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03/03/2018

Missa sine nomine, d’Ernst Wiechert

Missa sine nomine, c’est le livre de l’amour, amour plus fort que la solitude, plus fort que le mal, plus fort que la haine.

Le baron Amédée de Liljécrona, qui ne croyait plus à rien, pour qui l’homme n’a pas de pire en18-03-03 Missa-Sine-Nomine.jpgnemi que son semblable, renaît lentement à la vie et redécouvre la pitié, la compassion et l’amour véritable. Déchiré par quatre ans dans les camps nazis, il aspire d’abord à la solitude, et fuit le commerce des hommes et même de la nature. Mais d’autres lui feront retrouver le fond de l’âme, ce lieu éclairé d’une petite flamme fragile et  vacillante, qui ne s’éteint que rarement. Le pasteur Wittkopf et le vieux cocher Christophe, gens simples et bons, sont des personnages d’autrefois, grandes figures de l’âme humaine dans ce qu’elle a de meilleur.

Cet amour que retrouve Amédée, c’est l’amour du Christ pour les hommes, un amour pur, désintéressé, fait de multiples renoncements de soi, un miracle difficile à cerner, mais d’une incroyable puissance sur les autres.

02/03/2018

Dédoublement

Il est quatre heures du matin, une heure humaine…
Je rentre en moi-même, ne sachant où je vais…
Soudain, un bouton déclenche le dédoublement
Comme si l’aile d’un oiseau l’avait enfoncé…
La vue se dédouble, comme une brisure
Je louche dans mon être et me sens bien
Je prends de la distance et me regarde
Je sens la fragilité de mon enveloppe corporelle
Comme une membrane déchirable
Qu’il faut protéger des meurtrissures…
La rendre transparente est mon premier devoir…
Je reviens à moi en suspension interne
Au lieu où rien ne peut m’atteindre
Là où se creuse le dédoublement
Et où se bâtit la réunion des contraires…
Descente en soi-même et montée hors de soi
D’un même mouvement instantané…
L’autre, l’ancien, reste à sa place
Ou plutôt s’efface dans le brouhaha
Des tableaux temporels quotidiens…
Je deviens ballon d’air chaud, libre
Tranquillisé, l’œil ouvert, le cerveau vide…
Plus de pensée, plus d’être non plus ?
Non, j’ai simplement changé de véhicule
Montée en flèche dans le noir protecteur
J’erre dans la mousse vaporeuse
D’une réalité nouvelle, enveloppante
Sur un nuage de brume chaude
Où le cœur fond et le corps repose
Ah ! Se tenir là toujours et...
S’ouvrir à la réunification…

©  Loup Francart

27/02/2018

Ta vie, ma fille

Ne te fais pas prendre ta vie, ma fille
Ne te laisse pas enjôler par les courants d’air
Par un regard subtil ou l’attrait du rêve
Traverse au large sur le trait pâle et vertueux
De l’insensible qui court en flèche, éperdu
D’étirement et d’enroulement sur lui-même

Seules celles éprouvant le feu intérieur
Qui entraîne l’être au-delà du néant
Et qui donne au visage l’étincelle vitale
Sont les vestales ignorées des égarés
Elles contemplent la foule immense et béate
D’un œil expert. Alors elles pleurent, en solitaires 

Poursuis encore, seule, ton chemin scabreux
Dédaigne les temples d’une douceur douteuse
Enjambe l’ombre des vertiges attirants
Et daigne offrir ton corps d’espérance
A la face lunaire des nuits sans sommeil
Qui portent en elles-mêmes leur accomplissement

Enfin, ne laisse pas disperser par les chants
De ceux qui n’ont que leur solitude à mettre
Aux côtés du chœur envié des déracinés
Pleine de toi-même et de désir de vivre
Ouvre-toi à ce long chemin dépouillé
Qui part devant toi jusqu’à la ligne

L’étincelle de ta rencontre avec la droiture
Qui se courbe dans l’espace vivifiant
Et qui se déroule dans le temps des amours
Te procurera l’apaisante délivrance
Tu te retourneras et admireras cette tangente
Qui te mène à toi-même en pleine conscience

 ©  Loup Francart

22/02/2018

Le sacre final

Tu vas bientôt recevoir le sacre final
Quand ? Tu ne sais…
L’attends-tu ?
Sûrement pas, bien trop occupé…
La découverte à tâtons du monde
Reste un job très prenant
Et les voies sont multiples
Aucune n’échappe à ton regard
Mais tes mains sont insuffisantes
Pour entreprendre le périple
De l’extérieur vers l’intérieur
De l’homme vers l’univers
Il est cependant probable
Que cette connaissance viendra d’elle-même
Le saut élégant du solitaire
Remplacera les multiples essais
Couronnés sans succès ni bonheur
La tête ne peut tout contenir
Ni, non plus, le corps ou le cœur
Alors attends patiemment le sacre
Cet instant indéfini et impalpable
Où tu souriras à tous et à toutes
A bientôt, direz-vous, sur l’autre face !
Là-bas, sans corps ni intellect
Avec juste ce souffle qui coule seul
Dans tes veines désormais désertées
Du sang de tes ancêtres humains
Tu contempleras ton passé
Tu t’assiéras sur ton présent
Et n’aura pour avenir
Que la beauté des poètes
Et l’amour des anges
Les yeux retournés, tu proclameras :
C’était comment le monde ?
L’univers est si vaste…

