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07/07/2026

Allégeance

Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts

 

La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
 De perles ternies d’indifférence

 

Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres

 

Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants

 

Il gémit pieusement, caninement

 

Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien

 

Allégeance ?

 

06/07/2026

Abandon

Commencements

Dictionnaire poétique 5

[           Commencements

 

 

 

 

Dictionnaire poétique 5

 

Loup Francart

Editeur

Editeur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo de couverture : Loup Francart

 

Loup Francart

8 rue de Bellefond

75009 Paris

06 61 44 83 94

01 40 16 48 52

galavent@gmail.com

 

11 rue du Maréchal Leclerc

53340 Ballée

02 43 01 33 70

Editeur


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commencements

 

 

 

 

Dictionnaire poétique 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

 

LF édit, Paris, 3022

 

 

 

 

Loup Francart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commencements

 

Dictionnaire poétique 5

Le 7 janvier 2024

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LF édit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

Abandon. 18

Absence. 19

Allégeance. 20

Amitié. 21

Anesthésie. 22

Années. 23

Aphasie. 25

Appât 26

Arbre. 27

Un arbre. 28

Ardeur. 31

Arrêt 33

Attentat 34

Aurore 2. 35

Auteur. 36

Avatar. 37

Avoir. 39

Bague. 40

Ballots de paille. 41

Baptême. 43

La barque. 44

Bille. 46

Bleu. 48

Bouillonnement 49

Boucle. 50

Brouillard. 51

Canicule 2. 52

Carillon. 53

Chair de poule. 54

Chaleur. 56

Chambre. 57

Chapeau ! 58

Chemin de fer. 60

Chouette. 62

Cimetière. 65

Clairvoyance. 66

Colmar. 68

Concentration. 69

Confusion. 71

Tiédeur. 72

Courant 73

Cours d’eau. 75

Cousinade. 79

Décombre (poème pour rire) 80

Délectation. 81

Délestage. 82

Délire. 83

Dés. 85

Désavouer. 86

Désert 87

Crête. 89

Désir (2) 91

Détournement 93

Dévoilement 95

Week end. 96

Diner. 97

Dissimulé. 98

Distinguer. 100

Dunes. 101

Échec. 103

Eau. 104

Eclatant 105

Ecoulement 107

Écume. 108

Elle. 110

Embrasement 111

Endormi 113

Enfance. 114

Enfant 116

Enigme. 117

Enthousiasme. 118

Ensorcelé. 119

Entre. 121

Entre-deux. 122

Envers. 123

Equilibre. 124

Errance. 126

Espace. 128

Espoir. 130

Eternel 132

Evasion. 133

Evanescence. 134

Evocation. 135

Existence. 136

Faim.. 137

Fantomatique. 138

Farce. 140

Féminin. 142

Femmes. 143

Feu. 144

Fidélité. 145

Fin. 146

Fleur. 148

Folie. 149

Folie 1. 151

Folie 2. 153

Franchise. 156

Funambule. 157

Glaçon. 159

Grains de sable. 160

La grande nuit 161

Grisaille. 164

Guerre des mots. 165

Haïku 1. 167

Haïku 2. 168

Haïku 3. 169

Haïku 4. 170

Haïku 5. 171

Harmonie. 172

Haute tension. 173

Hiver. 174

Image. 176

Ile de Ré. 177

imprécateur. 178

L’inconnue. 179

Inconscience. 180

Incroyable. 181

Infamie. 183

Infini 184

Inspiration. 186

Intersaison. 187

Jaillissement 189

Jeune moine bouddhiste. 191

Offerte au monde déboussolé. 192

Ivresse. 193

La musique. 195

L'autre. 196

Leçon de piano. 197

L'enfant rieur. 199

Liberté. 200

Lieu. 203

L'oiseau. 205

Lourdeur. 206

Lui 207

Lumière. 208

Main. 209

Manque. 210

Mardis. 211

Marine. 213

Massacres. 214

Matin. 216

Mémoire. 217

Métropole. 218

Mieux. 220

Moi 221

Monde. 222

Mort 223

Mortellement 224

Muet 226

Multiple. 227

Musica vini 228

Nature. 229

Neige. 230

Ni queue, ni tête. 231

Noël 233

Noël 2016. 235

Noir et blanc. 236

Nombre. 238

Note. 241

Nouvel an. 243

Noyade. 245

Numériser. 247

ctosyllabique. 248

Odeur. 250

Œil 251

Ombre. 252

Origine. 253

Poète. 257

Poésie. 258

Page. 259

Pâque. 260

Parapluie. 261

Parc Monceau. 263

Parenthèses. 265

Partir. 267

Pas. 269

Passion. 270

Pause. 272

Les patriotes. 274

Perte. 275

Peur. 276

Piano. 277

Pictoème sous forme de haïku. 278

Pincement 279

Planer. 280

Pleine lune. 282

Poésie. 283

Poésie. 285

Poète. 286

Portrait 287

Poussière. 289

Préhistoire. 290

Premier de l’an. 291

Premières pluies. 293

Printemps. 294

Profusion. 296

Quand. 297

Queue. 299

Recherche. 301

Regard. 303

Regrets. 304

Renonciation. 305

Réminiscence. 306

Renouveau. 308

Renouvellement 309

Répit 311

Repos. 312

Réveil 314

Rien. 315

Publié le 4 juillet 2017. 316

Rires. 317

Rites. 318

Roulotte. 320

Ruban d’espoir. 321

Sablier. 322

Saints de glace. 323

Sec. 325

Seul et deux. 327

Sous la lame. 329

Suite. 330

Taiseuse. 332

Tempête. 334

Le temps. 336

Toi 338

Train. 339

Trains internationaux. 340

Transe. 341

Trois heures trente. 343

Trou noir. 344

Turpitude. 345

Un jour de plus. 347

Une vie. 348

Vacuité. 349

Valse. 350

Veilleur. 352

Vendredi 354

Vendredi saint 356

Ver. 357

Vérité. 358

Vide. 359

Vieillard. 360

Vivre. 361

Volcan. 362

Zéro. 363

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abandon

Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?

 

A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace

 

Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?

 

C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon

 

 

Absence

Silence des nuits sans sommeil

Où le cœur marque inexorablement

L’écoulement des heures figées

Dans la pose de l’enfant endormi

Et que dehors dans l’obscurité mouvante

La lune accomplit son périple immuable

 

Chaleur du poids de la veille

Dans la moite activité imaginaire

Des rêves du premier sommeil

 

Se lever et marcher dans l’obscurité

Sentir le carrelage froid sous le pied

Et l’odeur persistante du jour

Qui imprègne encore les pièces vides

Jusqu’à ce que la paupière lourde

Les membres las et la tête vide

Le corps replonge dans l’élément de son absence

 

 

 

 

Allégeance

Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts

 

La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
 De perles ternies d’indifférence

 

Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres

 

Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants

 

Il gémit pieusement, caninement

 

Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien

 

Allégeance ?

 

 

 

Amitié

Retour dans la nuit

Dans l’ombre des lampadaires

Et le trop-plein des portes-cochères

Lorsque le cœur suggère

Et la raison vacille

Alors un grand merci

Monte du fond de l’être

Et ouvre à d’autres cieux

Ceux de l’amitié

Et du plaisir d’être ensemble

De parler pour ne rien dire

De dire pour n’être plus

Et de vivre pour s’apprécier

 

 

Anesthésie

Parfois me prend une tentation folle

Un trou noir et l’évanouissement de l’être

Plus rien qu’un vide immense

Comme un ballon qui se crève

Mon corps et mes pensées se rétractent

Il n’y a pas d’oppression

Tout juste un pincement

L’avertissement d’un autre monde

Encore inaccessible, tentant

Comme un fil d’araignée

Suspendu à la branche de l’avenir

Concentration des cellules projetées

Et passage dans le trou de l’aiguille

Où cela mène-t-il ?

Cet instant dérisoire et doucereux

Est une cicatrice que l’on aime gratter

Une seconde de bonheur suspendue

A des minutes d’angoisse

Et la paix au bout du tunnel

Derrière je pressens la lumière

La respiration translucide

L’évasion attendue de la pesanteur

L’entrée dans le liquide amniotique

Qui anesthésie le toucher de la vie

Approche, approche, me dit-on

Mais ne franchis pas la ligne

Car tu ne reviendras plus !

 

 

Années

Tu attendais impatiemment ton jour

Celui, surprise, qui te prenait une année

Tu grandissais si vite ce jour-là

Que tu te situais au sommet de l’humanité

Perché sur une montagne d’années

En équilibre instable, miraculeusement

Défait d’une pesanteur insatiable

Le lendemain redevenait plat et lisse

Tel une tête de chauve un jour de grand vent

Mais ce jour-là, fier de tes années

Sur la pointe de tes petits pieds

Tu contemplais le monde avec ardeur

Partant à la conquête d’une vie future

 

 

Puis, les années passèrent, modestes

Enveloppées de souvenirs

Ils s’accumulaient tendrement

Derrière le masque reconductible

D’anniversaires et de paquets

Emmaillotés de papier doré

Il en était de même au premier jour

D’une année nouvelle, séduisante

Parce qu’inexplorée et méconnue

Progressivement le rêve devenait réalité   

Il s’épanchait en volutes frivoles

Conduisait à des impasses illuminées

Par les illusions si longtemps retenues

Et par les succès passés au cirage

 

Aujourd’hui, chaque jour est le premier

Ou peut-être le dernier

Le premier d’une vie encore vivante

Le dernier d’une vie sans avenir

Où l’on s’enfonce benoîtement

Comme dans un édredon de plumes 

 

 

 

Aphasie

Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,

Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur

Des dessous de la ville et transporte mille fantômes

Somnambuliques, vers des destinations multiples

 

Je sortais de mon lit, encore engourdi

Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau

Et entrais dans la chenille lumineuse

Pour prolonger mon rêve exotique

 

Quelle étrange morbidité enserre ces passagers

De noir vêtu et d’ennui revendiqué

Sur la pelouse de leur mortuaire dessein

Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères

 

Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance

Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif

Ils se laissaient porter, indifférents

Jusqu’au terminus de leur indolence

 

Chacun d’eux dormait les yeux ouverts

 Sur la pâleur des publicités

Qui lui donnent la consigne

De se vêtir de noir, exclusivement

 

Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire

Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie

Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées

Pour faire revivre et danser espoir et liberté

 

 

Appât

Une mèche de cheveux

Une flèche de camaïeu

Surtout ne dis pas

Le fourretout du repas

 

La bobèche des adieux

Empêche l’invincible insidieux

D'être dissout par l'épiscopat

Partout où règnent les béats

 

Reviens, ne t‘enfuit pas

Les Troyens ont leurs appâts

Qui les mènent jusqu’aux cieux

 

Plus rien ne t’interrogea

Au sein du conglomérat

Tu te promènes avec les dieux

 

 

 

Arbre

L’arbre est tenace

Coupez-lui les bras

Il repart à l’assaut du ciel

 

Sa tronche lui tient lieu de tête

Il sait se dresser sur la pointe des pieds

 

Mais quand vient la dernière saison

Ses jointures fatiguées se crevassent

Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux

 

Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue

Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée

 

 

Un arbre

Ce n’était qu’un petit arbre

Un arbre comme les autres

Fragile à sa naissance

Puis devenu fort comme un Turc

Bien que sa chair tendre

Réponde aux critères

D’une féminité doucereuse

 

Lorsque vous arrachez

Ses pousses abondantes

Il s’en dégage une odeur

Persistante et violente

Que vous ne pouvez définir

Elle envahit votre intimité

Elle trahit votre perspicacité

Vous la rejetez, trop prenante

Et attirante malgré tout

« Reviens-y » semble-t-elle dire

Et pourtant elle pue

 

À ses pieds poussent et repoussent

 Ses petits, d’un vert tendre

Presque jaune, aux pieds fins

Vous le tirez en biais

Et tout reste dans la main

Une petite boule blanchit

Qui ne s’attache à la racine

Que par l’opération de l’esprit

 

Dans cet état indolore

Il est simple de l’éliminer

Mais quelques jours plus tard

Le nourrisson revient

Avec assurance, heureux

De vous montrer sa vitalité

Ma voici, semble-t-il dire

Étonné, rageusement

Vous lui donnez le coup de grâce

 

Mais il revient, perspicace

Jusqu’à ce que vous laissiez

De guerre lasse ou par inadvertance

Une pousse bien cachée

Envahir votre espace

Préoccupé par d’autres tâches

Vous ignorez sa puissance virtuelle

Mais un jour de printemps

Il devient arbre réel, envahissant

Au bois dur et flexible

Un arbre réel et rugueux

Bien qu’encore en culottes courtes

Il se moque de vous

En vous regardant dans les yeux :

« Tu vois, dit-il, je suis là ! »

Alors vous décidez de le garder

Pour voir comment il pousse

Et ce qu’il deviendra

 

Vous n’y pensez plus

Jusqu’à l’automne

Jour de grand ménage ou jardinage

Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous

Vous vous appuyez sur un tronc

Sans savoir qu’il est là

Sous votre main, fermement

Etabli dans sa robustesse

Ligneux, épanoui, jovial

Etincelant de santé

Aux feuilles bien découpées

Que vous brisez par inadvertance

Et qui repousseront patiemment

Sans cri ni esclandre

Parce que c’est sa tâche

Vivre toujours quoi qu’il arrive

Et décourager l’humain

Trop impatient et indécis

Que faire de ce rejet

Qui sourd des entrailles

D’une terre chaleureuse

Qui donne tout ce qu’elle a

Et même plus encore !

