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07/09/2019

Locédia, éphémère (20)

Nous nous dirigions souvent vers le quartier de Saint Traminède, bien que nos promenades fussent sans but précis. Il était nécessaire de descendre vers la ville basse, puis d'obliquer à droite par l'avenue de Parnizène pour plonger dans ce quartier où la foule flânait et buvait à la devanture des cafés circulaires. Combien de fois avons-nous emprunté les marches de bois retenues par les traverses de fer plantées au milieu de la chaussée et qui permettaient aux vieillards en déséquilibre de se rattraper dans la descente vers le fleuve. Un jour, tu avais déchiré ta robe en te maintenant à une des traverses rouillées. J’étais passé le lendemain par l’avenue. Un morceau de la robe flottait comme le pavillon d’un navire englouti. J’imaginais le capitaine enseveli dans le bitume, la tête haute, fondant sous la chaleur de l’asphalte.

Préoccupés à chercher un passage à travers la foule, nous marchions selon l’espace que nous trouvions devant nous. Les rues étaient formées de magasins multicolores, de cafés, de portes lambrissées, de rangées de lampadaires. De longues files d’attente se formaient aux heures des séances devant l’entrée des cinésens violemment éclairés de lumières rouges et vertes. Des panneaux mobiles étaient destinés à attirer les curieux et les oisifs.

Locédia éprouvait soudain l’envie de voir un film de violence. Le cinésens convenait aux pensées cyniques que je commençais à entrevoir en elle. Elle m’entraîna dans une histoire de pilleurs de banques où tout contribuait à procurer des sensations fortes. Le cinésens en était à ses débuts. Par la suite, l’Assemblée l’interdit en raison des manifestations inconscientes qu’il provoquait chez les gens sensibles. Certains, à la sortie de la salle de projection, prêchaient aux passants à voix forte, d’autres cherchaient querelle au tout venant ou se jetaient sous la masse sombre des voitures pour y chercher refuge. Dans ce tourbillon de voitures volées et de coups de feu, je subissais la désagréable sensation d’un étau qui se resserrait inexorablement. Locédia était entrainée dans ce combat inquiétant et en oubliait ma présence. Lorsqu'elle subissait une tension plus intense, à la lueur de l'écran, je discernais au-dessus de sa lèvre supérieure à l'endroit de son front où les sourcils cherchent une rencontre, quelques gouttelettes de transpiration. Sa bouche entrouverte semblait s'offrir au désir qui montait en moi, mais son visage restait tendu vers l'écran. Aux changements de tension psychologique, sur un frémissement léger et continu du fauteuil, elle riait brusquement avec la salle. Je riais du plaisir de son rire, cherchant à enfermer dans l'étroite cage de son souvenir l'intonation ou la gratuité de ce rire.

Nous sortions fascinés, pour plonger dans le flux des promeneurs aux gestes lents. Se noyer dans cette foule qui s'écoule entre les écueils de la rue, se bousculer dans l'indifférence, avaler des yeux les mots que l'on vous jette au visage, anonymement. Ainsi éprouvions-nous la liberté geôlière de ces gens qui défilaient à pas comptés, le regard avide, les bras enchevêtrés et les cœurs séparés, revêtus de parures et d'ennui. Quelques mots saisis au passage, quelques mots sans vie de phrases que l'on dit parce qu'il faut parler, quelques paroles tombées comme la pluie, indifférentes et journalières. Ici est le lieu de la parole, dépensée en pure perte, érigée en monument sonore, écoulée en flots le long des pierres usées du caniveau, affichée sur les murs, les vitres, les vêtements. Lieu que j'aimais encore, car les mots n'y ont plus de sens, et les phrases pas de suite. Lieu que je haie aussi, car les mots y ont d'autres pouvoirs que cette ivresse prodigue. Silence des regards que l'on croise, de ces regarda sans nom où passe la ville bariolée. Nous les avons regardés les uns après les autres, sous ce voile de bienfaisante tiédeur qui envahit leur corps. Nous les avons vus aussi se lécher les doigts, comme des enfants, après avoir englouti des sucreries achetées dans un réduit graisseux. Et pourtant nous aimions cette vieille ville qui dure immémoriale au pied de la foule qui passe sans lever les yeux. Elle porte les stigmates de l’indifférence à son égard. Elle cache aussi au-delà de ses façades grises, sous un porche humide, des prodiges d'architecture où tournoient des escaliers en colimaçon et d'étroites fenêtres.

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