 ©  Loup Francart

17/02/2018

Corps et âme

Il y a quelques jours, il s’est dédoublé
Quel frémissement !
La tête dans les nuages
Et les chaussettes dans la boue
Entre les deux, rien… Le vide…
Il ne s’en aperçut pas immédiatement
Il vivait des jours intenses dans la clarté
Puis des nuits noires comme l’encre
Entre les deux, l’enfouissement…
Un sommeil de plomb, lourd comme l’absence…
Il fermait les yeux
Devant lesquels les étoiles dansaient
Son corps n’était plus qu’un voile transparent
Quatre poteaux de bois revêtus de plastique
Qui claquent au gré d’une brise fraîche
Et il comprit le don du corps
A la terre ferme, dans l’odeur des feuilles mortes
Toutes portes ouvertes, les narines frémissantes
Il entre dans l’univers, nu et prudent
Cette bulle d’infini qui gratte parfois
La plante des pieds ou le crâne chauve
Il baigne entre deux eaux, épanoui
Son esprit est ailleurs… Loin, très loin
Dans son autre moi, ce soi
Qui se tient coi et joue les rois…
Mais il sait que tout cela
N’est que passager
Comme la traîne d’un avion dans le ciel
Et que bientôt il faudra revenir
A plus de réalité…
Mais que doit-il abandonner ?
La tente translucide
Ou l’immatériel sans mesure
Il sait cependant que les deux ne font qu’un
Quand d’un revers  de main
Il balaye l’espace et rompt l’écoulement du temps
Cette unité finale ne dure qu’un instant
Et est le fruit de toute une vie
La danse sur le fil de la vérité


Ferme l’œil
Ouvre ton corps
Libère ton esprit
L’âme est là
Sans pensées ni sensations
Dans son éternité dévoilée
Nage jusqu’à elle
Et… Envole-toi !

 ©  Loup Francart

13/02/2018

L'araignée

L’araignée serait-elle bonne mathématicienne
Ou même peut-être est-elle créatrice intemporelle ?
La durée d’une nuit, elle crée son espace-temps
Où s’englue chaque grain de matière vivante
Courbant davantage les fils ténus et accrocheurs
Et là, l’être prisonnier, pris dans la nasse élastique
Regarde désespéré approcher le dieu vengeur
Plus rien ne peut le cacher et le sauver
Sur le plan souple et huilé de la toile
Il apparaît comme une proie indéfendable
Et sera gobé en un instant par le pillard…
Pourtant qu’elle est belle cette toile symétrique
Épanouie aux rayons de l’aube, vêtue de rosée
Cachée entre deux brins d’herbe inoffensifs
La rigueur mathématique de sa construction
Ne laisse pas place à l’improvisation
La chasse devient chose aisée et ludique
Tendez vos filets et observez !
Il arrive, l’innocent sifflotant
Il se heurte à la barrière qui colle
Plus il tente de se dégager, plus il est pris
Il ne lui reste qu’à attendre et voir
La mort approcher, souriante et légère
Il contemple l’indécence et la force
L’inévitable et l’insouciance
L’araignée dévorante à la panse gonflée
Qui conduit à la fin, sans échappatoire

©  Loup Francart

07/02/2018

Clore l'écriture

Il existe de nombreuses manières d’achever l’écriture d’un livre pour l’améliorer et le rendre lisible et présentable. C’est une étape indispensable, périlleuse et… bénéfique.

La première manière est celle de l’écolier. Je relie mon texte et corrige les fautes d’orthographe évidentes, les fautes de français et les quelques coquilles de langage qui sautent aux yeux. Nous le faisons tous chaque jour dès l’instant où l’on s’adresse par écrit à quelqu’un. Mais cela ne fait pas de vous un écrivain, ni même un bon correspondant. Vous n’êtes qu’un informateur sur toutes sortes de sujets qui tente d’influencer maladroitement les autres.

La deuxième manière est plus professionnelle. Elle procède en deux temps, voire trois, séparant les corrections orthographiques des corrections de style, voire des corrections d’expression française. Cela demande une attention plus soutenue, une connaissance supérieure de la langue et une volonté très nette de s’améliorer. Malheureusement, tout cela certes est utile, indispensable même, mais n’améliore que la forme du texte sans en modifier, sinon à la marge, le fond.

Pour aller plus loin, il faut pour beaucoup d’auteurs, demander l’aide de quelqu’un qui sera capable de lire, d’analyser ce que vous avez voulu exprimer, puis de se poser la question d’une amélioration de la manière de présenter le récit. Il vous donnera ou non des pistes ; mais dans tous les cas, vous saurez ce qu’il faut corriger, ajouter ou retirer. Là, vous avez franchi une étape importante qui vous amène à une nouvelle version qui s’avère assez différente du texte initial.

Pour poursuivre avec assiduité votre amélioration de vos écrits, il faut changer de règles. Jusqu’à présent, vous êtes resté dans votre rôle d’auteur qui améliore sa composition pour la rendre la plus lisse possible. Maintenant, il faut vous mettre dans la peau d’un lecteur. Non pas de quelqu’un qui est un clone de vous-même, mais d’un liseur qui s’imagine ce qu’il lit et crée sa propre vision de votre récit au fur et à mesure de son avancée. Cela suppose que vous vous détachiez de vous-même, que vous preniez de la hauteur, que vous vous fassiez autre, l’inconnu qui lit votre texte pour la première fois. Et cela, ce n’est pas facile. Pendant quelques instants, vous arrivez à prendre de la distance, vous vous trouvez transporté dans votre imagination, donnant une coloration nouvelle à vos formules, voyant des scènes différentes de celles que vous avez-vous-même imaginées. Et puis un mot, une tournure de phrases habituelles, vous ramène à l’auteur que vous êtes. Vous perdez le charme de la nouveauté et retombez dans la lourdeur d’un texte écrit, réécrit, modifié, remodifié, transformé. Les pieds redeviennent lourds, le cerveau embué, la main moins leste. Alors, il faut refaire le chemin inverse, respirer lentement, jusqu’à sentir à nouveau le souffle de la nouveauté des paysages et des personnages. Vous mesurez l’éloignement de cette scène par rapport à ce que vous avez écrit et cette distance est la garantie d’un bon travail de correction. Vous laissez votre deuxième personnalité s’infiltrer dans la première et vous flottez dans un nuage d’impressions totalement différentes qui vous révèlent une autre vision du monde. Ah, si chaque jour nous pouvions créer notre environnement et notre comportement, combien la vie serait encore plus passionnante : finies les dépressions, finie la morosité sans fin, fini le coup de cafard en hiver, fini le blues des matins d’été.

