. D'autres fois, elle tendait l’arc renversé de son corps et prenant ses seins à pleines paumes, elle déclarait, mi-rieuse, mi-sérieuse :

_ Ils sont beaux. Ne suis-je pas belle ? Et je souriais de cette adoration qu'elle portait à son corps.

_ Je veux te séduire, disait-elle encore on se penchant vers moi les yeux fermés et les lèvres offertes. Mais si je profitais de cette offrande, elle m'accusait d'abuser du fait qu'elle avait les yeux clos pour l’embrasser.

Où donc est la vérité ? Se moquait-elle ? Se contenait-elle ? Ce soir-là, elle s’est absentée si longtemps.

Je l'avais cherché dans la ville. Elle avait dû partir en voyage avec des gens qu’elle avait rencontrés au hasard de ses promenades. Elle n'appréciait la compagnie que de ceux qu'elle ne connaissait pas. Quand elle les connaissait vraiment, elle ne voyait plus que leurs défauts et souvent leur qualité première se métamorphosait en défaut exécrable pour elle. Aussi partait-elle à la découverte des êtres et cueillait-elle dans ce jardin anatomique de grandes brassées d'amis qui se fanaient plus ou moins vite selon la saison et son humeur. Si les fleurs savaient seulement empêcher qu’on les cueille au lieu d'offrir leurs longues tiges aux mains.

Je ne connaissais que le numéro de la rue et celui de la maison qui se dressait dans un des quartiers de la ville haute, émergeant au soleil. Promenade au long de murs de pierres blanches, des portes cochères vernies sous l'écrasant éclat du soleil de l’après-midi. Difficile pénétration de l'ombre derrière la porte de bois. Une lueur diffuse se propageait des fenêtres bancales de la cage d’escalier. Celui-ci s'entortillait sournoisement autour de murs lisses et les marches étaient si grandes que je devais m’y hisser à l’aide du tapis rouge dont les plis me servaient de point d’appui. La rampe de fer forgé tenait miraculeusement par quelques volutes de métal qui prenaient appui sur les marches. L'odeur de la cire envahissait le moindre recoin de celles-ci et les rendait glissantes. Les premiers étages étaient facilement accessibles et je guettais en équilibre sur une marche les bruits qui pouvaient passer au-delà des portes. Mêlés aux battements de mon cœur et aux halètements retenus de ma respiration, je percevais l’agitation des cuisines, le repos de vieux meubles dont les os craquaient de temps à autre, la criarde mélodie d’un poste radio à travers l'épaisse cloison intérieure, une rumeur de marée où se distinguaient les chants des naufragés. Certains dessous de porte renflouaient une odeur de rôti, d’autres le parfum inconnue d’une femme que j’imaginais dans ses gestes quotidiens, grande et blonde, ou peut-être rousse.

22/07/2019

Valentine

La course du temps a de bien doux effets
La hanche s’arrondit, le sein se raffermit
L’adolescente se contemple, stupéfaite
Et n’ose regarder les courbes de ses amies

Ce passage si bref, de l’enfant à l’adulte
Se laisse enjoliver d’épines et de roses
Aujourd’hui, elle tente de vouer un culte
A ceux qui passent des caresses à la chose

Osera-t-elle braver l’opprobre du monde
Et chanter la liberté de l’immonde
Au bénéfice de ses jambes mutines

Au dernier moment, elle se referme
Et s’éloigne du tremblement de l’épiderme
Ce sera pour plus tard, Valentine

 

poésie,écriture,littérature,poème

©  Loup Francart

20/07/2019

Lever de soleil

L’œil pointe son nez

va-t-il vouloir se cacher

plus haut dans la ouate

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19/07/2019

Unique ?

Profondément dépendant du reste de l’humanité, de plus en plus dépendant de la matière ambiante, l’homme ne peut plus chercher à lutter en tant qu’individu unique, constituent un tout indépendant. Comme la matière a tendance à se complexifier en molécules plus élaborées, l’homme dans son ensemble est soumis à la même évolution. Il doit en prendre conscience, non pas sur le plan d’un savoir intellectuel, mais en lui-même et doit s’efforcer d’orienter sa volonté individuelle dans le sens d’une clairvoyance de la volonté collective.

