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15/10/2017

L'homme sans ombre (27)

– peu importe, si c’est pour nous le moyen de sauver notre monastère. Je vais vous raconter l’histoire de Dhondup. Ses parents sont bien européens, français même. Il n’a aucun sang tibétain. Ses parents étaient en poste en Inde proche de la frontière tibétaine lorsqu’un groupe de Tibétains passèrent dans la ville pour rechercher une réincarnation du Rimpoché d’un grand monastère. Passant dans les rues en portant un manteau du défunt, le jeune européen s’adressa à celui qui avait revêtu le vêtement et lui expliqua qu’il ne lui appartenait pas. Intrigué, un des Tibétains sortit de sa poche un étui à lunettes et fit mine de les chausser. Le jeune garçon les aperçut, reconnut l’étui et les lunettes. Il s’en empara, mit les lunettes et déclara qu’il voyait beaucoup mieux ainsi. Il put lire une enseigne dans la rue à une distance telle qu’une vue normale ne peut apercevoir de caractères. Enfin, l’un d’eux sortit des photos de sa poche. Elle représentait des monastères tibétains, dont celui du Rimpoché. Dès que sa photo lui fut montrée, l’enfant montra la fenêtre où vivait le Rimpoché.

– C’est possible votre histoire ? interrogea Lauranne qui ignorait la doctrine de la  réincarnation.

– C’est plus que possible. C’est ainsi que se passent les successions à la tête des grands monastères. L’enfant qui identifie des objets ayant appartenu à l’ancien Rimpoché est reconnu comme son successeur et éduqué au monastère dès son plus jeune âge. Il n’était jamais arrivé qu’un étranger au pays soit identifié. Les Tibétains convoquèrent le conseil du monastère qui finit par annoncer que l’enfant était bien la réincarnation du Rimpoché.  Une délégation fut envoyée auprès des parents du garçon. Ils contestèrent d’abord ce qui leur fut expliqué, mais ils finirent par céder devant les insistances de l’enfant qui faisait preuve de connaissances certaines de la culture tibétaine sans en avoir jamais entendu parler. Arrivé au monastère, il eut les honneurs du père Abbé et commença son apprentissage avec un vieux lama qui ne le quittait pas d’une semelle. Il fit des progrès étonnants. Il apprit sans difficulté le Tibétain, enregistra les rituels propres au monastère, entreprit facilement les exercices de concentration, puis se plongea dans la méditation. C’était maintenant un jeune homme  particulièrement doué qui semblait avoir oublié totalement sa vie antérieure européenne. Mais un jour, alors qu’il venait d’être nommé lama Rimpoché, il déclara qu’il devait se rendre en France et y fonder un nouveau monastère. Les moines furent choqués d’entendre cette décision, mais ne firent rien pour la contrer.

14/10/2017

Manque

Tout est là !
Mais que te manque-t-il ?
Le sang bat dans tes veines
La conceptualisation prolifère
Le mollet reste fier
Le cœur pleure à tout va
Tu t’émeus de rien
Tu ris de tout
Tu souris de peu
Tu exploses d’émotion
Sans savoir pourquoi

Ainsi va le monde
A fleur de peau
A rebrousse-poil
Dans la chair de poule...
Quels bruits pour si peu !

Silence, on tourne !
Grise-toi d’images
De cris, de faits divers

Mais oui,
Ce qui te manque
C’est toi !

13/10/2017

Jeunesse

 

La jeunesse avoue plus facilement l’attirance du sexe plutôt que l’amour.

L’amour la fait rougir. Elle a peur d’être vieux jeu.

Heureusement, il demeure une jeunesse sans compromis

Qui croît en l’amour et la parole donnée.

 

12/10/2017

In the Mood for Love, musique de Shigeru Umebayashi

https://www.youtube.com/watch?v=gw9fKuymA0I


Shigeru Umebayashi fut l'un des leaders du groupe de rock new wave japonais. Qui eut pensé à l’époque qu’il composerait de tels monuments musicaux ?

Laissons-nous bercer par cette musique d’une simplicité sans égale, en particulier pour l’accompagnement sur deux notes qui donne à la mélodie cette liberté.

Comme quoi, la prison apparente de l’accompagnement prodigue au morceau son charme et permet au violon d’errer dans fin dans un coin du cerveau sans aucune contrainte.

11/10/2017

L'homme sans ombre (26)

Après un très long moment, un Asiatique entre et lui ordonne de le suivre. Elle n’a guère envie de lui obéir, mais cela devrait lui permettre de savoir où elle se trouve et ce qu’on attend d’elle. De plus, elle a une envie pressante d’aller aux toilettes et, sitôt sortie, elle lui demande où ils se trouvent. Il l’accompagne et reste devant sa porte jusqu’à ce qu’elle ressorte. Elle se sent mieux, ragaillardie et prête à combattre, au moins verbalement. Mais elle se souvient qu’elle ne doit pas parler de Mathis. Elle est introduite dans une pièce emplie de meubles asiatiques anciens, une sorte de bureau dans lequel vraisemblablement travaillait, il n’y a pas encore longtemps, un homme. L’Asiatique lui dit d’attendre que quelqu’un vienne et la laisse là. Elle regarde par la fenêtre qui donne sur une cour, une sorte de cloître où circulent des gens vêtus à l’orientale.

  Elle entend la porte s’ouvrir et voit entrer un petit homme, fragile, maigre sans plus, l’air espiègle, qui marche avec grâce sans aucune exagération. Il s’arrête devant elle et s’incline en joignant les mains.

– Bonjour Mademoiselle. Je suis Gudak Bhatang, en charge du monastère. Nous n’avons pas l’habitude d’être dérangés comme vous l’avez pratiqué. D’habitude, les personnes désireuses de nous connaître en font la demande au portier et reviennent le lendemain. Puis-je néanmoins savoir quelle est la raison de votre venue dans notre modeste monastère ?

– Pardonnez cette irruption qui est insolite, je le conçois. Voilà la raison de ma venue. J’ai un ami qui est passionné par la culture tibétaine et le bouddhisme. Il médite chaque jour et vient fréquemment ici. Alors, par curiosité, je cherche à comprendre son intérêt pour ce monastère. Je crois que vous avez de nombreux adeptes européens et je suis curieuse de savoir ce qu’ils trouvent de nouveau ici plutôt que dans nos églises.