Mais revenons à notre texte. Vous avez corrigé quelques phrases, voire des paragraphes entiers en vous coulant dans la peau d’un lecteur. Mais, au fond, qu’est-ce qu’un vrai lecteur en pense ? Eh bien, il suffit de le lui demander et ce dernier passage auprès de vos aides est indispensable. Oui, il retarde le moment de la proposition aux éditeurs, instant important que vous avez attendu en peinant. C’est une assurance, c’est la corde de rappel que vous utilisez pour descendre de votre enchantement afin de tendre la main aux vrais lecteurs, ceux de tous les jours. Si vous avez bien fait le travail déjà décrit, vous ne devriez pas avoir de grosses surprises. Mais sait-on jamais ?

Enfin, les professionnels de la littérature ou les mordus de l’écriture destinée à ravir les lecteurs réécrivent complètement leur roman d’une autre manière. Certes, c’est plus simple que la première fois puisque vous connaissez déjà l’intrigue et vous la maîtrisez. Néanmoins, cela demande un certain courage que bien peu ont. Car ensuite, il faudra comparer les deux textes, emprunter les meilleurs passages à l’un ou à l’autre, ré-articuler le fond de l’intrigue pour concilier les deux versions et, enfin, reprendre toutes les étapes décrites précédemment. Mais qui est assez fou pour s’infliger un tel calvaire !

05/02/2018

Échafaud

Il est des jours où tout se brouille
Il ne reconnaît pas le chameau du dromadaire
Lequel passe par le chas d’une aiguille ?

Il est des jours où tout s’emmêle
Il laisse le chat jouer avec la pelote
Mais jamais il ne lui donne sa langue !

Il est des jours où tout s’enchevêtre
Il ignore la tromperie du politiquement correct
Mais prend-il des vessies pour des lanternes ?

Il est des jours où rien ne va plus
Il a tout perdu, sauf l’honneur
Alors il marche, rasséréné, vers l’échafaud

©  Loup Francart

 

01/02/2018

L'objectivité

L’objectivité n’est pas un gros mot.
Pourtant, à écouter les parleurs
Qui laissent filer leurs pensées
Aux vues et sus de tous,
Elle est dite dépourvue de partialité,
Contrairement à celui qui affirme
Et qui juge avec parti-pris.

Il est dit : "L’objectivité existe en soi,
Indépendamment du sujet pensant."
Ne pensez pas, vous serez objectif !
Pourtant qui ne sait la hauteur de vues
A encourager pour devenir objectif,
C’est-à-dire ne voir que l’objet
Sans tenir compte du sujet.

Einstein a cependant écrit :
"Désintégrer un atome est plus facile
Que détruire un préjugé."
C’est vrai ! Regarder un objet,
C’est lui accorder une part de soi.
Mais si vous ne le regardez pas,
Que pouvez-vous dire sur lui ?

L’objectivisme, nous dit-on,
N’utilise que les données
Contrôlables par les sens.
Mais qui contrôle les sens,
Si ce n’est un sujet pensant ?
Le sens serait-il la synthèse des sens ?

Oui, donner du sens à un objet,
C’est bien l’observer indépendamment,
Mais toujours du point de vue
De la finalité de l’observateur
Qui au fond de lui-même
Fait de l’objet un sujet indépendant
Qui rend objective sa subjectivité.

Être objectif, c’est finalement
Aller au bout de sa pensée.
Et pour revenir à ce que dit Einstein :
"Nous ignorons comment sont les choses
Et n’avons que la représentation
Que nous nous en faisons."
Ne la perdons pas, nous serions aveugles !

 ©  Loup Francart

25/01/2018

C'est ainsi

C’est ainsi
Il n’y a rien qui soit de trop
Ni l’étoile, ni le noir
Ni le soleil présomptueux

C’est ainsi
Il y a toujours des cris
Le jour où l’homme remue
Et sort, ivre de fureur

C’est ainsi
Il n’y a pas d’eau dans l’abreuvoir
Ni même d’avoine dans l’auge
Le cheval part, seul au monde

C’est ainsi
Il y a encore des abeilles
Qui bourdonnent au fond de l’air
Et prennent peur de fleurs vertes

C’est ainsi
Il n’y a plus de folles courses
Entre les filles de Waltaïra
Ni d’arrivée dans les bras dorés

C’est ainsi
Il y a des jeunes gens
Bouche ouverte et poils au nez
Qui courent sans vergogne

C’est ainsi
Il n’y aura bientôt plus
D’oiseaux dans l’azur
Ni de fourmis sur la terre

C’est ainsi
Viendra bien le jour
Où il fermera les yeux
Pour ouvrir ses sens épuisés

©  Loup Francart

20/01/2018

Plus rien

Plus rien ne sera comme hier
C’était le temps d’un sourire
Volé aux lèvres des jeunes filles
Et échangé dans l’impatience

Plus rien ne sera comme l’été
Où la chaleur embrase le corps
Et donne aux pensées l’image
D’élan de tendresse collante

Plus rien ne sera comme au commencement
Quand le monde s’ouvrait sous nos yeux
Et caressait une mémoire vierge
Pour y déposer le tremblement de la vie

Plus rien ne sera comme demain
Tiens… Pourquoi ? Que sais-tu de demain ?
Demain sera le temps quiétiste
La panne sèche en plein désert

Mais rien ne pourra être comme la fin
En une nuit lointaine et chaste
Où l’abandon et la tendresse se côtoieront
Pour revivre en un éclair l’existence

©  Loup Francart

18/01/2018

L'autre

Il était autre, un être inconnaissable
Qui saurait encore l’apercevoir
Lorsqu’il courrait entre les voitures
Évitant les roues et les bosses
Et qu’il levait parfois la tête
Humant l’odeur du vent d’automne

Il était autre, un être inconnaissable
Qui criait sa lourdeur d’homme de paille
Et pleurait la perte du contact brûlant
Avec cette peau pleinement douce
D’un bras de femme le soutenant
Et le hissant vers les hauteurs

Il était autre, un être inconnaissable
Qui s’enfermait volontairement à l’intérieur
D’un lui-même déchu et pantelant
Marchant sans but dans la ville
Couvrant d’un pas menu et étiré
Chaque rue connu ou inconnu