17/07/2019

Locédia, éphémère (11)

_ Alors, écoutes bien, car c'est là qu'est le drame, j'avais faim. Je n'avais rien pêché depuis huit jours, j'avais livré combat, j’avais vaincu et j'avais faim.

Je suis descendu dans la cale et j'ai coupé un morceau de solitude. Bien sûr, c'était un petit morceau. Il n'en faut pas beaucoup d’habitude pour nourrir un marin. Et j'ai mangé la solitude, je l'ai dévoré à pleines dents, je m'en suis barbouillé les mains, les joues, le nez. J'ai respiré son odeur, j'ai gouté sa chair mauve. Et j'avais faim et j'ai repris un morceau de solitude.

J’avais faim et je me suis déchiré les dents sur mon filet, écorché les mains sur les mailles. J’avais encore faim et j’étais prisonnier du filet. J’étais devenu la pelote, le cou, les mains, les jambes, les pieds prisonniers de chaque trame, de chaque nœud.

Alors l’esprit de la solitude m’a parlé. Il a tourné le treuil que j’avais tourné, il a refait en sens inverse les gestes que j’avais faits, il m’a élevé dans les airs, je suis passé de l’obscurité de la cale à la lueur de la nuit. J’ai franchi le pont ou j’avais marché, le bastingage sur lequel je m’étais appuyé, les hublots de la cale d’où j’avais contemplé l’océan.

Il m’a pénétré de l’eau froide, il m’a dénoué du filet, il m’a déshabillé de sa trame et m’a laissé seul dans le froid, le noir, le silence en riant. »

Pourquoi ce récit m’a-t-il autant impressionné ? Étais-ce l’air de sincérité malheureuse du marin, le langage qu’il avait employé et qui n’avait pas manqué de me surprendre ? Toujours est-il que je suis sorti fatigué du bistrot et que je dus m’appuyer sur un des piliers de fer qui empêchaient la chaussée de suivre la pente vers le fleuve. Après quelques instants d’hébétude passés à contempler les taches de rouille du pilier, j’ai descendu lentement les marches de l’escalier vermoulu. Ses marches étaient à l’envers, mais comme deux marches à l’envers font une marche à l’endroit, on n’avait aucun mal à l’emprunter, si ce n’est qu’on descendait deux fois moins vite.

Je me suis promené le long du fleuve comme ce jour où je suis venu pour la première fois te voir à Cipar. Non, ce n'était pourtant pas la première. C'était lors d'un de tes retours de voyage, quand tu m'avais téléphoné alors que je croyais que tu m'avais oublié. Tu devais rentrer incessamment et cet incessant retour avait duré, duré des semaines ou des mois. J'entends encore le son de ta voix dans l'appareil. Je devais le presser un peu contre l'oreille, car le bruit environnant couvrait tes paroles. « Salut.  Je suis revenu, disait-elle. J'ai envie de te revoir. Tu me manques beaucoup. » Je reconnaissais ta voix au timbre musical de l'appareil dont la plaque vibrait patiemment avant de cesser sa plainte. Je ne comprenais plus ce que tu disais, attentif simplement à recueillir ces tressaillements rapides de la plaque vibrante qui transmettait ta voix. « Locédia, j’arrive et pose mes lèvres à cet endroit du cou où se forme un creux de chaleur tiède. »

16/07/2019

Attention

Une extrême attention, l’œil rivé à la ligne,
Il ne pense qu’à ça, le cerveau pétrifié.
La ligne est son guide, même si curviligne.
Elle fuit à l’horizon, jusqu’où va-t-il aller ?

Il fit ainsi le tour d’un monde artificiel,
Entraîné par l’élan d’une droite sans fin
Qui reste toujours une, ô jamais plurielle,
Avenir solitaire jusqu’à l’étrange fin.

Et pendant ce temps-là, d’autres peintres concourent,
Penchés sur la ligne, préparant leur discours,
Ils oublient la droite et entament le cercle.

Est-il vraisemblable que l’homme tourne en rond,
Que le ciel l’enferme tel un tâcheron,
Le contraignant à mourir derrière un couvercle ?

