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15/09/2017

Aimer

 

Aimer, ce n’est pas trouver celui ou celle qu’on aime parfait.

C’est comprendre nos imperfections mutuelles

et nous soutenir pour y remédier.

 

14/09/2017

Symphonie sylvestre

Mille bras tendus vers le ciel
Non pour implorer sa clémence
Mais pour célébrer l’infini
Quoi de plus majestueux que l’arbre
Entremêlant ses branches à ceux des autres
Leur disputant la lumière et l’ouverture
Avec sagesse et mesure, sans arrogance
Certes, il y a des vainqueurs et des vaincus
Certains s’étiolent avant d’atteindre l’épanouissement
D’autres buttent sur plus gros qu’eux-mêmes
Et se glissent avec souplesse entre deux grands
Qui ne peuvent se partager le ciel et l’honneur
De devenir le roi de ce morceau de terre
J’entends les sons de l’orgue et de ses jeux
Puissants à la pédale et tendres au bout des rejets
Le grincement subtil du bois contre les troncs
Le cri de l’oiseau qui se perche hors de vue
Un vent discret fait régner l’harmonie
Assis, je contemple la forêt et me sens transporté
Au sein de cette symphonie sans désir de retour

©  Loup Francart

13/09/2017

L'homme sans ombre (19)

Le lendemain, elle s’habille de manière parfaitement anonyme, avec un chapeau misérable qui cache ses magnifiques cheveux, une paire de lunettes aux verres ronds, larges et légèrement teintés et une canne qui lui permet de compenser le caillou qu’elle s’est mis dans une de ses chaussures. Dès huit heures, elle attend au bas de l’immeuble de Mathis qui en sort à neuf heures moins le quart et se dirige vers la station de métro. Elle ne connaît pas les habitudes du jeune homme et se dit que s’il va vers son entreprise, elle pourra rentrer chez elle et ne revenir qu’à la sortie des bureaux.

– Le voilà qui sort, constate-t-elle à 8h25. Il se dirige vers le métro. Suivons-le !

Effectivement, Mathis prend le métro. Lauranne fait le maximum pour ne pas se faire repérer. Il descend à la station Châtelet et prend une autre ligne. Comme il s’agit d’un nouveau métro sans compartiments dans lequel on peut circuler de la tête à la queue, elle n’a pas de mal à le surveiller en restant suffisamment loin de lui pour qu’il ne la repère pas.

– Tiens, il sort place d’Italie. Sortons !

Il se dirige vers le quartier asiatique, s’introduit dans les petites rues et entre sous un porche. Elle entend une sorte de gong, un son profond qui résonne dans le corps, puis une longue récitation monotone, rythmée, faite de voix profondes. Elle n’ose s’introduire dans ce qui semble être un temple, au moins en raison des sons émis à l’intérieur, et elle attend sans savoir quoi faire. Une heure s’écoule, elle attend toujours. Une heure et cinq minutes, le gong résonne à nouveau, plusieurs coups portés puissamment, une nouvelle récitation et le piétinement des pas sur un tapis de coco. La porte s’ouvre et une longue procession en sort, faite d’hommes et de femmes en robe jaune, le regard extasié, marchant lentement, avec attention. Pas un ne tourne la tête, concentré sur lui-même, sans vision du monde extérieur. Lauranne se cache derrière un pilier, puis suit cette étrange procession. Soudain, elle se rend compte que certains marchent comme sur un coussin d’air, sans contact avec le sol.

– Est-ce possible ? se demanda-t-elle.

Puis l’un d’eux se projette à trois mètres, sans effort, sans même avoir l’air de se rendre compte de ce qu’il fait. Les participants semblent être sous l’effet d’une drogue, déconnectés de la réalité en raison d’une intense concentration.

– Quelle extraordinaire procession ! remarque-t-elle.

Elle cherche Mathis dans les rangs, mais ne le voit pas. Peut-être est-il resté à l’intérieur ? Elle se demande un moment si elle va tenter d’entrer dans le temple. Elle y renonce en constatant la présence de deux hommes imposants qui manifestement gardent le passage.

– Où donc est passé Mathis ? se demande-t-elle. Elle l’aperçoit soudain sur le balcon du temple, contemplant la procession, immobile, comme figé dans une attitude orante, semblant diffuser son aura sur les pénitents. Derrière lui, trois hommes, également immobiles, dans la même posture, le regardant faire. Le temps semble figé. On entend uniquement une sorte de plainte musicale, irréelle, assez belle, produite par un Rgya gling[1] dont on ne voit pas l’artiste. Lauranne elle-même semble pétrifiée et n’arrive plus à penser. Enfin, sur un coup de gong plus fort que les autres, elle se détache du spectacle et s’esquive, étrangement mal à l’aise. Son cœur bat à tout rompre. Elle reprend lentement ses esprits et s’éloigne pour s’engouffrer dans la station de métro la plus proche.

 

[1] Sorte de hautbois au corps en bois prolongé par un pavillon en cuivre et utilisé dans les monastères tibétains.

12/09/2017

Premières émotions picturales (2)

17-09-08 Nature morte au violon Braque.jpg

C’est l’âme du violon que Braque a exprimé avec une émotion si pertinente qu’en regardant son tableau, l’idée que nous nous faisons de son image s’élabore en musique intérieure, chaque trait évoquant un son particulier de la corde pincée par un doigt ou caressée par l’archet jusqu’à fournir à notre imagination une véritable composition musicale, impalpable et impénétrable à la réalité. Braque a su nous faire éprouver, avec la même émotion, avec la même résonance qu’à l’audition d’une composition pour violon, la reconstitution des notes, des accords et même la sensation de leur forte ou de leur pianissimo.

Le tableau s’équilibre dans l’espace de la même manière que se déroule une symphonie ou une sonate dans le temps. Il est composé d’une masse de traits et de couleurs, mais le contour de la toile aux couleurs claires et sans motifs, le plus souvent d’une simplicité qui libère l’esprit, enveloppe l’émotion du reste et la décharge de sa tension comme le silence brusque qui suit l’audition d’une partition. Autour du centre du tableau, construit sur une base de quelques traits verticaux qui forment l’architecture harmonique de l’ensemble dans un jeu d’ombre et de lumière aux couleurs de la nuit, se hérissent des traits obliques, détachés les uns des autres, qui rendent la crudité des sons du violon quand le violoniste attaque à coup d’archet furieux la corde comme il le ferait pour un concerto de Paganini. L’harmonie et la mélodie sont données par le jeu des couleurs  qui, bien que peu nombreuses (marron, bleu nuit, blanc et noir) s’irradient en taches obscures ou lumineuses dans la prolongation des traits. Quelques arabesques, l’une de la forme de la volute du manche de l’instrument, une autre au dessin de la trille dans une partition, font percevoir jusqu’aux fioritures qu’ajoute le virtuose à sa mélodie pour donner à la fois le contraste et l’enchaînement à la pièce de musique.