 

 

 

Ardeur

Revenu en toute discrétion

Epousé en réelle possession

Tu prévaux dans la cour vide

Et, ouverte, te dresses impavide

 

Qu’as-tu de plus que l’autre ?

Quelques fleurs et patenôtres

Qui produisent l’espérance

Et inclinent à la déférence

 

Ce rire derrière tes lèvres

Comme la course d’un lièvre

Et ta main sur le toit

Egrainant son patois

 

Tu encourage le délitement

Tu t’enferme en bégaiement

Tu n’es plus celle que je connais

Tu es toujours celle qui est

 

Et encore la vague inlassable

Te ploie en prêtresse du diable

Et ce rire devenu sourire

T’enseigne la manière de mourir

 

Alors la grande faucheuse

Telle la tendre accoucheuse

Te prend en son étau

Et s’en va moderato

 

Elle est partie, la douce

Là où rien ne pousse

Mais où l’ardeur de la nuit

Se réveille à minuit

 

 

 

 

Arrêt

Pourquoi courir après les actes ?

Pourquoi vouloir faire et défaire ?

S’arrêter, prendre le temps de se regarder !

Contempler le monde comme le hibou,

Les yeux ouverts, sans bouger

Et voir passer les incidents

Comme de petites blessures

À la perfidie de la vie

 

Calme serein des fontaines

Qui coulent au pied des jardins

Comme immobiles et vivantes

D’une vie statique et immortelle

 

Tel le scaphandre en eaux douces

Nous attendons la remontée

Pour sortir nos trésors :

Un doigt de poupée rose

Une couronne de fleurs artificielles

Trois lapins de porcelaine

Un chapeau défraichi

Par son séjour dans l’eau noire

 

Au-delà de ces assemblages

Nous retrouvons, cachée,

La sensation de froideur vitale

Des escargots idéologues

Qui courent aux murs de la honte

 

Petits délires matinaux

Comme un soulagement

Offert gratuitement

À l’errant qu’est

Chacun (ou chacune) de nous !

Attentat

On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage

 

Choisir la compassion est un choix simple et naturel

Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire

Choisir la rage est pour les accros de la politique

Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion

 

C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin

Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser

Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?

Seules les forces de l’ordre sont là et agissent

 

Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion

Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps

Plus les divergences se font sentir pesamment

 

Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie

Dans la passion des opinions et des réactions

Hors de toute analyse, recul et discernement

 

La seule union est autour des victimes

Vers qui affluent les pensées de tous

La France reste la France, le pays des troublions

Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise

 

 

 

Aurore 2

L’aurore est abstraction.

Tout d’abord, noir et blanc.

Un point tout court, faible,

Grandit dans l’espoir du jour,

Puis dessine une à une les formes

À grands traits d’obscurité,

Diffusant la lueur entre elles

Plutôt que sur elles, si frêles.

Enfin se distingue chaque ensemble,

L’arrondi des buis dans leur bac,

L’aplat de la pelouse qui s’échappe

Hors de la vue palpable,

Le miroir de l’eau qui s’étire

En fils d’argent revêches.

Plus loin encore, hors du tangible,

La goutte de conscience s’élargit

Se manifeste avec une étonnante douceur

Pour s’emparer, avide, du paysage

Qui apparaît alors, nu et neuf

En ce nouveau jour, comme un poussin

Qui casse sa coquille et découvre

La splendeur renouvelée de la création.

 

 

Auteur

Errance entre les piles

L’œil attiré par la couleur

Plutôt que par un titre.

Ça parle, ça parle

Et ça regarde, compulse…

Acheter que nenni.

Discrètement refermé

Le livre retourne à la pile

Qui monte, descend, remonte.

Certains cependant ont les bras chargés

D’un échafaudage inconsidéré

Qui tombe inutilement entre leurs pieds.

 

Temps mort…

On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,

Rarement de nos joies.

On ne retient que les difficultés.

Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire

Au petit matin quand tout dort,

De dire le monde et les autres

Et sans doute un peu de soi-même

 

Ecrire : oui…

Ecrivain… Non…

 

Quel ennui cette foule

Qui passe et repasse sans voir,

Jette un œil miséreux sur vos piles,

N’entrouvre même pas un livre.

Vous êtes devenu transparent,

Un objet derrière les livres

Que l’on contemple sans le voir.

Y a-t-il un auteur dans la salle ?

Avatar

Qu’est-il cet avatar ?

Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?

Vient-il du fond des âges

Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?

Est-il un objet dans un univers virtuel

Une métamorphose de la fonction

Ou une mésaventure fonctionnelle ?

 

Tu as toujours rêvé devenir autre

Plus puissant, plus beau, moins timoré

Elle s’est toujours vue plus charmante

Et pourtant ce ne sont que des vivants

Qui peinent sous le poids de l’existence

 

Et qu’en est-il des avatars d’avatar

Ces incarnations successives en politique ?

Tel le papillon volage, ils courent

Après la fortune des voix qui crient

Toutes contre un système désuet

 

L’avatar implique un changement de nature

Mais cette métamorphose peut être intérieure

Tu es autre et, pourtant, le même

Brume de l’ignorance dans un même paysage

Ton destin est scellé, tu ne peux te changer

 

Enfin te voici,

Femme de toujours

Unique et véridique

Un sourire aux lèvres

L’œil aiguisé

 

Il se penche sur elle

Et ne trouve que le vide

Car il n’est rien lui-même

Qu’un morceau de chair

Dans le désert imaginaire

 

 

 

Avoir

Je veux vivre, disaient-ils

Ils se gorgeaient de mots

Ils s’emparaient de choses

 Et ces choses, ces mots

Ils en faisaient la vie

 

C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés

Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse

Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir

Des tables de musée dans les salles à manger

Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice

C’étaient des mots savants, bien formés

Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule

 

Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux

Ces mots sortis de la bouche des enfants

 Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases

 

Ils vivaient, disaient-ils

Ils croyaient tout avoir

Ils avaient le savoir

Ils connaissaient la possession

 

Un jour, ils sont morts

Et ils ont tout perdu

Ils sont passés à côté de la vie

Et ont toujours évité les humains

Bague

Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur

Cette plaine caressante que j’approfondis

Du bout du doigt devenu élégant habilleur

D’un voile d’innocence et de beauté recueillie

 

Quelle autre plage serait si sûre et sensible

J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé

Un embrasement coloré de vie indicible

Que l’on hume le nez au vent du désir rentré

 

Glissement vers cette dénivelée tangible

Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme

Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme

 

Le feu me brûle dans cette possession subtile

Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…

Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague

 

 

 

Ballots de paille

 

 

 

Ils sont ronds, dorés comme un rôti,

Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.

Ce sont les rouleaux d’été,

De paille ou de foin enrobés.

 

Comme des guirlandes sur un arbre de Noël

Ils font une parure de fête au regard des vivants.

Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,

De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !

 

Seul le mugissement d’un bovidé esseulé

Trouble la torpeur de l’instant présent,

Accompagné des soupirs d’une brise affolée

Qui ondule sur le blé en chantant.

 

Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,

Pour le laisser sécher sur un plateau

Jusqu’à la fin de cet été.

 

 Et l’utiliser en l’écrasant de la main,

Comme on le fait pour le cumin,

Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.

 

 

 

 

Baptême

Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.

Il le vit dans son corps et se sait épanoui.

L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.

Est-il consistant comme ces nuages gris ?

 

Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.

Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?

Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;

Puis, assagi, il osa l’autre baptême.

 

Il rompit les amarres et s’en alla nu.

Il laissa derrière lui toute déconvenue,

Signant son destin d’être muni d’une âme.

 

Elle le porta au large sans appréhension.

Il flotta dans les cieux de la méditation

Et se divinisa dans les bras d’une femme.

 

 

 

La barque

Faire un tour en barque, quelle aventure !

Quand on a une dizaine d’années derrière soi

Ce moyen de transport devient un mythe

Et elle est là, attachée par une chaîne au mur

Derrière la porte en fer forgé, flottant

Au gré des vents sous son auvent de pierre

Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier

Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir

Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre

Et partir au loin, quelques dizaines de mètres

Des mesures de géant pour de si petites jambes

L’envie les démange, leur corps est déjà assis

Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation

D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide

Et se contempler dans ce miroir mobile

Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler

D’un souffle d’apaisement et de bonheur

Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde

De marquer leur avancée sur la surface

Ils rament sans cadence tout au plaisir

D’agiter leurs bras et de pousser, en extase

Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve

Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient

Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe

Ou comme une grenouille asymétrique

Ils sont passés sous une arche du pont

Criant leur joie qui résonne sur la voûte

Emmenée par le courant, la barque tressaille

S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté

Elle sourit de cette turbulence sereine

Et se laisse porter, indifférente et polie

Sous l’injonction de petites mains sur les rames

Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur

Ont été ressenti cette après-midi-là

Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau

Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir

Dont ils se rappelleront quelques années plus tard

En regardant le pont du haut de la terre ferme :

« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »

 

 

Bille

Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.

Stop !

Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?

Tiens, ça y est !

Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations

Silence !

Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…

Dors sans souci…

 

 

Bleu

Bleue la lame du couteau dans le froid

Juste un bout de ciel et d’horizon voilé

Où courre le train noir et peureux

Dans la plaine réchauffée de lumière

 

Les notes cristallines des éclats de glace

Résonnent aux oreilles du voyageur averti

L’intensité tranchée des rayons réfléchis

Crée un voile subtilement bleuté

 

La pointe d’un glaçon brisé par les pieds

Rouvre la plaie de l’absolue transparence

Le monde s’éloigne à grandes enjambées

La lumineuse beauté bleuit le paysage

 

Bercé par le ronronnement des rails

Je me replie dans la chaleur du fauteuil

Envahi par cette froideur étincelante…

La vitesse façonne le vent de la solitude…

 

 

Bouillonnement

Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille

A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance

C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges

Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence

 

 

 

Boucle

Il est venu, vert de lui-même

Il prit son courage à deux mains

Et sauta le ruisseau des eaux folles

Rien ne va plus, entendit-il

Dans un lointain vécu sans faille

Alors il repartit penaud, mais détendu

Vers d’autres cieux plus verts

Au ciel chargé de plomb et d’airain

Il naviguait dans les espaces sidéraux

Chantant sa complainte sauvage

En solitaire habitué à l’absence

De cohérence et d’embonpoint

On l’appelait le fil volant

Mais ce n’était qu’un point

Sans même un abri où dormir

Qui parcourait le monde virtuel

Et s’attardait sur les litotes

Parfois il tombait dans le vide

Interminablement, solidaire

De l’ivresse des trous sans fin

Il franchissait la porte du trou noir

Et se retrouvait, exclu

Dans un monde moins consistant

Engagé dans une boucle infernale

Qui se terminait par une impasse

Demi-tour, criait-il aux vents

Qui le poussaient vers sa fin

Et le point repartait vers les pleins

D’une cervelle aiguisée et proliférante

Toujours plus au fond de l’imagination

Dans ce plein où rien n’existe

Hors du soi qui n’est pas le moi

Mais un autre fou, ivre de puissance

Brouillard

Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air

Et encombre les bronches révoltées

Par le passage des particules délétères

D’une brume persistante et illimitée

 

Enfoncez-vous mollement dans la purée

Laissez-vous aller sans bras ni jambes

Et ouvrez grand votre regard enchanté

Sur les nuages devenus ingambes

 

Il lui prit la main, hors de toute mise en scène

Gonflé d’un hélium envahissant et obscène

Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !

 

Va où te conduisent ton cœur et ta nature

Marche vers l’inconnue en toute droiture

Va vers la porte blanche et avance d’un pas !

 

 

 

Canicule 2

 

 

La rue est ronde de cette chaleur

Qui tombe du ciel lentement

Avec la douceur d’un agneau

Et la berce d’apesanteur

 

Les voix traversent l’air densifié

Elles pépient en oiseaux polis

Pénètrent l’oreille voluptueusement

Et montent en vrille dans la nuit

 

Toutes fenêtres grandes ouvertes

Comme un pois chiche vous flottez

Aucun souffle ne vous chasse

Vous êtes là, patients, sans force

 

Vous n’avez même plus un fil

Pour vous protéger de la fournaise

C’est un sauna permanent

Auquel il manque le liant de la vapeur

 

O mon corps, Peux-tu fondre

Et me laisser seul et dénudé ?