– Une réponse serait sans doute la bienvenue pour vous. Mais il me semble impossible de répondre à une telle question en peu de temps. Il ne s’agit pas de satisfaire une curiosité peut-être légitime, mais de s’immerger dans la méditation. Pour vous, la religion est l’adhésion à une croyance et une doctrine. Elle est intellectuelle ou, au moins, émotionnelle. Pour nous, la religion est avant tout un fait d’expérience et une pratique de vie. Si vous désirez en apprendre plus, il faut vous inscrire auprès du portier dans les stages de débutants où l’on pratique d’abord la concentration, puis la méditation et enfin des techniques plus élaborées réservées aux initiés. Mais trêve de plaisanterie, vous savez comme je le sais que vous n’êtes pas venue pour cela. Et cette irruption n’avait d’autres buts que de connaître la disposition des lieux et les dirigeants du monastère, ce que je suis. Vous connaissez Mathis Préau…

– Comment le savez-vous ?

– Nous sommes bien renseignés et je peux vous montrer une photo où vous êtes avec lui et sa fiancée. Vous avez probablement observé certains faits étranges qui environnent Mathis, puisque c’est ainsi que vous l’appeler. Nous, nous l’appelons Dhondup, c’est-à-dire l’accomplissement. Pour nous, il est rimpoché, accompli, et nous ne voulons pas le perdre. Alors, je vous mets un marché en main. Soit vous nous aidez à le maintenir à nos côtés en écartant de ses fréquentations sa fiancée, soit nous serons contraints d’employer d’autres méthodes plus dures vis-à-vis de lui et vous ne le reverrez plus.

– Mais vous n’avez pas le droit de faire cela. Je croyais que le bouddhisme est une religion de paix. C’est illégal et pas moral !

10/10/2017

Le séquoia

Le séquoia tire la langue à tous les autres
Il s’élève seul vers les cieux grands ouverts
Et fait maintenant concurrence au clocher
Certes, il ne sait pas faire résonner
Une cloche d’airain en vibrations magiques
Mais la nuit, tel un fantôme caché
Il fait frissonner ses ailes déployées
Pour veiller sons son monde apeuré
Parfois même, le souffle de sa vitalité
Semble soulever ses genoux enterrés
Peut-être un jour prendra-t-il son bâton de pèlerin
Franchira-t-il l’océan et s’en ira-t-il vers ses frères
Dans la forêt primaire, repeupler ce territoire
Du génocide arboricole perpétré par la modernité
Et l’homme repenti contemplera peut-être
La grandeur et la magnificence de ces êtres de bois
Qui chaque année laisse en souvenir un anneau
Une bague à sa taille sans pour autant grossir
Puisqu’il multiplie en hauteur ce qu’il prend en largeur
Dans ce jardin, il n’a pas la meilleure place
Au sein des tilleuls proliférants et des pins du Liban
Tordant leur bras de désespoirs enjoués
Mais il règne en douceur et grandeur
Caresse gentiment d’un geste amoureux
Le feuillage lourd et chatoyant
De ceux qui le regardent sans pouvoir l’égaler

Tu es beau mon roi, perdu en cette terre inhospitalière
Tirant tes congénères vers l’extase de la lumière
Rêvant aux mers verdoyantes affrontant l’eau meurtrière

 

09/10/2017

Musique

 

La musique doit faire jaillir le feu de l’esprit des hommes.

 

08/10/2017

Salon du livre

 

17-10-08 Salon du livre Brétigny.jpg

07/10/2017

L'homme sans ombre (25)

– Dieu que c’est noir ! s’exclame-t-elle à voix basse.

Elle doit porter ses mains devant ses yeux pour distinguer la lueur de son bracelet. Elle avance timidement vers un faible rayon de lumière qui semble loin. Elle progresse lentement, tâtant du pied l’espace devant elle pour ne pas heurter un meuble et être dévoilée. Arrivée à hauteur de la raie de lumière, elle tend sa main et sent une poignée de porte. "Que faire ? " s’interroge-t-elle. "N’hésitons pas. Allons-y ! " Elle tourne la poignée et, n’entendant rien, entrouvre la porte et passe la tête. Elle aperçoit une quinzaine de personnes, des hommes pour la plupart, le nez face aux murs, immobiles. Un homme se tient debout, les observant et portant un bâton de bois plat à l’une des extrémités[1]. Il marche justement vers un adepte, lui touche l’épaule, puis, après le salut du méditant, lui porte un coup sur la nuque. Lauranne s’en étonne tellement qu’elle émet une interjection de surprise et de protestation, ce qui fait se retourner l’homme. Celui-ci aussitôt se précipite vers elle, lui prend les poignées et appelle à l’aide. Trois adeptes se lèvent, l’encerclent et l’entraînent vers une porte opposée. Elle passe un corridor, traverse une autre pièce qu’elle n’a pas le temps de voir et se retrouve dans une sorte de cagibi avant d’avoir pu reprendre ses esprits. La porte est fermée à clé, une faible lueur est projetée par une applique au mur, la pièce est vide, pas un siège, pas un meuble. Aucun bruit ne vient de l’extérieur, les murs sont de couleur crème, comme le plafond et même le sol. Un espace sans caractéristiques, fermé aux hommes et ouvert sur le vide.

Lauranne reprend peu à peu ses esprits. Tout s’est passé trop vite. Elle n’a rien compris et tente maintenant de se remémorer l’événement. Elle a certes déjà entendu parler des dojos bouddhistes zen. Elle pensait qu’il s’agissait de pièce où l’on pratique les arts martiaux avec des règles précises d’utilisation de l’espace et de placement des élèves selon leur ancienneté. Elle avait même entendu parler du kyôsaku. Mais elle ne se doutait pas que son emploi est rigoureux  et pouvait même être douloureux. Sous des apparences pédagogiques, la pratique bouddhiste pourrait être assez brutale. Mais peut-être s’agit-il d’une spécificité d’une secte qui sous des apparences contrôlées endoctrine ses pratiquants ?