Il était autre, un être inconnaissable
Qui tentait de sortir de la pierre
Pour découvrir l’ouverture de l’horizon
Et courir à perdre haleine, hors du temps
La liberté retrouvée, jamais réellement perdue
Mais jamais accessible directement

Il était autre, un être inconnaissable
Qui finit enfin par se connaître
En franchissant la porte du désenvoûtement
Il se retourna, les cheveux dressés
Marchant sur la pointe des pieds
Fit un signe et s’envola, loin de tous

Il était autre, un être inconnaissable
Il devint un être inconsolable, autre
Double  de ce qu’il avait été
Errant dans les plis du temps
Sans pouvoir jamais se réunir
Et enfin dormir sans inquiétude

©  Loup Francart

11/01/2018

Chance

Il est là, seul regard lointain
La femme passe, sans le voir
Il ne bouge pas, l’a-t-il vu ?
Elle poursuit sa route, indifférente

Soudain, elle lève la main, fait signe
A qui ?
Il cherche l’autre
Fait le tour de l’horizon
Rien, personne, néant
Qu’a-t-elle ?

Elle sourit maintenant
Elle a du charme et de l’allure
Mais elle n’ose se dire
Alors elle minaude et  rit
De ses grands yeux bleus
Il comprend, mais il joue
Indifférence et lassitude

Alors elle s’échappe et court
Et lui, sans rien ni personne
Se retrouve seul, face au vide

Sa chance est passée
Qu’il faut saisir toujours
Quel que soit le sujet

©  Loup Francart

06/01/2018

Réveil

Ne plus voir dans l’œil que l’on croise
Ignorer les doigts fragiles qui se tendent
Ne plus même entendre les pas derrière soi
Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres
Partir sur l’asphalte les yeux clos
L’oreille sourde, la main sur son bâton
Souvenirs encore de ce rêve ébauché
Un matin où le soleil rouge sur la ville
Ensanglantait les visages inexpressifs et muets
Puis le vide silencieux du dernier sommeil
Jusqu’au réveil inquiet, dans la froideur du lit

 

©  Loup Francart

31/12/2017

L'homme sans ombre (44)

L’amour spirituel n’exclut personne. Il s’adresse à tous sans distinction d’affinités. L’homme empli du divin dilate son cœur et y inclut le monde. Il ne possède rien et, par là, possède tout. Il déborde d’amour pour son ennemi et voudrait l’aider, lui donner la joie qui l’habite. Devenu transparent, n’ayant plus d’être propre, plus de volonté propre, il est le monde et plus que le monde. Il apporte à chacun sa part de lumière.

Ensemble, les quatre jeunes gens prirent le chemin de la colline, celle du premier jour, celle du constat de Noémie et de Lauranne. Rien n’a changé et tout a changé. Le monde extérieur est semblable à celui qu’ils ont toujours connu, mais un regard nouveau les enrobe et, au soleil couchant, pas une ombre ne se dessine sur l’ensemble de leur groupe devenu transparent.

Quelques jours plus tard, un nouvel article paraît dans le même quotidien : « Nous venons d’apprendre la dissolution de la secte bouddhiste Pingya qui n’a pu résister aux affrontements entre les deux conceptions de la réalisation de soi. Notre reporter s’est rendu sur les lieux du monastère. Ne restent que des bâtiments vides dans lesquels toute trace d’intense résurgence de l’esprit a disparu. Personne n’ose aborder le sujet du devenir des pratiquants de la secte. Où sont-ils partis ? Un homme de paille est tout à l’heure sorti et a cloué sur la porte-cochère une pancarte sur laquelle est inscrit A VENDRE. Depuis, rien ne bouge. »

 

FIN

27/12/2017

L'homme sans ombre (43)

Libéré de lui-même et de sa vision du monde, il réalise la présence de Dieu en toutes choses, ainsi que la beauté de la vie et son sens pour l’homme. Il participe lui-même, consciemment, à la création. Il se sauve en sauvant le monde. Il ressent une transformation de la volonté qui s’unifie et dissout l’idée du moi égoïste, de la pensée qui dépasse la raison et l’imagination, de l’affectivité qui, surmontant l’émotion, atteint, à travers le sentiment, l’amour pur. L’être unifié laisse le principe divin agir à travers lui. Et cette unification entraîne une dissolution de l’idée de lui-même. Il se comprend et comprend ainsi l’autre. Il peut ainsi entrer en communion avec lui. L’autre devient lui-même et les barrières créées par le moi tombent progressivement. L’appréhension globale de la vie et sa compréhension se fait au-delà de la pensée. Il comprend que c’est le voile du mental qui empêche la compréhension. La connaissance de l’amour est inconnaissance, parce qu’elle est toujours nouvelle. Le monde divin ne peut se découvrir par une méthode, car toute méthode est fondée sur des habitudes mémorisées. Chaque approche de l’invisible est nouvelle, indéfinissable et ne peut être revécue. Le problème est de se détacher du mental qui cherche à renouer avec l’expérience vécue.

L’accomplissement de l’homme, c’est l’amour. L’amour humain transforme l’être. Lorsqu’on aime un autre être, le monde est transfiguré. Le cœur brûle et change le regard. La pensée sans cesse revient à l’être aimé. Cet amour est joie et cette souffrance merveilleuse s’éprouve dans le cœur. Le cœur est le lieu de l’amour, comme la tête est le lieu de la connaissance. L’homme accompli vit le monde avec le cœur, connaît avec le cœur. La vision par le cœur purifie et fait cesser l’habitude de juger. Cependant l’amour tel que le vit l’homme psychique doit être dépassé pour qu’il s’accomplisse. En effet, cet amour est mêlé de désirs et d’émotions. Il est exclusif et orienté vers un seul être ou quelques-uns. Il peut pousser l’homme à se dépasser lui-même, mais il est incontrôlable. C’est une énergie qui nous transforme, mais nous n’en sommes pas maîtres.