Non, le poids te rattrape

Couche-toi sur le sol vierge

 

Et désormais ne va plus chercher

L’ombre de ta consistance

Au pied des immeubles luisants

Mais dans la fraîcheur du rêve

Carillon

Absurde, j’ai retrouvé le goût salé

Des embruns pleurés aux grottes de l’océan

 

La pluie

Comme la bise sur l’arbre

Égraine de gouttes

La rêverie de l’œil sur le toit

 

Le carillon des larmes de la gouttière

Enchante ma cathédrale de zinc

Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus

Protège son corps d’écailles

 

Grisâtre, l’épiderme nuageuse

Caresse les cheminées luisantes

 

 

Chair de poule

Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance

Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages    

 

Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas

 

 

La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse

 

 

Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?

 

 

 

Chaleur

Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur

Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre

La chair dissolue des corps endoloris

Et fait naître une langueur bienvenue

Laisser-aller…

                        Faut-il encore bouger ?

Les pieds ne suivent pas ce corps

Qui part poussé par sa volonté

Ils laissent une trainée dans le sable chaud

Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses

Puis l’aine, enfin le tabernacle

Qui bat à tout rompre dans sa toile

Quel étouffement !

                                Non, laisse faire

Liquéfie-toi sous le souffle délétère

Laisse aller ta carcasse appauvrie

Paquet sanglant de chair humide

Ne la laisse pas se dérober

À cet espoir d’assèchement

Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle

Chante la percée de l’inaction

Sur les cadavres des nuits froides

 

 

Chambre

Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,

On trouve une petite chambre dissimulée

Sous des arbres menteurs et bien vêtus

Qui cachent un paradis de douceur ignoré.

 

Il faut s’enfoncer sans peur

Dans cette noire épaisseur

Que borde le soleil

Sans jamais la pénétrer.

 

S’ouvre alors devant vous,

Après un instant prolongé

D’obscure ambiance moite,

L’écoulement des eaux.

 

Elle franchit ses bassins

En roucoulant de joie,

Glougloutant sauvagement

Et pressée d’en finir.

 

L’architecte des liquides

Sournoisement a conçu

Un cheminement tortueux

Bordé d’arrêts obligés.

 

Et là vous méditez

Dans ce concert ailé

Sur le temps qui passe

Et l’espace qui s’enroule.

 

Cette chambre en plein air

Est le refuge des bien-portants

Qui y viennent ruminer

Leurs erreurs pardonnées

Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.

Chapeau !

Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie 

 

Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer

 

Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage

 

D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises

 

Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle

 

On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours

 

Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles

 

Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches

 

Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?

 

 

Chemin de fer

Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.

 

L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité

 

Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé

 

Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté

 

Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse

 

 

 

Chouette

Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.

 

 

Elle est tombée du ciel, comme le père Noël

Passée par la cheminée, noire comme le vent…

Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?

Les taches de suie montrent sa dégringolade…

Elle a débarqué dans la cendre grise

S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil

Que suis-je venue faire dans cette galère ?

Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe

À quoi servent ces moutonnements colorés

Que je vois par terre, picorons-les pour voir !

Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe

Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée

Pas de goût, une odeur de poussière…

En se dandinant, elle se déplace et avance…

Elle ose en un instant ouvrir ses ailes

Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !

Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé

Elle se heurte à un abat-jour jaune

Tente de se poser dessus, mais il s’effondre

Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…

Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser

Le ciel est dur, j’ai mal à la tête

Ah, voici le jour, sans restriction

Clac, je me casse le bec sur une cloison

Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure

Dans laquelle je m’exprime à l’habitude

Et je me heurte à l’invisible

Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?

Changeons d’univers, voici la porte

Encore la prison, plus large cette fois

Mes ailes heurtent une étrange machine

Des aiguilles tournent lentement

Dans un tic-tac qui fait mal à la tête

Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal

Elle projette de minuscules gouttelettes

Qui restent intactes sur le sol délavé

Je veux en gouter une, mais c’est dur

J’ai la langue en sang, ça fait mal

N’y touchons pas, c’est belliqueux…

Enfin, des branches entremêlées

Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier

Les branches sont si fragiles

Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol

Pourtant ces paniers ne contiennent rien…

 

Et la chouette continua de tourner

Pendant une partie de la nuit

Et une partie de jour, sans repos

Ne sachant où poser sa carcasse…

D’épuisement, elle s’effondra, défaillante

Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité

Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…

Elle est sortie, incrédule et épanouie

Avec un hululement de joie

Et s’est perchée sur le toit

Pas sur la cheminée, ce volcan éteint

Qui engloutit les oiseaux distraits

Et les conduisent en des lieux

Qui sont plus l’enfer que le purgatoire

Des animaux peu chanceux…

Cette chouette fut le premier être

À reprendre son envol

Ressuscitée, hilare et légère

Voguant à nouveau sur les branches

Et plongeant dans la rivière

Pour boire les quelques gouttes

Etincelantes et tourbillonnantes

Qui furent un baume à sa langue déchue

 

 

 

Cimetière

Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ? 

 

 

 

 

Clairvoyance

Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel

 

Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente

 

Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin…  Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité

 

Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages

 

À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité

 

Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine

 

 

                        Colmar

Vent et soleil, mélange détonant

Le cheveu en bataille, la peau desséchée

Vous marchez entre les rangs de vigne

Où quelques rares raisins restent accrochés

 

Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »

Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins

Architecture embrouillée sur un sol sans végétation

L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds

 

Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant

Une place sans un bruit où passent des fantômes

Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement

Evitant chaises et tables en attente de clients

 

Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement

Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur

Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides

A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin

 

Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux

Vous croisez des visages, évitant les corps

Vous contemplez la voûte de la cathédrale

Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…

Concentration

Une tête d’épingle. Rien d’autre

Ne la cherche pas dehors

Elle est en toi, là où tu n’es plus toi

Là où l’infini te pénètre

Et te prend comme une proie

Concentre-toi !

 

Ton corps n’est plus qu’enveloppe

Une feuille légère que tu ne peux saisir

Ta raideur devient souplesse

Ton inertie devient attente

Au bord du précipice, tu guettes

Espérant la venue du Tout Autre

Concentre-toi !

 

Noirs, puis rouges, puis blancs

Entre tes yeux clos se pressent

Les grains vivants de l’attention

Qui s’amassent en toute liberté

Tel un nuage lumineux qui te prend

A la jonction des pensées et des sensations

Et t’aspire, là où Tout est en Tout

Concentre-toi !

 

Sans poids ni durée, tu flottes

Entre les eaux primordiales

Tu gouttes sur la pointe de ta langue

Cette saveur étrange et méconnue

D’un infini qui t’est familier

L’ouverture vers une absence

Plus aimante que la présence

Le rien devenu Tout

Concentre-toi !

 

Concentre-toi… Et va…

 

 

Confusion

Nous n’avons jamais tant vu d’agitations

Et de navrantes piques pour une élection.

Seul, l’empereur règne sur le médiatique,

Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.

Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse 

Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.

Il navigue sans se fixer entre les extrêmes

Et affirme vouloir gentiment faire carême.

Les autres, sous les coups des assassins,

Jouent les utilités contredites sans fin.

Leurs paroles se perdent dans le brouhaha

Qui finira prochainement par un hourra.

Et pendant ce temps, survit le monarque

Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,

Contemple hilare les ruines de son château

Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».

C’était bien pourtant la promesse délirante

Qui enthousiasma les foules trépidantes.

 

 

 

 

 

 

Publié le 22 mars 2017

 

 

 

Tiédeur

La chaleur écrase de sa pesanteur

La paupière alourdie de nos corps

Le vent même dévore d’un souffle chaud

La poitrine blanche des soldats

 

Les lèvres collées de sécheresse

Le pied lourd de mille soucis

Ils attendent, impassibles

La relève qui ne veut pas venir

 

Collés à la terre desséchée

Ils grignotent à pleines dents

L’ombre imprimée sur le sol

Par le soleil ardent de leurs espoirs

 

Le matin peut-être, la quiétude

Gagne les corps endormis de rêves

D’eau bienfaisante réveille

Les espoirs de la veille de du lendemain

 

Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement

 

L’eau maintenant, la boue

Les pleurs de chaque motte de terre

Engourdissement d’impuissante raideur

L’extrémité des membres terreux

 

Et nous nous retranchons en boule

Dans la moite tiédeur de nos corps

 

 

Courant

Merci à vous, passants d’un jour,

Pour votre indifférence fébrile

Et vos pensées perdues.

Je peux marcher sans peine,

Sans arrachement difficile

Dans la cité virtuelle

Des avatars déjantés, mais sereins,

Courant au-devant d’un autre lui-même

Pour finir le soir endormi sur la table

Des images luisantes d’un moniteur.

 

Merci à ceux qui passent

Sans voir la lente remontée

Des hébergeurs échevelés

Au lendemain des heures

Où dorment les malins dodus.

 

Merci aussi à toi,

Initiateur irréel et magique,

D’excursions abruptes et échevelées,

Dans les chambres fermées

Où d’étranges silhouettes

S’épanchent sans vergogne.

 

Adieu, vous qui m’avez donné

Idée de ces mondes délirants

Où l’homme redevient,

À l’égal des rois au pouvoir estimé,

Le seul propriétaire de rêves indolores.

 

Mes voyages s’arrêtent faute de courant.

Ce matin le maître de l’électricité

A coupé l’énergie qui m’alimente

En visions fantasmagoriques.

Plus rien ne me conduit

Vers les cieux glorieux de l’imagination.

« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »

           

 

 

 

 

 

 

 

 

Cours d’eau

Marcher le long d’un cours d’eau,

Promener sa paresse au fil des pas

En regardant défiler l’herbe verte

Et se laisser aller à une douce somnolence,

À chaque seconde qui s’égrène.

 

 

 

 

 

Par endroit, la roche se présente nue

Comme coupée au couteau,

Mais environnée des guirlandes de buis

 

Qui poussent, sauvages,

À l’image des millénaires écoulés,

Et pourtant domestiquées

Par la proximité des prés.

 

 

 

 

Au fond de la vallée, un village.

Pas un bruit, pas une âme.

Seul le chuintement de l’eau sur les pierres

Donne vie à cet immobilisme.

 

Je m’arrête, observant l’eau,

Apprivoisé par la pâle chaleur

D’un soleil dispersé entre les branches

Et insaisissable dans sa totalité.

 

 

 

J’avance, l’œil aux aguets,

Porté par une brise tendre et acide,

Et traverse la rue principale

Enhardi par la chaleur du soleil.

L’église, plantée sur le carrefour,

Côtoie les pentes escarpées

Où paissent des fantômes de vaches.

 

Au retour, j’aperçois une femme

Qui sort de chez elle, sans bruit,

Un tableau à la main,

Ou plutôt rabattu sur son buste

Comme pour le protéger.

Elle s’éloigne calmement,

D’un pas assuré, le regard perdu,

Montant le chemin herbu,

Vers un l’on ne sait où, fuyante.

 

 

 

Chemin du retour, au pas de la nostalgie,

Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement

D’une eau sereine et apaisante,

Le soleil face à moi,

Provoquant de minuscules étincelles

Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.

                        

 

Cousinade

Une poussière de têtes s’entasse

En attente de reconnaissance

La mémoire flanche, puis revient

Chaque visage remonte à la surface

 

Vacarme des conversations

Comme un brouillard de mémoire

Qui monte du sol de l’enfance

Et se couvre de souvenirs délicieux

 

Dans l’obscurité, je courrais, perdu

Cherchant vainement les portes de la réminiscence

Je me prends les pieds dans ma jeunesse

Et trébuche de bégaiements innocents

 

La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit

De grands blocs de commémoration émergent

Et barrent le chemin des rencontres d’hier

Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces

 

Que ce monde passé est empli de trous noirs

Par bonheur quelques naines blanches illuminent

Le grenier poussiéreux du théâtre antique

Des souvenirs d’enfance montant à pas menus

 

Oui, chaque stèle se couvre d’un nom

D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire

D’enfants heureux, de bébés pleureurs

De cousins ressurgis, de parents disparus

 

Allons, plongeons dans le bain des vestiges

D’un passé révolu et pourtant bien vivant !

 

Quel rafraîchissement !

Décombre (poème pour rire)

Tout se trame dans l’ombre

Et sombres sont les nombres

S’échappant de la pénombre

 

Sorti de l’ombre, tu luis

À l’ombre, tu palis

Dans l’ombre, tu survis

 

Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?

De ton ombre as-tu peur ?

Supprime l’ombre, dit le hâbleur

 

Sans une ombre de requiem

Tu es l’ombre de toi-même

L’ombre portée d’un zérotième

 

Si différent, tu nous encombres

Serais-tu en surnombre

Sorti, pâle, des décombres ?