 Au centre, comme l’andante d’une sonate, la courbure des traits en demi-cercle ou, pour ceux qui restent rectilignes, leur croisement à angle droit, émeut l’âme à la manière du violon dans la fragilité, la délicatesse, la tristesse de ces mouvements lents, quand l’artiste ne détache plus à grands coups l’archet de la corde, mais le laisse glisser dessus et n’use, pour donner à ses sons la courbure sonore recherchée, que de la mobilité des doigts de la main gauche. Les mêmes couleurs accompagnent cette partie du tableau, mais l’enrobent subtilement de deux qualités du violon : à droite, des couleurs claires et lumineuses (les mêmes pourtant que dans le reste du tableau, mais plus imprégnées de clarté, comme si les ombres formées par les traits du dessin avaient moins de puissance) qui expriment la douceur et la limpidité, à gauche un ensemble de couleurs bleu nuit qui expriment l’inquiétude et l’émotion.

En haut, peut-être, en un V de traits et la courbe concave de deux autres s’évasant vers le bas à partir du pied de la lettre, transparaît l’esprit du violoniste qui, entouré de ses notes comme les gouttes de pluie nous environnent de lignes qui ne sont perceptibles que sur un fond naturellement sombre, les digère et pense chacun des mouvements de ses muscles qui déterminent l’harmonie des sons et leur indépendance par rapport à un bruit de l’espace.

11/09/2017

Premières émotions picturales (1)

A l'âge de 21 ans, je ne comprenais rien à l'art pictural. Je décidais un jour de m'installer devant un tableau; dans un musée, et de ne quitter ma place que lorsque j'aurai découvert ce que les autres contemplent comme un chef d'oeuvre, alors que je n'y vois qu'un tableau qui ne m'émeut pas ou très peu.

 

Hier, au musée d’art moderne, j’ai vraiment pour la première fois de ma vie, au milieu des toiles des plus grands peintres contemporains, éprouvé une véritable émotion en regardant un tableau. De même qu’en écoutant un morceau de musique ou en lisant un livre, tous mes sens se sont tendus par le canal de mon émotion et à travers la prunelle de l’œil, vers le tableau. J’ai ressenti une sorte de frémissement intérieur de tout l’être où le battement du cœur résonne plus fort qu’à l’accoutumée et éprouve cette irrésistible envie de sanglots que donne l’émotion portée à son apogée.

Je ne voyais rien d’autre que ce tableau, ce grand cadre rectangulaire contenant un assemblage merveilleux de couleurs et de traits créés par l’homme. Les ombres et la forme du mur blanc, le grain de sa tapisserie, la plinthe du plancher s’étaient voilés d’un flou involontaire construit par l’attention du regard et de l’esprit. Le pas d’une personne, le brouhaha des sons de chaque salle du musée ne m’atteignaient plus qu’indirectement, transposés par les sens vers la symphonie de couleurs en une sorte de monologue intérieur. Je regardais le tableau non plus seulement avec mes yeux, mais aussi avec l’oreille, avec chacun de mes membres entièrement tendus vers ce point qu’observait la prunelle de mon œil. Je me concentrais tour à tour sur chacune des parties du tableau, puis sur son ensemble ; j’accommodais ma vue à chaque trait, à chaque couleur, recherchant une acuité maximum, puis je faussais cette accommodation pour bien m’imprégner de l’ensemble comme on regarde souvent dans la pénombre d’une église un point lointain au-delà des chandeliers pour voir apparaître non plus une lumière réelle, mais un scintillement aussi merveilleusement tremblant qu’une étoile dans la nuit.

C’est alors que je compris l’émotion que me donnait le tableau et pourquoi ces traits, qui apparemment n’avaient aucune signification, éveillaient en moi ce bouleversement. Une alchimie, impressionnante dans son réalisme, de sons transformés en couleurs et en traits, beaucoup plus impressionnante que si le violon avait été peint dans sa représentation naturelle, voilà ce qui m’émouvait dans ce tableau peint en 1911 et que Braque avait intitulé « Nature morte au violon ».

17-09-08 Nature morte au violon Braque.jpg

 

10/09/2017

Zen

Dans la même veine que le précédent publié le 6 septembre, un blason zen où la symétrie et la dissymétrie se mélangent.

Sentiment curieux d'une méditation yeux ouverts!

1-Sans nom-2.jpg

09/09/2017

L'homme sans ombre (18)

Là-dessus, l’heure de fermeture sonne et Lauranne doit sortir de la bibliothèque encore enfiévrée de ce qu’elle vient de découvrir. Elle sent un mystère chez Mathis, mais comment l’amener à le dévoiler en toute transparence ? De plus, il lui semble maintenant que Noémie lui cache quelque chose. Elle veut savoir ce que Mathis  a révélé à Noémie. Elle sait que ni Mathis ni Noémie ne lui diront quelque chose et il lui faut donc trouver un stratagème pour qu’ils soient contraints de se dévoiler. Mais quoi ?

Que le lecteur n’aille pas s’imaginer que Lauranne est une personne rusée, têtue et manipulatrice. Il n’en est rien. Elle a simplement un grand besoin de connaissance et de vérité qui peut l’entraîner plus loin qu’elle ne le désire. Voyant que son amie se ferme devant ses questions, elle comprend qu’il se passe quelque chose et veut savoir ce qu’il en est, tout simplement. Elle s’inquiète pour celle-ci et souhaite plus l’aider qu’obtenir une vérité qu’elle ne veut pas dire. Mais cette intention louable va peu à peu dégénérer par dépit de non-réponse et curiosité. Il est en effet agaçant de ne pas savoir ce qu’il en est d’un secret auquel on n’a pas accès. Alors elle va mettre toute son intelligence à percer ce secret.