Bientôt Lauranne se lasse de réfléchir et commence à s’impatienter. Rien. Pas un bruit, pas un mouvement ne viennent troubler la sérénité du lieu. S’agit-il réellement de sérénité ou plutôt d’une prison, ce qui crée une violence insupportable ? Elle n’ose appeler, ne sachant pas les réactions que pourraient avoir ses geôliers. Elle marche en rond, pour s’occuper et réfléchir calmement. Depuis combien de temps est-elle là ? Elle ne sait plus. Tiens, oui, on m’a enlevé ma montre ! Elle ne sait quand. Mais c’est bien sûr volontairement. Elle ne s’en est pas aperçue. Décidément, ces gens sont organisés. Ce n’est probablement pas la première fois qu’ils utilisent de tels procédés.

 

[1] Il s’agit du « kyôsaku » (de « kyô » = attention, et « saku » = bâton) qui sert à la correction du zazen et avec lequel le maître donne, à l’occasion, un ou deux coups sur les muscles de la nuque, à droite et à gauche du cou. Ce n’est pas un châtiment ou une humiliation, mais un encouragement ou une libération.

06/10/2017

Frederic Mompou: Canciones y danzas (1921/63)

https://www.youtube.com/watch?v=RZeLaY3Vp54&index=1&list=RDRZeLaY3Vp54


 

FEDERICO MOMPOU (1893-1987), a écrit des pièces de piano d'un raffinement exquis dans leur simplicité et d'une étonnante puissance d'évocation. Ses Chants magiques contiennent des sortilèges inanalysables qui possèdent de mystérieuses vertus incantatoires. Ses Faubourgs, ses Charmes, ses Fêtes lointaines, ses Scènes d'Enfants révèlent chez cet inspiré une aptitude singulière à traduire l'intraduisible et à transposer dans le domaine des sons des sensations et des impressions qui semblaient devoir échapper par définition à toute notation musicale. Ses oeuvres de poète et de visionnaire présentent une élégance et une distinction rares dans une forme dont la concision et la liberté sont très caractéristiques. (ÉMILE VUILLERMOZ, Histoire de la musique. Fayard, Paris 1949, p. 422).

 

05/10/2017

Méditation

 

Même dans l’amour le plus authentique,

On ne peut se confondre avec l’autre.

Chacun demeure ce qu’il est.

Il reste toujours en soi-même

Une partie de l’âme qu’on ne peut communiquer.

 

 

04/10/2017

Le poids

D’un geste grandiloquent, en un tour de passe-passe
Il engouffra le monde et même l’univers
Dans ce sac de plastique bariolé et froissé
Dont  la pauvreté se charge au sortir d’un supermarché

Et il partit, le nez au vent, dans l’ombre
La poussière et le bruit, avec pour seul bagage
Le contenu de son cerveau, c’est-à-dire rien

Il pesait lourd ce sac de rien
Mais il contenait tout, ses espoirs et ses craintes
Le film d’une vie et le cri d’un oiseau

Et pendant qu’il marchait, il se remémorait
Les heures où le ciel s’ouvrait et laissait percevoir
La goutte de rosée, le pépiement du moineau
Les pleurs d’un enfant au seuil de la vie
La plainte du vieillard qui au moment de partir
Appelle les muses et chante l’éclaircie

Partir le monde dans son sac, plein de trésors
À piocher aux moments opportuns
Sans l’ombre d’un remord, ni même d’un recul
Puisant dans le grand livre de la vie
Où tout bascule du rêve à la réalité
Dans le fracas des événements et de la fureur
Des humains en mal d’exister et de jouir

Et lui, petitement, récolte imperturbable
Dans son cabas de pauvre les trous noirs
D’un renouveau étiqueté et plein de charme

La destinée d’un humain a bon dos
Pour être portée à bout de bras
Puis abandonnée au fond de la mémoire
Dans ce mélange de bien et de mal
Gélatine pesant moins lourd qu’un courant d’air

Mais comme il avance sur le chemin
Le sac devient ballon d’air chaud et tendre
Il monte sans cesser de vivre
Et l’homme s’accroche à ses poignées

Bientôt tiré vers le ciel il se déplie
Dans l’azur ensoleillé et silencieux
Pour contempler ce rien qui emplit tout
Et devient le tout contenu dans son sac

Alors, d’un coup de dents, il crève l’artifice
Et se retrouve seul dans les bras
D’un Dieu inconnu, si semblable à lui-même
Et pourtant si différent de ce qu’il fut !

 

03/10/2017

L'homme sans ombre (24)

Le lendemain, Lauranne invite Noémie à déjeuner. Après avoir raconté son entrevue avec Mathis, elle lui demande ce qu’elle doit faire : arrêter ses recherches ou continuer. Noémie hésite : elle risque de perdre Mathis si elles insistent. Mais elle a besoin de savoir et se dit que sa vie sera gâchée si elle n’arrive pas à éclaircir ce point noir. Alors elle donne le feu vert à Lauranne.

Celle-ci décide, avant de parler avec Mathis, de refaire un tour du côté du temple. Elle a besoin d’en savoir un peu plus sur ceux qui le fréquentent et ceux qui le dirigent, dont probablement Mathis. Est-ce une religion, une secte, une association secrète ? Poser directement la question à Mathis lui semble un peu maladroit si elle n’en sait pas plus. Alors, elle décide d’adopter un déguisement et de tenter de pénétrer dans le temple. Elle passe sa soirée à se teindre les cheveux, achète une paire de lunettes, va chez Tati et rassemble un chemisier mauve, une jupe blanche et une paire de baskets passe-partout. Elle modifie sa coiffure et se met des boucles d’oreille un peu voyante. Ainsi revêtue, elle a du mal à se reconnaître. Mais elle prend soin de tester malgré tout sa tenue. Elle descend l’escalier de l’immeuble et va sonner chez la concierge. Celle-ci entrouvre sa porte :

– Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle avec son accent normand de fille de la campagne.

Elle ne me reconnaît pas, pense Lauranne. Alors elle lui demande Monsieur Le franc qui, bien sûr, n’existe pas.

– Non, y a pas de Monsieur Le Franc ici, vous vous trompez.

