07/07/2026
Allégeance
Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts
La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
De perles ternies d’indifférence
Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres
Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants
Il gémit pieusement, caninement
Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien
Allégeance ?
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06/07/2026
Abandon
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Commencements
Dictionnaire poétique 5
Du même auteur
LF édit, Paris, 3022
Loup Francart
Commencements
Dictionnaire poétique 5
Le 7 janvier 2024
LF édit
Table des matières
Offerte au monde déboussolé. 192
Pictoème sous forme de haïku. 278
Abandon
Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?
A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace
Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?
C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon
Absence
Silence des nuits sans sommeil
Où le cœur marque inexorablement
L’écoulement des heures figées
Dans la pose de l’enfant endormi
Et que dehors dans l’obscurité mouvante
La lune accomplit son périple immuable
Chaleur du poids de la veille
Dans la moite activité imaginaire
Des rêves du premier sommeil
Se lever et marcher dans l’obscurité
Sentir le carrelage froid sous le pied
Et l’odeur persistante du jour
Qui imprègne encore les pièces vides
Jusqu’à ce que la paupière lourde
Les membres las et la tête vide
Le corps replonge dans l’élément de son absence
Allégeance
Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts
La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
De perles ternies d’indifférence
Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres
Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants
Il gémit pieusement, caninement
Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien
Allégeance ?
Amitié
Retour dans la nuit
Dans l’ombre des lampadaires
Et le trop-plein des portes-cochères
Lorsque le cœur suggère
Et la raison vacille
Alors un grand merci
Monte du fond de l’être
Et ouvre à d’autres cieux
Ceux de l’amitié
Et du plaisir d’être ensemble
De parler pour ne rien dire
De dire pour n’être plus
Et de vivre pour s’apprécier
Anesthésie
Parfois me prend une tentation folle
Un trou noir et l’évanouissement de l’être
Plus rien qu’un vide immense
Comme un ballon qui se crève
Mon corps et mes pensées se rétractent
Il n’y a pas d’oppression
Tout juste un pincement
L’avertissement d’un autre monde
Encore inaccessible, tentant
Comme un fil d’araignée
Suspendu à la branche de l’avenir
Concentration des cellules projetées
Et passage dans le trou de l’aiguille
Où cela mène-t-il ?
Cet instant dérisoire et doucereux
Est une cicatrice que l’on aime gratter
Une seconde de bonheur suspendue
A des minutes d’angoisse
Et la paix au bout du tunnel
Derrière je pressens la lumière
La respiration translucide
L’évasion attendue de la pesanteur
L’entrée dans le liquide amniotique
Qui anesthésie le toucher de la vie
Approche, approche, me dit-on
Mais ne franchis pas la ligne
Car tu ne reviendras plus !
Années
Tu attendais impatiemment ton jour
Celui, surprise, qui te prenait une année
Tu grandissais si vite ce jour-là
Que tu te situais au sommet de l’humanité
Perché sur une montagne d’années
En équilibre instable, miraculeusement
Défait d’une pesanteur insatiable
Le lendemain redevenait plat et lisse
Tel une tête de chauve un jour de grand vent
Mais ce jour-là, fier de tes années
Sur la pointe de tes petits pieds
Tu contemplais le monde avec ardeur
Partant à la conquête d’une vie future
Puis, les années passèrent, modestes
Enveloppées de souvenirs
Ils s’accumulaient tendrement
Derrière le masque reconductible
D’anniversaires et de paquets
Emmaillotés de papier doré
Il en était de même au premier jour
D’une année nouvelle, séduisante
Parce qu’inexplorée et méconnue
Progressivement le rêve devenait réalité
Il s’épanchait en volutes frivoles
Conduisait à des impasses illuminées
Par les illusions si longtemps retenues
Et par les succès passés au cirage
Aujourd’hui, chaque jour est le premier
Ou peut-être le dernier
Le premier d’une vie encore vivante
Le dernier d’une vie sans avenir
Où l’on s’enfonce benoîtement
Comme dans un édredon de plumes
Aphasie
Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,
Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur
Des dessous de la ville et transporte mille fantômes
Somnambuliques, vers des destinations multiples
Je sortais de mon lit, encore engourdi
Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau
Et entrais dans la chenille lumineuse
Pour prolonger mon rêve exotique
Quelle étrange morbidité enserre ces passagers
De noir vêtu et d’ennui revendiqué
Sur la pelouse de leur mortuaire dessein
Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères
Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance
Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif
Ils se laissaient porter, indifférents
Jusqu’au terminus de leur indolence
Chacun d’eux dormait les yeux ouverts
Sur la pâleur des publicités
Qui lui donnent la consigne
De se vêtir de noir, exclusivement
Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire
Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie
Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées
Pour faire revivre et danser espoir et liberté
Appât
Une mèche de cheveux
Une flèche de camaïeu
Surtout ne dis pas
Le fourretout du repas
La bobèche des adieux
Empêche l’invincible insidieux
D'être dissout par l'épiscopat
Partout où règnent les béats
Reviens, ne t‘enfuit pas
Les Troyens ont leurs appâts
Qui les mènent jusqu’aux cieux
Plus rien ne t’interrogea
Au sein du conglomérat
Tu te promènes avec les dieux
Arbre
L’arbre est tenace
Coupez-lui les bras
Il repart à l’assaut du ciel
Sa tronche lui tient lieu de tête
Il sait se dresser sur la pointe des pieds
Mais quand vient la dernière saison
Ses jointures fatiguées se crevassent
Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux
Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue
Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée
Un arbre
Ce n’était qu’un petit arbre
Un arbre comme les autres
Fragile à sa naissance
Puis devenu fort comme un Turc
Bien que sa chair tendre
Réponde aux critères
D’une féminité doucereuse
Lorsque vous arrachez
Ses pousses abondantes
Il s’en dégage une odeur
Persistante et violente
Que vous ne pouvez définir
Elle envahit votre intimité
Elle trahit votre perspicacité
Vous la rejetez, trop prenante
Et attirante malgré tout
« Reviens-y » semble-t-elle dire
Et pourtant elle pue
À ses pieds poussent et repoussent
Ses petits, d’un vert tendre
Presque jaune, aux pieds fins
Vous le tirez en biais
Et tout reste dans la main
Une petite boule blanchit
Qui ne s’attache à la racine
Que par l’opération de l’esprit
Dans cet état indolore
Il est simple de l’éliminer
Mais quelques jours plus tard
Le nourrisson revient
Avec assurance, heureux
De vous montrer sa vitalité
Ma voici, semble-t-il dire
Étonné, rageusement
Vous lui donnez le coup de grâce
Mais il revient, perspicace
Jusqu’à ce que vous laissiez
De guerre lasse ou par inadvertance
Une pousse bien cachée
Envahir votre espace
Préoccupé par d’autres tâches
Vous ignorez sa puissance virtuelle
Mais un jour de printemps
Il devient arbre réel, envahissant
Au bois dur et flexible
Un arbre réel et rugueux
Bien qu’encore en culottes courtes
Il se moque de vous
En vous regardant dans les yeux :
« Tu vois, dit-il, je suis là ! »
Alors vous décidez de le garder
Pour voir comment il pousse
Et ce qu’il deviendra
Vous n’y pensez plus
Jusqu’à l’automne
Jour de grand ménage ou jardinage
Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous
Vous vous appuyez sur un tronc
Sans savoir qu’il est là
Sous votre main, fermement
Etabli dans sa robustesse
Ligneux, épanoui, jovial
Etincelant de santé
Aux feuilles bien découpées
Que vous brisez par inadvertance
Et qui repousseront patiemment
Sans cri ni esclandre
Parce que c’est sa tâche
Vivre toujours quoi qu’il arrive
Et décourager l’humain
Trop impatient et indécis
Que faire de ce rejet
Qui sourd des entrailles
D’une terre chaleureuse
Qui donne tout ce qu’elle a
Et même plus encore !
Ardeur
Revenu en toute discrétion
Epousé en réelle possession
Tu prévaux dans la cour vide
Et, ouverte, te dresses impavide
Qu’as-tu de plus que l’autre ?
Quelques fleurs et patenôtres
Qui produisent l’espérance
Et inclinent à la déférence
Ce rire derrière tes lèvres
Comme la course d’un lièvre
Et ta main sur le toit
Egrainant son patois
Tu encourage le délitement
Tu t’enferme en bégaiement
Tu n’es plus celle que je connais
Tu es toujours celle qui est
Et encore la vague inlassable
Te ploie en prêtresse du diable
Et ce rire devenu sourire
T’enseigne la manière de mourir
Alors la grande faucheuse
Telle la tendre accoucheuse
Te prend en son étau
Et s’en va moderato
Elle est partie, la douce
Là où rien ne pousse
Mais où l’ardeur de la nuit
Se réveille à minuit
Arrêt
Pourquoi courir après les actes ?
Pourquoi vouloir faire et défaire ?
S’arrêter, prendre le temps de se regarder !
Contempler le monde comme le hibou,
Les yeux ouverts, sans bouger
Et voir passer les incidents
Comme de petites blessures
À la perfidie de la vie
Calme serein des fontaines
Qui coulent au pied des jardins
Comme immobiles et vivantes
D’une vie statique et immortelle
Tel le scaphandre en eaux douces
Nous attendons la remontée
Pour sortir nos trésors :
Un doigt de poupée rose
Une couronne de fleurs artificielles
Trois lapins de porcelaine
Un chapeau défraichi
Par son séjour dans l’eau noire
Au-delà de ces assemblages
Nous retrouvons, cachée,
La sensation de froideur vitale
Des escargots idéologues
Qui courent aux murs de la honte
Petits délires matinaux
Comme un soulagement
Offert gratuitement
À l’errant qu’est
Chacun (ou chacune) de nous !
Attentat
On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage
Choisir la compassion est un choix simple et naturel
Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire
Choisir la rage est pour les accros de la politique
Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion
C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin
Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser
Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?
Seules les forces de l’ordre sont là et agissent
Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion
Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps
Plus les divergences se font sentir pesamment
Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie
Dans la passion des opinions et des réactions
Hors de toute analyse, recul et discernement
La seule union est autour des victimes
Vers qui affluent les pensées de tous
La France reste la France, le pays des troublions
Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise
Aurore 2
L’aurore est abstraction.
Tout d’abord, noir et blanc.
Un point tout court, faible,
Grandit dans l’espoir du jour,
Puis dessine une à une les formes
À grands traits d’obscurité,
Diffusant la lueur entre elles
Plutôt que sur elles, si frêles.
Enfin se distingue chaque ensemble,
L’arrondi des buis dans leur bac,
L’aplat de la pelouse qui s’échappe
Hors de la vue palpable,
Le miroir de l’eau qui s’étire
En fils d’argent revêches.
Plus loin encore, hors du tangible,
La goutte de conscience s’élargit
Se manifeste avec une étonnante douceur
Pour s’emparer, avide, du paysage
Qui apparaît alors, nu et neuf
En ce nouveau jour, comme un poussin
Qui casse sa coquille et découvre
La splendeur renouvelée de la création.
Auteur
Errance entre les piles
L’œil attiré par la couleur
Plutôt que par un titre.
Ça parle, ça parle
Et ça regarde, compulse…
Acheter que nenni.
Discrètement refermé
Le livre retourne à la pile
Qui monte, descend, remonte.
Certains cependant ont les bras chargés
D’un échafaudage inconsidéré
Qui tombe inutilement entre leurs pieds.
Temps mort…
On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,
Rarement de nos joies.
On ne retient que les difficultés.
Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire
Au petit matin quand tout dort,
De dire le monde et les autres
Et sans doute un peu de soi-même
Ecrire : oui…
Ecrivain… Non…
Quel ennui cette foule
Qui passe et repasse sans voir,
Jette un œil miséreux sur vos piles,
N’entrouvre même pas un livre.
Vous êtes devenu transparent,
Un objet derrière les livres
Que l’on contemple sans le voir.
Y a-t-il un auteur dans la salle ?
Avatar
Qu’est-il cet avatar ?
Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?
Vient-il du fond des âges
Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?
Est-il un objet dans un univers virtuel
Une métamorphose de la fonction
Ou une mésaventure fonctionnelle ?
Tu as toujours rêvé devenir autre
Plus puissant, plus beau, moins timoré
Elle s’est toujours vue plus charmante
Et pourtant ce ne sont que des vivants
Qui peinent sous le poids de l’existence
Et qu’en est-il des avatars d’avatar
Ces incarnations successives en politique ?
Tel le papillon volage, ils courent
Après la fortune des voix qui crient
Toutes contre un système désuet
L’avatar implique un changement de nature
Mais cette métamorphose peut être intérieure
Tu es autre et, pourtant, le même
Brume de l’ignorance dans un même paysage
Ton destin est scellé, tu ne peux te changer
Enfin te voici,
Femme de toujours
Unique et véridique
Un sourire aux lèvres
L’œil aiguisé
Il se penche sur elle
Et ne trouve que le vide
Car il n’est rien lui-même
Qu’un morceau de chair
Dans le désert imaginaire
Avoir
Je veux vivre, disaient-ils
Ils se gorgeaient de mots
Ils s’emparaient de choses
Et ces choses, ces mots
Ils en faisaient la vie
C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés
Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse
Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir
Des tables de musée dans les salles à manger
Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice
C’étaient des mots savants, bien formés
Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule
Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux
Ces mots sortis de la bouche des enfants
Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases
Ils vivaient, disaient-ils
Ils croyaient tout avoir
Ils avaient le savoir
Ils connaissaient la possession
Un jour, ils sont morts
Et ils ont tout perdu
Ils sont passés à côté de la vie
Et ont toujours évité les humains
Bague
Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur
Cette plaine caressante que j’approfondis
Du bout du doigt devenu élégant habilleur
D’un voile d’innocence et de beauté recueillie
Quelle autre plage serait si sûre et sensible
J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé
Un embrasement coloré de vie indicible
Que l’on hume le nez au vent du désir rentré
Glissement vers cette dénivelée tangible
Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme
Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme
Le feu me brûle dans cette possession subtile
Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…
Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague
Ballots de paille
Ils sont ronds, dorés comme un rôti,
Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.
Ce sont les rouleaux d’été,
De paille ou de foin enrobés.
Comme des guirlandes sur un arbre de Noël
Ils font une parure de fête au regard des vivants.
Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,
De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !
Seul le mugissement d’un bovidé esseulé
Trouble la torpeur de l’instant présent,
Accompagné des soupirs d’une brise affolée
Qui ondule sur le blé en chantant.
Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,
Pour le laisser sécher sur un plateau
Jusqu’à la fin de cet été.
Et l’utiliser en l’écrasant de la main,
Comme on le fait pour le cumin,
Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.
Baptême
Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.
Il le vit dans son corps et se sait épanoui.
L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.
Est-il consistant comme ces nuages gris ?
Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.
Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?
Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;
Puis, assagi, il osa l’autre baptême.
Il rompit les amarres et s’en alla nu.
Il laissa derrière lui toute déconvenue,
Signant son destin d’être muni d’une âme.
Elle le porta au large sans appréhension.
Il flotta dans les cieux de la méditation
Et se divinisa dans les bras d’une femme.
La barque
Faire un tour en barque, quelle aventure !
Quand on a une dizaine d’années derrière soi
Ce moyen de transport devient un mythe
Et elle est là, attachée par une chaîne au mur
Derrière la porte en fer forgé, flottant
Au gré des vents sous son auvent de pierre
Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier
Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir
Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre
Et partir au loin, quelques dizaines de mètres
Des mesures de géant pour de si petites jambes
L’envie les démange, leur corps est déjà assis
Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation
D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide
Et se contempler dans ce miroir mobile
Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler
D’un souffle d’apaisement et de bonheur
Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde
De marquer leur avancée sur la surface
Ils rament sans cadence tout au plaisir
D’agiter leurs bras et de pousser, en extase
Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve
Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient
Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe
Ou comme une grenouille asymétrique
Ils sont passés sous une arche du pont
Criant leur joie qui résonne sur la voûte
Emmenée par le courant, la barque tressaille
S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté
Elle sourit de cette turbulence sereine
Et se laisse porter, indifférente et polie
Sous l’injonction de petites mains sur les rames
Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur
Ont été ressenti cette après-midi-là
Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau
Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir
Dont ils se rappelleront quelques années plus tard
En regardant le pont du haut de la terre ferme :
« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »
Bille
Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.
Stop !
Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?
Tiens, ça y est !
Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations
Silence !
Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…
Dors sans souci…
Bleu
Bleue la lame du couteau dans le froid
Juste un bout de ciel et d’horizon voilé
Où courre le train noir et peureux
Dans la plaine réchauffée de lumière
Les notes cristallines des éclats de glace
Résonnent aux oreilles du voyageur averti
L’intensité tranchée des rayons réfléchis
Crée un voile subtilement bleuté
La pointe d’un glaçon brisé par les pieds
Rouvre la plaie de l’absolue transparence
Le monde s’éloigne à grandes enjambées
La lumineuse beauté bleuit le paysage
Bercé par le ronronnement des rails
Je me replie dans la chaleur du fauteuil
Envahi par cette froideur étincelante…
La vitesse façonne le vent de la solitude…
Bouillonnement
Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille
A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance
C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges
Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence
Boucle
Il est venu, vert de lui-même
Il prit son courage à deux mains
Et sauta le ruisseau des eaux folles
Rien ne va plus, entendit-il
Dans un lointain vécu sans faille
Alors il repartit penaud, mais détendu
Vers d’autres cieux plus verts
Au ciel chargé de plomb et d’airain
Il naviguait dans les espaces sidéraux
Chantant sa complainte sauvage
En solitaire habitué à l’absence
De cohérence et d’embonpoint
On l’appelait le fil volant
Mais ce n’était qu’un point
Sans même un abri où dormir
Qui parcourait le monde virtuel
Et s’attardait sur les litotes
Parfois il tombait dans le vide
Interminablement, solidaire
De l’ivresse des trous sans fin
Il franchissait la porte du trou noir
Et se retrouvait, exclu
Dans un monde moins consistant
Engagé dans une boucle infernale
Qui se terminait par une impasse
Demi-tour, criait-il aux vents
Qui le poussaient vers sa fin
Et le point repartait vers les pleins
D’une cervelle aiguisée et proliférante
Toujours plus au fond de l’imagination
Dans ce plein où rien n’existe
Hors du soi qui n’est pas le moi
Mais un autre fou, ivre de puissance
Brouillard
Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air
Et encombre les bronches révoltées
Par le passage des particules délétères
D’une brume persistante et illimitée
Enfoncez-vous mollement dans la purée
Laissez-vous aller sans bras ni jambes
Et ouvrez grand votre regard enchanté
Sur les nuages devenus ingambes
Il lui prit la main, hors de toute mise en scène
Gonflé d’un hélium envahissant et obscène
Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !
Va où te conduisent ton cœur et ta nature
Marche vers l’inconnue en toute droiture
Va vers la porte blanche et avance d’un pas !
Canicule 2
La rue est ronde de cette chaleur
Qui tombe du ciel lentement
Avec la douceur d’un agneau
Et la berce d’apesanteur
Les voix traversent l’air densifié
Elles pépient en oiseaux polis
Pénètrent l’oreille voluptueusement
Et montent en vrille dans la nuit
Toutes fenêtres grandes ouvertes
Comme un pois chiche vous flottez
Aucun souffle ne vous chasse
Vous êtes là, patients, sans force
Vous n’avez même plus un fil
Pour vous protéger de la fournaise
C’est un sauna permanent
Auquel il manque le liant de la vapeur
O mon corps, Peux-tu fondre
Et me laisser seul et dénudé ?
Non, le poids te rattrape
Couche-toi sur le sol vierge
Et désormais ne va plus chercher
L’ombre de ta consistance
Au pied des immeubles luisants
Mais dans la fraîcheur du rêve
Carillon
Absurde, j’ai retrouvé le goût salé
Des embruns pleurés aux grottes de l’océan
La pluie
Comme la bise sur l’arbre
Égraine de gouttes
La rêverie de l’œil sur le toit
Le carillon des larmes de la gouttière
Enchante ma cathédrale de zinc
Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus
Protège son corps d’écailles
Grisâtre, l’épiderme nuageuse
Caresse les cheminées luisantes
Chair de poule
Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance
Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages
Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas
La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse
Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?
Chaleur
Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur
Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre
La chair dissolue des corps endoloris
Et fait naître une langueur bienvenue
Laisser-aller…
Faut-il encore bouger ?
Les pieds ne suivent pas ce corps
Qui part poussé par sa volonté
Ils laissent une trainée dans le sable chaud
Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses
Puis l’aine, enfin le tabernacle
Qui bat à tout rompre dans sa toile
Quel étouffement !
Non, laisse faire
Liquéfie-toi sous le souffle délétère
Laisse aller ta carcasse appauvrie
Paquet sanglant de chair humide
Ne la laisse pas se dérober
À cet espoir d’assèchement
Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle
Chante la percée de l’inaction
Sur les cadavres des nuits froides
Chambre
Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,
On trouve une petite chambre dissimulée
Sous des arbres menteurs et bien vêtus
Qui cachent un paradis de douceur ignoré.
Il faut s’enfoncer sans peur
Dans cette noire épaisseur
Que borde le soleil
Sans jamais la pénétrer.
S’ouvre alors devant vous,
Après un instant prolongé
D’obscure ambiance moite,
L’écoulement des eaux.
Elle franchit ses bassins
En roucoulant de joie,
Glougloutant sauvagement
Et pressée d’en finir.
L’architecte des liquides
Sournoisement a conçu
Un cheminement tortueux
Bordé d’arrêts obligés.
Et là vous méditez
Dans ce concert ailé
Sur le temps qui passe
Et l’espace qui s’enroule.
Cette chambre en plein air
Est le refuge des bien-portants
Qui y viennent ruminer
Leurs erreurs pardonnées
Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.
Chapeau !
Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie
Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer
Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage
D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises
Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle
On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours
Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles
Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches
Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?
Chemin de fer
Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.
L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité
Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé
Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté
Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse
Chouette
Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.
Elle est tombée du ciel, comme le père Noël
Passée par la cheminée, noire comme le vent…
Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?
Les taches de suie montrent sa dégringolade…
Elle a débarqué dans la cendre grise
S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil
Que suis-je venue faire dans cette galère ?
Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe
À quoi servent ces moutonnements colorés
Que je vois par terre, picorons-les pour voir !
Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe
Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée
Pas de goût, une odeur de poussière…
En se dandinant, elle se déplace et avance…
Elle ose en un instant ouvrir ses ailes
Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !
Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé
Elle se heurte à un abat-jour jaune
Tente de se poser dessus, mais il s’effondre
Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…
Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser
Le ciel est dur, j’ai mal à la tête
Ah, voici le jour, sans restriction
Clac, je me casse le bec sur une cloison
Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure
Dans laquelle je m’exprime à l’habitude
Et je me heurte à l’invisible
Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?
Changeons d’univers, voici la porte
Encore la prison, plus large cette fois
Mes ailes heurtent une étrange machine
Des aiguilles tournent lentement
Dans un tic-tac qui fait mal à la tête
Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal
Elle projette de minuscules gouttelettes
Qui restent intactes sur le sol délavé
Je veux en gouter une, mais c’est dur
J’ai la langue en sang, ça fait mal
N’y touchons pas, c’est belliqueux…
Enfin, des branches entremêlées
Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier
Les branches sont si fragiles
Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol
Pourtant ces paniers ne contiennent rien…
Et la chouette continua de tourner
Pendant une partie de la nuit
Et une partie de jour, sans repos
Ne sachant où poser sa carcasse…
D’épuisement, elle s’effondra, défaillante
Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité
Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…
Elle est sortie, incrédule et épanouie
Avec un hululement de joie
Et s’est perchée sur le toit
Pas sur la cheminée, ce volcan éteint
Qui engloutit les oiseaux distraits
Et les conduisent en des lieux
Qui sont plus l’enfer que le purgatoire
Des animaux peu chanceux…
Cette chouette fut le premier être
À reprendre son envol
Ressuscitée, hilare et légère
Voguant à nouveau sur les branches
Et plongeant dans la rivière
Pour boire les quelques gouttes
Etincelantes et tourbillonnantes
Qui furent un baume à sa langue déchue
Cimetière
Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ?
Clairvoyance
Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel
Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente
Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin… Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité
Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages
À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité
Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine
Colmar
Vent et soleil, mélange détonant
Le cheveu en bataille, la peau desséchée
Vous marchez entre les rangs de vigne
Où quelques rares raisins restent accrochés
Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »
Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins
Architecture embrouillée sur un sol sans végétation
L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds
Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant
Une place sans un bruit où passent des fantômes
Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement
Evitant chaises et tables en attente de clients
Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement
Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur
Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides
A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin
Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux
Vous croisez des visages, évitant les corps
Vous contemplez la voûte de la cathédrale
Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…
Concentration
Une tête d’épingle. Rien d’autre
Ne la cherche pas dehors
Elle est en toi, là où tu n’es plus toi
Là où l’infini te pénètre
Et te prend comme une proie
Concentre-toi !
Ton corps n’est plus qu’enveloppe
Une feuille légère que tu ne peux saisir
Ta raideur devient souplesse
Ton inertie devient attente
Au bord du précipice, tu guettes
Espérant la venue du Tout Autre
Concentre-toi !
Noirs, puis rouges, puis blancs
Entre tes yeux clos se pressent
Les grains vivants de l’attention
Qui s’amassent en toute liberté
Tel un nuage lumineux qui te prend
A la jonction des pensées et des sensations
Et t’aspire, là où Tout est en Tout
Concentre-toi !
Sans poids ni durée, tu flottes
Entre les eaux primordiales
Tu gouttes sur la pointe de ta langue
Cette saveur étrange et méconnue
D’un infini qui t’est familier
L’ouverture vers une absence
Plus aimante que la présence
Le rien devenu Tout
Concentre-toi !
Concentre-toi… Et va…
Confusion
Nous n’avons jamais tant vu d’agitations
Et de navrantes piques pour une élection.
Seul, l’empereur règne sur le médiatique,
Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.
Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse
Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.
Il navigue sans se fixer entre les extrêmes
Et affirme vouloir gentiment faire carême.
Les autres, sous les coups des assassins,
Jouent les utilités contredites sans fin.
Leurs paroles se perdent dans le brouhaha
Qui finira prochainement par un hourra.
Et pendant ce temps, survit le monarque
Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,
Contemple hilare les ruines de son château
Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».
C’était bien pourtant la promesse délirante
Qui enthousiasma les foules trépidantes.
Publié le 22 mars 2017
Tiédeur
La chaleur écrase de sa pesanteur
La paupière alourdie de nos corps
Le vent même dévore d’un souffle chaud
La poitrine blanche des soldats
Les lèvres collées de sécheresse
Le pied lourd de mille soucis
Ils attendent, impassibles
La relève qui ne veut pas venir
Collés à la terre desséchée
Ils grignotent à pleines dents
L’ombre imprimée sur le sol
Par le soleil ardent de leurs espoirs
Le matin peut-être, la quiétude
Gagne les corps endormis de rêves
D’eau bienfaisante réveille
Les espoirs de la veille de du lendemain
Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement
L’eau maintenant, la boue
Les pleurs de chaque motte de terre
Engourdissement d’impuissante raideur
L’extrémité des membres terreux
Et nous nous retranchons en boule
Dans la moite tiédeur de nos corps
Courant
Merci à vous, passants d’un jour,
Pour votre indifférence fébrile
Et vos pensées perdues.
Je peux marcher sans peine,
Sans arrachement difficile
Dans la cité virtuelle
Des avatars déjantés, mais sereins,
Courant au-devant d’un autre lui-même
Pour finir le soir endormi sur la table
Des images luisantes d’un moniteur.
Merci à ceux qui passent
Sans voir la lente remontée
Des hébergeurs échevelés
Au lendemain des heures
Où dorment les malins dodus.
Merci aussi à toi,
Initiateur irréel et magique,
D’excursions abruptes et échevelées,
Dans les chambres fermées
Où d’étranges silhouettes
S’épanchent sans vergogne.
Adieu, vous qui m’avez donné
Idée de ces mondes délirants
Où l’homme redevient,
À l’égal des rois au pouvoir estimé,
Le seul propriétaire de rêves indolores.
Mes voyages s’arrêtent faute de courant.
Ce matin le maître de l’électricité
A coupé l’énergie qui m’alimente
En visions fantasmagoriques.
Plus rien ne me conduit
Vers les cieux glorieux de l’imagination.
« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »
Cours d’eau
Marcher le long d’un cours d’eau,
Promener sa paresse au fil des pas
En regardant défiler l’herbe verte
Et se laisser aller à une douce somnolence,
À chaque seconde qui s’égrène.
Par endroit, la roche se présente nue
Comme coupée au couteau,
Mais environnée des guirlandes de buis
Qui poussent, sauvages,
À l’image des millénaires écoulés,
Et pourtant domestiquées
Par la proximité des prés.
Au fond de la vallée, un village.
Pas un bruit, pas une âme.
Seul le chuintement de l’eau sur les pierres
Donne vie à cet immobilisme.
Je m’arrête, observant l’eau,
Apprivoisé par la pâle chaleur
D’un soleil dispersé entre les branches
Et insaisissable dans sa totalité.
J’avance, l’œil aux aguets,
Porté par une brise tendre et acide,
Et traverse la rue principale
Enhardi par la chaleur du soleil.
L’église, plantée sur le carrefour,
Côtoie les pentes escarpées
Où paissent des fantômes de vaches.
Au retour, j’aperçois une femme
Qui sort de chez elle, sans bruit,
Un tableau à la main,
Ou plutôt rabattu sur son buste
Comme pour le protéger.
Elle s’éloigne calmement,
D’un pas assuré, le regard perdu,
Montant le chemin herbu,
Vers un l’on ne sait où, fuyante.
Chemin du retour, au pas de la nostalgie,
Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement
D’une eau sereine et apaisante,
Le soleil face à moi,
Provoquant de minuscules étincelles
Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.
Cousinade
Une poussière de têtes s’entasse
En attente de reconnaissance
La mémoire flanche, puis revient
Chaque visage remonte à la surface
Vacarme des conversations
Comme un brouillard de mémoire
Qui monte du sol de l’enfance
Et se couvre de souvenirs délicieux
Dans l’obscurité, je courrais, perdu
Cherchant vainement les portes de la réminiscence
Je me prends les pieds dans ma jeunesse
Et trébuche de bégaiements innocents
La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit
De grands blocs de commémoration émergent
Et barrent le chemin des rencontres d’hier
Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces
Que ce monde passé est empli de trous noirs
Par bonheur quelques naines blanches illuminent
Le grenier poussiéreux du théâtre antique
Des souvenirs d’enfance montant à pas menus
Oui, chaque stèle se couvre d’un nom
D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire
D’enfants heureux, de bébés pleureurs
De cousins ressurgis, de parents disparus
Allons, plongeons dans le bain des vestiges
D’un passé révolu et pourtant bien vivant !
Quel rafraîchissement !
Décombre (poème pour rire)
Tout se trame dans l’ombre
Et sombres sont les nombres
S’échappant de la pénombre
Sorti de l’ombre, tu luis
À l’ombre, tu palis
Dans l’ombre, tu survis
Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?
De ton ombre as-tu peur ?
Supprime l’ombre, dit le hâbleur
Sans une ombre de requiem
Tu es l’ombre de toi-même
L’ombre portée d’un zérotième
Si différent, tu nous encombres
Serais-tu en surnombre
Sorti, pâle, des décombres ?
Hombre, quel drôle de concombre !
Délectation
Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?
Délestage
C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !
Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.
Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.
Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.
Délire
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Dés
A nouveau l’être maléfique et blanchi
Qui courre sans vergogne dans la montagne
A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?
Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?
Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre
De ce grand chacal enfiévré de douceur ?
Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre
Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?
Et cet autre monde sans corne ni fureur
Se prête aisément à l’échange d’imposteurs
Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée
Quel rêve étincelant et maléfique
Tourne dans la tête du pasteur séraphique
Et l’entraîne vers une innocence feutrée
Désavouer
J’ai dénoué le plomb du soleil
Au fil des rayons qui illuminent
La terre et l’eau de ses dons
J’ai déjoué l’innommable coupable
Qui estompe en larges risées
Le théâtre des monts et des murs
J’ai rejoué la grande fantaisie
Qui s’imprime dans le temps
Sur le clavier aux touches d’ivoire
J’ai enfin renfloué mon amertume
De n’être qu’un petit d’homme
Face à l’immensité du rien
Tu n’as rien d’un surdoué...
Alors laisse-toi écrouer !
Désert
Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle
Que n’ai-je vu de beautés factices
Dédiées aux plus choquants des prêtres,
Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,
Ou encore aux vertus de voitures carrossées
Par le dernier éphèbe en délire du jour ?
Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes
Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur
Ou encore de rires émouvants et fragiles
De jeunes adolescentes effarouchées
Un soir de grisante veillée au bar délétère ?
Oui, j’ai contemplé
La noirceur des meurtres en série,
Le bleuissement des rêves enivrants,
Le jaunissement des fins d’une vie,
Le verdoiement des explorations perdues,
La griserie des fêtes mondaines,
Le brunissement de papyrus en miettes,
L’écarlate des bouches de femmes,
L’orangeté des délires printaniers
Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,
Le vermillon des petits pas menus
Des danseuses chinoises aux pieds bandés,
La pâle blondeur des cheveux de reines,
Le bref éclair des couteaux affutés
Dans les rues inconnues de villes lointaines,
Jusqu’aux évanescentes rencontres
De sordides réseaux en mal de reconnaissance
Par des enfants insoumis et brutaux.
Parfois, vient un instant de pur délice,
Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,
Qui éclaire d’un reflet étincelant
Le lent cheminement de l’âme
À la recherche d’un plaisir sain.
Alors s’attardent les cœurs endurcis
Et les intellects obscurs et sordides
Pour contempler, fruit du pur hasard,
L’apparition attendue d’un désert sans fin
Où rien ne se passe hors du silence des sens.
Crête
Sur la crête
Entre le bien et le mal
Entre le bon et le mauvais
Il oscille
Mais qu’est-ce que cette antonymie,
Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?
Ne serait-ce pas plutôt une vallée
D’où chacun tente de s’extirper
Car d’un côté la gravité l’oblige
Et du mal ne peut l’alléger
Et de l’autre, la compassion
L’enferme dans un sursaut d’humanité :
Il ne peut les laisser seuls
La vallée s’enfonce dans la brume
Elle monte sans cesse
Dans les nuages de l’absolu
Vers l’enfer ou le paradis
Sans qu’il sache où il tombera
Ce n’est que le jour du départ
Après avoir laissé son corps
Qu’il saura s’il a pris
La vallée de la géhenne
Ou l’ascenseur de la transparence
Sa seule assurance :
Le parachute de l’optimisme !
Son seul frein :
Le poids de l’égo !
Ainsi il va vers son destin
Sans savoir qu’il le vit
Mais, en lui, se révèlent
L’attrait des neiges éternelles
Et la peur de la damnation
Alors l’effort le porte
Et l’espoir le guide
Il sera ou ne saura jamais
Mais il aura tout fait
Pour épouser son destin
Désir (2)
Le désir est un compagnon encombrant.
Lorsqu’il est là, il prend toute la place.
S’il vous arrive de constater son absence,
Il accourt aussitôt sans aucune gêne.
Il ne vous laisse aucun répit
Et vous taraude sans cesse, insatiable.
Insidieux et libertaire, il exerce sa férule
Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.
Il vous faut attention et tromperie
Pour le renvoyer loin de vous.
Vous le chassez par la porte,
Il revient par la fenêtre, même close.
Le désir est un compagnon encombrant,
Comme un vernis qui vous recouvre
Et qui attire toute poussière de l’esprit.
Vous basculez du septième ciel
Au fin fond de l’enfer sans le savoir.
Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…
Englué dans ce rappel permanent
D’exigences actives et incontrôlées
Qui surgit à l’horizon des pensées
Et finit en actions à vos côtés,
Vous basculez sans y pouvoir
Et perdez votre savoir-être,
Car il court à fleur de peau
Et vous submerge à tel point
Que vous n’êtes plus vous-même,
Mais l’être inconnu qui se prétend moi
Et qui n’est qu’un sosie malodorant.
Le désir est un compagnon encombrant.
La fuite n’est qu’une mascarade
Qui conduit à l’abdication.
L’acceptation de sa présence
Fait de vous un fantôme vivant.
Détournement
Le train roule, roule et roule encore
Mais il ne va pas dans la bonne direction
Il a été détourné.
Nous sommes partis vers l’inconnu
Le pays des rêves et des cauchemars
La boussole est déréglée et vide de sens
Est-elle également détournée ?
Les voyageurs se regardent, inquiets
Vers quel noir destin nous conduit-on ?
L’ignorance est pire que la frayeur
Elle nous retourne sur nous-mêmes
Et conduit à d’autres détournements
L’atmosphère progressivement s’alourdit
Le ciel s’obscurcit de nuages sombres
Qui se chevauchent sans vergogne
L’être se tasse au fond de son fauteuil
Et boude la vue câline des terres
Pense-t-il encore au déraillement ?
Le train s’endort par manque de patience
Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons
Dans le noir, il prend la main de sa voisine
Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante
Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin
Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient
Le contrôleur passe et la caravane nenni
Le voyage dura, dura, dura encore
Le conducteur a repris la bonne direction
Mais le cœur n’y est plus, vide et plat
On poursuit sur la lancée, aphone
Le silence se fait oppressant et tendu
Tous semblent sans réaction aucune
Raides dans leur fauteuil ou amollis
Ils prient le ciel pour trouver la gare…
Dévoilement
C’était toi, l’ombre entrevue
Comme un double de moi-même
Cette glissade des personnalités
Jusqu’à l’emmêlement des genres
Nous nous retrouvons nus
Sans vêtements ni même sentiments
Et contemplons nos chairs incolores
Rien ne sert de nous caresser
L’empreinte de nos mains sur les corps
Reste sans conséquence ni mystère
Elles passent au-delà du rideau de l’être
Et s’enfoncent dans l’inconnu
Les bras s’allongent et ne peuvent saisir
Le vent, la pluie et les larmes
Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre
Que ton regard de fer et tes mains de velours
Le souvenir d’une après-midi ensoleillée
Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte
Week end
Ils courent, hommes et femmes confondus
Ils tournent en ovale, faisant le tour
Du parc encombré d’enfants et de vieillards
Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables
Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée
Le regard fiévreux, la jambe tressautant
Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter
Pour communiquer, pour ne pas mourir
Quelle est ma tension, où bat mon cœur
Comment je respire, et, si cela m’arrive
Quelles sont mes pensées dans la course ?
Et l’appareil magicien va leur livrer
Une succession de chiffres et commentaires
Qui vont les rassurer : je peux continuer…
Alors ils repartent, pour un dernier tour
Se donnant le courage du vainqueur :
J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu
Ils se donnent quelques distractions
Les hommes regardent les filles transpirant
Les femmes font semblant de ne pas les voir
Les enfants passent sur leurs trottinettes
Les vieillards sont assis, somnolents
Le gardien siffle pour montrer son autorité
Le gamin s’enfuit en courant et riant…
Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres
Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres
Mais toujours autant d’êtres sombres…
Paris éternel les regarde passer
Et rit sous cape d’un sourire chaud
Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer
Le cœur et trembler les sentiments
Diner
Arrivé subrepticement dans la maison accueillante
Nous entrâmes dans le salon chuchotant,
Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.
Nous connaissions un couple, les autres inconnus
Nous furent présentés : enchanté et salamalec.
Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement
Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.
Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,
Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé
Avant de tourner autour de la table
Pour s'assoir à la place convenue.
Ballet des verres et des assiettes,
Brouhaha des conversations,
Echange de plats de mains en mains,
Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,
Répondre à ma voisine en inclinant la tête,
Et voir l’alchimie prendre progressivement
Jusqu’à ne plus former qu’un groupe
Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.
Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,
Tu pallies aux inattentions des convives
Jouant le maître et la maîtresse de maison
Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,
Réponse à la question et question à ton tour,
Dans la tranquillité sereine de l’heure.
Essai d’alcool à la couleur enjôleuse
Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.
Dissimulé
C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines
Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance
Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête
Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète
Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte
Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance
Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés
Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie
Distinguer
Oui, c’est vrai, comment distinguer
La réalité de la virtualité ?
Certes, je palpe la première
Et ne goûte que des yeux la seconde
Je me baigne dans le réel
Et nuage dans le virtuel…
On me dit que le virtuel
Existe sans se manifester
Pourtant les réseaux sont bien là
Pour signifier le mécontentement
On me dit que la parole est réelle
Mais la langue virtuelle
Ah ! Parler est vrai
Mais le Français n’est pas révélé ?
Le virtuel est le réel en puissance
Le réel possède-t-il tant de force ?
La mémoire virtuelle se déconnecte
Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?
Oui, c’est vrai, quelle potentialité
Que ce plus qui vous accompagne
Et vous tire par la manche
Pour vous noyer d’une brume d’informations !
Dunes
Quand nous partions libres et nus
Vers les lointains pays d’Orient
Et que nous rêvions de ces danses endiablées
Au pied des chameaux bleus
Nous parcourions les dunes
Et chantions inexorablement enlacés
Notre bonheur au ciel jaunissant
Tu me tenais par la main
Et je ne pouvais que te suivre
Prisonnier de ces battements
Que j’entendais dans la résonance du moi
Nous parcourions les dunes
Assis sur la selle de l’évasion
Sous la nuit chaleureuse
L’ombre de la pure volupté
Nous enlaçait, peau frissonnante
Bouillonnement des enlacements
Le désert avait fait place à la luxure
D’un vert tendant vers le violet
Et de bruns tendres et chauds
Nous parcourions les dunes
Nous rêvions d’eau en cascade
Et de fraîcheur toujours honorée
Nous marchions dans la fange
Des vallées encombrées d’arbres
Aux feuilles persistantes et maigres
Et nous parcourions les dunes
Nous avançâmes plus loin encore
Jusqu’au repos dans les limbes
Après la mort des corps tendus
L’un vers l’autre, inexorablement
Dans la solitude de l’ardeur
Nous atteignîmes le non-retour
En parcourant les dunes
Environnés du blanc brouillard
De nos joies nouvelles
Là, nous fermâmes les yeux
Et vîmes défiler notre avenir
Nous agréâmes cette vision
Et nous nous laissâmes endosser
La responsabilité de cette vie
Que nous menons depuis
Entre la vie et la mort
Étroite, mais combien douce
De frôlements imperceptibles
De nos corps ensorcelés
Main dans la main, nous naviguons
Dans l’air pur de nos aspirations
Ecrit et publié le 5 juin 2017
Échec
L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…
Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde
Mais il peut sans relâche vous accompagner
Et vouloir assurer votre arrière-garde…
Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…
Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…
Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…
Rasé de près, vous sombrez en incubateur…
Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé
La morne plaine de vos passions démontées
Un désert barbare parce que nu et sans espoir…
Alors vous vous laissez aller et préférez
Vous tourner en vous-même et le vide contempler…
Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !
Eau
L’eau, dans tous ces états
Remonte à la source
En vertu d’une équation :
Plus de cent pour cent
De hauteur de barrages
Par rapport à la dénivelée
L’eau n’est plus ce qu’elle était…
Qu’a-t-elle de moins ?
Non c’est en plus, invisible
Dilué dans la masse d’eau…
Cela donne des boutons,
Et fait des buveurs d’eau
Des rats courant en tous sens
Mais on trouve aussi dans cette eau
Des bouchons monstrueux
Qui nivellent à des hauteurs de noyade…
Il faut les faire sauter
Pas question de les manœuvrer !
Adieu long fleuve tranquille
Désormais cours jusqu’à la mer…
Personne ne peut t’attraper
Ni tremper ses doigts de pied
Dans cette eau désormais sacrée
Eclatant
Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit
Ecoulement
L’eau morte coule le long des tuyaux
Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Les gens dans leur bêtise hautaine
Glissent sur les trottoirs embués
Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe
Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil
D’un geste mouillé et gémissant
Les rues fuient les rues sans se séparer
Labyrinthe de bruits et de regards
Et la nuit abat sa longue cape de deuil
L’eau ruisselle et éponge le son des pas
Et les passants cachent leur misère
Derrière un col ou sous un parapluie
Marche continuelle et pressée
Qui ne finira jamais en danse effrénée
Le fer de mon balcon a perdu sa beauté
Comme les volets ont fermé leurs bras
Les ombres regagnent la clarté enfermée
Dans le sein des flancs de ces rues
Pendant que s’étend la grande bête noire
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Écume
L’écume des nuages dans les flots
Secoués de tremblements
L’écume de chaleur des chevaux
Après une course effrénée
L’écume de colère que profère
Celui qui noue la violence
L’écume des individus méprisables
Qui portent leur aigreur rentrée
L’écume de mer des pipes
Dont la magnésite se culotte
L’écume de l’épileptique
Prenant par surprise l’humain
L’écume de terre de l’aphrophore (1)
Protégée par son crachat de coucou
L’écume de résidus de la chauffe
Regorgeant d’impuretés
L’écume des jours, de littérature
Emportée par le déclin du temps
Toutes ces écumes sont-elles
Signe de vie ou de mort
L’écume n’est-elle qu’une éphémère
Excroissance de renoncement
Ou preuve de résurrection ?
L’écume des mots seule
Peut le dire en bulles
Et pétillements sauvages
Sortant de la bouche d’innocents
Frêles, vierges et extasiés
- L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".
Elle
Elle est là, maigre et misérable :
« Qu’as-tu, petite, à demander ? »
« Je cherche l’homme responsable
De ma vie et de ma pauvreté. »
Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,
Les yeux fixes et l’haleine fétide,
Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,
Tendant un doigt fragile vers le vide.
Le lendemain on la vit revenir,
Fière jeune fille sans un soupir,
L’œil vif et la chevelure brillante.
« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »
Elle entraîna derrière elle le village entier
Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.
Embrasement
Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »
Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire
Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir
Endormi
Le consternant silence de la nuit
Quand l’œil ouvert promène sa caméra
Sur la chambre agrandie d’obscurité...
Un reflet dans la glace… Froid dans le dos
Un grincement de meuble… Mal aux dents
Le vol d’un moustique… Attente sans fin
La nuit n’est plus ce qu’elle était...
Elle court sans savoir où elle va
À l’aveugle, en femme échevelée
Elle me tient de sa main gantée
Et m’entraîne dans les précipices
En farandoles inlassables et vertueuses
Jusqu’au réveil hurlant
Premières lueurs de l’aube...
Les cheveux se dressent sur la tête
Rien d’autres ne te retient
Love-toi sur toi-même
Et sois comme le juste…
Endormi...
Enfance
Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?
Un rien la rend fontaine débordante
Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs
Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup
Tu pleures sur ton malheur ou tes maux
Tu pleures parfois même de bonheur
Tu t’entraînes à fondre en larmes
Pour te faire remarquer des adultes
Je suis un personnage, leur dis-tu
Faites donc attention à moi
Ne me laissez pas passer sans me voir
Et si vous vous retournez, indécis
Regardez-moi dans les yeux
Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre
Perception, sensation, impression
Les ions m’en sortent de la tête
Voient-ils la page blanche se remplir
De larmes de pluie et de hoquets
C’est une désolation que cette rancœur cachée
Qui courre dans tes souvenirs aigres
Les pleurs cachent ta misère inexistante
Redresse la tête, couvre-toi de fierté
Tu deviendras grand quoiqu’il arrive
Et tu seras forcé de vivre, solitaire
Face à toi-même, sans pleurs ni reproches
Au bord du ruisseau des larmes
De crocodile qu’un enfant a émis
Et qui se perd dans le désert de l’existence
Enfant
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant
Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux
Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais
Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste
A mon ours, je pouvais tout lui dire
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire
J’aurai attrappé la lune un soir d’été
Et lui aurai donné un royaume, pour jouer
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée
Si je n’ai personne à qui la donner. »
« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait
Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale
L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur
Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?
Enigme
Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...
Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...
La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…
Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore
Enthousiasme
Cet instant imprévu et subtil,
Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver
Dresse devant nous le souffle
D’un irréel sentiment d’ouverture,
Comme une respiration dans l’air
Ou une apnée prolongée et opacifiante.
Alors, transformation du paysage !
Le vert devient rouge, le jaune se détache
De murs sales et fripés d’ombres.
J’ai par magie laissé le poids
D’années lourdes des tracasseries
Des professionnels de l’ennui,
Du travail méticuleux et attachant,
D’obligations impératives
Et de contacts permanents
Avec les autres fantômes
D’un système qui tourne sur soi-même.
Aujourd’hui, devant moi,
S’ouvre la consistance du rêve,
La palpable vertu de l’inconnu.
Comme un aveugle les bras tendus,
Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,
La faible caresse de l’inavouable.
Perception d’un instant unique,
Celui d’un achèvement prévu,
Attendu et confondu parmi les songes,
Pour une renaissance émerveillée
À l’instant éternel et envoûtant
D’un jour semblable aux autres,
Comme une brume d’enthousiasme
Sur la pâleur du monde.
Ensorcelé
Multitude des attitudes
Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol
Après avoir reposé ses ailes recourbées
Dans l’air lourd et magnifiant
D’un vent du large, caressant
L’un d’entre eux marche sur la digue
Et enchante les hirondelles
De sa valse à cent temps
Il pousse le cri de victoire
Vers les bâtiments vides et délaissés
Un autre, plus vert et musclé
Revient au pas de course
De lointaines collines
Encore effarouché, essoufflé
Par la contemplation de l’avenir
Celui-ci tient son arrogance
A pleines mains, repu
Et chante à qui veut l’entendre
Le cri du vieux marin
Lorsque l’eau le pénètre
C’est un rêve sans doute
Le rêve de l’eau ensorceleuse
Qui secoue parfois fortement
L’errant de l’âme endormie
Ruisselant d’images, la nuit
Gnomes ragoutants et bruyants
Vous dévidez vos histoires
Et regardez leurs effets
Du haut de vos dix pieds
Comme des anges pervers
Et, un jour, emporté par le rêve
Vous découvrez un présent inexistant
Vide d’un passé chargé
Néant d’un avenir inenvisageable
Pour ne plus penser et vivre, enfin
Entre
Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.
Entre-deux
Le chaos des pensées et des songes
Est une glue collante et répandue
Pas un souffle d’air dans la tête
Le poids du passé enseveli
Contre l’éclaircie de l’absence
Vaut-il mieux ne plus être
Et s’échapper dans l’air
Ou errer comme l’escargot
Lent et fier de sa majesté ?
Le silence… Il est prenant...
Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...
Aujourd’hui, plus rien
Une mince lueur entre les deux yeux
Qui seule guide l’autre
Celui que je ne suis pas
Et que je voudrais être
Envers
Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées
Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?
Equilibre
Vertu annoncée française, comme le cartésianisme
Souvent contredite par la réalité des faits
Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.
Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?
Certes l’équilibre des façades de nos châteaux altiers
Donnent un sens harmonieux aux apparences
La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique
Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales
Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?
Balance des sentiments, des émotions, des perceptions
L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux
Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?
L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !
Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur
Un souffle et sa constance se brise, altérée
Il fuit la logique et le poids des mots recherchés
L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité
Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?
Ici la vie est contraire à la parole, contradiction
Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude
Aucune prédominance, pas de passe-droit
L’œil à l’horizon, la face non corrompue
Transpirant sous la bise de l’intégrité
Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire
Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?
Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille
Ils vont dans les chemins de la vie heureuse
Et se détendent sur l’herbe caressée de rires
Vraiment, quel avenir sans équilibre
De quel côté pencher : raison ou imagination ?
Le papillon noir s’élève dans l’azur
Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée
Errance
Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
D’un cerveau en décomposition
Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable
Espace
Les bords froissés de la fenêtre
Tracent leurs courbes dans l’espace
Ils réveillent en chacun le parfum
Des matins d’automne endoloris
Quand l’haleine glacée de l’océan
Se glisse sous votre dos et chante
La fin de l’extase dans la nuit
Dorénavant, l’ombre des caresses
Accompagne le héros qui sort
Vêtu de gris, sans entrain
Pour se laisser mourir gentiment
Dans l’air diaphane de l’aube
Quand apparaissent les premiers rayons
La nuit n’est pas le jour
Le matin n’est pas le soir
La lumière n’est pas l’obscurité
Une ambiance délétère
Sans pouvoir sur l’artiste
Qui se noie dans la brume
Et s’estompe le jour
Mais pendant ce temps
Se déploie la rencontre
Sur le fil de la volonté
Entre l’existence et l’essence
Là où rien ne vient maquiller
La franchise de l’être
Nous ne sommes plus
Seul vit en moi et en toi
Ce gouffre inimaginable
Qui vous fait plonger
Dans l’inconnu chaleureux
D’absence d’être…
Espoir
Ce filet d’air entre en tête
Tu sens juste un vague souffle
Tu ne perçois pas encore
L’espoir qui surgit en toi...
Ton horizon s’élargit cependant...
La prison ouvre ses portes
Située haut sur le cap
Elle est placée pour contempler
L’océan immense et vide
Mais souvent… une brume empêche
Le cœur de porter aussi loin...
Tu n’entends que les flots
Qui voyagent en train
Et s’écrasent à leur rythme
Sur les lèvres blondes de la côte
Il y fait chaud sur cet observatoire
L’œil faiblit en luminosité
Enfoui dans l’étoupe tiède
D’un horizon sphérique…
Cette maigre caresse légère
Profite de ton ignorance…
Elle emprunte la route
Des départs imprévus
Tu montes dans la barque
Qui tangue de colère
Qui agite ses bras de bois
Au rythme des ondulations
Tu peines à t’assoir, mal vêtue
Ta robe de pourpre éblouissante
Entre en conflit avec le gris vautour…
Simultanément, tu observes
Cette glissade lente et majestueuse
Vers le trou de l’enfer
Ou, peut-être, du paradis…
Sais-tu le lieu de ce pays
Où, vêtue de papier crépon
Tu agites les mains en tous sens...
Personne ne vient à ton aide…
Sur la pointe de la caresse ailée
Tu divagues et balances…
Les espoirs déçus
Lancés comme des grains de semis
Deviennent geyser à la surface
Tu t’allèges pour être prête
À aborder l’avenir sans fin
Dont tu ignores encore
Le moment qu’il choisira
Pour couper le cordon
Qui te relie au monde...
Tu partiras vaillamment
Ramant de toutes tes forces
Puis, bientôt, cesseras même
Le mouvement des bras
Pour te laisser prendre
Dans la douce froideur
Du souffle divin
Eternel
Toi, revenu sur ta parole
De la tête à la queue
Tu refuses pourtant le cercle
Et te projettes sur la ligne
Elle s’enfonce dans l’espace
Et s’enfuit dans le temps
Tu es là, seul, innocent
Perdu sur ta branche
Tu agites les ailes de la tentation
Et tombes les bras en croix
Tu es saisi par le vide
Qui courre sous tes pieds
Suis la corde de ta trajectoire
Prends la tangente de ta peine
Et parcours la moitié
Du paradoxe d’Achille
Toujours tu seras derrière
Et la course dure mille ans
Plus tu avances, plus tu ralenties
Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité
Alors seulement tu pourras revisiter
Ta destinée dans l’éternel retour
Ecrit le 11 mai 2017
Evasion
L’air monte et descend dans la colonne…
Doucement… Prends le temps de la distance
Et… contemple ta machine qui fonctionne
Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…
Rien d’autre que ce piston qui va et vient
Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…
Laisse le rythme t’envahir pour ton bien
Et te convaincre de prendre la fuite
Ressens le souffle passer dans ta gorge
Dans sa montée, il efface ton être…
Puis… la descente avec un bruit de forge
Là, naît en toi la clarté bienfaisante
Qui fait fuir les soucis par la fenêtre
Et… rend ta virginité ignorante…
Evanescence
A nouveau, le silence de la nuit
Comme une auréole sur le tissu
Des souvenirs et de l’avenir
Où donc m’entraîne cette indolence
Avant le lever du jour, pâle et désorienté
J’erre dans ma solitude bénite
Comme un amant se noie
Dans les bras échevelés et caressants
D’une belle au visage de marbre
C’est le temps de la création
Des virages sublimes de l’imagination
Emportée par les courants improvisés
De l’air et du palpable imperceptible
Cheminant dans la peau transparente
Qui me sépare de la vie réelle
Je me noie, englué dans l’ignorance
De jours meilleurs, de plaisirs subtils
En contact avec le vrai et le beau
Et j’erre inlassablement, détourné
De cette connaissance chaleureuse
D’une intimité de pensée conduisant les héros
Vers les cieux blancs et vides
De la présence souhaitable
De cette évanescence indescriptible
Seule, sensible, brûlante et mystérieuse
Au fond de soi, de toi
Oui, de nous… Probablement
Evocation
Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.
Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.
Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.
Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.
Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.
Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.
Existence
J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?
Faim
Désert vert de la terre en cratères
Je rejoins les recoins de mon embonpoint
Là où rien ne vient des végétariens
Dans le respect de la paix du palais
Retour au recours des détours
Invention ou initiation sans humiliation
Vers les jardins, périgourdins ou girondins,
Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir
Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,
Faire reculer les azalées immaculées
Et brandir, sans contredire ni éconduire,
Les mots comme des joyaux infinitésimaux
Enfin avec la faim du matin sans fin
Quand du lit endormi des délits
Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles
Cuisinent les cousines en limousine
Fantomatique
Au creux des arbres, dans le feuillage
Apparaît la lune verte, rapiécée
Elle crie au monde sa folie
Elle se précipite sur les passants
Qu’a-t-elle fait, se dit-elle
Pour mériter pareille opprobre
Rien ne va plus dans ce monde altéré
De railleries où chacun conserve
Son quant-à-soi et son désir altier
Pourtant elle avait rêvé sans répit
Dans le mystère de son autre face
Dans les champs écarlates et sans fin
Elle avait ouvert son sourire
À d’autres qu’à elle-même
Elle s’était baignée dans le froid
Et la transparence de la nuit
Regardant sans se lasser son âme
Enfouie dans l’eau glacée
Miroitant de possibles ombres
Sur sa clarté limpide et cruelle
Et lui, l’homme éveillé et perdu
S’était mépris sur ses intentions
Rien ne bouge, rien n’existe
Qu’elle, perchée au sommet
Des cieux et des étoiles
Double intense de votre âme
Courant dans les bois, esseulé
À la recherche de son moi
Et ne trouvant que le vide
Fumeux et sans consistance
Un fantôme sans papier
Qui court après son ombre
Et ne trouve lui-même
Qu’une lueur d’espoir
Sans commune mesure
Avec la solitude
Adieu, toi qui fut moi
Adieu, moi qui fut toi
Le voile est levé
Je suis là et ne suis rien
Qu’un peu d’humanité
Sans nom, ni visage
Farce
Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.
Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !
Féminin
Toute femme est un mystère fragile
Qu’il convient de découvrir et choyer
Modeste, elle s’annonce faite d’argile
Mais pour la vie ne cesse de guerroyer
Serais-tu la beauté profonde et tendre
Ou l’innocence invaincue et pudique ?
Peux-tu te laisser couvrir de cendres
Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?
Toi, toujours présente et impitoyable
Dans mes rêves devenus impalpables
Nuage hypothétique poussé par les vents
Comment t’octroyer une réelle consistance
Alors que nos corps pleins d’inconstance
Ne rêvent que de solides adjuvants
Femmes
Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie
Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses
Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences
Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli
² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898
Feu
Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?
Fidélité
Un cœur a sauté dans l’arène
Le sang est d’or
Et le sable d’argent
Le sang tache le sable
Et le sable boit le sang
C’est la fidélité
Mais le vermeil du sang s’est craquelé
Le soleil luit si bas sur nos têtes
Et le vent a emporté le sang
Qui s’accroche aux derniers grains de sable
La nuit, le silence et la lune
Hante cette marée noire
Le lendemain
D’une corrida
Sans mort
Fin
Je n’ai plus l’éternité devant moi
La fin approche à grands pas
Elle ouvre sa gueule béante
Et fait ses yeux enjôleurs
Je ne veux pas me laisser faire !
Mais comment lutter sérieusement
Contre le lot de tout un chacun
Certes, il me reste de nombreux jours
Et autant de nuits solitaires
Où je pourrai encore dire
Tout ce qui me vient à l’esprit
Mais je sens la mélasse venir
Ma course se ralentit
Elle tourne autour du pot
Et souvent ma pensée
S’ouvre à d’autres horizons
Là où il n’y a plus de différences
Ente le réel et l’imaginaire
Et ce vide immense, sans fin
Couvre de son ombre velue
Les désirs qui s’échappent
Partez au loin, je vous rattraperai
Mes petits moineaux chauds
Et nous irons nous perdre
Dans l’obscurité et la froideur
D’une nouvelle vie, inconnue
Dont on ne sait rien
Mais dont on espère tout
Oui, l’éternité est morte
Il faut se dépêcher de remplir
Ce pour quoi nous avons été créés
Différent pour chaque homme
Maintenant que j’ai découvert
L’absolue solitude, tranchante
Qu’entraîne cette exigence
Je couvre d’écriture et d’interjections
Les pages blanches et vierges
Qui sont devenues
Ma robe de marié
Pour l’éternité
Voir si pas dans Réminiscences
Fleur
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,
Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.
Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.
Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.
À mon ours, je pouvais tout lui dire.
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.
J’aurai attrapé la lune un soir d’été
Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,
Si je n’ai personne à qui la donner ».
« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,
Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».
Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune
Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.
Folie
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Est-il possible qu’un plus un
Ne soit pas un résultat
Mais une question essentielle
Pour atteindre la connaissance ?
Je ne sais plus rien, ni le vent
Ni la mer, ni les verts pâturages
Mes yeux sont tombés, mûrs
A côté de mes chausses fermées
Merci mon Dieu pour cette détente
Qui ne signifie rien que la joie
De parler pour ne rien dire
Et de chanter l’ivresse du pouvoir
Folie 1
Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.
Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.
Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?
Pacte tenu un jour
Pactole assuré toujours !
Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.
Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :
Glauque est l’océan
Global le mécréant
Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.
-dessus, il endossa le vêtement du sommeil
Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille
Folie 2
A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.
Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.
L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.
Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.
Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.
Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.
Franchise
Rien ne nous empêche d’être grands
Seul l’attendrissement pour nous-mêmes
Nous conduit à l’abandon...
Alors le cœur part à la dérive
Il flotte sur les eaux de l’incertitude
Du désespoir et de la solitude...
Pourtant nous nous maintenons encore
Droits et secs comme une branche morte
Regardant au loin vers l’horizon
Cet au-delà de nous-mêmes
Qui flotte sur les mers et court dans le vent
Et tous nos espoirs se portent sur lui...
Où va-t-il ? Que présage-t-il ?
Nous ne le savons, mais peu importe
Seul le regard franc des cœurs
Peut combattre l’errance de l’âme
Funambule
Imagination, image inhalation…
Quel flot de mots et de sons,
Quel débordement de couleurs,
Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.
Je suis baignée de tentacules
Qui me chatouillent à l’envers
Et m’encourage dans mon innocence.
Je cherche d’autres procédés
Pour dire mon incompétence.
Amis, rien ne me vient à l’esprit,
Hormis cette poêle à frire verte.
Alors je prépare une omelette
Aux œufs frais encombrés d’herbes
Pour régaler les invités rares
Au festin de la comédie humaine.
Merci à vous qui êtes venus,
Revêtus de chemises molles
Et de pantalons de cuir souple,
Pour admirer le funambule
Dans son numéro imprévisible
Et sa médiocre réplique.
Oui, rien ne vous y obligeait.
Vous courriez dans vos intentions,
Vous pêchiez les mots au rebus
Et recomposiez les lettres
De mille envolées non lyriques.
C’est un grand jour,
Celui du retour de l’imagination.
Il apporte un peu de délire
Aux nuits somnolentes et tristes
Des artistes défraichis et somnambules
Qui pour se soutenir
Boivent plus que de raison
Un vin lourd et capiteux
Qui signe la défaite de leur art.
Merci à vous qui m’avez soutenu
Au cours de cette veille nocturne
Pour repartir au matin
Dans les brumes colorées
D’un nouveau jour sans surprise.
Glaçon
La main froide de l’hiver saisit les humains
Les garçons sourient, courant avec un glaçon
Après les filles lambinant sur le chemin
Derrière l’école, hurlant sans façon
Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente
Improvisent hardiment une patinoire
Et y convient leurs camarades pimpantes
Qui n’osent refuser sous peine de déchoir
Viens le moment où le froid rapproche les corps
On se trouve une partenaire en accord
Pour survivre, même vivre, dans son cocon
Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans
Et que la gelée invite l’imprévoyant
A se réfugier au-delà du balcon
Grains de sable
Quelques grains de sable dans une encoignure
Où s’attarde un filet de lumière
Parvenu par des voies détournées
À soulager leur solitude honteuse
Quelques cris d’enfants étonnés
Qui font gémir le balcon rouillé
D’où suintent des larmes de vieillesse
Également, et c’est nécessaire
L’ombre rafraichissante des ormes
Où se perd le savoir des couleurs
La plainte languissante d’un volet
Qui se ferme sur les yeux d’une femme
Encore frissonnante des caresses de l’air
Suffisent au voyageur attardé
Qui n’a pas encore trouvé de gite
Il errera durant la nuit claire
Attentif aux frémissements des sons
Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence
Ses longs filaments à l’horizon
Et que de nouveau crissent les graviers
Sous les pas fatigués de l’absent
c
La grande nuit
La grande nuit approche
Dans ces derniers instants
Au soir d’une vie bien remplie
Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?
Tu fouilles en ta mémoire perdue
En premier lieu la caresse
Celle des mains sur le piano
Celle de l’air au printemps
Celle du pinceau sur la toile
Et surtout celle de l’aimée
Une caresse d’huile parfumée
Sur ton corps de fantôme
En second lieu l’imaginaire
Tels les rêves d’écrivains
Qui projettent leurs passions
Sur les battements de ton cœur
Tels aussi le souffle créateur
Qui montent du puit de l’être
Et crie au monde sa vision
Je ne suis rien et c’est là
Dans cet instant de vide
Que je suis le plus pleinement
En troisième lieu l’action
Moment précaire, à saisir :
Ne tarde pas, il part cet instant
Et fuit ton être immobile
Trompe-toi, mais agis
Ne renonce pas à l’engagement
Tu en porteras les conséquences
Mais tu n’auras pas de regrets
Soigne le geste précis
Jusqu’à la perfection
Répète sans relâche
L’exercice qui te sortira
D’une indolence à fuir
Et évade-toi un jour
Sans pouvoir le prévoir
Dans la beauté limpide
Du geste parfait
Qui te rend transparent
En dernier lieu, ce double
Qui grandit en toi
Imperceptiblement
Image de ton idéal
Accomplissement d’homme
Vertu découverte
Un jour de spleen
Et recherchée sans cesse
Souvent perdue
Parfois même oubliée
Puis revenue au cœur
De ton être rêvé
Lumière éblouissante
Éclairant l’horizon
La nuit est tombée
Plus rien ne te retient
L’attente mortelle
Sauvagement t’embrasse
Elle guette la lueur inconnue
De l’aurore mystique
Où tu gagneras ce double
Et ne deviendras qu’un
Celui que tu as construit
Tout au long de ta vie
Ecrit le 7 mai 2017
Grisaille
Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.
Étonnant de couleur fade, le royaume
Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.
Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?
Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !
Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,
Secoue la couverture pesante du sommeil
Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !
Dors encore ma belle, emplis ta virginité
De cette mémorable vacuité.
Cours vers le fleuve immobile et béant.
Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?
Dans la grisaille du temps admissible,
Tout vous attire vers un éternel néant.
Guerre des mots
Ahiyaoua ! Ahiyaoua !
Ils se défient en onomatopées
Les unes sont connues, tellement
Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues
D’autres sont des inventions
Germées tout droit de l’exaltation
En réplique à une interjection
L’enfance rêve de nouveaux mots
Pour paver la marche vers la gloire
Ils sortent du chapeau envoûté
En cris d’apprenti sorcier
Hikedong, hikedong, le héros
Courant aux bords de l’univers
S’en est allé et s’est perdu
Dans la mer des lettres
Un plouf retentissant, mais muet
Visible à mille lieux comme un feu
Aussi le plus souvent possible
Les apocopes deviennent légions
Ils colocent dans la bizarrerie
Tels les paons en majesté
Sous la surveillance des profs
L’acronyme fait la sourde oreille
Les garçons sont sensibles à la Nasa
Les filles se voient dans une belle auto
Mais tous devant le Manneken-Pis
sont mdr quoi qu’il arrive
Quant aux sigles, réservés aux adultes
Ils commencent à fleurir à la cité U
Ils s’épanouissent dans les NTIC
Et les BD regorgent de lettres sans suite
Que l’enfant attentif et studieux
Cherche en vain dans le dictionnaire
Oui, c’est la foire du trône des mots
Une gélatine odorante aux oreilles
Que l’on brasse à pleines mains
Et que l’on s’envoie à la figure
Pour le plus grand plaisir des sourds
Haïku 1
« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)
Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.
Le haïku surgit :
Regard rosé de l’aurore
L’ombre se noie entre les immeubles
Comment les empêcher de tomber ?
Haïku 2
Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.
(André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)
Glace de l’été
Dans l’eau, au petit matin, gelé
Vous courrez. Chauffe-moi
Haïku 3
Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat
Haïku 4
La lune plate
Embrase le lit...
Mort subite
Haïku 5
De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement
Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !
Harmonie
L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.
Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !
Haute tension
Dans le désert vert de la terre
Se dresse une silhouette macabre,
Croix aux os décharnés,
D’une ligne à haute tension.
Ses bras étendus
Laissent sur le sol
L’ombre de ses doigts
Qui tiennent, ô fragile poids,
Les rênes de la civilisation.
Hiver
Entrée dans l’eau glacée du vestibule
Pépiement lumineux du noir charbon
Avant que la lumière ne soit faite
Sur la montée d’escalier vertigineuse
Rien ne vient…
La congélation verte
Du billard immobilisé sur ses quatre pieds
Le salon rouge comme un poisson
Au-delà le gouffre des casseroles
Qui tintent d’aigreur pétrifiée
Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre
Sans poignée…
Retournement de l’être
Les yeux vers le cerveau opaque
Je contemple cette image absconse
Enroulé sur moi-même
Bras et mains en extase
Jambes et pieds cramponnés
Dispersé, le sang se meut en serpent câlin
Qui relie les grains d’être
En étranges colliers d’alignements
Je passe de l’un à l’autre, sans sauter
Guidé par le fil des pensées noires
Plongeon dans l’absence
Saut dans l’irréalité caressante
Qui frissonne dangereusement
Entre les cils entrouverts
Qui ne veulent voir au-delà
De la froidure impalpable
Du crabe aux yeux fixes et glauques
Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle
D’autant de sens pour l’inconnu ?
Image
Ce n’est parfois qu’un grain de poussière
Mais ce peut être l’aveuglement
Ou même le refus de voir et constater
Alors on laisse l’image fuir
Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau
Elle revient cependant, forte et vivace
S’insinue derrière l’entendement
Et bouleverse subitement la compréhension
Naît alors la confusion et la dérision…
Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?
Ile de Ré
Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été
imprécateur
Il est des gens pour qui rien ne va
Il est des gens qui ne vont nulle part
Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais
Toujours en mouvement, toujours tourmentés
Comment leur dire la mouche qui vole,
L’oiseau qui pleure en gazouillant,
Le chat qui miaule dans la chambre
L’enfant qui dort les bras ouverts
La femme au chapeau de plumes
Et l’attitude du penseur solitaire
Il est des gens qui ignorent les saisons
Ne voient pas dans le froid du matin
La magie enracinée de la vie
Ne comprennent pas non plus
L’espérance d’un cœur vide
Ou même la vacuité de la faim
Il est des gens qui n’ont que la parole
Pour proclamer leur désaccord
Et qui toujours s’enferment
Dans un bocal de rancœur
Pour finir seul un jour d’orage
Dans la poubelle de l’imprécation
L’inconnue
Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.
Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.
Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.
Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.
Elle a fait mille choses et très sérieusement.
Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.
Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.
Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire
Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.
Elle s’évadera un jour des pages de son livre
Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.
Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,
Sauf, sans doute, ce double d’elle-même
Dans lequel elle pourra se mouler.
Elle est française, bien sûr, et…
Parisienne évidemment !
Inconscience
Silence pesant dans l’œuf de la personne.
Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,
Surtout ne casse pas cette protection.
Que le globe oculaire stagne en création !
Le paysage caresse cet horizon.
Etrange est la ligne de conjugaison
Où se mêlent lassitude et patience,
Un trouble bouillon d’absence de conscience.
Maintenant, casse cette maigre protection !
Dévoile-toi, vierge de toute filiation,
Pour courir sans fin dans la lande convoitée !
Tu es de pierre et de sang, malveillant
Jusqu’au creux de ton personnage ignorant
Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…
Incroyable
Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle
Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver
Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères
Infamie
J’ai pressenti ce matin la reprise des vagues noires.
Elles courraient au galop sur le plafond de la chambre,
Puis revenaient à la charge des ombres du miroir
Qui fuyaient la transparence du regard de ces chimères d’ambre.
Mais le sommeil envahissait les limbes de mon (sarcophage,
Le noyant de l’obscurité de l’aurore qui se [méconnaît.
Assis, je sentais mieux les attaques de l’hydre anthropophage
Qui semblait s’éloigner pour rire sous la voûte du dais.
Les vertus du val disgracié des antipodes marines
Excellaient à périr sur le toit de la grâce immolée,
La couvrant de filaments brunis par la soif de perdre Aphrodite
Qui frôlait de son rire leurs faces épanouies du périple enchaîné.
Fermés sur l’ombre des autels de leurs ailes affamées
Les princes des châteaux du miroir étalaient leur infamie
Pour tenter d’échapper aux fantômes des lueurs embuées
ui gardaient leur ignorance du pouvoir des parvis.
Infini
L’homme, en tant qu’être fini, peut-il penser l’infini ?
On conçoit facilement un nombre sans fin
On perçoit plus difficilement un espace infini
On entrevoit malaisément un temps infini
Mais peut-on imaginer la matière sans fin ?
Chaque grain de matière se conçoit accompagné
D’une parcelle d’espace et d’un fragment de temps
Cet espace-temps lui donne son volume
Définit son existence et sa durée
La matière ne peut être infinie
Puisqu’elle est inexorablement environnée
D’un ensemble obligatoirement plus vaste
De même, dans le domaine des idées
La bêtise peut-elle être infinie
Comme certains le prétendent
Mais ils se gardent bien de penser
Que l’intelligence pourrait être infinie
L’invention du zéro coupa le souffle
A beaucoup de spéculateurs audacieux
Le rien n’existe pas
L’univers se renouvelle-t-il sans fin ?
A-t-il été créé à partir de rien ?
Zéro est le nombre qui donne naissance au un
Le un n’existe que parce qu’il se distingue du zéro
Qui est à la fois réel, positif, négatif et imaginaire pur
S’il est un nombre, son pendant l’infini
A-t-il les mêmes propriétés ? Surement pas !
L’infini n’est ni positif, ni négatif
Nicolas de Cues, théologien et mathématicien
Qui vécut à la fin du Moyen-âge
Le voit comme une sphère dont le centre est partout,
La circonférence nulle part
L’infini est-il réel ou imaginaire ?
Plutôt que penser cette question
Peut-on dire que l’imaginaire a une réalité ?
Oui, sans doute, autrement
Tout serait dit, ou rien !
Mais où va-t-il chercher ces idées ?
Est-il possible que l’infini n’est rien
Et que le rien soit infini ?
Non, car le zéro donne naissance
Au positif et au négatif
Seul le fini, parce qu’il est dénombrable, se définit
Le zéro est, par la volonté de l’homme, prédéfini
L’infini est, parce qu’absolu, indéfini
Est-ce à dire que n’étant pas mesurable
Il n’est pas dénombrable ?
Cantor découvrit les infinis mathématiques
Qu’il définit comme nombres transfinis
Par opposition à l’infini réel qui recouvre l’absolu
Les infinis physiques n’existent qu’en eux-mêmes
Le Tout se loge dans le rien que l’absolu englobe
L’infini réunit positif et négatif
Il réconcilie les opposés
Il ne les détruit pas
Construit-il l’antimatière ?
Seul Dieu le sait…
Inspiration
La nuit a fermé son poing sur la chambre
Tu ne paraîtras plus revêtue de blancheur
Entrouvrant l’huis de ton maigre membre
Avec le regard avide des chercheurs
T’aurais-je perdu au détour d’un couloir
Ou peut-être as-tu franchi le Rubicon
Et nous dis d’un mouchoir agité au revoir
Comme à des fantômes vivants au balcon
La nuit a perdu son obscure froideur
Et s’est parée d’intense poudre d’or
Repoussant au loin le spectre de la mort
Voici que surgissent au loin les ambassadeurs
De l’étrange défilé de bulles enlacées
Montant vers la main au stylo attachée
Ecrit le 15 mai 2017
Intersaison
L’astre vous bourre de ses rayons
Tourné vers lui le visage s’ouvre
Chaque pore dégorge son eau
Vous ruisselez dans le froid de l’hiver
Les cris des enfants du village
Entament comme une scie obscure
Le solo patient et quotidien
D’une journée écrasée de rouge
Le portail ouvert, béant de fureur
Dont on nettoie les dents noires
Laisse passer les géants de la route
Ombres parasites et fugitives
Oui, c’est une après-midi soft
Un air de déjà vu et si bon
Vos genoux dissous dans la poitrine
Vous baignez dans votre jus amer
Vous ne bougez plus, le front altier
Vous laissez le temps s’en aller
Et vous regardez sans les voir
Ces arbres aux doigts tendus
La nature vous donne sa foi
Laissez-vous faire, ignares
Laissez votre intelligence au placard
Et croulez de bons sentiments
Encore quelques temps
Quelques pas de danse
Pour profiter de cette huile
Que donne la lumière du soir
Tout à l’heure, refroidi
Roulé en boule, respirant
La morsure de la glace
Le feu du soir vous ravivera
Jaillissement
Ne cherche rien…
Tout est donné…
Fixe-toi sur l’inconnaissable
Et laisse ta pensée sans amer…
Qu’elle divague sans but
Sur l’aplat des souvenirs
Et les vagues du présent
Rien ne doit t’atteindre
Ni l’obscur regard des morts
Ni l’éclat étincelant des vivants…
Navigue entre les deux
Dans cet état d’insuffisance
Où se love le vide…
Tu es en absence d’être
Dans l’apparence inhumaine
Des spectres entre deux eaux…
Vient la transparence insolite…
Déjà une lueur t’envahit
Sourde aux appels du monde…
Sens-tu ce tourbillon glacé
Qui poignarde ta gorge ?
Vishuddha est son nom
Un feu sans braises
Le puits de l’inconsistance
Une descente dans la dissidence…
Attirant et impalpable est
Ce lieu de rencontre des influences
Où aucune ne prend le pas sur l’autre…
Elles se mêlent les unes aux autres
Images éparses, sons différenciés…
Une tour de Babel qui tient
En un point unique se dévoilant
Et d’où jaillit la créativité
Telle une fontaine de vie…
Ecrit le 15 mai 2017
Jeune moine bouddhiste
Revenu des songes, il allait sans vergogne
Qu’avait-il à dire aux touristes perdus
Il courrait avec agitation, sans savoir
Il fuyait le monde et les hommes
Et s’enfonçait dans la solitude, éperdument
En garçon sans éducation ni conscience
Dans sa robe rouge, il contemplait
Les vallées qui coulent vers les mers
Et, levant les yeux, il célébrait l’aurore
Viens, lui disait le vent et la pluie
Et il allait sans gêne ni douleur
Méditer sur la colline isolée
Dans un monde sans souvenirs
Envahi de silence et d’absence
Rien ne lui dictait sa conduite
Ni l’homme, ni même la nature
Il allait seul contemplant les hommes
Comme appartenant à une autre race
Transparent et insaisissable
Venu de millénaires instantanés
Comme une offrande nouvelle
Ecrit le 26 avril 2017
Offerte au monde déboussolé
L’enfant vaut-il mieux qu’un homme ?
Il n’a rien derrière lui
L’avenir en visée
Le présent en partage
L’existence comme seul point commun
Ivresse
Il était là sans y être, au pied d’une porte cochère,
Assis sur un sac sans forme ni couleur, en jachère,
Il dormait à poings fermés, ivre et sans consistance,
Rien ne l’aurait réveillé, pas même les femmes
[de l’assistance.
Il remua soudain, pris de délire et de tremblements.
Les yeux fermés, il redressa la tête, hagard vraiment.
Il battit l’air de ses bras forts, sans conscience,
Et se rendormit difficilement, mais avec vaillance.
Il ne me vit pas le dessiner, caché derrière les vélos,
Regardant la chair humaine simuler ses sanglots.
Il bailla d’une gorge profonde, poussa un cri,
Regarda son état et hurla « A mort l’escroquerie ! ».
Alors il se leva, passa une main dans ses cheveux.
Il prit son sac, essuya son menton baveux,
Fit un pas ou deux avant de s’écrouler à nouveau,
Pleura sur sa misère, hennissant comme les chevaux.
La musique
Dans sa montée en intensité
Elle descend au fond de l’être
Elle transperce notre entendement
Et nous conduit au vide céleste
Quelle qu’elle soit, elle emporte
Cœur et esprit en ballade
Et ce rêve de l’âme
Crée un manège sans fin
Les enfants rient et dansent
Les femmes secouent leur corps
Les hommes tournent autour d’elles
Les vieillards s’en consolent
Les sons huilés des violons
Enferment nos appréhensions
L’aigre discours de la clarinette
Vous incline au repos dans la dunette
Le chant solitaire de la soprane
Vous fait franchir la membrane
Qui porte votre être intérieur
Et vous confie à l’auguste prieur
L'autre
Qui es-tu toi pour me dire
La vanité des rencontres
La futilité des réunions
L’inanité de tout débat ?
J’y vois au contraire
Le propre de l’humain
La parole libre de l’être
Qui condense en un mot
Ce qui le met en joie
Le terrifie ou l’encourage
Seule, la créature s’étiole
Se réduit à elle-même
Et meurt d’absence
Ne te retire pas de toi-même
Tu y perdrais le meilleur
C’est-à-dire ce double
Que l’autre regarde
Avec concupiscence
Et que toi-même ignore
Leçon de piano
Comme ils sont malhabiles ces doigts
Qui tentent, raides, de danser quelques pas
Sur le clavier blanc zébré de noir
Que d’application ils exigent
La main raidie d’effort, doigt vengeur
Tendu vers la note… Laquelle ?
Ce doigt appuie, en vain, sur la touche
Trop tard, il ne peut plus frapper
Il s’abaisse sans force
Plein du désir d’un son, quel paradoxe !
Compte les notes, c’est bien le mi
Miracle, il l’a trouvé, juste après le ré
Chaud comme une boule de réglisse
Et maintenant le si, préféré du triton
Comme il est difficile d’y mettre le pouce
La main retournée s’abaisse, découragée
Quelle tension sur le visage d’ange
Quelle pression dans ce petit corps
Recroquevillé sur lui-même
Penché sur le clavier
Hésitation, contraction, détente brève
Puis de nouveau, en cycle
Mais l’épuisement gagne
Encouragement…
Et vous vous essayez à les faire chanter
Mais là aussi rien ne sort
Un rauque essoufflement
Comme une pompe de vélo
Quel rapport entre la frappe d’une note
Et le souffle entre les dents serrées !
L’accord, comme un éclair vivant
Est-il beau ou résonne-t-il bizarrement ?
Cela ils l’entendent, ronds harmonieux
Ou carrés dans l’eau noire
Comme un ploc mal tombé
La chute d’un caillou creux
Ils grimacent de laideur
Devant ces sons diaboliques
Et un jour, pourtant, elles couleront
Ces notes sortant des mains
Et égraineront l’enchantement
Caresse et chant du paradis
La danse deviendra souple
Les doigtés s’enchaînant
La tête couverte de vrilles
Les bras chantant à l’unisson
La leçon de piano, quelle magie !
L'enfant rieur
Assis, à genoux ou encore debout
Ils attendent comme les lapins à leur terrier
Le dernier rayon de soleil de cette journée
Ignorants et béats ou bien proches d’être fous
Pourtant le jour fut actif, même endiablé
Tout fut fait pour te retourner
Le pivert te cassa la tête sans rien trouver
Tu poursuivis sans même nous regarder
Merci aux farfadets, aux lutins et aux gnomes
Ils choisissent leurs grands électeurs
Parmi la population de leurs grands hommes
Et que choisissent-ils : l’enfant rieur !
N’oublie pas, Marie, le bain bouillonnant
Pris au matin du troisième et dernier jour
Libérée de ton ombre, tu t’avançais en chantant
T’adressant au peuple en dernier recours :
Fraiche, jolie malgré tout, jeune encore
Je vous avertis du grand danger
Tous nous redeviendrons la terre foulée aux pieds
Alors pourquoi tant d’efforts ?
Merci à tous pour ce séjour amincissant
La lame du rasoir a tranché
Plus ne sera comme avant.
Alors quel enfant rieur accepte de nous guider ?
Liberté
Liberté, mot chéri de notre langue
Combien de fois as-tu été prononcé ?
Tu te pavanes dans la bouche du pouvoir
Tu te déhanches devant le micro médiatique
Tu t’ébroues au milieu des anarchistes
Tu étais pourtant bien parti parmi les Hellènes
Platon t’ajustait en bulles sphériques
Qui explosaient à la face des ignares
Socrate, qui ne l’a pourtant jamais écrit
Voit la liberté supérieure à la vie :
Mourir pour atteindre l’universalité
De la pensée et de la morale humaine
Tu montes telle une pyramide infinie
Devant des yeux écarquillés
La liberté se paye et se gagne
Elle n’est pas ou elle est
On la vit à chaque instant
De différentes manières
Elle s’adapte à chacun
Elle se prête à toutes les combinaisons
Elle prend toutes les formes possibles
Jusqu’à celle d’un nourrisson endormi
Elle t’accompagne toute ta vie
Et te contemple dans tes efforts
Même prisonnier ou mourant
Tu gardes ta liberté d’homme
Jusqu’à ton dernier souffle
Celui qui te conduit vers l’ultime :
La dignité devant la mort
Pour les plus démunis, la liberté
Est la capacité à faire face à la pénurie :
Survivre à la faim, à la maladie,
A la raison des plus forts
Ou à la déraison des fous
Enfouis en creux dans la glaise
Ils espèrent vainement la délivrance
Mais ne voient venir le soir
Que l’illusion du coucher de soleil
Demain, il fera jour et rien d’autre
Même pas l’artifice d’une pause
Ainsi en est-il pour une multitude d’humains
Esclaves enchaînés au mirage de la vie
Qui marchent sans fin dans la poussière
Et ne boivent à la source que par intermittence
D’autres se battent pour de nobles causes
Illusoires sans doute jusqu’à la vérité
La nécessité devient droit,
Le droit devient devoir
Le devoir devient tyrannie
La liberté s’en est allée
Elle a fui les lieux du pouvoir
Et s’est réfugiée dans la solitude
Des rêveurs d’autres temps
Oui, conquérir sa liberté est un devoir
Que peu acceptent d’accomplir
La plupart la veulent docile et soumise
Alors qu’elle est autonomie et volonté
Seuls peuvent accéder à la liberté
Ceux qui découvrent la frontière intérieure
Là où le moi n’est plus qu’un souvenir
Là où le soi vient sans être appelé
Dans cette magnifique solitude
Où vole, extasié, celui qui n’est plus rien
Il a franchi le point de non-retour
Il a atteint le trou noir de la non-révolte
Il n’est plus et il est, vrai humain
Et presque Dieu parce que si proche
De celui qui l’a créé pour le faire
Egal à lui en toute liberté
Au-delà du cosmos, libre de toute pensée
Il va dans le monde et veille sur lui
Par la simple expression de son ouverture
Qui lui donne l’amour par filiation
Sans effort, en toute vérité
Alors la liberté c’est le choix de se tenir droit
Dans la joie comme dans l’adversité
De ne se laisser atteint par rien
Dans le regard de la beauté de la création
De ne pas être pour être,
Vivant parmi les vivants
Insensible à la mort
Parce que déjà mort
Présent ici et maintenant
Un point dans l’univers
Devenu le cosmos entier
Une flèche entre celui-ci
Et celui qui est de toute éternité
Lieu
Suis-je bien là où je suis ?
Vivre dans deux lieux sans savoir
Activités ou méditation, que choisir
La solitude ou la gare de voyageurs
L’évaporation ou la noyade humaine ?
C’est la corde raide de l’inconnu
Le voyage sans fin de l’Entre deux
(et pourquoi pas Antre ?)
Un lieu qui n’en est pas un
Une aspiration immatérielle
Qui vous vide le cerveau
Agité, je cours à l’action
Empli de bon sens et d’escampette
Je mouille ma chemise
Pour la tordre dans le no man’s land
J’arrive dénué de désirs
Dans le jardin des folies conceptuelles
Et plonge à grandes brasses
Dans l’orgie des idées sans fin
Elles gonflent, ces pensées malhabiles
Elles se trouent de bulles odorantes
Elles envahissent l’espace vierge
Et le peuplent de chaleur nocive
Le rêve devient réalité
Alors surgit la pâle résurgence
De la fébrilité de l’autre monde
Des rendez-vous diserts
Des réunions fantomatiques
De colloques envoûtants et creux
Fièvre ou apathie, je ne sais
Oui, suis-je bien là où je suis ?
D’ailleurs, où suis-je
Et que suis-je moi-même ?
L'oiseau
L’oiseau, vert et cadencé, s’en est allé
Depuis, la pluie couvre les bois en silence
Une goutte se glisse et pénètre le col
Le frisson rappelle l’âme à elle-même
Envolée la luxure de l’automne
Qui tournait la tête aux biens intentionnés
Désormais le feu de l’hiver enchaîne
Le corps aux mouvements du cœur
Quelle est bonne cette odeur subtile
De salaisons et fumigations à ressortir
Lorsque la bise enlace la maison
Et vous force à rester là, tranquille
Dans l’attente imprévue d’une éclaircie
Et l’oiseau, vert et envolé, reviendra
Chantant pieusement le rayon de lumière
Qui frappe l’œil et fait fondre le cœur
Lourdeur[1]
De sombres perles descendaient lentement de leur front
Tandis qu’ils courbaient leurs bras vers la terre nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Écoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres assoupies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier sur ses roues branlantes,
environné de volailles apeurées et caquetantes,
S’éloignait dans la poussière soulevée par la brise
Lui
Longtemps, elle l’a rêvé, il est là l’homme radieux.
Qu’est-il devant elle, la charmante résolue ?
Il vient, se sachant découvert et craignant Dieu.
Elle le regarde, mais signifie-t-il l’absolu ?
Lui qui n’a jamais rêvé devant une femme nue,
S’interroge sur son destin d’homme délétère.
Le guerrier a-t-il encore le pouvoir malvenu
D’outrepasser son rôle et franchir la frontière ?
Elle est pourtant ténue cette limite imaginée.
Tendre le bras, pailletée d’or… Vêtue de nuée...
Elle ouvre son regard d’ange et le contemple.
L’homme n’est qu’un double incertain d’elle-même.
Il a moins de formes et se peut-il qu’il m’aime ?
Elle le reconnait et, seule, le conduit au temple.
Lumière
Lumière,
Un trou blanc dans la vague des choses
Un gouffre, cimetière de couleurs
Et l’eau, brillance horizontale
Comme une nappe ou un glacier
La Loire,
Cristallisation des échos du soleil
Largement étale, délibérément ouverte
Entre les pans de matière forestière
Achevée de repos et de grâce
Ombre,
Aux lagunes encloses de sable noir
Baignées des dorures de la rive
Où l’œil s’enfonce indéfiniment
Comme au travers des brumes matinales
Loire, amie de mes rêves
Consolatrice de mes tristesses
Épuisant la joie de tes épanchements
Entre les berges de l’espérance
Soleil aux rayons verticaux
Détendant l’air de ses inquiétudes
Source de gaité séculaire
Lié au fleuve comme une broche d’or
Enfin les bois reposant sur la rive
Comme des bras tendus vers la lumière
Impénétrables et pondérés
Dans une sagesse faite d’immobilité
Main
Noire et blanche, peut-être verte,
Une main caresse le ciel
Et les étoiles et Mars et Pluton,
Soleil aux cinq rayons
Qui réchauffe la neige de longs bras
Courbés sur l’espérance de la vie.
Elle perd parfois ses doigts un à un
Au fil des paroles
Qu’elle lance solitaire aux nuages
Qui s’enfuient à ses provocations.
Seuls, quatre petits monts
Témoignent du bon plaisir de la nature
Et se penchent vers le lac de leurs reflets.
Une main, toute une vie
Racontée sur une ombre
Manque
Tout est là !
Mais que te manque-t-il ?
Le sang bat dans tes veines
La conceptualisation prolifère
Le mollet reste fier
Le cœur pleure à tout va
Tu t’émeus de rien
Tu ris de tout
Tu souris de peu
Tu exploses d’émotion
Sans savoir pourquoi
Ainsi va le monde
A fleur de peau
A rebrousse-poil
Dans la chair de poule...
Quels bruits pour si peu !
Silence, on tourne !
Grise-toi d’images
De cris, de faits divers
Mais oui,
Ce qui te manque
C’est toi !
Mardis
Mardi dernier, présentation par l'auteur du livre « Conte d’asphalte », d’Anne Calife, Albin Michel, 2007 :
Un très beau livre qui conte la rue lorsqu’au bout de l’effort de maintenir une vie sociale et personnelle, il n’y a plus d’autre issue que celle de finir dans la rue. Comment fait-on pour en arriver là ? À la rue ? semble-t-il dire. En glissant, vilain petit canard, en glissant. (p.14)
http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/
Echanges, mais de quoi ?
Des mots assemblés en idées
Des idées assemblées en sentiments
Des sentiments organisés rationnellement
Et à la fin, un poème-texte
Retour des mots à l’origine
Une conversation à deux
Dans laquelle trois se perdent
Mais comment organiser l’ensemble
Serait-ce sur les mots, les phrases
Les sons, les couleurs, les caresses
Faut-il lier les émotions
Les sentiments, les pensées
Les silences même ?
Elle lit, parle, elle converse
L’autre fait de même, où vont-elles ?
Elles babillent, elles papillonnent
Elles se laissent aller, jusqu’où ?
Elles se rendent heureuses
Par cet échange façonné
L’une cherche la conciliation
L’autre veut la rendre nue
Mais rien ne vient, le vide
Le bavardage conduit-il à quelque chose ?
Je ne sais
Et peu à peu tout s’éteint
Les cerveaux ne parlent plus
Seule la sensation reste
Plane dans l’air, flotte
En un instant nous partons
Et nous retombons, inertes
Le brouhaha des commentaires
Une dernière lecture…
Un silence… C’est la fin…
La fin d’un rêve simple
celui d’une vie décrite…
(Les mardis littéraires, de Jean-Lou Guérin)
Marine
Il partit loin de tout, au-delà de sa volonté
Il enjamba de nombreux barrages
Il se contorsionna et s’enveloppa de courage
Il arriva au port du fond des mers
Et coucha dans le premier lit venu
Le lendemain il embarqua sur le voilier
Et partit sur l'océan, assoiffé…
Il parcourut la moitié de la terre
Et la moitié des cieux bleus
Toujours enfoui à mi-torse
Dans les huniers au sommet des mâts
Il voyait les animaux volants autour de lui
Il sentait la fin arriver, un air de musique
Tendu entre deux cordes raides
Crac. Elle cède sous la pression inusitée
Des vers de carabin enfilés sur une aiguille
Et l’homme dénudé s’engloutit dans les eaux
En fumant sa pipe vénérée. Ah, la marine !
Massacres
Ils marchaient sans un souffle
Silencieux, éperdus, mais tenaces
Tendus vers leur mission osée :
Où se cache l’adversaire inconnu ?
Tout à coup, au cœur de la nuit
Retentirent les coups de feu
L’agitation de batteries de cuisine
Dans l’arrière pièce sans fenêtres
Les lueurs secouaient l’horizon
Eclats de terreur fragilisée
Explosions éperdues et prolongées
Cris des blessés, femmes et enfants
Rage des hommes sur fond de haine
L’éclair des lames sorties du fourreau
Les émanations fumeuses de la peur
Encombraient la vision d’un voile noir
Et tout ceci paraissait à mille lieux
Des pensées silencieuses de ces hommes
Derrière les jumelles fixant cette folie
Partis rechercher les démons odieux
Ils revinrent le visage gris
Sans un mot ni un soupir
Blêmes, l’horreur plein la bouche
L’œil hagard, les mains tremblantes
Ils vomirent plus qu’ils ne pouvaient
La tête résonnant de bestialité
Les pas scandant le rejet du vécu
Cherchant en vain la consolation
Et ne trouvant que la mémoire
Brute, sèche, rougie du sang
De victimes innocentes et inconnues
Qui moururent ce jour-là, seules
Face au déchaînement de l’exécration
Des hommes entre eux, contre eux
Pour eux, avec eux, ou même sans eux
Seules contre la marée humaine
D’une malédiction millénaire
Sans un regard pour l’être humain
Qu’ils assassinent sciemment
Et Dieu, pendant ce temps,
Se cache derrière le rideau du temps
Pour pleurer les innocents
Quand donc cesseront ces massacres ?
Matin
Trois gouttes d’eau s’élancent du toit
Elles s’étirent, puis se laissent tomber
Se poursuivant dans leur chute
L’une s’étale sur le ciré… bavure…
Elle éclate de rire et se rengorge
Morte, elle est perdue pour toujours
L’autre se noie au sein d’un géranium
Se laisse couler dans le terreau
Envahissant la moindre lézarde
Pour finir aspirée par une racine
La dernière, enfin, s’engouffre
Entre chemise et peau…
Frisson et recherche de la main
Mais déjà elle dévale le dos
Evitant les poils maigres
Trois gouttes d’infini
Perles rares d’un matin
Quel éveil endolori
Pour chanter en solitaire
La montée du feu
Qui consume les craintes
Mémoire
Cette immense tenture noire
Qui tombe sous mes yeux fatigués
S’entrouvre parfois sur des paysages finis
Réminiscences de mon enfance
D'autres fois, l’azur blanc des cieux
En montre les plis amers aux regards
Comme ces plaies des malades
Qui restent cachées sous les linges
Certains jours, une étrange pâleur
Voile les événements les plus simples
Comme celui d’un reflet sur le café du matin
Ou l’éclat d’un réverbère sur une vitre
Alors ce jour est marqué à jamais
Des senteurs du passé, tièdes et ténues
Jusqu’au moment où le soir survient
Pour enfouir au creux de sa nuit
Les images ensoleillées des jours
D’autres soirs, au creux de notre manteau intérieur
Se construisent dans un tiroir de la mémoire
Des bulles de connaissances oubliées
Elles éclatent au visage de notre indifférence
Et balayent nos doutes sur leur existence
Ce sont des pluies fines, colorées et chatouilleuses
Qui ensorcellent les pensées et les font danser
En tangos endoloris ou en valses alanguis
Fête de la nuit dans le repos du corps
Que tombe la tenture sur ces souvenirs
Ou qu’elle s’entrouvre sur un monde fou
La déraison conduit à partir
Dans les fossés d’eau courante
Jusqu’à une mer acide et verte
Métropole
File entre les arbres !
Prends garde aux passants !
Ivres, ils ne lèvent pas le regard
Ils ne te voient pas, ne t’entendent pas
Leur seul horizon, le toit des voitures
Qui piétinent sur le canal
Encombrent l’entendement
Et bouchonnent de fièvre retenue
Tu files, tu te faufiles, dans l’étroit fil
Entre les fantômes qui devisent
Et s’égaient sur la chaussée
Surpris dans le courant de folie
Agitation à la surface
Calme olympien des sous-terriens
Comme un bol d’offrandes
Afin de revêtir le seul silence
La pâle lueur du jour
Se révèle encore trop rude
Pour les habitants désenchantés
Qui dansent dans les pots d’échappement
La ville fuit son ombre noire
Les rayons solaires glissent sur l’eau
Encombrent les rêves des plus fous
Et déjantent les roues de l’imaginaire
Passe au loin, de peur de mourir
Que rien ne te retienne
Dans ce bazar crieur et râleur
Envole-toi et contemple solitaire
L’œil lunaire face à face !
Mieux
C’est une journée heureuse et bien partie
Réveil sous le soleil de l’imagination
Petit déjeuner sans scrupule
Autour d’un président du pays
Dont la déroute s’avère complète
Ce qui ne l’empêche pas de pavoiser
Et d’oser dire que tout va mieux
A l’écouter, c’est le meilleur président
Depuis longtemps pour la France
Pauvre d’elle-même, cette patrie
Noyée dans un verbiage calamiteux
Accompagnée d’une horde de journalistes
Dont le seul effet est de brouiller
Les jeux enchevêtrés des uns et des autres
Ils sont agressifs avec tous
Mais gentils envers ceux qui les font vivre
Dans tous les cas, ils font semblant
D’être pugnaces avec tous sur tout
Où allons-nous ? Dieu seul le sait !
Et encore, je n’en suis pas sûr.
Le seul point de mire est l’an prochain
Après, peu importe. Battez-vous
Pour emporter la coupe de l’Élysée
Mais y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Nous devrions être écrasés au sol
Dans un amas de ferraille et de plastique
Et nos âmes tout à coup envolées
Iront pleurer dans les cieux effarés
La vie si belle ici-bas transformée
Tout va très bien, Madame la Marquise…
Moi
Tiens ! Je l’ai perdu. Où est-il donc passé ?
Toute la nuit, j’ai couru pour m’en séparer
Au matin, il a disparu, brusquement
Je me suis délesté et élevé, mais vers quoi ?
Je passe en rêve, regardant le monde
Quelle agitation extrême et délicieuse
Un lokoum au goût de miel poisseux
Et pourtant j’en suis détaché, allégé
Certes les paysages de cette absence
Non pas le charme de l’attachement
Leur brillance est plate comme l’horizon
Je piétine le macadam des certitudes
Mai où donc se trouve ce moi recherché ?
Peu importe ! Quelle absence de pensées
Seul compte le lent glissement huilé
Du corps transparent sur l’horizontalité
Je ne peux le rattraper, il fuit vite
Je le regarde partir, comme un enfant
Et me dit : enfin, loin des inquiétudes…
Mais… Te souviens-tu de ton nom ?
Monde
Le monde, qu’est-ce ? Un brin d’herbe
Entre les dents d’un ivrogne fou
Qui court dans les vagues de l’avenir
Sans savoir s’il ira jusqu’au bout
Une fracture entre les images
Comme une déchirure ouverte
Dans l’âme qui repose acide
Sans même une main rafraichissante
Le parfum d’une musique endolorie
Chatouille nos sens exacerbés
Il s’échappe de la fente terrestre
Et plonge dans l’ouïe engourdie
Le monde, c’est cet instant provisoire
Qui fait chavirer la vision connue
Et l’entraîne vers un caléidoscope
De sons, d’images et de parfums
Pour le plus grand bien
Des humains qui s’ennuient
Sur ce plancher fragile
S’ouvrant sur l’absence
Plonge dans l’ouverture
Trempe-toi dans l’étrange
Secoue ta lourdeur
Et flotte sur le rêve
Quel voyage ! D’abord le vide, puis le manque d’espace
Et bientôt l’arrêt du temps. Tout est figé
Je ne suis qu’un point dans l’immensité du monde
Et ce point est devenu l’univers, rêve d’un jour
Mort
Un fil, ténu, isolé, tendu comme un arc
Il balance entre le ciel et la terre
Et le cœur chavire entre ces deux extrêmes
Le plein des souvenirs et le vide de l’avenir
Qui donc coupera de sa lame aiguisée
Ce hauban secoué par le vent et l’âge
Et laissera partir l’âme purifiée
Vers l’inconnu attendu et craint…
La vive force s’est calmée, sereine
Et assume sa faiblesse, gracieusement
Le regard dit encore la volonté
Mais elle est désormais intérieure
Et le souffle de la vie se dérobe
Comme le filet d’eau d’une source
Désormais tarie. Quelques gouttes encore
Et l’âme s’échappe en un soupir
Est-elle passée de l’autre côté ?
A-t-elle franchi le rubicond lumineux
Parcouru le tunnel d’inversion
Où l’envers devient l’endroit ?
Partagé entre le silence et la parole
Chacun est réservé devant le mystère…
Une aspiration vers un sourire
Ou l’effondrement d’un rêve ?
Mortellement
La mort avait revêtu son uniforme
Un nécessaire de plongée sous-marine
Elle pointait sur moi son harpon
Et semblait me dire, hautaine :
" Qu’as-tu à regarder mes pieds
Ils sont chaussés de caoutchouc
Et battent la mesure du temps
Lorsqu’ils arrêteront leurs frétillements
J’appuierai d’un doigt ferme
Sur le basculement de la détente
Et te porterai le coup fatal
Alors ta tête s’en ira au gré des flots
Mangée par les mollusques
Elle dérivera jusqu’à ce que plus rien
N’erre sur sa surface lisse
Elle tombera au fond des mers
Puis s’effritera en mille poussières "
Chaque jour je regarde partir
Ces souvenirs chers de ma mémoire
Pour ne plus contempler
Que l’obscure froideur d’une eau mouvementée
Et ne reste que cette gravure
Elaborée un jour de grand froid
Parce que j’avais rêvé
À d’autres vies, à d’autres destinées
Et cependant, dans l’obscurité
Cette tête veille sur le monde
Et me dit : " Le souffle instinctif
De la vie est en toi
Comme un mouvement rassurant
Ressenti fiévreusement au lieu
Où le moi devient le toi, le vous, le tout "
Muet
Du silence émerge le son
Comme de l’eau sort le poisson...
Pour que le silence soit vrai
Le son ne doit pas durer
Il faut le percevoir, net…
Signe de vie il te trouble
Il agite la surface de cercles
Et lorsqu’il s’arrête
Chaque cercle se meurt, loin
Résonance sans fondement...
Mais en toi cela se poursuit
Echo dans la caverne intérieure
Souvenir vivace du goût
D’une sonorité sans pareille
À nouveau l’apesanteur
Le flottement subtil du néant
Avant que ne rejaillisse
Comme une crête acide
Le timbre d’un nouveau son
Sursaut !
Mais ce n’est que la répétition
De ce que tu as déjà connu
L’âpreté d’un arrière-goût
Une cloche continuant de sonner
Bien qu’elle ne soit plus mise en branle
Et le son du silence vaut alors bien
Le vrai éclat d’innocence
Du bruit dans le vide céleste
Multiple
Et le monde est Un et multiple.
On y passe en dansant, sans jamais le comprendre !
Musica vini
Chant en noir, le visage blanc
Soutenant les feuillets bavoirs
Les bras élastiques battent l’air
En circonvolutions arrondies et muettes
Les sons parviennent aux oreilles embuées
C’est rond, orageux, discordant souvent
Et tout cela sur les mots de Shakespeare
Une bête qui avance, éperdue et cloporte
Sautant les silences, enjambant les accords
Montant à l’échelle insonore et brûlante
Tressautant derrière la note qui part ferme
Etre ou ne pas être, où es-tu Shakespeare ?
Et malgré tout, quelle beauté des voix sans parole
Aigus des femmes, enfournement des hommes
Mélange détonnant de l’union des vibrations
Qui chatouillent l’entendement jusqu’à l’absurde
Du chant aux cris, des cris aux miaulements
Et l’apaisant tourbillon du souffle du paradis
Jusqu’aux portes de l'enfer !
Nature
La nature a ses lois que n’a pas le rêve
L’eau se heurte au rocher sans méfiance
L’œuf casse sa tirelire sans retenir la sève
Seule la fiction agit sans défaillance
Oui, il n’y a rien qui ne vaille ce pincement
Que donne la rencontre de l’immuable
Tout est à sa place, au creux des fondements
Et le songe n’est qu’une évasion pitoyable
Parfois, s’ouvre la porte de la gratitude
La raison ne monte pas sans peine en altitude
Alors... Lâchez le lest et poursuivez nu
Là, un vent frais vous hérisse le poil
Malgré cela vous hissez la voile...
Dans ce monde, nature et fiction sont inconnues...
Neige
Un flocon, puis deux, puis trois…
Ils éclairent la campagne
Ils délaissent le goudron…
La nature seule les charme…
Ils adoptent les doigts ouverts
Des arbres noirs et dépouillés
Ils craquent sous le pied
Et jouent à l’étouffoir …
Ralenti, le passant coule
Le long du chemin blanc
Laissant ses pas, fil ténu
Entre présent et avenir…
Dors petite fille, dors
Que tes rêves t’enlacent
Dans leurs saveurs aigres…
Ne regarde pas dehors
La montagne approche
Et entre par la fenêtre
Elle ouvre ses mains de glace
Mais ne l’écoute pas
Elle ne sait pas ce qu’elle veut
Sinon te dire « Viens, viens »…
Surtout ne sors pas
Ne la regarde pas, tiens-toi close
De tout regard fiévreux
Et d’envie de courir dans cette neige claire
Qui atténue toute réserve et crainte
Et te fait t’envoler en pensée…
Et… peut-être… en action
Ni queue, ni tête
Prends-tu tes jambes à ton cou
Lorsque le vers est dans la pomme ?
Te rinces-tu la dalle et joues-tu des coudes
Après avoir avalé des couleuvres ?
Du haut de ta tour d’ivoire
Tu comptes les tenants et aboutissants
Et, je te le donne en mille,
Tu n’es pourtant pas né de la dernière pluie
Ton cœur d’artichaut, peu m’en chaut !
Les doigts dans le nez et fier comme un pou,
Tu te mets sur ton trente et un
Et fais la bombe entre chien et loup.
Viendra le jour où tu fileras à l’anglaise
Après avoir payé en monnaie de singe
Celui dont l’habit ne fait pas le moine
Tu as eu le nez creux, fleur de nave
Sans prendre des vessies pour des lanternes
Bonne poire, sans te presser le citron
Tu bois du petit lait en tout bien tout honneur
Mis sur la sellette, tu tombes à pic
Trempé comme une soupe
Tu passes sous les fourches caudines
D’un être au bout du rouleau
Bien qu’il n’y ait pas péril en la demeure
Une fois encore tu as mis la charrue avant les bœufs
Sans apporter de l’eau au moulin
C’est passé comme une lettre à la poste
Et tu fais contre mauvaise fortune bon cœur
En tirant des plans sur la comète
Tu t’imagines sorti de la cuisse de Jupiter
Et il t’arrive de péter plus haut que ton cul
Mais tu as un poil dans la main
Alors, les châteaux en Espagne : évaporés ?
Je t’apporterai des oranges
Même si le jeu n’en vaut pas la chandelle
Gardes ton sang-froid et bats le chaud
Car tu ne peux être au four et au moulin
Tu n’as pas inventé l’eau tiède
Et bien que tu marches à voile et à vapeur
Tu fais long feu dans ton panier à salade
Tu tires le diable par la queue
Car tu n’as pas la science infuse
Merci tête de linotte
Demain on rase gratis
Tu auras pignon sur rue
Sans avoir droit au chapitre
Le roi n’est pas ton cousin
C’est à dormir debout
Ça tire à hue et à dia
Quelle mise en boite
Ce n’est pas une sinécure
Ne verse pas des larmes de crocodile
L’enfer est pavé de bonnes intentions
Alors… Prends tes jambes à ton cou
Noël
Quand enfants, nous vivions ce jour
Qui n’en était pas un
Parce que la nuit n’était pas une nuit
On se couchait, transis
Dans l’attente du réveil douloureux
Ouvrant sur l’église froide
Et les chants de magnificence
On se coulait, endormis
Sous le manteau d’un proche
Et attendions, vainement
Le vacarme des cloches
On adjurait l’enfant, si petit !
Quelle gageure de rester éveillés
Lorsque du sommeil tirés
S’échappaient les larmes de froid
Enfin du clocher venait l’orage
D'un carillon s’époumonant...
Plongée dans la nuit noire
Qui dessinait des sourires ébahis...
Le rêve se précisait, pressant
Vainqueur des inclinaisons de tête
Et de l’absence de conscience
Les yeux ouverts sur l’espoir
Les enfants que nous étions,
Désormais éveillés et vivants
Ayant vécu l’enchantement de l’esprit
Attendaient courageusement à l’entrée
La libération de l’impatience
Et l’envol vers l’affairement
Du déballage des mystères empaquetés
Et bien que couchés tard
Et levés tôt d’excitation fervente
La journée s’écoulait
Portée par une ardeur sans fin
Aujourd’hui, dans le vide du souvenir
Renaît en nous l’enfant si nu
Qui étreint le cœur et l’élève
Dans le cri de l’humanité :
« Viens, toi qui es plus que moi-même
Emplis-moi de ta présence
Transparente et unique »
Noël 2016
L’enfance, ce privilège ignoré
Donné à tous sans qu’ils le sachent
Et vécu différemment selon les cas
Vite oubliée par les soucis de la vie
Elle resurgit plus tard, vivace
Dans un souvenir pur de désir
D’un retour au monde perdu
Il faut s’en extraire, résolument
Pour ne pas tomber immanquablement
Et continuer à voir l’avenir
Pour vivre encore et toujours
Aujourd’hui, Noël nous rappelle
Ces jours heureux que l’on ignore
Lorsqu’on les vit et que l’on revit
Sans vouloir vraiment croire
Qu’ils furent et nous ont formés
Pour que l’on devienne
Ce que nous ne savions pas être
Noir et blanc
Ils sont mariés depuis des lustres
Ils vont bien ensemble, ils s’aiment
Le noir soutient le blanc
Le blanc reçoit le noir
Et l’un et l’autre enchevêtrés
Soutiennent le monde des formes
Certes, pas celui des couleurs
Qui folâtrent autour des régnants
Qui trônent au-dessus des flots
D’une multitude bigarrée et indécente
Comme il tranche ce trait
Et un trait, suivi de plusieurs autres
Devient un monde en soi
Qui divague dans l’obscurité
Blanche, infinie et froide
Ainsi se fabrique l’univers
Du rien apparaît le tout
Ou juste un petit peu de matière
Comme une pomme sur un arbre
En hiver, aux premières gelées
La tache noire sur fond blanc
A-t-elle une signification ?
N’est-ce pas un présent
Du passé et de l’avenir mêlés
Il faut trancher, noir ou blanc !
Nombre
L’infini…
Un mot qui ne signifie rien
Car on peut toujours ajouter
Un Un à un tout
Et ce tout devient un autre tout
Encore plus grand que le premier
Seuls trois concepts englobent le connu
Le Un, l’infini et le rien
Le Un qui est le roi
Dans le Un je suis
Et l’autre également
Plein, entier, seul
Oui, le roi des nombres est le Un
Inégalable, majestueux,
Distinct et multiple
Mais le Un est si petit
Qu’est-ce qu’un grain de sable
Sur une plage qui se perd dans l’eau ?
Même la plage n’est pas reine
Même l’océan n’est pas roi
Entre le grain de sable
Et la goutte d’eau
Qui a-t-il de commun ?
Si je peux compter l’un et l’autre
Je ne peux compter deux infinis
C’est l’explosion dans ma tête
Ma capacité à penser est limitée
L’infini, c’est la profusion,
L’au-delà au-delà de l’au-delà
On peut alors mélanger les au-delà
On n’atteindra jamais l’au-delà de l’au-delà
Et le Un se promène dans cet au-delà
Léger comme la plume dans le vent
Alors apparaît le rien
Il est rond, fermé, enclos en lui-même
Comme un tout déguisé en un Un
Mais qu’on ne peut dédoubler
Il pourrait être l’au-delà de l’au-delà
Il est également l’au-dedans de l’au-dedans
Si petit qu’il n’est presque rien
Mais ce presque rien est encore quelque chose
Qui est un Un perdu dans l’infini
Il n’est pas ce qui est
Mais est-il tout ce qui n’est pas ?
Alors quel est le plus beau ?
Le Un ouvert sur le monde
L’infini qui n’ouvre sur rien
Le zéro fermé sur lui-même ?
Un homme compta un jour le rien
Un autre homme compta les Uns
Enfin un dernier homme compta l’infini
Le rien multiplié par le rien
Donna le rien, l’absence, le néant
L’infini multiplié par l’infini
Donna l’infini, le plein devenu rêve
Le Un a seul une consistance
Je peux le toucher et le compter
Même si je ne peux tenir tous les Uns
Il y a pourtant deux sortes de Uns
L’un est né impair
Mais il ne se suffisait pas à lui-même
Car pour être plus d’Un
Il faut au moins être deux
Pour avoir un autre impair
Il faut un pair, semblable et différent
Additionnez deux pairs ensemble
L’étonnant est qu’ils forment un autre pair
Alors que si vous additionnez deux impairs
Surgira la diversité
Seul l’impair et le pair
Font un autre impair
Qui lui-même en formera un autre
C’est en cela que le Un est à l’origine du monde
C’est dans le mouvement même de celui-ci
Que naît l’infini et, en parallèle, le zéro
Oui, le Un est bien le roi de l’univers
A condition de n’être pas un, mais au moins deux !
Note
Ecoute d’une fenêtre ouverte sur un piano…
Cristallines, les notes tombent une à une,
En cascade, ralenties, comme gelées,
Et la pesanteur les laisse s’écraser
Sur la surface lisse et froide,
Entre les rochers de la solitude.
Emportées par le tourbillon des flots,
Elles forment un renflement
Et s’évasent entre les cailloux
Qui parsèment la main gauche
De coupures subtiles.
Certains passages, entre les pierres,
Entraînent un modelé accéléré
Dans lequel les notes se noient
Dans une harmonie prudente,
Avec une retenue évidente.
Enfin... La plaine luxuriante
Où la mélodie prend de l’ampleur,
Accompagnée de nombreux accords :
Septième dominante,
Neuvième parfois,
Toujours suggérés,
Susurrés à l’oreille.
Tout s’éteint,
Se dilue,
Se perd,
Dans le grand bleu turquoise.
Alors on se laisse endormir,
L’esprit libéré de ce tout
Qui nous empoisonne
L’existence de son obsession :
Penser = vivre.
Quelle erreur !
Publié le 22 mars 2017
Nouvel an
Nouvelle année ! Plus elles passent,
Ces nouvelles années, plus elles semblent
Toujours les mêmes : une nouvelle année
Semblable à elle-même, petitement
Oui, vous vous réveillez la veille,
Comme tous les jours, hagard,
Vous comptez vos abattis et vos poils de cheveux
Et vous vous dites : tiens, demain…
Et ce soir, que faire ! bien sûr,
Vous êtes invités au réveillon
Qui consiste à diner, assis, engourdi,
En attente d’une heure qui vient difficilement
Minuit, tous s’empêtrent d’un même vocabulaire
On croirait un hôpital psychiatrique
Ou une publicité pour handicapé
Que de « bonne année », produits publicitaires !
Après ces paroles malheureuses
Vous rentrez chez vous, refroidi
La tête pleine de rire et de larmes
Et vous vous couchez, honteux
Alors, le jour se lève lentement
Vous admirez son remuement léger
Vous sentez monter en vous cette évasion
Que vous procure l’extinction de votre égo
Et en un instant merveilleux et unique
Vous ressentez ce nouveau jour, seul
Face à l’immensité de la vie
Comme une bouteille d’espérance
Vous la buvez en douce, colorée et sucrée
Vous en palpez le grain indolore dans la bouche
Vous souriez à l’éternelle envie
De poursuivre votre voyage terrestre
Un autre jour, nouveau, excitant,
Une autre vie à construire, libre
Vous courrez dans la mer des délices
Et chantez à en perdre la tête
Merci à cet univers insolite
Merci à ce Dieu méconnu
Qui fait de vous un homme
C’est-à-dire un être à conserver
Alors bonne année nouvelle
Comme ce beaujolais de novembre
Que vous soyez ivres de jours
Et fiers de vos nuits
Noyade
Ouvre tes mains
Laisse-toi pénétrer de lumière
Lâche ta tension pesante
Cesse tes plaintes
Souris à la fourmi sur le gravier
Observe le plongeon de l’oiseau
Vers le moucheron suspendu
Écoute le bruit d’ailes
Des abeilles bourdonnantes
Vide ton cœur de ses trésors
Remplace-les par la résonance
Tremble devant l’inertie
Des hommes qui n’agissent pas
La parole est leur action
Elle est improductive
Sans odeur ni saveur
Elle harangue sans effet
Ils sont gonflés de mots
De verbes inoffensifs
De hurlements sauvages
Qui se retournent contre eux
Ils sont dans l’immédiat
Alors que l’expression
N’est que de longue portée
Claque les doigts
Marche avec tes pieds
Courent sur tes jambes
Foncent vers l’espoir
De tes remuements
Ne dis rien
Laisse-les parler
Remuer leurs lèvres desséchées
Garde ton cœur vierge
Sans une larme, sans un regard
Avance sur la scène de la vie
Ne regarde pas en arrière
Noie-toi dans l’absolu
Et prend ta jumelle
Pour contempler les mouches
Sur l’orange malmenée…
Numériser
Je numérise
Tu numérises…
Il menu rit !
Quel haïku !
Est-il possible de s’esbaudir
D’un vilain jeu de mots
Prolongé en mauvais jeu de mains
Mais où en est-on ?
Le chameau a-t-il deux bosses
Ou le boss a-t-il un cerveau ?
La folie a bon dos
Qui tire les vers à la ligne
Et quel poisson d’avril
Les rend rectiligne ?