Mais tout d’abord, y a-t-il réellement un secret ? Noémie lui a dit qu’il n’avait rien à dire. Cela peut être vrai. Cela signifierait que Mathis subit un pouvoir étrange qu’il ignore lui-même. Est-ce possible ? Elle se souvient des écrits sur les mystiques qui sont eux-mêmes surpris par ce qui leur arrive lorsqu’on le leur révèle. Mais très vite, ils prennent en charge cette contrainte de la vérité et l’acceptent comme la volonté de Dieu. Ils s’efforcent de cacher le phénomène aux autres de façon à paraître les plus normaux possible. Cependant, Mathis non seulement lévite, mais de plus est transparent, c’est-à-dire n’arrête pas les rayons du soleil et n’a donc pas d’ombre. Cela fait tout de même beaucoup ! Oui, il est très probable qu’il y a un secret, quelque chose que Mathis ne veut pas révéler, ni, probablement, Noémie.

Alors, supposons qu’il y ait un secret. Pour qui ? Que concerne-t-il ? Pourquoi en faire quelque chose qui ne peut être révélé ? C’est bien ce qu’elle doit découvrir, par quelque moyen que ce soit. Elle ne trouvera rien de plus sur les sites Internet ou les bibliothèques. Chercher sur les réseaux sociaux ? Ce ne sont guère des sujets d’intérêt pour la majorité des internautes. Inutile ! Ma foi, la seule possibilité est de suivre Mathis sans qu’il s’en rende compte.

08/09/2017

Torpeur

Étrange torpeur, comme un désintéressement morbide de toutes choses, sauf à l’action, une action primaire, mobilisant chaque geste possible du corps, occupation inutile, mais nécessaire pour ne pas sombrer dans l’ennui et le spleen. Et encore, l’ennui est-il possible à ce stade de détachement de la pensée, comme si tout ce que l’on a aimé, tout ce qu’on aime, ces idées manipulées avec délice, s’était évadé.

spleen, hébétude, voile, brume

Un grand besoin de paresse, d’hébétude, de torpeur qui entraîne inévitablement aux portes du rêve, un rêve permanent, qui n’a pas de motif, de sujet, mais seulement la consistance de l’anarchie turbulence de l’esprit qui s’en va en grandes glissades sur de pentes vertigineuses avec, seuls, quelques nuages pour accrocher son regard.

07/09/2017

Eau

Tu es eau, pure, à soixante pour cent
Tu n’es cependant pas transparent
Ton œil, mouillé, ne voit pas la larme
Et ainsi l’eau, qui huile son charme

Pourtant tu aimes le soleil asséchant
Qui t’enlace tendrement dans le couchant
Et le feu que l’eau vainc facilement
Ou qui l’épuise subtilement

L’eau t’entraîne vers les rivages
Où tu contemples l’horizon sauvage
Frontière du liquide et du rêve

Là, tu erres en mal d’existence
Ne sachant où choisir ton inconstance
Là, la solitude t’épouse sur la grève

 

06/09/2017

Orient

Laisse ton regard errer dans cette symétrie circulaire emprisonnée dans le noir de la nuit. Un objet, le carré, qui s'effiloche en gagnant sa liberté. Une règle, l'angle droit, qui décide de l’expansion. Une mesure, douze centimètres et demi ou sa moitié. Un seul contraste: le blanc sur le noir. Et cet ensemble crée un objet dans votre tête, parfait de précisions, beau comme un léopard dans la jungle.

L'occident en a défini les règles, mais le final est un rêve oriental.

1-17-08-03 Kapla (11 ajustée).JPG

Réalisé avec des kapla, en relief (1m x 1m) :

peinture,dessin,kapla,symétrie

05/09/2017

L'homme sans ombre (17)

Elle n’a pas oublié le deuxième point d’interrogation concernant Mathis, c’est-à-dire son absence d’ombre face au soleil couchant. Elle ne peut l’imaginer, même si l’absence d’ombre ne se remarque que très peu et nécessite une attention qui n’est pas donnée à tous.

Dans l’après-midi, elle prend patience dans la queue habituelle à l’entrée de Beaubourg avant de pénétrer dans le hall immense et de monter à l’étage. Elle se livre d’abord à une fouille exhaustive des livres traitant de la lumière et de l’ombre, en fait une liste, va chercher les livres qu’elle a choisis et s’installe à une table à moitié vide. Au travail !

Elle commence par feuilleter les quelques livres de physique qui traitent de la longueur de l’ombre par rapport à la hauteur du soleil, de la possibilité d’avoir plusieurs ombres, bref de tous les phénomènes liés à l’interposition d’un écran devant n’importe quelle lumière émise. La lecture des articles du dictionnaire traitant des ombres ne lui apprend rien non plus. Se tournant alors vers des articles moins scientifiques, elle trouve le terme de personne transfigurée dans le livre de Louis Pauwels intitulé Monsieur Gurdgieff. Elle relie plusieurs fois la phrase clé : « J’approchais de cet état de conscience où mon être ses saisissait lui-même dans sa réalité absolue. Il naissait à lui-même au centre de ma propre personne transfigurée et dont tous les éléments, une seconde stoppés, devenaient pareils à ceux d’un temple. Des plus gros piliers à la moindre fioriture baroque, tout est unifié, tout s’ordonne en fonction du même service. Alors tout objet auquel s’affronte ma conscience, que ce soit une chose, un être ou une idée, est vu dans sa plénitude, existe objectivement, et connu de manière absolue et ineffable. » Elle semble tenir quelque chose d’intéressant. Cela évoque, comme le dit Louis Pauwels, l’homme dans son être entier avec un état de conscience plus ou moins surnaturel. Mais cela explique cependant qu’on ne parvient à cet état qu’en un millième de seconde qui devient l’instant de la seule vie véritable et la promesse de l’éternité. Soit, mais que faire de cette indication ?