 

Hombre, quel drôle de concombre !

 

 

Délectation

Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?

 

 

 

 

Délestage

C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !

 

Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.

 

Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.

 

Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.

 

 

Délire

J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants

La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs

Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos

Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion

Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent  des échafaudages

Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?

Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises

Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours

Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main

Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale

Dés

A nouveau l’être maléfique et blanchi

Qui courre sans vergogne dans la montagne

A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?

Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?

 

Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre

De ce grand chacal enfiévré de douceur ?

Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre

Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?

 

Et cet autre monde sans corne ni fureur

Se prête aisément à l’échange d’imposteurs

Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée

 

Quel rêve étincelant et maléfique

Tourne dans la tête du pasteur séraphique

Et l’entraîne vers une innocence feutrée

 

 

Désavouer

 

J’ai dénoué le plomb du soleil

Au fil des rayons qui illuminent

La terre et l’eau de ses dons

 

J’ai déjoué l’innommable coupable

Qui estompe en larges risées

Le théâtre des monts et des murs

 

J’ai rejoué la grande fantaisie

Qui s’imprime dans le temps

Sur le clavier aux touches d’ivoire

 

J’ai enfin renfloué mon amertume

De n’être qu’un petit d’homme

Face à l’immensité du rien

 

Tu n’as rien d’un surdoué...

Alors laisse-toi écrouer !

 

 

 

Désert

Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle

Que n’ai-je vu de beautés factices

Dédiées aux plus choquants des prêtres,

Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,

Ou encore aux vertus de voitures carrossées

Par le dernier éphèbe en délire du jour ?

Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes

Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur

Ou encore de rires émouvants et fragiles

De jeunes adolescentes effarouchées

Un soir de grisante veillée au bar délétère ?

 

Oui, j’ai contemplé

La noirceur des meurtres en série,

Le bleuissement des rêves enivrants,

Le jaunissement des fins d’une vie,

Le verdoiement des explorations perdues,

La griserie des fêtes mondaines,

Le brunissement de papyrus en miettes,

L’écarlate des bouches de femmes,

L’orangeté des délires printaniers

Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,

Le vermillon des petits pas menus

Des danseuses chinoises aux pieds bandés,

La pâle blondeur des cheveux de reines,

Le bref éclair des couteaux affutés

Dans les rues inconnues de villes lointaines,

Jusqu’aux évanescentes rencontres

De sordides réseaux en mal de reconnaissance

Par des enfants insoumis et brutaux.

 

Parfois, vient un instant de pur délice,

Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,

Qui éclaire d’un reflet étincelant

Le lent cheminement de l’âme

À la recherche d’un plaisir sain.

Alors s’attardent les cœurs endurcis

Et les intellects obscurs et sordides

Pour contempler, fruit du pur hasard,

L’apparition attendue d’un désert sans fin

 Où rien ne se passe hors du silence des sens.

 

 

 

 

Crête

Sur la crête

Entre le bien et le mal

Entre le bon et le mauvais

Il oscille

 

Mais qu’est-ce que cette antonymie,

Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?

 

Ne serait-ce pas plutôt une vallée

D’où chacun tente de s’extirper 

Car d’un côté la gravité l’oblige

Et du mal ne peut l’alléger

Et de l’autre, la compassion

L’enferme dans un sursaut d’humanité :

Il ne peut les laisser seuls

 

La vallée s’enfonce dans la brume

Elle monte sans cesse

Dans les nuages de l’absolu

Vers l’enfer ou le paradis

Sans qu’il sache où il tombera

 

Ce n’est que le jour du départ

Après avoir laissé son corps

Qu’il saura s’il a pris

La vallée de la géhenne

Ou l’ascenseur de la transparence

 

Sa seule assurance :

Le parachute de l’optimisme !

Son seul frein :

Le poids de l’égo !

 

Ainsi il va vers son destin

Sans savoir qu’il le vit

Mais, en lui, se révèlent

L’attrait des neiges éternelles

Et la peur de la damnation

Alors l’effort le porte

Et l’espoir le guide

Il sera ou ne saura jamais

Mais il aura tout fait

Pour épouser son destin

 

 

 

 

Désir (2)

Le désir est un compagnon encombrant.

Lorsqu’il est là, il prend toute la place.

S’il vous arrive de constater son absence,

Il accourt aussitôt sans aucune gêne.

Il ne vous laisse aucun répit

Et vous taraude sans cesse, insatiable.

Insidieux et libertaire, il exerce sa férule

Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.

Il vous faut attention et tromperie

Pour le renvoyer loin de vous.

Vous le chassez par la porte,

Il revient par la fenêtre, même close.

 

Le désir est un compagnon encombrant,

Comme un vernis qui vous recouvre

Et qui attire toute poussière de l’esprit.

Vous basculez du septième ciel

Au fin fond de l’enfer sans le savoir.

Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…

Englué dans ce rappel permanent

D’exigences actives et incontrôlées

Qui surgit à l’horizon des pensées

Et finit en actions à vos côtés,

Vous basculez sans y pouvoir

Et perdez votre savoir-être,

Car il court à fleur de peau

Et vous submerge à tel point

Que vous n’êtes plus vous-même,

Mais l’être inconnu qui se prétend moi

Et qui n’est qu’un sosie malodorant.

 

Le désir est un compagnon encombrant.

La fuite n’est qu’une mascarade

Qui conduit à l’abdication.

L’acceptation de sa présence

Fait de vous un fantôme vivant.

 

 

Détournement

Le train roule, roule et roule encore

Mais il ne va pas dans la bonne direction

Il a été détourné.

 

Nous sommes partis vers l’inconnu

Le pays des rêves et des cauchemars

La boussole est déréglée et vide de sens

Est-elle également détournée ?

 

Les voyageurs se regardent, inquiets

Vers quel noir destin nous conduit-on ?

L’ignorance est pire que la frayeur

Elle nous retourne sur nous-mêmes

Et conduit à d’autres détournements

 

L’atmosphère progressivement s’alourdit

Le ciel s’obscurcit de nuages sombres

Qui se chevauchent sans vergogne

L’être se tasse au fond de son fauteuil

Et boude la vue câline des terres

Pense-t-il encore au déraillement ?

 

Le train s’endort par manque de patience

Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons

Dans le noir, il prend la main de sa voisine

Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante

Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin

Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient

Le contrôleur passe et la caravane nenni

 

Le voyage dura, dura, dura encore

Le conducteur a repris la bonne direction

Mais le cœur n’y est plus, vide et plat

On poursuit sur la lancée, aphone 

Le silence se fait oppressant et tendu

 

Tous semblent sans réaction aucune

Raides dans leur fauteuil ou amollis

Ils prient le ciel pour trouver la gare…

 

 

 

Dévoilement

C’était toi, l’ombre entrevue

Comme un double de moi-même

Cette glissade des personnalités

Jusqu’à l’emmêlement des genres

Nous nous retrouvons nus

Sans vêtements ni même sentiments

Et contemplons nos chairs incolores

Rien ne sert de nous caresser

L’empreinte de nos mains sur les corps

Reste sans conséquence ni mystère

Elles passent au-delà du rideau de l’être

Et s’enfoncent dans l’inconnu

Les bras s’allongent et ne peuvent saisir

Le vent, la pluie et les larmes

Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre

Que ton regard de fer et tes mains de velours

Le souvenir d’une après-midi ensoleillée

Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte

 

 

 

Week end

Ils courent, hommes et femmes confondus

Ils tournent en ovale, faisant le tour

Du parc encombré d’enfants et de vieillards

Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables

Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée

Le regard fiévreux, la jambe tressautant

Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter

Pour communiquer, pour ne pas mourir

Quelle est ma tension, où bat mon cœur

Comment je respire, et, si cela m’arrive

Quelles sont mes pensées dans la course ?

Et l’appareil magicien va leur livrer

Une succession de chiffres et commentaires

Qui vont les rassurer : je peux continuer…

Alors ils repartent, pour un dernier tour

Se donnant le courage du vainqueur :

J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu

Ils se donnent quelques distractions

Les hommes regardent les filles transpirant

Les femmes font semblant de ne pas les voir

Les enfants passent sur leurs trottinettes

Les vieillards sont assis, somnolents

Le gardien siffle pour montrer son autorité

Le gamin s’enfuit en courant et riant…

 

Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres

Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres

Mais toujours autant d’êtres sombres…

Paris éternel les regarde passer

Et rit sous cape d’un sourire chaud

Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer

Le cœur et trembler les sentiments

 

 

Diner

Arrivé subrepticement dans la maison accueillante

Nous entrâmes dans le salon chuchotant,

Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.

Nous connaissions un couple, les autres inconnus

Nous furent présentés : enchanté et salamalec.

Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement

Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.

Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,

Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé

Avant de tourner autour de la table

Pour s'assoir à la place convenue.

Ballet des verres et des assiettes,

Brouhaha des conversations,

Echange de plats de mains en mains,

Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,

Répondre à ma voisine en inclinant la tête,

Et voir l’alchimie prendre progressivement

Jusqu’à ne plus former qu’un groupe

Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.

Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,

Tu pallies aux inattentions des convives

Jouant le maître et la maîtresse de maison

Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,

Réponse à la question et question à ton tour,

Dans la tranquillité sereine de l’heure.

Essai d’alcool à la couleur enjôleuse

Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.

 

 

 

 

Dissimulé

C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines

Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance

 

Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête

 

Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète

 

Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte

 

Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance

 

Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés

 

Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie

 

 

Distinguer

Oui, c’est vrai, comment distinguer

La réalité de la virtualité ?

Certes, je palpe la première

Et ne goûte que des yeux la seconde

Je me baigne dans le réel

Et nuage dans le virtuel…

 

On me dit que le virtuel

Existe sans se manifester

Pourtant les réseaux sont bien là

Pour signifier le mécontentement

 

On me dit que la parole est réelle

Mais la langue virtuelle

Ah ! Parler est vrai

Mais le Français n’est pas révélé ?

 

Le virtuel est le réel en puissance

Le réel possède-t-il tant de force ?

La mémoire virtuelle se déconnecte

Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?

 

Oui, c’est vrai, quelle potentialité

Que ce plus qui vous accompagne

Et vous tire par la manche

Pour vous noyer d’une brume d’informations !

 

 

 

Dunes

Quand nous partions libres et nus

Vers les lointains pays d’Orient

Et que nous rêvions de ces danses endiablées

Au pied des chameaux bleus

Nous parcourions les dunes

Et chantions inexorablement enlacés

Notre bonheur au ciel jaunissant

 

Tu me tenais par la main

Et je ne pouvais que te suivre

Prisonnier de ces battements

Que j’entendais dans la résonance du moi

Nous parcourions les dunes

Assis sur la selle de l’évasion

Sous la nuit chaleureuse

 

L’ombre de la pure volupté

Nous enlaçait, peau frissonnante

Bouillonnement des enlacements

Le désert avait fait place à la luxure

D’un vert tendant vers le violet

Et de bruns tendres et chauds

Nous parcourions les dunes

Nous rêvions d’eau en cascade

Et de fraîcheur toujours honorée

 

Nous marchions dans la fange

Des vallées encombrées d’arbres

Aux feuilles persistantes et maigres

Et nous parcourions les dunes

Nous avançâmes plus loin encore

Jusqu’au repos dans les limbes

Après la mort des corps tendus

L’un vers l’autre, inexorablement

Dans la solitude de l’ardeur

 

Nous atteignîmes le non-retour

En parcourant les dunes 

Environnés du blanc brouillard

De nos joies nouvelles

Là, nous fermâmes les yeux

Et vîmes défiler notre avenir

 

Nous agréâmes cette vision

Et nous nous laissâmes endosser

La responsabilité de cette vie

Que nous menons depuis

Entre la vie et la mort

Étroite, mais combien douce

De frôlements imperceptibles

De nos corps ensorcelés

 

Main dans la main, nous naviguons

Dans l’air pur de nos aspirations

 

 

Ecrit et publié le 5 juin 2017

Échec

L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…

Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde

Mais il peut sans relâche vous accompagner

Et vouloir assurer votre arrière-garde…

 

Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…

Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…

Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…

Rasé de près, vous sombrez en incubateur…

 

Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé

La morne plaine de vos passions démontées

Un désert barbare parce que nu et sans espoir…

 

Alors vous vous laissez aller et préférez

Vous tourner en vous-même et le vide contempler…

Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !

 

 

 

Eau

L’eau, dans tous ces états

Remonte à la source

En vertu d’une équation :

Plus de cent pour cent

De hauteur de barrages

Par rapport à la dénivelée

 

L’eau n’est plus ce qu’elle était…

Qu’a-t-elle de moins ?