23/12/2017

L'homme sans ombre (42)

Quatre jours plus tard, un autre article concernant la même secte paraît à nouveau dans la presse : « La secte bouddhiste Pingya continue à faire parler d’elle. Divisée sur les choix pris par son guide spirituel, elle s’entredéchire entre les partisans du tulkou et ceux qui s’opposent à ses innovations, dont en particulier l’annonce de son prochain mariage. En effet, un maître tibétain, qui appartient à tous, ne se marie pas. Des heurts se sont produits à l’intérieur du monastère, à tel point qu’une intervention de la police a été demandée par quelques fidèles. Le calme est revenu, mais rien ne va plus entre les deux parties. Il semble que le jeune Rimpoché qui déjà n’habitait pas dans le monastère, ait donné sa démission au profit d’un de ses partisans qui sera chargé de traiter avec le monastère de la secte resté en Inde de l’avenir de l’école parisienne. Mathis Letourneur, nous venons d’apprendre le nom occidental du Rimpoché, est depuis introuvable et semble avoir quitté définitivement le monastère parisien. »

Le lecteur retrouve Mathis, sa fiancée et le couple ami dans la petite maison, au pied de la colline où ils se rendaient tous les soirs et où les deux femmes avaient observé le comportement étrange de Mathis. Mathis est souriant, décontracté, mais concentré. La révélation de Bourges lui fait voir les choses de plus loin, avec moins de passion et même d’émotion. Chaque jour, il a longuement médité, poursuivi ses tâches personnelles pour atteindre la vacuité du soi. Dans le même temps, il a effectué avec Noémie de longs échanges au sujet de leurs désirs et de leur accomplissement à deux. Ils se savent prêts à tout et ils attendent. Ils attendent un signe qui leur indique leur devenir. Ils sont ouverts, calmes et aimant. C’est l’heure de sa troisième méditation, celle pendant laquelle il développe les bienfaits des deux premières et entre en lévitation. Mais aujourd’hui, il n’arrive à rien. Il a beau reconstruire en lui les conditions habituelles du corps, du cœur et de l’esprit, rien ne vient. Il sent même que rien ne viendra. Il est déconnecté. De quoi ? Il ne sait pas. Ce n’est pas une lourdeur inhabituelle, mais plutôt  une liberté nouvelle qui le ramène à la réalité, mais une réalité spirituelle inusitée, une délivrance du cœur qui retourne la vision. Il sourit et tout lui sourit. Il redevient comme tout un chacun, mais dans le même temps il voit le monde transformé, riant, aspirant au bonheur. Peu importe toute lévitation, peu importe tout signe d’une quelconque atteinte d’un niveau spirituel reconnu au Tibet. Seul compte le vide silencieux et furtif du vent céleste qui passe à travers son corps et nettoie son esprit. Il sent son être atteindre l’accomplissement, malgré ses ennuis, son découragement, ses adversaires. Tout cela a disparu.

22/12/2017

La singularité

Définition singulière que celle de la singularité :
Caractère de ce qui est unique ou acte la révélant

Nous sommes tous singuliers, sans le savoir
Pourtant nous errons dans la reconnaissance
De nos ressemblances sans nous douter
De la présence de l’être singulier
Que chacun de nous est et se doit de découvrir

C’est un véritable déconditionnement à pratiquer
Se défaire de l’apprentissage de l’humain
Pour errer dans la singularité de mon être lui-même

C’est un au-delà du moi à découvrir
Un point concentrant le soi unique et singulier
Qui donne à l’être sa force et sa valeur
L’affirmation de de son accomplissement
La transparence totale de son existence

C’est lorsque je ne suis plus que je suis
Voilà la singularité de chaque être humain

Alors, franchis le pas et saute dans le trou noir
Tu ressortiras immaculé comme neige,
Dans un trou blanc, transfiguré

Mais, attention, n’oublie pas ta blancheur nouvelle
Garde ton regard ébloui et oublie ce que tu étais

 

 ©  Loup Francart

20/12/2017

La tendresse présente : location à Lisbonne

Que retenir ?
Le masque sur le poêle
Chinoise au sourire rougi
La course au mouton sauvage
De Muraki, écrivain étrange
Mais d’un réalisme absolu
La fenêtre de la salle de bain
Baignée de lumière au matin
L’autre fenêtre sous la table
Où l’on s’encastre pour réfléchir
Le grenier blanc soleil
Qui s’endort au déjeuner
Et la présence invisible
De l’hôtesse toujours là, dans ces objets
Doucement offerts au creux des mains
Lorsque, les locataires endormis
La maison reprend vie, la vraie
Celle du jeu de cache-cache
L’ignorance de cette danse dans la nuit
Comme le cosmologue face au mur quantique
Laisse percer des anomalies incompréhensibles
Derrière les certitudes du juste raisonnable
C’est un feu bouillonnant et indéfinissable
Qui engendre en l’être humain allégé
La conviction d’un infini invisible
Plus prégnant que le temps et l’espace

 ©  Loup Francart

19/12/2017

L'homme sans ombre (41)

Quelques jours plus tard, paraît dans la presse française un article intitulé « Étrange affaire de succession dans une secte bouddhiste » : Une étrange affaire s’est déroulée à Paris dans les milieux tibétains. La secte Pingya venait d’installer un monastère dans le quartier du 13ème arrondissement et commençait à s’étoffer sous la conduite d’un tulkou qui serait d’origine française. C’est cette origine qui a suscité des jalousies, puis des antagonismes au sein des lamas de la secte. Ils leurs semblent inconcevables qu’un grand maître puisse se réincarner dans un enfant étranger aux traditions tibétaines. De plus, pour se justifier, ces adversaires font état de comportement tout à fait contraire aux coutumes du Tibet. Les tulkous sont et doivent rester célibataires. Ils ont, comme nos prêtres catholiques, une obligation de renoncement à la chair pour se consacrer à l’amour divin qui se porte vers tous les hommes et les femmes. Or celui-ci (nous n’avons encore pas réussi à identifier son nom réel) prétend se marier avec une française qui n’est même pas bouddhiste. Un sacrilège que les contestataires mettent en avant pour refuser dorénavant l’exercice du pouvoir par le rimpoché [1]. Ce n’est cependant pas un fait nouveau. Plusieurs Rimpoché se sont mariés tout en demeurant à la tête de leur secte. Ainsi le Sakyong Mipham Rinpoché s’est marié récemment avec la fille d’un autre Rimpoché et est devenu un véritable occidental. On constate d’ailleurs que les problèmes sexuelles sont aussi nombreuses dans le bouddhisme que dans le catholicisme. Ainsi, en novembre 1994, en Californie, Sogyal Rimpoché  a fait l'objet d'une plainte pour « mauvais traitements physiques, psychiques et sexuels ». Après de nombreuses polémiques entre les deux parties, Sugyal Rimpoché démissionne de la direction spirituelle de Rigpa, laissant celle-ci à un groupe d'anciens étudiants et de lamas tibétains.