C’est bien ainsi le délire !
ctosyllabique
Ces vers qui ont huit pieds !
Avez-vous vu des vers à pied
Au banquet du cimetière
S’entrechoquant les jambières ?
D’autres verres translucides
Sont remplis de mots fluides
Qui coulent en sérénité
Sur la page d’ubiquité
Les mille-pattes s’emmêlent
Croque en jambe, sans semelle
Ils rampent tels des vermisseaux
Sur les poèmes horizontaux
Ambiguïté du sous-verre
Emprisonnant le poème
Qui vit son dernier calvaire
Dans cet encadré bohème
Jamais en fibres de verre
Ils deviennent parfois libres
D’une main forte, en revers
Ils sont remis au calibre
Le vers se mire dans son mètre
Quelle élégance vaine !
Y a-t-il toujours mal-être
Face à cette déveine ?
Le vers se rime dans ses sons
En prudents octosyllabes
L’oreille en contrefaçon
Mesuré par l’astrolabe
Le vert se consacre couleur
Lorsqu’enfin au petit matin
Découvrant du jour la lueur
Il renvoie la nuit aux lutins
Les vers blancs sont mangés sans faim
Comment les offrir aux passants ?
Bataille de crève-la-faim
Où trouver l’enrichissement ?
Mais le vers est parti, vers quoi ?
Passant si vivant, insoumis
N’arrivant pas à rester coi
Si tu confirmais l’infamie !
Découragés s’en vont les vers
Comme des artistes bafoués
Arriveront-ils sous terre
Ou devront-ils se méjuger ?
Odeur
Le paradis… ce lilas qui touche l’âme
Entre deux souffles de brise discrète
Coin de ciel entre les nuages gris
Qui dit : « Respire et va sans but ! »
Le nez au vent tu vas…
Cours aux senteurs du matin
Grise-toi des nuées du raisin
Rampant en pourritures nobles
En passant au pied du ruisseau
Jette ton appendice entre les herbes
Que le barbeau opère son demi-tour
Vers le marais putride
En odeur de sainteté il est parti…
C’est tout ce qu’on en retient
Un brouillard de sentiments
Et la tristesse d’un flacon vide
Combien de fioles as-tu usées
De la senteur des champignons
À celle des bouses animales
Jusqu’à l’acidité des rencontres
Et de toutes ces émanations
Ne manque que celle du paradis
Un bouquet léger mais grisant
Qui emporte l’âme dans l’au-delà
Œil
Jour du peintre, le soleil dort
Bordé de plumes, il se cotonne
Émergence sereine, sans contours
Il délivre sa myopie de cyclope
Terre de verre teintée, molle
Araignée laiteuse et géométrique
Je m’englue dans ta toile déployée
Jusqu’à cet œil pâle et soyeux
Mes pas étouffés par ta chair
Ne peuvent monter jusqu’à moi
Ombre
Glisse-toi dans ton ombre
Epouse cette sombre pénombre
Qui traverse ta vie
Et l’enchante sans avis
Entre dans la tente
Et couvre ta tête imprévoyante
Assainis ton être démuni
De la caresse des nuits
Seras-tu la mort voilée
Ou la transparence étoilée
Tu glisses entre les gouttes
Et seul poursuis ta route
Parti dans l’atmosphère
Tu n’es plus sur terre
Ta légèreté t’entraîne
A la rencontre de la reine
A genoux à ses pieds
Tu contemples sa majesté
Et ton âme s’élève
Frappée par le glaive
C’est fini, absence
Sans aucune réticence
L’air égaré, vide de pensées
Tu fuis au-delà de la jetée
Rien ne sera plus jamais
Comme avant, tu l’aimais
Cette vie douce et espiègle
Qui te donne la vision de l’aigle
Origine
L’éclair primordial est-il aussi clair ?
En un quart de seconde, Dieu créa tout
Rien n’existait auparavant, pas de matière
Mais également pas d’espace ni de temps
Le néant inimaginable et sans fondement
Peut-on concevoir un tel paradoxe ?
Du rien naît le tout, du vide le plein
La danse des contraires s’est mise en route
Désormais tout marche en opposition
Matière et antimatière, passé et avenir
Là et ailleurs, obscurité et lumière
Auparavant le néant, puis le début :
La terre était informe et vide
La genèse suppose un mouvement
Une série de faits et de causes
Qui s’enchaînent entre eux
Et conduisent à la cohérence
Mais comment un mouvement
Peut-il naître du néant et créer ?
Pourquoi y a-t-il quelque chose
Plutôt que rien ? demande Leibniz
Une solution : la pensée existe
La conception du monde est un présupposé
Avant sa création ex nihilo
La noosphère a de tout temps
Remplit le néant et créé le vide
L’absence précède la présence
Mais cette absence est présence
D’autre chose, immatérielle
Le lait nourricier de l’univers
Une voie lactée de pensée
Un singulier singulier, inquiétant
Parce qu’inconsistant, vide de tout
Plein du futur, jeté en une seconde
Dans la furie du mouvement
Qui engendre le tout opposé au rien
Que la lumière soit et la lumière fut !
La parole serait donc créatrice
Elle-même mouvement en mouvement
Mais la parole n’existe que parce qu’il y a
Derrière celle-ci la pensée
Peut-on penser sans parler ?
Oui, on peut maintenant parler sans penser
Parce qu’au commencement
La pensée a précédé la parole
Elle a créé le mot, miracle de création
Premier élément de logique en marche
Naissance de l’immatériel
Concept créateur créant la création
Ainsi est née la science et le partage de Galilée
Entre « comment l’on va au ciel », réservé aux théologiens
« Et comment va le ciel », domaine des scientifiques
Pourtant l’immatériel est aussi objet d’exploration
Mais c’est une logique molle, sans mathématiques
Le chiffre serait-il ce premier mot : Un ?
Auparavant la pensé était tout
Poussière immatérielle en mouvement
Qui par cette agitation a créé le Un
Et fait naître le temps, l’espace
Et la matière, inséparables
Le Un s’oppose au tout
Comme il s’oppose au rien
Il Est, seul né de la pensée
Immatériellement existant
Mouvement sans déplacement
A l’origine même du mouvement
Celui qui conçut la lumière
Opposée aux ténèbres
Qui conçut ensuite la matière
Opposé à l’absence
Une présence originelle
Qui brûle d’amour
Et engendre la pensée, puis le mot
Puis le temps, puis l’espace,
Puis la matière
donc le deux créateur
Origine du masculin et du féminin
Qui donne la vie par l’amour
Comme l’univers fut créé par amour
L’amour est-il l’origine de l’origine ?
Dans ce cas serait-il l’origine du mot
Et avant de la pensée inexprimable
Parce que feu sans combustible
vide ou plein, Tout ou rien
Mouvement sans impulsion
Car l’amour n’a besoin de rien
Pour exister dans le cœur
De Celui qui Est sans nom,
Et que l’homme conçoit
Comme celui qui est, qui était et qui vient
Pour les siècles des siècles
Amen !
Ecrit le 17 avril 2017
Poète
Te réfugies-tu dans ton intérieur
Ou t’exaltes-tu par l’extérieur ?
Es-tu poète de par ton intimité
Ou chantre de la beauté visible ?
Ou encore peut-être es-tu les deux,
L’œil sur les trésors du cœur
Et baigné de l’étreinte du monde ?
Heureux celui qui s’enflamme
A la caresse du vent sur le corps
Et qui s’abstrait dans la descente
Vers l’infini au-delà du moi
Mais bienheureux celui qui dépasse
Ces deux faces de Janus
Pour devenir poète de toujours
C’est ce retournement rassembleur
Le fruit de la recherche d’une vie
Qui fait de lui celui qui n’est plus
Et qui devient celui qui est
Présomption de déification ?
Me direz-vous, critique
Non, ce n’est que la réalisation
Pleine et entière qui réjouit
Le corps et l’esprit en un lieu
Qui n’est pas de ce monde
Qui rassemble le tout
Dans le miroir humain
Et l’illumine de l’éclat divin
Poésie
J’ai parcouru les rues et les ruelles
J’ai lancé un regard aux poèmes
J’en ai conçu un enchantement cruel
Et une nostalgie bohême
Tous ces vers étalés, mal compris
S’observant face à face
Jusqu’à l’ultime duperie
Comme une imprévue volteface
La poésie ne peut se délasser
Prisonnière entre les pages enlacées
Elle ne s’échappe qu’à la lecture
Alors les strophes ouvrent leurs bras
La rime se fiance à l’opéra
Mais cela fait-il de la littérature ?
Page
Que dire devant la page vide
D’une nuit verte, au coin d’un réverbère ?
Premiers mots qui passent comme un vol de cormorans.
Mais qu’y a-t-il derrière ? Un vent de fronde
Chassé par la profusion du langage.
Silence des sentiments.
Un vide dans le noir de l’esprit,
Image de la floraison du cœur.
Dans la tiédeur de l’obscurité monte en moi
Le chant heurté, puissant et magique,
Des sirènes mouvantes et volubiles.
Au loin le son aigu d’une voiture
Qui flotte au gré du vent sur la route de l’Espagne.
Pas un passant ne vient à mon secours,
Ne m’apporte le mot qui permettra la suite
De cette histoire sans fin, ni commencement.
Dorment les passants du jour,
Eveillés les fantômes de la nuit
Qui montent une garde acide
Aux tréfonds des portes cochères
Et rient de me voir, assis
Dans mes pensées sordides,
Faute de pouvoir dormir
Et laisser aller mon esprit
Dans la fraicheur du rêve.
Oui, la nuit s’enfonce en moi
Creusant un large trou
Que je remplis de verbes
Comme on enfile les huitres
Sur le fil à couper le beurre.
Elle ne cessera pas
Avant l’aube qui ne vient pas
De me dire « étends-toi ! ».
Pâque
Un feu dans la nuit, voici l’inconnu
Le tout autre, l’inconnaissable
Personne ne l’attendait, il surgit
Et impose sa lumière au monde
Celui qui a tout donné
Et qui est mort abandonné de tous
Il revient comme un feu
Un feu développé dans les cœurs
D’humains tournant sur eux-mêmes
Et ce feu détruit tout, soucis,
Inquiétudes, interrogations
Pour ne laisser qu’une absence joyeuse
Un vide plein, une résurgence
Au-delà de l’avenir
Uchronie, monde parallèle
Où toute autre hypothèse ?
Non, rien n’explique cela
Il ne faut pas chercher d’explications
Mais se laisser prendre
Par cette immense espérance
Car l’esprit humain est dépassé
Comment dire la Pâque
Sinon en exprimant notre incompréhension
Devant ce feu en nous
Qui couve et nous renouvelle !
Parapluie
Pour la pluie, quel instrument !
Rond de tête et fin du bec
Terminé par un tire-bouchon
Enfouir la main sous ses jupes
Pour déployer sa corole
Et lui faire dire, avec béatitude
Que son don est bénéfique
Que tous les poils sont secs
Que le cerveau peut continuer
A propulser ses vers de mirliton
Sans risque de noyade
Parfois ses baleines gémissent
Ou sautent et retombent
A plat sur une giboulée mortelle
Ce qui n’empêche pas
De se mouiller les pieds
A l’ombre de son auvent
Mieux vaut chausser les caoutchoucs
Que portent les hommes frileux
Pour éviter un rhume indécent
Certains en font un argument
Pour vendre son ventre replet
Empli de foulards et chemises
Si la police survient, on ferme
Et on part sans avoir l’air de rien
Sinon qu’il ne pleut pas sous un parapluie
Alors que mouillé est celui qui le porte
Après utilisation, le laisser
Étendu, retourné, comme un escargot
Sur le dos, bavant modestement
Répandant sa rosée sur le sol
Qu’il dise sa satisfaction
D’offrir un abri à l’être mouvant
Qui le tient bravement
Comme un cierge dont la cire
Coule jusque sur la main fermée
Oui, un parapluie, ça brûle
Et l’eau ne l’éteint pas...
Parc Monceau
Ce parc immense aux longs bras déliés
De feuillages enchevêtrés et vert pâle
Ouvre ses allées aux passants à pas menus
Il est midi bien que le soleil ne soit pas au zénith
Une légère brume encombre encore ses pelouses
Les mères passent, poussant leur landau
Où repose, les yeux fermés, l’enfant chéri
Un homme, assis, revêtu d’un manteau noir
Mange à pleine fourchette dans un pot cartonné
Jusqu’à quelle errance des ventres peut-on aller !
Les enfants des écoles ne sont pas là. : que des adultes
Assis ou couchés dans l’herbe grasse des parterres
Parlant, dormant, grignotant, seul ou en groupe
Et douze petits coups résonnent, imperceptiblement
Perdus dans le brouhaha incessant de la circulation
L’heure avance. Voici les enfants enfiévrés
Courant sous les frondaisons en gestes étirés
La vie dans l’instant, pas une seconde en place
Tiens, un kangourou ! L’homme court en hauteur
Il n’avance pratiquement pas. Il monte
Il descend au rythme sautillant de ses pas. Où va-t-il ainsi ?
Le ciel bleu gris, ouaté, s’abaisse jusqu’au sol
De maigres rayons émergent, blancs comme le feu
Ferme les yeux, que la machine à laver les idées
Ronronne autour de toi. Tu n’es plus là
Englouti dans ce trou béant de verdure
Au milieu des immeubles, sentinelles impitoyables
Ton fantôme erre dans les feuillages, la poussière et le soleil
Parenthèses
Deux petits signes comme la lune
Ou le sourire d’une femme endormie
Presque rien à dire, juste un mot
Mais ce mot explique, ravit, ensorcelle
Il ouvre l’horizon vers le large
Le vent s’engouffre dans la voile
Larguez les amarres, moussaillon !
C’est une matinée de plus à vivre
Entre parenthèses : un départ à la dérive
Spontanément, sur un coup de tête
On agite les mains, voire les bras
À la monotonie et la morosité
On sourit à l’imaginaire
Protégé par les fentes courbées
Comme dans une coque de noix
Enrobé de coton, la tête sortie…
La terre s’éloigne, devient ligne
Puis, plus rien, le vide à l’entour…
Quelle plénitude dévorante
Un plongeon dans le bouillonnement
D’une multitude de bulles odoriférantes
Le parfum de la liberté enrobé
De l’espoir de jours meilleurs
Introduire une parenthèse
C’est ouvrir la porte à un inconnu
Vous-même, ne savez pas encore
Ce que vous allez écrire dans ce trou
Mais une fois ouvert, béant
Comment le refermer si ce n’est
Le remplir d’autres matériaux
Légers de rêves colorés et sucrés
L’inconnu s’introduit, invisible
Pousse un cri délirant
« Eh, n’oublie pas de refermer ! »
Ouvrant la barrière du souvenir
Il passe tel un spectre rose
Dans le cabinet des curiosités
Fouille dans le quotidien
Se revêt de fanfreluches
Et s’assied entre les demi-sphères
Hautain et béat de bonheur
Le contenu entre ces gifles ?
Un mot quelque peu poil à gratter
Une expression qui en dit plus en moins
Trois syllabes et deux voyelles
Ouvrez vos oreilles, murmurent-elles
Mais vous n’entendez que le vent
Qui gonfle les voiles de l’étonnement
Que va-t-il chercher là ?
La dévoration de l’insolite
L’obscure certitude de l’aventure
Dans ce noir absolu de l’entre-deux
Comme un sandwich moelleux
Dont le contenu reste incertain
Pouah ! Sucré salé amer
Un éclair de l’autre monde
L’étincelle de la connaissance
Mais de quoi ?
La parenthèse est assassine
Mais cette vie entre deux
Est le réconfort des faibles
Choyez ces instants de lumière
Qui ne sont que des fantômes
Pour passer un moment
Face à face avec vous-même
Partir
Partir, c’est l’attrait de l’inconnu.
Je pars et j’oublie…
Je me désolidarise de mon attachement
Au quotidien qui m’englue, douloureusement.
Je perds ma réceptivité aux tracas
Et entre dans l’ère du nouveau,
De ce qu’il convient de découvrir
Au-delà de ce que je sais et ce que je vois.
En avant vers l’inconnu, ouvert,
L’esprit vide, le cœur léger,
Sans existence autre que l’instant !
Et ces instants, un à un, s’accumulent,
Grossissent en grappes multicolores
Pour former un nouveau présent
Dans lequel, peu à peu, s’incrustent
Des cailloux coupants et déchirants,
De nouvelles inquiétudes indésirables.
Comment recréer cette harmonie
De l’inconnaissance et de l’absence,
Où le présent est seule forme de vie,
Seul paradis convoité et précaire,
Où, la tête dans les nuages,
Je contemple l’horizon
Et admire l’éternelle fraicheur
D’un monde sans consistance
Parce que sans souvenirs, ni attaches ?
Revenir, c’est réinvestir sa mémoire,
Entrer dans l’incroyable cohorte
D’évènements vécus et médités,
Ou encore dans l’impression d’un moment
Que rien ne devait privilégier
Et que vous redécouvrez, enjolivé,
Suspendu au balcon des annales
De jours grisâtres et ternes, pour éclairer,
Lanterne rouge, la marche du destin.
Alors, parfois, je pars, pour quelques minutes,
Et j’aère mon existence périlleuse
De petits vides sans consistance
Tels des bulles dans les tuyaux d’une perfusion
Qui me contraignent et me bousculent.
Les yeux exorbités, je regarde l’existence
Et me dit : J’aime l’inconnu
Pourvu de la beauté de l’ignorance
Et je révère les joyaux enfiévrés
Sur lesquels on s’assied, en prince de la vie.
Pourtant, garder cet équilibre délicat
Revient à marcher sur la ligne de crête
De l’aventure de l’homme au quotidien.
Pas
Voilà…
Quelques pas de plus
Un geste, toujours le même
Ébauché cette fois-ci
Vers les paysages inconnus
Où mène la route de la colline
Un regard échangé mollement
Une étreinte un peu plus chaude
Un sourire fatigué de sourire
C’est le soir d’une amitié
Qui ne durera qu’un jour
La fin d’un beau rêve
Abandonné sur la berge
Un jour où l’eau coulait
Plus lentement, par malice
On entend la sirène de l’usine
Et le ronronnement de la péniche
L’arbre teint de poussière blanche
Ne connaît plus la fête des oiseaux
Le chemin retourne vers le pont
Celui qui ouvre sur la ville
C’est le soir d’une amitié
Qui a duré le temps d’une promenade
Passion
Oui, voici revenus le gris et le mouillé.
Gris du ciel d’abord, mais aussi
Griserie des rues sans âme,
Rues grisâtres des jours verts
Vers des horizons sans fin,
Là où rien ne dit à personne,
Là où se promène, nostalgique,
Le poète dénudé des haricots blancs
Qui pleure lorsque rien ne l’enchante
Et qui rit au plaisir de savoir
Si, un jour, il sera bègue.
Alors combien sera rude sa tâche
De récitant de vers prolongés
Dans l’aube inconnue de la ville.
Mouillé aussi, comme la fourrure
Des rats un jour d’inondation
Ruisselant de brillants
Et prostrés dans un coin obscure,
Avant de ressortir au soleil du soir
Pour réchauffer leur vieille carcasse.
Enfermé dans un halo de condensation,
L’homme mouillé de larmes
Se prête au faux semblant
D’un attendrissant retour
D’une certaine innocence.
Mais au fond de lui,
Il sait bien, malgré ses dires,
La puissance de l’instant,
L’évocation irrésistible et instantanée
De souvenirs inconnus
Et d’un présent irrévocable,
Malgré le rêve, l’intention,
La paresse ou la vision.
Oui, voici revenus le gris et le mouillé.
Quand t’abstiendras-tu d’apercevoir,
Au-delà du temps et de l’espace,
L’espoir des jours blancs
Et des nuits de pleine lune ?
Couché dans ton lit trop grand,
Réveillé par la clarté diurne,
Tu rêves, tu deviens autre,
Tu te laisses empoigner
Par le miracle de la passion,
Une passion indéfinissable,
Celle de la création
Et de la démolition,
Pour que les lendemains
Soient autres, rosés
D’attente et de désirs,
Verts d’optimisme,
Jaune de bonheur.
Pause
Prenez une pause insolite
Gardez-la au-delà du naturel
Surtout ne vous laissez pas submerger
Par la tension de l’attitude
Au contraire, laissez-vous étirer
Disjoignez vos extrémités
Explosez ce corps ramassé sur lui-même
Que vos mains s’échappent vers l’autre
Et que vos pieds s’éloignent l’un de l’autre
Que votre regard fixe le point unique
Où l’œil devient main et la main caresse
Déployez vos membranes ailées
Et, écartelé, devenez le vagabond
A minuit, de l’immense clair de lune
Qui berce vos souvenirs d’enfant
Et éparpille les trésors d’une nuit
Dans laquelle chaque nuage va vers l’inconnu
Alors, et seulement à ce moment
Rassemblez vos membres éparpillés
Regroupez vos pensées dans le cœur
Enfermez vos émotions au creux du ventre
Et, lentement, pleurez sur vous-même
Sur votre innocence perdue
Et votre transparence compromise
Le souffle de l’esprit vous prendra en douceur
Et vous conduira aux portes de l’infini
Là où le rien est plus que tout
Et le tout rien d’autre que l’abîme
Miel que cette tension rompue
Et ce lent passage sur l’ineffable
Ecrit et publié le 9 juin 2017
Les patriotes
Contrairement aux idées reçues,
Les patriotes aiment leur patrie.
On prétend le plus souvent
Qu’ils ne sont pas démocrates
Et encore moins républicains
Ils ne pensent qu’à eux, en bourgeois
Ils se ressemblent et s’assemblent
Dans la haine de l’autre et de soi
Pour protéger leurs biens
Mais quel bien en vaut la peine ?
Mieux vaut céder au chantage
Et laisser tomber votre amour
D’une patrie sans fratrie.
Alors la paix vient d’elle-même.
Rien ne s’oppose à la fraternité.
Vous plongez dans un édredon mou
Et êtes envahi d’étrangers collants.
La république est toujours mixte,
Elle accueille tous ses enfants,
Les femmes, les hommes et les autres,
Ceux dont le nom est imprononçable,
Ceux qui pensent et vivent autrement.
Ils se fabriquent un coin de paradis
Dans ce pays qui les accueille
Et reconstituent leur patrie
Ils sont patriotes eux aussi
Et le montrent à tous dans votre patrie
Ils sont prêts au sacrifice de leur vie
Pour faire vivre leur patriotisme
Mais vous, vous ne pouvez l’accepter :
Comment verser des larmes de crocodile
Quand vos chaussures sont en daim ?
Publié le 15 mars 2017
Perte
Quelle perte ! Rien n’égale cette disparition
Qu’avait-il besoin de partir en toute liberté
Et de laisser derrière lui la porte ouverte
Les objets se sont envolés, en rangs serrés
Sans autre forme de procès que leur adieu
Et le vide laissé derrière eux, gonflé d’air
Empli de senteur molle de putréfaction
Laisse un goût de défaite sur la corde à linge
Toujours tendue entre les colonnes vertes
Soutenant le balcon du premier étage
Oui, c’est la perte de notre identité
Le reproche toujours vif des petits chefs
Qui cherchent encore à assurer leur pouvoir
Sur les gens, insensibles à leurs cris
Gonflés de prétention absurde et voyante
Les papiers de reconnaissance citoyenne
N’existent que pour maîtriser
Les allers et retours des mouvements de la vie
Au-delà d’une obéissance apparente
Il est parti sans rien laisser et rien prendre
Le vide s’est installé. Les bras tendus
Il erre dans le temple de la sagesse
À la recherche de l’inconnu ailé
Qui parfois lui prend la main et l’emmène
Si loin qu’il se dissout dans le cosmos
Qui n’est que la prison de l’existence
De l’autre côté, le calme sans nom
De l’absence, du repos préparé et conquis
Sur les ans qui s’étirent comme un élastique
Et rompent le destin inachevé de chacun
Pour revêtir l’uniforme des mortels
Peur
Il courût longuement, poursuivi par un chien
Il fut le soleil et la lune et les étoiles
Le vent qui souffle sur les plaines et les collines
L’être suprême et le chien rampant
Qui se poursuivent sans cesser de se haïr
Il plana sur les eaux sacrées du Gange
Il survola la poussière des déserts de Tasmanie
Il s’engouffra dans les grottes de la Cappadoce
Et toujours il sema comme venant de lui-même
L’encouragement et la gloire sur les hommes
Qui peinaient dans la brume ou la chaleur
Dans l’obscurité tenace ou la clarté acide
Dans la soif et la faim des corps fatigués
Oui, il fut le tout et le rien dans ce monde
Sans âme, ni galoches. Il courait toujours
Sans relâche ni découragement, ni même
Une ombre de rancœur envers celui
Qui fit de lui cet animal bizarre
Un sphinx atone et purulent
Rejeté par ceux qui l’exploitent
Pour semer la terreur dans les foules
Peur, tu nous tiens sous ta férule
Et tes barreaux sont doux
À ceux qui t’observent et te haïssent
Piano
(Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !)
Un piano doit être entre bonnes mains
Ces mains sont des danseuses vierges
Qui ne connaissent qu’un chemin
Celui où les jeunes filles gambergent
Arrivé tout frais acheté, laqué et enrobé
Il a trouvé sa place naturelle, sans souci
Il a sonné tout de suite sans se dérober
Bien que la tension des cordes se soit adoucie
Depuis il trône dans le soleil du matin
Brillant de ses dents blanches et de feux châtains
Le soir, avant de fermer, n’oublie pas son cache-col
Un piano c’est fragile, le rhume le rend inéligible
Alors il ne peut que pleurer des larmes inaudibles
Que seul entend l’artiste qui casque le piano-école
Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !
Pictoème sous forme de haïku
Évadée
Évidée du contenant
S’évase l’âme
Pincement
Au réveil, cet étrange pincement vous prend
Vous êtes transporté hors du monde visible
Déconnecté de toute pensée, indifférent
Aux sens ordinaires. Vous n’êtes plus accessible
Vous marchez sur un nuage poussiéreux
Dont chaque grain est empli de lumière
Vous errez dans la vacuité d’un vide poreux
Et ouvrez vos yeux sur l’absence de matière
Passerez-vous dans ce trou d’aiguille
Qu’est un trou noir tel une île
Sur l’espace courbé de votre apeirophobie ?
Quelques instants plus tard, vous reprenez pied
Sur la dureté du sol et le rêve écarté…
Quel voyage entrevu dans l’éclat d’un rubis !
Planer
C’est dans un lit de rêve
Aux coussins dorés et froids
Que j’ai parcouru les monts d’hier
Je suis entré dans la brume verte
J’ai écarté les filaments de verre
Qui masquaient le passage des éléphants
Pilotée de main de maître
Ma monture obéissait au doigt et à l’œil
Elle vaguait au fil des courants
Ballotée par un vent léger
Emprisonnant l’atmosphère
Au-delà le monde devenait acide
Avec un goût de pervenche
J’en pleurais des larmes de crocodile
Mais je poursuivis malgré cela
Dans les bras de prêtres invisibles
Et de femmes au regard flamboyant
Allant de l’avant toujours
Jusqu’au final aboutissement
Sur la montagne éclairée
Là, plus rien ne distinguait
La frayeur de la chaleur
Elle se diffusait lentement
Comme une senteur montant par les jambes
Pour s’emparer du corps
Et l’alourdir encore
De maigres bénéfices sans rapport
Alors, avançant la tête avec circonspection
Je marchais avec dignité vers la fin
Les épaules tombantes, l’œil morne
Pour m’agenouiller dans l’herbe
Et recevoir en final
Le don de planer
De la réalité au rêve enfantin
Pleine lune
Le rayon m’atteint l’œil…
Réveil et illumination !
Les astres sont bouleversés
Ou mon horloge interne
Fait preuve d’ivresse…
Regard au bras : deux heures…
Jour comme dans un four,
Je brûle d’un coup de lune…
L’esprit bouleversé, je m’étonne.
Est-ce le don de voir sans soleil ?
Comme l’ange, je courre
Dans l’herbe mouillée des prés
Et m’étonne de cette glisse
Dans les nuages de la nuit…
Ainsi le blanc de l’œil
Est seule partie visible
Des corps en perdition
Dans cette "ouateur" incertaine…
Avance aux yeux de l’éternité…
Et, envole-toi plus loin
Dans la chaleur du rien…
Poésie
La poésie ne prouve pas. Elle impose. Elle ne démontre pas, ne calcule pas. Elle suggère, elle laisse glisser la compréhension à travers des méandres inconnaissables. Chaque image verbale se suffit à elle-même, mais c’est l’enchaînement des images qui fait de ce texte un poème et lui donne son impact sur le centre de l’être. Ne pas chercher de rapport logique, mais le rythme qui s’impose à soi, hors de soi, comme une écriture automatique qu’il faut cependant contrôler. Les images se succèdent. Il ne s’agit pas d’images au sens de la vue, mais d’impressions fixées en quelques mots, qui donnent au lecteur l’ambiance et la finalité de ce que l’auteur a ressenti et a voulu exprimer.
Dans l’immense vide de la conscience, jaillissent les mots qui éclatent en bulles d’images et rendent vie aux instants privilégiés où s’est établie l’étincelle d’une affection de l’âme pour le fait vécu ou l'imaginaire qui s’enracine dans la réalité. Rien ne saurait dire auparavant que cette synergie s’établirait. Elle surgit en un instant, impromptue, lancinante, jusqu’au moment où il faut céder à cet impérieux désir d’exprimer ce que remue en soi ce petit bout de vie, si petit qu’il s’oublie très vite, malgré les efforts faits pour le conserver en mémoire. Alors commence le travail des images, puis des mots, puis des enchaînements, jusqu’au moment où se forme ce que certains appellent un poème, mais qui, pour l’auteur, n’est qu’une naissance inespérée, à chaque fois différente. Cet enchevêtrement, il lui arrive parfois de le reprendre, de retravailler chaque image, jusqu’à ce que, derrière l’apparent jaillissement des mots, se cache une construction subtile, aux apparences candides.
La poésie est la pensée à nu, simplifiée de tout l’appareil de la raison, comme un don invisible de l’auteur à son lecteur, invisible mais authentique et unique. La poésie aspire, ouvre l’être qui se jette dans le grand vide, heureux de sentir cette sensation extraordinaire de l’envolée du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme. La poésie est le liant des défaites terrestres et des espoirs célestes, une harmonie souveraine qui fait de l’homme un archange des images mentales qui transcendent son égo et l'ouvrent à la sérénité.
Poésie
Quand la poésie devient esclavage, peut-elle encore dérouler son anneau mystérieux jusqu’à la dernière strophe et contempler, heureuse, ce tire-bouchon si bien tourné ?
Elle flotte pourtant dans l’air. Mon filet à papillon peine à l’attraper. Quelle joie lorsqu’une de celles-ci se prend dans ses mailles et couinent d’aisance. Elle va être dite, on va proclamer son existence, dérouler lentement ses torsades et imprimer dans les mémoires ses vers qui dansent de bonheur à cette idée.
Les enfants pleureront, les femmes chanteront, les hommes chasseront, les vieillards se souviendront. Tout est là pour faire bon accueil à ces vers. Même la pluie est de la partie et encense de gouttes perlées cette sortie improvisée.
Quand ce sera fini, lorsque le conteur cessera sa lecture, le froid viendra, mais la glace sera rompue. Tous s’épancheront, se mêleront, s’embrasseront. Une fraternité nouvelle montera des cœurs, la liberté sera effective, même l’égalité ne sera plus un vain mot.
Dieu, si tous les humains étaient poètes, que l’histoire serait simple.
Poète
Il est poète pour ne rien dire
Il n’en pense pas moins
Et lui non plus, pire
Il n’en prend aucun soin
Avez-vous déjà vu
Ceux qui n’ont qu’un grain
Pour devenir fétu
Et vaquer en pèlerin
Ils s’enfoncent en votre chair
Et ricanent de votre effarement
Plus rien ne les libère
Même leur enfermement
Alors ils marchent sûrs d’eux
Tête haute et chapeau bas
Sans un regard sur l’autre laborieux
Qui peine en contrebas
Le poète fouette le soviet
Et exhale le rire en cachette
La vie est drôle et belle
Lorsqu’on erre dans le djebel !
Portrait
C’est ton portrait tout craché !
Qu’est-ce à dire ?
Ces traits tracés sur une feuille
D’une main sûre, avec facilité
Serait-ce toi, serait-ce moi ?
Et derrière ces couleurs pâles
Où se trouvent nos âmes ?
Je ne vois qu’un morceau d’être
Au visage tendu dans la nuit
Les yeux ouverts et le cœur vierge...
Il contemple les astres
Sans connaissance de l’au-delà...
L’incertitude se lit sur le portrait...
Je ne sais qui je suis
Tu ne sais qui tu es
Pourtant tous te disent que c’est toi
Cette figure oblongue sans reflet
Tu as la consistance du verre
Transparence inutile et perverse
Et l’image du monde déformé
T’écarquille le regard
Et secoue ta passivité...
Et toi, que disent ces formes tendres
Ces fils mouillés de tes larmes
Cette bouche rouge offerte
Et tes cils se mouvant dans la froideur
D’un hiver sans fin ni soif...
Tu me tends la main
Vierge, tu me regardes
Et alignes tes doigts tendres
Sur mon visage égaré...
Oui, nous sommes deux
Sur ce portrait d’un seul
Réconciliés pour la vie et la mort
Dans l’étonnante tiédeur
D’une retraite forcée...
Toi, et moi, seuls dans l’immensité
D’une vie ouverte sur le monde
Soudain trop petit
Pour nous satisfaire...
Alors, une dernière fois,
Saluons-nous
Laissons-nous monter
Et flotter dans l’air pur
Pour devenir une seule âme...
Poussière
Le ciel se noie
Les murs se rapprochent
Je m’enlise sans retour
Je suis couvert de poussière
Je suis poussière
Un grain collé au monde
Parmi d’autres grains, d’autres poussières
Brouillard épais de crasse qui m’enlace
Je respire l’autre à pleins poumons
J’en perds parfois la respiration
Préhistoire[2]
Je suis la préhistoire, l’histoire des histoires
On m’écrit sans majuscule
Mais je possède la tendresse des renoncules
Je ne vis pourtant que le soir
Lorsque la lune montre ses quartiers
Aux yeux effrayés du hibou malchanceux
Qui se branche sur les oliviers
Je n’ai pas plus de raison d’ailleurs
Que la taupe au cri caverneux
Premier de l’an
Premier de l’an, mais lequel ?
Il en a tellement vécu qu’il ne sait plus
Pourquoi marquer d’un trait au calendrier
Ce jour délicat d’hiver blanchi
Contente-toi de frôler le verre
Pour percevoir le froid qui vient
Et qui dépasse ce que tu connais
Il te prend aux tripes par son brio
Et la blancheur du gel sur les branches
Te délaisse de tes espoirs insensés
Pause… retour aux quatre coins
Lequel de vous deux est pris
La main dans le sac à puces
Et l’oreille collée à la porte verte
De l’espoir d’un jour nouveau
Et d’une nuit fidèle à l’orage
Qui gronde au loin, près du buisson
Des cloches de verre, rompant
La série de flatulences inédites
Quel jour de nouveau jour
D’une nouvelle année, encore ?
Demain tu seras un homme neuf
Fraîchement éclos de cette année
L’œil vif, le poil lustré, le verbe haut
Pourquoi ?
Rien ne saurait te donner
Ce qui est en toi
Fouille ! Fouille encore !
Et naît de cet espoir insensé
Celui d’être à tout jamais celui que tu es
Chéris-le, il ne durera pas
Alors presse-le contre ton cœur
Et dis-lui ton amour de la vie
En ce jour nouveau d’une nouvelle année
Premières pluies
Le rien du sommeil
Et le tout du tonnerre
L’infini sans pensée
Le fini encombré
Tu te dresses sur ta couche
Et oses prononcer Dieu
Qu’ai-je fait ?
Tu reprends conscience
Ce trou dans ton être
Est-il le cri primordial
Ou cours-tu dans l’absence
Pour te convaincre d’aimer ?
Fracas du verre
La pluie tombe, grossière
Sur les toits de tôle
Et les rêves de geôle
Tu te lèves en tâtant
Et oses un regard
Sur le rideau des eaux
Qui coulent des cieux
Et lavent ton cerveau
Le fini encombré
T’enlace dans le temps
Et te disperse dans l’espace
Tu es vivant, oui,
C’est certain !
Printemps
Quand donc viendra le printemps
Ce titilleur de notre humanité
Parfois, bourgeonnent en nous
D’étranges sentiments
Divisés, nous ressentons l’appel
Des jours sans fin et enivrants
Mais notre léthargie reste tenace
Et paralyse nos élans
Quelle danse ! Passer du rien au tout
Puis revenir en arrière
L’ange de la paix s’est transformé
En diablotin qui chatouille
Le vivant en nous
Découvrez-vous, braves gens !
Bientôt viendra l’orgueilleuse
Dont le direct est un hommage
À votre éternité cachée
Le sang s’agite et bout
Mais les extrémités refroidies
Ne peuvent émouvoir
Ce corps grippé de rouille
Bouger est un calvaire
Pourtant, le grincement des sentiments
Laisse place au rire débridé
Lorsque pointe la langue rose
Sur le minois de la nature
Quand donc viendra le printemps
Cet éveilleur des corps
Cet agitateur de l’esprit
Ce marchand de rêve qui ensorcelle
Les cheveux dressés sur la tête
Nous chantons le renouveau
Réveil oublié, qu’attends-tu ?
Profusion
Une telle profusion, un jour à la nuit pure
Le vol des corbeaux s’en est allé, remplacé
Par celui des idées folles d’un jour d’été
Emprisonnant le temps ailé dans sa pliure
Seule l’eau coule encore au milieu du front
Le cyclope ouvre un œil béant et inquiet
D’où provient donc ce trou fixe et replet
Qui expose vertement son origine sans fond
L’air surchargé de lourdeur et de parfum abusif
S’envole en volutes gracieuses et vertes
Qui montent sans fatigue proclamer l’alerte
Attrapant au passage le turban du calife
Lumière et ombre, immobilisme et chute
D’un inconnu enfoui entre deux feuilles
En charge dernièrement d’organiser l’accueil
De l’éternité béante en pleine culbute
La pureté retrouve sa verte origine
Les reflets dansant la sarabande sur le feuillage
Ensorcellent notre entendement sans âge
L’âme s’ouvre, dévoilant le yang et le yin
Quand[3]
la faim sans fin des matins de rêve
Quand l’œil de la nuit se regarde encore
Quand le drap colle aux jambes engourdies
Quand la main délaisse les doigts sur la neige
Quand le sable tombe en perfusion dans l’oreille flétrie
Quand le vent, quand le rouge, quand la tache
De mon œil de cyclope forme une planète
Sur l’opuscule pâle des fleurs de l’inconscience
Quand le rond du ventre épouse le rond de la terre
Quand la mort lèche de frissons la plante des pieds
L’araignée impassible tisse une toile ailée
Qu’un son éclate en bulles de savon dans
Le gaz du sommeil chaud, arrondi, caverneux
Les cheveux éclairés d’une incroyable rousseur
La tête du guillotiné est secouée de spasmes
Son corps détaché, prisonnier de sa trame
Se débat sans élasticité, lentement, douloureusement
Quand le goût des requiem envahit les oreilles
Quand le chuintement de la vie siffle entre les dents
Quand les paupières troublent la vision de leurs hélices
Il se met en quinconce, les genoux sur les yeux
Les ongles déchirant les oreilles de froissements de verre
Plié dans sa rondeur, sa chaleur, sans sa vigueur de chat
Il se lisse les poils dans le bon sens
Dans le sens des aiguilles d’une montre
Et ses genoux cerclés de rouge sont le regard
Noir de son nombril de cyclope au front d’intelligence
Il se met en carré ou en cercle, jusqu’à la ligne droite
Qui déroule solitaire avec lenteur les nœuds magiques
De sa route incontournable comme le nœud des pendus
Quand les plumes collent au palais, odeur de l’édredon
Quand la peau n’est qu’une carapace
Quand les dents se cimentent de pâte amère
Quand… Quand…
Queue
Ils étaient là depuis trois-quarts d’heure
Pressés les uns contre les autres
Personne ne voulant céder sa place
Et la queue s’étirait, mollement
Mon voisin écoute nos conversations
L’oreille en capuchon, le nez en vrille
Qu’a-t-il reconnu qui l’ait fait trémousser
Un reste d’affection ou d’opprobre ?
Je me retourne, c’est long
Long comme un jour sans pain
Les têtes dodelinent, sereines
Et boivent leur inquiétude, sans fin
Une femme avance et longe le cordeau
Elle marche à pas menus, sans bruit
Mais déjà les cris s’élèvent
A la queue, mécréante et tricheuse
Elle trouve une autre femme
Et lui parle, mine de rien
Et celle-ci entre dans son jeu
Et l’agrège en catimini
L’homme rase les murs, col relevé
Il a pris son parti et plaide
J’ai tout tenté et n’ai rien
Où donc puis-je aller ?
La queue n’a pas de cœur
Elle n’a que des émotions
Elle coure sur place sans mot dire
Et fuit toute forme de civilité
On avance, oui, on avance
Vous faite un demi-pas, devant
Et deux sur le côté, bouche-bée
Pour retrouver votre équilibre
Oui, une queue c’est un calvaire
Qui s’enroule autour de la croix
Et rompt de toute part
Le ciment de la civilité
Recherche
L’homme est insatiable
Sans cesse occupé à chercher…
Une vie en recherche…
Des grands explorateurs
Il passe aux astronautes
Enfourchant son moteur
Il erre dans la matière
Et palpe toute chose
En les nommant, tel un Dieu…
D’autres inversent la proposition
Ils cherchent en eux-mêmes
Ils se penchent sur leur nombril
Et regardent béatement
Les plis accumulés de leur être…
Ils n’entrent pas dans ces cachots
Qu’y découvriraient-ils ?
Un peu de terre et de salive
Qui, réunis et mêlées, forment boue
Et ne guérit que les corps
Seul l’esprit doit revivre !
Oui, mais… Où est-il ?
Personne ne l’a trouvé !
C’est un parfum trop puissant
Une note trop harmonieuse
Une couleur si chaleureuse
Qu’il est exclu de la connaissance
Et va ainsi dans le monde
Inconnu de la face des hommes…
Toutefois, l’enfant innocent
Voit en lui l’avenir étoilé
Et, regardant au loin
Se laisse guider sans interrogation
Au fil des rencontres ailées
Regard
Glisse-toi dans ton ombre
Epouse cette sombre pénombre
Qui traverse ta vie
Et l’enchante sans avis
Entre dans la tente
Et couvre ta tête imprévoyante
Assainis ton être démuni
De la caresse des nuits
Seras-tu la mort voilée
Ou la transparence étoilée
Tu glisses entre les gouttes
Et seul poursuis ta route
Parti dans l’atmosphère
Tu n’es plus sur terre
Ta légèreté t’entraîne
A la rencontre de la reine
A genoux à ses pieds
Tu contemples sa majesté
Et ton âme s’élève
Frappée par le glaive
C’est fini, absence
Sans aucune réticence
L’air égaré, vide de pensées
Tu fuis au-delà de la jetée
Rien ne sera plus jamais
Comme avant, tu l’aimais
Cette vie douce et espiègle
Qui te donne la vision de l’aigle
Regrets
Avez-vous de ces regrets cachés
Qui empoisonnent l’existence ?
Tous en ont, même les non-vivants
Ils se cachent dans la confusion
Des émotions et des souvenirs
Impossible de s’en débarrasser
Ils persistent à être présents
Comme les vagues d’un destin
Fait de tissus effilochés
A force de patience et d’attention
Il vous arrive de les oublier
Mais ils se rappellent à vous
Comme un mal de cœur incessant
Vous dormez et croyez en réchapper
Non ! Ils chatouillent votre mémoire
Jusqu’à vous réveiller de votre quiétude
Seul le vide immense de l’avenir
Peut vous guérir de cette seconde nature
Je marche vers mon futur inconnu
Comme l’oiseau entre en cage
Réminiscence
Je suis, j’étais…
Quelle distance entre les deux
Combien de jours et d’années
Et revivre cet instant
Où dans l’étroit fil du temps
On saute à pieds joints en arrière
Sons et parfums de notre enfance
Qui s’imposent au présent, absurdement
Au détour d’un regard, d’un geste
Et frissonne d’une image du passé
Cette cloche qui résonne dans ma mémoire
Et fait naître un moment de connivence
Avec celui qui était, il y a loin, longtemps
Et qui revient un moment, ténu
Fil d’araignée qui tinte dans la tête
Perdu cet instant du passé ressurgi
Reprendre la quête du souvenir
Revenir à la seconde de l’étincelle
Quand émerge du coton des souvenances
La peau de pêche des fauteuils du salon
Ou le grincement aigu de la porte de la cave
C’est parfois un visage qui mène la danse
Et tourne le manège des êtres et des choses
J’entends ses rires dans la fraicheur
Ils chatouillent ma peau d’enfant
Et le poil hérissé devient duvet
Qui chante la musique du passé
Le temps d’un coup de vent
Lisse ton histoire entre hier et demain !
Renouveau
L’eau empli les caniveaux
Puis, très vite, déborde ce niveau
S’enfile dans les caveaux
Enjambe les barreaux
Se transforme en bourreau
L’eau envahit les boqueteaux
S’enroule autour des roseaux
Grimpe aux jambes des puceaux
Jette un regard aux jouvenceaux
Et pépie sans cesse tel un moineau
L’enfant assis dans son vaisseau
Va de village en hameau
A l’imitation des cheminots
Et rassemble son troupeau
Portant haut et fier son drapeau
L’eau est partout, dans ce tombeau
Le froid congèle même les bigorneaux
Y nagent encore quelques barbeaux
Et les cris effarouchés des damoiseaux
Proclame le jour du renouveau
Renouvellement
Avance, avance encore
Jusqu’au bord de l’abîme
Là où la terre quitte le ciel
Pour s’enfoncer dans le rien
Nuit d’or et de pierres précieuses
Constellée de cris sauvages
De souvenirs et de regrets
Attachant de couleurs humides
Coupant dans l’histoire d’une vie
Et chaque aube lève son voile
Sur le désastre des pensées
Aujourd’hui encore, avance
Quelques pas de plus
Lève la tête, respire la pluie
Prends ta douche d’aventures
Engrange ces petites victoires
Comme le pain des pauvres
Et le soir, dans ce lit dévasté
Mange la croute râpeuse
Et la mie indigeste
Des échappées de l’oubli
Dans ce brouillard interminable,
Surtout, n’oublie pas
Ce qui t’anime chaque jour
Ce creux dans l’estomac
Qui te conduit aux portes
De la béatitude inavouable
L’élan vital, la passion fulgurante
Qui prend l’être en un instant
Et fait de lui l’ombre des dieux
Création, déjection, vomis ton désir
D’être autre et toi-même
Et délaisse les rivages
De précaution et d’ennui
Lentement bâtis cet être nouveau
Sans regard en arrière
Et contemple la marche naturelle
De ce qui devient toi
Même si tu ne le connais pas
Que chaque acte te soit propre
Renouvelle ta vue et tes pensées
Ouvre le devenir à l’inconnu
Jusqu’à l’extinction
Répit
Ne rien chercher ! Ne pas penser !
C’est ainsi que viennent les idées
Quelle drôle de façon de trouver.
Y a-t-il des possibilités d’avancer ?
Laisse travailler en roue libre.
Ne te perd pas en recherche fébrile.
Retrouve un propice équilibre
Et soupèse arme et calibre.
L’idée vient lorsqu’elle est prête.
Elle dévoile sa fumée joliette
Et signale sa venue dans l’oreillette.
De pique-assiette, elle devient rondouillette.
Alors détend-toi, le regard à l’horizon.
Peux-tu te croire ainsi en prison ?
Rien. Ne pense à rien. Pas de trahison.
Juste : attend la prochaine lunaison.
Tout viendra sans peine ni reproche.
Nul besoin d’engeance ou de taloches,
Tout se passe dans la caboche.
Et quel bonheur que cette approche !
Repos
Les flambeaux étaient des mains
Et leurs bras étaient ma mort
De longues rides sillonnaient leur bronze
Ils portaient haut et fort leur effort
Les quais étirent paresseusement leur pierre
Et la statue jette sa main en l’air
Tandis que le jaune égraine ses écailles de feuilles
Sur le gravier que frôlent ses pieds nus
Les deux fêtards se tournent le dos
Alors que brûle leur veston
Et que les notes s’envolent dans le froid
Gémissantes sur ce doigt alangui
Blonde est ma chambre que cachent ses ombres
Et les têtes des candélabres me surveillent
De leurs yeux de feu dans la glace piquée
Au plafond court un cheval de plâtre
Autour de la lampe noircie par le soleil
Le marbre de la cheminée est nu
Je vois ses veines et son teint de cadavre
Qui jaunit déjà par endroits
Derrière une forêt de grands tuyaux
Des pattes d’échassier aux ailes ployées
Écrasent de leur ombre la paresse du tapis
Et la lyre du piano allonge ses pieds
Sous ma chaise aux grands cheveux de paille
Sur les riantes parois de la bibliothèque
Les cloques de l’acajou ont crevé çà et là
Laissant la chair claire pénétrée de lumière
Dors donc me dis la rose qui repose…
Réveil
Ne plus voir dans l’œil que l’on croise
Ignorer les doigts fragiles qui se tendent
Ne plus même entendre les pas derrière soi
Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres
Partir sur l’asphalte les yeux clos
L’oreille sourde, la main sur son bâton
Souvenirs encore de ce rêve ébauché
Un matin où le ciel rouge sur la ville
Ensanglantait les visages inexpressifs et muets
Puis le vide silencieux du dernier sommeil
Jusqu’au réveil étonné, dans la froideur du lit
Rien
Chaque jour te chercher sans jamais te trouver...
Le monde consistant en dessine les bords...
Franchir cette frontière n’est pas si simple
C’est plonger en un saut dans le vide éternel
Et faire humblement de l’intérieur l’extérieur
Cela peut arriver à quiconque le veut
Mais seuls le fou ou le mystique le cherchent
Le fou par construction, le mystique par amour
Aucun ne connaît l’heure du franchissement
Passer de la chose à l’infini des choses
Ou partir du néant pour l’infini de rien
Qui contient l’infini de l’inexistence
Imagine ce monde, un rien plus un rien
Ne donne-t-il qu’un plein de rien ou un néant ?
L’infini de rien contient-il tous les riens ?
Là, le brouillard envahit l’imagination :
Se compte-t-elle dans cet infini ou non ?
Cet infini n’est-il que l’envers du rien
Ou possède-t-il, par naissance, un peu plus ?
Sorti du chapeau, il construit les bords du rien
L’enferme et l’isole dans l’inexistence
Le monde de la pensée est-il différent
De celui des atomes que je peux saisir ?
Franchir la ligne du réel vers l’irréel
Ne veut pas dire folie, mais humilité
Laisse-toi gagner par ce vide devenu plein
Pour faire en sorte que toujours et encore
Chaque grain de sable subsiste dans le tout
Des plages mêlées aux gouttes des océans
Et s’enivre au passage du rien vers le tout...
Publié le 4 juillet 2017
Rires
Le rire frais d’un enfant résonne. Entre !
Ils sont trois à s’esclaffer, la main au ventre
Le regard rieur, surpris en plein délire
Ils cherchent, unis, à casser leur tirelire
Qu’y a-t-il dedans ? Deux misérables pièces
Offertes le matin avec gentillesse
Qu’ils ne pourront se partager sans disputes
Le moment vient, encore quelques minutes
Alors le rire devient pleurs et fuites éperdues
Les pièces s’égaillèrent et furent perdues
Roulant sous la table et le lit, discrètement
L’orage s’amplifia, l’air devint électrique
Ce fut leur habituel quart d’heure colérique
Avant le retour au rire, subrepticement !
Publié le 12 avril 2017
Rites
Faut-il sacrifier aux rites ?
L’encens s’écoule en volutes
Les chasubles s’ébrouent
La parole envoûte les sens…
Une confusion décourageante
S’empare des corps et des esprits
Ombre et lumière
Foi et raison
Sincérité et habitude...
Enferme-toi en toi-même
Délivre-toi de cette pesanteur
Balaie la poussière de tes pensées
Et danse sur la flamme
Rougeoyante et tenace
De l’expérience inconnue…
Les charbons ardents
De l’indécision t’enchaînent ?
Fais sauter le cadenas
Et gambade librement
Dans l’éclaircie qui vient…
Que le corps est léger
Lorsque l’œil se regarde
Et ne voit que l’espace
Qui monte tel un ballon
Entre les gouttes de souvenir…
Enfant j’aimais entendre
Les voix mâles des hommes
Au fond du chœur, en écho
Aux voix grêles des femmes
Et d’une assemblée bigarrée
Et le prêtre délivrait
Du haut de la chaire
La parole sacrée et bienfaisante :
« Paix sur la terre »
Mais y a-t-il des hommes de bonne volonté
Des hommes libres et consentants
Le cœur ouvert et l’âme vierge ?
Les gestes séculaires rassurent
Ils plongent dans le rituel
Et délivre la conscience
Des choix qui restent à faire
Et qui se renouvellent
Instant après instant
Une goutte d’encens
Sur la lame brûlante
Du couperet du temps…
La chute… percutante !
À terre les anges l’enlevèrent
Il monta droit aux cieux
Ses lunettes terrestres tombèrent
Mes amis, quel adieu !
Ici ne reste que le poids
Des souvenirs d’un être
En recherche de soi
Et d’un applaudimètre !
Roulotte
De sombres perles descendaient lentement de leur [front
Tandis qu’ils courbaient leur bras vers la terre [nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Ecoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres alourdies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier, sur ses roues, entouré de volailles
S’éloignait dans la poussière poussée parfois par la brise
Ruban d’espoir
Autoroute un dimanche soir
Le soleil assoiffe le ruban gris
Qui déroule sa glissade devant nous
Au loin, il tremble de chaleur
Et prédit à l’automobiliste hasardeux
La cécité provisoire des voyages vers l’ouest
La voiture ronronne avec aisance
Avalant mètres et kilomètres
Dévalant les pentes échevelées
Remontant sans peine la contre-pente
Insensible à la fatigue et au bruit
Alors que, face à nous, surgissent
Les bolides bondissants et félins.
Hors de cette saignée, calme, silence
Béatitude d’une campagne endormie
Par une après-midi de repos
Quand déjà le cercle de lumière
Atteint l’horizon, diffusant
Aux arbres et collines une lueur
Légèrement jaunie par quelques nuages
Amassés sur un fond de ciel cotonneux
Sortie dans l’ombre, au crépuscule
Pour se laisser entraîner subrepticement
Vers d’autres horizons invisibles
Qui nous conduiront sans bruit
Jusqu’à la maison rêvée et choyée
Où l’on entrera pour ouvrir une nouvelle vie
Sablier
Marchant sur la plage blanche des jours,
Nous laissons sur notre chemin incertain
Quelques galets entassés chaque année.
Amas de souvenirs, dans le sable des moments
Que le reflux des eaux éparpille peu à peu.
Mais chaque année à nouveau, inlassablement,
Après avoir échafaudé une pyramide de cailloux,
Nous nous penchons encore, la main ouverte,
Pour emplir nos poches d’espérances vieillissantes.
Dans la fontaine des sabliers,
Les grains de sable de nos instants s’accumulent
Jusqu’à former une figure parfaite, mais friable,
De souvenirs imperceptibles du sommet.
Parfois se forme une vague idée du cône supérieur,
Une vue en perspective de son opacité,
Mais nous ne pouvons évaluer la hauteur
Du volume des grains qui y reposent.
L’annonce d’une nouvelle année
Renoue l’espoir de leur multitude,
Comme si la source était intarissable.
Saints de glace
La glace a pris possession des êtres :
Givré le nez pleurant la pluie aigre
Racornis les doigts prisonniers de mitaines
Et les pieds sonnant sur l’enfer du pavé
Seul le ventre au chaud du manteau
Tressaille encore d’aise pour certains
Pas pour longtemps, car la brûlure
De l’air enfile la manche de la rue
Et insère ses moignons sous la ceinture
Les femmes sortent en homme
Les hommes deviennent fantômes
Engoncés de pudeurs outrancières
Les pensées obscurcies d’épines acérées
Qui rayent toute continuité logique
Mamert, Pancrace, Servais et Urbain
Sont les saints invoqués et chéris
Contre cette folie glaciaire qui survient
En criant le soir derrière les fenêtres
Pour bleuir la face enluminée des passants
Et réjouir les corps dénudés
Des prudents sous la couette
Elle dure cette goutte de froidure
Qui glisse sous l’aisselle du temps
Provoquant la fuite des évocations
De jours mordorés et d’extase amollie
L’humain s’est figé dans la glace
De ses aspirations à la béatitude !
Ecrit le 26 avril 2017
Sec
Il chercha longuement sa première phrase
Il fouilla dans les plis de sa mémoire
Mais rien ne vint. Sec… Il était sec
Où sont donc passés ces transports
Qui vibrent dans la chair délaissée
Le lit de l’inspiration est désert
Quelques cailloux encore se dressent
Et suintent des mots sans consistance
Quelques grains de sable s’en vont
Entre les pierres entassées et muettes
Perdus à jamais dans l’océan bavard
Ils deviennent limon et couche
Au poète disparu qui se lamente
De la perte cruelle de son art
Revenir aux prémisses, à cet instant
Où le vide se remplit de douceur
De la phrase souhaitée, ronde
Qui lentement fond dans la bouche
Tel un bonbon amer et familier
Elle chatouille le palais rugueux
S’enfonce dans les souvenirs heureux
Et resurgit en gloire pour s’effilocher
En phrases hagardes et orphelines
Comme un pneu qui se dégonfle
Puis meurt à plat, à jamais, en pantoufles
Aujourd’hui encore il est sec
De vertus, d’inspiration, de délices verbeux
Meurs à toi-même et renais au plus haut
Dans les nuages de l’inconscience
Et de la dégringolade hurlante
Ecrit le 26 avril 2017
Seul et deux
Il allait deux par deux, en paire
L’extérieur et l’intérieur, liés
Par l’injonction du double
Unique au regard de l’autre
Ils avaient bien tenté une séparation
Prendre une réelle indépendance
Mais toujours revenait l’attirance
L’association, le franc accouplement
Des contraires associés dans l’éternité
Tiens donc, se disait-il
Ferme l’obscure lumière du songe
Et coule-toi dans l’ombre
Dans le silence de l’absence
Laisse glisser ton être
Entre les vitres de la bienséance
Et évanouis-toi dans la nuit
Sens-tu cette présence en toi ?
L’autre toi-même, encouragé
Dresse un regard inquisiteur
Et contemple cette ombre
Derrière les lunettes de la vérité
Elle plane encapuchonnée
Dans ce corps vide de sens
Tordu d’interrogations
Comme un mirage épuisé
Ensemble, toujours un
Confondus dans l’unité
Des contraires associés
Marchant en équilibre
Sur le faîte du chemin
De la vie en mouvement
Il allait deux par deux
L’intérieur dans l’extérieur
L’extérieur empli d’assurance
Eclairé de présence pleine
D’un devenir en pointillé
Qui conduit vers le rien
Et ouvre sur le tout
Oui, tu es, seul et double
Le regard sur le monde
Doublé d’un œil intérieur
Et tu fouille d’un doigt avide
L’âme qui s’éveille et t’entraîne
Vers sa résolution inconnue
Pleinement consciente
De cette unité à deux
Se rejoignant imperceptiblement
Derrière le cercle de la vie
Sous la lame
Sous la lame ronde du vent et de l’eau
Je glisse sur la planche en déhanché
Tel un fil dans le trou d’une aiguille
Qui ressort au bout de ce déroulé
Environné de gouttes et de paillettes
Mon esprit s’enchante de ce bain forcé
Qui nettoie la rouille de l’inertie
Et conduit heureusement au bonheur
C’est vrai, la rosée n’est plus ce qu’elle était
Elle ouvre son parapluie et coule des jours heureux
Pendant que tu vis, petitement, en solitaire
Repu, tu cours sous la pluie froide
Et te laisses pénétrer des glaçons coupants…
Adieu. Le pôle m’attend, au centre de la croix…
Suite
Rêverie…
Qui te prend et t’étire
Quelle gymnastique elle te fait faire
La tête en bas tu es, les oreilles pendantes
Mais quel charme ces extensions !