©  Loup Francart

15/07/2019

toujours la peinture !

Celui-ci est réalisé à Paris. Il est presque fini, mais mérite encore quelques améliorations.

 

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14/07/2019

Chiffres

Les chiffres ont-ils une qualité ?
1 homme ou 1 femme ont-ils la même valeur ?
2 hommes ou 2 femmes sont-ils égaux à 1 homme plus 1 femme ?
Finalement, leur somme est-elle toujours égale à deux ?

Les esprits malins prônent l’égalité
Mais l’égalité suppose les mêmes qualités
Et celles-ci n’ont pas la même valeur
Selon les différences de nature
La dualité induit-elle une trilogie
Ou celle-ci ne reproduit-elle qu’une face du dualisme ?

Il réfléchit longtemps
Et ne sut rien produire
1 + 1 est toujours égal à 2

Elle rêva longtemps
Attendit patiemment
Et fit un miracle
1 + 1 égal 3

Les chiffres ont bien une qualité
Mais celle-ci n’a rien à voir
Avec la comptabilité

©  Loup Francart

13/07/2019

Locédia, éphémère (10)

J'avais soif de la poussière de la basse ville qui enduit les chaussures d'une légère couche blanchâtre et frappais à la porte d'un bistrot pour m'en débarrasser. C'était un de ces bistrots crasseux de la vieille ville, surmonté de charpentes de bois mal équarries, aux vitres jaunes de poussière et parfois remplacées par un morceau de carton découpé dans un vieil almanach. Dans la rougeur vaporeuse de la pièce, je distinguais du bout des doigts le bar vertical et rigide où les clients s'étendent pour consommer. Il était muni de petits accoudoirs et d’oreillers en cuivre mat pour le rendre plus confortable. Au plafond, sur la passerelle métallique, trônait le patron à la tête de ses robinets. Il y en avait de toutes les formes : carrés ronds, coniques, à tête de bélier, à tête de loup ou à tête d’épingle. Sous chacun d'eux luisait un petit voyant rouge dans la transparence duquel se lisait le nom des boissons. Appuyant sur un des boutons du pupitre de commande après avoir introduit une pièce et tournant le doseur sur petites giclées, j'attrapais avec la bouche le tuyau à bec chromé descendant de la passerelle et savourais lentement le breuvage rafraichissant.

Désaltéré, je pus regarder autour de moi les rares clients étendus sur les bars. Parallèlement au mien, à trois mètres environ, coiffé d’une casquette verte et décolorée, déglutissait un marin. Je l'enviais un peu d'avoir atteint ce stade de la soif où le patient tente de boire l'atmosphère à grands gestes de possession. Je n'osais pas trop me pencher vers lui de peur d’être aspiré par le lobe de l'oreille dans un de ses mouvements. Mais voyant que je m'intéressais à lui, il tenta de m'aborder au prix d'efforts immenses pour déplacer l'air et attirer mon bar. Je me tournais promptement vers le tuyau chromé pour aspirer quelques giclées bienfaisantes en poussant vers la droite la poignée du doseur. A travers le périscope du bar, le marin apparaissait allongé, ténu, déglutissant, la face ravagée par l'ennui. Il avait visiblement envie de parler. Je tournais vers lui le pavillon du bar et lui fis comprendre du regard que j'étais prêt à l'écouter. Il parla d'une voix altérée par la déglutition en entrecoupant son récit de fréquentes lampées sur le bec chromé.

_ J'ai vu la solitude. Je la tenais dans mes filets, étendue mauve, molle, secouée par les flots, abandonnée par sa force. Je la tenais prisonnière et mon cœur éclatait en rires. J’ai mis toute mon âme à fermer le filet. J’ai plongé dans l’eau verte à côté de la forme mauve. J'ai pris un bout du filet et nagé pour chercher l'autre bout. J'ai tourné ainsi trois fois en plongeant pour bâtir ma pelote de mailles, une pelote ronde, mauve et molle. Quand j'eus bien fermé la pelote, je remontais sur le bateau, je manœuvrais le treuil, j'attachais le câble au filet, j'ouvrais les cales au centre du bateau et y déposais la pelote dégoulinante d'eau. Épuisé, je me couchais sue le pont et sombrais dans un sommeil profond.