Que va-t-il se passer pour cette  nouvelle secte bouddhiste qui jusque-là n’avait pas fait parler d’elle ? Nous n’avons pu approcher le jeune Rimpoché. Celui-ci a bien, en effet, été désigné tulkou par une commission de recherche d’un successeur. Ces parents se trouvaient en Inde où le père, ingénieur, dirigeait la construction d’un pont. Cette désignation ne posa pas de problème auprès des populations locales et il fut pris en main par les lamas de la secte sans difficulté. Devenu jeune homme, il décida de se rendre en Occident et d’y créer un monastère comme d’autres sectes bouddhistes ont pris l’habitude de le faire depuis plusieurs décennies. C’est au cours de ce retour dans sa patrie d’origine que le tulkou a rencontré une jeune fille qui, semble-t-il, embrouilla ses relations avec sa secte. Rien ne va plus au sein des fidèles et la rupture semble proche entre le maître et ses fidèles. »

 

[1] Rimpoché est une épithète honorifique propre au bouddhisme tibétain. Employé comme adjectif, il signifie littéralement « précieux ». Le titre Rimpoché est le plus souvent réservé à un lama incarné.

17/12/2017

Il est encore temps

Oui, il est encore temps de commander "Un sourire et quelques mots" pour vos cadeaux de Noël ou de nouvel an.

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« C’est justement lorsque nous abandonnons notre histoire personnelle que nous découvrons la vraie vie. »

 

Sourire aux autres, au monde et à soi-même reste la meilleure thérapie contre la morosité et l’amertume. Dans de brefs textes, l’auteur s’interroge sur le mystère de la vie individuelle (notre histoire personnelle, le destin, le bonheur, l’au-delà du moi), l’avenir collectif (la politique, la culture, la communication, l’art), l’univers (le Big Bang, l’infini, la noosphère), ainsi que d’autres sujets plus terre à terre (la danse de la Parisienne, le bain de mer, courir la nuit).

Ces anecdotes et réflexions sont drôles, provocantes, parfois intimes, à méditer, au lit, sur la plage ou dans le métro.

 

 

Livre broché : 18,90 € TTC
E-book : 7.99 €
298 pages
ISBN 979-10-326-0249-2

 

A vous qui errez dans votre être sans le comprendre,
A vous qui cherchez la lumière au-delà du moi,
A vous qui entrevoyez derrière votre histoire personnelle
Ce vide qui possède avec sobriété l’attrait du plein,
Ouvrez ce livre et laissez-vous prendre
Par ses anecdotes, réflexions, interrogations
Qui vous ouvrent la voie et incitent au retournement.

 

https://www.youtube.com/watch?v=OodjVwXH1Co


  Les commandes peuvent être passées :
- Sur le site internet de l'éditeur : http://7ecrit.com/livre/sourire-quelques-mots 
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15/12/2017

L'homme sans ombre (40)

Mathis envisage de démissionner et de rompre définitivement avec ses fonctions religieuses. Il ne sera pas le premier. Très récemment, Jamgon Kongtrul Rinpoche s’est démis de ses activités après une cabale de plusieurs années. Il se souvient encore de ce que celui-ci a écrit lors de sa démission en 2016 : « Les choses paraissent si bien et correctes en façade mais par derrière c’est un chaos, et je ne puis vivre une vie telle que cela, montrant un visage radieux mais à l’intérieur je me sens incapable et indigne de ce nom. (…) Ceux qui pensent uniquement à leur image et solennité en public risquent d’être déçus et seront ceux qui vraiment sont centrés sur leur ego, et égoïstes. Plutôt que de m’accuser vous feriez mieux de regarder les problèmes et voir clairement quelles circonstances me poussent à partir. »[1]

Cependant, Mathis ne rejette pas le bouddhisme. Il continuera à progresser sur le chemin de l’éveil, mais ce sera en s’appuyant sur l’amour et non sur la connaissance. De plus, sa position de tulkou l’engage et il ne peut rompre sans résoudre le problème. Il se réfère  à sa Sainteté le Dalaï Lama pour qui la chose essentielle qu’un tulkou doit garder à l’esprit est de ne jamais abandonner les enseignements du Bouddha. Terminant son allocution lors du départ de Jamgon Kongtrul Rinpoche, le Dalaï Lama dit qu’un tulkou ne doit jamais cesser de travailler pour les êtres, quelle que soit sa situation : "C’est tout ce que j’ai à dire. J’ai fait tout ce que j’ai pu jusque-là. Je ne suis pas débarrassé de tous les défauts, je n’ai pas développé toutes les qualités. Mais quoi qu’il arrive, je continue de penser que je ne renoncerai pas à mon activité bénéfique envers le bouddhisme et les êtres. Gardez bien ceci à l’esprit."

Alors, il lui faut encore franchir quelques étapes envers la hiérarchie tibétaine, dans la rage des hommes à acquérir le pouvoir. Et celui-ci ne l’intéresse plus. Il n’aspire qu’à l’amour, un amour universel qui se porte vers tous.