Tu montes et descends, d’un souffle inspiré
C’est un bocal de sons, résonant et ronronnant
Et parfois un cri d’amour poignant
Coupant comme un sabre effilé
Dans le noir du corps inversé
S’élève la grande plainte des hommes
Corde vibrante des dents acérées
Comment ne pas laisser son cœur
Derrière la page écrite et jouée
Pliée elle se tient attentive
Ensorcelante, adoucie, mâchée
Elle écorche le palais, mais quel goût
En saliver de bonheur
Et pleurer à l’idée de ces caresses
Qui chatouillent l’oreille
Et la rendent câline
Tout n’est que vibration
Qui met en marche la vie
Pour un court instant
Et qui te dépossède
Des rondeurs de l’habitude
La corde du temps
T’étire dans l’espace
Tu es le Tout,
Grain énigmatique
Des poussières de l’illusion
(A l’audition de la Suite II pour violoncelle de J-S Bach)
Taiseuse
Elle se tut sans effort
Que pouvait-elle dire ?
Ses mains cachées dans le dos
Battaient la mesure en silence
Effrayées d’entendre encore
Le boléro endiablé de l’automne
Et de sentir sur sa peau
Le vent léger et frais
Venant de la mer
Elle se tut sans effort
Que peut-on en dire ?
Vous l’écoutiez serein
Sans savoir qu’en tirer
Sa beauté s’évanouissait
Au fil des heures et des veilles
Jusqu’à ne plus tenir dans sa poche
Alors elle s’en allait, seule
Danser dans le désert
Et rire à satiété
Elle se tut sans effort
Que peuvent-ils en dire
Ces mâles fiers et penauds
Qui ne justifiaient rien
Et faisaient beaucoup de bruit
Elle baissait les yeux
Mais son corps de femme
Brûlait de tant de soins
De tant de caresses accomplies
Le tremblement léger de ces cils
Lui rendait sa vigueur d’adolescente
Saute dans l’arène et marie-toi !
Elle se tut sans effort
Que peut-il dire ?
Elle l’avait choisi, l’homme
Qui se complait dans son ombre
Il va et vient sans bruit
S’approche de la source de ses lèvres
Et embrasse calmement sa douceur
Puis il la prend dans ses mains
Et caresse sa tendresse
Jusqu’au tremblement suprême
Elle hurle alors d’un cri silencieux :
« Tu es ce que je suis
Car je ne suis rien de ce que tu es »
Tempête
J’émerge et respire un grand bol d’air
Quel bruit ! Un grondement incessant
Une autoroute de départ en vacances
Ecrasé sous les roues et asphyxié de gaz
J’ouvre un œil. Où suis-je ?
Dans quelle machine à laver suis-je tombé ?
Un incessant mouvement de grains de sable
Qui balaye les toits, entre par les fenêtres
Et passe le plumeau sur toute surface nue…
Levons-nous puisque le néant nous refuse…
Le sol est froid, l’air est moite
Collé contre le carreau glacé
Je contemple la danse du vent
On ne le voit pas. Certes on l’entend.
Les arbres s’agitent et se plient
Ils frémissent et gémissent de crainte...
En gros bouillons irascibles
La rivière charrie sa boue jaune
Entraînant toutes sortes de brindilles
De branches, d’herbes et de malheur…
Le vent ne se démonte pas, il s’amplifie
Je suis assis sur la bande médiane de l’autoroute
Et les véhicules passent à droite et à gauche
Hurlant indistinctement : écarte-toi, écarte-toi !
Alors, las de cette agitation non maîtrisée
Je ferme les yeux, ouvre mes paumes
Lève les bras à la force du souffle…
Je me dénude de mon immodestie
Et crie.
Les sons se perdent dans les branches
Mais quel bienfait ce passage hors du temps
Je suis sourd aux gesticulations
Assis sur mon tonneau, balloté par les flots
Je m’envole vers je ne sais où
Je perds mon identité pour redevenir
Celui qui a toujours été, qui n’est rien
Et qui devient le tout, par absence…
Je suis le vent et je caresse la terre
Montant dans les cieux, passant sous les portes
Et je regarde éberlué et chagrin
Celle qui se met nue dans les caresses…
Elle est parce que je ne suis plus…
Je suis par absence, courant d’air…
La mort guette l’inquiet, le modèle
Avant de s’enfuir sans rien
Ricanant de l’absurde et du bonheur
Le temps
Elle prit le temps d’avoir le temps
Ce ne fut pas sans peine ni courage
Elle avait tant de choses à faire, à dire
Et toujours elle n’avait pas le temps
Jamais elle n’aurait pu abandonner
Elle n’avait que deux mains et pieds
Ils étaient constamment en mouvement
Remuant jour et nuit, bien huilés
Etait-elle hagarde ou épuisée ?
Elle avait les paupières closes
Sans pleurs ni regard mêlés
Elle reposait à terre, en tas
Aurait-elle perdue la tête, cette enfant ?
Pourra-t-elle à nouveau s’adonner
A la souffrance du repos et de l’errance
Et se laisser glisser dans l’inconscience ?
Elle erre dans le désert de son esprit
N’y rencontre aucun être connu
Quelques cailloux et plantes sauvages
Pas une âme qui vive ou meurt
Dans ce refuge improvisé et stérile
Elle n’a rien à opposer au spleen
Qui l’a pris de vive force, sans un mot
Et projeté dans le vide sans parole
Ainsi elle perdit son temps
Pour prendre le temps
D’avoir le temps
Tant qu’il était encore temps
Toi
Qui es-tu, toi qui n’es rien ?
D’où viens-tu, toi qui n’as pas été ?
Où vas-tu, toi qui deviens tout ?
Je me cherche à l’extérieur de moi-même
Je me trouve derrière la frontière
Elle est de verre, invisible, incolore
Je la trouve en un clin d’œil
Mais cette enveloppe est vide
Et d’une richesse infinie
Rien ne vient la troubler
Enfermé dans cette coquille de noix
Je promène mon inexistence
Au-delà des planètes et des galaxies
Tu es ce que je ne suis pas
Je suis de chair et d’os
Tu me donnes l’inexistence
Un être sans squelette
Je flotte entre les strates
Des univers cloisonnés
La lumière se dévoile
Et me rend aveugle
Oui, qui est-il lui qui est tout ?
Train
Un train, la nuit, comme un serpent
Dans la géographie de son désert de sable
Lent balancement des boggies qui cogne la joue
Sur la vitre humide et froide
Parfois, les pleurs d’un enfant agacent le sommeil
Ou plutôt la rêverie installée comme un brouillard subtil
Qui conduit le voyageur au-delà de ses espérances
Jusqu’au terminus de ses phantasmes et de son ignorance
D’autres fois, la femme en face rencontre le regard
Chargé d’interrogation d’un voyageur égaré
Qui cherche vainement un interlocuteur malhabile
À effacer toute curiosité sur son grain de beauté
Bercement des sons et des mouvements jusqu’à l’oubli
Hypnotisme et résurgence de fatigues ignorées
Contraignant leurs victimes au repos de la chair
Alors que l’esprit vagabonde sous l’œil clos
Au-dehors, dans l’espace imprécis des paysages
S’imaginent les vies fragmentées de personnages
Qui regardent un instant la machine de fer
Défilant bruyamment dans leur intimité
Jusqu’où ira-t-on dans l’espace noir guidé par le rail ?
La distance s’épaissit, se contracte et engendre
Des regards vagues sur des visages blafards
Alors chacun meurt sous le jugement de l’autre
Trains internationaux
J’ai trouvé dans un train
Que le langage est vain.
J’y ai vu un Polonais
Qui parlait à une anglaise en français.
De l’autre côté un Français
Parlait avec une tendre négresse
Tout cela en anglais
Pour célébrer ses belles fesses
Et l’embrasser sans traîtresse.
Derrière moi trois jeunes Anglaises trônent,
De leurs voix claires, elles se rappellent At home.
Et chaque quart d’heure,
Dans une gare, un haut-parleur
Annonce, babélien,
La destination du train.
Transe
Que les sensations et impressions
Sont trompeuses et inconsistantes !
Ainsi, il a pris le fil de ses pensées
Et les a entremêlées aux perceptions
Cà a grippé, c’est sûr, et méchamment !
Il marche maintenant sur une roue
Qui possède une hernie cahotante
Clip, clop et floc. Quelle irrégularité !
Tout cela parce qu’un jour
La verrue du piquet de grève
S’est arrêtée face à sa voiture
Et a dansé un guilledou amer
A la barbe des hiérarques
Que ne sont-ils devenus verts
Emplis de leur fausse certitude
Sans un regard sur la nature
Et sur les humains qui cherchent
Non l’exigence du dé à coudre
Mais la vérité et le repos
Dans la paix bienfaisante du soir
Dieu, comme il est difficile de prévoir
Et de conspuer les auteurs
De décrets et d’arrêtés vilipendant
Le délire est dans le poste à images
Qui tourne sans cesse dans la tête
Encouragé par la mémoire
Et la ratiocination permanente
Sortez de là paroles impures
Et sautez à pieds joints
Dans la fange immorale
Des charlatans et procureurs
D’interdits et de repentances
Qu’ils meurent ces hommes de leçon
Qui se cachent derrière leurs vertus
Et qui n’ont pour tout bagage
Que l’ampleur d’une délivrance
Malheur à celui qui n’a rien
Malheur à celui qui a tout
Restez sur l’entre deux coupant
Et passez votre chemin !
Trois heures trente
Trois heures trente, l’heure sauvage
Celle où rien ne pousse dans la tête…
Silence... On tourne autour de soi
Sans consistance et sans résultats…
C’est un autre monde, inédit
Qui ressort des pages bouleversantes
De cet entre-deux prenant la gorge…
Rien ne s’offre gratuitement…
Chaque nuit le même récit voilé
Le retournement des principes
Et la sûreté des geôles d’antan…
Un volcan sorti de la glace…
Mais toujours, simultanément
Vous prend cet immense désir
D’une évasion hors du monde
Jusqu’aux confins de vos songes…
A grandes enjambées vous parcourez
Les étendues désertiques de la pensée
Toujours plus loin, dans le lointain
Jusqu’au vide immuable de l’absence
Rien ne vous arrête… Un trou
Sans fin et sans parachute…
Vous fermez les yeux morts
Et ouvrez l’esprit au rêve…
Trou noir
Il enserre dans ses griffes l’espace
Il le chiffonne de ses soubresauts
Et crée des perturbations incontrôlées
Le puits s’ouvre dans la courbure
Il tombe selon sa densité
Et se referme sur lui-même
Plus rien n’en sort
Même pas une parole divine
Le mystère reste entier
Où donc est passé le temps ?
Ce trou dans l’espace est-il
Creusé par le doigt de Dieu
Dans une motte de beurre ?
Même la matière a disparu
Plus rien n’est apparent
Et cet invisible est pourtant
Aussi surement que je suis
Immatériel, dans un corps matériel
Turpitude
La turpitude est-elle devenue morale ?
Ignominie et indignité, criaient nos grands-pères
Mais nous qui la côtoyons chaque jour
En avons-nous tellement horreur ?
L’âne nu se délecte de son attitude
Devant ces dames en sous-vêtements
Pourtant rien ne le distingue
Du personnage à trogne rougie
Qui joue du saxo devant notre porte
Et qui tend la main fourchue
Aux passants qui s’écartent, désorientés
La honte soit sur eux, ces avatars
D’une dissolution indélébile !
Ils avancent main dans la main
Comme deux gendarmes poursuivant
La folie du genre humain
Et regardent de tout côté
Si l’œil du cyclone n’est pas perdu
Ou seulement égaré
Oui la turpitude n’est plus ce qu’elle était
Elle s’est apprivoisée
Et ne court plus dans la campagne
Mais dans les chambres maudites
De ces hôtels où se concentrent
La caresse de l’interdit et du stupre
Et le noir désir qui chatouille la pensée
Tourne autour de chacun, vertigineux
Comme un ouragan tourbillonnant
Et pénètre par l’œil et l’oreille
Dans la loge cachée et rouge
De l’adolescent qui sommeille en vous
Au fond du désir indécent
Un jour de plus
Le chat aux mouvements ailés
Se coule, imprévisible et matinal,
Dans l’air saturé de la nuit
J’engage ce lent glissement
De la pensée immobile
Et enrage de ne pouvoir crier
La violence de ce réveil
Etire ton être fossilisé
Brise ce tas d’os et de chair
File au-delà du geste
Rien ne te retient plus
Dans le maquis du verbe
La vapeur du jour nouveau
Te conduit à cette lueur
Qui pointe entre les cils
Et embarrasse ton bien-être
Il est temps d’émerger
De la machine à laver
Pour emprunter, un jour encore
Le chemin des écoliers
Et apprendre la vie
Une fois de plus…
Une vie
Nous avons vécu tant de jours brûlants
Tant d’heures intrépides et de secondes essoufflées
Que nous ne savons plus vivre simplement
Main dans la main sur les couronnes de laurier
J’aimais courir dans les herbes hautes et mêlées
Te cueillir dans les bras de la victoire méritée
Surmonter dans tes yeux les défaites amères
Et toujours me recueillir dans la tiédeur de ton corps
Nous vivions en esprit, le cœur haletant
Légers comme l’air à l’automne de la vie
Sans attache à la pratique quotidienne de l’inquiétude
Nous laissions voler ns âmes et s’évanouir nos certitudes
Sur le dos de l’histoire, nous cavalcadions activement
Sans prévision ni soucis, sûrs de l’indulgence des nôtres
L’amour simple et nu nous tenait lieu de mémoire
Et courrait devant nous dans cette fuite hors du présent
Maintenant vient le temps des regards croisés
Tu me rêves toujours, enfant de tes désirs
Je te contemple jeune fille sincère et enivrante
Nous partirons mêlés comme au moment du premier baiser
Ecrit et publié le 10 juin 2017
Vacuité
Brillent les larmes dans les feuillages
Jour endeuillé de coton
Le son étouffé des corbeaux
S’entend d’un champ lointain
À nu, regarde-toi
Tes mains de glace
Comme la caresse de la mort
Autour du cou
Vienne la source chaude
Des réminiscences d’été
Quand tu courrais dans le sable
Après l’élan du cœur
Aujourd’hui seuls les crépitements
Sur le toit encombré de mousse
Jouent le rythme endiablé
Des veilles d’hiver
La vacuité te déleste
Va, contemple d’en-haut
L’horizon courbé
Envole-toi vers l’inconnu
Valse
Ils étaient trois
Trois pigeons sur le bord d’un toit
Dans le carreau de la fenêtre
Ils dansaient la valse des pigeons
Non… Il était seul, sans autre aide
Que celui du rebord de pierre
Sur lequel il s’épanchait
Sous l’œil impavide des deux autres
La gorge haute, il se dressait
Et avançait à petits pas
Puis deux tours sur lui-même
Sans autre forme de procès
Il revenait vers eux, crânement
Reprenait ses deux tours
En sens inverse, en métronome
Puis repartait en riant
Vraisemblablement, il délivrait
Aux deux autres un message
Que je ne compris pas
Je le voyais, aller et venir
Il poursuivit sa complainte
Devant le manque de réaction
De ses compagnons ahuris
Et s’arrêta, interrogatif
– Ne voyez-vous pas, compatriotes
Que j’esquisse la danse sacrée
Des pigeons délurés
Jamais je ne tombe ni ne m’étourdis
Oui, il est temps de partir
Devant tant d’incrédulité
D’ailleurs l’un d’eux
Se jeta dans le vide
L’autre, penaud et embarrassé
Voulut conclure ce message
Il se redressa, courroucé
Et monta droit dans les cieux
Le danseur resta unique
Sur le bord du toit
Là où toi et moi
Ouvrons nos cœurs de chair
Alors il partit lui aussi
D’un coup d’aile, un froufrou
Qui traversa la rue
Et vint frapper l’attente
Oui, trois pigeons au coin du toit
Dont un dansait la valse
Pour les deux autres
Qui ne virent rien
Veilleur
Le veilleur, qui est-il ?
Celui qui succombe à la tentation de l’insomnie
Ou celui qui refuse l’achèvement nocturne de l’existence ?
L’un est passif et s’en relève difficilement.
L’autre est volontaire et activiste.
N’y a-t-il pas d’autres choix ?
Eveillé cette nuit, j’ai su l’état de veilleur
À la perspicacité de ma vision au réveil.
Il n’y a plus qu’à se lever, déambuler,
Puis partir à la découverte de l’envers,
Cet au-delà des sens diurnes,
Pour aboutir à cette absence de moi
Qui me dit plus que tout ce que je suis.
Devenu pellicule transparente,
Je tâte le monde par le vide qui m’emplit,
Et je jouis de cette odeur d’infini
Qui m’enivre et me transporte
Loin du cercle oppressant des pensées.
Echappé de l’esclavage du quotidien,
Je ne suis plus et je suis tout.
Ce ressourcement derrière la réalité
Existe-t-il réellement ?
Au fond, je ne le sais.
Mais je sais néanmoins que ces instants d’aspiration,
Ou d’expiration si vous le préférez,
Sont l’inspiration heureuse de chaque jour.
Le veilleur se surveille,
Tend vers l’absence
Pour se découvrir pleinement,
Cosmétique du cosmos.
Vendredi
Le non-être dans sa grotte de pierre
Il repose, arraché du bois
Il n’est plus rien
Face à la puissance du monde
– L’inconnu existe-t-il ?
Une petite poignée croit en lui
Ceux qui le côtoyaient
Ils sont abasourdis
Comment cet homme
La bonté même,
L’amour incarné,
– A-t-il pu mourir comme un voleur ?
Nombreux sont ceux qui moururent
De la veulerie des hommes
Des innocents accusés
Les cœurs purs souillés
Dans le froid du regard des autres
Le doigt tendu de l’infamie
Crie sur celui qui ne dit rien
Et il se sent abandonné
Il ne sait plus à quoi sert sa vie
– Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Pourtant, envers et contre tous
Il avait suivi son inclinaison
Vide de l’homme passé,
Empli d’espoir vivant,
Il avait marché sur les idées
Et s’était confronté
Aux certitudes sans expérience
Et le voici, mort dans la pierre
Reposant dans un linceul
– Va-t-il lui aussi être oublié ?
La foudre est tombée
La pluie s’est déchaînée
Il n’est plus
Son sourire s’est dilué
Dans les huées de l’ignorance
Ses membres se sont tordus
Devant les accusations inconsistantes
Et ses yeux se sont fermés
Sur le seul trésor qu’il possède encore
L’absence de haine et de rancœur
– Mais cela suffit-il ?
Il se donne tout entier
Et en se donnant, de rien
Il devient tout
– Et pourtant, n’est-il pas mort ?
Vendredi saint
La mort a saisi le soleil
Et l’a fait tomber de son échelle
L’obscurité envahit les cieux
Et porte un coup fatal au cœur de la lumière
La terre tremble, son corps s’éteint
Son âme libérée suit la pesanteur
Puis d’un coup de pied trois jours plus tard
S’échappe des ténèbres acides
Enveloppée de lumière, revêtue de l’humain
Et plane sur le monde à jamais
Plus légère que la plume
Mémoire du divin
Dans le silence de l’oubli
Publié le 12 avril 2017
Ver
Un ver de terre sort du sol
S’est-il rompu le cou pour la vacuité
Ou découvre-t-il l’absence de soucis ?
Il chemine sur la surface
À la frontière de l’inconnu
Quelle ivresse et quelle arrogance !
Comment ce misérable vermisseau
Peut-il tout seul goûter le bonheur ?
Et contrairement à l’idée que l’on s’en fait
Ce n’est pas la satiété qui le réjouit
Mais le vide indolore de l’air…
Plus d’exercices et d’efforts…
Je vais et viens comme je l’entends
Exerçant mon autocritique pleinement
Et cela me procure un allégement
Qui me donne un frisson élégant
Le bonheur, n’est-ce pas cette goutte d’ivresse
Au creux des courbes du corps
Ce chatouillement inédit qui prend le rein
Cette absence de raison raisonnable
Qui ouvre les portes du paradis
Alors j’étire mes segments
Et pars loin de tous
Vers des horizons ignorés
Là où rien ne limite
Cette aspiration à être
Vérité
Le soleil revient, il écarte le manteau,
Et les nuages fuient, volés au soleil par le vent.
Chacun s’affaire, avec sérénité,
Dans une maison où passe la vie.
Hier, longue discussion :
Qu’est-ce que la vérité ?
Cela me rappelle Ponce-Pilate !
Elle n’est ni blanche, ni noire, elle n’est pas grise non plus.
Elle n’a pas de couleurs, et pourtant
C’est la couleur !
Elle n’a pas de VE majuscule,
Elle ne RIt pas,
Elle TE parle, à toi seule,
Au fond de toi et tu la connaîtras,
Un jour d’abandon, une nuit d’espoir.
Alléluia !
Vide
Se dit d’un contenant qui ne contient rien…
Le rêve de l’astrophysicien, les jours de pluie
Qui est de définir le vide sans lui donner du plein
Et dans lequel le zéro ne peut être déduit
La quatrième dimension peut-elle être vide ?
Est-ce à dire qu’aucun événement n’y apparaît ?
Le temps s’en va et ne circule nul fluide
L’univers s’écroule et tout devient muet
L’espace peut-il sévir s’il ne peut être mesuré ?
Le vide peut-il être limité par un contenant ?
Même le mot rien ne peut le délimiter
L’imaginer c’est déjà lui donner un lieu accueillant
Alors Dieu serait-il vide et sans saveur
Ou serait-il l’ultime recours de l’imagination ?
Au fond le vide est-il un alibi contre la peur
Ou une huile pensante à manier avec précaution ?
Vieillard
C’est un tas de chair, ramassé sur lui-même,
Aux jambes jadis allègres, mais fatiguées,
Qui regarde vivre la famille au gré des baptêmes,
Les yeux las, la main tremblante, l’espoir volé.
Il croît encore en lui, cet être rhumatisant.
La rosée le réveille, il précède la nuit,
Et pendant l’ivresse du repos bienfaisant,
Il danse, offert aux douze coups de minuit.
Le futur se rapetisse et s’envole.
L’ombre des amours perdus devient frivole.
Où donc as-tu la tête, toi, l’émasculé ?
Crédule, tu confonds infini et néant…
La seconde s’étire en se déjugeant.
Le grand Tout ouvre son manteau immaculé.
Vivre
Je vis mille vies
Et pourtant je n’en ai qu’une
J’habite à l’autre bout du monde
Et pourtant je ne suis jamais sorti de chez moi
Je suis ermite
Et pourtant élastique
Même le temps ne peut rien contre moi
Aussi à l’aise chez le boucher qu’à l’église
Je suis tout ce qui n’est pas moi
Je ne suis rien de tout ce qui est moi
J’ai trouvé la paix un jour de marché
Lorsque j’ai vu les œufs en gelée
Descendre les escaliers dorés
Et rebondir encore à mes pieds
Oui, rien de tout cela n’existe
Sinon dans l’imagination
D’un cafard alourdi par le rêve
Et d’une grenouille sans voix
Merci chers auditeurs
D’écouter à nouveau
L’histoire sans fin ni passion
D’un pauvre vagabond
Qui vit mille vies
Et pourtant n’en a qu’une…
Volcan
De rouge et d’or
Il déverse de toute sa hauteur
Les entrailles de la terre
Et hurle de ses profondeurs
– Non, n’approchez pas de mes eaux
Qui coulent de cette blessure géante
C’est le sang de votre mère Gaia
Qui régénère l’apparence de la planète bleue
Admirez la vigueur de ses projections
Et le serpent qui se coule dans la pente
Pour rejoindre les eaux primordiales
C’est le dragon des îles du Levant
Dont les doigts bouillonnent à l’entrée dans l’océan
Qui crache ses vapeurs en chuintements sinistres
La roche en feu se donne, entière et consentante
En volutes de fumée et de sang mêlés
Agrandissant ainsi le socle des vivants
Le volcan se pâme d’adoration rougeoyante
Et chante en ces lieux solitaires le mariage
Du solide et du liquide dans l’éther enfumé
Zéro
Il n’existe que dix nombres
Qui servent en arithmétique.
L’un d’eux n’est qu’une ombre,
Certes un peu fantomatique ;
Il ne signifie rien, mais c’est un chiffre.
Il est la présence de l’absence.
Ce n’est pourtant pas un sous-fifre ;
Il fait grandir la connaissance,
Mais reste enroulé sur lui-même.
Fait comme un O, tel un païen,
Il constitue un enthymème :
Il est fermé et il n’est rien.
C’est ainsi que Shakespeare fit dire
Au roi Lear : rien ne sortira de rien !
Publié le 15 mars 2017
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Du même auteur
LF édit, Paris, 3022
Loup Francart
Commencements
Dictionnaire poétique 5
Le 7 janvier 2024
LF édit
Table des matières
Offerte au monde déboussolé. 192
Pictoème sous forme de haïku. 278
Abandon
Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?
A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace
Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?
C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon
Absence
Silence des nuits sans sommeil
Où le cœur marque inexorablement
L’écoulement des heures figées
Dans la pose de l’enfant endormi
Et que dehors dans l’obscurité mouvante
La lune accomplit son périple immuable
Chaleur du poids de la veille
Dans la moite activité imaginaire
Des rêves du premier sommeil
Se lever et marcher dans l’obscurité
Sentir le carrelage froid sous le pied
Et l’odeur persistante du jour
Qui imprègne encore les pièces vides
Jusqu’à ce que la paupière lourde
Les membres las et la tête vide
Le corps replonge dans l’élément de son absence
Allégeance
Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts
La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
De perles ternies d’indifférence
Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres
Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants
Il gémit pieusement, caninement
Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien
Allégeance ?
Amitié
Retour dans la nuit
Dans l’ombre des lampadaires
Et le trop-plein des portes-cochères
Lorsque le cœur suggère
Et la raison vacille
Alors un grand merci
Monte du fond de l’être
Et ouvre à d’autres cieux
Ceux de l’amitié
Et du plaisir d’être ensemble
De parler pour ne rien dire
De dire pour n’être plus
Et de vivre pour s’apprécier
Anesthésie
Parfois me prend une tentation folle
Un trou noir et l’évanouissement de l’être
Plus rien qu’un vide immense
Comme un ballon qui se crève
Mon corps et mes pensées se rétractent
Il n’y a pas d’oppression
Tout juste un pincement
L’avertissement d’un autre monde
Encore inaccessible, tentant
Comme un fil d’araignée
Suspendu à la branche de l’avenir
Concentration des cellules projetées
Et passage dans le trou de l’aiguille
Où cela mène-t-il ?
Cet instant dérisoire et doucereux
Est une cicatrice que l’on aime gratter
Une seconde de bonheur suspendue
A des minutes d’angoisse
Et la paix au bout du tunnel
Derrière je pressens la lumière
La respiration translucide
L’évasion attendue de la pesanteur
L’entrée dans le liquide amniotique
Qui anesthésie le toucher de la vie
Approche, approche, me dit-on
Mais ne franchis pas la ligne
Car tu ne reviendras plus !
Années
Tu attendais impatiemment ton jour
Celui, surprise, qui te prenait une année
Tu grandissais si vite ce jour-là
Que tu te situais au sommet de l’humanité
Perché sur une montagne d’années
En équilibre instable, miraculeusement
Défait d’une pesanteur insatiable
Le lendemain redevenait plat et lisse
Tel une tête de chauve un jour de grand vent
Mais ce jour-là, fier de tes années
Sur la pointe de tes petits pieds
Tu contemplais le monde avec ardeur
Partant à la conquête d’une vie future
Puis, les années passèrent, modestes
Enveloppées de souvenirs
Ils s’accumulaient tendrement
Derrière le masque reconductible
D’anniversaires et de paquets
Emmaillotés de papier doré
Il en était de même au premier jour
D’une année nouvelle, séduisante
Parce qu’inexplorée et méconnue
Progressivement le rêve devenait réalité
Il s’épanchait en volutes frivoles
Conduisait à des impasses illuminées
Par les illusions si longtemps retenues
Et par les succès passés au cirage
Aujourd’hui, chaque jour est le premier
Ou peut-être le dernier
Le premier d’une vie encore vivante
Le dernier d’une vie sans avenir
Où l’on s’enfonce benoîtement
Comme dans un édredon de plumes
Aphasie
Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,
Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur
Des dessous de la ville et transporte mille fantômes
Somnambuliques, vers des destinations multiples
Je sortais de mon lit, encore engourdi
Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau
Et entrais dans la chenille lumineuse
Pour prolonger mon rêve exotique
Quelle étrange morbidité enserre ces passagers
De noir vêtu et d’ennui revendiqué
Sur la pelouse de leur mortuaire dessein
Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères
Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance
Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif
Ils se laissaient porter, indifférents
Jusqu’au terminus de leur indolence
Chacun d’eux dormait les yeux ouverts
Sur la pâleur des publicités
Qui lui donnent la consigne
De se vêtir de noir, exclusivement
Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire
Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie
Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées
Pour faire revivre et danser espoir et liberté
Appât
Une mèche de cheveux
Une flèche de camaïeu
Surtout ne dis pas
Le fourretout du repas
La bobèche des adieux
Empêche l’invincible insidieux
D'être dissout par l'épiscopat
Partout où règnent les béats
Reviens, ne t‘enfuit pas
Les Troyens ont leurs appâts
Qui les mènent jusqu’aux cieux
Plus rien ne t’interrogea
Au sein du conglomérat
Tu te promènes avec les dieux
Arbre
L’arbre est tenace
Coupez-lui les bras
Il repart à l’assaut du ciel
Sa tronche lui tient lieu de tête
Il sait se dresser sur la pointe des pieds
Mais quand vient la dernière saison
Ses jointures fatiguées se crevassent
Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux
Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue
Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée
Un arbre
Ce n’était qu’un petit arbre
Un arbre comme les autres
Fragile à sa naissance
Puis devenu fort comme un Turc
Bien que sa chair tendre
Réponde aux critères
D’une féminité doucereuse
Lorsque vous arrachez
Ses pousses abondantes
Il s’en dégage une odeur
Persistante et violente
Que vous ne pouvez définir
Elle envahit votre intimité
Elle trahit votre perspicacité
Vous la rejetez, trop prenante
Et attirante malgré tout
« Reviens-y » semble-t-elle dire
Et pourtant elle pue
À ses pieds poussent et repoussent
Ses petits, d’un vert tendre
Presque jaune, aux pieds fins
Vous le tirez en biais
Et tout reste dans la main
Une petite boule blanchit
Qui ne s’attache à la racine
Que par l’opération de l’esprit
Dans cet état indolore
Il est simple de l’éliminer
Mais quelques jours plus tard
Le nourrisson revient
Avec assurance, heureux
De vous montrer sa vitalité
Ma voici, semble-t-il dire
Étonné, rageusement
Vous lui donnez le coup de grâce
Mais il revient, perspicace
Jusqu’à ce que vous laissiez
De guerre lasse ou par inadvertance
Une pousse bien cachée
Envahir votre espace
Préoccupé par d’autres tâches
Vous ignorez sa puissance virtuelle
Mais un jour de printemps
Il devient arbre réel, envahissant
Au bois dur et flexible
Un arbre réel et rugueux
Bien qu’encore en culottes courtes
Il se moque de vous
En vous regardant dans les yeux :
« Tu vois, dit-il, je suis là ! »
Alors vous décidez de le garder
Pour voir comment il pousse
Et ce qu’il deviendra
Vous n’y pensez plus
Jusqu’à l’automne
Jour de grand ménage ou jardinage
Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous
Vous vous appuyez sur un tronc
Sans savoir qu’il est là
Sous votre main, fermement
Etabli dans sa robustesse
Ligneux, épanoui, jovial
Etincelant de santé
Aux feuilles bien découpées
Que vous brisez par inadvertance
Et qui repousseront patiemment
Sans cri ni esclandre
Parce que c’est sa tâche
Vivre toujours quoi qu’il arrive
Et décourager l’humain
Trop impatient et indécis
Que faire de ce rejet
Qui sourd des entrailles
D’une terre chaleureuse
Qui donne tout ce qu’elle a
Et même plus encore !
Ardeur
Revenu en toute discrétion
Epousé en réelle possession
Tu prévaux dans la cour vide
Et, ouverte, te dresses impavide
Qu’as-tu de plus que l’autre ?
Quelques fleurs et patenôtres
Qui produisent l’espérance
Et inclinent à la déférence
Ce rire derrière tes lèvres
Comme la course d’un lièvre
Et ta main sur le toit
Egrainant son patois
Tu encourage le délitement
Tu t’enferme en bégaiement
Tu n’es plus celle que je connais
Tu es toujours celle qui est
Et encore la vague inlassable
Te ploie en prêtresse du diable
Et ce rire devenu sourire
T’enseigne la manière de mourir
Alors la grande faucheuse
Telle la tendre accoucheuse
Te prend en son étau
Et s’en va moderato
Elle est partie, la douce
Là où rien ne pousse
Mais où l’ardeur de la nuit
Se réveille à minuit
Arrêt
Pourquoi courir après les actes ?
Pourquoi vouloir faire et défaire ?
S’arrêter, prendre le temps de se regarder !
Contempler le monde comme le hibou,
Les yeux ouverts, sans bouger
Et voir passer les incidents
Comme de petites blessures
À la perfidie de la vie
Calme serein des fontaines
Qui coulent au pied des jardins
Comme immobiles et vivantes
D’une vie statique et immortelle
Tel le scaphandre en eaux douces
Nous attendons la remontée
Pour sortir nos trésors :
Un doigt de poupée rose
Une couronne de fleurs artificielles
Trois lapins de porcelaine
Un chapeau défraichi
Par son séjour dans l’eau noire
Au-delà de ces assemblages
Nous retrouvons, cachée,
La sensation de froideur vitale
Des escargots idéologues
Qui courent aux murs de la honte
Petits délires matinaux
Comme un soulagement
Offert gratuitement
À l’errant qu’est
Chacun (ou chacune) de nous !
Attentat
On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage
Choisir la compassion est un choix simple et naturel
Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire
Choisir la rage est pour les accros de la politique
Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion
C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin
Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser
Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?
Seules les forces de l’ordre sont là et agissent
Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion
Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps
Plus les divergences se font sentir pesamment
Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie
Dans la passion des opinions et des réactions
Hors de toute analyse, recul et discernement
La seule union est autour des victimes
Vers qui affluent les pensées de tous
La France reste la France, le pays des troublions
Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise
Aurore 2
L’aurore est abstraction.
Tout d’abord, noir et blanc.
Un point tout court, faible,
Grandit dans l’espoir du jour,
Puis dessine une à une les formes
À grands traits d’obscurité,
Diffusant la lueur entre elles
Plutôt que sur elles, si frêles.
Enfin se distingue chaque ensemble,
L’arrondi des buis dans leur bac,
L’aplat de la pelouse qui s’échappe
Hors de la vue palpable,
Le miroir de l’eau qui s’étire
En fils d’argent revêches.
Plus loin encore, hors du tangible,
La goutte de conscience s’élargit
Se manifeste avec une étonnante douceur
Pour s’emparer, avide, du paysage
Qui apparaît alors, nu et neuf
En ce nouveau jour, comme un poussin
Qui casse sa coquille et découvre
La splendeur renouvelée de la création.
Auteur
Errance entre les piles
L’œil attiré par la couleur
Plutôt que par un titre.
Ça parle, ça parle
Et ça regarde, compulse…
Acheter que nenni.
Discrètement refermé
Le livre retourne à la pile
Qui monte, descend, remonte.
Certains cependant ont les bras chargés
D’un échafaudage inconsidéré
Qui tombe inutilement entre leurs pieds.
Temps mort…
On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,
Rarement de nos joies.
On ne retient que les difficultés.
Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire
Au petit matin quand tout dort,
De dire le monde et les autres
Et sans doute un peu de soi-même
Ecrire : oui…
Ecrivain… Non…
Quel ennui cette foule
Qui passe et repasse sans voir,
Jette un œil miséreux sur vos piles,
N’entrouvre même pas un livre.
Vous êtes devenu transparent,
Un objet derrière les livres
Que l’on contemple sans le voir.
Y a-t-il un auteur dans la salle ?
Avatar
Qu’est-il cet avatar ?
Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?
Vient-il du fond des âges
Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?
Est-il un objet dans un univers virtuel
Une métamorphose de la fonction
Ou une mésaventure fonctionnelle ?
Tu as toujours rêvé devenir autre
Plus puissant, plus beau, moins timoré
Elle s’est toujours vue plus charmante
Et pourtant ce ne sont que des vivants
Qui peinent sous le poids de l’existence
Et qu’en est-il des avatars d’avatar
Ces incarnations successives en politique ?
Tel le papillon volage, ils courent
Après la fortune des voix qui crient
Toutes contre un système désuet
L’avatar implique un changement de nature
Mais cette métamorphose peut être intérieure
Tu es autre et, pourtant, le même
Brume de l’ignorance dans un même paysage
Ton destin est scellé, tu ne peux te changer
Enfin te voici,
Femme de toujours
Unique et véridique
Un sourire aux lèvres
L’œil aiguisé
Il se penche sur elle
Et ne trouve que le vide
Car il n’est rien lui-même
Qu’un morceau de chair
Dans le désert imaginaire
Avoir
Je veux vivre, disaient-ils
Ils se gorgeaient de mots
Ils s’emparaient de choses
Et ces choses, ces mots
Ils en faisaient la vie
C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés
Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse
Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir
Des tables de musée dans les salles à manger
Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice
C’étaient des mots savants, bien formés
Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule
Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux
Ces mots sortis de la bouche des enfants
Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases
Ils vivaient, disaient-ils
Ils croyaient tout avoir
Ils avaient le savoir
Ils connaissaient la possession
Un jour, ils sont morts
Et ils ont tout perdu
Ils sont passés à côté de la vie
Et ont toujours évité les humains
Bague
Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur
Cette plaine caressante que j’approfondis
Du bout du doigt devenu élégant habilleur
D’un voile d’innocence et de beauté recueillie
Quelle autre plage serait si sûre et sensible
J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé
Un embrasement coloré de vie indicible
Que l’on hume le nez au vent du désir rentré
Glissement vers cette dénivelée tangible
Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme
Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme
Le feu me brûle dans cette possession subtile
Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…
Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague
Ballots de paille
Ils sont ronds, dorés comme un rôti,
Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.
Ce sont les rouleaux d’été,
De paille ou de foin enrobés.
Comme des guirlandes sur un arbre de Noël
Ils font une parure de fête au regard des vivants.
Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,
De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !
Seul le mugissement d’un bovidé esseulé
Trouble la torpeur de l’instant présent,
Accompagné des soupirs d’une brise affolée
Qui ondule sur le blé en chantant.
Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,
Pour le laisser sécher sur un plateau
Jusqu’à la fin de cet été.
Et l’utiliser en l’écrasant de la main,
Comme on le fait pour le cumin,
Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.
Baptême
Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.
Il le vit dans son corps et se sait épanoui.
L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.
Est-il consistant comme ces nuages gris ?
Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.
Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?
Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;
Puis, assagi, il osa l’autre baptême.
Il rompit les amarres et s’en alla nu.
Il laissa derrière lui toute déconvenue,
Signant son destin d’être muni d’une âme.
Elle le porta au large sans appréhension.
Il flotta dans les cieux de la méditation
Et se divinisa dans les bras d’une femme.
La barque
Faire un tour en barque, quelle aventure !
Quand on a une dizaine d’années derrière soi
Ce moyen de transport devient un mythe
Et elle est là, attachée par une chaîne au mur
Derrière la porte en fer forgé, flottant
Au gré des vents sous son auvent de pierre
Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier
Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir
Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre
Et partir au loin, quelques dizaines de mètres
Des mesures de géant pour de si petites jambes
L’envie les démange, leur corps est déjà assis
Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation
D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide
Et se contempler dans ce miroir mobile
Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler
D’un souffle d’apaisement et de bonheur
Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde
De marquer leur avancée sur la surface
Ils rament sans cadence tout au plaisir
D’agiter leurs bras et de pousser, en extase
Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve
Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient
Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe
Ou comme une grenouille asymétrique
Ils sont passés sous une arche du pont
Criant leur joie qui résonne sur la voûte
Emmenée par le courant, la barque tressaille
S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté
Elle sourit de cette turbulence sereine
Et se laisse porter, indifférente et polie
Sous l’injonction de petites mains sur les rames
Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur
Ont été ressenti cette après-midi-là
Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau
Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir
Dont ils se rappelleront quelques années plus tard
En regardant le pont du haut de la terre ferme :
« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »
Bille
Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.
Stop !
Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?
Tiens, ça y est !
Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations
Silence !
Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…
Dors sans souci…
Bleu
Bleue la lame du couteau dans le froid
Juste un bout de ciel et d’horizon voilé
Où courre le train noir et peureux
Dans la plaine réchauffée de lumière
Les notes cristallines des éclats de glace
Résonnent aux oreilles du voyageur averti
L’intensité tranchée des rayons réfléchis
Crée un voile subtilement bleuté
La pointe d’un glaçon brisé par les pieds
Rouvre la plaie de l’absolue transparence
Le monde s’éloigne à grandes enjambées
La lumineuse beauté bleuit le paysage
Bercé par le ronronnement des rails
Je me replie dans la chaleur du fauteuil
Envahi par cette froideur étincelante…
La vitesse façonne le vent de la solitude…
Bouillonnement
Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille
A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance
C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges
Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence
Boucle
Il est venu, vert de lui-même
Il prit son courage à deux mains
Et sauta le ruisseau des eaux folles
Rien ne va plus, entendit-il
Dans un lointain vécu sans faille
Alors il repartit penaud, mais détendu
Vers d’autres cieux plus verts
Au ciel chargé de plomb et d’airain
Il naviguait dans les espaces sidéraux
Chantant sa complainte sauvage
En solitaire habitué à l’absence
De cohérence et d’embonpoint
On l’appelait le fil volant
Mais ce n’était qu’un point
Sans même un abri où dormir
Qui parcourait le monde virtuel
Et s’attardait sur les litotes
Parfois il tombait dans le vide
Interminablement, solidaire
De l’ivresse des trous sans fin
Il franchissait la porte du trou noir
Et se retrouvait, exclu
Dans un monde moins consistant
Engagé dans une boucle infernale
Qui se terminait par une impasse
Demi-tour, criait-il aux vents
Qui le poussaient vers sa fin
Et le point repartait vers les pleins
D’une cervelle aiguisée et proliférante
Toujours plus au fond de l’imagination
Dans ce plein où rien n’existe
Hors du soi qui n’est pas le moi
Mais un autre fou, ivre de puissance
Brouillard
Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air
Et encombre les bronches révoltées
Par le passage des particules délétères
D’une brume persistante et illimitée
Enfoncez-vous mollement dans la purée
Laissez-vous aller sans bras ni jambes
Et ouvrez grand votre regard enchanté
Sur les nuages devenus ingambes
Il lui prit la main, hors de toute mise en scène
Gonflé d’un hélium envahissant et obscène
Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !
Va où te conduisent ton cœur et ta nature
Marche vers l’inconnue en toute droiture
Va vers la porte blanche et avance d’un pas !
Canicule 2
La rue est ronde de cette chaleur
Qui tombe du ciel lentement
Avec la douceur d’un agneau
Et la berce d’apesanteur
Les voix traversent l’air densifié
Elles pépient en oiseaux polis
Pénètrent l’oreille voluptueusement
Et montent en vrille dans la nuit
Toutes fenêtres grandes ouvertes
Comme un pois chiche vous flottez
Aucun souffle ne vous chasse
Vous êtes là, patients, sans force
Vous n’avez même plus un fil
Pour vous protéger de la fournaise
C’est un sauna permanent
Auquel il manque le liant de la vapeur
O mon corps, Peux-tu fondre
Et me laisser seul et dénudé ?
Non, le poids te rattrape
Couche-toi sur le sol vierge
Et désormais ne va plus chercher
L’ombre de ta consistance
Au pied des immeubles luisants
Mais dans la fraîcheur du rêve
Carillon
Absurde, j’ai retrouvé le goût salé
Des embruns pleurés aux grottes de l’océan
La pluie
Comme la bise sur l’arbre
Égraine de gouttes
La rêverie de l’œil sur le toit
Le carillon des larmes de la gouttière
Enchante ma cathédrale de zinc
Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus
Protège son corps d’écailles
Grisâtre, l’épiderme nuageuse
Caresse les cheminées luisantes
Chair de poule
Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance
Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages
Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas
La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse
Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?
Chaleur
Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur
Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre
La chair dissolue des corps endoloris
Et fait naître une langueur bienvenue
Laisser-aller…
Faut-il encore bouger ?
Les pieds ne suivent pas ce corps
Qui part poussé par sa volonté
Ils laissent une trainée dans le sable chaud
Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses
Puis l’aine, enfin le tabernacle
Qui bat à tout rompre dans sa toile
Quel étouffement !
Non, laisse faire
Liquéfie-toi sous le souffle délétère
Laisse aller ta carcasse appauvrie
Paquet sanglant de chair humide
Ne la laisse pas se dérober
À cet espoir d’assèchement
Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle
Chante la percée de l’inaction
Sur les cadavres des nuits froides
Chambre
Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,
On trouve une petite chambre dissimulée
Sous des arbres menteurs et bien vêtus
Qui cachent un paradis de douceur ignoré.
Il faut s’enfoncer sans peur
Dans cette noire épaisseur
Que borde le soleil
Sans jamais la pénétrer.
S’ouvre alors devant vous,
Après un instant prolongé
D’obscure ambiance moite,
L’écoulement des eaux.
Elle franchit ses bassins
En roucoulant de joie,
Glougloutant sauvagement
Et pressée d’en finir.
L’architecte des liquides
Sournoisement a conçu
Un cheminement tortueux
Bordé d’arrêts obligés.
Et là vous méditez
Dans ce concert ailé
Sur le temps qui passe
Et l’espace qui s’enroule.
Cette chambre en plein air
Est le refuge des bien-portants
Qui y viennent ruminer
Leurs erreurs pardonnées
Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.
Chapeau !
Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie
Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer
Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage
D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises
Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle
On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours
Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles
Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches
Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?
Chemin de fer
Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.
L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité
Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé
Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté
Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse
Chouette
Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.
Elle est tombée du ciel, comme le père Noël
Passée par la cheminée, noire comme le vent…
Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?
Les taches de suie montrent sa dégringolade…
Elle a débarqué dans la cendre grise
S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil
Que suis-je venue faire dans cette galère ?
Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe
À quoi servent ces moutonnements colorés
Que je vois par terre, picorons-les pour voir !
Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe
Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée
Pas de goût, une odeur de poussière…
En se dandinant, elle se déplace et avance…
Elle ose en un instant ouvrir ses ailes
Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !
Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé
Elle se heurte à un abat-jour jaune
Tente de se poser dessus, mais il s’effondre
Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…
Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser
Le ciel est dur, j’ai mal à la tête
Ah, voici le jour, sans restriction
Clac, je me casse le bec sur une cloison
Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure
Dans laquelle je m’exprime à l’habitude
Et je me heurte à l’invisible
Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?
Changeons d’univers, voici la porte
Encore la prison, plus large cette fois
Mes ailes heurtent une étrange machine
Des aiguilles tournent lentement
Dans un tic-tac qui fait mal à la tête
Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal
Elle projette de minuscules gouttelettes
Qui restent intactes sur le sol délavé
Je veux en gouter une, mais c’est dur
J’ai la langue en sang, ça fait mal
N’y touchons pas, c’est belliqueux…
Enfin, des branches entremêlées
Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier
Les branches sont si fragiles
Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol
Pourtant ces paniers ne contiennent rien…
Et la chouette continua de tourner
Pendant une partie de la nuit
Et une partie de jour, sans repos
Ne sachant où poser sa carcasse…
D’épuisement, elle s’effondra, défaillante
Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité
Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…
Elle est sortie, incrédule et épanouie
Avec un hululement de joie
Et s’est perchée sur le toit
Pas sur la cheminée, ce volcan éteint
Qui engloutit les oiseaux distraits
Et les conduisent en des lieux
Qui sont plus l’enfer que le purgatoire
Des animaux peu chanceux…
Cette chouette fut le premier être
À reprendre son envol
Ressuscitée, hilare et légère
Voguant à nouveau sur les branches
Et plongeant dans la rivière
Pour boire les quelques gouttes
Etincelantes et tourbillonnantes
Qui furent un baume à sa langue déchue
Cimetière
Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ?
Clairvoyance
Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel
Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente
Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin… Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité
Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages
À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité
Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine
Colmar
Vent et soleil, mélange détonant
Le cheveu en bataille, la peau desséchée
Vous marchez entre les rangs de vigne
Où quelques rares raisins restent accrochés
Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »
Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins
Architecture embrouillée sur un sol sans végétation
L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds
Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant
Une place sans un bruit où passent des fantômes
Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement
Evitant chaises et tables en attente de clients
Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement
Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur
Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides
A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin
Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux
Vous croisez des visages, évitant les corps
Vous contemplez la voûte de la cathédrale
Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…
Concentration
Une tête d’épingle. Rien d’autre
Ne la cherche pas dehors
Elle est en toi, là où tu n’es plus toi
Là où l’infini te pénètre
Et te prend comme une proie
Concentre-toi !
Ton corps n’est plus qu’enveloppe
Une feuille légère que tu ne peux saisir
Ta raideur devient souplesse
Ton inertie devient attente
Au bord du précipice, tu guettes
Espérant la venue du Tout Autre
Concentre-toi !
Noirs, puis rouges, puis blancs
Entre tes yeux clos se pressent
Les grains vivants de l’attention
Qui s’amassent en toute liberté
Tel un nuage lumineux qui te prend
A la jonction des pensées et des sensations
Et t’aspire, là où Tout est en Tout
Concentre-toi !
Sans poids ni durée, tu flottes
Entre les eaux primordiales
Tu gouttes sur la pointe de ta langue
Cette saveur étrange et méconnue
D’un infini qui t’est familier
L’ouverture vers une absence
Plus aimante que la présence
Le rien devenu Tout
Concentre-toi !
Concentre-toi… Et va…
Confusion
Nous n’avons jamais tant vu d’agitations
Et de navrantes piques pour une élection.
Seul, l’empereur règne sur le médiatique,
Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.
Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse
Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.
Il navigue sans se fixer entre les extrêmes
Et affirme vouloir gentiment faire carême.
Les autres, sous les coups des assassins,
Jouent les utilités contredites sans fin.
Leurs paroles se perdent dans le brouhaha
Qui finira prochainement par un hourra.
Et pendant ce temps, survit le monarque
Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,
Contemple hilare les ruines de son château
Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».
C’était bien pourtant la promesse délirante
Qui enthousiasma les foules trépidantes.
Publié le 22 mars 2017
Tiédeur
La chaleur écrase de sa pesanteur
La paupière alourdie de nos corps
Le vent même dévore d’un souffle chaud
La poitrine blanche des soldats
Les lèvres collées de sécheresse
Le pied lourd de mille soucis
Ils attendent, impassibles
La relève qui ne veut pas venir
Collés à la terre desséchée
Ils grignotent à pleines dents
L’ombre imprimée sur le sol
Par le soleil ardent de leurs espoirs
Le matin peut-être, la quiétude
Gagne les corps endormis de rêves
D’eau bienfaisante réveille
Les espoirs de la veille de du lendemain
Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement
L’eau maintenant, la boue
Les pleurs de chaque motte de terre
Engourdissement d’impuissante raideur
L’extrémité des membres terreux
Et nous nous retranchons en boule
Dans la moite tiédeur de nos corps
Courant
Merci à vous, passants d’un jour,
Pour votre indifférence fébrile
Et vos pensées perdues.
Je peux marcher sans peine,
Sans arrachement difficile
Dans la cité virtuelle
Des avatars déjantés, mais sereins,
Courant au-devant d’un autre lui-même
Pour finir le soir endormi sur la table
Des images luisantes d’un moniteur.
Merci à ceux qui passent
Sans voir la lente remontée
Des hébergeurs échevelés
Au lendemain des heures
Où dorment les malins dodus.
Merci aussi à toi,
Initiateur irréel et magique,
D’excursions abruptes et échevelées,
Dans les chambres fermées
Où d’étranges silhouettes
S’épanchent sans vergogne.
Adieu, vous qui m’avez donné
Idée de ces mondes délirants
Où l’homme redevient,
À l’égal des rois au pouvoir estimé,
Le seul propriétaire de rêves indolores.
Mes voyages s’arrêtent faute de courant.
Ce matin le maître de l’électricité
A coupé l’énergie qui m’alimente
En visions fantasmagoriques.
Plus rien ne me conduit
Vers les cieux glorieux de l’imagination.
« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »
Cours d’eau
Marcher le long d’un cours d’eau,
Promener sa paresse au fil des pas
En regardant défiler l’herbe verte
Et se laisser aller à une douce somnolence,
À chaque seconde qui s’égrène.
Par endroit, la roche se présente nue
Comme coupée au couteau,
Mais environnée des guirlandes de buis
Qui poussent, sauvages,
À l’image des millénaires écoulés,
Et pourtant domestiquées
Par la proximité des prés.
Au fond de la vallée, un village.
Pas un bruit, pas une âme.
Seul le chuintement de l’eau sur les pierres
Donne vie à cet immobilisme.
Je m’arrête, observant l’eau,
Apprivoisé par la pâle chaleur
D’un soleil dispersé entre les branches
Et insaisissable dans sa totalité.
J’avance, l’œil aux aguets,
Porté par une brise tendre et acide,
Et traverse la rue principale
Enhardi par la chaleur du soleil.
L’église, plantée sur le carrefour,
Côtoie les pentes escarpées
Où paissent des fantômes de vaches.
Au retour, j’aperçois une femme
Qui sort de chez elle, sans bruit,
Un tableau à la main,
Ou plutôt rabattu sur son buste
Comme pour le protéger.
Elle s’éloigne calmement,
D’un pas assuré, le regard perdu,
Montant le chemin herbu,
Vers un l’on ne sait où, fuyante.
Chemin du retour, au pas de la nostalgie,
Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement
D’une eau sereine et apaisante,
Le soleil face à moi,
Provoquant de minuscules étincelles
Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.
Cousinade
Une poussière de têtes s’entasse
En attente de reconnaissance
La mémoire flanche, puis revient
Chaque visage remonte à la surface
Vacarme des conversations
Comme un brouillard de mémoire
Qui monte du sol de l’enfance
Et se couvre de souvenirs délicieux
Dans l’obscurité, je courrais, perdu
Cherchant vainement les portes de la réminiscence
Je me prends les pieds dans ma jeunesse
Et trébuche de bégaiements innocents
La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit
De grands blocs de commémoration émergent
Et barrent le chemin des rencontres d’hier
Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces
Que ce monde passé est empli de trous noirs
Par bonheur quelques naines blanches illuminent
Le grenier poussiéreux du théâtre antique
Des souvenirs d’enfance montant à pas menus
Oui, chaque stèle se couvre d’un nom
D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire
D’enfants heureux, de bébés pleureurs
De cousins ressurgis, de parents disparus
Allons, plongeons dans le bain des vestiges
D’un passé révolu et pourtant bien vivant !
Quel rafraîchissement !
Décombre (poème pour rire)
Tout se trame dans l’ombre
Et sombres sont les nombres
S’échappant de la pénombre
Sorti de l’ombre, tu luis
À l’ombre, tu palis
Dans l’ombre, tu survis
Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?
De ton ombre as-tu peur ?
Supprime l’ombre, dit le hâbleur
Sans une ombre de requiem
Tu es l’ombre de toi-même
L’ombre portée d’un zérotième
Si différent, tu nous encombres
Serais-tu en surnombre
Sorti, pâle, des décombres ?
Hombre, quel drôle de concombre !
Délectation
Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?
Délestage
C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !
Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.
Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.
Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.
Délire
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Dés
A nouveau l’être maléfique et blanchi
Qui courre sans vergogne dans la montagne
A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?
Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?
Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre
De ce grand chacal enfiévré de douceur ?
Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre
Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?
Et cet autre monde sans corne ni fureur
Se prête aisément à l’échange d’imposteurs
Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée
Quel rêve étincelant et maléfique
Tourne dans la tête du pasteur séraphique
Et l’entraîne vers une innocence feutrée
Désavouer
J’ai dénoué le plomb du soleil
Au fil des rayons qui illuminent
La terre et l’eau de ses dons
J’ai déjoué l’innommable coupable
Qui estompe en larges risées
Le théâtre des monts et des murs
J’ai rejoué la grande fantaisie
Qui s’imprime dans le temps
Sur le clavier aux touches d’ivoire
J’ai enfin renfloué mon amertume
De n’être qu’un petit d’homme
Face à l’immensité du rien
Tu n’as rien d’un surdoué...
Alors laisse-toi écrouer !
Désert
Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle
Que n’ai-je vu de beautés factices
Dédiées aux plus choquants des prêtres,
Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,
Ou encore aux vertus de voitures carrossées
Par le dernier éphèbe en délire du jour ?
Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes
Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur
Ou encore de rires émouvants et fragiles
De jeunes adolescentes effarouchées
Un soir de grisante veillée au bar délétère ?
Oui, j’ai contemplé
La noirceur des meurtres en série,
Le bleuissement des rêves enivrants,
Le jaunissement des fins d’une vie,
Le verdoiement des explorations perdues,
La griserie des fêtes mondaines,
Le brunissement de papyrus en miettes,
L’écarlate des bouches de femmes,
L’orangeté des délires printaniers
Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,
Le vermillon des petits pas menus
Des danseuses chinoises aux pieds bandés,
La pâle blondeur des cheveux de reines,
Le bref éclair des couteaux affutés
Dans les rues inconnues de villes lointaines,
Jusqu’aux évanescentes rencontres
De sordides réseaux en mal de reconnaissance
Par des enfants insoumis et brutaux.
Parfois, vient un instant de pur délice,
Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,
Qui éclaire d’un reflet étincelant
Le lent cheminement de l’âme
À la recherche d’un plaisir sain.
Alors s’attardent les cœurs endurcis
Et les intellects obscurs et sordides
Pour contempler, fruit du pur hasard,
L’apparition attendue d’un désert sans fin
Où rien ne se passe hors du silence des sens.
Crête
Sur la crête
Entre le bien et le mal
Entre le bon et le mauvais
Il oscille
Mais qu’est-ce que cette antonymie,
Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?
Ne serait-ce pas plutôt une vallée
D’où chacun tente de s’extirper
Car d’un côté la gravité l’oblige
Et du mal ne peut l’alléger
Et de l’autre, la compassion
L’enferme dans un sursaut d’humanité :
Il ne peut les laisser seuls
La vallée s’enfonce dans la brume
Elle monte sans cesse
Dans les nuages de l’absolu
Vers l’enfer ou le paradis
Sans qu’il sache où il tombera
Ce n’est que le jour du départ
Après avoir laissé son corps
Qu’il saura s’il a pris
La vallée de la géhenne
Ou l’ascenseur de la transparence
Sa seule assurance :
Le parachute de l’optimisme !
Son seul frein :
Le poids de l’égo !
Ainsi il va vers son destin
Sans savoir qu’il le vit
Mais, en lui, se révèlent
L’attrait des neiges éternelles
Et la peur de la damnation
Alors l’effort le porte
Et l’espoir le guide
Il sera ou ne saura jamais
Mais il aura tout fait
Pour épouser son destin
Désir (2)
Le désir est un compagnon encombrant.
Lorsqu’il est là, il prend toute la place.
S’il vous arrive de constater son absence,
Il accourt aussitôt sans aucune gêne.
Il ne vous laisse aucun répit
Et vous taraude sans cesse, insatiable.
Insidieux et libertaire, il exerce sa férule
Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.
Il vous faut attention et tromperie
Pour le renvoyer loin de vous.
Vous le chassez par la porte,
Il revient par la fenêtre, même close.
Le désir est un compagnon encombrant,
Comme un vernis qui vous recouvre
Et qui attire toute poussière de l’esprit.
Vous basculez du septième ciel
Au fin fond de l’enfer sans le savoir.
Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…
Englué dans ce rappel permanent
D’exigences actives et incontrôlées
Qui surgit à l’horizon des pensées
Et finit en actions à vos côtés,
Vous basculez sans y pouvoir
Et perdez votre savoir-être,
Car il court à fleur de peau
Et vous submerge à tel point
Que vous n’êtes plus vous-même,
Mais l’être inconnu qui se prétend moi
Et qui n’est qu’un sosie malodorant.
Le désir est un compagnon encombrant.
La fuite n’est qu’une mascarade
Qui conduit à l’abdication.
L’acceptation de sa présence
Fait de vous un fantôme vivant.
Détournement
Le train roule, roule et roule encore
Mais il ne va pas dans la bonne direction
Il a été détourné.
Nous sommes partis vers l’inconnu
Le pays des rêves et des cauchemars
La boussole est déréglée et vide de sens
Est-elle également détournée ?
Les voyageurs se regardent, inquiets
Vers quel noir destin nous conduit-on ?
L’ignorance est pire que la frayeur
Elle nous retourne sur nous-mêmes
Et conduit à d’autres détournements
L’atmosphère progressivement s’alourdit
Le ciel s’obscurcit de nuages sombres
Qui se chevauchent sans vergogne
L’être se tasse au fond de son fauteuil
Et boude la vue câline des terres
Pense-t-il encore au déraillement ?