Lauranne alors repart en direction de la porte d’entrée pendant que la concierge ferme sa porte, puis elle remonte sans faire de bruit les marches pourvues d’une moquette rouge et moelleuse. "Ça marche", pense-t-elle.

Le lendemain, elle se prépare, se maquille avec soin comme elle l’avait fait la veille, prend son cabas qui lui sert à faire son marché, le remplit de vieux papier (c’est moins lourd qu’un objet) et marche jusqu’à la station de métro. En une demi-heure, elle atteint sa destination et se noie dans la foule bigarrée du XIIIe arrondissement. Elle reconnaît les petites rues tordues et la place où se trouve l’entrée du temple ou ce qu’elle croît être un temple. La porte-cochère est fermée. Elle s’approche en faisant mine de poursuivre sa route et aperçoit le gardien dans sa petite pièce qui regarde au-dehors. Elle détourne les yeux et poursuit sa route, l’air de rien. "Que faire", se dit-elle. "Oui, je peux essayer par-derrière, il y a peut-être une porte d’accès dans l’immeuble". Elle contourne le bloc d’immeubles et tombe sur une petite impasse déserte avec quelques portes donnant vers le temple. Elle ne sait laquelle choisir. Elle en essaie une première qui donne sur les portes d’appartement où les noms des locataires sont indiqués. Rien qui ne manifeste l’existence d’un lieu public ou même privé dans lequel les gens ont l’habitude de se rendre. Elle ressort et choisit la suivante. Elle est plus large, engageante, surtout au niveau du premier étage. Rien n’indique que c’est l’entrée d’autre chose qu’un appartement. Mais elle sent que c’est très probablement là. Alors elle attend. Pas très longtemps. Quelqu’un ouvre la porte de l’intérieur, parle à une personne invisible et sort en vitesse, sans même le voir. Avant que la porte ne se referme, Lauranne glisse son pied dans l’ouverture et empêche la porte de se refermer. "Allons-y !", pense-t-elle, tout en ressentant une certaine appréhension.

02/10/2017

Dieu et ma vie

Dieu n’est que dans la mesure où il est en moi et je ne suis que dans la mesure où Dieu est en moi.

En effet :

* Dieu est une réalité vivante. Pour la nommer, je l’appelle Dieu parce que j’ai fait l’expérience de cette réalité vivante. Tant que je ne l’ai pas faite, Dieu n’est pas. Il n’est qu’un mot que j’emploie.

* C’est cette expérience de la réalité vivante qui existe en moi, qui fait que je découvre ma propre réalité. Je peux alors, et seulement alors, dire que je suis.

Dieu, c’est la vie. C’est ma vie. Tant que Dieu est pour moi une abstraction, un mot, je ne vis pas. C’est dans ma vie que doit être cherché Dieu, pas en dehors.

Et c’est pour chacun la même expérience, car Dieu est en tous. Mais je ne peux le voir chez l’autre que lorsque je l’ai perçu en moi.

 

01/10/2017

L'artiste

Dans un petit livre intitulé Sur la falaise (Salvy éditeur, 1993), Gregor von Rezzori fait un constat amer. L’artiste expérimenté n’a pas d’autre objet que lui-même et pour entretenir cet objet, il bluffe. Certes, à un moment ou un autre, l’inspiration l’a sorti du lot. Il a trouvé la forme (il est sculpteur) parfaite, une forme jusqu’ici  jamais sortie du ciseau d’un artiste. Ce moment d’inspiration est devenu routine. Il reproduit la forme, les formes, sans que son public le remarque. Mais c’est toujours la même forme, unique, qui se défraîchit au fur et à mesure où l’envoûtement du public croît. L’artiste devient imitateur de lui-même. Il reproduit toujours la même idée qui peu à peu s’épuise et meurt. La forme devient sans forme, un tas de matière sans vie alors qu’auparavant elle rayonnait de puissance non feinte.

« Je connais trop bien l’art, c’est-à-dire les artifices, les astuces, dont ce sert un artiste pour produire quelque chose qui fasse figure d’œuvre d’art. Je connais l’art de donner un dernier coup de pouce qui fait la qualité ultime du produit, lui donne l’apparence d’être réussi », écrit Gregor von Rezzori. « Tout dépend de la qualité du bluff. »

Cet aveu semble sincère. L’artiste cache sa misère derrière l’arrogance de sa supériorité. Qui d’autre que lui pourrait faire de même, pense-t-il. Il se gonfle de sa présence ; la démultiplie, met en valeur son objet, lui-même, sous tous les angles, mais toujours lui-même, d’autant plus que l’objet artistique n’a rien à voir avec lui.

Quelle psychanalyse acerbe : je me regarde dans le miroir et ne vois que moi, toujours. Mais est-ce si vrai ? Ce pessimisme est-il le reflet de la réalité ? On pourrait penser au contraire que l’artiste donne au monde sa vision la plus détachée de lui-même, une vision qui lui semble universelle, loin de son petit personnage et de son moi encombrant. Il semble même que le véritable artiste doit être dépersonnalisé, c’est-à-dire si concentré sur son œuvre, qu’il s’en oublie lui-même. Alors, l’esprit du monde apparaît dans la forme particulière réalisée. La part de divin que détient chaque artiste, qu’il soit croyant ou non, transparaît, l’invisible devient visible par sa main. Ce n’est plus du bluff, mais l’effet de la grâce qui réalise l’œuvre parfaite qui non seulement contente l’artiste, mais également son public. Au-delà de l’ici et maintenant, apparaît l’absence qui rend plus présente la présence. Absence de soi, présence de l’autre, l’inconnu, le vide plein, le monde sans artifice.

30/09/2017

Un rêve

Un rêve est-il vrai ?
Ou plutôt, un rêve est-il réel ?
Comment répondre à cette question ?