L’absence d’ombre pourrait ainsi être liée à un état psychologique. N’est-ce pas ce que nous avons conclu du phénomène de lévitation ? Cela semble assez logique. Il faut fouiller plus avant. Recherchant à nouveau sur l’ordinateur, elle trouve un texte franc-maçon[1] qui évoque le combat de l’ombre et de la lumière. Avant même d’ouvrir le texte lui vient l’idée que l’ombre est inséparable de la lumière. Même lorsque le soleil n’apparaît pas dans le ciel, c’est qu’il y a un obstacle qui le voile, les nuages créent l’ombre sur toute la terre. La lumière est à l’origine de tout, l’ombre n’existe que dans la création. Dès la première page, elle peut lire : « L’ombre est la preuve de l’existence d’une lumière qui préexiste comme l’écho invisible d’une spiritualité dynamique, mais que notre rationalité portée aux évidences ne peut visualiser dans l’instant présent. » Mais elle ne souscrit pas à l’idée que c’est du cœur de l’obscurité que nous voyons naître la lumière qui ne prend tout son éclat qu’en faisant reculer les ténèbres, ni au fait que celui qui sait découvrir la lumière dans la profondeur des ténèbres sera aussi capable de trouver la voie de l’univers et de son « Moi » intérieur. Elle conçoit plus cette démarche comme un allégement de tout ce qui encombre l’esprit que comme une plongée dans les ténèbres. Cette lecture la perturbe, elle ne voit pas bien ce qu’elle peut en tirer. Il y a sans doute une part de vérité dans ce texte, mais plonger dans l’obscurité pour trouver la lumière lui semble inapproprié.  Elle ferme le document et s’interroge : « Finalement, qu’ai-je appris ? L’ombre est le résultat d’un voile mis devant la lumière. Ce voile est la création. Le non-créé ou l’incréé est sans ombre. Peut-on passer du créé à l’incréé en s’affranchissant du mouvement, c’est-à-dire de tout ce qui tient grâce à l’équilibre impalpable de la gravité ? Et l’on revient à la lévitation par cet affranchissement de la gravité. Les deux sont donc très probablement liées : l’absence d’ombre et l’émancipation de l’attraction terrestre ». 

 

[1] http://www.ledifice.net/7292-5.html

04/09/2017

Orateur

 

L’araignée tisse sa trame de prudence.

Elle travaille avec un filet,

Archaïsme des jeux du cirque.

Ainsi l’orateur de ces notes,

Filet de l’émotion.

 

03/09/2017

Le planétarium, de Nathalie Sarraute

Le planétarium, c’est cette immense grotte de la conscience où les mots des autres viennent raisonner avec une force incroyable, ébranlant la juste répartition des astres, l’équilibre méticuleusement échafaudé des orbites qui oblige à bien des concessions, à beaucoup de revirements. En avançant dans ces pages pleines d’ombres contradictoires, on découvre que c’est dans la nature même du planétarium d’être aussi fluctuant, aussi soumis à n’importe quel événement, à un mot, à un geste, un regard qui bouleverse entièrement l’équilibre qui venait à peine d’être rétabli.

Nathalie Sarraute, dans cette histoire qui n’en est pas une, dans cet épisode de la vie d’un jeune couple mi- bourgeois, mi- intellectuel et de ceux qui l’entourent (des parents snobs, une tante maniaque, un écrivain qui n’est qu’une femme comme les autres, mais dont la notoriété leur fait peur) n’a pas cherché à décrire directement un certain milieu, une certaine manière de vivre, mais plutôt la manière d’être intime de chaque personnage et, en particulier, sa manière d’être en face d’un autre. Elle traite de cet affrontement perpétuel dans la rencontre de deux êtres, des pensées brèves provoquées par cette rencontre et de leur camouflage en paroles, adoucies, amadouées, domptées, convenables et raisonnables.

L’analyse et excellente, mais l’homme ne serait-il qu’un spéculateur perpétuel dans ces rapports avec autrui ? Pas une ombre de spontanéité, et c’est pourtant elle seule qui fait le plaisir des rapports humains.

02/09/2017

Souvenir de l'île de Ré

Une aquarelle faite un jour de pluie, comme aujourd'hui.

 

1-Hublot4.jpg

Mais là-bas, on sait qu'il fera beau très vite, peu après...

 

01/09/2017

L'homme sans ombre (16)

– Mais as-tu trouvé quelque chose ?

– Oui, et non. Ma connaissance s’est largement approfondie. J’ai pratiqué la méditation, différents yogas, le tout dans une fièvre sans pareil, en permanente recherche. Cependant, je n’ai pas trouvé grand-chose concernant la lévitation. J’ai dû m’en rapporter à l’expérimentation, donc aux tentatives, erreurs, découragement. Elle a porté sur le physique avec la décontraction, la respiration, les postures ; le physiologique avec le jeune, la relaxation et la concentration sur une partie du corps ; mais aussi sur la psychologique et principalement la méditation.      

– Et alors ?

– Tout ceci m’a fait considérablement progresser. Tu admirais mon impassibilité. Elle n’était pas naturelle chez moi et fut acquise grâce au yoga. Mais je n’ai pas avancé en ce qui concerne la lévitation. En fait, celle-ci n’a pas grand-chose à voir avec le yoga. C’est une autre discipline et, peut-être même, n’est-ce pas une discipline. C’est un don qui est donné et il convient de n’en tirer aucune gloire, ni même d’en parler. Sinon, s’efface sa pratique. De même, il convient de ne pas le théoriser, les effets sont les mêmes. L’innocence, le non-cumul d’expérience et la non-conscience en sont les éléments les plus solides. C’est pourquoi je ne peux t’en dire plus, et j’ai déjà trop parlé et divulgué.

– Je t’avoue que j’en reste ébahie. Même si j’avais soupçonné une formidable force de caractère en toi, je n’aurais jamais pensé à tout ce dont tu viens de dire.

– Eh bien, cessons d’en parler, ce sera beaucoup mieux pour nous deux. Peux-tu me promettre de ne plus en parler ?

– Ce sera dur, même au-dessus de mes forces. Je veux bien te promettre d’essayer, mais ne peux te jurer d’y arriver.

– C’est déjà pas mal, lui dit Mathis en la prenant par la taille et en l’attirant à lui pour déposer un baiser dans son cou.

 

– Alors, que t’a-t-il dit ? questionne Lauranne dès qu’elles se revoient.

– Rien. Il n’avait rien à dire. Il ne savait même pas de quoi je voulais parler.

– Mais ce n’est pas possible ! Tu lui as présenté la chose carrément ?

– Oui, bien sûr ! Sans toutefois lui dire ce que l’on avait vu, à savoir qu’il se détachait l’autre jour du sol sans que l’on puisse expliquer pourquoi.

– Veux-tu que je lui en parle moi-même.

– Non, surtout pas ! C’est une affaire que je dois régler toute seule.

