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03/09/2019

Locédia, éphémère (19)

Chapitre 6

 

Elle est assise, le visage dans le creux de ses paumes. Elle est debout, une main sur mon épaule. Tu as les yeux ouverts et fixes, tu as les paupières closes.

Elle est, assise au piano, courbée sur le clavier. Lente et calme, la fugue se déroule comme une longue et inexorable montée et s'écroule soudain devant la difficulté. Tu n'avais jamais appris à jouer du piano. Les notes sortaient fraiches de ta mémoire, empruntes de la ferveur émouvante de tes hésitations. Inlassablement, tu répétais la petite phrase qui s'envolait du pavillon transparent de l’instrument. Lassée de ne pas trouver la suite, tu te tournais vers moi et me tendais la main en inclinant la tête.

_ Joues-moi quelque chose ... du Bach...

Elle aimait Bach. Depuis le grand Bach, disait-elle, la musique meurt â petits feux. Bach, le mathématicien de la musique. Les autres ne sont qua des physiciens qui tentent leurs petites expériences. Je lui avais cité cette phrase de Colette à propos de Bach : « Une divine machine à coudre ». Elle m'avait répondu : « Peut-être, mais quelles merveilleuses broderies. » J'avais essayé de l'initier aux musiciens contemporains, aux musiques sourdes et fantomatiques, aux notes sonores et rythmées, mais cela lui demandait trop d'efforts.

_ Joues-moi quelque chose...

Je joue. Je regarde les vitres de la fenêtre en face du piano. Je regarde la vitre qui a des défauts, le mur de la maison derrière la vitre. Chaque verre a des déformations que l'on ne perçoit pas directement. Il suffit de bouger un peu la tête pour voir l'image derrière le verre prendre de nouvelles formes. Elle ondule, flotte dans l'air, se rétracte, respire comme un être vivant. La maison d’en face n'est plus un mur sale, avec des fenêtres et des volets, des coins d'ombre et de lumière. Elle devient une mer démontée, un ciel d'orage, une plante grimpante, une figure de style. Ses formes changent avec la mélodie, avec le ton, le rythme de l'accompagnement. Elle évolue aussi selon la position des mains sur le clavier qui entraine le reste du corps. L'image de la maison d'en face devient la ligne mélodique, le livre où se lit la portée. J'y retrouve selon la vibration, selon l'état de l'air, le pianissimo ou le forte des impressions. Ce n'est plus la réalité. Sentiment que ce n'est pas le rêve. C'est un sentiment d'hypnose qui émane de la forme du verre.

Par ta présence, les notes coulaient entre mes doigts. Derrière leur enchevêtrement, je découvrais l’âme de la musique. Tu étais assise, tu étais debout. Tu me regardais, tu m'oubliais. La musique t'apprivoisait.

Locédia, je me suis arrêté et tu es venue. Tu t'es assise sur mes genoux et tu as joué quelques notes au hasard, les doigts recourbés sur les touches. Tu t'es tournée vers moi, tu m'as regardé. Les yeux clos, tu m'as tendu ton visage.

 

Parfois nous étions las l’un de l'autre. Ces silences dans la chambre étroite, ces étreintes ébauchées se mêlaient d'ennui. Le rapprochement des murs s'accentuait et tu avais beaucoup de mal à enfiler une nouvelle robe. Je me glissais à la tête du lit sous le plafond en pente et tu t'agenouillais à mes pieds pour mettre un peu de poudre sur ton visage. La porte s'ouvrait et se fermait difficilement. Nous nous amusions à descendre pêle-mêle entre les murs gris dans l'obscurité du corridor. Il y avait l'escalier principal, brillant de cire. Nous devions descendre l'un derrière l'autre en suivant la courbe extérieure du mur.

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