 

[1] https://www.larbredesrefuges.com/t11165-jamgon-kongtrul-lodro-chokyi-nyima-quitte-ses-fonctions

13/12/2017

Femme

Toi, femme, origine et avenir de l’univers
Ignorée de la force destructrice de l’évolution
Assise dans l’éternel repos du cœur
En mouvement discret entre les êtres
Reliant les uns aux autres avec aménité
Emplissant l’âme d’absence rayonnante

Comment ne pas te dire, en toute fraîcheur :
« En toi, je suis ; par toi j’étais ; avec toi, je serai »

Coule-toi dans sa quiétude tranquille
Épouse ces courbes chaleureuses
Immerge-toi dans l’être chéri et revivifiant
Laisse parler en elle la vie et l’amour
Et considère-toi chanceux de côtoyer
L’origine de ton être dans sa pleine lumière

La femme n’est rien pour être tout
La femme est l’avenir du monde
Éveillant la vie entre les entités
Leur donnant élasticité et reliance
Mettant en convergence les sons
Pour devenir contrepoint et harmonie

Oui, tu es belle, femme parmi les femmes
Amour donnant ton amour à tous
Centre de l’être, infini par humilité
Tout en recherche de l’unité
Et pourtant rien aux yeux du cri sauvage
Sur le pouvoir et l’arrogance de la force

 ©  Loup Francart

12/12/2017

Bouteilles vertes échappées de l’oubli

 

Bouteilles vertes échappées de l’oubli
Qui dorent leurs liquides au soleil de l’oubli
Bienfaisantes, chaudes, dépouillées
Vous êtes ce que nous sommes au regard
La consistance et la racine de la gaité
Vides, ignorées, vous sombrez dans l’oubli
De nos corps gorgés et repus

 ©  Loup Francart 

08/12/2017

Souvenirs

Parfois reviennent des bribes de souvenirs
Elles sont ténues, orphelines et soumises au vent
Elles errent comme les atomes dans l’espace quantique
Apparaissent où on ne les attend pas, indiscrètes
Et mêlent leur irruption d’un parfum de déjà vu
Mais te souviens-tu de leur lieu et du moment
Où elles frappèrent de surprise ton attention
Jusqu’au bout de tes certitudes et désolations
L’effet produit, elles repartent aussi vite que possible
Et s’oublie cet instant, béni ou non, de l’apparition
Dans l’horizon des possibles et le ciel du probable
D’une certitude d’un fait sans rappel de sa naissance

Le jour où la larme rappela ta détresse sans motif
La nuit où ton corps fut mon dernier refuge
Le matin quand la fraîcheur des vies t’enivre
Le soir quand l’espoir endort tes défenses
Et tous ces entre-deux, de surprise en surprise
Qui frappent à ta porte et enfoncent leurs doigts
Dans le cerveau brûlant des jours d’antan

 ©  Loup Francart

05/12/2017

L'homme sans ombre (38)

Il lui revient à la mémoire qu’au-delà de la compassion (karunâ) mise en avant par le bouddhisme, l’essentiel est bien l’amour (sanskrit maitrî), sentiment qui vise à procurer le bonheur à tous les êtres : « Que tous les êtres soient heureux ! Qu'ils soient en joie et en sûreté ! Toute chose qui est vivante, faible ou forte, longue, grande ou moyenne, courte ou petite, visible ou invisible, proche ou lointaine, née ou à naître, que tous ces êtres soient heureux ! Que nul ne déçoive un autre ni ne méprise aucun être si peu que ce soit ; que nul, par colère ou par haine, ne souhaite de mal à un autre. Ainsi qu'une mère au péril de sa vie surveille et protège son unique enfant, ainsi avec un esprit sans limites doit-on chérir toute chose vivante, aimer le monde en son entier, au-dessus, au-dessous et tout autour, sans limitation, avec une bonté bienveillante infinie. Étant debout ou marchant, assis ou couché, tant que l'on est éveillé, on doit cultiver cette pensée. Ceci est appelé la suprême manière de vivre[1]. » Il se souvient que l’homme est sur terre pour être heureux et que le rôle d’un véritable tulkou est bien sûr de faire vivre une communauté ou une école de méditation, mais surtout d’incarner la compassion et l’amour. Il prend conscience de cet oubli et de son acharnement à ne se pencher que sur la renaissance de la secte. Il a perdu la joie (muditâ). S’il n’y a pas de joie dans l’amour, il ne s’agit pas d’amour véritable. De même, s’il n’y a pas de liberté (upékshâ), il n’y a pas d’amour véritable. Quand on aime, on offre la liberté à celui ou à celle qu’on aime, une liberté tant extérieure dans le monde matériel qu’intérieure dans son être le plus profond[2].

 

[1] Suttanipâta, I, 8. Cité in Rahula, p. 125.

[2] Thich Nhat Hanh, l’amour veritable, in http://www.buddhaline.net/L-amour-veritable  

04/12/2017

Comment ?

Comment s’épousent mes angles droits
Avec tes courbes et tes douceurs ?

Comment encore peux-tu dormir sans douleur
Auprès du paillard ronflement des organes outranciers ?

Comment tes exclamations rafraîchissantes
Rivalisent-elles avec la profondeur de nos vitalités ?

Comment ton rire et ta joie de vivre
Se concilient-ils avec l’éclat de nos moqueries ?

Comment la tendresse envoûtante de ta nudité
Accepte-t-elle la gaillarde prétention de nos manifestes dressés ?

C’est un miracle bien léger, mais si débordant
Que chaque jour l’homme et la femme se retrouvent
Serrent ensemble leurs peines et leurs espoirs
Dans une félicité conjointe et revivifiante
Qui chante joyeusement l’amour et la filiation
Et contemplent du haut de leur union le mystère humain
Deux en un, divergents et pourtant étroitement emboîtés

 ©  Loup Francart

01/12/2017

L'homme sans ombre (37)

Voilà pourquoi il s’est enflammé pour la jeune fille merveilleuse qu’est Noémie. Cette expérience nouvelle lui ouvrait des horizons inconnus. Il avait senti en lui naître des perceptions mystérieuses, des sensations ignorées, des impressions étranges, des sentiments cachés qu’il avait du mal à analyser. Une faille était apparue dans l’être auquel il était habitué, une dimension jusqu’ici non perçue s’était ouverte. Il avait découvert sa part de féminité, une vision adoucie de l’univers se surajoutant à sa propre vision. Il connaît maintenant non seulement la consistance et le poids des choses, mais également ce qui les relie entre elles, ces ondes colorées qui tissent l’harmonie et la sérénité, le mariage du plein dans le vide. C’est une libération. Il ne connaissait les choses qu’une à une, les analysait dans leur forme, leur couleur, leur senteur, leur toucher, et il en découvre l’envers, ce qui leur permet d’être pleinement ce qu’elles sont au milieu des autres, leur particularité, leur infinitude, leur extraordinaire plénitude. Le langage de l’amour est en toute chose, il suffit de se mettre en condition pour le recevoir, de s’abandonner à cette mélodie des frissons, caresses, baisers.