Le rêve t’embarque et tu vas
Attentif aux personnes et aux biens
Mais sans pouvoir sur eux
Alors qu’eux abusent de toi
Le rêve t’impose son déroulement
Et choisit lui-même son rythme
Tu te souviens même avoir déjà vécu
De semblables circonstances
Qui, parfois, t’ont amené à d’autres réactions

Le rêve t’entraine en d’autres territoires
Où la volonté importe peu
Seul compte la ténacité et l’honnêteté
Le courage reflue en toi
Tu te sens invincible, mais précaire
L’ombre ne suffit plus à te cacher
L’opprobre t’accompagne malicieusement  
Jusqu’au point de rupture
Là, tu sors ton mouchoir et le tache
De ton sang rouge et brillant

Mais ton souvenir va au-delà
Dans l’azur bleuté de la liberté
Vers ce que certains pensent folie
Et que tu baptises vérité
Celle-ci serait-elle le vide
L’absence de pensées, voire d’existence ?
Oui, je comprends, quelle folie !

La liberté ? Ne plus avoir à choisir !    
Tout s’impose par soi-même
Le choix est contrainte et effort
Il faut peser le pour et le contre
Hésiter entre deux maux ou deux biens
Comment ne plus pouvoir choisir
Et, malgré tout, y être astreint
Quelle prison imaginaire…

Le rêve le plus réel pourrait-il n’être
Qu’un rêve vide d’images et de sons ?
Dans ce cas rêve et réalité se rejoignent

Finalement qu’est-ce qu’un trou noir :
Un passage entre le palpable et l’impalpable
Entre le zéro et l’infini
Entre le tout et le rien
Entre la réalité et le rêve ?
Qu’en sais-tu puisque personne n’en revient !

 

29/09/2017

L'homme sans ombre (23)

– Mais pourquoi ?

– Je viens de te dire que je ne peux en parler.

– Ce serait trop simple. Tu nous dévoiles une partie de ta personnalité jusque-là inconnue, et tu nous dis que tu ne peux en parler. Alors, il ne fallait rien faire, cela aurait été si simple.

– C’est vrai, mais c’était indépendant de ma volonté.

– ah, je n’y comprends rien de rien. Pourquoi ?

– Tu vois, tu m’obliges à en parler alors que je t’ai dit que je ne pouvais pas. Restons-en là. Ce sera mieux pour tout le monde.

– Ce n’est plus possible. Tu ne peux cacher cela à Noémie. Tu as montré tes pouvoirs et ne pas lui en parler revient l’écarter d’une partie de ta vie, ce qui n’est pas digne d’un fiancé. Tu le sais, n’est-ce ?

– Oui, c’est vrai. Mais je ne peux t’en dire plus.

– Mais pourquoi ? insista-t-elle une dernière fois.

– Tout simplement parce que je perdrai ces pouvoirs. Et j’y tiens. Il m’a fallu des années pour les acquérir, un travail de tous les jours, une volonté toujours affirmée, une conscience ouverte et vierge. J’ai renoncé à beaucoup, mais cette victoire remportée sur moi-même ne peut être détruite pour simplement satisfaire ton désir de connaître mon passé, même si tu prétends que c’est pour le bien de Noémie et de notre mariage. Et puis, ne crois-tu pas que c’est d’abord à Noémie que je devrais en parler plutôt qu’à son amie.

– Oui, je le reconnais. Je n’insiste plus et te rends ta liberté. À bientôt, car nous restons amis, n’est-ce pas ?

            – Certainement, car je sais le bien que tu fais à Noémie. A bientôt Lauranne.

            Elle sortit de la boutique, agacée et compréhensive. Elle avait malgré tout appris beaucoup sur Mathis, plus qu’il ne faisait semblant de croire. Il avait reconnu que ce qu’elles avaient observé était vrai. Était-ce un état permanent ou simplement passager ? Rien ne l’avait trahi là-dessus. Elle savait que cet état était long et difficile à acquérir, qu’il avait nécessité des jours d’apprentissage et que pour cette raison il ne veut pas le perdre. C’est pourquoi il ne peut rien dire de ce qui l’a amené là. Sans doute a-t-il promis à ses maîtres de ne jamais dévoiler ce qu’il maîtrisait maintenant. Mais pourquoi le fait d’en parler pourrait-il supprimer automatiquement tous les pouvoirs acquis ?

            Arrivée chez elle, elle réfléchit sur la suite de son entreprise. Devait-elle arrêter ses investigations ou au contraire les poursuivre, au risque de créer une brouille entre Noémie et Mathis, ce qu’elle ne voulait aucunement. Elle n’avait pas de réponse à cette question. Mais elle devait en parler avec Noémie, très vite.

28/09/2017

Solitude

 

La solitude et la réflexion

dessèchent sans le contact d'autrui.

Mais ce contact souvent impose une perte de temps

qui agace et insensibilise la méditation.

 

 

27/09/2017

Insolite, même à Paris

Il y a deux jours, après une matinée de travail, je me promenais dans le quartier du Louvre et marchais tranquillement en arrivant sur la place devant la Comédie française baptisée place Colette. L’air était doux, le ciel juste encombré de quelques nuages. Les passants allaient et venaient, affairés naturellement comme tous les Parisiens, regardant au loin vers un but imaginaire, tendus à l’extrême vers un avenir qu’ils ignorent. Inversement, les touristes, harnachés d’appareils photo, de sacs à malice contenant je ne sais quoi, l’accent impayable, les yeux écarquillés d’adoration devant ce Paris auquel ils avaient tant rêvé, déambulaient lentement, jamais lassés de l’odeur des voitures passant à proximité. La petite place, en fait, n’intéresse pas vraiment les touristes. Ils y déambulent parce qu’il le faut. Aussi ce qu’il s’y passe n’intéresse que peu de gens. A l’ombre des platanes qui y prennent racine, ne dort qu’un vieillard assis sur un banc, avec délicatesse, ne remuant que le haut de la poitrine, l’air béat, inconscient de sa beauté humaine au repos, tellement relaxé que je me demandais à un moment s’il n’allait pas tomber sur le côté et se réveiller durement. Assis sur un autre banc, un être humain à l’aspect de clochard bien propre lisait un petit livre sans doute ramassé dans une poubelle. L’observant de plus près, je constatais qu’il s’agissait d’une femme d’une trentaine d’années, peut-être quarante au maximum. Elle était également affairée à ne rien faire, lisant, puis abandonnant son manuel, y revenant ensuite, jusqu’au moment où elle le ferma définitivement. Quelque chose la préoccupait.