Noémie ne sait comment expliquer à son amie qu’elle a juré de ne pas en parler. Ce serait comme déjà dévoiler quelque chose et elle ne le veut pas. Elle avait hésité, Lauranne est sa meilleure amie. Elles s’entendent bien, se disent à peu près tout, mais son serment la lie au silence. Lauranne sent bien que ce n’est pas l’entière vérité. Mais elle n’ose rien dire, rien objecter. Elle a peur de perdre son amie. Elles se regardent les yeux dans les yeux ; Lauranne voit le désarroi dans ceux de Noémie, Noémie voit la gêne dans ceux Lauranne. Mais aucun des deux ne réagit. Elles sentent d’instinct qu’elles ne doivent pas dépasser cette ligne rouge. Mieux vaut accepter le doute que d’oser une rupture. Alors elles font comme si de rien n’était et se disent au revoir en s’embrassant comme d’habitude. Pourtant quelque chose s’est cassée entre les deux amies.

31/08/2017

Echappée

Ce n’est pas moi, te dis-je, qui est maladroit,
C’est elle ; regarde-la, innocente, immobile,
Reposer chaque doigt sur la pointe d’une étoile
Et se mouvoir dans la souplesse de l’eau.
Attendrie et fidèle, parfois elle vient caresser
Un sourire ou une paupière inquiète,
A cet endroit où la peau est usée
Et se fait plus douce au bout des doigts.
Mais d’autres jours, fatiguée,
Elle échappe à la pesanteur
Avec la même conscience qu’une lune interdite.

©  Loup Francart

30/08/2017

Maxime

 

Chercher Dieu par la raison

Et atteindre les frontières du monde divin ;

Puis atteindre Dieu par l’âme

Pour pénétrer au-delà des frontières.

La preuve mène au seuil de la rencontre,

La foi seule permet de la vivre.

 

29/08/2017

Etre ou penser

Nous sommes trompés par les mots, car nous faisons du mot la chose. Une armoire à glace pour tout un chacun est une armoire à glace. En fait, c’est aussi la forêt, le sable des plages, les mines de fer, la laine des moutons. Une armoire à glace dans le désert ne serait plus une armoire à glace. Elle ne pourrait pas être. Une chose ne peut être en dehors de ses éléments et de son environnement.

De même l’homme. Il ne peut être et vivre qu’en son milieu. Et pourtant nous faisons de nous ce qu’est l’armoire à glace dans le désert, on s’oppose au désert en tant qu’armoire à glace alors que cette situation est réellement impossible.

Ce qui perd l’homme, c’est cet immense orgueil qui lui fait croire que parce qu’il pense, il est, face au reste.

Et pourtant, c’est bien dans l’évasion de leur environnement que se révèlent les génies !

 

28/08/2017

L'homme sans ombre (15)

Noémie n’ose dire quelque chose. Elle sait par instinct que l’instant unique qu’elle vit peut s’arrêter en raison d’une réflexion malencontreuse de sa part. Elle se contente de mettre sa main sur le genou de Mathis et de poser sa tête dans le creux de son épaule. Pas un mot n’est échangé, mais ils se comprennent plus émotionnellement que s’ils s’étaient échangé leurs impressions.

– Quinze jours ou un mois plus tard, je refis le même rêve ou vécu la même réalité. Je devins plus conscient de ce que j’avais vécu la première fois. Je revoyais mes efforts pour tendre l’ensemble de mes muscles, établir une raideur générale qui me permettait de me tenir rigide et ainsi de m’élever au-dessus de mon lit sans difficulté. Je revivais dans le même temps la recherche de décontraction mentale et de laisser-aller nécessaire à ce genre d’exercice. Ne plus penser à rien, m’abstraire de toute réflexion sur quoi que ce soit, bref me laisser monter sans m’en émouvoir et le ressentir comme une chose naturelle. Je fatiguais vite et ne tenais probablement qu’une minute. Mais, quelle minute fascinante ! Je ne comprenais pour quelle raison cela m’arrivait, je ne cherchais même pas à comprendre. Cela était, c’était tout. Cela dura plus d’un an, avec une fréquence de deux semaines environ. Je n’en parlais à personne et ne savais finalement pas si je le vivais vraiment ou si c’était rêvé. En fait, lorsque cela venait d’arriver, j’étais sûr d’avoir véritablement volé, c’est-à-dire m’être élevé du sol. Mais progressivement, ne croyant pas que cela était possible, je me mettais à douter, jusqu’ à ce que je fusse persuadé que ce n’était qu’un rêve. Et puis, un jour, cela a pris fin sans même que je m’en rende compte. Quatre mois après, je me suis souvenu du phénomène, mais j’étais profondément convaincu que ce n’était que des rêves. Oui, j’étais entré dans l’âge de raison et de tels souvenirs n’y ont plus leur place. J’oubliais.

– Ce que je ne comprends pas, c’est en quoi cela est un secret ? demanda Noémie qui se disait que de nombreuses personnes ont connu ce genre d’impressions.

– C’est vrai, tu as raison, jusqu’ici cela n’avait rien de très anormal. Mais je n’ai pas fini mon histoire.

– Tu viens de me dire que cela ne s’était plus produit. Alors ?

– Sous cette forme, cela ne s’est effectivement plus produit. Tu sais que l’âge de raison met un terme aux réminiscences de toute vie antérieure. Entre sept ans et quinze ou seize ans, j’ai totalement oublié ce genre de manifestations. J’ai passé une enfance heureuse, nous en avons parlé. J’ai beaucoup lu, toutes sortes de livres. Un jour, fouillant en cachette dans la bibliothèque de mon père, j’ai trouvé un  livre qui parlait des pouvoirs extraordinaires des yogis hindous. L’un d’eux a particulièrement retenu mon attention. C’était le phénomène de lévitation. Certains yogis parviennent à échapper à la gravité et à se déplacer en s’affranchissant de la pesanteur. Cela réveilla en moi le souvenir de ce que je t’ai raconté précédemment. Je revivais à travers la lecture ce que j’avais expérimenté réellement lorsque je n’étais qu’un jeune garçon. J’ai ressenti à travers mes muscles ce que j’avais éprouvé douze ans auparavant. J’eus une sorte de révélation : ce que j’avais éprouvé était vrai, ce n’était pas un rêve, mais une réelle expérience qui m’avait été donnée de faire. Je me suis juré d’en faire un but de vie, de découvrir ce qui se cachait derrière ces sensations réellement ressenties. Alors, en même temps que je passais le bac, je lus de nombreux livres qui traitaient de ces phénomènes et de la préparation psychologique nécessaire.