12/07/2019

Et ce n'est pas fini

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Et ce n'est pas fini !

11/07/2019

Mozart : Concerto pour piano et orchestre n°9 "Jeune homme" joué par David Fray

Toujours la même fraicheur, le même entrain

 

10/07/2019

Silence

Peu à peu, le silence l’envahit
Un rien d’absence, une note grêle
Résonne dans la folie du monde
Le ventre de l’obscur se dévoile

Chape de plomb sur les têtes
Pas un mot plus haut que l’autre
Sa majesté passe dans les rangs
Rien ne dépasse, tout se prélasse
Dans l’ignominie du mutisme

Bouillie collante de l’infortune
Qui dérive sur les nuages tièdes
De l’incertitude et de la morgue
Serait-elle morte l’affirmation
D’une innocence épinglante
Déchirant de rouge la poitrine

Le bourrage touche à son comble
Suffocation des engloutis
L’élite se doit d’être prudente
Il faut rester de taille
A s’affranchir de l’aveulissement
Seul le mystère doit demeurer

Terre-toi dans ta détermination
Poursuis ton œuvre inconnue
Laisse s’accumuler l’ombre
De tes rêveries et passions
Sur de modestes papiers
Dédiés aux générations futures
Ou, tout simplement, à l’oubli

©  Loup Francart

09/07/2019

Locédia, éphémère (9)

En relisant cet article du catalogue, acquis au son d'une pièce dans une petite sébile à la bouche pendante, je ne pouvais m'empêcher de lire « L. Locédia. Caractère contemplatif des grands fonds subconscients. A la particularité de voir l'envers des objets. Ne perçoit pas l'atmosphère quotidienne. Ne sait plus vivre seule et pas encore à deux. »

L'aquarium municipal découpait sa carcasse de plastique et de verre sur le ciel atténuant à travers ses ouvertures l’éclat verdâtre de l’horizon. Le poisson continuait sa lente digestion d’épinards que les visiteurs pouvaient acheter à l’entrée. Il distrayait ces gens qui venaient assister à la transformation naturelle et à ciel ouvert d'une feuille en purée. Le spectacle était d'autant plus amusant que le Licarpagus ne voyait bien que la nuit et tâtait désespérément l'eau claire de sa bouche à fanes jusqu'à trouver une feuille d’épinards. De jour, on ne pouvait observer ce travail passionnant qu'en empruntant les escaliers en colimaçon qui gravitaient autour de l'aquarium entouré d’une devanture d'acier rabattable pour maintenir une semi-obscurité à l'intérieur. Privilégié, je regardais le poisson de la rue, car il fallait pendant la nuit laisser respirer l’eau à la lumière nocturne.

Abandonnant le poisson à sa digestion, après être passé à un carrefour revêtu d'une guirlande de réverbères, je me dirigeais vers la basse ville. Elle constitue ce qui est appelée la ville pauvre, peut-être parce qu'elle est plus vieille que l'autre ou moins lumineuse. Les madriers soutenant les murs s'enchevêtrent aux poutres des plafonds et les béquilles se mêlent aux vieillards pour soutenir leur ennui. Entre deux poutres diagonales, un de ces vieillards cloue parfois quelques planches pour abriter sa paille et évoque à travers l'arête rouge de sa bouteille le temps où les chevaux tiraient les cadavres gonflés du fleuve. Un peu plus bas, toujours dans la ville pauvre, on peut voir le fleuve et le cimetière encombré de monticules bossus à l'endroit où le ventre gonflé repousse la terre fraîche. Un gardien veille sur la santé des fleurs de deuil qui recouvrent les monticules de leur végétation d'encens. Chaque matin, d'un arrosoir en panse de chevreau, il laisse tomber au creux de leurs pétales violacés une goutte d'eau morte qu'il perçoit tous les mois à la citadelle. Le soir, à la sortie des classes, quelques gamins rapiécés et bariolés jouent à la noyade en tirant à la courte-paille. Le jeu est d'autant plus amusant qu’i1 leur arrive fréquemment de manquer les classes pour assister à l'enterrement d’un de leurs camarades malchanceux.