Elle se leva, montrant ainsi qu’elle avait encore un reste de beauté féminine, les joues fraîches, la chevelure soyeuse malgré tout, l’œil vif. Elle regardait autour d’elle en se déplaçant sur le cercle de macadam où se dressaient un arrêt d’autobus et la fontaine dont le bruit de l’eau berçait doucement la scène. Elle regardait autour d’elle sans s’occuper des rares passants. Elle ne m’avait pas vu, me confondant probablement avec les ombres des jets d’eau qui projetaient leurs cataractes avec grands bruits. . Revenant vers moi, inconsciente de la proximité d’un couple de touristes qui devisaient tranquillement, elle s’arrêta soudain, et, portant la main à sa ceinture, elle la desserra, ouvrit les boutons qui tenaient son pantalon et, baissant celui-ci et sa culotte jusqu’à ses pieds, elle s’accroupit sans aucune gêne, regardant autour d’elle avec une pudeur à retardement. Elle resta un petit moment inactive jusqu’à ce que j’aperçoive entre ses pieds une petite mare grandir patiemment et un sourire de soulagement naître sur son visage. Elle glissa une main entre ses cuisses, se tapota légèrement, puis se redressa, relevant ensemble sa culotte et son pantalon. Elle se réajusta discrètement, prenant le temps de reboutonner soigneusement les éléments de son assise, puis boucla sa ceinture, l’air dégagé. Elle fit quelques pas, comme si de rien n’était, ne laissant au sol qu’une petite flaque clignotant au soleil.

Quel aplomb et, malgré tout, quelle élégance ! Osez tranquillement faire cela en pleine rue, sans l’ombre d’une gaucherie, avec un naturel parfait, l’air dégagé, se permettant même de sourire de la situation sans donner l’impression qu’elle se rendait compte de ce qu’elle faisait. Et j’avoue que son image me resta longtemps sur la rétine : la femme accroupie, les fesses blanches, le regard dans le vague, toute à son affaire, le plus naturellement du monde.

Alors je me dis qu’il n’y a qu’à Paris que l’on peut voir de telles scènes, Paris où le naturel peut revêtir de charme toutes les préoccupations d’une personne, jusqu’au plus intimes. Mieux même, le couple de touristes qui passaient à proximité, ne parut aucune étonné, regardant vers le théâtre comme si de rien n’était. Alors je fis comme ces êtres évanescents, je pris le parti de rire intérieurement d’une telle situation et d’oublier ce que j’avais vu. Malgré tout, le souvenir de l’évènement me fait sourire avec indulgence. Je n’avais même pas l’impression d’avoir assisté à quelque chose d’insolite.

26/09/2017

Takashi Yoshimatsu - Lullaby in Celestial Night

https://www.youtube.com/watch?v=JtpVk_2RZyI


« Takashi Yoshimatsu est né à Tokyo, au Japon, et comme Toru Takemitsu, il n'a pas reçu de formation musicale dans sa jeunesse. Il a quitté la faculté de technologie de l'Université Keiō en 1972, et a rejoint un groupe amateur nommé NOA comme pianiste, imitant la musique des Pink Floyd. Il s'est intéressé au jazz et au rock progressif, en particulier en explorant les possibilités offertes par la musique électronique.

Il était un fan des Walker Brothers et des Ventures quand il avait 13 ans, mais à 14 ans, il a été fasciné par les symphonies de Beethoven et de Tchaïkovski. Il a commencé à composer de nombreuses pièces avant de se faire un nom en 1981 avec « Threnody for Toki » marqué par le sérialisme. Peu de temps après, il s'est éloigné de la musique atonale, et a commencé à composer dans un style néo-romantique libre avec de fortes influences du jazz, du rock et de la musique classique japonaise, renforçant sa réputation avec son concerto pour guitare de 1984. En 2007, Yoshimatsu avait composé cinq symphonies, des concertos pour basson, violoncelle, guitare, trombone, saxophone alto, saxophone soprano et pour les instruments traditionnels japonais, ainsi que deux concertos pour piano (un pour la main gauche seule et un pour les deux mains), un certain nombre de sonates, et diverses pièces plus courtes pour les ensembles de différentes tailles. Ses « Atom Hearts Club Suites » pour orchestre à cordes rendent explicitement hommage aux Beatles, aux Pink Floyd et Emerson, Lake & Palmer.

Il a publié des essais sur la musique classique. Il aime dessiner et illustre lui-même ses livres. »

(From wikipedia)

25/09/2017

L'homme sans ombre (22)

Mathis lui parle d’abord de Noémie et lui fait part de son bonheur d’avoir trouvé une jeune fille aussi délicate et intelligente. Il lui dit aimer sa spontanéité et son rire frais. Lauranne lui raconte une ou deux situations professionnelles dans lesquelles elle avait été particulièrement efficace.

– Oui, c’est vrai, j’ai particulièrement de la chance, lui répond Mathis.

– C’est étonnant de te voir à la fois un fiancé passionné et un adepte d’un temple  qui se livre à des exercices compliqués qui semblent proches du yoga, constate Lauranne. Comment en es-tu venue à accepter ces deux lignes de vie qui sont totalement différentes l’une de l’autre ?

Mathis fut surpris par cette attaque à laquelle il ne s’attendait pas. Il ouvrit grand ses yeux, la regarda comme s’il ne la connaissait pas et lui demanda :

– Mais, j’ai l’impression que tu me surveilles, n’est-ce pas ? Est-ce possible ?

– Oui, c’est vrai. Nous avons décidé Noémie et moi d’en savoir un peu plus sur toi. Ce n’est pas pour t’espionner, mais pour aller au-delà des apparences.

– Mais pourquoi ?

– Tout simplement parce que derrière ta gentillesse et ton amour pour Noémie, nous avons découvert un autre personnage en toi. Il est intéressant, mais si différent ! Et, de plus, insoupçonnable.

– Mais de quoi me parles-tu ?