27/08/2017

Insomnie

Ne plus voir dans l’œil que l’on croise
Ignorer les doigts fragiles qui se tendent
Ne plus même entendre les pas derrière soi
Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres
Partir sur l’asphalte les yeux clos
L’oreille sourde, la main sur le bâton
Souvenirs encore de ce rêve ébauché
Un matin où le soleil rouge sur la ville
Ensanglantait les visages fermés et muets
Puis le vide silencieux du dernier sommeil
Jusqu’au réveil étonné, dans la froideur du lit

©  Loup Francart

26/08/2017

Le passé

Passé, instant de la séparation. On n’éprouve le poids du passé qu’au moment ou l’être ou l’objet partagé s’est séparé de nous ou inversement. La vie est faite de coupures de présent et à chaque coupure se forme une nouvelle page du passé. Et ces pages s’accumulent et se collent affectivement, oubliant toute chronologie. La vis sous sa forme dynamique est celle de l’instant. Le passé est la vie devenue statique. Accéder à la contemplation, c’est réunir ce deux formes de vie en une force neutralisante, résultante de l’inertie et de la dynamique.

25/08/2017

Naïveté

 

Ce qui manque à beaucoup : la naïveté.

Elle est source d’enchantement et de joie pure,

Fleuve de douleurs également.

Mais mieux vaut souffrir de sa naïveté

Que de l’impuissance de sa lucidité.

 

24/08/2017

L'homme sans ombre (14)

Que fit Mathis jusqu’au lendemain ? Noémie ne le sait pas. Elle le retrouve vers midi, pour un nouveau déjeuner, dans le même restaurant. En entrant, elle le regarde et sent sa confiance renforcée envers lui. C’est bien lui que je veux, se dit-elle.

Après les bavardages habituels, les caresses et les baisers, Noémie n’en peut plus. Elle veut savoir, elle doit savoir.

– Alors mon chéri, revenons au sujet qui nous intéresse. J’ai tant attendu. Que peux-tu me dire ?

– Eh bien, avant de te dire quoi que ce soit, je vais te demander une promesse qui engage non seulement ce que je vais te dire, mais également notre avenir, c’est-à-dire notre mariage.

– C’est effectivement sérieux et cela demande réflexion. Néanmoins, je te fais cette promesse sans perte de temps, non par impatience, mais en confiance. Je sais que nous avons confiance l’un en l’autre. C’est d’ailleurs bien ce que signifie le mot : fiance avec, ensemble. Oui, nous sommes fiancés et rien ne peut nous séparer, même pas un serment que nous nous attacherons à garder intact. Mais de quel serment parles-tu ?

– Tu dois me jurer de ne parler à personne de ce que je vais te révéler, quoi qu’il arrive. Ce serment ne peut être rompu sans dommages pour nous. Il m’amènerait à un choix trop difficile entre toi et le secret dont je vais te parler. Et je crois que je serai obligé de te quitter si cela arrivait, ne pouvant faire autrement que de choisir le secret.

– Mais de quel secret parles-tu ?

Mathis sourit gentiment, attendri par l’impatience de Noémie qui restait bien femme, droite, ouverte, mais curieuse.

– Auparavant, il est nécessaire que tu prêtes serment, lui rappela-t-il.

– je te jure de ne parler à personne de ce que tu vas me révéler maintenant. Je connais les dangers d’une telle révélation et je m’efforcerai de ne jamais faillir à cette promesse.

– Merci, Noémie. Je ne doutais pas un instant de ton engagement et il est nécessaire pour ce que je vais te dire. Je t’ai dit qu’en ce qui concerne mon intérêt pour le Tibet, cela remonte à cinq ou six ans, peut-être sept. En fait, cela dure depuis beaucoup plus longtemps, depuis mon enfance, vers l’âge de cinq ou quatre ans, peut-être même avant. Je me suis réveillé un jour en pleine nuit, tendu comme un arc et reposé comme jamais. J’étais conscience qu’il venait de se passer quelque chose d’insolite. Beaucoup plus qu’un souvenir, je sentais dans tout mon corps cette impression extraordinaire de légèreté et de tension. Je revoyais l’effort volontaire entrepris et l’aisance, dans le même temps, que j’avais eu pour m’élever au-dessus de mon lit de quelques dizaines de centimètres, naturellement, sans apprentissage. Cela s’est manifesté subitement, comme sous une impulsion irrésistible. J’étais maintenant épuisé et complètement relaxé, sentant le poids de la gravité qui m’avait quittée pendant quelques minutes avant de reprendre l’impérative exigence de tous les humains, c’est-à-dire être collé à la terre quoiqu’il arrive. Je n’étais qu’un enfant qui ne savait pas encore analyser ce qui lui arrivait. J’étais tellement surpris par cet événement que je n’en mesurai nullement à la fois l’importance et le fait exceptionnel qu’il constituait. Je n’osais en parler à personne, je sentais même que je ne devais en parler à personne et je finis par m’endormir. Le lendemain matin, quand maman vint me réveiller, je ne conservais qu’un rare souvenir d’élévation et de flottement que je ressentais dans le bas de la colonne vertébrale. Que m’était-il arrivé ? Je n’entretenais plus qu’une impression tenace, mais inqualifiable, comme un rêve dont les racines plongeaient dans la réalité, mais sans que je sache pourquoi.

23/08/2017

Oh ! Les beaux jours, pièce de Samuel Beckett

Théâtre de l’inéluctable. Chaque jour passe et ressemble aux autres jours, toujours semblables, mais pendant lesquels, imperceptiblement, inéluctablement, les êtres changent sans qu’ils en aient conscience : « Je vois de moins en moins bien… Pas moins qu’hier…Pas mieux que demain… » Chaque geste de la vie quotidienne devient un évènement attendu impatiemment au cours de la journée, de même que la moindre démonstration d’intérêt, de prévenance de la part d’autrui : un sourire, un mot, un geste même, le plus petit soit-il (lever le petit doigt) prend une importance considérable et suffit à éclairer la journée. « Ça que je trouve merveilleux », dit-elle pour tout ce qui vient  rompre la monotonie des heures.

« Quel beau jour encore », telle est la morale de Beckett. Il y a toujours une raison d’être heureux, il y a toujours un évènement qui, si on y prend garde, suffit à donner la joie pour une journée. Le jour où Willy, malgré ses infirmités, sa condition d’humain réduit à la vie animale, sort de son trou pour regarder sa femme, est le plus beau jour de la vie de celle-ci, parce qu’il est là, présent, réel. Et cet homme qu’elle ne reconnait plus, dont la laideur l’effraie, tente de lui témoigner ce qui lui reste d’amour, faisant de l’enlisement, de l’incapacité de bouger de sa femme, un paradis aussi beau que celui de sa jeunesse.