Le train s’endort par manque de patience
Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons
Dans le noir, il prend la main de sa voisine
Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante
Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin
Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient
Le contrôleur passe et la caravane nenni
Le voyage dura, dura, dura encore
Le conducteur a repris la bonne direction
Mais le cœur n’y est plus, vide et plat
On poursuit sur la lancée, aphone
Le silence se fait oppressant et tendu
Tous semblent sans réaction aucune
Raides dans leur fauteuil ou amollis
Ils prient le ciel pour trouver la gare…
Dévoilement
C’était toi, l’ombre entrevue
Comme un double de moi-même
Cette glissade des personnalités
Jusqu’à l’emmêlement des genres
Nous nous retrouvons nus
Sans vêtements ni même sentiments
Et contemplons nos chairs incolores
Rien ne sert de nous caresser
L’empreinte de nos mains sur les corps
Reste sans conséquence ni mystère
Elles passent au-delà du rideau de l’être
Et s’enfoncent dans l’inconnu
Les bras s’allongent et ne peuvent saisir
Le vent, la pluie et les larmes
Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre
Que ton regard de fer et tes mains de velours
Le souvenir d’une après-midi ensoleillée
Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte
Week end
Ils courent, hommes et femmes confondus
Ils tournent en ovale, faisant le tour
Du parc encombré d’enfants et de vieillards
Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables
Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée
Le regard fiévreux, la jambe tressautant
Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter
Pour communiquer, pour ne pas mourir
Quelle est ma tension, où bat mon cœur
Comment je respire, et, si cela m’arrive
Quelles sont mes pensées dans la course ?
Et l’appareil magicien va leur livrer
Une succession de chiffres et commentaires
Qui vont les rassurer : je peux continuer…
Alors ils repartent, pour un dernier tour
Se donnant le courage du vainqueur :
J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu
Ils se donnent quelques distractions
Les hommes regardent les filles transpirant
Les femmes font semblant de ne pas les voir
Les enfants passent sur leurs trottinettes
Les vieillards sont assis, somnolents
Le gardien siffle pour montrer son autorité
Le gamin s’enfuit en courant et riant…
Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres
Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres
Mais toujours autant d’êtres sombres…
Paris éternel les regarde passer
Et rit sous cape d’un sourire chaud
Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer
Le cœur et trembler les sentiments
Diner
Arrivé subrepticement dans la maison accueillante
Nous entrâmes dans le salon chuchotant,
Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.
Nous connaissions un couple, les autres inconnus
Nous furent présentés : enchanté et salamalec.
Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement
Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.
Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,
Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé
Avant de tourner autour de la table
Pour s'assoir à la place convenue.
Ballet des verres et des assiettes,
Brouhaha des conversations,
Echange de plats de mains en mains,
Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,
Répondre à ma voisine en inclinant la tête,
Et voir l’alchimie prendre progressivement
Jusqu’à ne plus former qu’un groupe
Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.
Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,
Tu pallies aux inattentions des convives
Jouant le maître et la maîtresse de maison
Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,
Réponse à la question et question à ton tour,
Dans la tranquillité sereine de l’heure.
Essai d’alcool à la couleur enjôleuse
Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.
Dissimulé
C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines
Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance
Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête
Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète
Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte
Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance
Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés
Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie
Distinguer
Oui, c’est vrai, comment distinguer
La réalité de la virtualité ?
Certes, je palpe la première
Et ne goûte que des yeux la seconde
Je me baigne dans le réel
Et nuage dans le virtuel…
On me dit que le virtuel
Existe sans se manifester
Pourtant les réseaux sont bien là
Pour signifier le mécontentement
On me dit que la parole est réelle
Mais la langue virtuelle
Ah ! Parler est vrai
Mais le Français n’est pas révélé ?
Le virtuel est le réel en puissance
Le réel possède-t-il tant de force ?
La mémoire virtuelle se déconnecte
Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?
Oui, c’est vrai, quelle potentialité
Que ce plus qui vous accompagne
Et vous tire par la manche
Pour vous noyer d’une brume d’informations !
Dunes
Quand nous partions libres et nus
Vers les lointains pays d’Orient
Et que nous rêvions de ces danses endiablées
Au pied des chameaux bleus
Nous parcourions les dunes
Et chantions inexorablement enlacés
Notre bonheur au ciel jaunissant
Tu me tenais par la main
Et je ne pouvais que te suivre
Prisonnier de ces battements
Que j’entendais dans la résonance du moi
Nous parcourions les dunes
Assis sur la selle de l’évasion
Sous la nuit chaleureuse
L’ombre de la pure volupté
Nous enlaçait, peau frissonnante
Bouillonnement des enlacements
Le désert avait fait place à la luxure
D’un vert tendant vers le violet
Et de bruns tendres et chauds
Nous parcourions les dunes
Nous rêvions d’eau en cascade
Et de fraîcheur toujours honorée
Nous marchions dans la fange
Des vallées encombrées d’arbres
Aux feuilles persistantes et maigres
Et nous parcourions les dunes
Nous avançâmes plus loin encore
Jusqu’au repos dans les limbes
Après la mort des corps tendus
L’un vers l’autre, inexorablement
Dans la solitude de l’ardeur
Nous atteignîmes le non-retour
En parcourant les dunes
Environnés du blanc brouillard
De nos joies nouvelles
Là, nous fermâmes les yeux
Et vîmes défiler notre avenir
Nous agréâmes cette vision
Et nous nous laissâmes endosser
La responsabilité de cette vie
Que nous menons depuis
Entre la vie et la mort
Étroite, mais combien douce
De frôlements imperceptibles
De nos corps ensorcelés
Main dans la main, nous naviguons
Dans l’air pur de nos aspirations
Ecrit et publié le 5 juin 2017
Échec
L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…
Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde
Mais il peut sans relâche vous accompagner
Et vouloir assurer votre arrière-garde…
Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…
Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…
Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…
Rasé de près, vous sombrez en incubateur…
Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé
La morne plaine de vos passions démontées
Un désert barbare parce que nu et sans espoir…
Alors vous vous laissez aller et préférez
Vous tourner en vous-même et le vide contempler…
Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !
Eau
L’eau, dans tous ces états
Remonte à la source
En vertu d’une équation :
Plus de cent pour cent
De hauteur de barrages
Par rapport à la dénivelée
L’eau n’est plus ce qu’elle était…
Qu’a-t-elle de moins ?
Non c’est en plus, invisible
Dilué dans la masse d’eau…
Cela donne des boutons,
Et fait des buveurs d’eau
Des rats courant en tous sens
Mais on trouve aussi dans cette eau
Des bouchons monstrueux
Qui nivellent à des hauteurs de noyade…
Il faut les faire sauter
Pas question de les manœuvrer !
Adieu long fleuve tranquille
Désormais cours jusqu’à la mer…
Personne ne peut t’attraper
Ni tremper ses doigts de pied
Dans cette eau désormais sacrée
Eclatant
Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit
Ecoulement
L’eau morte coule le long des tuyaux
Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Les gens dans leur bêtise hautaine
Glissent sur les trottoirs embués
Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe
Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil
D’un geste mouillé et gémissant
Les rues fuient les rues sans se séparer
Labyrinthe de bruits et de regards
Et la nuit abat sa longue cape de deuil
L’eau ruisselle et éponge le son des pas
Et les passants cachent leur misère
Derrière un col ou sous un parapluie
Marche continuelle et pressée
Qui ne finira jamais en danse effrénée
Le fer de mon balcon a perdu sa beauté
Comme les volets ont fermé leurs bras
Les ombres regagnent la clarté enfermée
Dans le sein des flancs de ces rues
Pendant que s’étend la grande bête noire
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Écume
L’écume des nuages dans les flots
Secoués de tremblements
L’écume de chaleur des chevaux
Après une course effrénée
L’écume de colère que profère
Celui qui noue la violence
L’écume des individus méprisables
Qui portent leur aigreur rentrée
L’écume de mer des pipes
Dont la magnésite se culotte
L’écume de l’épileptique
Prenant par surprise l’humain
L’écume de terre de l’aphrophore (1)
Protégée par son crachat de coucou
L’écume de résidus de la chauffe
Regorgeant d’impuretés
L’écume des jours, de littérature
Emportée par le déclin du temps
Toutes ces écumes sont-elles
Signe de vie ou de mort
L’écume n’est-elle qu’une éphémère
Excroissance de renoncement
Ou preuve de résurrection ?
L’écume des mots seule
Peut le dire en bulles
Et pétillements sauvages
Sortant de la bouche d’innocents
Frêles, vierges et extasiés
- L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".
Elle
Elle est là, maigre et misérable :
« Qu’as-tu, petite, à demander ? »
« Je cherche l’homme responsable
De ma vie et de ma pauvreté. »
Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,
Les yeux fixes et l’haleine fétide,
Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,
Tendant un doigt fragile vers le vide.
Le lendemain on la vit revenir,
Fière jeune fille sans un soupir,
L’œil vif et la chevelure brillante.
« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »
Elle entraîna derrière elle le village entier
Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.
Embrasement
Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »
Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire
Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir
Endormi
Le consternant silence de la nuit
Quand l’œil ouvert promène sa caméra
Sur la chambre agrandie d’obscurité...
Un reflet dans la glace… Froid dans le dos
Un grincement de meuble… Mal aux dents
Le vol d’un moustique… Attente sans fin
La nuit n’est plus ce qu’elle était...
Elle court sans savoir où elle va
À l’aveugle, en femme échevelée
Elle me tient de sa main gantée
Et m’entraîne dans les précipices
En farandoles inlassables et vertueuses
Jusqu’au réveil hurlant
Premières lueurs de l’aube...
Les cheveux se dressent sur la tête
Rien d’autres ne te retient
Love-toi sur toi-même
Et sois comme le juste…
Endormi...
Enfance
Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?
Un rien la rend fontaine débordante
Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs
Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup
Tu pleures sur ton malheur ou tes maux
Tu pleures parfois même de bonheur
Tu t’entraînes à fondre en larmes
Pour te faire remarquer des adultes
Je suis un personnage, leur dis-tu
Faites donc attention à moi
Ne me laissez pas passer sans me voir
Et si vous vous retournez, indécis
Regardez-moi dans les yeux
Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre
Perception, sensation, impression
Les ions m’en sortent de la tête
Voient-ils la page blanche se remplir
De larmes de pluie et de hoquets
C’est une désolation que cette rancœur cachée
Qui courre dans tes souvenirs aigres
Les pleurs cachent ta misère inexistante
Redresse la tête, couvre-toi de fierté
Tu deviendras grand quoiqu’il arrive
Et tu seras forcé de vivre, solitaire
Face à toi-même, sans pleurs ni reproches
Au bord du ruisseau des larmes
De crocodile qu’un enfant a émis
Et qui se perd dans le désert de l’existence
Enfant
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant
Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux
Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais
Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste
A mon ours, je pouvais tout lui dire
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire
J’aurai attrappé la lune un soir d’été
Et lui aurai donné un royaume, pour jouer
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée
Si je n’ai personne à qui la donner. »
« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait
Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale
L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur
Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?
Enigme
Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...
Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...
La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…
Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore
Enthousiasme
Cet instant imprévu et subtil,
Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver
Dresse devant nous le souffle
D’un irréel sentiment d’ouverture,
Comme une respiration dans l’air
Ou une apnée prolongée et opacifiante.
Alors, transformation du paysage !
Le vert devient rouge, le jaune se détache
De murs sales et fripés d’ombres.
J’ai par magie laissé le poids
D’années lourdes des tracasseries
Des professionnels de l’ennui,
Du travail méticuleux et attachant,
D’obligations impératives
Et de contacts permanents
Avec les autres fantômes
D’un système qui tourne sur soi-même.
Aujourd’hui, devant moi,
S’ouvre la consistance du rêve,
La palpable vertu de l’inconnu.
Comme un aveugle les bras tendus,
Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,
La faible caresse de l’inavouable.
Perception d’un instant unique,
Celui d’un achèvement prévu,
Attendu et confondu parmi les songes,
Pour une renaissance émerveillée
À l’instant éternel et envoûtant
D’un jour semblable aux autres,
Comme une brume d’enthousiasme
Sur la pâleur du monde.
Ensorcelé
Multitude des attitudes
Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol
Après avoir reposé ses ailes recourbées
Dans l’air lourd et magnifiant
D’un vent du large, caressant
L’un d’entre eux marche sur la digue
Et enchante les hirondelles
De sa valse à cent temps
Il pousse le cri de victoire
Vers les bâtiments vides et délaissés
Un autre, plus vert et musclé
Revient au pas de course
De lointaines collines
Encore effarouché, essoufflé
Par la contemplation de l’avenir
Celui-ci tient son arrogance
A pleines mains, repu
Et chante à qui veut l’entendre
Le cri du vieux marin
Lorsque l’eau le pénètre
C’est un rêve sans doute
Le rêve de l’eau ensorceleuse
Qui secoue parfois fortement
L’errant de l’âme endormie
Ruisselant d’images, la nuit
Gnomes ragoutants et bruyants
Vous dévidez vos histoires
Et regardez leurs effets
Du haut de vos dix pieds
Comme des anges pervers
Et, un jour, emporté par le rêve
Vous découvrez un présent inexistant
Vide d’un passé chargé
Néant d’un avenir inenvisageable
Pour ne plus penser et vivre, enfin
Entre
Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.
Entre-deux
Le chaos des pensées et des songes
Est une glue collante et répandue
Pas un souffle d’air dans la tête
Le poids du passé enseveli
Contre l’éclaircie de l’absence
Vaut-il mieux ne plus être
Et s’échapper dans l’air
Ou errer comme l’escargot
Lent et fier de sa majesté ?
Le silence… Il est prenant...
Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...
Aujourd’hui, plus rien
Une mince lueur entre les deux yeux
Qui seule guide l’autre
Celui que je ne suis pas
Et que je voudrais être
Envers
Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées
Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?
Equilibre
Vertu annoncée française, comme le cartésianisme
Souvent contredite par la réalité des faits
Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.
Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?
Certes l’équilibre des façades de nos châteaux altiers
Donnent un sens harmonieux aux apparences
La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique
Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales
Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?
Balance des sentiments, des émotions, des perceptions
L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux
Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?
L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !
Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur
Un souffle et sa constance se brise, altérée
Il fuit la logique et le poids des mots recherchés
L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité
Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?
Ici la vie est contraire à la parole, contradiction
Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude
Aucune prédominance, pas de passe-droit
L’œil à l’horizon, la face non corrompue
Transpirant sous la bise de l’intégrité
Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire
Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?
Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille
Ils vont dans les chemins de la vie heureuse
Et se détendent sur l’herbe caressée de rires
Vraiment, quel avenir sans équilibre
De quel côté pencher : raison ou imagination ?
Le papillon noir s’élève dans l’azur
Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée
Errance
Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
D’un cerveau en décomposition
Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable
Espace
Les bords froissés de la fenêtre
Tracent leurs courbes dans l’espace
Ils réveillent en chacun le parfum
Des matins d’automne endoloris
Quand l’haleine glacée de l’océan
Se glisse sous votre dos et chante
La fin de l’extase dans la nuit
Dorénavant, l’ombre des caresses
Accompagne le héros qui sort
Vêtu de gris, sans entrain
Pour se laisser mourir gentiment
Dans l’air diaphane de l’aube
Quand apparaissent les premiers rayons
La nuit n’est pas le jour
Le matin n’est pas le soir
La lumière n’est pas l’obscurité
Une ambiance délétère
Sans pouvoir sur l’artiste
Qui se noie dans la brume
Et s’estompe le jour
Mais pendant ce temps
Se déploie la rencontre
Sur le fil de la volonté
Entre l’existence et l’essence
Là où rien ne vient maquiller
La franchise de l’être
Nous ne sommes plus
Seul vit en moi et en toi
Ce gouffre inimaginable
Qui vous fait plonger
Dans l’inconnu chaleureux
D’absence d’être…
Espoir
Ce filet d’air entre en tête
Tu sens juste un vague souffle
Tu ne perçois pas encore
L’espoir qui surgit en toi...
Ton horizon s’élargit cependant...
La prison ouvre ses portes
Située haut sur le cap
Elle est placée pour contempler
L’océan immense et vide
Mais souvent… une brume empêche
Le cœur de porter aussi loin...
Tu n’entends que les flots
Qui voyagent en train
Et s’écrasent à leur rythme
Sur les lèvres blondes de la côte
Il y fait chaud sur cet observatoire
L’œil faiblit en luminosité
Enfoui dans l’étoupe tiède
D’un horizon sphérique…
Cette maigre caresse légère
Profite de ton ignorance…
Elle emprunte la route
Des départs imprévus
Tu montes dans la barque
Qui tangue de colère
Qui agite ses bras de bois
Au rythme des ondulations
Tu peines à t’assoir, mal vêtue
Ta robe de pourpre éblouissante
Entre en conflit avec le gris vautour…
Simultanément, tu observes
Cette glissade lente et majestueuse
Vers le trou de l’enfer
Ou, peut-être, du paradis…
Sais-tu le lieu de ce pays
Où, vêtue de papier crépon
Tu agites les mains en tous sens...
Personne ne vient à ton aide…
Sur la pointe de la caresse ailée
Tu divagues et balances…
Les espoirs déçus
Lancés comme des grains de semis
Deviennent geyser à la surface
Tu t’allèges pour être prête
À aborder l’avenir sans fin
Dont tu ignores encore
Le moment qu’il choisira
Pour couper le cordon
Qui te relie au monde...
Tu partiras vaillamment
Ramant de toutes tes forces
Puis, bientôt, cesseras même
Le mouvement des bras
Pour te laisser prendre
Dans la douce froideur
Du souffle divin
Eternel
Toi, revenu sur ta parole
De la tête à la queue
Tu refuses pourtant le cercle
Et te projettes sur la ligne
Elle s’enfonce dans l’espace
Et s’enfuit dans le temps
Tu es là, seul, innocent
Perdu sur ta branche
Tu agites les ailes de la tentation
Et tombes les bras en croix
Tu es saisi par le vide
Qui courre sous tes pieds
Suis la corde de ta trajectoire
Prends la tangente de ta peine
Et parcours la moitié
Du paradoxe d’Achille
Toujours tu seras derrière
Et la course dure mille ans
Plus tu avances, plus tu ralenties
Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité
Alors seulement tu pourras revisiter
Ta destinée dans l’éternel retour
Ecrit le 11 mai 2017
Evasion
L’air monte et descend dans la colonne…
Doucement… Prends le temps de la distance
Et… contemple ta machine qui fonctionne
Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…
Rien d’autre que ce piston qui va et vient
Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…
Laisse le rythme t’envahir pour ton bien
Et te convaincre de prendre la fuite
Ressens le souffle passer dans ta gorge
Dans sa montée, il efface ton être…
Puis… la descente avec un bruit de forge
Là, naît en toi la clarté bienfaisante
Qui fait fuir les soucis par la fenêtre
Et… rend ta virginité ignorante…
Evanescence
A nouveau, le silence de la nuit
Comme une auréole sur le tissu
Des souvenirs et de l’avenir
Où donc m’entraîne cette indolence
Avant le lever du jour, pâle et désorienté
J’erre dans ma solitude bénite
Comme un amant se noie
Dans les bras échevelés et caressants
D’une belle au visage de marbre
C’est le temps de la création
Des virages sublimes de l’imagination
Emportée par les courants improvisés
De l’air et du palpable imperceptible
Cheminant dans la peau transparente
Qui me sépare de la vie réelle
Je me noie, englué dans l’ignorance
De jours meilleurs, de plaisirs subtils
En contact avec le vrai et le beau
Et j’erre inlassablement, détourné
De cette connaissance chaleureuse
D’une intimité de pensée conduisant les héros
Vers les cieux blancs et vides
De la présence souhaitable
De cette évanescence indescriptible
Seule, sensible, brûlante et mystérieuse
Au fond de soi, de toi
Oui, de nous… Probablement
Evocation
Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.
Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.
Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.
Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.
Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.
Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.
Existence
J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?
Faim
Désert vert de la terre en cratères
Je rejoins les recoins de mon embonpoint
Là où rien ne vient des végétariens
Dans le respect de la paix du palais
Retour au recours des détours
Invention ou initiation sans humiliation
Vers les jardins, périgourdins ou girondins,
Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir
Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,
Faire reculer les azalées immaculées
Et brandir, sans contredire ni éconduire,
Les mots comme des joyaux infinitésimaux
Enfin avec la faim du matin sans fin
Quand du lit endormi des délits
Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles
Cuisinent les cousines en limousine
Fantomatique
Au creux des arbres, dans le feuillage
Apparaît la lune verte, rapiécée
Elle crie au monde sa folie
Elle se précipite sur les passants
Qu’a-t-elle fait, se dit-elle
Pour mériter pareille opprobre
Rien ne va plus dans ce monde altéré
De railleries où chacun conserve
Son quant-à-soi et son désir altier
Pourtant elle avait rêvé sans répit
Dans le mystère de son autre face
Dans les champs écarlates et sans fin
Elle avait ouvert son sourire
À d’autres qu’à elle-même
Elle s’était baignée dans le froid
Et la transparence de la nuit
Regardant sans se lasser son âme
Enfouie dans l’eau glacée
Miroitant de possibles ombres
Sur sa clarté limpide et cruelle
Et lui, l’homme éveillé et perdu
S’était mépris sur ses intentions
Rien ne bouge, rien n’existe
Qu’elle, perchée au sommet
Des cieux et des étoiles
Double intense de votre âme
Courant dans les bois, esseulé
À la recherche de son moi
Et ne trouvant que le vide
Fumeux et sans consistance
Un fantôme sans papier
Qui court après son ombre
Et ne trouve lui-même
Qu’une lueur d’espoir
Sans commune mesure
Avec la solitude
Adieu, toi qui fut moi
Adieu, moi qui fut toi
Le voile est levé
Je suis là et ne suis rien
Qu’un peu d’humanité
Sans nom, ni visage
Farce
Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.
Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !
Féminin
Toute femme est un mystère fragile
Qu’il convient de découvrir et choyer
Modeste, elle s’annonce faite d’argile
Mais pour la vie ne cesse de guerroyer
Serais-tu la beauté profonde et tendre
Ou l’innocence invaincue et pudique ?
Peux-tu te laisser couvrir de cendres
Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?
Toi, toujours présente et impitoyable
Dans mes rêves devenus impalpables
Nuage hypothétique poussé par les vents
Comment t’octroyer une réelle consistance
Alors que nos corps pleins d’inconstance
Ne rêvent que de solides adjuvants
Femmes
Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie
Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses
Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences
Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli
² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898
Feu
Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?
Fidélité
Un cœur a sauté dans l’arène
Le sang est d’or
Et le sable d’argent
Le sang tache le sable
Et le sable boit le sang
C’est la fidélité
Mais le vermeil du sang s’est craquelé
Le soleil luit si bas sur nos têtes
Et le vent a emporté le sang
Qui s’accroche aux derniers grains de sable
La nuit, le silence et la lune
Hante cette marée noire
Le lendemain
D’une corrida
Sans mort
Fin
Je n’ai plus l’éternité devant moi
La fin approche à grands pas
Elle ouvre sa gueule béante
Et fait ses yeux enjôleurs
Je ne veux pas me laisser faire !
Mais comment lutter sérieusement
Contre le lot de tout un chacun
Certes, il me reste de nombreux jours
Et autant de nuits solitaires
Où je pourrai encore dire
Tout ce qui me vient à l’esprit
Mais je sens la mélasse venir
Ma course se ralentit
Elle tourne autour du pot
Et souvent ma pensée
S’ouvre à d’autres horizons
Là où il n’y a plus de différences
Ente le réel et l’imaginaire
Et ce vide immense, sans fin
Couvre de son ombre velue
Les désirs qui s’échappent
Partez au loin, je vous rattraperai
Mes petits moineaux chauds
Et nous irons nous perdre
Dans l’obscurité et la froideur
D’une nouvelle vie, inconnue
Dont on ne sait rien
Mais dont on espère tout
Oui, l’éternité est morte
Il faut se dépêcher de remplir
Ce pour quoi nous avons été créés
Différent pour chaque homme
Maintenant que j’ai découvert
L’absolue solitude, tranchante
Qu’entraîne cette exigence
Je couvre d’écriture et d’interjections
Les pages blanches et vierges
Qui sont devenues
Ma robe de marié
Pour l’éternité
Voir si pas dans Réminiscences
Fleur
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,
Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.
Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.
Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.
À mon ours, je pouvais tout lui dire.
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.
J’aurai attrapé la lune un soir d’été
Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,
Si je n’ai personne à qui la donner ».
« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,
Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».
Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune
Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.
Folie
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Est-il possible qu’un plus un
Ne soit pas un résultat
Mais une question essentielle
Pour atteindre la connaissance ?
Je ne sais plus rien, ni le vent
Ni la mer, ni les verts pâturages
Mes yeux sont tombés, mûrs
A côté de mes chausses fermées
Merci mon Dieu pour cette détente
Qui ne signifie rien que la joie
De parler pour ne rien dire
Et de chanter l’ivresse du pouvoir
Folie 1
Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.
Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.
Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?
Pacte tenu un jour
Pactole assuré toujours !
Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.
Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :
Glauque est l’océan
Global le mécréant
Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.
-dessus, il endossa le vêtement du sommeil
Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille
Folie 2
A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.
Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.
L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.
Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.
Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.
Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.
Franchise
Rien ne nous empêche d’être grands
Seul l’attendrissement pour nous-mêmes
Nous conduit à l’abandon...
Alors le cœur part à la dérive
Il flotte sur les eaux de l’incertitude
Du désespoir et de la solitude...
Pourtant nous nous maintenons encore
Droits et secs comme une branche morte
Regardant au loin vers l’horizon
Cet au-delà de nous-mêmes
Qui flotte sur les mers et court dans le vent
Et tous nos espoirs se portent sur lui...
Où va-t-il ? Que présage-t-il ?
Nous ne le savons, mais peu importe
Seul le regard franc des cœurs
Peut combattre l’errance de l’âme
Funambule
Imagination, image inhalation…
Quel flot de mots et de sons,
Quel débordement de couleurs,
Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.
Je suis baignée de tentacules
Qui me chatouillent à l’envers
Et m’encourage dans mon innocence.
Je cherche d’autres procédés
Pour dire mon incompétence.
Amis, rien ne me vient à l’esprit,
Hormis cette poêle à frire verte.
Alors je prépare une omelette
Aux œufs frais encombrés d’herbes
Pour régaler les invités rares
Au festin de la comédie humaine.
Merci à vous qui êtes venus,
Revêtus de chemises molles
Et de pantalons de cuir souple,
Pour admirer le funambule
Dans son numéro imprévisible
Et sa médiocre réplique.
Oui, rien ne vous y obligeait.
Vous courriez dans vos intentions,
Vous pêchiez les mots au rebus
Et recomposiez les lettres
De mille envolées non lyriques.
C’est un grand jour,
Celui du retour de l’imagination.
Il apporte un peu de délire
Aux nuits somnolentes et tristes
Des artistes défraichis et somnambules
Qui pour se soutenir
Boivent plus que de raison
Un vin lourd et capiteux
Qui signe la défaite de leur art.
Merci à vous qui m’avez soutenu
Au cours de cette veille nocturne
Pour repartir au matin
Dans les brumes colorées
D’un nouveau jour sans surprise.
Glaçon
La main froide de l’hiver saisit les humains
Les garçons sourient, courant avec un glaçon
Après les filles lambinant sur le chemin
Derrière l’école, hurlant sans façon
Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente
Improvisent hardiment une patinoire
Et y convient leurs camarades pimpantes
Qui n’osent refuser sous peine de déchoir
Viens le moment où le froid rapproche les corps
On se trouve une partenaire en accord
Pour survivre, même vivre, dans son cocon
Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans
Et que la gelée invite l’imprévoyant
A se réfugier au-delà du balcon
Grains de sable
Quelques grains de sable dans une encoignure
Où s’attarde un filet de lumière
Parvenu par des voies détournées
À soulager leur solitude honteuse
Quelques cris d’enfants étonnés
Qui font gémir le balcon rouillé
D’où suintent des larmes de vieillesse
Également, et c’est nécessaire
L’ombre rafraichissante des ormes
Où se perd le savoir des couleurs
La plainte languissante d’un volet
Qui se ferme sur les yeux d’une femme
Encore frissonnante des caresses de l’air
Suffisent au voyageur attardé
Qui n’a pas encore trouvé de gite
Il errera durant la nuit claire
Attentif aux frémissements des sons
Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence
Ses longs filaments à l’horizon
Et que de nouveau crissent les graviers
Sous les pas fatigués de l’absent
c
La grande nuit
La grande nuit approche
Dans ces derniers instants
Au soir d’une vie bien remplie
Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?
Tu fouilles en ta mémoire perdue
En premier lieu la caresse
Celle des mains sur le piano
Celle de l’air au printemps
Celle du pinceau sur la toile
Et surtout celle de l’aimée
Une caresse d’huile parfumée
Sur ton corps de fantôme
En second lieu l’imaginaire
Tels les rêves d’écrivains
Qui projettent leurs passions
Sur les battements de ton cœur
Tels aussi le souffle créateur
Qui montent du puit de l’être
Et crie au monde sa vision
Je ne suis rien et c’est là
Dans cet instant de vide
Que je suis le plus pleinement
En troisième lieu l’action
Moment précaire, à saisir :
Ne tarde pas, il part cet instant
Et fuit ton être immobile
Trompe-toi, mais agis
Ne renonce pas à l’engagement
Tu en porteras les conséquences
Mais tu n’auras pas de regrets
Soigne le geste précis
Jusqu’à la perfection
Répète sans relâche
L’exercice qui te sortira
D’une indolence à fuir
Et évade-toi un jour
Sans pouvoir le prévoir
Dans la beauté limpide
Du geste parfait
Qui te rend transparent
En dernier lieu, ce double
Qui grandit en toi
Imperceptiblement
Image de ton idéal
Accomplissement d’homme
Vertu découverte
Un jour de spleen
Et recherchée sans cesse
Souvent perdue
Parfois même oubliée
Puis revenue au cœur
De ton être rêvé
Lumière éblouissante
Éclairant l’horizon
La nuit est tombée
Plus rien ne te retient
L’attente mortelle
Sauvagement t’embrasse
Elle guette la lueur inconnue
De l’aurore mystique
Où tu gagneras ce double
Et ne deviendras qu’un
Celui que tu as construit
Tout au long de ta vie
Ecrit le 7 mai 2017
Grisaille
Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.
Étonnant de couleur fade, le royaume
Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.
Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?
Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !
Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,
Secoue la couverture pesante du sommeil
Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !
Dors encore ma belle, emplis ta virginité
De cette mémorable vacuité.
Cours vers le fleuve immobile et béant.
Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?
Dans la grisaille du temps admissible,
Tout vous attire vers un éternel néant.
Guerre des mots
Ahiyaoua ! Ahiyaoua !
Ils se défient en onomatopées
Les unes sont connues, tellement
Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues
D’autres sont des inventions
Germées tout droit de l’exaltation
En réplique à une interjection
L’enfance rêve de nouveaux mots
Pour paver la marche vers la gloire
Ils sortent du chapeau envoûté
En cris d’apprenti sorcier
Hikedong, hikedong, le héros
Courant aux bords de l’univers
S’en est allé et s’est perdu
Dans la mer des lettres
Un plouf retentissant, mais muet
Visible à mille lieux comme un feu
Aussi le plus souvent possible
Les apocopes deviennent légions
Ils colocent dans la bizarrerie
Tels les paons en majesté
Sous la surveillance des profs
L’acronyme fait la sourde oreille
Les garçons sont sensibles à la Nasa
Les filles se voient dans une belle auto
Mais tous devant le Manneken-Pis
sont mdr quoi qu’il arrive
Quant aux sigles, réservés aux adultes
Ils commencent à fleurir à la cité U
Ils s’épanouissent dans les NTIC
Et les BD regorgent de lettres sans suite
Que l’enfant attentif et studieux
Cherche en vain dans le dictionnaire
Oui, c’est la foire du trône des mots
Une gélatine odorante aux oreilles
Que l’on brasse à pleines mains
Et que l’on s’envoie à la figure
Pour le plus grand plaisir des sourds
Haïku 1
« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)
Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.
Le haïku surgit :
Regard rosé de l’aurore
L’ombre se noie entre les immeubles
Comment les empêcher de tomber ?
Haïku 2
Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.
(André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)
Glace de l’été
Dans l’eau, au petit matin, gelé
Vous courrez. Chauffe-moi
Haïku 3
Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat
Haïku 4
La lune plate
Embrase le lit...
Mort subite
Haïku 5
De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement
Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !
Harmonie
L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.
Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !
Haute tension
Dans le désert vert de la terre
Se dresse une silhouette macabre,
Croix aux os décharnés,
D’une ligne à haute tension.
Ses bras étendus
Laissent sur le sol
L’ombre de ses doigts
Qui tiennent, ô fragile poids,
Les rênes de la civilisation.
Hiver
Entrée dans l’eau glacée du vestibule
Pépiement lumineux du noir charbon
Avant que la lumière ne soit faite
Sur la montée d’escalier vertigineuse
Rien ne vient…
La congélation verte
Du billard immobilisé sur ses quatre pieds
Le salon rouge comme un poisson
Au-delà le gouffre des casseroles
Qui tintent d’aigreur pétrifiée
Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre
Sans poignée…
Retournement de l’être
Les yeux vers le cerveau opaque
Je contemple cette image absconse
Enroulé sur moi-même
Bras et mains en extase
Jambes et pieds cramponnés
Dispersé, le sang se meut en serpent câlin
Qui relie les grains d’être
En étranges colliers d’alignements
Je passe de l’un à l’autre, sans sauter
Guidé par le fil des pensées noires
Plongeon dans l’absence
Saut dans l’irréalité caressante
Qui frissonne dangereusement
Entre les cils entrouverts
Qui ne veulent voir au-delà
De la froidure impalpable
Du crabe aux yeux fixes et glauques
Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle
D’autant de sens pour l’inconnu ?
Image
Ce n’est parfois qu’un grain de poussière
Mais ce peut être l’aveuglement
Ou même le refus de voir et constater
Alors on laisse l’image fuir
Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau
Elle revient cependant, forte et vivace
S’insinue derrière l’entendement
Et bouleverse subitement la compréhension
Naît alors la confusion et la dérision…
Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?
Ile de Ré
Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été
imprécateur
Il est des gens pour qui rien ne va
Il est des gens qui ne vont nulle part
Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais
Toujours en mouvement, toujours tourmentés
Comment leur dire la mouche qui vole,
L’oiseau qui pleure en gazouillant,
Le chat qui miaule dans la chambre
L’enfant qui dort les bras ouverts
La femme au chapeau de plumes
Et l’attitude du penseur solitaire
Il est des gens qui ignorent les saisons
Ne voient pas dans le froid du matin
La magie enracinée de la vie
Ne comprennent pas non plus
L’espérance d’un cœur vide
Ou même la vacuité de la faim
Il est des gens qui n’ont que la parole
Pour proclamer leur désaccord
Et qui toujours s’enferment
Dans un bocal de rancœur
Pour finir seul un jour d’orage
Dans la poubelle de l’imprécation
L’inconnue
Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.
Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.
Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.
Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.
Elle a fait mille choses et très sérieusement.
Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.
Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.
Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire
Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.
Elle s’évadera un jour des pages de son livre
Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.
Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,
Sauf, sans doute, ce double d’elle-même
Dans lequel elle pourra se mouler.
Elle est française, bien sûr, et…
Parisienne évidemment !
Inconscience
Silence pesant dans l’œuf de la personne.
Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,
Surtout ne casse pas cette protection.
Que le globe oculaire stagne en création !
Le paysage caresse cet horizon.
Etrange est la ligne de conjugaison
Où se mêlent lassitude et patience,
Un trouble bouillon d’absence de conscience.
Maintenant, casse cette maigre protection !
Dévoile-toi, vierge de toute filiation,
Pour courir sans fin dans la lande convoitée !
Tu es de pierre et de sang, malveillant
Jusqu’au creux de ton personnage ignorant
Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…
Incroyable
Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle
Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver
Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères
Infamie
J’ai pressenti ce matin la reprise des vagues noires.
Elles courraient au galop sur le plafond de la chambre,
Puis revenaient à la charge des ombres du miroir
Qui fuyaient la transparence du regard de ces chimères d’ambre.
Mais le sommeil envahissait les limbes de mon (sarcophage,
Le noyant de l’obscurité de l’aurore qui se [méconnaît.
Assis, je sentais mieux les attaques de l’hydre anthropophage
Qui semblait s’éloigner pour rire sous la voûte du dais.
Les vertus du val disgracié des antipodes marines
Excellaient à périr sur le toit de la grâce immolée,
La couvrant de filaments brunis par la soif de perdre Aphrodite
Qui frôlait de son rire leurs faces épanouies du périple enchaîné.
Fermés sur l’ombre des autels de leurs ailes affamées
Les princes des châteaux du miroir étalaient leur infamie
Pour tenter d’échapper aux fantômes des lueurs embuées
ui gardaient leur ignorance du pouvoir des parvis.
Infini
L’homme, en tant qu’être fini, peut-il penser l’infini ?
On conçoit facilement un nombre sans fin
On perçoit plus difficilement un espace infini
On entrevoit malaisément un temps infini
Mais peut-on imaginer la matière sans fin ?
Chaque grain de matière se conçoit accompagné
D’une parcelle d’espace et d’un fragment de temps
Cet espace-temps lui donne son volume
Définit son existence et sa durée
La matière ne peut être infinie
Puisqu’elle est inexorablement environnée
D’un ensemble obligatoirement plus vaste
De même, dans le domaine des idées
La bêtise peut-elle être infinie
Comme certains le prétendent
Mais ils se gardent bien de penser
Que l’intelligence pourrait être infinie
L’invention du zéro coupa le souffle
A beaucoup de spéculateurs audacieux
Le rien n’existe pas
L’univers se renouvelle-t-il sans fin ?
A-t-il été créé à partir de rien ?
Zéro est le nombre qui donne naissance au un
Le un n’existe que parce qu’il se distingue du zéro
Qui est à la fois réel, positif, négatif et imaginaire pur
S’il est un nombre, son pendant l’infini
A-t-il les mêmes propriétés ? Surement pas !
L’infini n’est ni positif, ni négatif
Nicolas de Cues, théologien et mathématicien
Qui vécut à la fin du Moyen-âge
Le voit comme une sphère dont le centre est partout,
La circonférence nulle part
L’infini est-il réel ou imaginaire ?
Plutôt que penser cette question
Peut-on dire que l’imaginaire a une réalité ?
Oui, sans doute, autrement
Tout serait dit, ou rien !
Mais où va-t-il chercher ces idées ?
Est-il possible que l’infini n’est rien
Et que le rien soit infini ?
Non, car le zéro donne naissance
Au positif et au négatif
Seul le fini, parce qu’il est dénombrable, se définit
Le zéro est, par la volonté de l’homme, prédéfini
L’infini est, parce qu’absolu, indéfini
Est-ce à dire que n’étant pas mesurable
Il n’est pas dénombrable ?
Cantor découvrit les infinis mathématiques
Qu’il définit comme nombres transfinis
Par opposition à l’infini réel qui recouvre l’absolu
Les infinis physiques n’existent qu’en eux-mêmes
Le Tout se loge dans le rien que l’absolu englobe
L’infini réunit positif et négatif
Il réconcilie les opposés
Il ne les détruit pas
Construit-il l’antimatière ?
Seul Dieu le sait…
Inspiration
La nuit a fermé son poing sur la chambre
Tu ne paraîtras plus revêtue de blancheur
Entrouvrant l’huis de ton maigre membre
Avec le regard avide des chercheurs
T’aurais-je perdu au détour d’un couloir
Ou peut-être as-tu franchi le Rubicon
Et nous dis d’un mouchoir agité au revoir
Comme à des fantômes vivants au balcon
La nuit a perdu son obscure froideur
Et s’est parée d’intense poudre d’or
Repoussant au loin le spectre de la mort
Voici que surgissent au loin les ambassadeurs
De l’étrange défilé de bulles enlacées
Montant vers la main au stylo attachée
Ecrit le 15 mai 2017
Intersaison
L’astre vous bourre de ses rayons
Tourné vers lui le visage s’ouvre
Chaque pore dégorge son eau
Vous ruisselez dans le froid de l’hiver
Les cris des enfants du village
Entament comme une scie obscure
Le solo patient et quotidien
D’une journée écrasée de rouge
Le portail ouvert, béant de fureur
Dont on nettoie les dents noires
Laisse passer les géants de la route
Ombres parasites et fugitives
Oui, c’est une après-midi soft
Un air de déjà vu et si bon
Vos genoux dissous dans la poitrine
Vous baignez dans votre jus amer
Vous ne bougez plus, le front altier
Vous laissez le temps s’en aller
Et vous regardez sans les voir
Ces arbres aux doigts tendus
La nature vous donne sa foi
Laissez-vous faire, ignares
Laissez votre intelligence au placard
Et croulez de bons sentiments
Encore quelques temps
Quelques pas de danse
Pour profiter de cette huile
Que donne la lumière du soir
Tout à l’heure, refroidi
Roulé en boule, respirant
La morsure de la glace
Le feu du soir vous ravivera
Jaillissement
Ne cherche rien…
Tout est donné…
Fixe-toi sur l’inconnaissable
Et laisse ta pensée sans amer…
Qu’elle divague sans but
Sur l’aplat des souvenirs
Et les vagues du présent
Rien ne doit t’atteindre
Ni l’obscur regard des morts
Ni l’éclat étincelant des vivants…
Navigue entre les deux
Dans cet état d’insuffisance
Où se love le vide…
Tu es en absence d’être
Dans l’apparence inhumaine
Des spectres entre deux eaux…
Vient la transparence insolite…
Déjà une lueur t’envahit
Sourde aux appels du monde…
Sens-tu ce tourbillon glacé
Qui poignarde ta gorge ?
Vishuddha est son nom
Un feu sans braises
Le puits de l’inconsistance
Une descente dans la dissidence…
Attirant et impalpable est
Ce lieu de rencontre des influences
Où aucune ne prend le pas sur l’autre…
Elles se mêlent les unes aux autres
Images éparses, sons différenciés…
Une tour de Babel qui tient
En un point unique se dévoilant
Et d’où jaillit la créativité
Telle une fontaine de vie…
Ecrit le 15 mai 2017
Jeune moine bouddhiste
Revenu des songes, il allait sans vergogne
Qu’avait-il à dire aux touristes perdus
Il courrait avec agitation, sans savoir
Il fuyait le monde et les hommes
Et s’enfonçait dans la solitude, éperdument
En garçon sans éducation ni conscience
Dans sa robe rouge, il contemplait
Les vallées qui coulent vers les mers
Et, levant les yeux, il célébrait l’aurore
Viens, lui disait le vent et la pluie
Et il allait sans gêne ni douleur
Méditer sur la colline isolée
Dans un monde sans souvenirs
Envahi de silence et d’absence
Rien ne lui dictait sa conduite
Ni l’homme, ni même la nature
Il allait seul contemplant les hommes
Comme appartenant à une autre race
Transparent et insaisissable
Venu de millénaires instantanés
Comme une offrande nouvelle
Ecrit le 26 avril 2017
Offerte au monde déboussolé
L’enfant vaut-il mieux qu’un homme ?
Il n’a rien derrière lui
L’avenir en visée
Le présent en partage
L’existence comme seul point commun
Ivresse
Il était là sans y être, au pied d’une porte cochère,
Assis sur un sac sans forme ni couleur, en jachère,
Il dormait à poings fermés, ivre et sans consistance,
Rien ne l’aurait réveillé, pas même les femmes
[de l’assistance.
Il remua soudain, pris de délire et de tremblements.
Les yeux fermés, il redressa la tête, hagard vraiment.
Il battit l’air de ses bras forts, sans conscience,
Et se rendormit difficilement, mais avec vaillance.
Il ne me vit pas le dessiner, caché derrière les vélos,
Regardant la chair humaine simuler ses sanglots.
Il bailla d’une gorge profonde, poussa un cri,
Regarda son état et hurla « A mort l’escroquerie ! ».
Alors il se leva, passa une main dans ses cheveux.
Il prit son sac, essuya son menton baveux,
Fit un pas ou deux avant de s’écrouler à nouveau,
Pleura sur sa misère, hennissant comme les chevaux.
La musique
Dans sa montée en intensité
Elle descend au fond de l’être
Elle transperce notre entendement
Et nous conduit au vide céleste
Quelle qu’elle soit, elle emporte
Cœur et esprit en ballade
Et ce rêve de l’âme
Crée un manège sans fin
Les enfants rient et dansent
Les femmes secouent leur corps
Les hommes tournent autour d’elles
Les vieillards s’en consolent
Les sons huilés des violons
Enferment nos appréhensions
L’aigre discours de la clarinette
Vous incline au repos dans la dunette
Le chant solitaire de la soprane
Vous fait franchir la membrane
Qui porte votre être intérieur
Et vous confie à l’auguste prieur
L'autre
Qui es-tu toi pour me dire
La vanité des rencontres
La futilité des réunions
L’inanité de tout débat ?
J’y vois au contraire
Le propre de l’humain
La parole libre de l’être
Qui condense en un mot
Ce qui le met en joie
Le terrifie ou l’encourage
Seule, la créature s’étiole
Se réduit à elle-même
Et meurt d’absence
Ne te retire pas de toi-même
Tu y perdrais le meilleur
C’est-à-dire ce double
Que l’autre regarde
Avec concupiscence
Et que toi-même ignore
Leçon de piano
Comme ils sont malhabiles ces doigts
Qui tentent, raides, de danser quelques pas
Sur le clavier blanc zébré de noir
Que d’application ils exigent
La main raidie d’effort, doigt vengeur
Tendu vers la note… Laquelle ?
Ce doigt appuie, en vain, sur la touche
Trop tard, il ne peut plus frapper
Il s’abaisse sans force
Plein du désir d’un son, quel paradoxe !
Compte les notes, c’est bien le mi
Miracle, il l’a trouvé, juste après le ré
Chaud comme une boule de réglisse
Et maintenant le si, préféré du triton
Comme il est difficile d’y mettre le pouce
La main retournée s’abaisse, découragée
Quelle tension sur le visage d’ange
Quelle pression dans ce petit corps
Recroquevillé sur lui-même
Penché sur le clavier
Hésitation, contraction, détente brève
Puis de nouveau, en cycle
Mais l’épuisement gagne
Encouragement…
Et vous vous essayez à les faire chanter
Mais là aussi rien ne sort
Un rauque essoufflement
Comme une pompe de vélo
Quel rapport entre la frappe d’une note
Et le souffle entre les dents serrées !
L’accord, comme un éclair vivant
Est-il beau ou résonne-t-il bizarrement ?
Cela ils l’entendent, ronds harmonieux
Ou carrés dans l’eau noire
Comme un ploc mal tombé
La chute d’un caillou creux
Ils grimacent de laideur
Devant ces sons diaboliques
Et un jour, pourtant, elles couleront
Ces notes sortant des mains
Et égraineront l’enchantement
Caresse et chant du paradis
La danse deviendra souple
Les doigtés s’enchaînant
La tête couverte de vrilles
Les bras chantant à l’unisson
La leçon de piano, quelle magie !
L'enfant rieur
Assis, à genoux ou encore debout
Ils attendent comme les lapins à leur terrier
Le dernier rayon de soleil de cette journée
Ignorants et béats ou bien proches d’être fous
Pourtant le jour fut actif, même endiablé
Tout fut fait pour te retourner
Le pivert te cassa la tête sans rien trouver
Tu poursuivis sans même nous regarder
Merci aux farfadets, aux lutins et aux gnomes
Ils choisissent leurs grands électeurs
Parmi la population de leurs grands hommes
Et que choisissent-ils : l’enfant rieur !
N’oublie pas, Marie, le bain bouillonnant
Pris au matin du troisième et dernier jour
Libérée de ton ombre, tu t’avançais en chantant
T’adressant au peuple en dernier recours :
Fraiche, jolie malgré tout, jeune encore
Je vous avertis du grand danger
Tous nous redeviendrons la terre foulée aux pieds
Alors pourquoi tant d’efforts ?
Merci à tous pour ce séjour amincissant
La lame du rasoir a tranché
Plus ne sera comme avant.
Alors quel enfant rieur accepte de nous guider ?
Liberté
Liberté, mot chéri de notre langue
Combien de fois as-tu été prononcé ?
Tu te pavanes dans la bouche du pouvoir
Tu te déhanches devant le micro médiatique
Tu t’ébroues au milieu des anarchistes
Tu étais pourtant bien parti parmi les Hellènes
Platon t’ajustait en bulles sphériques
Qui explosaient à la face des ignares
Socrate, qui ne l’a pourtant jamais écrit
Voit la liberté supérieure à la vie :
Mourir pour atteindre l’universalité
De la pensée et de la morale humaine
Tu montes telle une pyramide infinie
Devant des yeux écarquillés
La liberté se paye et se gagne
Elle n’est pas ou elle est
On la vit à chaque instant
De différentes manières
Elle s’adapte à chacun
Elle se prête à toutes les combinaisons
Elle prend toutes les formes possibles
Jusqu’à celle d’un nourrisson endormi
Elle t’accompagne toute ta vie
Et te contemple dans tes efforts
Même prisonnier ou mourant
Tu gardes ta liberté d’homme
Jusqu’à ton dernier souffle
Celui qui te conduit vers l’ultime :
La dignité devant la mort
Pour les plus démunis, la liberté
Est la capacité à faire face à la pénurie :
Survivre à la faim, à la maladie,
A la raison des plus forts
Ou à la déraison des fous
Enfouis en creux dans la glaise
Ils espèrent vainement la délivrance
Mais ne voient venir le soir
Que l’illusion du coucher de soleil
Demain, il fera jour et rien d’autre
Même pas l’artifice d’une pause
Ainsi en est-il pour une multitude d’humains
Esclaves enchaînés au mirage de la vie
Qui marchent sans fin dans la poussière
Et ne boivent à la source que par intermittence
D’autres se battent pour de nobles causes
Illusoires sans doute jusqu’à la vérité
La nécessité devient droit,
Le droit devient devoir
Le devoir devient tyrannie
La liberté s’en est allée
Elle a fui les lieux du pouvoir
Et s’est réfugiée dans la solitude
Des rêveurs d’autres temps
Oui, conquérir sa liberté est un devoir
Que peu acceptent d’accomplir
La plupart la veulent docile et soumise
Alors qu’elle est autonomie et volonté
Seuls peuvent accéder à la liberté
Ceux qui découvrent la frontière intérieure
Là où le moi n’est plus qu’un souvenir
Là où le soi vient sans être appelé
Dans cette magnifique solitude
Où vole, extasié, celui qui n’est plus rien
Il a franchi le point de non-retour
Il a atteint le trou noir de la non-révolte
Il n’est plus et il est, vrai humain
Et presque Dieu parce que si proche
De celui qui l’a créé pour le faire
Egal à lui en toute liberté
Au-delà du cosmos, libre de toute pensée
Il va dans le monde et veille sur lui
Par la simple expression de son ouverture
Qui lui donne l’amour par filiation
Sans effort, en toute vérité
Alors la liberté c’est le choix de se tenir droit
Dans la joie comme dans l’adversité
De ne se laisser atteint par rien
Dans le regard de la beauté de la création
De ne pas être pour être,
Vivant parmi les vivants
Insensible à la mort
Parce que déjà mort
Présent ici et maintenant
Un point dans l’univers
Devenu le cosmos entier
Une flèche entre celui-ci
Et celui qui est de toute éternité
Lieu
Suis-je bien là où je suis ?
Vivre dans deux lieux sans savoir
Activités ou méditation, que choisir
La solitude ou la gare de voyageurs
L’évaporation ou la noyade humaine ?
C’est la corde raide de l’inconnu
Le voyage sans fin de l’Entre deux
(et pourquoi pas Antre ?)
Un lieu qui n’en est pas un
Une aspiration immatérielle
Qui vous vide le cerveau
Agité, je cours à l’action
Empli de bon sens et d’escampette
Je mouille ma chemise
Pour la tordre dans le no man’s land
J’arrive dénué de désirs
Dans le jardin des folies conceptuelles
Et plonge à grandes brasses
Dans l’orgie des idées sans fin
Elles gonflent, ces pensées malhabiles
Elles se trouent de bulles odorantes
Elles envahissent l’espace vierge
Et le peuplent de chaleur nocive
Le rêve devient réalité
Alors surgit la pâle résurgence
De la fébrilité de l’autre monde
Des rendez-vous diserts
Des réunions fantomatiques
De colloques envoûtants et creux
Fièvre ou apathie, je ne sais
Oui, suis-je bien là où je suis ?
D’ailleurs, où suis-je
Et que suis-je moi-même ?
L'oiseau
L’oiseau, vert et cadencé, s’en est allé
Depuis, la pluie couvre les bois en silence
Une goutte se glisse et pénètre le col
Le frisson rappelle l’âme à elle-même
Envolée la luxure de l’automne
Qui tournait la tête aux biens intentionnés
Désormais le feu de l’hiver enchaîne
Le corps aux mouvements du cœur
Quelle est bonne cette odeur subtile
De salaisons et fumigations à ressortir
Lorsque la bise enlace la maison
Et vous force à rester là, tranquille
Dans l’attente imprévue d’une éclaircie
Et l’oiseau, vert et envolé, reviendra
Chantant pieusement le rayon de lumière
Qui frappe l’œil et fait fondre le cœur
Lourdeur[1]
De sombres perles descendaient lentement de leur front
Tandis qu’ils courbaient leurs bras vers la terre nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Écoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres assoupies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier sur ses roues branlantes,
environné de volailles apeurées et caquetantes,
S’éloignait dans la poussière soulevée par la brise
Lui
Longtemps, elle l’a rêvé, il est là l’homme radieux.
Qu’est-il devant elle, la charmante résolue ?
Il vient, se sachant découvert et craignant Dieu.
Elle le regarde, mais signifie-t-il l’absolu ?
Lui qui n’a jamais rêvé devant une femme nue,
S’interroge sur son destin d’homme délétère.
Le guerrier a-t-il encore le pouvoir malvenu
D’outrepasser son rôle et franchir la frontière ?
Elle est pourtant ténue cette limite imaginée.
Tendre le bras, pailletée d’or… Vêtue de nuée...
Elle ouvre son regard d’ange et le contemple.
L’homme n’est qu’un double incertain d’elle-même.
Il a moins de formes et se peut-il qu’il m’aime ?
Elle le reconnait et, seule, le conduit au temple.
Lumière
Lumière,
Un trou blanc dans la vague des choses
Un gouffre, cimetière de couleurs
Et l’eau, brillance horizontale
Comme une nappe ou un glacier
La Loire,
Cristallisation des échos du soleil
Largement étale, délibérément ouverte
Entre les pans de matière forestière
Achevée de repos et de grâce
Ombre,
Aux lagunes encloses de sable noir
Baignées des dorures de la rive
Où l’œil s’enfonce indéfiniment
Comme au travers des brumes matinales
Loire, amie de mes rêves
Consolatrice de mes tristesses
Épuisant la joie de tes épanchements
Entre les berges de l’espérance
Soleil aux rayons verticaux
Détendant l’air de ses inquiétudes
Source de gaité séculaire
Lié au fleuve comme une broche d’or
Enfin les bois reposant sur la rive
Comme des bras tendus vers la lumière
Impénétrables et pondérés
Dans une sagesse faite d’immobilité
Main
Noire et blanche, peut-être verte,
Une main caresse le ciel
Et les étoiles et Mars et Pluton,
Soleil aux cinq rayons
Qui réchauffe la neige de longs bras
Courbés sur l’espérance de la vie.
Elle perd parfois ses doigts un à un
Au fil des paroles
Qu’elle lance solitaire aux nuages
Qui s’enfuient à ses provocations.
Seuls, quatre petits monts
Témoignent du bon plaisir de la nature
Et se penchent vers le lac de leurs reflets.
Une main, toute une vie
Racontée sur une ombre
Manque
Tout est là !
Mais que te manque-t-il ?
Le sang bat dans tes veines
La conceptualisation prolifère
Le mollet reste fier
Le cœur pleure à tout va
Tu t’émeus de rien
Tu ris de tout
Tu souris de peu
Tu exploses d’émotion
Sans savoir pourquoi
Ainsi va le monde
A fleur de peau
A rebrousse-poil
Dans la chair de poule...
Quels bruits pour si peu !
Silence, on tourne !
Grise-toi d’images
De cris, de faits divers
Mais oui,
Ce qui te manque
C’est toi !
Mardis
Mardi dernier, présentation par l'auteur du livre « Conte d’asphalte », d’Anne Calife, Albin Michel, 2007 :
Un très beau livre qui conte la rue lorsqu’au bout de l’effort de maintenir une vie sociale et personnelle, il n’y a plus d’autre issue que celle de finir dans la rue. Comment fait-on pour en arriver là ? À la rue ? semble-t-il dire. En glissant, vilain petit canard, en glissant. (p.14)
http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/
Echanges, mais de quoi ?
Des mots assemblés en idées
Des idées assemblées en sentiments
Des sentiments organisés rationnellement
Et à la fin, un poème-texte
Retour des mots à l’origine
Une conversation à deux
Dans laquelle trois se perdent
Mais comment organiser l’ensemble
Serait-ce sur les mots, les phrases
Les sons, les couleurs, les caresses
Faut-il lier les émotions
Les sentiments, les pensées
Les silences même ?
Elle lit, parle, elle converse
L’autre fait de même, où vont-elles ?
Elles babillent, elles papillonnent
Elles se laissent aller, jusqu’où ?
Elles se rendent heureuses
Par cet échange façonné
L’une cherche la conciliation
L’autre veut la rendre nue
Mais rien ne vient, le vide
Le bavardage conduit-il à quelque chose ?
Je ne sais
Et peu à peu tout s’éteint
Les cerveaux ne parlent plus
Seule la sensation reste
Plane dans l’air, flotte
En un instant nous partons
Et nous retombons, inertes
Le brouhaha des commentaires
Une dernière lecture…
Un silence… C’est la fin…
La fin d’un rêve simple
celui d’une vie décrite…
(Les mardis littéraires, de Jean-Lou Guérin)
Marine
Il partit loin de tout, au-delà de sa volonté
Il enjamba de nombreux barrages
Il se contorsionna et s’enveloppa de courage
Il arriva au port du fond des mers
Et coucha dans le premier lit venu
Le lendemain il embarqua sur le voilier
Et partit sur l'océan, assoiffé…
Il parcourut la moitié de la terre
Et la moitié des cieux bleus
Toujours enfoui à mi-torse
Dans les huniers au sommet des mâts
Il voyait les animaux volants autour de lui
Il sentait la fin arriver, un air de musique
Tendu entre deux cordes raides
Crac. Elle cède sous la pression inusitée
Des vers de carabin enfilés sur une aiguille
Et l’homme dénudé s’engloutit dans les eaux
En fumant sa pipe vénérée. Ah, la marine !
Massacres
Ils marchaient sans un souffle
Silencieux, éperdus, mais tenaces
Tendus vers leur mission osée :
Où se cache l’adversaire inconnu ?
Tout à coup, au cœur de la nuit
Retentirent les coups de feu
L’agitation de batteries de cuisine
Dans l’arrière pièce sans fenêtres
Les lueurs secouaient l’horizon
Eclats de terreur fragilisée
Explosions éperdues et prolongées
Cris des blessés, femmes et enfants
Rage des hommes sur fond de haine
L’éclair des lames sorties du fourreau
Les émanations fumeuses de la peur
Encombraient la vision d’un voile noir
Et tout ceci paraissait à mille lieux
Des pensées silencieuses de ces hommes
Derrière les jumelles fixant cette folie
Partis rechercher les démons odieux
Ils revinrent le visage gris
Sans un mot ni un soupir
Blêmes, l’horreur plein la bouche
L’œil hagard, les mains tremblantes
Ils vomirent plus qu’ils ne pouvaient
La tête résonnant de bestialité
Les pas scandant le rejet du vécu
Cherchant en vain la consolation
Et ne trouvant que la mémoire
Brute, sèche, rougie du sang
De victimes innocentes et inconnues
Qui moururent ce jour-là, seules
Face au déchaînement de l’exécration
Des hommes entre eux, contre eux
Pour eux, avec eux, ou même sans eux
Seules contre la marée humaine
D’une malédiction millénaire
Sans un regard pour l’être humain
Qu’ils assassinent sciemment
Et Dieu, pendant ce temps,
Se cache derrière le rideau du temps
Pour pleurer les innocents
Quand donc cesseront ces massacres ?