Non c’est en plus, invisible

Dilué dans la masse d’eau…

Cela donne des boutons,

Et fait des buveurs d’eau

Des rats courant en tous sens

 

Mais on trouve aussi dans cette eau

Des bouchons monstrueux

Qui nivellent à des hauteurs de noyade…

Il faut les faire sauter

Pas question de les manœuvrer !

 

Adieu long fleuve tranquille

Désormais cours jusqu’à la mer…

Personne ne peut t’attraper

Ni tremper ses doigts de pied

Dans cette eau désormais sacrée

 

 

Eclatant

Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit

 

 

Ecoulement

L’eau morte coule le long des tuyaux

Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

Les gens dans leur bêtise hautaine

Glissent sur les trottoirs embués

Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe

 

Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil

D’un geste mouillé et gémissant

 

Les rues fuient les rues sans se séparer

Labyrinthe de bruits et de regards

 

Et la nuit abat sa longue cape de deuil

 

L’eau ruisselle et éponge le son des pas

Et les passants cachent leur misère

Derrière un col ou sous un parapluie

 

Marche continuelle et pressée

Qui ne finira jamais en danse effrénée

 

Le fer de mon balcon a perdu sa beauté

Comme les volets ont fermé leurs bras

 

Les ombres regagnent la clarté enfermée

Dans le sein des flancs de ces rues

Pendant que s’étend la grande bête noire

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

 

Écume

L’écume des nuages dans les flots

Secoués de tremblements

 

L’écume de chaleur des chevaux

Après une course effrénée

 

L’écume de colère que profère

Celui qui noue la violence

 

L’écume des individus méprisables

Qui portent leur aigreur rentrée

 

L’écume de mer des pipes

Dont la magnésite se culotte

 

L’écume de l’épileptique

Prenant par surprise l’humain

 

L’écume de terre de l’aphrophore (1) 

Protégée par son crachat de coucou

 

L’écume de résidus de la chauffe

Regorgeant d’impuretés

 

L’écume des jours, de littérature

Emportée par le déclin du temps

 

Toutes ces écumes sont-elles

Signe de vie ou de mort

L’écume n’est-elle qu’une éphémère

Excroissance de renoncement

Ou preuve de résurrection ?

 

L’écume des mots seule

Peut le dire en bulles

Et pétillements sauvages

Sortant de la bouche d’innocents

Frêles, vierges et extasiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".

Elle

Elle est là, maigre et misérable :

« Qu’as-tu, petite, à demander ? »

« Je cherche l’homme responsable

De ma vie et de ma pauvreté. »

 

Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,

Les yeux fixes et l’haleine fétide,

Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,

Tendant un doigt fragile vers le vide.

 

Le lendemain on la vit revenir,

Fière jeune fille sans un soupir,

L’œil vif et la chevelure brillante.

 

« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »

Elle entraîna derrière elle le village entier

Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.

 

 

 

Embrasement

Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »

 


 

 

 

Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire

 

 

 

 

 

Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir

 

 

Endormi

Le consternant silence de la nuit

Quand l’œil ouvert promène sa caméra

Sur la chambre agrandie d’obscurité...

Un reflet dans la glace… Froid dans le dos

Un grincement de meuble… Mal aux dents

Le vol d’un moustique… Attente sans fin

 

La nuit n’est plus ce qu’elle était...

Elle court sans savoir où elle va

À l’aveugle, en femme échevelée

Elle me tient de sa main gantée

Et m’entraîne dans les précipices

En farandoles inlassables et vertueuses

Jusqu’au réveil hurlant

 

Premières lueurs de l’aube...

Les cheveux se dressent sur la tête

Rien d’autres ne te retient

Love-toi sur toi-même

Et sois comme le juste…

Endormi...

 

 

 

Enfance

Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?

Un rien la rend fontaine débordante

Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs

Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup

 

Tu pleures sur ton malheur ou tes maux

Tu pleures parfois même de bonheur

Tu t’entraînes à fondre en larmes

Pour te faire remarquer des adultes

 

Je suis un personnage, leur dis-tu

Faites donc attention à moi

Ne me laissez pas passer sans me voir

Et si vous vous retournez, indécis

Regardez-moi dans les yeux

Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre

 

Perception, sensation, impression

Les ions m’en sortent de la tête

Voient-ils la page blanche se remplir

De larmes de pluie et de hoquets

 

C’est une désolation que cette rancœur cachée

Qui courre dans tes souvenirs aigres

Les pleurs cachent ta misère inexistante

Redresse la tête, couvre-toi de fierté

Tu deviendras grand quoiqu’il arrive

 

Et tu seras forcé de vivre, solitaire

Face à toi-même, sans pleurs ni reproches

Au bord du ruisseau des larmes

De crocodile qu’un enfant a émis

Et qui se perd dans le désert de l’existence

 

 

Enfant

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant

Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux

Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais

Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste

A mon ours, je pouvais tout lui dire

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire

J’aurai attrappé la lune un soir d’été

Et lui aurai donné un royaume, pour jouer

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée

Si je n’ai personne à qui la donner. »

« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait

Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale

L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur

Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?

 

 

 

 

Enigme

Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...

 

Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...

 

La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…

 

Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore

 

 

Enthousiasme

Cet instant imprévu et subtil,

Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver

Dresse devant nous le souffle

D’un irréel sentiment d’ouverture,

Comme une respiration dans l’air

Ou une apnée prolongée et opacifiante.

Alors, transformation du paysage !

Le vert devient rouge, le jaune se détache

De murs sales et fripés d’ombres.

J’ai par magie laissé le poids

D’années lourdes des tracasseries

Des professionnels de l’ennui,

Du travail méticuleux et attachant,

D’obligations impératives

Et de contacts permanents

Avec les autres fantômes

D’un système qui tourne sur soi-même.

 

Aujourd’hui, devant moi,

S’ouvre la consistance du rêve,

La palpable vertu de l’inconnu.

Comme un aveugle les bras tendus,

Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,

La faible caresse de l’inavouable.

Perception d’un instant unique,

Celui d’un achèvement prévu,

Attendu et confondu parmi les songes,

Pour une renaissance émerveillée

À l’instant éternel et envoûtant

D’un jour semblable aux autres,

Comme une brume d’enthousiasme

Sur la pâleur du monde.

 

 

Ensorcelé

Multitude des attitudes

Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol

Après avoir reposé ses ailes recourbées

Dans l’air lourd et magnifiant

D’un vent du large, caressant

 

L’un d’entre eux marche sur la digue

Et enchante les hirondelles

De sa valse à cent temps

Il pousse le cri de victoire

Vers les bâtiments vides et délaissés

 

Un autre, plus vert et musclé

Revient au pas de course

De lointaines collines

Encore effarouché, essoufflé

Par la contemplation de l’avenir

 

Celui-ci tient son arrogance

A pleines mains, repu

Et chante à qui veut l’entendre

Le cri du vieux marin

Lorsque l’eau le pénètre

 

C’est un rêve sans doute

Le rêve de l’eau ensorceleuse

Qui secoue parfois fortement

L’errant de l’âme endormie

Ruisselant d’images, la nuit

 

Gnomes ragoutants et bruyants

Vous dévidez vos histoires

Et regardez leurs effets

Du haut de vos dix pieds

Comme des anges pervers

 

Et, un jour, emporté par le rêve

Vous découvrez un présent inexistant

Vide d’un passé chargé

Néant d’un avenir inenvisageable

Pour ne plus penser et vivre, enfin

 

 

 

Entre

Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.

 

 

 

 

 

 

 

Entre-deux

Le chaos des pensées et des songes

Est une glue collante et répandue

Pas un souffle d’air dans la tête

Le poids du passé enseveli

Contre l’éclaircie de l’absence

Vaut-il mieux ne plus être

Et s’échapper dans l’air

Ou errer comme l’escargot

Lent et fier de sa majesté ?

Le silence… Il est prenant...

Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...

Aujourd’hui, plus rien

Une mince lueur entre les deux yeux

Qui seule guide l’autre

Celui que je ne suis pas

Et que je voudrais être

 

 

Envers

Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées

 

 

 

Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?

Equilibre

Vertu annoncée française, comme le cartésianisme

Souvent contredite par la réalité des faits

Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.

Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?

 

Certes l’équilibre  des façades de nos châteaux altiers

Donnent un sens harmonieux aux apparences

La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique

Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales

 

Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?

Balance des sentiments, des émotions, des perceptions

L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux

Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?

 

L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !

Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur

Un souffle et sa constance se brise, altérée

Il fuit la logique et le poids des mots recherchés

 

L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité

Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?

Ici la vie est contraire à la parole, contradiction

Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude

 

Aucune prédominance, pas de passe-droit

L’œil à l’horizon, la face non corrompue

Transpirant sous la bise de l’intégrité

Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire

 

Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?

Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille

Ils vont dans les chemins de la vie heureuse

Et se détendent sur l’herbe caressée de rires

 

Vraiment, quel avenir sans équilibre

De quel côté pencher : raison ou imagination ?

Le papillon noir s’élève dans l’azur

Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée

 

 

Errance

Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
 D’un cerveau en décomposition

 

Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable

 

 

 

Espace

Les bords froissés de la fenêtre

Tracent leurs courbes dans l’espace

 

Ils réveillent en chacun le parfum

Des matins d’automne endoloris

Quand l’haleine glacée de l’océan

Se glisse sous votre dos et chante

La fin de l’extase dans la nuit

 

Dorénavant, l’ombre des caresses

Accompagne le héros qui sort

Vêtu de gris, sans entrain

Pour se laisser mourir gentiment

Dans l’air diaphane de l’aube

Quand apparaissent les premiers rayons

 

La nuit n’est pas le jour

Le matin n’est pas le soir

La lumière n’est pas l’obscurité

Une ambiance délétère

Sans pouvoir sur l’artiste

Qui se noie dans la brume

Et s’estompe le jour

 

Mais pendant ce temps

Se déploie la rencontre

Sur le fil de la volonté

Entre l’existence et l’essence

Là où rien ne vient maquiller

La franchise de l’être

 

Nous ne sommes plus

Seul vit en moi et en toi

Ce gouffre inimaginable

Qui vous fait plonger

Dans l’inconnu chaleureux

D’absence d’être…  

 

 

Espoir

Ce filet d’air entre en tête

Tu sens juste un vague souffle

Tu ne perçois pas encore

L’espoir qui surgit en toi...

Ton horizon s’élargit cependant...

La prison ouvre ses portes

Située haut sur le cap

Elle est placée pour contempler

L’océan immense et vide

Mais souvent… une brume empêche

Le cœur de porter aussi loin...

Tu n’entends que les flots

Qui voyagent en train

Et s’écrasent à leur rythme

Sur les lèvres blondes de la côte

Il y fait chaud sur cet observatoire

L’œil faiblit en luminosité

Enfoui dans l’étoupe tiède

D’un horizon sphérique…

Cette maigre caresse légère

Profite de ton ignorance…

Elle emprunte la route

Des départs imprévus

Tu montes dans la barque

Qui tangue de colère

Qui agite ses bras de bois

Au rythme des ondulations

Tu peines à t’assoir, mal vêtue

Ta robe de pourpre éblouissante

Entre en conflit avec le gris vautour…

Simultanément, tu observes

Cette glissade lente et majestueuse

Vers le trou de l’enfer

Ou, peut-être, du paradis…

Sais-tu le lieu de ce pays

Où, vêtue de papier crépon

Tu agites les mains en tous sens...

Personne ne vient à ton aide…

Sur la pointe de la caresse ailée

Tu divagues et balances…

Les espoirs déçus

Lancés comme des grains de semis

Deviennent geyser à la surface

Tu t’allèges pour être prête

À aborder l’avenir sans fin

Dont tu ignores encore

Le moment qu’il choisira

Pour couper le cordon

Qui te relie au monde...