 

22/08/2017

Maxime

 

Ne jamais renoncer à chercher.

Ne pas croire à l’infinité des solutions

Et l’impossibilité d’une réponse,

C’est déjà un renoncement.

 

21/08/2017

Entre en toi !
Entre en toi !
Ouvre ton esprit, ton cœur et ton corps
A ce qui est plus que toi-même
Cherche encore ce trésor
Que tu ne peux nommer
Ouvre tes mains à son évocation
Et crie au moment de le toucher
Bien souvent, cependant
Tu hésites, pantelant
Tu restes en périphérie de toi-même
Comme endormi, confit dans le sel
Tu te réfugies dans la zone
Là où rien ne s’harmonise
C’est dur, il faut l’avouer
Rien ne va plus, dis-tu
Tu enfiles ta veste à l’envers
Tu cours dehors, dans le froid
Tu rentres, tu reprends ta respiration
Tu calmes ton esprit, reprenant vie
Puis tu plonges en toi
Jusqu’au fond du gouffre
Où tu sens sa main qui te presse
Et son cœur qui bat la chamade
Un peu de chaleur humaine
Dans l’obscurité du monde
Une lueur que tu tiens
Un espoir devenu réalité
Ensemble, au fond de soi
Enlacés fiévreusement
Caressant son visage
Modelant son corps
Tu te rends à toi-même
Et contemple ce moi
Qui malgré tout
Vaut bien un détour...

©  Loup Francart

20/08/2017

L'homme sans ombre (13)

– Alors, as-tu réfléchi à la proposition de Patrick et Lauranne, c’est-à-dire notre séjour à Katmandou.

– Tu as tout de suite remarqué que je n’y étais pas opposé, au contraire. Oui, c’est une excellente idée qui nous délassera de cette année de travail.

– Effectivement tu avais l’air très intéressé, que dis-je, passionné. Mais pourquoi ?

– Je te l’ai déjà dit. C’était il y a quatre ans. J’ai assisté à une conférence par un lama tibétain, et j’ai ensuite suivi les causeries sur la spiritualité tibétaine pendant un an avant d’être trop pris par mon travail.

– Mais, dis-moi, qu’est-ce que cela t’a apporté ?

– Eh bien, d’abord une connaissance de ces pays, de leur mentalité, de leur culture, foncièrement différente de celle de l’Occident ; puis une certaine sérénité face aux aléas de la vie quels qu’ils soient, heureux ou malheureux.

– Je reconnais en effet que tu es assez calme et que tu te domines facilement. Tu as toujours la même voix posée, la même impassibilité du visage, la même patience vis-à-vis des autres. C’est d’ailleurs ce qui m’a tout de suite séduite. J’aime te voir inébranlable parmi les impatients et déchaînés. En disant ces mots, Noémie posa sa main sur celle de Mathis et la serra doucement, avec amour. Celui-ci ne disait rien et semblait penser à autre chose, plus profond, plus secret. Sous la force d’une impulsion, elle lui dit tout à coup :

– À quoi penses-tu, là, maintenant ?

Il a l’air gêné. Il lui sourit d’un air égaré, mais ne répond pas. Il se contente de lui caresser lui aussi la main.

– Mais réponds-moi !

Alors il semble sortir de son rêve.

– je ne peux te le dire, et c’est ce qui me gêne. Je t’aime et ne veux rien te cacher ; mais dans le même temps, j’ai un secret que je ne peux te dévoiler.

– Mais pourquoi ?

– tout simplement parce que si je te le dis, je le perds et le perdre revient à perdre la vie.

Noémie ne comprend rien aux explications de Mathis. Quel secret peut-il avoir qui possède une telle force qu’il pourrait entraîner la mort ? Elle le regarde dans les yeux et voit qu’il ne ment pas.

– Je n’ai pas le droit de parler de ce secret. Tu m’as dit que ce qui t'a séduite c’est mon calme. Eh bien, ce secret est lié à cela. Je ne peux t’en dire plus. Je te demande de me laisser jusqu’à demain. Peut-être alors pourrai-je t’en dévoiler plus. Tu peux, je pense, attendre demain, n’est-ce pas ?

– Oui, je pourrai même attendre cent ans parce que je t’aime et ne veux pas te perdre. Mais j’attends demain avec impatience, car j’ai également l’impression de t’avoir perdu parce qu’une part de toi-même m’est inconnue. Sans doute ai-je été trop confiante.

– Oui, tu as été très confiante et c’est cette confiance que j’ai admirée en toi. Tu étais et tu es transparente et, pour moi, cela résume ta personne et dévoile ta vérité d’être unique. C’est pour cela que nous sommes fiancés et que, bientôt, nous serons mariés. Alors, continue à me faire confiance. Ne vois pas cacher en moi des secrets bizarres. C’est simple et droit, bien que je n’en aie pas encore fait le tour.

Noémie est réjouie et inquiète à la fois : réjouie de savoir qu’en effet Mathis n’est pas comme les autres, qu’il possède un secret, et inquiète parce qu’elle ne sait pas de quoi il s’agit. Alors elle décide de continuer à lui faire confiance, malgré tout.

Elle se tourne vers lui et pose sur sa bouche un baiser qu’il lui rend en la serrant contre lui. Elle se laisse faire et cela fait monter en elle des sensations qu’elle n’avait pas encore éprouvées.

19/08/2017

Les fourmis

La grandeur des arbres se perd dans l’enceinte de l’univers. Pourtant ce n’est pas leur taille qui nous illusionne, mais l’ignorance de l’enceinte. Nous ne sommes que des fourmis qui se disent bien-pensantes. Qu’est-ce au juste que penser ? Faire du monde des fourmis l’univers ? L’esprit y tourne en rond et ne peut en sortir.

La pensée, c’est de la fumée dans une bouteille de verre. Nous sommes comme ces marins qui construisent leur bateau dans une bouteille et la pose sur la cheminée pour la contempler. Si l’océan et le désert attirent l’homme, c’est qu’il y voit la possibilité d’une évasion. La pensée se noie ou meurt de soif en cours d’évasion.

Ce qu’il faut trouver, c’est la substance vitale qui traverse le verre. Alors la fumée s’échappera. Encore faudra-t-il procéder prudemment et ne pas rompre ce fil qui relie l’astronaute à sa cabine.