Matin
Trois gouttes d’eau s’élancent du toit
Elles s’étirent, puis se laissent tomber
Se poursuivant dans leur chute
L’une s’étale sur le ciré… bavure…
Elle éclate de rire et se rengorge
Morte, elle est perdue pour toujours
L’autre se noie au sein d’un géranium
Se laisse couler dans le terreau
Envahissant la moindre lézarde
Pour finir aspirée par une racine
La dernière, enfin, s’engouffre
Entre chemise et peau…
Frisson et recherche de la main
Mais déjà elle dévale le dos
Evitant les poils maigres
Trois gouttes d’infini
Perles rares d’un matin
Quel éveil endolori
Pour chanter en solitaire
La montée du feu
Qui consume les craintes
Mémoire
Cette immense tenture noire
Qui tombe sous mes yeux fatigués
S’entrouvre parfois sur des paysages finis
Réminiscences de mon enfance
D'autres fois, l’azur blanc des cieux
En montre les plis amers aux regards
Comme ces plaies des malades
Qui restent cachées sous les linges
Certains jours, une étrange pâleur
Voile les événements les plus simples
Comme celui d’un reflet sur le café du matin
Ou l’éclat d’un réverbère sur une vitre
Alors ce jour est marqué à jamais
Des senteurs du passé, tièdes et ténues
Jusqu’au moment où le soir survient
Pour enfouir au creux de sa nuit
Les images ensoleillées des jours
D’autres soirs, au creux de notre manteau intérieur
Se construisent dans un tiroir de la mémoire
Des bulles de connaissances oubliées
Elles éclatent au visage de notre indifférence
Et balayent nos doutes sur leur existence
Ce sont des pluies fines, colorées et chatouilleuses
Qui ensorcellent les pensées et les font danser
En tangos endoloris ou en valses alanguis
Fête de la nuit dans le repos du corps
Que tombe la tenture sur ces souvenirs
Ou qu’elle s’entrouvre sur un monde fou
La déraison conduit à partir
Dans les fossés d’eau courante
Jusqu’à une mer acide et verte
Métropole
File entre les arbres !
Prends garde aux passants !
Ivres, ils ne lèvent pas le regard
Ils ne te voient pas, ne t’entendent pas
Leur seul horizon, le toit des voitures
Qui piétinent sur le canal
Encombrent l’entendement
Et bouchonnent de fièvre retenue
Tu files, tu te faufiles, dans l’étroit fil
Entre les fantômes qui devisent
Et s’égaient sur la chaussée
Surpris dans le courant de folie
Agitation à la surface
Calme olympien des sous-terriens
Comme un bol d’offrandes
Afin de revêtir le seul silence
La pâle lueur du jour
Se révèle encore trop rude
Pour les habitants désenchantés
Qui dansent dans les pots d’échappement
La ville fuit son ombre noire
Les rayons solaires glissent sur l’eau
Encombrent les rêves des plus fous
Et déjantent les roues de l’imaginaire
Passe au loin, de peur de mourir
Que rien ne te retienne
Dans ce bazar crieur et râleur
Envole-toi et contemple solitaire
L’œil lunaire face à face !
Mieux
C’est une journée heureuse et bien partie
Réveil sous le soleil de l’imagination
Petit déjeuner sans scrupule
Autour d’un président du pays
Dont la déroute s’avère complète
Ce qui ne l’empêche pas de pavoiser
Et d’oser dire que tout va mieux
A l’écouter, c’est le meilleur président
Depuis longtemps pour la France
Pauvre d’elle-même, cette patrie
Noyée dans un verbiage calamiteux
Accompagnée d’une horde de journalistes
Dont le seul effet est de brouiller
Les jeux enchevêtrés des uns et des autres
Ils sont agressifs avec tous
Mais gentils envers ceux qui les font vivre
Dans tous les cas, ils font semblant
D’être pugnaces avec tous sur tout
Où allons-nous ? Dieu seul le sait !
Et encore, je n’en suis pas sûr.
Le seul point de mire est l’an prochain
Après, peu importe. Battez-vous
Pour emporter la coupe de l’Élysée
Mais y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Nous devrions être écrasés au sol
Dans un amas de ferraille et de plastique
Et nos âmes tout à coup envolées
Iront pleurer dans les cieux effarés
La vie si belle ici-bas transformée
Tout va très bien, Madame la Marquise…
Moi
Tiens ! Je l’ai perdu. Où est-il donc passé ?
Toute la nuit, j’ai couru pour m’en séparer
Au matin, il a disparu, brusquement
Je me suis délesté et élevé, mais vers quoi ?
Je passe en rêve, regardant le monde
Quelle agitation extrême et délicieuse
Un lokoum au goût de miel poisseux
Et pourtant j’en suis détaché, allégé
Certes les paysages de cette absence
Non pas le charme de l’attachement
Leur brillance est plate comme l’horizon
Je piétine le macadam des certitudes
Mai où donc se trouve ce moi recherché ?
Peu importe ! Quelle absence de pensées
Seul compte le lent glissement huilé
Du corps transparent sur l’horizontalité
Je ne peux le rattraper, il fuit vite
Je le regarde partir, comme un enfant
Et me dit : enfin, loin des inquiétudes…
Mais… Te souviens-tu de ton nom ?
Monde
Le monde, qu’est-ce ? Un brin d’herbe
Entre les dents d’un ivrogne fou
Qui court dans les vagues de l’avenir
Sans savoir s’il ira jusqu’au bout
Une fracture entre les images
Comme une déchirure ouverte
Dans l’âme qui repose acide
Sans même une main rafraichissante
Le parfum d’une musique endolorie
Chatouille nos sens exacerbés
Il s’échappe de la fente terrestre
Et plonge dans l’ouïe engourdie
Le monde, c’est cet instant provisoire
Qui fait chavirer la vision connue
Et l’entraîne vers un caléidoscope
De sons, d’images et de parfums
Pour le plus grand bien
Des humains qui s’ennuient
Sur ce plancher fragile
S’ouvrant sur l’absence
Plonge dans l’ouverture
Trempe-toi dans l’étrange
Secoue ta lourdeur
Et flotte sur le rêve
Quel voyage ! D’abord le vide, puis le manque d’espace
Et bientôt l’arrêt du temps. Tout est figé
Je ne suis qu’un point dans l’immensité du monde
Et ce point est devenu l’univers, rêve d’un jour
Mort
Un fil, ténu, isolé, tendu comme un arc
Il balance entre le ciel et la terre
Et le cœur chavire entre ces deux extrêmes
Le plein des souvenirs et le vide de l’avenir
Qui donc coupera de sa lame aiguisée
Ce hauban secoué par le vent et l’âge
Et laissera partir l’âme purifiée
Vers l’inconnu attendu et craint…
La vive force s’est calmée, sereine
Et assume sa faiblesse, gracieusement
Le regard dit encore la volonté
Mais elle est désormais intérieure
Et le souffle de la vie se dérobe
Comme le filet d’eau d’une source
Désormais tarie. Quelques gouttes encore
Et l’âme s’échappe en un soupir
Est-elle passée de l’autre côté ?
A-t-elle franchi le rubicond lumineux
Parcouru le tunnel d’inversion
Où l’envers devient l’endroit ?
Partagé entre le silence et la parole
Chacun est réservé devant le mystère…
Une aspiration vers un sourire
Ou l’effondrement d’un rêve ?
Mortellement
La mort avait revêtu son uniforme
Un nécessaire de plongée sous-marine
Elle pointait sur moi son harpon
Et semblait me dire, hautaine :
" Qu’as-tu à regarder mes pieds
Ils sont chaussés de caoutchouc
Et battent la mesure du temps
Lorsqu’ils arrêteront leurs frétillements
J’appuierai d’un doigt ferme
Sur le basculement de la détente
Et te porterai le coup fatal
Alors ta tête s’en ira au gré des flots
Mangée par les mollusques
Elle dérivera jusqu’à ce que plus rien
N’erre sur sa surface lisse
Elle tombera au fond des mers
Puis s’effritera en mille poussières "
Chaque jour je regarde partir
Ces souvenirs chers de ma mémoire
Pour ne plus contempler
Que l’obscure froideur d’une eau mouvementée
Et ne reste que cette gravure
Elaborée un jour de grand froid
Parce que j’avais rêvé
À d’autres vies, à d’autres destinées
Et cependant, dans l’obscurité
Cette tête veille sur le monde
Et me dit : " Le souffle instinctif
De la vie est en toi
Comme un mouvement rassurant
Ressenti fiévreusement au lieu
Où le moi devient le toi, le vous, le tout "
Muet
Du silence émerge le son
Comme de l’eau sort le poisson...
Pour que le silence soit vrai
Le son ne doit pas durer
Il faut le percevoir, net…
Signe de vie il te trouble
Il agite la surface de cercles
Et lorsqu’il s’arrête
Chaque cercle se meurt, loin
Résonance sans fondement...
Mais en toi cela se poursuit
Echo dans la caverne intérieure
Souvenir vivace du goût
D’une sonorité sans pareille
À nouveau l’apesanteur
Le flottement subtil du néant
Avant que ne rejaillisse
Comme une crête acide
Le timbre d’un nouveau son
Sursaut !
Mais ce n’est que la répétition
De ce que tu as déjà connu
L’âpreté d’un arrière-goût
Une cloche continuant de sonner
Bien qu’elle ne soit plus mise en branle
Et le son du silence vaut alors bien
Le vrai éclat d’innocence
Du bruit dans le vide céleste
Multiple
Et le monde est Un et multiple.
On y passe en dansant, sans jamais le comprendre !
Musica vini
Chant en noir, le visage blanc
Soutenant les feuillets bavoirs
Les bras élastiques battent l’air
En circonvolutions arrondies et muettes
Les sons parviennent aux oreilles embuées
C’est rond, orageux, discordant souvent
Et tout cela sur les mots de Shakespeare
Une bête qui avance, éperdue et cloporte
Sautant les silences, enjambant les accords
Montant à l’échelle insonore et brûlante
Tressautant derrière la note qui part ferme
Etre ou ne pas être, où es-tu Shakespeare ?
Et malgré tout, quelle beauté des voix sans parole
Aigus des femmes, enfournement des hommes
Mélange détonnant de l’union des vibrations
Qui chatouillent l’entendement jusqu’à l’absurde
Du chant aux cris, des cris aux miaulements
Et l’apaisant tourbillon du souffle du paradis
Jusqu’aux portes de l'enfer !
Nature
La nature a ses lois que n’a pas le rêve
L’eau se heurte au rocher sans méfiance
L’œuf casse sa tirelire sans retenir la sève
Seule la fiction agit sans défaillance
Oui, il n’y a rien qui ne vaille ce pincement
Que donne la rencontre de l’immuable
Tout est à sa place, au creux des fondements
Et le songe n’est qu’une évasion pitoyable
Parfois, s’ouvre la porte de la gratitude
La raison ne monte pas sans peine en altitude
Alors... Lâchez le lest et poursuivez nu
Là, un vent frais vous hérisse le poil
Malgré cela vous hissez la voile...
Dans ce monde, nature et fiction sont inconnues...
Neige
Un flocon, puis deux, puis trois…
Ils éclairent la campagne
Ils délaissent le goudron…
La nature seule les charme…
Ils adoptent les doigts ouverts
Des arbres noirs et dépouillés
Ils craquent sous le pied
Et jouent à l’étouffoir …
Ralenti, le passant coule
Le long du chemin blanc
Laissant ses pas, fil ténu
Entre présent et avenir…
Dors petite fille, dors
Que tes rêves t’enlacent
Dans leurs saveurs aigres…
Ne regarde pas dehors
La montagne approche
Et entre par la fenêtre
Elle ouvre ses mains de glace
Mais ne l’écoute pas
Elle ne sait pas ce qu’elle veut
Sinon te dire « Viens, viens »…
Surtout ne sors pas
Ne la regarde pas, tiens-toi close
De tout regard fiévreux
Et d’envie de courir dans cette neige claire
Qui atténue toute réserve et crainte
Et te fait t’envoler en pensée…
Et… peut-être… en action
Ni queue, ni tête
Prends-tu tes jambes à ton cou
Lorsque le vers est dans la pomme ?
Te rinces-tu la dalle et joues-tu des coudes
Après avoir avalé des couleuvres ?
Du haut de ta tour d’ivoire
Tu comptes les tenants et aboutissants
Et, je te le donne en mille,
Tu n’es pourtant pas né de la dernière pluie
Ton cœur d’artichaut, peu m’en chaut !
Les doigts dans le nez et fier comme un pou,
Tu te mets sur ton trente et un
Et fais la bombe entre chien et loup.
Viendra le jour où tu fileras à l’anglaise
Après avoir payé en monnaie de singe
Celui dont l’habit ne fait pas le moine
Tu as eu le nez creux, fleur de nave
Sans prendre des vessies pour des lanternes
Bonne poire, sans te presser le citron
Tu bois du petit lait en tout bien tout honneur
Mis sur la sellette, tu tombes à pic
Trempé comme une soupe
Tu passes sous les fourches caudines
D’un être au bout du rouleau
Bien qu’il n’y ait pas péril en la demeure
Une fois encore tu as mis la charrue avant les bœufs
Sans apporter de l’eau au moulin
C’est passé comme une lettre à la poste
Et tu fais contre mauvaise fortune bon cœur
En tirant des plans sur la comète
Tu t’imagines sorti de la cuisse de Jupiter
Et il t’arrive de péter plus haut que ton cul
Mais tu as un poil dans la main
Alors, les châteaux en Espagne : évaporés ?
Je t’apporterai des oranges
Même si le jeu n’en vaut pas la chandelle
Gardes ton sang-froid et bats le chaud
Car tu ne peux être au four et au moulin
Tu n’as pas inventé l’eau tiède
Et bien que tu marches à voile et à vapeur
Tu fais long feu dans ton panier à salade
Tu tires le diable par la queue
Car tu n’as pas la science infuse
Merci tête de linotte
Demain on rase gratis
Tu auras pignon sur rue
Sans avoir droit au chapitre
Le roi n’est pas ton cousin
C’est à dormir debout
Ça tire à hue et à dia
Quelle mise en boite
Ce n’est pas une sinécure
Ne verse pas des larmes de crocodile
L’enfer est pavé de bonnes intentions
Alors… Prends tes jambes à ton cou
Noël
Quand enfants, nous vivions ce jour
Qui n’en était pas un
Parce que la nuit n’était pas une nuit
On se couchait, transis
Dans l’attente du réveil douloureux
Ouvrant sur l’église froide
Et les chants de magnificence
On se coulait, endormis
Sous le manteau d’un proche
Et attendions, vainement
Le vacarme des cloches
On adjurait l’enfant, si petit !
Quelle gageure de rester éveillés
Lorsque du sommeil tirés
S’échappaient les larmes de froid
Enfin du clocher venait l’orage
D'un carillon s’époumonant...
Plongée dans la nuit noire
Qui dessinait des sourires ébahis...
Le rêve se précisait, pressant
Vainqueur des inclinaisons de tête
Et de l’absence de conscience
Les yeux ouverts sur l’espoir
Les enfants que nous étions,
Désormais éveillés et vivants
Ayant vécu l’enchantement de l’esprit
Attendaient courageusement à l’entrée
La libération de l’impatience
Et l’envol vers l’affairement
Du déballage des mystères empaquetés
Et bien que couchés tard
Et levés tôt d’excitation fervente
La journée s’écoulait
Portée par une ardeur sans fin
Aujourd’hui, dans le vide du souvenir
Renaît en nous l’enfant si nu
Qui étreint le cœur et l’élève
Dans le cri de l’humanité :
« Viens, toi qui es plus que moi-même
Emplis-moi de ta présence
Transparente et unique »
Noël 2016
L’enfance, ce privilège ignoré
Donné à tous sans qu’ils le sachent
Et vécu différemment selon les cas
Vite oubliée par les soucis de la vie
Elle resurgit plus tard, vivace
Dans un souvenir pur de désir
D’un retour au monde perdu
Il faut s’en extraire, résolument
Pour ne pas tomber immanquablement
Et continuer à voir l’avenir
Pour vivre encore et toujours
Aujourd’hui, Noël nous rappelle
Ces jours heureux que l’on ignore
Lorsqu’on les vit et que l’on revit
Sans vouloir vraiment croire
Qu’ils furent et nous ont formés
Pour que l’on devienne
Ce que nous ne savions pas être
Noir et blanc
Ils sont mariés depuis des lustres
Ils vont bien ensemble, ils s’aiment
Le noir soutient le blanc
Le blanc reçoit le noir
Et l’un et l’autre enchevêtrés
Soutiennent le monde des formes
Certes, pas celui des couleurs
Qui folâtrent autour des régnants
Qui trônent au-dessus des flots
D’une multitude bigarrée et indécente
Comme il tranche ce trait
Et un trait, suivi de plusieurs autres
Devient un monde en soi
Qui divague dans l’obscurité
Blanche, infinie et froide
Ainsi se fabrique l’univers
Du rien apparaît le tout
Ou juste un petit peu de matière
Comme une pomme sur un arbre
En hiver, aux premières gelées
La tache noire sur fond blanc
A-t-elle une signification ?
N’est-ce pas un présent
Du passé et de l’avenir mêlés
Il faut trancher, noir ou blanc !
Nombre
L’infini…
Un mot qui ne signifie rien
Car on peut toujours ajouter
Un Un à un tout
Et ce tout devient un autre tout
Encore plus grand que le premier
Seuls trois concepts englobent le connu
Le Un, l’infini et le rien
Le Un qui est le roi
Dans le Un je suis
Et l’autre également
Plein, entier, seul
Oui, le roi des nombres est le Un
Inégalable, majestueux,
Distinct et multiple
Mais le Un est si petit
Qu’est-ce qu’un grain de sable
Sur une plage qui se perd dans l’eau ?
Même la plage n’est pas reine
Même l’océan n’est pas roi
Entre le grain de sable
Et la goutte d’eau
Qui a-t-il de commun ?
Si je peux compter l’un et l’autre
Je ne peux compter deux infinis
C’est l’explosion dans ma tête
Ma capacité à penser est limitée
L’infini, c’est la profusion,
L’au-delà au-delà de l’au-delà
On peut alors mélanger les au-delà
On n’atteindra jamais l’au-delà de l’au-delà
Et le Un se promène dans cet au-delà
Léger comme la plume dans le vent
Alors apparaît le rien
Il est rond, fermé, enclos en lui-même
Comme un tout déguisé en un Un
Mais qu’on ne peut dédoubler
Il pourrait être l’au-delà de l’au-delà
Il est également l’au-dedans de l’au-dedans
Si petit qu’il n’est presque rien
Mais ce presque rien est encore quelque chose
Qui est un Un perdu dans l’infini
Il n’est pas ce qui est
Mais est-il tout ce qui n’est pas ?
Alors quel est le plus beau ?
Le Un ouvert sur le monde
L’infini qui n’ouvre sur rien
Le zéro fermé sur lui-même ?
Un homme compta un jour le rien
Un autre homme compta les Uns
Enfin un dernier homme compta l’infini
Le rien multiplié par le rien
Donna le rien, l’absence, le néant
L’infini multiplié par l’infini
Donna l’infini, le plein devenu rêve
Le Un a seul une consistance
Je peux le toucher et le compter
Même si je ne peux tenir tous les Uns
Il y a pourtant deux sortes de Uns
L’un est né impair
Mais il ne se suffisait pas à lui-même
Car pour être plus d’Un
Il faut au moins être deux
Pour avoir un autre impair
Il faut un pair, semblable et différent
Additionnez deux pairs ensemble
L’étonnant est qu’ils forment un autre pair
Alors que si vous additionnez deux impairs
Surgira la diversité
Seul l’impair et le pair
Font un autre impair
Qui lui-même en formera un autre
C’est en cela que le Un est à l’origine du monde
C’est dans le mouvement même de celui-ci
Que naît l’infini et, en parallèle, le zéro
Oui, le Un est bien le roi de l’univers
A condition de n’être pas un, mais au moins deux !
Note
Ecoute d’une fenêtre ouverte sur un piano…
Cristallines, les notes tombent une à une,
En cascade, ralenties, comme gelées,
Et la pesanteur les laisse s’écraser
Sur la surface lisse et froide,
Entre les rochers de la solitude.
Emportées par le tourbillon des flots,
Elles forment un renflement
Et s’évasent entre les cailloux
Qui parsèment la main gauche
De coupures subtiles.
Certains passages, entre les pierres,
Entraînent un modelé accéléré
Dans lequel les notes se noient
Dans une harmonie prudente,
Avec une retenue évidente.
Enfin... La plaine luxuriante
Où la mélodie prend de l’ampleur,
Accompagnée de nombreux accords :
Septième dominante,
Neuvième parfois,
Toujours suggérés,
Susurrés à l’oreille.
Tout s’éteint,
Se dilue,
Se perd,
Dans le grand bleu turquoise.
Alors on se laisse endormir,
L’esprit libéré de ce tout
Qui nous empoisonne
L’existence de son obsession :
Penser = vivre.
Quelle erreur !
Publié le 22 mars 2017
Nouvel an
Nouvelle année ! Plus elles passent,
Ces nouvelles années, plus elles semblent
Toujours les mêmes : une nouvelle année
Semblable à elle-même, petitement
Oui, vous vous réveillez la veille,
Comme tous les jours, hagard,
Vous comptez vos abattis et vos poils de cheveux
Et vous vous dites : tiens, demain…
Et ce soir, que faire ! bien sûr,
Vous êtes invités au réveillon
Qui consiste à diner, assis, engourdi,
En attente d’une heure qui vient difficilement
Minuit, tous s’empêtrent d’un même vocabulaire
On croirait un hôpital psychiatrique
Ou une publicité pour handicapé
Que de « bonne année », produits publicitaires !
Après ces paroles malheureuses
Vous rentrez chez vous, refroidi
La tête pleine de rire et de larmes
Et vous vous couchez, honteux
Alors, le jour se lève lentement
Vous admirez son remuement léger
Vous sentez monter en vous cette évasion
Que vous procure l’extinction de votre égo
Et en un instant merveilleux et unique
Vous ressentez ce nouveau jour, seul
Face à l’immensité de la vie
Comme une bouteille d’espérance
Vous la buvez en douce, colorée et sucrée
Vous en palpez le grain indolore dans la bouche
Vous souriez à l’éternelle envie
De poursuivre votre voyage terrestre
Un autre jour, nouveau, excitant,
Une autre vie à construire, libre
Vous courrez dans la mer des délices
Et chantez à en perdre la tête
Merci à cet univers insolite
Merci à ce Dieu méconnu
Qui fait de vous un homme
C’est-à-dire un être à conserver
Alors bonne année nouvelle
Comme ce beaujolais de novembre
Que vous soyez ivres de jours
Et fiers de vos nuits
Noyade
Ouvre tes mains
Laisse-toi pénétrer de lumière
Lâche ta tension pesante
Cesse tes plaintes
Souris à la fourmi sur le gravier
Observe le plongeon de l’oiseau
Vers le moucheron suspendu
Écoute le bruit d’ailes
Des abeilles bourdonnantes
Vide ton cœur de ses trésors
Remplace-les par la résonance
Tremble devant l’inertie
Des hommes qui n’agissent pas
La parole est leur action
Elle est improductive
Sans odeur ni saveur
Elle harangue sans effet
Ils sont gonflés de mots
De verbes inoffensifs
De hurlements sauvages
Qui se retournent contre eux
Ils sont dans l’immédiat
Alors que l’expression
N’est que de longue portée
Claque les doigts
Marche avec tes pieds
Courent sur tes jambes
Foncent vers l’espoir
De tes remuements
Ne dis rien
Laisse-les parler
Remuer leurs lèvres desséchées
Garde ton cœur vierge
Sans une larme, sans un regard
Avance sur la scène de la vie
Ne regarde pas en arrière
Noie-toi dans l’absolu
Et prend ta jumelle
Pour contempler les mouches
Sur l’orange malmenée…
Numériser
Je numérise
Tu numérises…
Il menu rit !
Quel haïku !
Est-il possible de s’esbaudir
D’un vilain jeu de mots
Prolongé en mauvais jeu de mains
Mais où en est-on ?
Le chameau a-t-il deux bosses
Ou le boss a-t-il un cerveau ?
La folie a bon dos
Qui tire les vers à la ligne
Et quel poisson d’avril
Les rend rectiligne ?
C’est bien ainsi le délire !
ctosyllabique
Ces vers qui ont huit pieds !
Avez-vous vu des vers à pied
Au banquet du cimetière
S’entrechoquant les jambières ?
D’autres verres translucides
Sont remplis de mots fluides
Qui coulent en sérénité
Sur la page d’ubiquité
Les mille-pattes s’emmêlent
Croque en jambe, sans semelle
Ils rampent tels des vermisseaux
Sur les poèmes horizontaux
Ambiguïté du sous-verre
Emprisonnant le poème
Qui vit son dernier calvaire
Dans cet encadré bohème
Jamais en fibres de verre
Ils deviennent parfois libres
D’une main forte, en revers
Ils sont remis au calibre
Le vers se mire dans son mètre
Quelle élégance vaine !
Y a-t-il toujours mal-être
Face à cette déveine ?
Le vers se rime dans ses sons
En prudents octosyllabes
L’oreille en contrefaçon
Mesuré par l’astrolabe
Le vert se consacre couleur
Lorsqu’enfin au petit matin
Découvrant du jour la lueur
Il renvoie la nuit aux lutins
Les vers blancs sont mangés sans faim
Comment les offrir aux passants ?
Bataille de crève-la-faim
Où trouver l’enrichissement ?
Mais le vers est parti, vers quoi ?
Passant si vivant, insoumis
N’arrivant pas à rester coi
Si tu confirmais l’infamie !
Découragés s’en vont les vers
Comme des artistes bafoués
Arriveront-ils sous terre
Ou devront-ils se méjuger ?
Odeur
Le paradis… ce lilas qui touche l’âme
Entre deux souffles de brise discrète
Coin de ciel entre les nuages gris
Qui dit : « Respire et va sans but ! »
Le nez au vent tu vas…
Cours aux senteurs du matin
Grise-toi des nuées du raisin
Rampant en pourritures nobles
En passant au pied du ruisseau
Jette ton appendice entre les herbes
Que le barbeau opère son demi-tour
Vers le marais putride
En odeur de sainteté il est parti…
C’est tout ce qu’on en retient
Un brouillard de sentiments
Et la tristesse d’un flacon vide
Combien de fioles as-tu usées
De la senteur des champignons
À celle des bouses animales
Jusqu’à l’acidité des rencontres
Et de toutes ces émanations
Ne manque que celle du paradis
Un bouquet léger mais grisant
Qui emporte l’âme dans l’au-delà
Œil
Jour du peintre, le soleil dort
Bordé de plumes, il se cotonne
Émergence sereine, sans contours
Il délivre sa myopie de cyclope
Terre de verre teintée, molle
Araignée laiteuse et géométrique
Je m’englue dans ta toile déployée
Jusqu’à cet œil pâle et soyeux
Mes pas étouffés par ta chair
Ne peuvent monter jusqu’à moi
Ombre
Glisse-toi dans ton ombre
Epouse cette sombre pénombre
Qui traverse ta vie
Et l’enchante sans avis
Entre dans la tente
Et couvre ta tête imprévoyante
Assainis ton être démuni
De la caresse des nuits
Seras-tu la mort voilée
Ou la transparence étoilée
Tu glisses entre les gouttes
Et seul poursuis ta route
Parti dans l’atmosphère
Tu n’es plus sur terre
Ta légèreté t’entraîne
A la rencontre de la reine
A genoux à ses pieds
Tu contemples sa majesté
Et ton âme s’élève
Frappée par le glaive
C’est fini, absence
Sans aucune réticence
L’air égaré, vide de pensées
Tu fuis au-delà de la jetée
Rien ne sera plus jamais
Comme avant, tu l’aimais
Cette vie douce et espiègle
Qui te donne la vision de l’aigle
Origine
L’éclair primordial est-il aussi clair ?
En un quart de seconde, Dieu créa tout
Rien n’existait auparavant, pas de matière
Mais également pas d’espace ni de temps
Le néant inimaginable et sans fondement
Peut-on concevoir un tel paradoxe ?
Du rien naît le tout, du vide le plein
La danse des contraires s’est mise en route
Désormais tout marche en opposition
Matière et antimatière, passé et avenir
Là et ailleurs, obscurité et lumière
Auparavant le néant, puis le début :
La terre était informe et vide
La genèse suppose un mouvement
Une série de faits et de causes
Qui s’enchaînent entre eux
Et conduisent à la cohérence
Mais comment un mouvement
Peut-il naître du néant et créer ?
Pourquoi y a-t-il quelque chose
Plutôt que rien ? demande Leibniz
Une solution : la pensée existe
La conception du monde est un présupposé
Avant sa création ex nihilo
La noosphère a de tout temps
Remplit le néant et créé le vide
L’absence précède la présence
Mais cette absence est présence
D’autre chose, immatérielle
Le lait nourricier de l’univers
Une voie lactée de pensée
Un singulier singulier, inquiétant
Parce qu’inconsistant, vide de tout
Plein du futur, jeté en une seconde
Dans la furie du mouvement
Qui engendre le tout opposé au rien
Que la lumière soit et la lumière fut !
La parole serait donc créatrice
Elle-même mouvement en mouvement
Mais la parole n’existe que parce qu’il y a
Derrière celle-ci la pensée
Peut-on penser sans parler ?
Oui, on peut maintenant parler sans penser
Parce qu’au commencement
La pensée a précédé la parole
Elle a créé le mot, miracle de création
Premier élément de logique en marche
Naissance de l’immatériel
Concept créateur créant la création
Ainsi est née la science et le partage de Galilée
Entre « comment l’on va au ciel », réservé aux théologiens
« Et comment va le ciel », domaine des scientifiques
Pourtant l’immatériel est aussi objet d’exploration
Mais c’est une logique molle, sans mathématiques
Le chiffre serait-il ce premier mot : Un ?
Auparavant la pensé était tout
Poussière immatérielle en mouvement
Qui par cette agitation a créé le Un
Et fait naître le temps, l’espace
Et la matière, inséparables
Le Un s’oppose au tout
Comme il s’oppose au rien
Il Est, seul né de la pensée
Immatériellement existant
Mouvement sans déplacement
A l’origine même du mouvement
Celui qui conçut la lumière
Opposée aux ténèbres
Qui conçut ensuite la matière
Opposé à l’absence
Une présence originelle
Qui brûle d’amour
Et engendre la pensée, puis le mot
Puis le temps, puis l’espace,
Puis la matière
donc le deux créateur
Origine du masculin et du féminin
Qui donne la vie par l’amour
Comme l’univers fut créé par amour
L’amour est-il l’origine de l’origine ?
Dans ce cas serait-il l’origine du mot
Et avant de la pensée inexprimable
Parce que feu sans combustible
vide ou plein, Tout ou rien
Mouvement sans impulsion
Car l’amour n’a besoin de rien
Pour exister dans le cœur
De Celui qui Est sans nom,
Et que l’homme conçoit
Comme celui qui est, qui était et qui vient
Pour les siècles des siècles
Amen !
Ecrit le 17 avril 2017
Poète
Te réfugies-tu dans ton intérieur
Ou t’exaltes-tu par l’extérieur ?
Es-tu poète de par ton intimité
Ou chantre de la beauté visible ?
Ou encore peut-être es-tu les deux,
L’œil sur les trésors du cœur
Et baigné de l’étreinte du monde ?
Heureux celui qui s’enflamme
A la caresse du vent sur le corps
Et qui s’abstrait dans la descente
Vers l’infini au-delà du moi
Mais bienheureux celui qui dépasse
Ces deux faces de Janus
Pour devenir poète de toujours
C’est ce retournement rassembleur
Le fruit de la recherche d’une vie
Qui fait de lui celui qui n’est plus
Et qui devient celui qui est
Présomption de déification ?
Me direz-vous, critique
Non, ce n’est que la réalisation
Pleine et entière qui réjouit
Le corps et l’esprit en un lieu
Qui n’est pas de ce monde
Qui rassemble le tout
Dans le miroir humain
Et l’illumine de l’éclat divin
Poésie
J’ai parcouru les rues et les ruelles
J’ai lancé un regard aux poèmes
J’en ai conçu un enchantement cruel
Et une nostalgie bohême
Tous ces vers étalés, mal compris
S’observant face à face
Jusqu’à l’ultime duperie
Comme une imprévue volteface
La poésie ne peut se délasser
Prisonnière entre les pages enlacées
Elle ne s’échappe qu’à la lecture
Alors les strophes ouvrent leurs bras
La rime se fiance à l’opéra
Mais cela fait-il de la littérature ?
Page
Que dire devant la page vide
D’une nuit verte, au coin d’un réverbère ?
Premiers mots qui passent comme un vol de cormorans.
Mais qu’y a-t-il derrière ? Un vent de fronde
Chassé par la profusion du langage.
Silence des sentiments.
Un vide dans le noir de l’esprit,
Image de la floraison du cœur.
Dans la tiédeur de l’obscurité monte en moi
Le chant heurté, puissant et magique,
Des sirènes mouvantes et volubiles.
Au loin le son aigu d’une voiture
Qui flotte au gré du vent sur la route de l’Espagne.
Pas un passant ne vient à mon secours,
Ne m’apporte le mot qui permettra la suite
De cette histoire sans fin, ni commencement.
Dorment les passants du jour,
Eveillés les fantômes de la nuit
Qui montent une garde acide
Aux tréfonds des portes cochères
Et rient de me voir, assis
Dans mes pensées sordides,
Faute de pouvoir dormir
Et laisser aller mon esprit
Dans la fraicheur du rêve.
Oui, la nuit s’enfonce en moi
Creusant un large trou
Que je remplis de verbes
Comme on enfile les huitres
Sur le fil à couper le beurre.
Elle ne cessera pas
Avant l’aube qui ne vient pas
De me dire « étends-toi ! ».
Pâque
Un feu dans la nuit, voici l’inconnu
Le tout autre, l’inconnaissable
Personne ne l’attendait, il surgit
Et impose sa lumière au monde
Celui qui a tout donné
Et qui est mort abandonné de tous
Il revient comme un feu
Un feu développé dans les cœurs
D’humains tournant sur eux-mêmes
Et ce feu détruit tout, soucis,
Inquiétudes, interrogations
Pour ne laisser qu’une absence joyeuse
Un vide plein, une résurgence
Au-delà de l’avenir
Uchronie, monde parallèle
Où toute autre hypothèse ?
Non, rien n’explique cela
Il ne faut pas chercher d’explications
Mais se laisser prendre
Par cette immense espérance
Car l’esprit humain est dépassé
Comment dire la Pâque
Sinon en exprimant notre incompréhension
Devant ce feu en nous
Qui couve et nous renouvelle !
Parapluie
Pour la pluie, quel instrument !
Rond de tête et fin du bec
Terminé par un tire-bouchon
Enfouir la main sous ses jupes
Pour déployer sa corole
Et lui faire dire, avec béatitude
Que son don est bénéfique
Que tous les poils sont secs
Que le cerveau peut continuer
A propulser ses vers de mirliton
Sans risque de noyade
Parfois ses baleines gémissent
Ou sautent et retombent
A plat sur une giboulée mortelle
Ce qui n’empêche pas
De se mouiller les pieds
A l’ombre de son auvent
Mieux vaut chausser les caoutchoucs
Que portent les hommes frileux
Pour éviter un rhume indécent
Certains en font un argument
Pour vendre son ventre replet
Empli de foulards et chemises
Si la police survient, on ferme
Et on part sans avoir l’air de rien
Sinon qu’il ne pleut pas sous un parapluie
Alors que mouillé est celui qui le porte
Après utilisation, le laisser
Étendu, retourné, comme un escargot
Sur le dos, bavant modestement
Répandant sa rosée sur le sol
Qu’il dise sa satisfaction
D’offrir un abri à l’être mouvant
Qui le tient bravement
Comme un cierge dont la cire
Coule jusque sur la main fermée
Oui, un parapluie, ça brûle
Et l’eau ne l’éteint pas...
Parc Monceau
Ce parc immense aux longs bras déliés
De feuillages enchevêtrés et vert pâle
Ouvre ses allées aux passants à pas menus
Il est midi bien que le soleil ne soit pas au zénith
Une légère brume encombre encore ses pelouses
Les mères passent, poussant leur landau
Où repose, les yeux fermés, l’enfant chéri
Un homme, assis, revêtu d’un manteau noir
Mange à pleine fourchette dans un pot cartonné
Jusqu’à quelle errance des ventres peut-on aller !
Les enfants des écoles ne sont pas là. : que des adultes
Assis ou couchés dans l’herbe grasse des parterres
Parlant, dormant, grignotant, seul ou en groupe
Et douze petits coups résonnent, imperceptiblement
Perdus dans le brouhaha incessant de la circulation
L’heure avance. Voici les enfants enfiévrés
Courant sous les frondaisons en gestes étirés
La vie dans l’instant, pas une seconde en place
Tiens, un kangourou ! L’homme court en hauteur
Il n’avance pratiquement pas. Il monte
Il descend au rythme sautillant de ses pas. Où va-t-il ainsi ?
Le ciel bleu gris, ouaté, s’abaisse jusqu’au sol
De maigres rayons émergent, blancs comme le feu
Ferme les yeux, que la machine à laver les idées
Ronronne autour de toi. Tu n’es plus là
Englouti dans ce trou béant de verdure
Au milieu des immeubles, sentinelles impitoyables
Ton fantôme erre dans les feuillages, la poussière et le soleil
Parenthèses
Deux petits signes comme la lune
Ou le sourire d’une femme endormie
Presque rien à dire, juste un mot
Mais ce mot explique, ravit, ensorcelle
Il ouvre l’horizon vers le large
Le vent s’engouffre dans la voile
Larguez les amarres, moussaillon !
C’est une matinée de plus à vivre
Entre parenthèses : un départ à la dérive
Spontanément, sur un coup de tête
On agite les mains, voire les bras
À la monotonie et la morosité
On sourit à l’imaginaire
Protégé par les fentes courbées
Comme dans une coque de noix
Enrobé de coton, la tête sortie…
La terre s’éloigne, devient ligne
Puis, plus rien, le vide à l’entour…
Quelle plénitude dévorante
Un plongeon dans le bouillonnement
D’une multitude de bulles odoriférantes
Le parfum de la liberté enrobé
De l’espoir de jours meilleurs
Introduire une parenthèse
C’est ouvrir la porte à un inconnu
Vous-même, ne savez pas encore
Ce que vous allez écrire dans ce trou
Mais une fois ouvert, béant
Comment le refermer si ce n’est
Le remplir d’autres matériaux
Légers de rêves colorés et sucrés
L’inconnu s’introduit, invisible
Pousse un cri délirant
« Eh, n’oublie pas de refermer ! »
Ouvrant la barrière du souvenir
Il passe tel un spectre rose
Dans le cabinet des curiosités
Fouille dans le quotidien
Se revêt de fanfreluches
Et s’assied entre les demi-sphères
Hautain et béat de bonheur
Le contenu entre ces gifles ?
Un mot quelque peu poil à gratter
Une expression qui en dit plus en moins
Trois syllabes et deux voyelles
Ouvrez vos oreilles, murmurent-elles
Mais vous n’entendez que le vent
Qui gonfle les voiles de l’étonnement
Que va-t-il chercher là ?
La dévoration de l’insolite
L’obscure certitude de l’aventure
Dans ce noir absolu de l’entre-deux
Comme un sandwich moelleux
Dont le contenu reste incertain
Pouah ! Sucré salé amer
Un éclair de l’autre monde
L’étincelle de la connaissance
Mais de quoi ?
La parenthèse est assassine
Mais cette vie entre deux
Est le réconfort des faibles
Choyez ces instants de lumière
Qui ne sont que des fantômes
Pour passer un moment
Face à face avec vous-même
Partir
Partir, c’est l’attrait de l’inconnu.
Je pars et j’oublie…
Je me désolidarise de mon attachement
Au quotidien qui m’englue, douloureusement.
Je perds ma réceptivité aux tracas
Et entre dans l’ère du nouveau,
De ce qu’il convient de découvrir
Au-delà de ce que je sais et ce que je vois.
En avant vers l’inconnu, ouvert,
L’esprit vide, le cœur léger,
Sans existence autre que l’instant !
Et ces instants, un à un, s’accumulent,
Grossissent en grappes multicolores
Pour former un nouveau présent
Dans lequel, peu à peu, s’incrustent
Des cailloux coupants et déchirants,
De nouvelles inquiétudes indésirables.
Comment recréer cette harmonie
De l’inconnaissance et de l’absence,
Où le présent est seule forme de vie,
Seul paradis convoité et précaire,
Où, la tête dans les nuages,
Je contemple l’horizon
Et admire l’éternelle fraicheur
D’un monde sans consistance
Parce que sans souvenirs, ni attaches ?
Revenir, c’est réinvestir sa mémoire,
Entrer dans l’incroyable cohorte
D’évènements vécus et médités,
Ou encore dans l’impression d’un moment
Que rien ne devait privilégier
Et que vous redécouvrez, enjolivé,
Suspendu au balcon des annales
De jours grisâtres et ternes, pour éclairer,
Lanterne rouge, la marche du destin.
Alors, parfois, je pars, pour quelques minutes,
Et j’aère mon existence périlleuse
De petits vides sans consistance
Tels des bulles dans les tuyaux d’une perfusion
Qui me contraignent et me bousculent.
Les yeux exorbités, je regarde l’existence
Et me dit : J’aime l’inconnu
Pourvu de la beauté de l’ignorance
Et je révère les joyaux enfiévrés
Sur lesquels on s’assied, en prince de la vie.
Pourtant, garder cet équilibre délicat
Revient à marcher sur la ligne de crête
De l’aventure de l’homme au quotidien.
Pas
Voilà…
Quelques pas de plus
Un geste, toujours le même
Ébauché cette fois-ci
Vers les paysages inconnus
Où mène la route de la colline
Un regard échangé mollement
Une étreinte un peu plus chaude
Un sourire fatigué de sourire
C’est le soir d’une amitié
Qui ne durera qu’un jour
La fin d’un beau rêve
Abandonné sur la berge
Un jour où l’eau coulait
Plus lentement, par malice
On entend la sirène de l’usine
Et le ronronnement de la péniche
L’arbre teint de poussière blanche
Ne connaît plus la fête des oiseaux
Le chemin retourne vers le pont
Celui qui ouvre sur la ville
C’est le soir d’une amitié
Qui a duré le temps d’une promenade
Passion
Oui, voici revenus le gris et le mouillé.
Gris du ciel d’abord, mais aussi
Griserie des rues sans âme,
Rues grisâtres des jours verts
Vers des horizons sans fin,
Là où rien ne dit à personne,
Là où se promène, nostalgique,
Le poète dénudé des haricots blancs
Qui pleure lorsque rien ne l’enchante
Et qui rit au plaisir de savoir
Si, un jour, il sera bègue.
Alors combien sera rude sa tâche
De récitant de vers prolongés
Dans l’aube inconnue de la ville.
Mouillé aussi, comme la fourrure
Des rats un jour d’inondation
Ruisselant de brillants
Et prostrés dans un coin obscure,
Avant de ressortir au soleil du soir
Pour réchauffer leur vieille carcasse.
Enfermé dans un halo de condensation,
L’homme mouillé de larmes
Se prête au faux semblant
D’un attendrissant retour
D’une certaine innocence.
Mais au fond de lui,
Il sait bien, malgré ses dires,
La puissance de l’instant,
L’évocation irrésistible et instantanée
De souvenirs inconnus
Et d’un présent irrévocable,
Malgré le rêve, l’intention,
La paresse ou la vision.
Oui, voici revenus le gris et le mouillé.
Quand t’abstiendras-tu d’apercevoir,
Au-delà du temps et de l’espace,
L’espoir des jours blancs
Et des nuits de pleine lune ?
Couché dans ton lit trop grand,
Réveillé par la clarté diurne,
Tu rêves, tu deviens autre,
Tu te laisses empoigner
Par le miracle de la passion,
Une passion indéfinissable,
Celle de la création
Et de la démolition,
Pour que les lendemains
Soient autres, rosés
D’attente et de désirs,
Verts d’optimisme,
Jaune de bonheur.
Pause
Prenez une pause insolite
Gardez-la au-delà du naturel
Surtout ne vous laissez pas submerger
Par la tension de l’attitude
Au contraire, laissez-vous étirer
Disjoignez vos extrémités
Explosez ce corps ramassé sur lui-même
Que vos mains s’échappent vers l’autre
Et que vos pieds s’éloignent l’un de l’autre
Que votre regard fixe le point unique
Où l’œil devient main et la main caresse
Déployez vos membranes ailées
Et, écartelé, devenez le vagabond
A minuit, de l’immense clair de lune
Qui berce vos souvenirs d’enfant
Et éparpille les trésors d’une nuit
Dans laquelle chaque nuage va vers l’inconnu
Alors, et seulement à ce moment
Rassemblez vos membres éparpillés
Regroupez vos pensées dans le cœur
Enfermez vos émotions au creux du ventre
Et, lentement, pleurez sur vous-même
Sur votre innocence perdue
Et votre transparence compromise
Le souffle de l’esprit vous prendra en douceur
Et vous conduira aux portes de l’infini
Là où le rien est plus que tout
Et le tout rien d’autre que l’abîme
Miel que cette tension rompue
Et ce lent passage sur l’ineffable
Ecrit et publié le 9 juin 2017
Les patriotes
Contrairement aux idées reçues,
Les patriotes aiment leur patrie.
On prétend le plus souvent
Qu’ils ne sont pas démocrates
Et encore moins républicains
Ils ne pensent qu’à eux, en bourgeois
Ils se ressemblent et s’assemblent
Dans la haine de l’autre et de soi
Pour protéger leurs biens
Mais quel bien en vaut la peine ?
Mieux vaut céder au chantage
Et laisser tomber votre amour
D’une patrie sans fratrie.
Alors la paix vient d’elle-même.
Rien ne s’oppose à la fraternité.
Vous plongez dans un édredon mou
Et êtes envahi d’étrangers collants.
La république est toujours mixte,
Elle accueille tous ses enfants,
Les femmes, les hommes et les autres,
Ceux dont le nom est imprononçable,
Ceux qui pensent et vivent autrement.
Ils se fabriquent un coin de paradis
Dans ce pays qui les accueille
Et reconstituent leur patrie
Ils sont patriotes eux aussi
Et le montrent à tous dans votre patrie
Ils sont prêts au sacrifice de leur vie
Pour faire vivre leur patriotisme
Mais vous, vous ne pouvez l’accepter :
Comment verser des larmes de crocodile
Quand vos chaussures sont en daim ?
Publié le 15 mars 2017
Perte
Quelle perte ! Rien n’égale cette disparition
Qu’avait-il besoin de partir en toute liberté
Et de laisser derrière lui la porte ouverte
Les objets se sont envolés, en rangs serrés
Sans autre forme de procès que leur adieu
Et le vide laissé derrière eux, gonflé d’air
Empli de senteur molle de putréfaction
Laisse un goût de défaite sur la corde à linge
Toujours tendue entre les colonnes vertes
Soutenant le balcon du premier étage
Oui, c’est la perte de notre identité
Le reproche toujours vif des petits chefs
Qui cherchent encore à assurer leur pouvoir
Sur les gens, insensibles à leurs cris
Gonflés de prétention absurde et voyante
Les papiers de reconnaissance citoyenne
N’existent que pour maîtriser
Les allers et retours des mouvements de la vie
Au-delà d’une obéissance apparente
Il est parti sans rien laisser et rien prendre
Le vide s’est installé. Les bras tendus
Il erre dans le temple de la sagesse
À la recherche de l’inconnu ailé
Qui parfois lui prend la main et l’emmène
Si loin qu’il se dissout dans le cosmos
Qui n’est que la prison de l’existence
De l’autre côté, le calme sans nom
De l’absence, du repos préparé et conquis
Sur les ans qui s’étirent comme un élastique
Et rompent le destin inachevé de chacun
Pour revêtir l’uniforme des mortels
Peur
Il courût longuement, poursuivi par un chien
Il fut le soleil et la lune et les étoiles
Le vent qui souffle sur les plaines et les collines
L’être suprême et le chien rampant
Qui se poursuivent sans cesser de se haïr
Il plana sur les eaux sacrées du Gange
Il survola la poussière des déserts de Tasmanie
Il s’engouffra dans les grottes de la Cappadoce
Et toujours il sema comme venant de lui-même
L’encouragement et la gloire sur les hommes
Qui peinaient dans la brume ou la chaleur
Dans l’obscurité tenace ou la clarté acide
Dans la soif et la faim des corps fatigués
Oui, il fut le tout et le rien dans ce monde
Sans âme, ni galoches. Il courait toujours
Sans relâche ni découragement, ni même
Une ombre de rancœur envers celui
Qui fit de lui cet animal bizarre
Un sphinx atone et purulent
Rejeté par ceux qui l’exploitent
Pour semer la terreur dans les foules
Peur, tu nous tiens sous ta férule
Et tes barreaux sont doux
À ceux qui t’observent et te haïssent
Piano
(Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !)
Un piano doit être entre bonnes mains
Ces mains sont des danseuses vierges
Qui ne connaissent qu’un chemin
Celui où les jeunes filles gambergent
Arrivé tout frais acheté, laqué et enrobé
Il a trouvé sa place naturelle, sans souci
Il a sonné tout de suite sans se dérober
Bien que la tension des cordes se soit adoucie
Depuis il trône dans le soleil du matin
Brillant de ses dents blanches et de feux châtains
Le soir, avant de fermer, n’oublie pas son cache-col
Un piano c’est fragile, le rhume le rend inéligible
Alors il ne peut que pleurer des larmes inaudibles
Que seul entend l’artiste qui casque le piano-école
Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !
Pictoème sous forme de haïku
Évadée
Évidée du contenant
S’évase l’âme
Pincement
Au réveil, cet étrange pincement vous prend
Vous êtes transporté hors du monde visible
Déconnecté de toute pensée, indifférent
Aux sens ordinaires. Vous n’êtes plus accessible
Vous marchez sur un nuage poussiéreux
Dont chaque grain est empli de lumière
Vous errez dans la vacuité d’un vide poreux
Et ouvrez vos yeux sur l’absence de matière
Passerez-vous dans ce trou d’aiguille
Qu’est un trou noir tel une île
Sur l’espace courbé de votre apeirophobie ?
Quelques instants plus tard, vous reprenez pied
Sur la dureté du sol et le rêve écarté…
Quel voyage entrevu dans l’éclat d’un rubis !
Planer
C’est dans un lit de rêve
Aux coussins dorés et froids
Que j’ai parcouru les monts d’hier
Je suis entré dans la brume verte
J’ai écarté les filaments de verre
Qui masquaient le passage des éléphants
Pilotée de main de maître
Ma monture obéissait au doigt et à l’œil
Elle vaguait au fil des courants
Ballotée par un vent léger
Emprisonnant l’atmosphère
Au-delà le monde devenait acide
Avec un goût de pervenche
J’en pleurais des larmes de crocodile
Mais je poursuivis malgré cela
Dans les bras de prêtres invisibles
Et de femmes au regard flamboyant
Allant de l’avant toujours
Jusqu’au final aboutissement
Sur la montagne éclairée
Là, plus rien ne distinguait
La frayeur de la chaleur
Elle se diffusait lentement
Comme une senteur montant par les jambes
Pour s’emparer du corps
Et l’alourdir encore
De maigres bénéfices sans rapport
Alors, avançant la tête avec circonspection
Je marchais avec dignité vers la fin
Les épaules tombantes, l’œil morne
Pour m’agenouiller dans l’herbe
Et recevoir en final
Le don de planer
De la réalité au rêve enfantin
Pleine lune
Le rayon m’atteint l’œil…
Réveil et illumination !
Les astres sont bouleversés
Ou mon horloge interne
Fait preuve d’ivresse…
Regard au bras : deux heures…
Jour comme dans un four,
Je brûle d’un coup de lune…
L’esprit bouleversé, je m’étonne.
Est-ce le don de voir sans soleil ?
Comme l’ange, je courre
Dans l’herbe mouillée des prés
Et m’étonne de cette glisse
Dans les nuages de la nuit…
Ainsi le blanc de l’œil
Est seule partie visible
Des corps en perdition
Dans cette "ouateur" incertaine…
Avance aux yeux de l’éternité…
Et, envole-toi plus loin
Dans la chaleur du rien…
Poésie
La poésie ne prouve pas. Elle impose. Elle ne démontre pas, ne calcule pas. Elle suggère, elle laisse glisser la compréhension à travers des méandres inconnaissables. Chaque image verbale se suffit à elle-même, mais c’est l’enchaînement des images qui fait de ce texte un poème et lui donne son impact sur le centre de l’être. Ne pas chercher de rapport logique, mais le rythme qui s’impose à soi, hors de soi, comme une écriture automatique qu’il faut cependant contrôler. Les images se succèdent. Il ne s’agit pas d’images au sens de la vue, mais d’impressions fixées en quelques mots, qui donnent au lecteur l’ambiance et la finalité de ce que l’auteur a ressenti et a voulu exprimer.
Dans l’immense vide de la conscience, jaillissent les mots qui éclatent en bulles d’images et rendent vie aux instants privilégiés où s’est établie l’étincelle d’une affection de l’âme pour le fait vécu ou l'imaginaire qui s’enracine dans la réalité. Rien ne saurait dire auparavant que cette synergie s’établirait. Elle surgit en un instant, impromptue, lancinante, jusqu’au moment où il faut céder à cet impérieux désir d’exprimer ce que remue en soi ce petit bout de vie, si petit qu’il s’oublie très vite, malgré les efforts faits pour le conserver en mémoire. Alors commence le travail des images, puis des mots, puis des enchaînements, jusqu’au moment où se forme ce que certains appellent un poème, mais qui, pour l’auteur, n’est qu’une naissance inespérée, à chaque fois différente. Cet enchevêtrement, il lui arrive parfois de le reprendre, de retravailler chaque image, jusqu’à ce que, derrière l’apparent jaillissement des mots, se cache une construction subtile, aux apparences candides.
La poésie est la pensée à nu, simplifiée de tout l’appareil de la raison, comme un don invisible de l’auteur à son lecteur, invisible mais authentique et unique. La poésie aspire, ouvre l’être qui se jette dans le grand vide, heureux de sentir cette sensation extraordinaire de l’envolée du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme. La poésie est le liant des défaites terrestres et des espoirs célestes, une harmonie souveraine qui fait de l’homme un archange des images mentales qui transcendent son égo et l'ouvrent à la sérénité.
Poésie
Quand la poésie devient esclavage, peut-elle encore dérouler son anneau mystérieux jusqu’à la dernière strophe et contempler, heureuse, ce tire-bouchon si bien tourné ?
Elle flotte pourtant dans l’air. Mon filet à papillon peine à l’attraper. Quelle joie lorsqu’une de celles-ci se prend dans ses mailles et couinent d’aisance. Elle va être dite, on va proclamer son existence, dérouler lentement ses torsades et imprimer dans les mémoires ses vers qui dansent de bonheur à cette idée.
Les enfants pleureront, les femmes chanteront, les hommes chasseront, les vieillards se souviendront. Tout est là pour faire bon accueil à ces vers. Même la pluie est de la partie et encense de gouttes perlées cette sortie improvisée.
Quand ce sera fini, lorsque le conteur cessera sa lecture, le froid viendra, mais la glace sera rompue. Tous s’épancheront, se mêleront, s’embrasseront. Une fraternité nouvelle montera des cœurs, la liberté sera effective, même l’égalité ne sera plus un vain mot.
Dieu, si tous les humains étaient poètes, que l’histoire serait simple.
Poète
Il est poète pour ne rien dire
Il n’en pense pas moins
Et lui non plus, pire
Il n’en prend aucun soin
Avez-vous déjà vu
Ceux qui n’ont qu’un grain
Pour devenir fétu
Et vaquer en pèlerin
Ils s’enfoncent en votre chair
Et ricanent de votre effarement
Plus rien ne les libère
Même leur enfermement
Alors ils marchent sûrs d’eux
Tête haute et chapeau bas
Sans un regard sur l’autre laborieux
Qui peine en contrebas
Le poète fouette le soviet
Et exhale le rire en cachette
La vie est drôle et belle
Lorsqu’on erre dans le djebel !
Portrait
C’est ton portrait tout craché !
Qu’est-ce à dire ?
Ces traits tracés sur une feuille
D’une main sûre, avec facilité
Serait-ce toi, serait-ce moi ?
Et derrière ces couleurs pâles
Où se trouvent nos âmes ?
Je ne vois qu’un morceau d’être
Au visage tendu dans la nuit
Les yeux ouverts et le cœur vierge...
Il contemple les astres
Sans connaissance de l’au-delà...
L’incertitude se lit sur le portrait...
Je ne sais qui je suis
Tu ne sais qui tu es
Pourtant tous te disent que c’est toi
Cette figure oblongue sans reflet
Tu as la consistance du verre
Transparence inutile et perverse
Et l’image du monde déformé
T’écarquille le regard
Et secoue ta passivité...
Et toi, que disent ces formes tendres
Ces fils mouillés de tes larmes
Cette bouche rouge offerte
Et tes cils se mouvant dans la froideur
D’un hiver sans fin ni soif...
Tu me tends la main
Vierge, tu me regardes
Et alignes tes doigts tendres
Sur mon visage égaré...
Oui, nous sommes deux
Sur ce portrait d’un seul
Réconciliés pour la vie et la mort
Dans l’étonnante tiédeur
D’une retraite forcée...
Toi, et moi, seuls dans l’immensité
D’une vie ouverte sur le monde
Soudain trop petit
Pour nous satisfaire...
Alors, une dernière fois,
Saluons-nous
Laissons-nous monter
Et flotter dans l’air pur
Pour devenir une seule âme...
Poussière
Le ciel se noie
Les murs se rapprochent
Je m’enlise sans retour
Je suis couvert de poussière
Je suis poussière
Un grain collé au monde
Parmi d’autres grains, d’autres poussières
Brouillard épais de crasse qui m’enlace
Je respire l’autre à pleins poumons
J’en perds parfois la respiration
Préhistoire[2]
Je suis la préhistoire, l’histoire des histoires
On m’écrit sans majuscule
Mais je possède la tendresse des renoncules
Je ne vis pourtant que le soir
Lorsque la lune montre ses quartiers
Aux yeux effrayés du hibou malchanceux
Qui se branche sur les oliviers
Je n’ai pas plus de raison d’ailleurs
Que la taupe au cri caverneux
Premier de l’an
Premier de l’an, mais lequel ?
Il en a tellement vécu qu’il ne sait plus
Pourquoi marquer d’un trait au calendrier
Ce jour délicat d’hiver blanchi
Contente-toi de frôler le verre
Pour percevoir le froid qui vient
Et qui dépasse ce que tu connais
Il te prend aux tripes par son brio
Et la blancheur du gel sur les branches
Te délaisse de tes espoirs insensés
Pause… retour aux quatre coins
Lequel de vous deux est pris
La main dans le sac à puces
Et l’oreille collée à la porte verte
De l’espoir d’un jour nouveau
Et d’une nuit fidèle à l’orage
Qui gronde au loin, près du buisson
Des cloches de verre, rompant
La série de flatulences inédites
Quel jour de nouveau jour
D’une nouvelle année, encore ?
Demain tu seras un homme neuf
Fraîchement éclos de cette année
L’œil vif, le poil lustré, le verbe haut
Pourquoi ?
Rien ne saurait te donner
Ce qui est en toi
Fouille ! Fouille encore !
Et naît de cet espoir insensé
Celui d’être à tout jamais celui que tu es
Chéris-le, il ne durera pas
Alors presse-le contre ton cœur
Et dis-lui ton amour de la vie
En ce jour nouveau d’une nouvelle année
Premières pluies
Le rien du sommeil
Et le tout du tonnerre
L’infini sans pensée
Le fini encombré
Tu te dresses sur ta couche
Et oses prononcer Dieu
Qu’ai-je fait ?
Tu reprends conscience
Ce trou dans ton être
Est-il le cri primordial
Ou cours-tu dans l’absence
Pour te convaincre d’aimer ?
Fracas du verre
La pluie tombe, grossière
Sur les toits de tôle
Et les rêves de geôle
Tu te lèves en tâtant
Et oses un regard
Sur le rideau des eaux
Qui coulent des cieux
Et lavent ton cerveau
Le fini encombré
T’enlace dans le temps
Et te disperse dans l’espace
Tu es vivant, oui,
C’est certain !
Printemps
Quand donc viendra le printemps
Ce titilleur de notre humanité
Parfois, bourgeonnent en nous
D’étranges sentiments
Divisés, nous ressentons l’appel
Des jours sans fin et enivrants
Mais notre léthargie reste tenace
Et paralyse nos élans
Quelle danse ! Passer du rien au tout
Puis revenir en arrière
L’ange de la paix s’est transformé
En diablotin qui chatouille
Le vivant en nous
Découvrez-vous, braves gens !