Tu partiras vaillamment

Ramant de toutes tes forces

Puis, bientôt, cesseras même

Le mouvement des bras

Pour te laisser prendre

Dans la douce froideur

Du souffle divin

 

 

 

Eternel

Toi, revenu sur ta parole

De la tête à la queue

Tu refuses pourtant le cercle

Et te projettes sur la ligne

 

Elle s’enfonce dans l’espace

Et s’enfuit dans le temps

Tu es là, seul, innocent

Perdu sur ta branche

 

Tu agites les ailes de la tentation

Et tombes les bras en croix

Tu es saisi par le vide

Qui courre sous tes pieds

 

Suis la corde de ta trajectoire

Prends la tangente de ta peine

Et parcours la moitié

Du paradoxe d’Achille

 

Toujours tu seras derrière

Et la course dure mille ans

Plus tu avances, plus tu ralenties

Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité

 

Alors seulement tu pourras revisiter

Ta destinée dans l’éternel retour

 

 

 

Ecrit le 11 mai 2017

Evasion

 

 

L’air monte et descend dans la colonne…

Doucement… Prends le temps de la distance

Et… contemple ta machine qui fonctionne

Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…

 

Rien d’autre que ce piston qui va et vient

Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…

Laisse le rythme t’envahir pour ton bien

Et te convaincre de prendre la fuite

 

Ressens le souffle passer dans ta gorge

Dans sa montée, il efface ton être…

Puis… la descente avec un bruit de forge

 

Là, naît en toi la clarté bienfaisante

Qui fait fuir les soucis par la fenêtre

Et… rend ta virginité ignorante…

 

 

Evanescence

A nouveau, le silence de la nuit

Comme une auréole sur le tissu

Des souvenirs et de l’avenir

Où donc m’entraîne cette indolence

Avant le lever du jour, pâle et désorienté

 

J’erre dans ma solitude bénite

Comme un amant se noie

Dans les bras échevelés et caressants

D’une belle au visage de marbre

 

C’est le temps de la création

Des virages sublimes de l’imagination

Emportée par les courants improvisés

De l’air et du palpable imperceptible

Cheminant dans la peau transparente

Qui me sépare de la vie réelle

 

Je me noie, englué dans l’ignorance

De jours meilleurs, de plaisirs subtils

En contact avec le vrai et le beau

Et j’erre inlassablement, détourné

De cette connaissance chaleureuse

D’une intimité de pensée conduisant les héros

Vers les cieux blancs et vides

De la présence souhaitable

De cette évanescence indescriptible

Seule, sensible, brûlante et mystérieuse

Au fond de soi, de toi

Oui, de nous… Probablement

 

Evocation

Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.

Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.

 

Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.

 

Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.

 

Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.

 

Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.

 

 

Existence

J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?

 

 

Faim

Désert vert de la terre en cratères

Je rejoins les recoins de mon embonpoint

Là où rien ne vient des végétariens

Dans le respect de la paix du palais

 

Retour au recours des détours

Invention ou initiation sans humiliation

Vers les jardins, périgourdins ou girondins,

Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir

 

Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,

Faire reculer les azalées immaculées

Et brandir, sans contredire ni éconduire,

Les mots comme des joyaux infinitésimaux

 

Enfin avec la faim du matin sans fin

Quand du lit endormi des délits

Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles

Cuisinent les cousines en limousine

 

 

 

Fantomatique

Au creux des arbres, dans le feuillage

Apparaît la lune verte, rapiécée

Elle crie au monde sa folie

Elle se précipite sur les passants

Qu’a-t-elle fait, se dit-elle

Pour mériter pareille opprobre

Rien ne va plus dans ce monde altéré

De railleries où chacun conserve

Son quant-à-soi et son désir altier

Pourtant elle avait rêvé sans répit

Dans le mystère de son autre face

Dans les champs écarlates et sans fin

Elle avait ouvert son sourire

À d’autres qu’à elle-même

Elle s’était baignée dans le froid

Et la transparence de la nuit

Regardant sans se lasser son âme

Enfouie dans l’eau glacée

Miroitant de possibles ombres

Sur sa clarté limpide et cruelle

Et lui, l’homme éveillé et perdu

S’était mépris sur ses intentions

Rien ne bouge, rien n’existe

Qu’elle, perchée au sommet

Des cieux et des étoiles

Double intense de votre âme

Courant dans les bois, esseulé

À la recherche de son moi

Et ne trouvant que le vide

Fumeux et sans consistance

Un fantôme sans papier

Qui court après son ombre

Et ne trouve lui-même

Qu’une lueur d’espoir

Sans commune mesure

Avec la solitude

Adieu, toi qui fut moi

Adieu, moi qui fut toi

Le voile est levé

Je suis là et ne suis rien

Qu’un peu d’humanité

Sans nom, ni visage

 

 

Farce

Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.

Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !

 

 

Féminin

Toute femme est un mystère fragile

Qu’il convient de découvrir et choyer

Modeste, elle s’annonce faite d’argile

Mais pour la vie ne cesse de guerroyer

 

Serais-tu la beauté profonde et tendre

Ou l’innocence invaincue et pudique ?

Peux-tu te laisser couvrir de cendres

Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?

 

Toi, toujours présente et impitoyable

Dans mes rêves devenus impalpables

Nuage hypothétique poussé par les vents

 

Comment t’octroyer une réelle consistance

Alors que nos corps pleins d’inconstance

Ne rêvent que de solides adjuvants

 

 

Femmes

Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie

Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses

Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences

Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli

 

 

 

 

 

² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898

 

 

Feu

Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?

 

 

 

 

 

 

Fidélité

Un cœur a sauté dans l’arène

Le sang est d’or

Et le sable d’argent

Le sang tache le sable

Et le sable boit le sang

C’est la fidélité

Mais le vermeil du sang s’est craquelé

Le soleil luit si bas sur nos têtes

Et le vent a emporté le sang

Qui s’accroche aux derniers grains de sable

La nuit, le silence et la lune

Hante cette marée noire

Le lendemain

D’une corrida

Sans mort

 

 

Fin

Je n’ai plus l’éternité devant moi

La fin approche à grands pas

Elle ouvre sa gueule béante

Et fait ses yeux enjôleurs

 

Je ne veux pas me laisser faire !

Mais comment lutter sérieusement

Contre le lot de tout un chacun

 

Certes, il me reste de nombreux jours

Et autant de nuits solitaires

Où je pourrai encore dire

Tout ce qui me vient à l’esprit

 

Mais je sens la mélasse venir

Ma course se ralentit

Elle tourne autour du pot

Et souvent ma pensée

S’ouvre à d’autres horizons

Là où il n’y a plus de différences

            Ente le réel et l’imaginaire

 

Et ce vide immense, sans fin

Couvre de son ombre velue

Les désirs qui s’échappent

 

Partez au loin, je vous rattraperai

Mes petits moineaux chauds

Et nous irons nous perdre

Dans l’obscurité et la froideur

D’une nouvelle vie, inconnue

Dont on ne sait rien

Mais dont on espère tout

 

Oui, l’éternité est morte

Il faut se dépêcher de remplir

Ce pour quoi nous avons été créés

Différent pour chaque homme

Maintenant que j’ai découvert

L’absolue solitude, tranchante

Qu’entraîne cette exigence

Je couvre d’écriture et d’interjections

Les pages blanches et vierges

Qui sont devenues

Ma robe de marié

Pour l’éternité

 

 

Voir si pas dans Réminiscences

Fleur

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,

Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.

Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.

Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.

À mon ours, je pouvais tout lui dire.

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.

J’aurai attrapé la lune un soir d’été

Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,

Si je n’ai personne à qui la donner ».

 

« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,

Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».

 

Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune

Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.

 

 

 

 

 

Folie

J’ai deux cornes, il en a trois

Qu’ai-je à faire de cet homme

Qui pirouette chaque jour

Au spectacle des éléphants

 

La nouvelle bohème arrive

Elle est pleine de sarcasmes

Et survole habilement les trous

Où s’épanchent les petits noirs

 

Partie un matin d’avril sans un fil

Elle découvrit son fils dans la rue

Pêchant une sardine aux pieds

Des touristes ébahis et gogos

 

Lui resta de marbre, solitaire

Pris dans la glaise chaude

Les mains ruisselantes de baisers

Et le cœur large comme un camion

 

Où donc courraient-ils tous deux ?

Restez avec nous pour rire encore

Des vers mirifiques mangés de papier

Qui tombent  des échafaudages

 

Nuit… La poubelle passe devant nous

Où va-t-elle donc, cette chérie ?

Court-elle après l’azur et la paille

Qui encombrent les pas de porte ?

 

Jour… L’orage est passé, vert

Comme le gnome du divan

Qui décide de rompre ses fiançailles

Et de boire la ciguë au goût de fraises

 

Midi… Rien ne nous oblige

A prédire la vertu et la pétulance

Court au plus profond de toi-même

Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile

Au sein de la ville perdue

Dans le grain de sable

Et l’immensité des tours

 

Le fini n’a plus la force

De saisir sa chance

L’infini est là, hirsute

Et prend la main

 

Le vide ne remplit pas les pleins

L’absence ne remplace pas la vie

Qui s’en va au creux de l’ignorance

Et poursuit sa quête fatale

 

Est-il possible qu’un plus un

Ne soit pas un résultat

Mais une question essentielle

Pour atteindre la connaissance ?

 

Je ne sais plus rien, ni le vent

Ni la mer, ni les verts pâturages

Mes yeux sont tombés, mûrs

A côté de mes chausses fermées

 

Merci mon Dieu pour cette détente

Qui ne signifie rien que la joie

De parler pour ne rien dire

Et de chanter l’ivresse du pouvoir

Folie 1

Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.

Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.

Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?

 

Pacte tenu un jour

Pactole assuré toujours !

Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.

Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :

 

Glauque est l’océan

Global le mécréant

Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.

 

-dessus, il endossa le vêtement du sommeil

Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille

 

Folie 2

A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.

Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.

L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.

Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.

Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.

Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.

 

 

Franchise

Rien ne nous empêche d’être grands

Seul l’attendrissement pour nous-mêmes

Nous conduit à l’abandon...

Alors le cœur part à la dérive

Il flotte sur les eaux de l’incertitude

Du désespoir et de la solitude...

Pourtant nous nous maintenons encore

Droits et secs comme une branche morte

Regardant au loin vers l’horizon

Cet au-delà de nous-mêmes

Qui flotte sur les mers et court dans le vent

Et tous nos espoirs se portent sur lui...

Où va-t-il ? Que présage-t-il ?

Nous ne le savons, mais peu importe

Seul le regard franc des cœurs

Peut combattre l’errance de l’âme

 

 

 

 

Funambule

 Imagination, image inhalation…

Quel flot de mots et de sons,

Quel débordement de couleurs,

Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.

 

Je suis baignée de tentacules

Qui me chatouillent à l’envers

Et m’encourage dans mon innocence.

Je cherche d’autres procédés

Pour dire mon incompétence.

 

Amis, rien ne me vient à l’esprit,

Hormis cette poêle à frire verte.

Alors je prépare une omelette

Aux œufs frais encombrés d’herbes

Pour régaler les invités rares

Au festin de la comédie humaine.

 

Merci à vous qui êtes venus,

Revêtus de chemises molles

Et de pantalons de cuir souple,

Pour admirer le funambule

Dans son numéro imprévisible

Et sa médiocre réplique.

Oui, rien ne vous y obligeait.

Vous courriez dans vos intentions,

Vous pêchiez les mots au rebus

Et recomposiez les lettres

De mille envolées non lyriques.

 

C’est un grand jour,

Celui du retour de l’imagination.

Il apporte un peu de délire

Aux nuits somnolentes et tristes

Des artistes défraichis et somnambules

Qui pour se soutenir

Boivent plus que de raison

Un vin lourd et capiteux

Qui signe la défaite de leur art.

 

Merci à vous qui m’avez soutenu

Au cours de cette veille nocturne

Pour repartir au matin

Dans les brumes colorées

D’un nouveau jour sans surprise.

 

 

Glaçon

La main froide de l’hiver saisit les humains

Les garçons sourient, courant avec un glaçon

Après les filles lambinant sur le chemin

Derrière l’école, hurlant sans façon

 

Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente

Improvisent hardiment une patinoire

Et y convient leurs camarades pimpantes

Qui n’osent refuser sous peine de déchoir

 

Viens le moment où le froid rapproche les corps

On se trouve une partenaire en accord

Pour survivre, même vivre, dans son cocon

 

Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans

Et que la gelée invite l’imprévoyant

A se réfugier au-delà du balcon

 

 

Grains de sable

Quelques grains de sable dans une encoignure

Où s’attarde un filet de lumière

Parvenu par des voies détournées

À soulager leur solitude honteuse

 

Quelques cris d’enfants étonnés

Qui font gémir le balcon rouillé

D’où suintent des larmes de vieillesse

 

Également, et c’est nécessaire

L’ombre rafraichissante des ormes

Où se perd le savoir des couleurs

La plainte languissante d’un volet

Qui se ferme sur les yeux d’une femme

Encore frissonnante des caresses de l’air

 

Suffisent au voyageur attardé

Qui n’a pas encore trouvé de gite

 

Il errera durant la nuit claire

Attentif aux frémissements des sons

Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence

Ses longs filaments à l’horizon

Et que de nouveau crissent les graviers

Sous les pas fatigués de l’absent

 

 

 

 

 

c

La grande nuit

La grande nuit approche

Dans ces derniers instants

Au soir d’une vie bien remplie

Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?