Pendant environ une année, ces deux appréhensions de la vie se sont côtoyées, tantôt orientées vers une plus grande connaissance,  tantôt vers un plus grand amour. La présence de Noémie l’emplissait de bonheur, mais il ne pouvait dans le même temps, s’empêcher de penser à son monastère et à son rôle. Un jour, il découvrit qu’un certain nombre de Rinpoché s’étaient mariés et que cela ne les avait pas empêchés d’exercer leur fonction. Cela le tranquillisa et lui donna la force de poser le problème au sein de la secte. Ce fut alors que commencèrent ses ennuis. Une importante minorité s’opposait à ce mariage, en particulier parce que la fiancée était européenne et non tibétaine. Il est maintenant au stade du choix. Il ne peut plus reculer : l’amour ou les pouvoirs spirituels ! Il a maintenant entrevu que la connaissance, même d’ordre supérieur, c’est-à-dire une connaissance mystique, mal comprise et mal dirigée, est une impasse dont il faut sortir. Mais il a également compris que l’amour humain entre un homme et une femme ne permet pas non plus la connaissance de l’amour mystique. Sa durabilité est trop souvent insuffisante. Seuls quelques êtres accomplissent pleinement une vie d’amour jusqu’au bout. D’ailleurs la littérature met en scène non pas des couples ayant accompli leur vie dans l’amour mutuel, mais ceux qui ont eu des difficultés et qui, le plus souvent, n’ont pas tenu jusqu’au bout ou encore sont morts avant d’avoir connu la félicité de cet amour.

 

28/11/2017

Haïku

 

Las et délaissé,

Il se terre, essoufflé.

N’a-t-il plus de foi ?

 

27/11/2017

L'homme sans ombre (36)

Plongé en lui-même, Mathis regarde son personnage. Il se perçoit tel qu’il est et non tel qu’il croit être. Il observe l’être impulsif et dissimulateur qu’il peut devenir à certains moments. Que veut-il ? Il ne sait plus. Faire grandir en lui le tulkou et faire briller l’école de méditation qu’il a créée ? Rassembler de nombreux disciples et recevoir leurs hommages ininterrompus ? Il comprend soudainement la vanité de ce destin : les cérémonies interminables où il doit s’imposer une dignité qui n’existe pas en lui, les heures passées en lotus pour paraître et être admiré, la pauvreté d’une vie réelle, bien à lui, qu’il ne peut développer par peur d’être démasqué.

Plus profondément, Mathis entrevoit les désordres de ses pratiques de méditation : la pratique du calme mental, appelé Chiné au Tibet, où l’on place l'esprit dans un état de vigilance, sans distraction, ouvert à lui-même tel qu'il se présente, sans tension. Il saisit ses erreurs conduisant à un état de frustration et de culpabilisation inutiles : sa « crainte des pensées, son irritation ou son inquiétude de leur apparition, sa croyance que l'absence de pensées est une bonne chose en soi. Lorsqu'il médite, le plus grand empêchement vient véritablement des productions mentales surajoutées, des commentaires sur soi-même et des préconceptions[1]. »  Alors il tente la pratique de « Lhaktong » qui conduit à la vision supérieure : exploration du corps comme support de méditation, examen de la nature qui parfois l’a conduit à un nihilisme exagéré, observation de l’esprit qui met en évidence que celui-ci n’est qu’une continuité d’instants.

Il découvre brutalement que toute sa recherche mystique ne porte que sur la connaissance. Certes, une connaissance supérieure à la connaissance rationnelle des chercheurs en cosmologie, mathématiciens et physiciens, une connaissance du domaine du fonctionnement de l’esprit, mais dont l’objet a pour but la croissance du moi et non l’expérience de la vacuité du soi. La seule connaissance de l’amour qu’il ait est son attachement à Noémie. Il n’a expérimenté que l’amour humain et la connaissance mystique. Il ne sait rien de la connaissance savante des hommes et de l’amour mystique des chercheurs de Dieu.

Un intense découragement le saisit. Aurait-il raté sa vie, poursuivi une chimère, développé des pouvoirs plus ou moins occultes sans aucun bénéfice réel ? Il essaie de se souvenir comment s’est passé le choix des envoyés du monastère pour désigner le Toulkou. Oui, certes, il avait « reconnu » certains objets qui appartenaient à l’ancien rimpoché. Il les avait désignés sans peine, mais pourquoi ? Il ne savait pas. Pas d’hésitation, mais pas de certitudes non plus. Il avait fait plaisir à ces gens, mais sans comprendre les enjeux que cela représentait. Il était fier d’être la cible de tous les regards, des sous-entendus que cela impliquait, de l’attention de l’ensemble du monastère à ce qu’il faisait ou disait. Il tint son rôle sans peine, mais qu’était-il, lui, derrière son personnage ? Il a grandi en prenant garde à ce que pourraient penser les gens, ce qu’ils pourraient dire, ce qu’ils pourraient ressentir. Il s’est coulé dans le personnage d’un Toulkou et il l’a tellement bien joué qu’il ne voyait pas ce qu’il aurait pu être d’autre. Et pourtant, était-il satisfait ? Il est maintenant conscient de son manque de détachement intérieur, de son défaut d’intériorité réelle. Tout ce qu’il a fait s’effectuait dans le domaine de la connaissance et non de l’amour. Il était, il est encore le maître de pensée, mais il ne connait rien à l’amour, à ce qui lie les humains entre eux plus fort que l’intérêt quel qu’il soit.

 

[1] Bokar Rimpoché, La méditation, conseil aux débutants, Editions Claire lumière, 2007