Bientôt viendra l’orgueilleuse
Dont le direct est un hommage
À votre éternité cachée
Le sang s’agite et bout
Mais les extrémités refroidies
Ne peuvent émouvoir
Ce corps grippé de rouille
Bouger est un calvaire
Pourtant, le grincement des sentiments
Laisse place au rire débridé
Lorsque pointe la langue rose
Sur le minois de la nature
Quand donc viendra le printemps
Cet éveilleur des corps
Cet agitateur de l’esprit
Ce marchand de rêve qui ensorcelle
Les cheveux dressés sur la tête
Nous chantons le renouveau
Réveil oublié, qu’attends-tu ?
Profusion
Une telle profusion, un jour à la nuit pure
Le vol des corbeaux s’en est allé, remplacé
Par celui des idées folles d’un jour d’été
Emprisonnant le temps ailé dans sa pliure
Seule l’eau coule encore au milieu du front
Le cyclope ouvre un œil béant et inquiet
D’où provient donc ce trou fixe et replet
Qui expose vertement son origine sans fond
L’air surchargé de lourdeur et de parfum abusif
S’envole en volutes gracieuses et vertes
Qui montent sans fatigue proclamer l’alerte
Attrapant au passage le turban du calife
Lumière et ombre, immobilisme et chute
D’un inconnu enfoui entre deux feuilles
En charge dernièrement d’organiser l’accueil
De l’éternité béante en pleine culbute
La pureté retrouve sa verte origine
Les reflets dansant la sarabande sur le feuillage
Ensorcellent notre entendement sans âge
L’âme s’ouvre, dévoilant le yang et le yin
Quand[3]
la faim sans fin des matins de rêve
Quand l’œil de la nuit se regarde encore
Quand le drap colle aux jambes engourdies
Quand la main délaisse les doigts sur la neige
Quand le sable tombe en perfusion dans l’oreille flétrie
Quand le vent, quand le rouge, quand la tache
De mon œil de cyclope forme une planète
Sur l’opuscule pâle des fleurs de l’inconscience
Quand le rond du ventre épouse le rond de la terre
Quand la mort lèche de frissons la plante des pieds
L’araignée impassible tisse une toile ailée
Qu’un son éclate en bulles de savon dans
Le gaz du sommeil chaud, arrondi, caverneux
Les cheveux éclairés d’une incroyable rousseur
La tête du guillotiné est secouée de spasmes
Son corps détaché, prisonnier de sa trame
Se débat sans élasticité, lentement, douloureusement
Quand le goût des requiem envahit les oreilles
Quand le chuintement de la vie siffle entre les dents
Quand les paupières troublent la vision de leurs hélices
Il se met en quinconce, les genoux sur les yeux
Les ongles déchirant les oreilles de froissements de verre
Plié dans sa rondeur, sa chaleur, sans sa vigueur de chat
Il se lisse les poils dans le bon sens
Dans le sens des aiguilles d’une montre
Et ses genoux cerclés de rouge sont le regard
Noir de son nombril de cyclope au front d’intelligence
Il se met en carré ou en cercle, jusqu’à la ligne droite
Qui déroule solitaire avec lenteur les nœuds magiques
De sa route incontournable comme le nœud des pendus
Quand les plumes collent au palais, odeur de l’édredon
Quand la peau n’est qu’une carapace
Quand les dents se cimentent de pâte amère
Quand… Quand…
Queue
Ils étaient là depuis trois-quarts d’heure
Pressés les uns contre les autres
Personne ne voulant céder sa place
Et la queue s’étirait, mollement
Mon voisin écoute nos conversations
L’oreille en capuchon, le nez en vrille
Qu’a-t-il reconnu qui l’ait fait trémousser
Un reste d’affection ou d’opprobre ?
Je me retourne, c’est long
Long comme un jour sans pain
Les têtes dodelinent, sereines
Et boivent leur inquiétude, sans fin
Une femme avance et longe le cordeau
Elle marche à pas menus, sans bruit
Mais déjà les cris s’élèvent
A la queue, mécréante et tricheuse
Elle trouve une autre femme
Et lui parle, mine de rien
Et celle-ci entre dans son jeu
Et l’agrège en catimini
L’homme rase les murs, col relevé
Il a pris son parti et plaide
J’ai tout tenté et n’ai rien
Où donc puis-je aller ?
La queue n’a pas de cœur
Elle n’a que des émotions
Elle coure sur place sans mot dire
Et fuit toute forme de civilité
On avance, oui, on avance
Vous faite un demi-pas, devant
Et deux sur le côté, bouche-bée
Pour retrouver votre équilibre
Oui, une queue c’est un calvaire
Qui s’enroule autour de la croix
Et rompt de toute part
Le ciment de la civilité
Recherche
L’homme est insatiable
Sans cesse occupé à chercher…
Une vie en recherche…
Des grands explorateurs
Il passe aux astronautes
Enfourchant son moteur
Il erre dans la matière
Et palpe toute chose
En les nommant, tel un Dieu…
D’autres inversent la proposition
Ils cherchent en eux-mêmes
Ils se penchent sur leur nombril
Et regardent béatement
Les plis accumulés de leur être…
Ils n’entrent pas dans ces cachots
Qu’y découvriraient-ils ?
Un peu de terre et de salive
Qui, réunis et mêlées, forment boue
Et ne guérit que les corps
Seul l’esprit doit revivre !
Oui, mais… Où est-il ?
Personne ne l’a trouvé !
C’est un parfum trop puissant
Une note trop harmonieuse
Une couleur si chaleureuse
Qu’il est exclu de la connaissance
Et va ainsi dans le monde
Inconnu de la face des hommes…
Toutefois, l’enfant innocent
Voit en lui l’avenir étoilé
Et, regardant au loin
Se laisse guider sans interrogation
Au fil des rencontres ailées
Regard
Glisse-toi dans ton ombre
Epouse cette sombre pénombre
Qui traverse ta vie
Et l’enchante sans avis
Entre dans la tente
Et couvre ta tête imprévoyante
Assainis ton être démuni
De la caresse des nuits
Seras-tu la mort voilée
Ou la transparence étoilée
Tu glisses entre les gouttes
Et seul poursuis ta route
Parti dans l’atmosphère
Tu n’es plus sur terre
Ta légèreté t’entraîne
A la rencontre de la reine
A genoux à ses pieds
Tu contemples sa majesté
Et ton âme s’élève
Frappée par le glaive
C’est fini, absence
Sans aucune réticence
L’air égaré, vide de pensées
Tu fuis au-delà de la jetée
Rien ne sera plus jamais
Comme avant, tu l’aimais
Cette vie douce et espiègle
Qui te donne la vision de l’aigle
Regrets
Avez-vous de ces regrets cachés
Qui empoisonnent l’existence ?
Tous en ont, même les non-vivants
Ils se cachent dans la confusion
Des émotions et des souvenirs
Impossible de s’en débarrasser
Ils persistent à être présents
Comme les vagues d’un destin
Fait de tissus effilochés
A force de patience et d’attention
Il vous arrive de les oublier
Mais ils se rappellent à vous
Comme un mal de cœur incessant
Vous dormez et croyez en réchapper
Non ! Ils chatouillent votre mémoire
Jusqu’à vous réveiller de votre quiétude
Seul le vide immense de l’avenir
Peut vous guérir de cette seconde nature
Je marche vers mon futur inconnu
Comme l’oiseau entre en cage
Réminiscence
Je suis, j’étais…
Quelle distance entre les deux
Combien de jours et d’années
Et revivre cet instant
Où dans l’étroit fil du temps
On saute à pieds joints en arrière
Sons et parfums de notre enfance
Qui s’imposent au présent, absurdement
Au détour d’un regard, d’un geste
Et frissonne d’une image du passé
Cette cloche qui résonne dans ma mémoire
Et fait naître un moment de connivence
Avec celui qui était, il y a loin, longtemps
Et qui revient un moment, ténu
Fil d’araignée qui tinte dans la tête
Perdu cet instant du passé ressurgi
Reprendre la quête du souvenir
Revenir à la seconde de l’étincelle
Quand émerge du coton des souvenances
La peau de pêche des fauteuils du salon
Ou le grincement aigu de la porte de la cave
C’est parfois un visage qui mène la danse
Et tourne le manège des êtres et des choses
J’entends ses rires dans la fraicheur
Ils chatouillent ma peau d’enfant
Et le poil hérissé devient duvet
Qui chante la musique du passé
Le temps d’un coup de vent
Lisse ton histoire entre hier et demain !
Renouveau
L’eau empli les caniveaux
Puis, très vite, déborde ce niveau
S’enfile dans les caveaux
Enjambe les barreaux
Se transforme en bourreau
L’eau envahit les boqueteaux
S’enroule autour des roseaux
Grimpe aux jambes des puceaux
Jette un regard aux jouvenceaux
Et pépie sans cesse tel un moineau
L’enfant assis dans son vaisseau
Va de village en hameau
A l’imitation des cheminots
Et rassemble son troupeau
Portant haut et fier son drapeau
L’eau est partout, dans ce tombeau
Le froid congèle même les bigorneaux
Y nagent encore quelques barbeaux
Et les cris effarouchés des damoiseaux
Proclame le jour du renouveau
Renouvellement
Avance, avance encore
Jusqu’au bord de l’abîme
Là où la terre quitte le ciel
Pour s’enfoncer dans le rien
Nuit d’or et de pierres précieuses
Constellée de cris sauvages
De souvenirs et de regrets
Attachant de couleurs humides
Coupant dans l’histoire d’une vie
Et chaque aube lève son voile
Sur le désastre des pensées
Aujourd’hui encore, avance
Quelques pas de plus
Lève la tête, respire la pluie
Prends ta douche d’aventures
Engrange ces petites victoires
Comme le pain des pauvres
Et le soir, dans ce lit dévasté
Mange la croute râpeuse
Et la mie indigeste
Des échappées de l’oubli
Dans ce brouillard interminable,
Surtout, n’oublie pas
Ce qui t’anime chaque jour
Ce creux dans l’estomac
Qui te conduit aux portes
De la béatitude inavouable
L’élan vital, la passion fulgurante
Qui prend l’être en un instant
Et fait de lui l’ombre des dieux
Création, déjection, vomis ton désir
D’être autre et toi-même
Et délaisse les rivages
De précaution et d’ennui
Lentement bâtis cet être nouveau
Sans regard en arrière
Et contemple la marche naturelle
De ce qui devient toi
Même si tu ne le connais pas
Que chaque acte te soit propre
Renouvelle ta vue et tes pensées
Ouvre le devenir à l’inconnu
Jusqu’à l’extinction
Répit
Ne rien chercher ! Ne pas penser !
C’est ainsi que viennent les idées
Quelle drôle de façon de trouver.
Y a-t-il des possibilités d’avancer ?
Laisse travailler en roue libre.
Ne te perd pas en recherche fébrile.
Retrouve un propice équilibre
Et soupèse arme et calibre.
L’idée vient lorsqu’elle est prête.
Elle dévoile sa fumée joliette
Et signale sa venue dans l’oreillette.
De pique-assiette, elle devient rondouillette.
Alors détend-toi, le regard à l’horizon.
Peux-tu te croire ainsi en prison ?
Rien. Ne pense à rien. Pas de trahison.
Juste : attend la prochaine lunaison.
Tout viendra sans peine ni reproche.
Nul besoin d’engeance ou de taloches,
Tout se passe dans la caboche.
Et quel bonheur que cette approche !
Repos
Les flambeaux étaient des mains
Et leurs bras étaient ma mort
De longues rides sillonnaient leur bronze
Ils portaient haut et fort leur effort
Les quais étirent paresseusement leur pierre
Et la statue jette sa main en l’air
Tandis que le jaune égraine ses écailles de feuilles
Sur le gravier que frôlent ses pieds nus
Les deux fêtards se tournent le dos
Alors que brûle leur veston
Et que les notes s’envolent dans le froid
Gémissantes sur ce doigt alangui
Blonde est ma chambre que cachent ses ombres
Et les têtes des candélabres me surveillent
De leurs yeux de feu dans la glace piquée
Au plafond court un cheval de plâtre
Autour de la lampe noircie par le soleil
Le marbre de la cheminée est nu
Je vois ses veines et son teint de cadavre
Qui jaunit déjà par endroits
Derrière une forêt de grands tuyaux
Des pattes d’échassier aux ailes ployées
Écrasent de leur ombre la paresse du tapis
Et la lyre du piano allonge ses pieds
Sous ma chaise aux grands cheveux de paille
Sur les riantes parois de la bibliothèque
Les cloques de l’acajou ont crevé çà et là
Laissant la chair claire pénétrée de lumière
Dors donc me dis la rose qui repose…
Réveil
Ne plus voir dans l’œil que l’on croise
Ignorer les doigts fragiles qui se tendent
Ne plus même entendre les pas derrière soi
Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres
Partir sur l’asphalte les yeux clos
L’oreille sourde, la main sur son bâton
Souvenirs encore de ce rêve ébauché
Un matin où le ciel rouge sur la ville
Ensanglantait les visages inexpressifs et muets
Puis le vide silencieux du dernier sommeil
Jusqu’au réveil étonné, dans la froideur du lit
Rien
Chaque jour te chercher sans jamais te trouver...
Le monde consistant en dessine les bords...
Franchir cette frontière n’est pas si simple
C’est plonger en un saut dans le vide éternel
Et faire humblement de l’intérieur l’extérieur
Cela peut arriver à quiconque le veut
Mais seuls le fou ou le mystique le cherchent
Le fou par construction, le mystique par amour
Aucun ne connaît l’heure du franchissement
Passer de la chose à l’infini des choses
Ou partir du néant pour l’infini de rien
Qui contient l’infini de l’inexistence
Imagine ce monde, un rien plus un rien
Ne donne-t-il qu’un plein de rien ou un néant ?
L’infini de rien contient-il tous les riens ?
Là, le brouillard envahit l’imagination :
Se compte-t-elle dans cet infini ou non ?
Cet infini n’est-il que l’envers du rien
Ou possède-t-il, par naissance, un peu plus ?
Sorti du chapeau, il construit les bords du rien
L’enferme et l’isole dans l’inexistence
Le monde de la pensée est-il différent
De celui des atomes que je peux saisir ?
Franchir la ligne du réel vers l’irréel
Ne veut pas dire folie, mais humilité
Laisse-toi gagner par ce vide devenu plein
Pour faire en sorte que toujours et encore
Chaque grain de sable subsiste dans le tout
Des plages mêlées aux gouttes des océans
Et s’enivre au passage du rien vers le tout...
Publié le 4 juillet 2017
Rires
Le rire frais d’un enfant résonne. Entre !
Ils sont trois à s’esclaffer, la main au ventre
Le regard rieur, surpris en plein délire
Ils cherchent, unis, à casser leur tirelire
Qu’y a-t-il dedans ? Deux misérables pièces
Offertes le matin avec gentillesse
Qu’ils ne pourront se partager sans disputes
Le moment vient, encore quelques minutes
Alors le rire devient pleurs et fuites éperdues
Les pièces s’égaillèrent et furent perdues
Roulant sous la table et le lit, discrètement
L’orage s’amplifia, l’air devint électrique
Ce fut leur habituel quart d’heure colérique
Avant le retour au rire, subrepticement !
Publié le 12 avril 2017
Rites
Faut-il sacrifier aux rites ?
L’encens s’écoule en volutes
Les chasubles s’ébrouent
La parole envoûte les sens…
Une confusion décourageante
S’empare des corps et des esprits
Ombre et lumière
Foi et raison
Sincérité et habitude...
Enferme-toi en toi-même
Délivre-toi de cette pesanteur
Balaie la poussière de tes pensées
Et danse sur la flamme
Rougeoyante et tenace
De l’expérience inconnue…
Les charbons ardents
De l’indécision t’enchaînent ?
Fais sauter le cadenas
Et gambade librement
Dans l’éclaircie qui vient…
Que le corps est léger
Lorsque l’œil se regarde
Et ne voit que l’espace
Qui monte tel un ballon
Entre les gouttes de souvenir…
Enfant j’aimais entendre
Les voix mâles des hommes
Au fond du chœur, en écho
Aux voix grêles des femmes
Et d’une assemblée bigarrée
Et le prêtre délivrait
Du haut de la chaire
La parole sacrée et bienfaisante :
« Paix sur la terre »
Mais y a-t-il des hommes de bonne volonté
Des hommes libres et consentants
Le cœur ouvert et l’âme vierge ?
Les gestes séculaires rassurent
Ils plongent dans le rituel
Et délivre la conscience
Des choix qui restent à faire
Et qui se renouvellent
Instant après instant
Une goutte d’encens
Sur la lame brûlante
Du couperet du temps…
La chute… percutante !
À terre les anges l’enlevèrent
Il monta droit aux cieux
Ses lunettes terrestres tombèrent
Mes amis, quel adieu !
Ici ne reste que le poids
Des souvenirs d’un être
En recherche de soi
Et d’un applaudimètre !
Roulotte
De sombres perles descendaient lentement de leur [front
Tandis qu’ils courbaient leur bras vers la terre [nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Ecoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres alourdies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier, sur ses roues, entouré de volailles
S’éloignait dans la poussière poussée parfois par la brise
Ruban d’espoir
Autoroute un dimanche soir
Le soleil assoiffe le ruban gris
Qui déroule sa glissade devant nous
Au loin, il tremble de chaleur
Et prédit à l’automobiliste hasardeux
La cécité provisoire des voyages vers l’ouest
La voiture ronronne avec aisance
Avalant mètres et kilomètres
Dévalant les pentes échevelées
Remontant sans peine la contre-pente
Insensible à la fatigue et au bruit
Alors que, face à nous, surgissent
Les bolides bondissants et félins.
Hors de cette saignée, calme, silence
Béatitude d’une campagne endormie
Par une après-midi de repos
Quand déjà le cercle de lumière
Atteint l’horizon, diffusant
Aux arbres et collines une lueur
Légèrement jaunie par quelques nuages
Amassés sur un fond de ciel cotonneux
Sortie dans l’ombre, au crépuscule
Pour se laisser entraîner subrepticement
Vers d’autres horizons invisibles
Qui nous conduiront sans bruit
Jusqu’à la maison rêvée et choyée
Où l’on entrera pour ouvrir une nouvelle vie
Sablier
Marchant sur la plage blanche des jours,
Nous laissons sur notre chemin incertain
Quelques galets entassés chaque année.
Amas de souvenirs, dans le sable des moments
Que le reflux des eaux éparpille peu à peu.
Mais chaque année à nouveau, inlassablement,
Après avoir échafaudé une pyramide de cailloux,
Nous nous penchons encore, la main ouverte,
Pour emplir nos poches d’espérances vieillissantes.
Dans la fontaine des sabliers,
Les grains de sable de nos instants s’accumulent
Jusqu’à former une figure parfaite, mais friable,
De souvenirs imperceptibles du sommet.
Parfois se forme une vague idée du cône supérieur,
Une vue en perspective de son opacité,
Mais nous ne pouvons évaluer la hauteur
Du volume des grains qui y reposent.
L’annonce d’une nouvelle année
Renoue l’espoir de leur multitude,
Comme si la source était intarissable.
Saints de glace
La glace a pris possession des êtres :
Givré le nez pleurant la pluie aigre
Racornis les doigts prisonniers de mitaines
Et les pieds sonnant sur l’enfer du pavé
Seul le ventre au chaud du manteau
Tressaille encore d’aise pour certains
Pas pour longtemps, car la brûlure
De l’air enfile la manche de la rue
Et insère ses moignons sous la ceinture
Les femmes sortent en homme
Les hommes deviennent fantômes
Engoncés de pudeurs outrancières
Les pensées obscurcies d’épines acérées
Qui rayent toute continuité logique
Mamert, Pancrace, Servais et Urbain
Sont les saints invoqués et chéris
Contre cette folie glaciaire qui survient
En criant le soir derrière les fenêtres
Pour bleuir la face enluminée des passants
Et réjouir les corps dénudés
Des prudents sous la couette
Elle dure cette goutte de froidure
Qui glisse sous l’aisselle du temps
Provoquant la fuite des évocations
De jours mordorés et d’extase amollie
L’humain s’est figé dans la glace
De ses aspirations à la béatitude !
Ecrit le 26 avril 2017
Sec
Il chercha longuement sa première phrase
Il fouilla dans les plis de sa mémoire
Mais rien ne vint. Sec… Il était sec
Où sont donc passés ces transports
Qui vibrent dans la chair délaissée
Le lit de l’inspiration est désert
Quelques cailloux encore se dressent
Et suintent des mots sans consistance
Quelques grains de sable s’en vont
Entre les pierres entassées et muettes
Perdus à jamais dans l’océan bavard
Ils deviennent limon et couche
Au poète disparu qui se lamente
De la perte cruelle de son art
Revenir aux prémisses, à cet instant
Où le vide se remplit de douceur
De la phrase souhaitée, ronde
Qui lentement fond dans la bouche
Tel un bonbon amer et familier
Elle chatouille le palais rugueux
S’enfonce dans les souvenirs heureux
Et resurgit en gloire pour s’effilocher
En phrases hagardes et orphelines
Comme un pneu qui se dégonfle
Puis meurt à plat, à jamais, en pantoufles
Aujourd’hui encore il est sec
De vertus, d’inspiration, de délices verbeux
Meurs à toi-même et renais au plus haut
Dans les nuages de l’inconscience
Et de la dégringolade hurlante
Ecrit le 26 avril 2017
Seul et deux
Il allait deux par deux, en paire
L’extérieur et l’intérieur, liés
Par l’injonction du double
Unique au regard de l’autre
Ils avaient bien tenté une séparation
Prendre une réelle indépendance
Mais toujours revenait l’attirance
L’association, le franc accouplement
Des contraires associés dans l’éternité
Tiens donc, se disait-il
Ferme l’obscure lumière du songe
Et coule-toi dans l’ombre
Dans le silence de l’absence
Laisse glisser ton être
Entre les vitres de la bienséance
Et évanouis-toi dans la nuit
Sens-tu cette présence en toi ?
L’autre toi-même, encouragé
Dresse un regard inquisiteur
Et contemple cette ombre
Derrière les lunettes de la vérité
Elle plane encapuchonnée
Dans ce corps vide de sens
Tordu d’interrogations
Comme un mirage épuisé
Ensemble, toujours un
Confondus dans l’unité
Des contraires associés
Marchant en équilibre
Sur le faîte du chemin
De la vie en mouvement
Il allait deux par deux
L’intérieur dans l’extérieur
L’extérieur empli d’assurance
Eclairé de présence pleine
D’un devenir en pointillé
Qui conduit vers le rien
Et ouvre sur le tout
Oui, tu es, seul et double
Le regard sur le monde
Doublé d’un œil intérieur
Et tu fouille d’un doigt avide
L’âme qui s’éveille et t’entraîne
Vers sa résolution inconnue
Pleinement consciente
De cette unité à deux
Se rejoignant imperceptiblement
Derrière le cercle de la vie
Sous la lame
Sous la lame ronde du vent et de l’eau
Je glisse sur la planche en déhanché
Tel un fil dans le trou d’une aiguille
Qui ressort au bout de ce déroulé
Environné de gouttes et de paillettes
Mon esprit s’enchante de ce bain forcé
Qui nettoie la rouille de l’inertie
Et conduit heureusement au bonheur
C’est vrai, la rosée n’est plus ce qu’elle était
Elle ouvre son parapluie et coule des jours heureux
Pendant que tu vis, petitement, en solitaire
Repu, tu cours sous la pluie froide
Et te laisses pénétrer des glaçons coupants…
Adieu. Le pôle m’attend, au centre de la croix…
Suite
Rêverie…
Qui te prend et t’étire
Quelle gymnastique elle te fait faire
La tête en bas tu es, les oreilles pendantes
Mais quel charme ces extensions !
Tu montes et descends, d’un souffle inspiré
C’est un bocal de sons, résonant et ronronnant
Et parfois un cri d’amour poignant
Coupant comme un sabre effilé
Dans le noir du corps inversé
S’élève la grande plainte des hommes
Corde vibrante des dents acérées
Comment ne pas laisser son cœur
Derrière la page écrite et jouée
Pliée elle se tient attentive
Ensorcelante, adoucie, mâchée
Elle écorche le palais, mais quel goût
En saliver de bonheur
Et pleurer à l’idée de ces caresses
Qui chatouillent l’oreille
Et la rendent câline
Tout n’est que vibration
Qui met en marche la vie
Pour un court instant
Et qui te dépossède
Des rondeurs de l’habitude
La corde du temps
T’étire dans l’espace
Tu es le Tout,
Grain énigmatique
Des poussières de l’illusion
(A l’audition de la Suite II pour violoncelle de J-S Bach)
Taiseuse
Elle se tut sans effort
Que pouvait-elle dire ?
Ses mains cachées dans le dos
Battaient la mesure en silence
Effrayées d’entendre encore
Le boléro endiablé de l’automne
Et de sentir sur sa peau
Le vent léger et frais
Venant de la mer
Elle se tut sans effort
Que peut-on en dire ?
Vous l’écoutiez serein
Sans savoir qu’en tirer
Sa beauté s’évanouissait
Au fil des heures et des veilles
Jusqu’à ne plus tenir dans sa poche
Alors elle s’en allait, seule
Danser dans le désert
Et rire à satiété
Elle se tut sans effort
Que peuvent-ils en dire
Ces mâles fiers et penauds
Qui ne justifiaient rien
Et faisaient beaucoup de bruit
Elle baissait les yeux
Mais son corps de femme
Brûlait de tant de soins
De tant de caresses accomplies
Le tremblement léger de ces cils
Lui rendait sa vigueur d’adolescente
Saute dans l’arène et marie-toi !
Elle se tut sans effort
Que peut-il dire ?
Elle l’avait choisi, l’homme
Qui se complait dans son ombre
Il va et vient sans bruit
S’approche de la source de ses lèvres
Et embrasse calmement sa douceur
Puis il la prend dans ses mains
Et caresse sa tendresse
Jusqu’au tremblement suprême
Elle hurle alors d’un cri silencieux :
« Tu es ce que je suis
Car je ne suis rien de ce que tu es »
Tempête
J’émerge et respire un grand bol d’air
Quel bruit ! Un grondement incessant
Une autoroute de départ en vacances
Ecrasé sous les roues et asphyxié de gaz
J’ouvre un œil. Où suis-je ?
Dans quelle machine à laver suis-je tombé ?
Un incessant mouvement de grains de sable
Qui balaye les toits, entre par les fenêtres
Et passe le plumeau sur toute surface nue…
Levons-nous puisque le néant nous refuse…
Le sol est froid, l’air est moite
Collé contre le carreau glacé
Je contemple la danse du vent
On ne le voit pas. Certes on l’entend.
Les arbres s’agitent et se plient
Ils frémissent et gémissent de crainte...
En gros bouillons irascibles
La rivière charrie sa boue jaune
Entraînant toutes sortes de brindilles
De branches, d’herbes et de malheur…
Le vent ne se démonte pas, il s’amplifie
Je suis assis sur la bande médiane de l’autoroute
Et les véhicules passent à droite et à gauche
Hurlant indistinctement : écarte-toi, écarte-toi !
Alors, las de cette agitation non maîtrisée
Je ferme les yeux, ouvre mes paumes
Lève les bras à la force du souffle…
Je me dénude de mon immodestie
Et crie.
Les sons se perdent dans les branches
Mais quel bienfait ce passage hors du temps
Je suis sourd aux gesticulations
Assis sur mon tonneau, balloté par les flots
Je m’envole vers je ne sais où
Je perds mon identité pour redevenir
Celui qui a toujours été, qui n’est rien
Et qui devient le tout, par absence…
Je suis le vent et je caresse la terre
Montant dans les cieux, passant sous les portes
Et je regarde éberlué et chagrin
Celle qui se met nue dans les caresses…
Elle est parce que je ne suis plus…
Je suis par absence, courant d’air…
La mort guette l’inquiet, le modèle
Avant de s’enfuir sans rien
Ricanant de l’absurde et du bonheur
Le temps
Elle prit le temps d’avoir le temps
Ce ne fut pas sans peine ni courage
Elle avait tant de choses à faire, à dire
Et toujours elle n’avait pas le temps
Jamais elle n’aurait pu abandonner
Elle n’avait que deux mains et pieds
Ils étaient constamment en mouvement
Remuant jour et nuit, bien huilés
Etait-elle hagarde ou épuisée ?
Elle avait les paupières closes
Sans pleurs ni regard mêlés
Elle reposait à terre, en tas
Aurait-elle perdue la tête, cette enfant ?
Pourra-t-elle à nouveau s’adonner
A la souffrance du repos et de l’errance
Et se laisser glisser dans l’inconscience ?
Elle erre dans le désert de son esprit
N’y rencontre aucun être connu
Quelques cailloux et plantes sauvages
Pas une âme qui vive ou meurt
Dans ce refuge improvisé et stérile
Elle n’a rien à opposer au spleen
Qui l’a pris de vive force, sans un mot
Et projeté dans le vide sans parole
Ainsi elle perdit son temps
Pour prendre le temps
D’avoir le temps
Tant qu’il était encore temps
Toi
Qui es-tu, toi qui n’es rien ?
D’où viens-tu, toi qui n’as pas été ?
Où vas-tu, toi qui deviens tout ?
Je me cherche à l’extérieur de moi-même
Je me trouve derrière la frontière
Elle est de verre, invisible, incolore
Je la trouve en un clin d’œil
Mais cette enveloppe est vide
Et d’une richesse infinie
Rien ne vient la troubler
Enfermé dans cette coquille de noix
Je promène mon inexistence
Au-delà des planètes et des galaxies
Tu es ce que je ne suis pas
Je suis de chair et d’os
Tu me donnes l’inexistence
Un être sans squelette
Je flotte entre les strates
Des univers cloisonnés
La lumière se dévoile
Et me rend aveugle
Oui, qui est-il lui qui est tout ?
Train
Un train, la nuit, comme un serpent
Dans la géographie de son désert de sable
Lent balancement des boggies qui cogne la joue
Sur la vitre humide et froide
Parfois, les pleurs d’un enfant agacent le sommeil
Ou plutôt la rêverie installée comme un brouillard subtil
Qui conduit le voyageur au-delà de ses espérances
Jusqu’au terminus de ses phantasmes et de son ignorance
D’autres fois, la femme en face rencontre le regard
Chargé d’interrogation d’un voyageur égaré
Qui cherche vainement un interlocuteur malhabile
À effacer toute curiosité sur son grain de beauté
Bercement des sons et des mouvements jusqu’à l’oubli
Hypnotisme et résurgence de fatigues ignorées
Contraignant leurs victimes au repos de la chair
Alors que l’esprit vagabonde sous l’œil clos
Au-dehors, dans l’espace imprécis des paysages
S’imaginent les vies fragmentées de personnages
Qui regardent un instant la machine de fer
Défilant bruyamment dans leur intimité
Jusqu’où ira-t-on dans l’espace noir guidé par le rail ?
La distance s’épaissit, se contracte et engendre
Des regards vagues sur des visages blafards
Alors chacun meurt sous le jugement de l’autre
Trains internationaux
J’ai trouvé dans un train
Que le langage est vain.
J’y ai vu un Polonais
Qui parlait à une anglaise en français.
De l’autre côté un Français
Parlait avec une tendre négresse
Tout cela en anglais
Pour célébrer ses belles fesses
Et l’embrasser sans traîtresse.
Derrière moi trois jeunes Anglaises trônent,
De leurs voix claires, elles se rappellent At home.
Et chaque quart d’heure,
Dans une gare, un haut-parleur
Annonce, babélien,
La destination du train.
Transe
Que les sensations et impressions
Sont trompeuses et inconsistantes !
Ainsi, il a pris le fil de ses pensées
Et les a entremêlées aux perceptions
Cà a grippé, c’est sûr, et méchamment !
Il marche maintenant sur une roue
Qui possède une hernie cahotante
Clip, clop et floc. Quelle irrégularité !
Tout cela parce qu’un jour
La verrue du piquet de grève
S’est arrêtée face à sa voiture
Et a dansé un guilledou amer
A la barbe des hiérarques
Que ne sont-ils devenus verts
Emplis de leur fausse certitude
Sans un regard sur la nature
Et sur les humains qui cherchent
Non l’exigence du dé à coudre
Mais la vérité et le repos
Dans la paix bienfaisante du soir
Dieu, comme il est difficile de prévoir
Et de conspuer les auteurs
De décrets et d’arrêtés vilipendant
Le délire est dans le poste à images
Qui tourne sans cesse dans la tête
Encouragé par la mémoire
Et la ratiocination permanente
Sortez de là paroles impures
Et sautez à pieds joints
Dans la fange immorale
Des charlatans et procureurs
D’interdits et de repentances
Qu’ils meurent ces hommes de leçon
Qui se cachent derrière leurs vertus
Et qui n’ont pour tout bagage
Que l’ampleur d’une délivrance
Malheur à celui qui n’a rien
Malheur à celui qui a tout
Restez sur l’entre deux coupant
Et passez votre chemin !
Trois heures trente
Trois heures trente, l’heure sauvage
Celle où rien ne pousse dans la tête…
Silence... On tourne autour de soi
Sans consistance et sans résultats…
C’est un autre monde, inédit
Qui ressort des pages bouleversantes
De cet entre-deux prenant la gorge…
Rien ne s’offre gratuitement…
Chaque nuit le même récit voilé
Le retournement des principes
Et la sûreté des geôles d’antan…
Un volcan sorti de la glace…
Mais toujours, simultanément
Vous prend cet immense désir
D’une évasion hors du monde
Jusqu’aux confins de vos songes…
A grandes enjambées vous parcourez
Les étendues désertiques de la pensée
Toujours plus loin, dans le lointain
Jusqu’au vide immuable de l’absence
Rien ne vous arrête… Un trou
Sans fin et sans parachute…
Vous fermez les yeux morts
Et ouvrez l’esprit au rêve…
Trou noir
Il enserre dans ses griffes l’espace
Il le chiffonne de ses soubresauts
Et crée des perturbations incontrôlées
Le puits s’ouvre dans la courbure
Il tombe selon sa densité
Et se referme sur lui-même
Plus rien n’en sort
Même pas une parole divine
Le mystère reste entier
Où donc est passé le temps ?
Ce trou dans l’espace est-il
Creusé par le doigt de Dieu
Dans une motte de beurre ?
Même la matière a disparu
Plus rien n’est apparent
Et cet invisible est pourtant
Aussi surement que je suis
Immatériel, dans un corps matériel
Turpitude
La turpitude est-elle devenue morale ?
Ignominie et indignité, criaient nos grands-pères
Mais nous qui la côtoyons chaque jour
En avons-nous tellement horreur ?
L’âne nu se délecte de son attitude
Devant ces dames en sous-vêtements
Pourtant rien ne le distingue
Du personnage à trogne rougie
Qui joue du saxo devant notre porte
Et qui tend la main fourchue
Aux passants qui s’écartent, désorientés
La honte soit sur eux, ces avatars
D’une dissolution indélébile !
Ils avancent main dans la main
Comme deux gendarmes poursuivant
La folie du genre humain
Et regardent de tout côté
Si l’œil du cyclone n’est pas perdu
Ou seulement égaré
Oui la turpitude n’est plus ce qu’elle était
Elle s’est apprivoisée
Et ne court plus dans la campagne
Mais dans les chambres maudites
De ces hôtels où se concentrent
La caresse de l’interdit et du stupre
Et le noir désir qui chatouille la pensée
Tourne autour de chacun, vertigineux
Comme un ouragan tourbillonnant
Et pénètre par l’œil et l’oreille
Dans la loge cachée et rouge
De l’adolescent qui sommeille en vous
Au fond du désir indécent
Un jour de plus
Le chat aux mouvements ailés
Se coule, imprévisible et matinal,
Dans l’air saturé de la nuit
J’engage ce lent glissement
De la pensée immobile
Et enrage de ne pouvoir crier
La violence de ce réveil
Etire ton être fossilisé
Brise ce tas d’os et de chair
File au-delà du geste
Rien ne te retient plus
Dans le maquis du verbe
La vapeur du jour nouveau
Te conduit à cette lueur
Qui pointe entre les cils
Et embarrasse ton bien-être
Il est temps d’émerger
De la machine à laver
Pour emprunter, un jour encore
Le chemin des écoliers
Et apprendre la vie
Une fois de plus…
Une vie
Nous avons vécu tant de jours brûlants
Tant d’heures intrépides et de secondes essoufflées
Que nous ne savons plus vivre simplement
Main dans la main sur les couronnes de laurier
J’aimais courir dans les herbes hautes et mêlées
Te cueillir dans les bras de la victoire méritée
Surmonter dans tes yeux les défaites amères
Et toujours me recueillir dans la tiédeur de ton corps
Nous vivions en esprit, le cœur haletant
Légers comme l’air à l’automne de la vie
Sans attache à la pratique quotidienne de l’inquiétude
Nous laissions voler ns âmes et s’évanouir nos certitudes
Sur le dos de l’histoire, nous cavalcadions activement
Sans prévision ni soucis, sûrs de l’indulgence des nôtres
L’amour simple et nu nous tenait lieu de mémoire
Et courrait devant nous dans cette fuite hors du présent
Maintenant vient le temps des regards croisés
Tu me rêves toujours, enfant de tes désirs
Je te contemple jeune fille sincère et enivrante
Nous partirons mêlés comme au moment du premier baiser
Ecrit et publié le 10 juin 2017
Vacuité
Brillent les larmes dans les feuillages
Jour endeuillé de coton
Le son étouffé des corbeaux
S’entend d’un champ lointain
À nu, regarde-toi
Tes mains de glace
Comme la caresse de la mort
Autour du cou
Vienne la source chaude
Des réminiscences d’été
Quand tu courrais dans le sable
Après l’élan du cœur
Aujourd’hui seuls les crépitements
Sur le toit encombré de mousse
Jouent le rythme endiablé
Des veilles d’hiver
La vacuité te déleste
Va, contemple d’en-haut
L’horizon courbé
Envole-toi vers l’inconnu
Valse
Ils étaient trois
Trois pigeons sur le bord d’un toit
Dans le carreau de la fenêtre
Ils dansaient la valse des pigeons
Non… Il était seul, sans autre aide
Que celui du rebord de pierre
Sur lequel il s’épanchait
Sous l’œil impavide des deux autres
La gorge haute, il se dressait
Et avançait à petits pas
Puis deux tours sur lui-même
Sans autre forme de procès
Il revenait vers eux, crânement
Reprenait ses deux tours
En sens inverse, en métronome
Puis repartait en riant
Vraisemblablement, il délivrait
Aux deux autres un message
Que je ne compris pas
Je le voyais, aller et venir
Il poursuivit sa complainte
Devant le manque de réaction
De ses compagnons ahuris
Et s’arrêta, interrogatif
– Ne voyez-vous pas, compatriotes
Que j’esquisse la danse sacrée
Des pigeons délurés
Jamais je ne tombe ni ne m’étourdis
Oui, il est temps de partir
Devant tant d’incrédulité
D’ailleurs l’un d’eux
Se jeta dans le vide
L’autre, penaud et embarrassé
Voulut conclure ce message
Il se redressa, courroucé
Et monta droit dans les cieux
Le danseur resta unique
Sur le bord du toit
Là où toi et moi
Ouvrons nos cœurs de chair
Alors il partit lui aussi
D’un coup d’aile, un froufrou
Qui traversa la rue
Et vint frapper l’attente
Oui, trois pigeons au coin du toit
Dont un dansait la valse
Pour les deux autres
Qui ne virent rien
Veilleur
Le veilleur, qui est-il ?
Celui qui succombe à la tentation de l’insomnie
Ou celui qui refuse l’achèvement nocturne de l’existence ?
L’un est passif et s’en relève difficilement.
L’autre est volontaire et activiste.
N’y a-t-il pas d’autres choix ?
Eveillé cette nuit, j’ai su l’état de veilleur
À la perspicacité de ma vision au réveil.
Il n’y a plus qu’à se lever, déambuler,
Puis partir à la découverte de l’envers,
Cet au-delà des sens diurnes,
Pour aboutir à cette absence de moi
Qui me dit plus que tout ce que je suis.
Devenu pellicule transparente,
Je tâte le monde par le vide qui m’emplit,
Et je jouis de cette odeur d’infini
Qui m’enivre et me transporte
Loin du cercle oppressant des pensées.
Echappé de l’esclavage du quotidien,
Je ne suis plus et je suis tout.
Ce ressourcement derrière la réalité
Existe-t-il réellement ?
Au fond, je ne le sais.
Mais je sais néanmoins que ces instants d’aspiration,
Ou d’expiration si vous le préférez,
Sont l’inspiration heureuse de chaque jour.
Le veilleur se surveille,
Tend vers l’absence
Pour se découvrir pleinement,
Cosmétique du cosmos.
Vendredi
Le non-être dans sa grotte de pierre
Il repose, arraché du bois
Il n’est plus rien
Face à la puissance du monde
– L’inconnu existe-t-il ?
Une petite poignée croit en lui
Ceux qui le côtoyaient
Ils sont abasourdis
Comment cet homme
La bonté même,
L’amour incarné,
– A-t-il pu mourir comme un voleur ?
Nombreux sont ceux qui moururent
De la veulerie des hommes
Des innocents accusés
Les cœurs purs souillés
Dans le froid du regard des autres
Le doigt tendu de l’infamie
Crie sur celui qui ne dit rien
Et il se sent abandonné
Il ne sait plus à quoi sert sa vie
– Pourquoi m’as-tu abandonné ?
Pourtant, envers et contre tous
Il avait suivi son inclinaison
Vide de l’homme passé,
Empli d’espoir vivant,
Il avait marché sur les idées
Et s’était confronté
Aux certitudes sans expérience
Et le voici, mort dans la pierre
Reposant dans un linceul
– Va-t-il lui aussi être oublié ?
La foudre est tombée
La pluie s’est déchaînée
Il n’est plus
Son sourire s’est dilué
Dans les huées de l’ignorance
Ses membres se sont tordus
Devant les accusations inconsistantes
Et ses yeux se sont fermés
Sur le seul trésor qu’il possède encore
L’absence de haine et de rancœur
– Mais cela suffit-il ?
Il se donne tout entier
Et en se donnant, de rien
Il devient tout
– Et pourtant, n’est-il pas mort ?
Vendredi saint
La mort a saisi le soleil
Et l’a fait tomber de son échelle
L’obscurité envahit les cieux
Et porte un coup fatal au cœur de la lumière
La terre tremble, son corps s’éteint
Son âme libérée suit la pesanteur
Puis d’un coup de pied trois jours plus tard
S’échappe des ténèbres acides
Enveloppée de lumière, revêtue de l’humain
Et plane sur le monde à jamais
Plus légère que la plume
Mémoire du divin
Dans le silence de l’oubli
Publié le 12 avril 2017
Ver
Un ver de terre sort du sol
S’est-il rompu le cou pour la vacuité
Ou découvre-t-il l’absence de soucis ?
Il chemine sur la surface
À la frontière de l’inconnu
Quelle ivresse et quelle arrogance !
Comment ce misérable vermisseau
Peut-il tout seul goûter le bonheur ?
Et contrairement à l’idée que l’on s’en fait
Ce n’est pas la satiété qui le réjouit
Mais le vide indolore de l’air…
Plus d’exercices et d’efforts…
Je vais et viens comme je l’entends
Exerçant mon autocritique pleinement
Et cela me procure un allégement
Qui me donne un frisson élégant
Le bonheur, n’est-ce pas cette goutte d’ivresse
Au creux des courbes du corps
Ce chatouillement inédit qui prend le rein
Cette absence de raison raisonnable
Qui ouvre les portes du paradis
Alors j’étire mes segments
Et pars loin de tous
Vers des horizons ignorés
Là où rien ne limite
Cette aspiration à être
Vérité
Le soleil revient, il écarte le manteau,
Et les nuages fuient, volés au soleil par le vent.
Chacun s’affaire, avec sérénité,
Dans une maison où passe la vie.
Hier, longue discussion :
Qu’est-ce que la vérité ?
Cela me rappelle Ponce-Pilate !
Elle n’est ni blanche, ni noire, elle n’est pas grise non plus.
Elle n’a pas de couleurs, et pourtant
C’est la couleur !
Elle n’a pas de VE majuscule,
Elle ne RIt pas,
Elle TE parle, à toi seule,
Au fond de toi et tu la connaîtras,
Un jour d’abandon, une nuit d’espoir.
Alléluia !
Vide
Se dit d’un contenant qui ne contient rien…
Le rêve de l’astrophysicien, les jours de pluie
Qui est de définir le vide sans lui donner du plein
Et dans lequel le zéro ne peut être déduit
La quatrième dimension peut-elle être vide ?
Est-ce à dire qu’aucun événement n’y apparaît ?
Le temps s’en va et ne circule nul fluide
L’univers s’écroule et tout devient muet
L’espace peut-il sévir s’il ne peut être mesuré ?
Le vide peut-il être limité par un contenant ?
Même le mot rien ne peut le délimiter
L’imaginer c’est déjà lui donner un lieu accueillant
Alors Dieu serait-il vide et sans saveur
Ou serait-il l’ultime recours de l’imagination ?
Au fond le vide est-il un alibi contre la peur
Ou une huile pensante à manier avec précaution ?
Vieillard
C’est un tas de chair, ramassé sur lui-même,
Aux jambes jadis allègres, mais fatiguées,
Qui regarde vivre la famille au gré des baptêmes,
Les yeux las, la main tremblante, l’espoir volé.
Il croît encore en lui, cet être rhumatisant.
La rosée le réveille, il précède la nuit,
Et pendant l’ivresse du repos bienfaisant,
Il danse, offert aux douze coups de minuit.
Le futur se rapetisse et s’envole.
L’ombre des amours perdus devient frivole.
Où donc as-tu la tête, toi, l’émasculé ?
Crédule, tu confonds infini et néant…
La seconde s’étire en se déjugeant.
Le grand Tout ouvre son manteau immaculé.
Vivre
Je vis mille vies
Et pourtant je n’en ai qu’une
J’habite à l’autre bout du monde
Et pourtant je ne suis jamais sorti de chez moi
Je suis ermite
Et pourtant élastique
Même le temps ne peut rien contre moi
Aussi à l’aise chez le boucher qu’à l’église
Je suis tout ce qui n’est pas moi
Je ne suis rien de tout ce qui est moi
J’ai trouvé la paix un jour de marché
Lorsque j’ai vu les œufs en gelée
Descendre les escaliers dorés
Et rebondir encore à mes pieds
Oui, rien de tout cela n’existe
Sinon dans l’imagination
D’un cafard alourdi par le rêve
Et d’une grenouille sans voix
Merci chers auditeurs
D’écouter à nouveau
L’histoire sans fin ni passion
D’un pauvre vagabond
Qui vit mille vies
Et pourtant n’en a qu’une…
Volcan
De rouge et d’or
Il déverse de toute sa hauteur
Les entrailles de la terre
Et hurle de ses profondeurs
– Non, n’approchez pas de mes eaux
Qui coulent de cette blessure géante
C’est le sang de votre mère Gaia
Qui régénère l’apparence de la planète bleue
Admirez la vigueur de ses projections
Et le serpent qui se coule dans la pente
Pour rejoindre les eaux primordiales
C’est le dragon des îles du Levant
Dont les doigts bouillonnent à l’entrée dans l’océan
Qui crache ses vapeurs en chuintements sinistres
La roche en feu se donne, entière et consentante
En volutes de fumée et de sang mêlés
Agrandissant ainsi le socle des vivants
Le volcan se pâme d’adoration rougeoyante
Et chante en ces lieux solitaires le mariage
Du solide et du liquide dans l’éther enfumé
Zéro
Il n’existe que dix nombres
Qui servent en arithmétique.
L’un d’eux n’est qu’une ombre,
Certes un peu fantomatique ;
Il ne signifie rien, mais c’est un chiffre.
Il est la présence de l’absence.
Ce n’est pourtant pas un sous-fifre ;
Il fait grandir la connaissance,
Mais reste enroulé sur lui-même.
Fait comme un O, tel un païen,
Il constitue un enthymème :
Il est fermé et il n’est rien.
C’est ainsi que Shakespeare fit dire
Au roi Lear : rien ne sortira de rien !
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Du même auteur
LF édit, Paris, 3022
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Le 7 janvier 2024
LF édit
Table des matières
Offerte au monde déboussolé. 192
Pictoème sous forme de haïku. 278
Abandon
Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?
A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace
Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?
C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon
Absence
Silence des nuits sans sommeil
Où le cœur marque inexorablement
L’écoulement des heures figées
Dans la pose de l’enfant endormi
Et que dehors dans l’obscurité mouvante
La lune accomplit son périple immuable
Chaleur du poids de la veille
Dans la moite activité imaginaire
Des rêves du premier sommeil
Se lever et marcher dans l’obscurité
Sentir le carrelage froid sous le pied
Et l’odeur persistante du jour
Qui imprègne encore les pièces vides
Jusqu’à ce que la paupière lourde
Les membres las et la tête vide
Le corps replonge dans l’élément de son absence
Allégeance
Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts
La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
De perles ternies d’indifférence
Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres
Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants
Il gémit pieusement, caninement
Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien
Allégeance ?
Amitié
Retour dans la nuit
Dans l’ombre des lampadaires
Et le trop-plein des portes-cochères
Lorsque le cœur suggère
Et la raison vacille
Alors un grand merci
Monte du fond de l’être
Et ouvre à d’autres cieux
Ceux de l’amitié
Et du plaisir d’être ensemble
De parler pour ne rien dire
De dire pour n’être plus
Et de vivre pour s’apprécier
Anesthésie
Parfois me prend une tentation folle
Un trou noir et l’évanouissement de l’être
Plus rien qu’un vide immense
Comme un ballon qui se crève
Mon corps et mes pensées se rétractent
Il n’y a pas d’oppression
Tout juste un pincement
L’avertissement d’un autre monde
Encore inaccessible, tentant
Comme un fil d’araignée
Suspendu à la branche de l’avenir
Concentration des cellules projetées
Et passage dans le trou de l’aiguille
Où cela mène-t-il ?
Cet instant dérisoire et doucereux
Est une cicatrice que l’on aime gratter
Une seconde de bonheur suspendue
A des minutes d’angoisse
Et la paix au bout du tunnel
Derrière je pressens la lumière
La respiration translucide
L’évasion attendue de la pesanteur
L’entrée dans le liquide amniotique
Qui anesthésie le toucher de la vie
Approche, approche, me dit-on
Mais ne franchis pas la ligne
Car tu ne reviendras plus !
Années
Tu attendais impatiemment ton jour
Celui, surprise, qui te prenait une année
Tu grandissais si vite ce jour-là
Que tu te situais au sommet de l’humanité
Perché sur une montagne d’années
En équilibre instable, miraculeusement
Défait d’une pesanteur insatiable
Le lendemain redevenait plat et lisse
Tel une tête de chauve un jour de grand vent
Mais ce jour-là, fier de tes années
Sur la pointe de tes petits pieds
Tu contemplais le monde avec ardeur
Partant à la conquête d’une vie future
Puis, les années passèrent, modestes
Enveloppées de souvenirs
Ils s’accumulaient tendrement
Derrière le masque reconductible
D’anniversaires et de paquets
Emmaillotés de papier doré
Il en était de même au premier jour
D’une année nouvelle, séduisante
Parce qu’inexplorée et méconnue
Progressivement le rêve devenait réalité
Il s’épanchait en volutes frivoles
Conduisait à des impasses illuminées
Par les illusions si longtemps retenues
Et par les succès passés au cirage
Aujourd’hui, chaque jour est le premier
Ou peut-être le dernier
Le premier d’une vie encore vivante
Le dernier d’une vie sans avenir
Où l’on s’enfonce benoîtement
Comme dans un édredon de plumes
Aphasie
Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,
Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur
Des dessous de la ville et transporte mille fantômes
Somnambuliques, vers des destinations multiples
Je sortais de mon lit, encore engourdi
Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau
Et entrais dans la chenille lumineuse
Pour prolonger mon rêve exotique
Quelle étrange morbidité enserre ces passagers
De noir vêtu et d’ennui revendiqué
Sur la pelouse de leur mortuaire dessein
Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères
Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance
Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif
Ils se laissaient porter, indifférents
Jusqu’au terminus de leur indolence
Chacun d’eux dormait les yeux ouverts
Sur la pâleur des publicités
Qui lui donnent la consigne
De se vêtir de noir, exclusivement
Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire
Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie
Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées
Pour faire revivre et danser espoir et liberté
Appât
Une mèche de cheveux
Une flèche de camaïeu
Surtout ne dis pas
Le fourretout du repas
La bobèche des adieux
Empêche l’invincible insidieux
D'être dissout par l'épiscopat
Partout où règnent les béats
Reviens, ne t‘enfuit pas
Les Troyens ont leurs appâts
Qui les mènent jusqu’aux cieux
Plus rien ne t’interrogea
Au sein du conglomérat
Tu te promènes avec les dieux
Arbre
L’arbre est tenace
Coupez-lui les bras
Il repart à l’assaut du ciel
Sa tronche lui tient lieu de tête
Il sait se dresser sur la pointe des pieds
Mais quand vient la dernière saison
Ses jointures fatiguées se crevassent
Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux
Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue
Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée
Un arbre
Ce n’était qu’un petit arbre
Un arbre comme les autres
Fragile à sa naissance
Puis devenu fort comme un Turc
Bien que sa chair tendre
Réponde aux critères
D’une féminité doucereuse
Lorsque vous arrachez
Ses pousses abondantes
Il s’en dégage une odeur
Persistante et violente
Que vous ne pouvez définir
Elle envahit votre intimité
Elle trahit votre perspicacité
Vous la rejetez, trop prenante
Et attirante malgré tout
« Reviens-y » semble-t-elle dire
Et pourtant elle pue
À ses pieds poussent et repoussent
Ses petits, d’un vert tendre
Presque jaune, aux pieds fins
Vous le tirez en biais
Et tout reste dans la main
Une petite boule blanchit
Qui ne s’attache à la racine
Que par l’opération de l’esprit
Dans cet état indolore
Il est simple de l’éliminer
Mais quelques jours plus tard
Le nourrisson revient
Avec assurance, heureux
De vous montrer sa vitalité
Ma voici, semble-t-il dire
Étonné, rageusement
Vous lui donnez le coup de grâce
Mais il revient, perspicace
Jusqu’à ce que vous laissiez
De guerre lasse ou par inadvertance
Une pousse bien cachée
Envahir votre espace
Préoccupé par d’autres tâches
Vous ignorez sa puissance virtuelle
Mais un jour de printemps
Il devient arbre réel, envahissant
Au bois dur et flexible
Un arbre réel et rugueux
Bien qu’encore en culottes courtes
Il se moque de vous
En vous regardant dans les yeux :
« Tu vois, dit-il, je suis là ! »
Alors vous décidez de le garder
Pour voir comment il pousse
Et ce qu’il deviendra
Vous n’y pensez plus
Jusqu’à l’automne
Jour de grand ménage ou jardinage
Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous
Vous vous appuyez sur un tronc
Sans savoir qu’il est là
Sous votre main, fermement
Etabli dans sa robustesse
Ligneux, épanoui, jovial
Etincelant de santé
Aux feuilles bien découpées
Que vous brisez par inadvertance
Et qui repousseront patiemment
Sans cri ni esclandre
Parce que c’est sa tâche
Vivre toujours quoi qu’il arrive
Et décourager l’humain
Trop impatient et indécis
Que faire de ce rejet
Qui sourd des entrailles
D’une terre chaleureuse
Qui donne tout ce qu’elle a
Et même plus encore !
Ardeur
Revenu en toute discrétion
Epousé en réelle possession
Tu prévaux dans la cour vide
Et, ouverte, te dresses impavide
Qu’as-tu de plus que l’autre ?
Quelques fleurs et patenôtres
Qui produisent l’espérance
Et inclinent à la déférence
Ce rire derrière tes lèvres
Comme la course d’un lièvre
Et ta main sur le toit
Egrainant son patois
Tu encourage le délitement
Tu t’enferme en bégaiement
Tu n’es plus celle que je connais
Tu es toujours celle qui est
Et encore la vague inlassable
Te ploie en prêtresse du diable
Et ce rire devenu sourire
T’enseigne la manière de mourir
Alors la grande faucheuse
Telle la tendre accoucheuse
Te prend en son étau
Et s’en va moderato
Elle est partie, la douce
Là où rien ne pousse
Mais où l’ardeur de la nuit
Se réveille à minuit
Arrêt
Pourquoi courir après les actes ?
Pourquoi vouloir faire et défaire ?
S’arrêter, prendre le temps de se regarder !
Contempler le monde comme le hibou,
Les yeux ouverts, sans bouger
Et voir passer les incidents
Comme de petites blessures
À la perfidie de la vie
Calme serein des fontaines
Qui coulent au pied des jardins
Comme immobiles et vivantes
D’une vie statique et immortelle
Tel le scaphandre en eaux douces
Nous attendons la remontée
Pour sortir nos trésors :
Un doigt de poupée rose
Une couronne de fleurs artificielles
Trois lapins de porcelaine
Un chapeau défraichi
Par son séjour dans l’eau noire
Au-delà de ces assemblages
Nous retrouvons, cachée,
La sensation de froideur vitale
Des escargots idéologues
Qui courent aux murs de la honte
Petits délires matinaux
Comme un soulagement
Offert gratuitement
À l’errant qu’est
Chacun (ou chacune) de nous !
Attentat
On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage
Choisir la compassion est un choix simple et naturel
Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire
Choisir la rage est pour les accros de la politique
Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion
C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin
Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser
Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?
Seules les forces de l’ordre sont là et agissent
Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion
Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps
Plus les divergences se font sentir pesamment
Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie
Dans la passion des opinions et des réactions
Hors de toute analyse, recul et discernement
La seule union est autour des victimes
Vers qui affluent les pensées de tous
La France reste la France, le pays des troublions
Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise
Aurore 2
L’aurore est abstraction.
Tout d’abord, noir et blanc.
Un point tout court, faible,
Grandit dans l’espoir du jour,
Puis dessine une à une les formes
À grands traits d’obscurité,
Diffusant la lueur entre elles
Plutôt que sur elles, si frêles.
Enfin se distingue chaque ensemble,
L’arrondi des buis dans leur bac,
L’aplat de la pelouse qui s’échappe
Hors de la vue palpable,
Le miroir de l’eau qui s’étire
En fils d’argent revêches.
Plus loin encore, hors du tangible,
La goutte de conscience s’élargit
Se manifeste avec une étonnante douceur
Pour s’emparer, avide, du paysage
Qui apparaît alors, nu et neuf
En ce nouveau jour, comme un poussin
Qui casse sa coquille et découvre
La splendeur renouvelée de la création.
Auteur
Errance entre les piles
L’œil attiré par la couleur
Plutôt que par un titre.
Ça parle, ça parle
Et ça regarde, compulse…
Acheter que nenni.
Discrètement refermé
Le livre retourne à la pile
Qui monte, descend, remonte.
Certains cependant ont les bras chargés
D’un échafaudage inconsidéré
Qui tombe inutilement entre leurs pieds.
Temps mort…
On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,
Rarement de nos joies.
On ne retient que les difficultés.
Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire
Au petit matin quand tout dort,
De dire le monde et les autres
Et sans doute un peu de soi-même
Ecrire : oui…
Ecrivain… Non…
Quel ennui cette foule
Qui passe et repasse sans voir,
Jette un œil miséreux sur vos piles,
N’entrouvre même pas un livre.
Vous êtes devenu transparent,
Un objet derrière les livres
Que l’on contemple sans le voir.
Y a-t-il un auteur dans la salle ?
Avatar
Qu’est-il cet avatar ?
Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?
Vient-il du fond des âges
Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?
Est-il un objet dans un univers virtuel
Une métamorphose de la fonction
Ou une mésaventure fonctionnelle ?
Tu as toujours rêvé devenir autre
Plus puissant, plus beau, moins timoré
Elle s’est toujours vue plus charmante
Et pourtant ce ne sont que des vivants
Qui peinent sous le poids de l’existence
Et qu’en est-il des avatars d’avatar
Ces incarnations successives en politique ?