Tu fouilles en ta mémoire perdue

 

En premier lieu la caresse

Celle des mains sur le piano

Celle de l’air au printemps

Celle du pinceau sur la toile

Et surtout celle de l’aimée

Une caresse d’huile parfumée

Sur ton corps de fantôme

 

En second lieu l’imaginaire

Tels les rêves d’écrivains

Qui projettent leurs passions

Sur les battements de ton cœur

Tels aussi le souffle créateur

Qui montent du puit de l’être

Et crie au monde sa vision

Je ne suis rien et c’est là

Dans cet instant de vide

Que je suis le plus pleinement

 

En troisième lieu l’action

Moment précaire, à saisir :

Ne tarde pas, il part cet instant

Et fuit ton être immobile

Trompe-toi, mais agis

Ne renonce pas à l’engagement

Tu en porteras les conséquences

Mais tu n’auras pas de regrets

Soigne le geste précis

Jusqu’à la perfection

Répète sans relâche

L’exercice qui te sortira

D’une indolence à fuir

Et évade-toi un jour

Sans pouvoir le prévoir

Dans la beauté limpide

Du geste parfait

Qui te rend transparent

 

En dernier lieu, ce double

Qui grandit en toi

Imperceptiblement

Image de ton idéal

Accomplissement d’homme

Vertu découverte

Un jour de spleen

Et recherchée sans cesse

Souvent perdue

Parfois même oubliée

Puis revenue au cœur

De ton être rêvé

Lumière éblouissante

Éclairant l’horizon

 

La nuit est tombée

Plus rien ne te retient

L’attente mortelle

Sauvagement t’embrasse

Elle guette la lueur inconnue

De l’aurore mystique

Où tu gagneras ce double

Et ne deviendras qu’un

Celui que tu as construit

Tout au long de ta vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 7 mai 2017

 

 

Grisaille

Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.

Étonnant de couleur fade, le royaume

Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.

Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?

 

Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !

Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,

Secoue la couverture pesante du sommeil

Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !

 

Dors encore ma belle, emplis ta virginité

De cette mémorable vacuité.

Cours vers le fleuve immobile et béant.

 

Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?

Dans la grisaille du temps admissible,

Tout vous attire vers un éternel néant.

 

 

Guerre des mots

Ahiyaoua ! Ahiyaoua !

Ils se défient en onomatopées

Les unes sont connues, tellement

Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues

D’autres sont des inventions

Germées tout droit de l’exaltation

En réplique à une interjection

 

L’enfance rêve de nouveaux mots

Pour paver la marche vers la gloire

Ils sortent du chapeau envoûté

En cris d’apprenti sorcier

 

Hikedong, hikedong, le héros

Courant aux bords de l’univers

S’en est allé et s’est perdu

Dans la mer des lettres

Un plouf retentissant, mais muet

Visible à mille lieux comme un feu

 

Aussi le plus souvent possible

Les apocopes deviennent légions

Ils colocent dans la bizarrerie

Tels les paons en majesté

Sous la surveillance des profs

 

L’acronyme fait la sourde oreille

Les garçons sont sensibles à la Nasa

Les filles se voient dans une belle auto

Mais tous devant le Manneken-Pis

sont mdr quoi qu’il arrive

 

Quant aux sigles, réservés aux adultes

Ils commencent à fleurir à la cité U

Ils s’épanouissent dans les NTIC

Et les BD regorgent de lettres sans suite

Que l’enfant attentif et studieux

Cherche en vain dans le dictionnaire

 

Oui, c’est la foire du trône des mots

Une gélatine odorante aux oreilles

Que l’on brasse à pleines mains

Et que l’on s’envoie à la figure

Pour le plus grand plaisir des sourds

 

 

 

Haïku 1

« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment  à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)

 

 

Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.

Le haïku surgit :

 

 

 

Regard rosé de l’aurore

L’ombre se noie entre les immeubles

Comment les empêcher de tomber ?

 

 

Haïku 2

 

Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.

 (André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)

 

 

 

 

 

Glace de l’été

Dans l’eau, au petit matin, gelé

Vous courrez. Chauffe-moi

 

 

 

Haïku 3

Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat

 

 

Haïku 4

La lune plate

Embrase le lit...

Mort subite

 

 

Haïku 5

De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement

 

 

 

 

 

Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !

 

 

Harmonie

 L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.

 

 

 

 

 

Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !

 

 

Haute tension

Dans le désert vert de la terre

Se dresse une silhouette macabre,

Croix aux os décharnés,

D’une  ligne à haute tension.

Ses bras étendus

Laissent sur le sol

L’ombre de ses doigts

Qui tiennent, ô fragile poids,

Les rênes de la civilisation.

 

 

 

 

 

 

Hiver

Entrée dans l’eau glacée du vestibule

Pépiement lumineux du noir charbon

Avant que la lumière ne soit faite

Sur la montée d’escalier vertigineuse

 

Rien ne vient…

                      La congélation verte

Du billard immobilisé sur ses quatre pieds

Le salon rouge comme un poisson

Au-delà le gouffre des casseroles

Qui tintent d’aigreur pétrifiée

Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre

Sans poignée…

 

Retournement de l’être

Les yeux vers le cerveau opaque

Je contemple cette image absconse

Enroulé sur moi-même

Bras et mains en extase

Jambes et pieds cramponnés

Dispersé, le sang se meut en serpent câlin

Qui relie les grains d’être

En étranges colliers d’alignements

Je passe de l’un à l’autre, sans sauter

Guidé par le fil des pensées noires

 

Plongeon dans l’absence

Saut dans l’irréalité caressante

Qui frissonne dangereusement

Entre les cils entrouverts

Qui ne veulent voir au-delà

De la froidure impalpable

Du crabe aux yeux fixes et glauques

 

Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle

D’autant de sens pour l’inconnu ?

 

 

 

Image

Ce n’est parfois qu’un grain de poussière

Mais ce peut être l’aveuglement

Ou même le refus de voir et constater

Alors on laisse l’image fuir

Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau

Elle revient cependant, forte et vivace

S’insinue derrière l’entendement

Et bouleverse subitement la compréhension

Naît alors la confusion et la dérision…

Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?

 

 

Ile de Ré

Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
 Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été

 

 

 

imprécateur

 Il est des gens pour qui rien ne va

Il est des gens qui ne vont nulle part

Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais

Toujours en mouvement, toujours tourmentés

 

Comment leur dire la mouche qui vole,

L’oiseau qui pleure en gazouillant,

Le chat qui miaule dans la chambre

L’enfant qui dort les bras ouverts

La femme au chapeau de plumes

Et l’attitude du penseur solitaire

 

Il est des gens qui ignorent les saisons

Ne voient pas dans le froid du matin

La magie enracinée de la vie

Ne comprennent pas non plus

L’espérance d’un cœur vide

Ou même la vacuité de la faim

 

Il est des gens qui n’ont que la parole

Pour proclamer leur désaccord

Et qui toujours s’enferment

Dans un bocal de rancœur

Pour finir seul un jour d’orage

Dans la poubelle de l’imprécation

 

 

L’inconnue

Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.

Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.

Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.

Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.

Elle a fait mille choses et très sérieusement.

Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.

Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.

Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire

Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.

Elle s’évadera un jour des pages de son livre

Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.

Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,

Sauf, sans doute, ce double d’elle-même

Dans lequel elle pourra se mouler.

 

Elle est française, bien sûr, et…

Parisienne évidemment !

 

 

Inconscience

Silence pesant dans l’œuf de la personne.

Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,

Surtout ne casse pas cette protection.

Que le globe oculaire stagne en création !

 

Le paysage caresse cet horizon.

Etrange est la ligne de conjugaison

Où se mêlent lassitude et patience,

Un trouble bouillon d’absence de conscience.

 

Maintenant, casse cette maigre protection !

Dévoile-toi, vierge de toute filiation,

Pour courir sans fin dans la lande convoitée !

 

Tu es de pierre et de sang, malveillant

Jusqu’au creux de ton personnage ignorant

Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…

 

 

 

Incroyable

Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle

 

Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver

 

Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères

 

 

Infamie

J’ai pressenti ce matin la reprise des vagues noires.
Elles courraient au galop sur le plafond de la chambre,
Puis revenaient à la charge des ombres du miroir
Qui fuyaient la transparence du regard de ces chimères d’ambre.

 

Mais le sommeil envahissait les limbes de mon (sarcophage,
Le noyant de l’obscurité de l’aurore qui se [méconnaît.
Assis, je sentais mieux les attaques de l’hydre anthropophage
Qui semblait s’éloigner pour rire sous la voûte du dais.

           

Les vertus du val disgracié des antipodes marines
Excellaient à périr sur le toit de la grâce immolée,
La couvrant de filaments brunis par la soif de perdre Aphrodite
Qui frôlait de son rire leurs faces épanouies du périple enchaîné.
 
Fermés sur l’ombre des autels de leurs ailes affamées
Les princes des châteaux du miroir étalaient leur infamie
Pour tenter d’échapper aux fantômes des lueurs embuées
ui gardaient leur ignorance du pouvoir des parvis.

 

 

 

Infini

L’homme, en tant qu’être fini, peut-il penser l’infini ?

 

On conçoit facilement un nombre sans fin

On perçoit plus difficilement un espace infini

On entrevoit malaisément un temps infini

Mais peut-on imaginer la matière sans fin ?

 

Chaque grain de matière se conçoit accompagné

D’une parcelle d’espace et d’un fragment de temps

Cet espace-temps lui donne son volume

Définit son existence et sa durée

La matière ne peut être infinie

Puisqu’elle est inexorablement environnée

D’un ensemble obligatoirement plus vaste

 

De même, dans le domaine des idées

La bêtise peut-elle être infinie

Comme certains le prétendent

Mais ils se gardent bien de penser

Que l’intelligence pourrait être infinie

 

L’invention du zéro coupa le souffle

A beaucoup de spéculateurs audacieux

Le rien n’existe pas

L’univers se renouvelle-t-il sans fin ?

A-t-il été créé à partir de rien ?

 

Zéro est le nombre qui donne naissance au un

Le un n’existe que parce qu’il se distingue du zéro

Qui est à la fois réel, positif, négatif et imaginaire pur

S’il est un nombre, son pendant l’infini

A-t-il les mêmes propriétés ? Surement pas !

 

L’infini n’est ni positif, ni négatif

Nicolas de Cues, théologien et mathématicien

Qui vécut à la fin du Moyen-âge

Le voit comme une sphère dont le centre est partout,

La circonférence nulle part

 

L’infini est-il réel ou imaginaire ?

Plutôt que penser cette question

Peut-on dire que l’imaginaire a une réalité ?

Oui, sans doute, autrement

Tout serait dit, ou rien !

 

Mais où va-t-il chercher ces idées ?

Est-il possible que l’infini n’est rien

Et que le rien soit infini ?

Non, car le zéro donne naissance

Au positif et au négatif

 

Seul le fini, parce qu’il est dénombrable, se définit

Le zéro est, par la volonté de l’homme, prédéfini

L’infini est, parce qu’absolu, indéfini

Est-ce à dire que n’étant pas mesurable

Il n’est pas dénombrable ?

 

Cantor découvrit les infinis mathématiques

Qu’il définit comme nombres transfinis

Par opposition à l’infini réel qui recouvre l’absolu

Les infinis physiques n’existent qu’en eux-mêmes

Le Tout se loge dans le rien que l’absolu englobe

 

L’infini réunit positif et négatif

Il réconcilie les opposés

Il ne les détruit pas

Construit-il l’antimatière ?

Seul Dieu le sait…

Inspiration

La nuit a fermé son poing sur la chambre

Tu ne paraîtras plus revêtue de blancheur

Entrouvrant l’huis de ton maigre membre

Avec le regard avide des chercheurs

 

T’aurais-je perdu au détour d’un couloir

Ou peut-être as-tu franchi le Rubicon

Et nous dis d’un mouchoir agité au revoir

Comme à des fantômes vivants au balcon

 

La nuit a perdu son obscure froideur

Et s’est parée d’intense poudre d’or

Repoussant au loin le spectre de la mort

 

Voici que surgissent au loin les ambassadeurs

De l’étrange défilé de bulles enlacées

Montant vers la main au stylo attachée

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 15 mai 2017

 

 

Intersaison

L’astre vous bourre de ses rayons

Tourné vers lui le visage s’ouvre

Chaque pore dégorge son eau

Vous ruisselez dans le froid de l’hiver

 

Les cris des enfants du village

Entament comme une scie obscure

Le solo patient et quotidien

D’une journée écrasée de rouge

 

Le portail ouvert, béant de fureur

Dont on nettoie les dents noires

Laisse passer les géants de la route

Ombres parasites et fugitives

 

Oui, c’est une après-midi soft

Un air de déjà vu et si bon

Vos genoux dissous dans la poitrine

Vous baignez dans votre jus amer

 

Vous ne bougez plus, le front altier

Vous laissez le temps s’en aller

Et vous regardez sans les voir

Ces arbres aux doigts tendus

 

La nature vous donne sa foi

Laissez-vous faire, ignares

Laissez votre intelligence au placard

Et croulez de bons sentiments

 

Encore quelques temps

Quelques pas de danse

Pour profiter de cette huile

Que donne la lumière du soir

 

Tout à l’heure, refroidi

Roulé en boule, respirant

La morsure de la glace

Le feu du soir vous ravivera

Jaillissement

Ne cherche rien…

Tout est donné…

Fixe-toi sur l’inconnaissable

Et laisse ta pensée sans amer…

Qu’elle divague sans but

Sur l’aplat des souvenirs

Et les vagues du présent

 

Rien ne doit t’atteindre

Ni l’obscur regard des morts

Ni l’éclat étincelant des vivants…

Navigue entre les deux

Dans cet état d’insuffisance

Où se love le vide…

Tu es en absence d’être

Dans l’apparence inhumaine

Des spectres entre deux eaux…

 

Vient la transparence insolite…

Déjà une lueur t’envahit

Sourde aux appels du monde…

Sens-tu ce tourbillon glacé

Qui poignarde ta gorge ?