– Il y a un mois environ, nous sommes allés nous promener ensemble à la campagne. C’était le soir, au soleil couchant. Tu devisais avec Patrick pendant que je parlais avec Noémie. Et toutes les deux, nous avons vu quelque chose d’insolite : tu n’avais pas d’ombre alors que les nôtres étaient très nettement dessinées sur le sol, et tu flottais puisque l’on voyait un centimètre entre tes pieds et le sol. Nous n’en avons pas cru nos yeux. Mais il a bien fallu nous y faire. Depuis, je te l’avoue, je ne te vois plus pareil et Noémie également. Nous avons cherché d’où cela pouvait provenir. Mais nous n’avons trouvé aucune réponse satisfaisante. Noémie étant amoureuse de toi, il lui est difficile de t’épier. Alors je m’en charge.

– Que te dire ? Tout d’abord que vous n’avez pas rêvé. C’est vrai, mais je ne peux rien dire. Je suis lié à un serment et il ne m’est pas possible d’expliquer quoi que ce soit.

24/09/2017

L'ennui

L’ennui, cette maladie incurable de notre temps. Sans doute tient-elle à un défaut d’adaptation de l’âme au monde matériel. L’homme ressent souvent cette blessure ouverte sur l’immatérialité, mais il ne prend pas suffisamment la peine de chercher à la saisir et l’analyser. Lorsque cet univers nous est apparu une fois, plus rien ne saurait nous détacher de sa recherche permanente et il y faut de nombreuses heures où l’ennui n’a pas cours. L’ennui n’est donc qu’un effet de la pesanteur et son remède est dans l’allégement des pensées.

Comment peut-on s’ennuyer une fois qu’on a conçu l’incroyable travail qu’il reste à accomplir à l’homme pour se libérer de sa matérialité. D’abord la comprendre, puis la dominer pour accéder à une conscience ontologique de l’univers.

 

23/09/2017

Il n’y a rien qu’une maison

Apparemment, il n’y a rien qu’une maison
Une maison charmante au pied d’une colline,
Une porte blanche qu’il suffit de pousser
Et quelques fleurs autour de la maison

Mais si le passant s’attarde davantage,
Au fil des heures, la maison l’ensorcelle
Il croit d’abord que ce sont les dorures des livres
Ou la calme chaleur des abat-jours
Puis il découvre une fée. Elle n’a pas de baguette,
Elle n’a pas de chapeau, mais elle porte la lumière.
Elle règne sur la maison, silencieuse et sereine
Et sa gaité réchauffe le passant.

Si celui-ci doit repartir à l’appel du chemin
Il laisse dans la maison une part de ses pensées
Et sur une table un petit mot
Qui ne suffira pas à dire sa reconnaissance

©  Loup Francart

22/09/2017

Enchevêtrement et haïku

Aveugle es-tu !

Si tu t'engages à vivre

As-tu besoin d'yeux ?

17-09-17 Enchevêtrement3.jpg

21/09/2017

L'homme sans ombre (21)

            – Tant pis, se dit Lauranne, après réflexion. Il faut que j’en parle directement à Mathis. Cela ne peut plus durer. Noémie me cache quelque chose, Patrick ne suit pas cette affaire et Mathis ne dit rien. Je ne vois pas comment je pourrais en savoir plus si je ne l’implique pas. Mon problème est de le faire de manière suffisamment discrète pour qu’il ne se sente pas épié. Car alors, il se fermerait comme une huître. Il me semble que le meilleur moyen est de le surprendre lorsqu’il se trouve au temple. Il ne pourra nier et même trouver une excuse.

Elle patiente trois jours avant qu’il reprenne le chemin du temple. Elle a dû le suivre un peu partout et s’est arrangée pour trouver un déguisement adéquat. Un jour, elle se retrouva presque en face de lui. Il avait fait brusquement demi-tour. Heureusement, au même moment, une ambulance passa, toutes sirènes hurlantes, ce qui divertit Mathis et l’empêcha de voir Lauranne.  Elle se pencha sur une devanture et il passa sans l’apercevoir. Aujourd’hui, cela lui semble être le jour propice. Il est sorti à la même heure que la première fois, a pris le métro ouvertement et a changé de ligne à Châtelet. Il est descendu place d’Italie. Elle le suit, ne sachant comment l’aborder. Elle entend soudain des bruits de sifflet et une course poursuite qui monte vers elle de la rue. Tous se retournent. Trois policiers courent après un jeune asiatique qui passe devant eux avec célérité. Elle reprend ses esprits, repart vers le temple et se trouve nez à nez avec Mathis. Celui-ci l’a également vu et ils ne peuvent s’ignorer.

– Lauranne, mais que fais-tu là ? s’exclame Mathis.

– Mais et toi ? lui répond-elle pour ne pas avouer qu’elle le suit.

– Eh bien, je me promène. Je suis toujours un peu attiré par ce quartier que je commence à bien connaître. Il a son charme. Sa population est variée et recèle des cultures tellement différentes. Mais si nous allions prendre un thé quelque part. Nous pourrons parler un peu avant de reprendre chacun notre route.

– Pourquoi pas, répond Lauranne qui trouve là l’occasion rêvée pour parler avec lui de ses activités.

Il la conduit vers une petite boutique aux épais rideaux et ils s’installèrent dans un coin. Le propriétaire vient prendre la commande. Ils se détendent, comme s’ils étaient heureux de se retrouver là, mais chacun se demande ce qu’ils vont pouvoir se dire.

20/09/2017

Peinture et temps (2)

Dans la peinture, la recherche de l’énergie spirituelle passe par la transparence. Étaler des couleurs ne signifie pas être artiste. Engluées, les impressions sont noyées dans la masse dans laisser sortir l’étincelle de la réalité des choses. L’apparence est opaque, c’est un voile de matière dont il faut se dégager. Derrière se cache la réalité supérieure englobant la matière et l’esprit. La matière est alors plus libre, plus mouvante, gérée par de nouvelles lois où la pesanteur n’a rien à voir, elle possède alors une énergie intérieure. C’est le rôle de l’artiste  de créer cette énergie à partir de sa matière, tout comme le scientifique crée l’énergie à partir de l’atome.