Tel le papillon volage, ils courent
Après la fortune des voix qui crient
Toutes contre un système désuet
L’avatar implique un changement de nature
Mais cette métamorphose peut être intérieure
Tu es autre et, pourtant, le même
Brume de l’ignorance dans un même paysage
Ton destin est scellé, tu ne peux te changer
Enfin te voici,
Femme de toujours
Unique et véridique
Un sourire aux lèvres
L’œil aiguisé
Il se penche sur elle
Et ne trouve que le vide
Car il n’est rien lui-même
Qu’un morceau de chair
Dans le désert imaginaire
Avoir
Je veux vivre, disaient-ils
Ils se gorgeaient de mots
Ils s’emparaient de choses
Et ces choses, ces mots
Ils en faisaient la vie
C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés
Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse
Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir
Des tables de musée dans les salles à manger
Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice
C’étaient des mots savants, bien formés
Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule
Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux
Ces mots sortis de la bouche des enfants
Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases
Ils vivaient, disaient-ils
Ils croyaient tout avoir
Ils avaient le savoir
Ils connaissaient la possession
Un jour, ils sont morts
Et ils ont tout perdu
Ils sont passés à côté de la vie
Et ont toujours évité les humains
Bague
Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur
Cette plaine caressante que j’approfondis
Du bout du doigt devenu élégant habilleur
D’un voile d’innocence et de beauté recueillie
Quelle autre plage serait si sûre et sensible
J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé
Un embrasement coloré de vie indicible
Que l’on hume le nez au vent du désir rentré
Glissement vers cette dénivelée tangible
Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme
Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme
Le feu me brûle dans cette possession subtile
Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…
Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague
Ballots de paille
Ils sont ronds, dorés comme un rôti,
Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.
Ce sont les rouleaux d’été,
De paille ou de foin enrobés.
Comme des guirlandes sur un arbre de Noël
Ils font une parure de fête au regard des vivants.
Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,
De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !
Seul le mugissement d’un bovidé esseulé
Trouble la torpeur de l’instant présent,
Accompagné des soupirs d’une brise affolée
Qui ondule sur le blé en chantant.
Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,
Pour le laisser sécher sur un plateau
Jusqu’à la fin de cet été.
Et l’utiliser en l’écrasant de la main,
Comme on le fait pour le cumin,
Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.
Baptême
Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.
Il le vit dans son corps et se sait épanoui.
L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.
Est-il consistant comme ces nuages gris ?
Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.
Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?
Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;
Puis, assagi, il osa l’autre baptême.
Il rompit les amarres et s’en alla nu.
Il laissa derrière lui toute déconvenue,
Signant son destin d’être muni d’une âme.
Elle le porta au large sans appréhension.
Il flotta dans les cieux de la méditation
Et se divinisa dans les bras d’une femme.
La barque
Faire un tour en barque, quelle aventure !
Quand on a une dizaine d’années derrière soi
Ce moyen de transport devient un mythe
Et elle est là, attachée par une chaîne au mur
Derrière la porte en fer forgé, flottant
Au gré des vents sous son auvent de pierre
Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier
Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir
Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre
Et partir au loin, quelques dizaines de mètres
Des mesures de géant pour de si petites jambes
L’envie les démange, leur corps est déjà assis
Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation
D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide
Et se contempler dans ce miroir mobile
Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler
D’un souffle d’apaisement et de bonheur
Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde
De marquer leur avancée sur la surface
Ils rament sans cadence tout au plaisir
D’agiter leurs bras et de pousser, en extase
Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve
Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient
Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe
Ou comme une grenouille asymétrique
Ils sont passés sous une arche du pont
Criant leur joie qui résonne sur la voûte
Emmenée par le courant, la barque tressaille
S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté
Elle sourit de cette turbulence sereine
Et se laisse porter, indifférente et polie
Sous l’injonction de petites mains sur les rames
Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur
Ont été ressenti cette après-midi-là
Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau
Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir
Dont ils se rappelleront quelques années plus tard
En regardant le pont du haut de la terre ferme :
« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »
Bille
Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.
Stop !
Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?
Tiens, ça y est !
Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations
Silence !
Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…
Dors sans souci…
Bleu
Bleue la lame du couteau dans le froid
Juste un bout de ciel et d’horizon voilé
Où courre le train noir et peureux
Dans la plaine réchauffée de lumière
Les notes cristallines des éclats de glace
Résonnent aux oreilles du voyageur averti
L’intensité tranchée des rayons réfléchis
Crée un voile subtilement bleuté
La pointe d’un glaçon brisé par les pieds
Rouvre la plaie de l’absolue transparence
Le monde s’éloigne à grandes enjambées
La lumineuse beauté bleuit le paysage
Bercé par le ronronnement des rails
Je me replie dans la chaleur du fauteuil
Envahi par cette froideur étincelante…
La vitesse façonne le vent de la solitude…
Bouillonnement
Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille
A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance
C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges
Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence
Boucle
Il est venu, vert de lui-même
Il prit son courage à deux mains
Et sauta le ruisseau des eaux folles
Rien ne va plus, entendit-il
Dans un lointain vécu sans faille
Alors il repartit penaud, mais détendu
Vers d’autres cieux plus verts
Au ciel chargé de plomb et d’airain
Il naviguait dans les espaces sidéraux
Chantant sa complainte sauvage
En solitaire habitué à l’absence
De cohérence et d’embonpoint
On l’appelait le fil volant
Mais ce n’était qu’un point
Sans même un abri où dormir
Qui parcourait le monde virtuel
Et s’attardait sur les litotes
Parfois il tombait dans le vide
Interminablement, solidaire
De l’ivresse des trous sans fin
Il franchissait la porte du trou noir
Et se retrouvait, exclu
Dans un monde moins consistant
Engagé dans une boucle infernale
Qui se terminait par une impasse
Demi-tour, criait-il aux vents
Qui le poussaient vers sa fin
Et le point repartait vers les pleins
D’une cervelle aiguisée et proliférante
Toujours plus au fond de l’imagination
Dans ce plein où rien n’existe
Hors du soi qui n’est pas le moi
Mais un autre fou, ivre de puissance
Brouillard
Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air
Et encombre les bronches révoltées
Par le passage des particules délétères
D’une brume persistante et illimitée
Enfoncez-vous mollement dans la purée
Laissez-vous aller sans bras ni jambes
Et ouvrez grand votre regard enchanté
Sur les nuages devenus ingambes
Il lui prit la main, hors de toute mise en scène
Gonflé d’un hélium envahissant et obscène
Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !
Va où te conduisent ton cœur et ta nature
Marche vers l’inconnue en toute droiture
Va vers la porte blanche et avance d’un pas !
Canicule 2
La rue est ronde de cette chaleur
Qui tombe du ciel lentement
Avec la douceur d’un agneau
Et la berce d’apesanteur
Les voix traversent l’air densifié
Elles pépient en oiseaux polis
Pénètrent l’oreille voluptueusement
Et montent en vrille dans la nuit
Toutes fenêtres grandes ouvertes
Comme un pois chiche vous flottez
Aucun souffle ne vous chasse
Vous êtes là, patients, sans force
Vous n’avez même plus un fil
Pour vous protéger de la fournaise
C’est un sauna permanent
Auquel il manque le liant de la vapeur
O mon corps, Peux-tu fondre
Et me laisser seul et dénudé ?
Non, le poids te rattrape
Couche-toi sur le sol vierge
Et désormais ne va plus chercher
L’ombre de ta consistance
Au pied des immeubles luisants
Mais dans la fraîcheur du rêve
Carillon
Absurde, j’ai retrouvé le goût salé
Des embruns pleurés aux grottes de l’océan
La pluie
Comme la bise sur l’arbre
Égraine de gouttes
La rêverie de l’œil sur le toit
Le carillon des larmes de la gouttière
Enchante ma cathédrale de zinc
Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus
Protège son corps d’écailles
Grisâtre, l’épiderme nuageuse
Caresse les cheminées luisantes
Chair de poule
Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance
Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages
Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas
La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse
Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?
Chaleur
Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur
Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre
La chair dissolue des corps endoloris
Et fait naître une langueur bienvenue
Laisser-aller…
Faut-il encore bouger ?
Les pieds ne suivent pas ce corps
Qui part poussé par sa volonté
Ils laissent une trainée dans le sable chaud
Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses
Puis l’aine, enfin le tabernacle
Qui bat à tout rompre dans sa toile
Quel étouffement !
Non, laisse faire
Liquéfie-toi sous le souffle délétère
Laisse aller ta carcasse appauvrie
Paquet sanglant de chair humide
Ne la laisse pas se dérober
À cet espoir d’assèchement
Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle
Chante la percée de l’inaction
Sur les cadavres des nuits froides
Chambre
Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,
On trouve une petite chambre dissimulée
Sous des arbres menteurs et bien vêtus
Qui cachent un paradis de douceur ignoré.
Il faut s’enfoncer sans peur
Dans cette noire épaisseur
Que borde le soleil
Sans jamais la pénétrer.
S’ouvre alors devant vous,
Après un instant prolongé
D’obscure ambiance moite,
L’écoulement des eaux.
Elle franchit ses bassins
En roucoulant de joie,
Glougloutant sauvagement
Et pressée d’en finir.
L’architecte des liquides
Sournoisement a conçu
Un cheminement tortueux
Bordé d’arrêts obligés.
Et là vous méditez
Dans ce concert ailé
Sur le temps qui passe
Et l’espace qui s’enroule.
Cette chambre en plein air
Est le refuge des bien-portants
Qui y viennent ruminer
Leurs erreurs pardonnées
Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.
Chapeau !
Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie
Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer
Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage
D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises
Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle
On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours
Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles
Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches
Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?
Chemin de fer
Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.
L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité
Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé
Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté
Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse
Chouette
Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.
Elle est tombée du ciel, comme le père Noël
Passée par la cheminée, noire comme le vent…
Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?
Les taches de suie montrent sa dégringolade…
Elle a débarqué dans la cendre grise
S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil
Que suis-je venue faire dans cette galère ?
Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe
À quoi servent ces moutonnements colorés
Que je vois par terre, picorons-les pour voir !
Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe
Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée
Pas de goût, une odeur de poussière…
En se dandinant, elle se déplace et avance…
Elle ose en un instant ouvrir ses ailes
Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !
Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé
Elle se heurte à un abat-jour jaune
Tente de se poser dessus, mais il s’effondre
Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…
Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser
Le ciel est dur, j’ai mal à la tête
Ah, voici le jour, sans restriction
Clac, je me casse le bec sur une cloison
Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure
Dans laquelle je m’exprime à l’habitude
Et je me heurte à l’invisible
Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?
Changeons d’univers, voici la porte
Encore la prison, plus large cette fois
Mes ailes heurtent une étrange machine
Des aiguilles tournent lentement
Dans un tic-tac qui fait mal à la tête
Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal
Elle projette de minuscules gouttelettes
Qui restent intactes sur le sol délavé
Je veux en gouter une, mais c’est dur
J’ai la langue en sang, ça fait mal
N’y touchons pas, c’est belliqueux…
Enfin, des branches entremêlées
Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier
Les branches sont si fragiles
Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol
Pourtant ces paniers ne contiennent rien…
Et la chouette continua de tourner
Pendant une partie de la nuit
Et une partie de jour, sans repos
Ne sachant où poser sa carcasse…
D’épuisement, elle s’effondra, défaillante
Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité
Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…
Elle est sortie, incrédule et épanouie
Avec un hululement de joie
Et s’est perchée sur le toit
Pas sur la cheminée, ce volcan éteint
Qui engloutit les oiseaux distraits
Et les conduisent en des lieux
Qui sont plus l’enfer que le purgatoire
Des animaux peu chanceux…
Cette chouette fut le premier être
À reprendre son envol
Ressuscitée, hilare et légère
Voguant à nouveau sur les branches
Et plongeant dans la rivière
Pour boire les quelques gouttes
Etincelantes et tourbillonnantes
Qui furent un baume à sa langue déchue
Cimetière
Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ?
Clairvoyance
Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel
Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente
Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin… Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité
Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages
À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité
Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine
Colmar
Vent et soleil, mélange détonant
Le cheveu en bataille, la peau desséchée
Vous marchez entre les rangs de vigne
Où quelques rares raisins restent accrochés
Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »
Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins
Architecture embrouillée sur un sol sans végétation
L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds
Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant
Une place sans un bruit où passent des fantômes
Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement
Evitant chaises et tables en attente de clients
Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement
Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur
Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides
A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin
Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux
Vous croisez des visages, évitant les corps
Vous contemplez la voûte de la cathédrale
Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…
Concentration
Une tête d’épingle. Rien d’autre
Ne la cherche pas dehors
Elle est en toi, là où tu n’es plus toi
Là où l’infini te pénètre
Et te prend comme une proie
Concentre-toi !
Ton corps n’est plus qu’enveloppe
Une feuille légère que tu ne peux saisir
Ta raideur devient souplesse
Ton inertie devient attente
Au bord du précipice, tu guettes
Espérant la venue du Tout Autre
Concentre-toi !
Noirs, puis rouges, puis blancs
Entre tes yeux clos se pressent
Les grains vivants de l’attention
Qui s’amassent en toute liberté
Tel un nuage lumineux qui te prend
A la jonction des pensées et des sensations
Et t’aspire, là où Tout est en Tout
Concentre-toi !
Sans poids ni durée, tu flottes
Entre les eaux primordiales
Tu gouttes sur la pointe de ta langue
Cette saveur étrange et méconnue
D’un infini qui t’est familier
L’ouverture vers une absence
Plus aimante que la présence
Le rien devenu Tout
Concentre-toi !
Concentre-toi… Et va…
Confusion
Nous n’avons jamais tant vu d’agitations
Et de navrantes piques pour une élection.
Seul, l’empereur règne sur le médiatique,
Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.
Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse
Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.
Il navigue sans se fixer entre les extrêmes
Et affirme vouloir gentiment faire carême.
Les autres, sous les coups des assassins,
Jouent les utilités contredites sans fin.
Leurs paroles se perdent dans le brouhaha
Qui finira prochainement par un hourra.
Et pendant ce temps, survit le monarque
Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,
Contemple hilare les ruines de son château
Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».
C’était bien pourtant la promesse délirante
Qui enthousiasma les foules trépidantes.
Publié le 22 mars 2017
Tiédeur
La chaleur écrase de sa pesanteur
La paupière alourdie de nos corps
Le vent même dévore d’un souffle chaud
La poitrine blanche des soldats
Les lèvres collées de sécheresse
Le pied lourd de mille soucis
Ils attendent, impassibles
La relève qui ne veut pas venir
Collés à la terre desséchée
Ils grignotent à pleines dents
L’ombre imprimée sur le sol
Par le soleil ardent de leurs espoirs
Le matin peut-être, la quiétude
Gagne les corps endormis de rêves
D’eau bienfaisante réveille
Les espoirs de la veille de du lendemain
Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement
L’eau maintenant, la boue
Les pleurs de chaque motte de terre
Engourdissement d’impuissante raideur
L’extrémité des membres terreux
Et nous nous retranchons en boule
Dans la moite tiédeur de nos corps
Courant
Merci à vous, passants d’un jour,
Pour votre indifférence fébrile
Et vos pensées perdues.
Je peux marcher sans peine,
Sans arrachement difficile
Dans la cité virtuelle
Des avatars déjantés, mais sereins,
Courant au-devant d’un autre lui-même
Pour finir le soir endormi sur la table
Des images luisantes d’un moniteur.
Merci à ceux qui passent
Sans voir la lente remontée
Des hébergeurs échevelés
Au lendemain des heures
Où dorment les malins dodus.
Merci aussi à toi,
Initiateur irréel et magique,
D’excursions abruptes et échevelées,
Dans les chambres fermées
Où d’étranges silhouettes
S’épanchent sans vergogne.
Adieu, vous qui m’avez donné
Idée de ces mondes délirants
Où l’homme redevient,
À l’égal des rois au pouvoir estimé,
Le seul propriétaire de rêves indolores.
Mes voyages s’arrêtent faute de courant.
Ce matin le maître de l’électricité
A coupé l’énergie qui m’alimente
En visions fantasmagoriques.
Plus rien ne me conduit
Vers les cieux glorieux de l’imagination.
« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »
Cours d’eau
Marcher le long d’un cours d’eau,
Promener sa paresse au fil des pas
En regardant défiler l’herbe verte
Et se laisser aller à une douce somnolence,
À chaque seconde qui s’égrène.
Par endroit, la roche se présente nue
Comme coupée au couteau,
Mais environnée des guirlandes de buis
Qui poussent, sauvages,
À l’image des millénaires écoulés,
Et pourtant domestiquées
Par la proximité des prés.
Au fond de la vallée, un village.
Pas un bruit, pas une âme.
Seul le chuintement de l’eau sur les pierres
Donne vie à cet immobilisme.
Je m’arrête, observant l’eau,
Apprivoisé par la pâle chaleur
D’un soleil dispersé entre les branches
Et insaisissable dans sa totalité.
J’avance, l’œil aux aguets,
Porté par une brise tendre et acide,
Et traverse la rue principale
Enhardi par la chaleur du soleil.
L’église, plantée sur le carrefour,
Côtoie les pentes escarpées
Où paissent des fantômes de vaches.
Au retour, j’aperçois une femme
Qui sort de chez elle, sans bruit,
Un tableau à la main,
Ou plutôt rabattu sur son buste
Comme pour le protéger.
Elle s’éloigne calmement,
D’un pas assuré, le regard perdu,
Montant le chemin herbu,
Vers un l’on ne sait où, fuyante.
Chemin du retour, au pas de la nostalgie,
Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement
D’une eau sereine et apaisante,
Le soleil face à moi,
Provoquant de minuscules étincelles
Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.
Cousinade
Une poussière de têtes s’entasse
En attente de reconnaissance
La mémoire flanche, puis revient
Chaque visage remonte à la surface
Vacarme des conversations
Comme un brouillard de mémoire
Qui monte du sol de l’enfance
Et se couvre de souvenirs délicieux
Dans l’obscurité, je courrais, perdu
Cherchant vainement les portes de la réminiscence
Je me prends les pieds dans ma jeunesse
Et trébuche de bégaiements innocents
La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit
De grands blocs de commémoration émergent
Et barrent le chemin des rencontres d’hier
Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces
Que ce monde passé est empli de trous noirs
Par bonheur quelques naines blanches illuminent
Le grenier poussiéreux du théâtre antique
Des souvenirs d’enfance montant à pas menus
Oui, chaque stèle se couvre d’un nom
D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire
D’enfants heureux, de bébés pleureurs
De cousins ressurgis, de parents disparus
Allons, plongeons dans le bain des vestiges
D’un passé révolu et pourtant bien vivant !
Quel rafraîchissement !
Décombre (poème pour rire)
Tout se trame dans l’ombre
Et sombres sont les nombres
S’échappant de la pénombre
Sorti de l’ombre, tu luis
À l’ombre, tu palis
Dans l’ombre, tu survis
Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?
De ton ombre as-tu peur ?
Supprime l’ombre, dit le hâbleur
Sans une ombre de requiem
Tu es l’ombre de toi-même
L’ombre portée d’un zérotième
Si différent, tu nous encombres
Serais-tu en surnombre
Sorti, pâle, des décombres ?
Hombre, quel drôle de concombre !
Délectation
Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?
Délestage
C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !
Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.
Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.
Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.
Délire
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Dés
A nouveau l’être maléfique et blanchi
Qui courre sans vergogne dans la montagne
A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?
Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?
Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre
De ce grand chacal enfiévré de douceur ?
Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre
Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?
Et cet autre monde sans corne ni fureur
Se prête aisément à l’échange d’imposteurs
Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée
Quel rêve étincelant et maléfique
Tourne dans la tête du pasteur séraphique
Et l’entraîne vers une innocence feutrée
Désavouer
J’ai dénoué le plomb du soleil
Au fil des rayons qui illuminent
La terre et l’eau de ses dons
J’ai déjoué l’innommable coupable
Qui estompe en larges risées
Le théâtre des monts et des murs
J’ai rejoué la grande fantaisie
Qui s’imprime dans le temps
Sur le clavier aux touches d’ivoire
J’ai enfin renfloué mon amertume
De n’être qu’un petit d’homme
Face à l’immensité du rien
Tu n’as rien d’un surdoué...
Alors laisse-toi écrouer !
Désert
Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle
Que n’ai-je vu de beautés factices
Dédiées aux plus choquants des prêtres,
Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,
Ou encore aux vertus de voitures carrossées
Par le dernier éphèbe en délire du jour ?
Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes
Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur
Ou encore de rires émouvants et fragiles
De jeunes adolescentes effarouchées
Un soir de grisante veillée au bar délétère ?
Oui, j’ai contemplé
La noirceur des meurtres en série,
Le bleuissement des rêves enivrants,
Le jaunissement des fins d’une vie,
Le verdoiement des explorations perdues,
La griserie des fêtes mondaines,
Le brunissement de papyrus en miettes,
L’écarlate des bouches de femmes,
L’orangeté des délires printaniers
Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,
Le vermillon des petits pas menus
Des danseuses chinoises aux pieds bandés,
La pâle blondeur des cheveux de reines,
Le bref éclair des couteaux affutés
Dans les rues inconnues de villes lointaines,
Jusqu’aux évanescentes rencontres
De sordides réseaux en mal de reconnaissance
Par des enfants insoumis et brutaux.
Parfois, vient un instant de pur délice,
Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,
Qui éclaire d’un reflet étincelant
Le lent cheminement de l’âme
À la recherche d’un plaisir sain.
Alors s’attardent les cœurs endurcis
Et les intellects obscurs et sordides
Pour contempler, fruit du pur hasard,
L’apparition attendue d’un désert sans fin
Où rien ne se passe hors du silence des sens.
Crête
Sur la crête
Entre le bien et le mal
Entre le bon et le mauvais
Il oscille
Mais qu’est-ce que cette antonymie,
Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?
Ne serait-ce pas plutôt une vallée
D’où chacun tente de s’extirper
Car d’un côté la gravité l’oblige
Et du mal ne peut l’alléger
Et de l’autre, la compassion
L’enferme dans un sursaut d’humanité :
Il ne peut les laisser seuls
La vallée s’enfonce dans la brume
Elle monte sans cesse
Dans les nuages de l’absolu
Vers l’enfer ou le paradis
Sans qu’il sache où il tombera
Ce n’est que le jour du départ
Après avoir laissé son corps
Qu’il saura s’il a pris
La vallée de la géhenne
Ou l’ascenseur de la transparence
Sa seule assurance :
Le parachute de l’optimisme !
Son seul frein :
Le poids de l’égo !
Ainsi il va vers son destin
Sans savoir qu’il le vit
Mais, en lui, se révèlent
L’attrait des neiges éternelles
Et la peur de la damnation
Alors l’effort le porte
Et l’espoir le guide
Il sera ou ne saura jamais
Mais il aura tout fait
Pour épouser son destin
Désir (2)
Le désir est un compagnon encombrant.
Lorsqu’il est là, il prend toute la place.
S’il vous arrive de constater son absence,
Il accourt aussitôt sans aucune gêne.
Il ne vous laisse aucun répit
Et vous taraude sans cesse, insatiable.
Insidieux et libertaire, il exerce sa férule
Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.
Il vous faut attention et tromperie
Pour le renvoyer loin de vous.
Vous le chassez par la porte,
Il revient par la fenêtre, même close.
Le désir est un compagnon encombrant,
Comme un vernis qui vous recouvre
Et qui attire toute poussière de l’esprit.
Vous basculez du septième ciel
Au fin fond de l’enfer sans le savoir.
Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…
Englué dans ce rappel permanent
D’exigences actives et incontrôlées
Qui surgit à l’horizon des pensées
Et finit en actions à vos côtés,
Vous basculez sans y pouvoir
Et perdez votre savoir-être,
Car il court à fleur de peau
Et vous submerge à tel point
Que vous n’êtes plus vous-même,
Mais l’être inconnu qui se prétend moi
Et qui n’est qu’un sosie malodorant.
Le désir est un compagnon encombrant.
La fuite n’est qu’une mascarade
Qui conduit à l’abdication.
L’acceptation de sa présence
Fait de vous un fantôme vivant.
Détournement
Le train roule, roule et roule encore
Mais il ne va pas dans la bonne direction
Il a été détourné.
Nous sommes partis vers l’inconnu
Le pays des rêves et des cauchemars
La boussole est déréglée et vide de sens
Est-elle également détournée ?
Les voyageurs se regardent, inquiets
Vers quel noir destin nous conduit-on ?
L’ignorance est pire que la frayeur
Elle nous retourne sur nous-mêmes
Et conduit à d’autres détournements
L’atmosphère progressivement s’alourdit
Le ciel s’obscurcit de nuages sombres
Qui se chevauchent sans vergogne
L’être se tasse au fond de son fauteuil
Et boude la vue câline des terres
Pense-t-il encore au déraillement ?
Le train s’endort par manque de patience
Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons
Dans le noir, il prend la main de sa voisine
Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante
Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin
Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient
Le contrôleur passe et la caravane nenni
Le voyage dura, dura, dura encore
Le conducteur a repris la bonne direction
Mais le cœur n’y est plus, vide et plat
On poursuit sur la lancée, aphone
Le silence se fait oppressant et tendu
Tous semblent sans réaction aucune
Raides dans leur fauteuil ou amollis
Ils prient le ciel pour trouver la gare…
Dévoilement
C’était toi, l’ombre entrevue
Comme un double de moi-même
Cette glissade des personnalités
Jusqu’à l’emmêlement des genres
Nous nous retrouvons nus
Sans vêtements ni même sentiments
Et contemplons nos chairs incolores
Rien ne sert de nous caresser
L’empreinte de nos mains sur les corps
Reste sans conséquence ni mystère
Elles passent au-delà du rideau de l’être
Et s’enfoncent dans l’inconnu
Les bras s’allongent et ne peuvent saisir
Le vent, la pluie et les larmes
Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre
Que ton regard de fer et tes mains de velours
Le souvenir d’une après-midi ensoleillée
Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte
Week end
Ils courent, hommes et femmes confondus
Ils tournent en ovale, faisant le tour
Du parc encombré d’enfants et de vieillards
Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables
Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée
Le regard fiévreux, la jambe tressautant
Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter
Pour communiquer, pour ne pas mourir
Quelle est ma tension, où bat mon cœur
Comment je respire, et, si cela m’arrive
Quelles sont mes pensées dans la course ?
Et l’appareil magicien va leur livrer
Une succession de chiffres et commentaires
Qui vont les rassurer : je peux continuer…
Alors ils repartent, pour un dernier tour
Se donnant le courage du vainqueur :
J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu
Ils se donnent quelques distractions
Les hommes regardent les filles transpirant
Les femmes font semblant de ne pas les voir
Les enfants passent sur leurs trottinettes
Les vieillards sont assis, somnolents
Le gardien siffle pour montrer son autorité
Le gamin s’enfuit en courant et riant…
Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres
Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres
Mais toujours autant d’êtres sombres…
Paris éternel les regarde passer
Et rit sous cape d’un sourire chaud
Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer
Le cœur et trembler les sentiments
Diner
Arrivé subrepticement dans la maison accueillante
Nous entrâmes dans le salon chuchotant,
Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.
Nous connaissions un couple, les autres inconnus
Nous furent présentés : enchanté et salamalec.
Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement
Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.
Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,
Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé
Avant de tourner autour de la table
Pour s'assoir à la place convenue.
Ballet des verres et des assiettes,
Brouhaha des conversations,
Echange de plats de mains en mains,
Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,
Répondre à ma voisine en inclinant la tête,
Et voir l’alchimie prendre progressivement
Jusqu’à ne plus former qu’un groupe
Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.
Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,
Tu pallies aux inattentions des convives
Jouant le maître et la maîtresse de maison
Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,
Réponse à la question et question à ton tour,
Dans la tranquillité sereine de l’heure.
Essai d’alcool à la couleur enjôleuse
Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.
Dissimulé
C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines
Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance
Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête
Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète
Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte
Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance
Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés
Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie
Distinguer
Oui, c’est vrai, comment distinguer
La réalité de la virtualité ?
Certes, je palpe la première
Et ne goûte que des yeux la seconde
Je me baigne dans le réel
Et nuage dans le virtuel…
On me dit que le virtuel
Existe sans se manifester
Pourtant les réseaux sont bien là
Pour signifier le mécontentement
On me dit que la parole est réelle
Mais la langue virtuelle
Ah ! Parler est vrai
Mais le Français n’est pas révélé ?
Le virtuel est le réel en puissance
Le réel possède-t-il tant de force ?
La mémoire virtuelle se déconnecte
Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?
Oui, c’est vrai, quelle potentialité
Que ce plus qui vous accompagne
Et vous tire par la manche
Pour vous noyer d’une brume d’informations !
Dunes
Quand nous partions libres et nus
Vers les lointains pays d’Orient
Et que nous rêvions de ces danses endiablées
Au pied des chameaux bleus
Nous parcourions les dunes
Et chantions inexorablement enlacés
Notre bonheur au ciel jaunissant
Tu me tenais par la main
Et je ne pouvais que te suivre
Prisonnier de ces battements
Que j’entendais dans la résonance du moi
Nous parcourions les dunes
Assis sur la selle de l’évasion
Sous la nuit chaleureuse
L’ombre de la pure volupté
Nous enlaçait, peau frissonnante
Bouillonnement des enlacements
Le désert avait fait place à la luxure
D’un vert tendant vers le violet
Et de bruns tendres et chauds
Nous parcourions les dunes
Nous rêvions d’eau en cascade
Et de fraîcheur toujours honorée
Nous marchions dans la fange
Des vallées encombrées d’arbres
Aux feuilles persistantes et maigres
Et nous parcourions les dunes
Nous avançâmes plus loin encore
Jusqu’au repos dans les limbes
Après la mort des corps tendus
L’un vers l’autre, inexorablement
Dans la solitude de l’ardeur
Nous atteignîmes le non-retour
En parcourant les dunes
Environnés du blanc brouillard
De nos joies nouvelles
Là, nous fermâmes les yeux
Et vîmes défiler notre avenir
Nous agréâmes cette vision
Et nous nous laissâmes endosser
La responsabilité de cette vie
Que nous menons depuis
Entre la vie et la mort
Étroite, mais combien douce
De frôlements imperceptibles
De nos corps ensorcelés
Main dans la main, nous naviguons
Dans l’air pur de nos aspirations
Ecrit et publié le 5 juin 2017
Échec
L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…
Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde
Mais il peut sans relâche vous accompagner
Et vouloir assurer votre arrière-garde…
Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…
Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…
Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…
Rasé de près, vous sombrez en incubateur…
Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé
La morne plaine de vos passions démontées
Un désert barbare parce que nu et sans espoir…
Alors vous vous laissez aller et préférez
Vous tourner en vous-même et le vide contempler…
Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !
Eau
L’eau, dans tous ces états
Remonte à la source
En vertu d’une équation :
Plus de cent pour cent
De hauteur de barrages
Par rapport à la dénivelée
L’eau n’est plus ce qu’elle était…
Qu’a-t-elle de moins ?
Non c’est en plus, invisible
Dilué dans la masse d’eau…
Cela donne des boutons,
Et fait des buveurs d’eau
Des rats courant en tous sens
Mais on trouve aussi dans cette eau
Des bouchons monstrueux
Qui nivellent à des hauteurs de noyade…
Il faut les faire sauter
Pas question de les manœuvrer !
Adieu long fleuve tranquille
Désormais cours jusqu’à la mer…
Personne ne peut t’attraper
Ni tremper ses doigts de pied
Dans cette eau désormais sacrée
Eclatant
Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit
Ecoulement
L’eau morte coule le long des tuyaux
Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Les gens dans leur bêtise hautaine
Glissent sur les trottoirs embués
Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe
Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil
D’un geste mouillé et gémissant
Les rues fuient les rues sans se séparer
Labyrinthe de bruits et de regards
Et la nuit abat sa longue cape de deuil
L’eau ruisselle et éponge le son des pas
Et les passants cachent leur misère
Derrière un col ou sous un parapluie
Marche continuelle et pressée
Qui ne finira jamais en danse effrénée
Le fer de mon balcon a perdu sa beauté
Comme les volets ont fermé leurs bras
Les ombres regagnent la clarté enfermée
Dans le sein des flancs de ces rues
Pendant que s’étend la grande bête noire
Goutte à goutte, le temps s’écoule
Écume
L’écume des nuages dans les flots
Secoués de tremblements
L’écume de chaleur des chevaux
Après une course effrénée
L’écume de colère que profère
Celui qui noue la violence
L’écume des individus méprisables
Qui portent leur aigreur rentrée
L’écume de mer des pipes
Dont la magnésite se culotte
L’écume de l’épileptique
Prenant par surprise l’humain
L’écume de terre de l’aphrophore (1)
Protégée par son crachat de coucou
L’écume de résidus de la chauffe
Regorgeant d’impuretés
L’écume des jours, de littérature
Emportée par le déclin du temps
Toutes ces écumes sont-elles
Signe de vie ou de mort
L’écume n’est-elle qu’une éphémère
Excroissance de renoncement
Ou preuve de résurrection ?
L’écume des mots seule
Peut le dire en bulles
Et pétillements sauvages
Sortant de la bouche d’innocents
Frêles, vierges et extasiés
- L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".
Elle
Elle est là, maigre et misérable :
« Qu’as-tu, petite, à demander ? »
« Je cherche l’homme responsable
De ma vie et de ma pauvreté. »
Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,
Les yeux fixes et l’haleine fétide,
Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,
Tendant un doigt fragile vers le vide.
Le lendemain on la vit revenir,
Fière jeune fille sans un soupir,
L’œil vif et la chevelure brillante.
« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »
Elle entraîna derrière elle le village entier
Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.
Embrasement
Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »
Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire
Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir
Endormi
Le consternant silence de la nuit
Quand l’œil ouvert promène sa caméra
Sur la chambre agrandie d’obscurité...
Un reflet dans la glace… Froid dans le dos
Un grincement de meuble… Mal aux dents
Le vol d’un moustique… Attente sans fin
La nuit n’est plus ce qu’elle était...
Elle court sans savoir où elle va
À l’aveugle, en femme échevelée
Elle me tient de sa main gantée
Et m’entraîne dans les précipices
En farandoles inlassables et vertueuses
Jusqu’au réveil hurlant
Premières lueurs de l’aube...
Les cheveux se dressent sur la tête
Rien d’autres ne te retient
Love-toi sur toi-même
Et sois comme le juste…
Endormi...
Enfance
Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?
Un rien la rend fontaine débordante
Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs
Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup
Tu pleures sur ton malheur ou tes maux
Tu pleures parfois même de bonheur
Tu t’entraînes à fondre en larmes
Pour te faire remarquer des adultes
Je suis un personnage, leur dis-tu
Faites donc attention à moi
Ne me laissez pas passer sans me voir
Et si vous vous retournez, indécis
Regardez-moi dans les yeux
Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre
Perception, sensation, impression
Les ions m’en sortent de la tête
Voient-ils la page blanche se remplir
De larmes de pluie et de hoquets
C’est une désolation que cette rancœur cachée
Qui courre dans tes souvenirs aigres
Les pleurs cachent ta misère inexistante
Redresse la tête, couvre-toi de fierté
Tu deviendras grand quoiqu’il arrive
Et tu seras forcé de vivre, solitaire
Face à toi-même, sans pleurs ni reproches
Au bord du ruisseau des larmes
De crocodile qu’un enfant a émis
Et qui se perd dans le désert de l’existence
Enfant
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant
Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux
Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais
Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste
A mon ours, je pouvais tout lui dire
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire
J’aurai attrappé la lune un soir d’été
Et lui aurai donné un royaume, pour jouer
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée
Si je n’ai personne à qui la donner. »
« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait
Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale
L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur
Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?
Enigme
Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...
Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...
La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…
Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore
Enthousiasme
Cet instant imprévu et subtil,
Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver
Dresse devant nous le souffle
D’un irréel sentiment d’ouverture,
Comme une respiration dans l’air
Ou une apnée prolongée et opacifiante.
Alors, transformation du paysage !
Le vert devient rouge, le jaune se détache
De murs sales et fripés d’ombres.
J’ai par magie laissé le poids
D’années lourdes des tracasseries
Des professionnels de l’ennui,
Du travail méticuleux et attachant,
D’obligations impératives
Et de contacts permanents
Avec les autres fantômes
D’un système qui tourne sur soi-même.
Aujourd’hui, devant moi,
S’ouvre la consistance du rêve,
La palpable vertu de l’inconnu.
Comme un aveugle les bras tendus,
Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,
La faible caresse de l’inavouable.
Perception d’un instant unique,
Celui d’un achèvement prévu,
Attendu et confondu parmi les songes,
Pour une renaissance émerveillée
À l’instant éternel et envoûtant
D’un jour semblable aux autres,
Comme une brume d’enthousiasme
Sur la pâleur du monde.
Ensorcelé
Multitude des attitudes
Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol
Après avoir reposé ses ailes recourbées
Dans l’air lourd et magnifiant
D’un vent du large, caressant
L’un d’entre eux marche sur la digue
Et enchante les hirondelles
De sa valse à cent temps
Il pousse le cri de victoire
Vers les bâtiments vides et délaissés
Un autre, plus vert et musclé
Revient au pas de course
De lointaines collines
Encore effarouché, essoufflé
Par la contemplation de l’avenir
Celui-ci tient son arrogance
A pleines mains, repu
Et chante à qui veut l’entendre
Le cri du vieux marin
Lorsque l’eau le pénètre
C’est un rêve sans doute
Le rêve de l’eau ensorceleuse
Qui secoue parfois fortement
L’errant de l’âme endormie
Ruisselant d’images, la nuit
Gnomes ragoutants et bruyants
Vous dévidez vos histoires
Et regardez leurs effets
Du haut de vos dix pieds
Comme des anges pervers
Et, un jour, emporté par le rêve
Vous découvrez un présent inexistant
Vide d’un passé chargé
Néant d’un avenir inenvisageable
Pour ne plus penser et vivre, enfin
Entre
Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.
Entre-deux
Le chaos des pensées et des songes
Est une glue collante et répandue
Pas un souffle d’air dans la tête
Le poids du passé enseveli
Contre l’éclaircie de l’absence
Vaut-il mieux ne plus être
Et s’échapper dans l’air
Ou errer comme l’escargot
Lent et fier de sa majesté ?
Le silence… Il est prenant...
Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...
Aujourd’hui, plus rien
Une mince lueur entre les deux yeux
Qui seule guide l’autre
Celui que je ne suis pas
Et que je voudrais être
Envers
Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées
Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?
Equilibre
Vertu annoncée française, comme le cartésianisme
Souvent contredite par la réalité des faits
Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.
Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?
Certes l’équilibre des façades de nos châteaux altiers
Donnent un sens harmonieux aux apparences
La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique
Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales
Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?
Balance des sentiments, des émotions, des perceptions
L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux
Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?
L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !
Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur
Un souffle et sa constance se brise, altérée
Il fuit la logique et le poids des mots recherchés
L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité
Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?
Ici la vie est contraire à la parole, contradiction
Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude
Aucune prédominance, pas de passe-droit
L’œil à l’horizon, la face non corrompue
Transpirant sous la bise de l’intégrité
Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire
Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?
Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille
Ils vont dans les chemins de la vie heureuse
Et se détendent sur l’herbe caressée de rires
Vraiment, quel avenir sans équilibre
De quel côté pencher : raison ou imagination ?
Le papillon noir s’élève dans l’azur
Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée
Errance
Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
D’un cerveau en décomposition
Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable
Espace
Les bords froissés de la fenêtre
Tracent leurs courbes dans l’espace
Ils réveillent en chacun le parfum
Des matins d’automne endoloris
Quand l’haleine glacée de l’océan
Se glisse sous votre dos et chante
La fin de l’extase dans la nuit
Dorénavant, l’ombre des caresses
Accompagne le héros qui sort
Vêtu de gris, sans entrain
Pour se laisser mourir gentiment
Dans l’air diaphane de l’aube
Quand apparaissent les premiers rayons
La nuit n’est pas le jour
Le matin n’est pas le soir
La lumière n’est pas l’obscurité
Une ambiance délétère
Sans pouvoir sur l’artiste
Qui se noie dans la brume
Et s’estompe le jour
Mais pendant ce temps
Se déploie la rencontre
Sur le fil de la volonté
Entre l’existence et l’essence
Là où rien ne vient maquiller
La franchise de l’être
Nous ne sommes plus
Seul vit en moi et en toi
Ce gouffre inimaginable
Qui vous fait plonger
Dans l’inconnu chaleureux
D’absence d’être…
Espoir
Ce filet d’air entre en tête
Tu sens juste un vague souffle
Tu ne perçois pas encore
L’espoir qui surgit en toi...
Ton horizon s’élargit cependant...
La prison ouvre ses portes
Située haut sur le cap
Elle est placée pour contempler
L’océan immense et vide
Mais souvent… une brume empêche
Le cœur de porter aussi loin...
Tu n’entends que les flots
Qui voyagent en train
Et s’écrasent à leur rythme
Sur les lèvres blondes de la côte
Il y fait chaud sur cet observatoire
L’œil faiblit en luminosité
Enfoui dans l’étoupe tiède
D’un horizon sphérique…
Cette maigre caresse légère
Profite de ton ignorance…
Elle emprunte la route
Des départs imprévus
Tu montes dans la barque
Qui tangue de colère
Qui agite ses bras de bois
Au rythme des ondulations
Tu peines à t’assoir, mal vêtue
Ta robe de pourpre éblouissante
Entre en conflit avec le gris vautour…
Simultanément, tu observes
Cette glissade lente et majestueuse
Vers le trou de l’enfer
Ou, peut-être, du paradis…
Sais-tu le lieu de ce pays
Où, vêtue de papier crépon
Tu agites les mains en tous sens...
Personne ne vient à ton aide…
Sur la pointe de la caresse ailée
Tu divagues et balances…
Les espoirs déçus
Lancés comme des grains de semis
Deviennent geyser à la surface
Tu t’allèges pour être prête
À aborder l’avenir sans fin
Dont tu ignores encore
Le moment qu’il choisira
Pour couper le cordon
Qui te relie au monde...
Tu partiras vaillamment
Ramant de toutes tes forces
Puis, bientôt, cesseras même
Le mouvement des bras
Pour te laisser prendre
Dans la douce froideur
Du souffle divin
Eternel
Toi, revenu sur ta parole
De la tête à la queue
Tu refuses pourtant le cercle
Et te projettes sur la ligne
Elle s’enfonce dans l’espace
Et s’enfuit dans le temps
Tu es là, seul, innocent
Perdu sur ta branche
Tu agites les ailes de la tentation
Et tombes les bras en croix
Tu es saisi par le vide
Qui courre sous tes pieds
Suis la corde de ta trajectoire
Prends la tangente de ta peine
Et parcours la moitié
Du paradoxe d’Achille
Toujours tu seras derrière
Et la course dure mille ans
Plus tu avances, plus tu ralenties
Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité
Alors seulement tu pourras revisiter
Ta destinée dans l’éternel retour
Ecrit le 11 mai 2017
Evasion
L’air monte et descend dans la colonne…
Doucement… Prends le temps de la distance
Et… contemple ta machine qui fonctionne
Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…
Rien d’autre que ce piston qui va et vient
Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…
Laisse le rythme t’envahir pour ton bien
Et te convaincre de prendre la fuite
Ressens le souffle passer dans ta gorge
Dans sa montée, il efface ton être…
Puis… la descente avec un bruit de forge
Là, naît en toi la clarté bienfaisante
Qui fait fuir les soucis par la fenêtre
Et… rend ta virginité ignorante…
Evanescence
A nouveau, le silence de la nuit
Comme une auréole sur le tissu
Des souvenirs et de l’avenir
Où donc m’entraîne cette indolence
Avant le lever du jour, pâle et désorienté
J’erre dans ma solitude bénite
Comme un amant se noie
Dans les bras échevelés et caressants
D’une belle au visage de marbre
C’est le temps de la création
Des virages sublimes de l’imagination
Emportée par les courants improvisés
De l’air et du palpable imperceptible
Cheminant dans la peau transparente
Qui me sépare de la vie réelle
Je me noie, englué dans l’ignorance
De jours meilleurs, de plaisirs subtils
En contact avec le vrai et le beau
Et j’erre inlassablement, détourné
De cette connaissance chaleureuse
D’une intimité de pensée conduisant les héros
Vers les cieux blancs et vides
De la présence souhaitable
De cette évanescence indescriptible
Seule, sensible, brûlante et mystérieuse
Au fond de soi, de toi
Oui, de nous… Probablement
Evocation
Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.
Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.
Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.
Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.
Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.
Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.
Existence
J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?
Faim
Désert vert de la terre en cratères
Je rejoins les recoins de mon embonpoint
Là où rien ne vient des végétariens
Dans le respect de la paix du palais
Retour au recours des détours
Invention ou initiation sans humiliation
Vers les jardins, périgourdins ou girondins,
Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir
Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,
Faire reculer les azalées immaculées
Et brandir, sans contredire ni éconduire,
Les mots comme des joyaux infinitésimaux
Enfin avec la faim du matin sans fin
Quand du lit endormi des délits
Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles
Cuisinent les cousines en limousine
Fantomatique
Au creux des arbres, dans le feuillage
Apparaît la lune verte, rapiécée
Elle crie au monde sa folie
Elle se précipite sur les passants
Qu’a-t-elle fait, se dit-elle
Pour mériter pareille opprobre
Rien ne va plus dans ce monde altéré
De railleries où chacun conserve
Son quant-à-soi et son désir altier
Pourtant elle avait rêvé sans répit
Dans le mystère de son autre face
Dans les champs écarlates et sans fin
Elle avait ouvert son sourire
À d’autres qu’à elle-même
Elle s’était baignée dans le froid
Et la transparence de la nuit
Regardant sans se lasser son âme
Enfouie dans l’eau glacée
Miroitant de possibles ombres
Sur sa clarté limpide et cruelle
Et lui, l’homme éveillé et perdu
S’était mépris sur ses intentions
Rien ne bouge, rien n’existe
Qu’elle, perchée au sommet
Des cieux et des étoiles
Double intense de votre âme
Courant dans les bois, esseulé
À la recherche de son moi
Et ne trouvant que le vide
Fumeux et sans consistance
Un fantôme sans papier
Qui court après son ombre
Et ne trouve lui-même
Qu’une lueur d’espoir
Sans commune mesure
Avec la solitude
Adieu, toi qui fut moi
Adieu, moi qui fut toi
Le voile est levé
Je suis là et ne suis rien
Qu’un peu d’humanité
Sans nom, ni visage
Farce
Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.
Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !
Féminin
Toute femme est un mystère fragile
Qu’il convient de découvrir et choyer
Modeste, elle s’annonce faite d’argile
Mais pour la vie ne cesse de guerroyer
Serais-tu la beauté profonde et tendre
Ou l’innocence invaincue et pudique ?
Peux-tu te laisser couvrir de cendres
Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?
Toi, toujours présente et impitoyable
Dans mes rêves devenus impalpables
Nuage hypothétique poussé par les vents
Comment t’octroyer une réelle consistance
Alors que nos corps pleins d’inconstance
Ne rêvent que de solides adjuvants
Femmes
Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie
Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses
Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences
Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli
² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898
Feu
Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?
Fidélité
Un cœur a sauté dans l’arène
Le sang est d’or
Et le sable d’argent
Le sang tache le sable
Et le sable boit le sang
C’est la fidélité
Mais le vermeil du sang s’est craquelé
Le soleil luit si bas sur nos têtes
Et le vent a emporté le sang
Qui s’accroche aux derniers grains de sable
La nuit, le silence et la lune
Hante cette marée noire
Le lendemain
D’une corrida
Sans mort
Fin
Je n’ai plus l’éternité devant moi
La fin approche à grands pas
Elle ouvre sa gueule béante
Et fait ses yeux enjôleurs
Je ne veux pas me laisser faire !
Mais comment lutter sérieusement
Contre le lot de tout un chacun
Certes, il me reste de nombreux jours
Et autant de nuits solitaires
Où je pourrai encore dire
Tout ce qui me vient à l’esprit
Mais je sens la mélasse venir
Ma course se ralentit
Elle tourne autour du pot
Et souvent ma pensée
S’ouvre à d’autres horizons
Là où il n’y a plus de différences
Ente le réel et l’imaginaire
Et ce vide immense, sans fin
Couvre de son ombre velue
Les désirs qui s’échappent
Partez au loin, je vous rattraperai
Mes petits moineaux chauds
Et nous irons nous perdre
Dans l’obscurité et la froideur
D’une nouvelle vie, inconnue
Dont on ne sait rien
Mais dont on espère tout
Oui, l’éternité est morte
Il faut se dépêcher de remplir
Ce pour quoi nous avons été créés
Différent pour chaque homme
Maintenant que j’ai découvert
L’absolue solitude, tranchante
Qu’entraîne cette exigence
Je couvre d’écriture et d’interjections
Les pages blanches et vierges
Qui sont devenues
Ma robe de marié
Pour l’éternité
Voir si pas dans Réminiscences
Fleur
L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,
Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,
Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :
« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,
Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;
Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.
Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.
Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,
Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.
À mon ours, je pouvais tout lui dire.
Il me croyait. Je voulais être artiste
Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.
J’aurai attrapé la lune un soir d’été
Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.
Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,
Si je n’ai personne à qui la donner ».
« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,
Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,
Tu serais mon ami et tu me regarderais
Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».
Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune
Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.
Folie
J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants
La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs
Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos
Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion
Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent des échafaudages
Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?
Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises
Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron
Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours
Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main
Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale
Est-il possible qu’un plus un
Ne soit pas un résultat
Mais une question essentielle
Pour atteindre la connaissance ?
Je ne sais plus rien, ni le vent
Ni la mer, ni les verts pâturages
Mes yeux sont tombés, mûrs
A côté de mes chausses fermées
Merci mon Dieu pour cette détente
Qui ne signifie rien que la joie
De parler pour ne rien dire
Et de chanter l’ivresse du pouvoir
Folie 1
Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.
Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.
Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?
Pacte tenu un jour
Pactole assuré toujours !
Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.
Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :
Glauque est l’océan
Global le mécréant
Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.
-dessus, il endossa le vêtement du sommeil
Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille
Folie 2
A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.
Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.
L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.
Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.
Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.
Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.
Franchise
Rien ne nous empêche d’être grands
Seul l’attendrissement pour nous-mêmes
Nous conduit à l’abandon...
Alors le cœur part à la dérive
Il flotte sur les eaux de l’incertitude
Du désespoir et de la solitude...
Pourtant nous nous maintenons encore
Droits et secs comme une branche morte
Regardant au loin vers l’horizon
Cet au-delà de nous-mêmes
Qui flotte sur les mers et court dans le vent
Et tous nos espoirs se portent sur lui...
Où va-t-il ? Que présage-t-il ?
Nous ne le savons, mais peu importe
Seul le regard franc des cœurs
Peut combattre l’errance de l’âme
Funambule
Imagination, image inhalation…
Quel flot de mots et de sons,
Quel débordement de couleurs,
Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.
Je suis baignée de tentacules
Qui me chatouillent à l’envers
Et m’encourage dans mon innocence.
Je cherche d’autres procédés
Pour dire mon incompétence.
Amis, rien ne me vient à l’esprit,
Hormis cette poêle à frire verte.
Alors je prépare une omelette
Aux œufs frais encombrés d’herbes
Pour régaler les invités rares
Au festin de la comédie humaine.
Merci à vous qui êtes venus,
Revêtus de chemises molles
Et de pantalons de cuir souple,
Pour admirer le funambule
Dans son numéro imprévisible
Et sa médiocre réplique.
Oui, rien ne vous y obligeait.
Vous courriez dans vos intentions,
Vous pêchiez les mots au rebus
Et recomposiez les lettres
De mille envolées non lyriques.
C’est un grand jour,
Celui du retour de l’imagination.
Il apporte un peu de délire
Aux nuits somnolentes et tristes
Des artistes défraichis et somnambules
Qui pour se soutenir
Boivent plus que de raison
Un vin lourd et capiteux
Qui signe la défaite de leur art.
Merci à vous qui m’avez soutenu
Au cours de cette veille nocturne
Pour repartir au matin
Dans les brumes colorées
D’un nouveau jour sans surprise.
Glaçon
La main froide de l’hiver saisit les humains
Les garçons sourient, courant avec un glaçon
Après les filles lambinant sur le chemin
Derrière l’école, hurlant sans façon
Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente
Improvisent hardiment une patinoire
Et y convient leurs camarades pimpantes
Qui n’osent refuser sous peine de déchoir
Viens le moment où le froid rapproche les corps
On se trouve une partenaire en accord
Pour survivre, même vivre, dans son cocon
Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans
Et que la gelée invite l’imprévoyant
A se réfugier au-delà du balcon
Grains de sable
Quelques grains de sable dans une encoignure
Où s’attarde un filet de lumière
Parvenu par des voies détournées
À soulager leur solitude honteuse
Quelques cris d’enfants étonnés
Qui font gémir le balcon rouillé
D’où suintent des larmes de vieillesse
Également, et c’est nécessaire
L’ombre rafraichissante des ormes
Où se perd le savoir des couleurs
La plainte languissante d’un volet
Qui se ferme sur les yeux d’une femme
Encore frissonnante des caresses de l’air
Suffisent au voyageur attardé
Qui n’a pas encore trouvé de gite
Il errera durant la nuit claire
Attentif aux frémissements des sons
Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence
Ses longs filaments à l’horizon
Et que de nouveau crissent les graviers
Sous les pas fatigués de l’absent
c
La grande nuit
La grande nuit approche
Dans ces derniers instants
Au soir d’une vie bien remplie
Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?
Tu fouilles en ta mémoire perdue
En premier lieu la caresse
Celle des mains sur le piano
Celle de l’air au printemps
Celle du pinceau sur la toile
Et surtout celle de l’aimée
Une caresse d’huile parfumée
Sur ton corps de fantôme
En second lieu l’imaginaire
Tels les rêves d’écrivains
Qui projettent leurs passions
Sur les battements de ton cœur
Tels aussi le souffle créateur
Qui montent du puit de l’être
Et crie au monde sa vision
Je ne suis rien et c’est là
Dans cet instant de vide
Que je suis le plus pleinement
En troisième lieu l’action
Moment précaire, à saisir :
Ne tarde pas, il part cet instant
Et fuit ton être immobile
Trompe-toi, mais agis
Ne renonce pas à l’engagement
Tu en porteras les conséquences
Mais tu n’auras pas de regrets
Soigne le geste précis
Jusqu’à la perfection
Répète sans relâche
L’exercice qui te sortira
D’une indolence à fuir
Et évade-toi un jour
Sans pouvoir le prévoir
Dans la beauté limpide
Du geste parfait
Qui te rend transparent
En dernier lieu, ce double
Qui grandit en toi
Imperceptiblement
Image de ton idéal
Accomplissement d’homme
Vertu découverte
Un jour de spleen
Et recherchée sans cesse
Souvent perdue
Parfois même oubliée
Puis revenue au cœur
De ton être rêvé
Lumière éblouissante
Éclairant l’horizon
La nuit est tombée
Plus rien ne te retient
L’attente mortelle
Sauvagement t’embrasse
Elle guette la lueur inconnue
De l’aurore mystique
Où tu gagneras ce double
Et ne deviendras qu’un
Celui que tu as construit
Tout au long de ta vie
Ecrit le 7 mai 2017
Grisaille
Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.
Étonnant de couleur fade, le royaume
Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.
Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?
Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !
Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,
Secoue la couverture pesante du sommeil
Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !
Dors encore ma belle, emplis ta virginité
De cette mémorable vacuité.
Cours vers le fleuve immobile et béant.
Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?
Dans la grisaille du temps admissible,
Tout vous attire vers un éternel néant.
Guerre des mots
Ahiyaoua ! Ahiyaoua !
Ils se défient en onomatopées
Les unes sont connues, tellement
Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues
D’autres sont des inventions
Germées tout droit de l’exaltation
En réplique à une interjection
L’enfance rêve de nouveaux mots
Pour paver la marche vers la gloire
Ils sortent du chapeau envoûté
En cris d’apprenti sorcier
Hikedong, hikedong, le héros
Courant aux bords de l’univers
S’en est allé et s’est perdu
Dans la mer des lettres
Un plouf retentissant, mais muet
Visible à mille lieux comme un feu
Aussi le plus souvent possible
Les apocopes deviennent légions
Ils colocent dans la bizarrerie
Tels les paons en majesté
Sous la surveillance des profs
L’acronyme fait la sourde oreille
Les garçons sont sensibles à la Nasa
Les filles se voient dans une belle auto
Mais tous devant le Manneken-Pis
sont mdr quoi qu’il arrive
Quant aux sigles, réservés aux adultes
Ils commencent à fleurir à la cité U
Ils s’épanouissent dans les NTIC
Et les BD regorgent de lettres sans suite
Que l’enfant attentif et studieux
Cherche en vain dans le dictionnaire
Oui, c’est la foire du trône des mots
Une gélatine odorante aux oreilles
Que l’on brasse à pleines mains
Et que l’on s’envoie à la figure
Pour le plus grand plaisir des sourds
Haïku 1
« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)
Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.
Le haïku surgit :
Regard rosé de l’aurore
L’ombre se noie entre les immeubles
Comment les empêcher de tomber ?
Haïku 2
Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.
(André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)
Glace de l’été
Dans l’eau, au petit matin, gelé
Vous courrez. Chauffe-moi
Haïku 3
Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat
Haïku 4
La lune plate
Embrase le lit...
Mort subite
Haïku 5
De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement
Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !
Harmonie
L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.
Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !
Haute tension
Dans le désert vert de la terre
Se dresse une silhouette macabre,
Croix aux os décharnés,
D’une ligne à haute tension.
Ses bras étendus
Laissent sur le sol
L’ombre de ses doigts
Qui tiennent, ô fragile poids,
Les rênes de la civilisation.
Hiver
Entrée dans l’eau glacée du vestibule
Pépiement lumineux du noir charbon
Avant que la lumière ne soit faite
Sur la montée d’escalier vertigineuse
Rien ne vient…
La congélation verte
Du billard immobilisé sur ses quatre pieds
Le salon rouge comme un poisson
Au-delà le gouffre des casseroles
Qui tintent d’aigreur pétrifiée
Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre
Sans poignée…
Retournement de l’être
Les yeux vers le cerveau opaque
Je contemple cette image absconse
Enroulé sur moi-même
Bras et mains en extase
Jambes et pieds cramponnés
Dispersé, le sang se meut en serpent câlin
Qui relie les grains d’être
En étranges colliers d’alignements
Je passe de l’un à l’autre, sans sauter
Guidé par le fil des pensées noires
Plongeon dans l’absence
Saut dans l’irréalité caressante
Qui frissonne dangereusement
Entre les cils entrouverts
Qui ne veulent voir au-delà
De la froidure impalpable
Du crabe aux yeux fixes et glauques
Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle
D’autant de sens pour l’inconnu ?
Image
Ce n’est parfois qu’un grain de poussière
Mais ce peut être l’aveuglement
Ou même le refus de voir et constater
Alors on laisse l’image fuir
Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau
Elle revient cependant, forte et vivace
S’insinue derrière l’entendement
Et bouleverse subitement la compréhension
Naît alors la confusion et la dérision…
Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?
Ile de Ré
Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été
imprécateur
Il est des gens pour qui rien ne va
Il est des gens qui ne vont nulle part
Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais
Toujours en mouvement, toujours tourmentés
Comment leur dire la mouche qui vole,
L’oiseau qui pleure en gazouillant,
Le chat qui miaule dans la chambre
L’enfant qui dort les bras ouverts
La femme au chapeau de plumes
Et l’attitude du penseur solitaire
Il est des gens qui ignorent les saisons
Ne voient pas dans le froid du matin
La magie enracinée de la vie
Ne comprennent pas non plus
L’espérance d’un cœur vide
Ou même la vacuité de la faim
Il est des gens qui n’ont que la parole
Pour proclamer leur désaccord
Et qui toujours s’enferment
Dans un bocal de rancœur
Pour finir seul un jour d’orage
Dans la poubelle de l’imprécation
L’inconnue
Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.
Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.
Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.
Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.
Elle a fait mille choses et très sérieusement.
Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.
Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.
Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire
Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.
Elle s’évadera un jour des pages de son livre
Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.
Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,
Sauf, sans doute, ce double d’elle-même
Dans lequel elle pourra se mouler.
Elle est française, bien sûr, et…
Parisienne évidemment !
Inconscience
Silence pesant dans l’œuf de la personne.
Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,
Surtout ne casse pas cette protection.
Que le globe oculaire stagne en création !
Le paysage caresse cet horizon.
Etrange est la ligne de conjugaison
Où se mêlent lassitude et patience,
Un trouble bouillon d’absence de conscience.
Maintenant, casse cette maigre protection !
Dévoile-toi, vierge de toute filiation,
Pour courir sans fin dans la lande convoitée !
Tu es de pierre et de sang, malveillant
Jusqu’au creux de ton personnage ignorant
Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…
Incroyable
Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle
Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver
Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères
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Instant
Ne fixer qu’une tête d’épingle
Oubliez votre environnement
Ne regarder qu’en vous
Sentez en vous l’avenir qui monte
Où vais-je ? où m’emmènes-tu ?
Et je suis là, assis, en observation
Sans bouger, sans penser
Respirant pour survivre petitement
Le monde va et vient, en mouvement
Mais je suis là, seul, unique
Pauvre de moi ! Le monde passe
Les gens s’en vont
Et je suis seul, toujours
Regarde ce point, dépasse-le
Plus rien ne sera là
Même pas moi, ni toi…
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