18/08/2017

Les confitures

Il y a deux jours, la fièvre culinaire s’empara de certains d’entre nous. Nous avions été invités à récolter les prunes d’un jardin du voisinage, tellement nombreuses qu’elles formaient un tapis de billes digne des garderies d’enfants des grandes surfaces. En cinq minutes, plus d’une dizaine de kilos furent ramassés, enfournés dans la voiture et ramenés à la maison. Les enfants en avaient mangé bien sûr. Ils s’étaient exclamés qu’elles étaient trop acides, frissonnant comme des phoques avant de les recracher en douce derrière un arbre. Les adultes n’y attachèrent que peu d’importance. On ne laisse pas tomber une telle aubaine sous le prétexte que les prunes sont acides. Mais germa dans l’esprit de certains l’idée de faire des confitures plutôt que de les manger telles quelles.

– A-t-on le temps ? Il était 6h du soir.

– C’est une affaire d’une heure maximum, précise l’un d’entre nous.

Sitôt dit, sitôt fait. Le partage des tâches fut organisé. L’un trie les prunes, car de nombreux fruits sont verts et acides, donc sans intérêt culinaire. Une à une, elles sont soupesées, admirées ou rejetées, selon sa souplesse au toucher. L’autre les dénoyaute. Quelle merveille que de prendre le fruit juteux et de l’ouvrir avec son couteau. La chair dorée résiste, attachée autour du noyau qui se révèle soudain d’un crissement de la lame qu’il faut reprendre à son compte et prolonger jusqu’à ce que le jus et les filaments de chair se détachent de l’origine et se perdent dans la marmite dont l’odeur devient de plus en plus tenace. Les ongles, les doigts, les bras même, sont couverts de chair sucrée, glissante et belle comme une robe de mariée. Tiens, une guêpe vient reconnaître ce qu’elle a humé de loin. Non, c’est interdit, sinon nous allons être envahis. Docile, elle s’éloigne, on ne la reverra plus.

Trois quarts d’heure plus tard, il ne reste rien dans le panier des prunes triées. Trois récipients sont à manipuler : la marmite aux trésors olfactifs, le plat creux où errent les noyaux devenus veufs, la caisse de prunes non employées parce que pas assez mûres. La première est mise sous le feu. L’alchimie commence. Comment ce brouet peu agréable à regarder va devenir une confiture à tartiner une tranche de pain devenue divine ? Ah, c’est vrai ! Il faut ajouter du sucre, autant de mélasse que de chair. Et pourtant cela ne double pas le volume. On remue doucement cette boue dans laquelle les mains se sont lavées, on se lèche les doigts, on se sent confits dans le sucre, submergés d’odeurs doucereuses et l’on rêve au geste de la guêpe, sucer délicatement du bout de ses lèvres pulpeuses, le jus intime des prunes comme la substance mystique qui ouvre les portes du paradis.

Cela fait maintenant une demi-heure que l’on tourne avec assiduité le brouet qui a pris entre-temps une couleur cuivrée et dont les vapeurs enchantent les narines. Cela semble cuit. « Mais non ! », rétorque l’autre. Elle est encore trop liquide. Le bras s’ankylose, la vue se brouille, les pieds traînent. « On va tourner encore longtemps », dit la petite, venue voir la confiture. Enfin, cela est à point. J’oubliais. Le troisième personnage de la pièce était en charge de préparer les bocaux. Nettoyage, essuyage, séchage des verres et des couvercles. Ils sont maintenant étalés en rang d’oignons prêts à recevoir le nectar coulant du bec de la casserole. Surtout ne pas goûter, on y laisserait le doigt, brûlé jusqu’au sang par la pulpe chatoyante, mais trop chaude. Premier bocal plein, puis le second, puis le troisième. Il y en a neuf, bien alignés, d’une couleur prune bien sûr. On les retourne après avoir bien fixé le couvercle. On les regarde, on s’extasie, on en approche les narines. Que ces bocaux sentent bon, même fermés. Les odeurs restent en nuages invisibles au-dessus de la table. Mettre un peu d’ordre tout de même ! dit avec un sourire l’aînée. Et chacun de prendre son ustensile, de le passer sous l’eau, de lui adjoindre la lessive, de faire mousser le fond jusqu’à ce qu’il devienne brillant de propreté, de l'essuyer et de le ranger dans le buffet. La cuisine est redevenue morne. Elle a besoin de repos après ce remue-ménage. Nous aussi ! Il est dix heures trente du soir. Ce fut plus long que prévu. Mais quelle excitation ! Oui, nous avons bien mérité un petit repos. Après un dernier coup d’œil aux pots étalés sur la table, nous éteignons et montons tout droit nous coucher.

La nuit fut peuplée d’odeurs, de goûts, de caresses collantes, d’éclatements des bulles sorties de la casserole. Un vrai feu d’artifice qui nous obligea  à nous lever tôt le matin pour venir voir le résultat de notre travail. Oui, la confiture fut une passion d’un jour qui restera dans les mémoires comme un jeu ensorcelant et collant.

17/08/2017

Soi

L’infini n’a pas de fin ;
Mais… A-t-il un commencement ?
Et s’il n’a ni début ni fin,
Existe-t-il réellement ?
S’il s’effiloche lui-même,
Comment se situer dans cette absence ?
L’infini n’est pas le vide,
Il est toujours appréhendable.
Mais un seul grain de fini
Suffit-il à faire de l’infini ?
L’homme, curieux par nature,
Cherche à atteindre la dernière page.
Mais si le livre est infini,
Il perd également la première page
Et lit le livre de la vie
Sans pouvoir en sortir.
Alors il erre entre les pages,
Dans cette épaisseur inexistante
Qui s’épanouit dans la finitude.
Perdu dans cette bibliothèque
Sans pouvoir se situer,
Il invente sa vie sans même exister.
Après tout, l’important est-il
De se connaître soi-même
Ou de connaître son environnement ?
Si l’espace et le temps sont infinis
Suis-je inclus dans ceux-ci ou les crée-je ?
Si je suis infini, alors seulement,
Je n’ai besoin ni de jour, ni de lieu
Pour être pleinement réalisé.
Je flotte entre les grains de matière
Et découvre mon ubiquité :
Je suis ici et maintenant,
Mais sans histoire ni personnalité.
Seul le soi demeure et est.

©  Loup Francart