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Accéder à la réalité des choses, c’est dévoiler l’apparence de la matière, découvrir la transparence de l’objet quotidien, de l’événement de tous les jours. Cette réalité de la matière est cachée par l’opacité que lui donne notre regard habitué à la masse des objets. Notre pouvoir de préhension a éduqué le regard et par là même l’esprit. L’œil ne sait plus percer comme le doigt dans un liquide la surface de l’objet. Il faut repartir de l’idée que le solide n’est solide qu’au toucher, mais peut devenir liquide à l’esprit. Alors la forme perd de son apparence, de sa masse, s’affaisse, se défait, se dilue dans l’espace et découvre sa vraie réalité. Le peintre doit traduire la forme par l’idée de la forme.

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19/09/2017

Peinture et temps (1)

« Le temps d’exécution d’un tableau peut intervenir dans la nature même de la forme. L’exemple topique de ce fait est l’œuvre de Nicolas de Staël dans les tableaux qu’il exécuta entre 1946 et 1947. Suivant la manière dont il pose la couleur, il peut accélérer ou ralentir la forme (le passage du pinceau laisse une trace visible dans l’épaisse couche de matière). Cette tension intérieure qu’il confère à sa composition n’est autre que le temps devenu espace sur la surface de la toile. Il s’agit alors de rechercher un accord possible entre les différentes tensions (on pourrait dire vitesse et même énergie) : les formes lentes qu’il réserve aux parties de la composition conçues en retrait, recouverte d’une surface lisse qui les rend presqu’immobiles en comparaison des autres formes. Celles-ci, souvent effilées, traversent le tableau en tous sens, chacun obéissant au rythme que la main du peintre et le pinceau ont imprimé dans la matière même de la couleur »[1]

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On ne peut dire bien sûr que le temps a été fixé sur la toile, mais on a accumulé sur celle-ci une certaine énergie qui est l’expression inconsciente du temps. Peut-être l’esprit sera-t-il capable un jour de fixer, de désolidariser les quatre dimensions du temps ; passé, présent, futur et être (l’existence est fonction de cette énergie elle-même issue de l’énergie divine).

 

[1] Dora Vallier, L’art abstrait, 1967.

18/09/2017

âme

Je n’ai que mon âme à te donner
Elle n’est qu’un filet d’eau
Qui coule goutte à goutte
Suintant un amour discret

Certains jours elle se veut libre
Et refuse tout jaillissement
Asséchée, elle dénie ta présence
Et erre dans un indescriptible désert
Fait de désirs et de rêves
Non assouvis et enchanteurs
Qui disparaît dans la confrontation
Avec la vie dure et trompeuse

Il lui faut la tendresse de l’agneau
L’odeur du foin montant des prés
Les cris aigus des hirondelles
Lorsque le ciel s’assombrit
Pour ouvrir à nouveau sa blessure
Et aspirer au bonheur de donner

Alors, émerveillée de fraîcheur
Elle s’envole librement
Et vient un instant se réchauffer
Au creux de ton épaule
Écouter l’histoire de celui
Qui est toi au-delà de ce moi
Dans la plénitude du soi

©  Loup Francart

17/09/2017

L'homme sans ombre (20)

Au cours du trajet de retour chez elle, elle s’interroge : « Dois-je en parler à Noémie ? Que va-t-elle en penser ? Qu’est-ce que ce temple et les gens qui le fréquentent ? Ils avaient l’air quelque peu drogués ou, tout au moins, pas dans un état normal. Mathis me semble singulièrement différent de ce que je pensais. On aurait dit un prêtre en train d’officier. Il faut que je poursuive mes recherches. J’essayerai de retourner au temple cet après-midi, s’il n’y est pas. »

Ce n’est en réalité que le lendemain qu’elle peut retourner dans le quartier asiatique. Elle a d’abord du mal à retrouver la rue et le porche où s’était engouffré Mathis. Il n'y a personne sur place. Elle se risque à pénétrer en poussant la lourde porte qui grince un peu. Une odeur d’encens, assez différente de celle des églises catholiques, une obscurité tranchée de couleurs  vives et un immense gong, cinq à six mètres devant elle, accroché à un support en bois sculpté. Elle s’avance vers le milieu de la salle encombrée de couffins bien alignés. Le silence est total, impressionnant, anormal au cœur d’une ville.

– Que faites-vous ici, Mademoiselle ?

Lauranne se retourne. Un petit homme, ridé, le crâne rasé, vêtu d’une longue robe safran composée d’un sarong et d’une étoffe principale couvrant le haut du corps, la regarde avec curiosité. Elle rougit ne sachant que dire.

– Je me promenais lorsque j’ai vu la porte qui semblait s’ouvrir pour me laisser pénétrer. Alors, j’ai suivi mon impulsion et me suis retrouvé là.

– Savez-vous où vous vous trouvez ? lui demande-t-il.

– Pas exactement.

– Sachez que vous êtes dans une propriété privée. Ce temple n’est accessible qu’aux bikkhu[1].

– Pardon ?

– C’est-à-dire aux moines vivant dans un monastère. Apparemment, vous n’êtes pas homme et encore moins moine. Alors vous ne pouvez circuler ici.

Lauranne sort sous le regard du vieil homme, regard malgré tout bienveillant. Elle lui sourit en fermant la porte et se retrouve dans la rue, étonnée et dépaysée. De nombreuses questions lui taraudent l’esprit. Que fait Mathis dans ce monastère bouddhiste ? Il avait une attitude et une position de chef lorsqu’elle l’avait vu apparaître au balcon. A-t-il une fonction particulière ? Noémie ne semble pas au courant. Pourquoi ne nous en a-t-il jamais parlé ? Elle rentre chez elle perplexe, n’arrivant à décider si elle peut ou non en parler à Noémie.

 

[1] Moine tibétain.

16/09/2017

Philip Glass - Metamorphosis

https://www.youtube.com/watch?v=M73x3O7dhmg


 

Un bel exemple de musique minimaliste et répétitive, que le compositeur préfère appeler « musique avec structures répétitives ». Étrange musique dont l’enchantement naît de la reproduction à l’infini d’une petite phrase musicale qui sert de fond sonore sur lequel il disserte avec des sons variés et produit des effets sonores qui laissent une impression de revenez-y obsédant. Musique mélancolique au possible !