Vishuddha est son nom

Un feu sans braises

Le puits de l’inconsistance

Une descente dans la dissidence…

 

Attirant et impalpable est

Ce lieu de rencontre des influences

Où aucune ne prend le pas sur l’autre…

Elles se mêlent les unes aux autres

Images éparses, sons différenciés…

Une tour de Babel qui tient

En un point unique se dévoilant

Et d’où jaillit la créativité

Telle une fontaine de vie…

 

 

 

 

Ecrit le 15 mai 2017

 

 

 

Jeune moine bouddhiste

Revenu des songes, il allait sans vergogne

Qu’avait-il à dire aux touristes perdus

Il courrait avec agitation, sans savoir

Il fuyait le monde et les hommes

Et s’enfonçait dans la solitude, éperdument

En garçon sans éducation ni conscience

Dans sa robe rouge, il contemplait

Les vallées qui coulent vers les mers

Et, levant les yeux, il célébrait l’aurore

Viens, lui disait le vent et la pluie

Et il allait sans gêne ni douleur

Méditer sur la colline isolée

Dans un monde sans souvenirs

Envahi de silence et d’absence

Rien ne lui dictait sa conduite

Ni l’homme, ni même la nature

Il allait seul contemplant les hommes

Comme appartenant à une autre race

Transparent et insaisissable

Venu de millénaires instantanés

Comme une offrande nouvelle

 Ecrit le 26 avril 2017

 

 

 

Offerte au monde déboussolé

 

L’enfant vaut-il mieux qu’un homme ?

Il n’a rien derrière lui

L’avenir en visée

Le présent en partage

L’existence comme seul point commun

 

 

 

Ivresse

 

 

 

Il était là sans y être, au pied d’une porte cochère,
Assis sur un sac sans forme ni couleur, en jachère,
Il dormait à poings fermés, ivre et sans consistance,
Rien ne l’aurait réveillé, pas même les femmes

[de l’assistance.

 

Il remua soudain, pris de délire et de tremblements.
Les yeux fermés, il redressa la tête, hagard vraiment.
Il battit l’air de ses bras forts, sans conscience,
Et se rendormit difficilement, mais avec vaillance.

 

Il ne me vit pas le dessiner, caché derrière les vélos,
Regardant la chair humaine simuler ses sanglots.
Il bailla d’une gorge profonde, poussa un cri,
Regarda son état et hurla « A mort l’escroquerie ! ».

 

Alors il se leva, passa une main dans ses cheveux.
Il prit son sac, essuya son menton baveux,
Fit un pas ou deux avant de s’écrouler à nouveau,
Pleura sur sa misère, hennissant comme les chevaux.

 

 

La musique

Dans sa montée en intensité

Elle descend au fond de l’être

Elle transperce notre entendement

Et nous conduit au vide céleste

 

Quelle qu’elle soit, elle emporte

Cœur et esprit en ballade

Et ce rêve de l’âme

Crée un manège sans fin

 

Les enfants rient et dansent

Les femmes secouent leur corps

Les hommes tournent autour d’elles

Les vieillards s’en consolent

 

Les sons huilés des violons

Enferment nos appréhensions

L’aigre discours de la clarinette

Vous incline au repos dans la dunette

 

Le chant solitaire de la soprane

Vous fait franchir la membrane

Qui porte votre être intérieur

Et vous confie à l’auguste prieur

 

 

L'autre

Qui es-tu toi pour me dire

La vanité des rencontres

La futilité des réunions

L’inanité de tout débat ?

 

J’y vois au contraire

Le propre de l’humain

La parole libre de l’être

Qui condense en un mot

Ce qui le met en joie

Le terrifie ou l’encourage

 

Seule, la créature s’étiole

Se réduit à elle-même

Et meurt d’absence

 

Ne te retire pas de toi-même

Tu y perdrais le meilleur

C’est-à-dire ce double

Que l’autre regarde

Avec concupiscence

Et que toi-même ignore

 

 

 

Leçon de piano

Comme ils sont malhabiles ces doigts
Qui tentent, raides, de danser quelques pas
Sur le clavier blanc zébré de noir

 

Que d’application ils exigent
La main raidie d’effort, doigt vengeur
Tendu vers la note… Laquelle ?
Ce doigt appuie, en vain, sur la touche
Trop tard, il ne peut plus frapper
Il s’abaisse sans force
Plein du désir d’un son, quel paradoxe !

 

Compte les notes, c’est bien le mi
Miracle, il l’a trouvé, juste après le ré
Chaud comme une boule de réglisse
Et maintenant le si, préféré du triton
Comme il est difficile d’y mettre le pouce
La main retournée s’abaisse, découragée

 

Quelle tension sur le visage d’ange
Quelle pression dans ce petit corps
Recroquevillé sur lui-même
Penché sur le clavier
Hésitation, contraction, détente brève
Puis de nouveau, en cycle
Mais l’épuisement gagne
Encouragement…

 

Et vous vous essayez à les faire chanter
Mais là aussi rien ne sort
Un rauque essoufflement
Comme une pompe de vélo
Quel rapport entre la frappe d’une note
Et le souffle entre les dents serrées !

 

L’accord, comme un éclair vivant
Est-il beau ou résonne-t-il bizarrement ?
Cela ils l’entendent, ronds harmonieux
Ou carrés dans l’eau noire
Comme un  ploc mal tombé
La chute d’un caillou creux
Ils grimacent de laideur
Devant ces sons diaboliques

 

Et un jour, pourtant, elles couleront
Ces notes sortant des mains
Et égraineront l’enchantement
Caresse et chant du paradis
La danse deviendra souple
Les doigtés s’enchaînant
La tête couverte de vrilles
Les bras chantant à l’unisson

La leçon de piano, quelle magie !

 

 

L'enfant rieur

Assis, à genoux ou encore debout

Ils attendent comme les lapins à leur terrier

Le dernier rayon de soleil de cette journée

Ignorants et béats ou bien proches d’être fous

 

Pourtant le jour fut actif, même endiablé

Tout fut fait pour te retourner

Le pivert te cassa la tête sans rien trouver

Tu poursuivis sans même nous regarder

 

Merci aux farfadets, aux lutins et aux gnomes

Ils choisissent leurs grands électeurs

Parmi la population de leurs grands hommes

Et que choisissent-ils : l’enfant rieur !

 

N’oublie pas, Marie, le bain bouillonnant

Pris au matin du troisième et dernier jour

Libérée de ton ombre, tu t’avançais en chantant

T’adressant au peuple en dernier recours :

 

Fraiche, jolie malgré tout, jeune encore

Je vous avertis du grand danger

Tous nous redeviendrons la terre foulée aux pieds

Alors pourquoi tant d’efforts ?

 

Merci à tous pour ce séjour amincissant

 La lame du rasoir a tranché

Plus ne sera comme avant.

Alors quel enfant rieur accepte de nous guider ?

 

 

Liberté

Liberté, mot chéri de notre langue

Combien de fois as-tu été prononcé ?

Tu te pavanes dans la bouche du pouvoir

Tu te déhanches devant le micro médiatique

Tu t’ébroues au milieu des anarchistes

Tu étais pourtant bien parti parmi les Hellènes

Platon t’ajustait en bulles sphériques

Qui explosaient à la face des ignares

Socrate, qui ne l’a pourtant jamais écrit

Voit la liberté supérieure à la vie :

Mourir pour atteindre l’universalité

De la pensée et de la morale humaine

 

Tu montes telle une pyramide infinie

Devant des yeux écarquillés

La liberté se paye et se gagne

Elle n’est pas ou elle est

On la vit à chaque instant

De différentes manières

Elle s’adapte à chacun

Elle se prête à toutes les combinaisons

Elle prend toutes les formes possibles

Jusqu’à celle d’un nourrisson endormi

Elle t’accompagne toute ta vie

Et te contemple dans tes efforts

Même prisonnier ou mourant

Tu gardes ta liberté d’homme

Jusqu’à ton dernier souffle

Celui qui te conduit vers l’ultime :

La dignité devant la mort

 

Pour les plus démunis, la liberté

Est la capacité à faire face à la pénurie :

Survivre à la faim, à la maladie,

A la raison des plus forts

Ou à la déraison des fous

Enfouis en creux dans la glaise

Ils espèrent vainement la délivrance

Mais ne voient venir le soir

Que l’illusion du coucher de soleil

Demain, il fera jour et rien d’autre

Même pas l’artifice d’une pause

Ainsi en est-il pour une multitude d’humains

Esclaves enchaînés au mirage de la vie

Qui marchent sans fin dans la poussière

Et ne boivent à la source que par intermittence

 

D’autres se battent pour de nobles causes

Illusoires sans doute jusqu’à la vérité

La nécessité devient droit,

Le droit devient devoir

Le devoir devient tyrannie

La liberté s’en est allée

Elle a fui les lieux du pouvoir

Et s’est réfugiée dans la solitude

Des rêveurs d’autres temps

Oui, conquérir sa liberté est un devoir

Que peu acceptent d’accomplir

La plupart la veulent docile et soumise

Alors qu’elle est autonomie et volonté

 

Seuls peuvent accéder à la liberté

Ceux qui découvrent la frontière intérieure

Là où le moi n’est plus qu’un souvenir

Là où le soi vient sans être appelé

Dans cette magnifique solitude

Où vole, extasié, celui qui n’est plus rien

Il a franchi  le point de non-retour

Il a atteint le trou noir de la non-révolte

Il n’est plus et il est, vrai humain

Et presque Dieu parce que si proche

De celui qui l’a créé pour le faire

Egal à lui en toute liberté

Au-delà du cosmos, libre de toute pensée

Il va dans le monde et veille sur lui

Par la simple expression de son ouverture

Qui lui donne l’amour par filiation

Sans effort, en toute vérité

 

Alors la liberté c’est le choix de se tenir droit

Dans la joie comme dans l’adversité

De ne se laisser atteint par rien

Dans le regard de la beauté de la création

De ne pas être pour être,

Vivant parmi les vivants

Insensible à la mort

Parce que déjà mort

Présent ici et maintenant

Un point dans l’univers

Devenu le cosmos entier

Une flèche entre celui-ci

Et celui qui est de toute éternité

 

 

 

Lieu

Suis-je bien là où je suis ?
Vivre dans deux lieux sans savoir
Activités ou méditation, que choisir
La solitude ou la gare de voyageurs
L’évaporation ou la noyade humaine ?
C’est la corde raide de l’inconnu
Le voyage sans fin de l’Entre deux
(et pourquoi pas Antre ?)
Un lieu qui n’en est pas un
Une aspiration immatérielle
Qui vous vide le cerveau

 

Agité, je cours à l’action
Empli de bon sens et d’escampette
Je mouille ma chemise
Pour la tordre dans le no man’s land
J’arrive dénué de désirs
Dans le jardin des folies conceptuelles
Et plonge à grandes brasses
Dans l’orgie des idées sans fin
Elles gonflent, ces pensées malhabiles
Elles se trouent de bulles odorantes
Elles envahissent l’espace vierge
Et le peuplent de chaleur nocive
Le rêve devient réalité

 

Alors surgit la pâle résurgence
De la fébrilité de l’autre monde
Des rendez-vous diserts
Des réunions fantomatiques
De colloques envoûtants et creux
Fièvre ou apathie, je ne sais

 

Oui, suis-je bien là où je suis ?
D’ailleurs, où suis-je
Et que suis-je moi-même ?

 

 

 

L'oiseau

L’oiseau, vert et cadencé, s’en est allé

Depuis, la pluie couvre les bois en silence

 

Une goutte se glisse et pénètre le col

Le frisson rappelle l’âme à elle-même

 

Envolée la luxure de l’automne

Qui tournait la tête aux biens intentionnés

 

Désormais le feu de l’hiver enchaîne

Le corps aux mouvements du cœur

 

Quelle est bonne cette odeur subtile

De salaisons et fumigations à ressortir

Lorsque la bise enlace la maison

Et vous force à rester là, tranquille

Dans l’attente imprévue d’une éclaircie

 

Et l’oiseau, vert et envolé, reviendra

Chantant pieusement le rayon de lumière

Qui frappe l’œil et fait fondre le cœur

 

 

 

Lourdeur[1]

De sombres perles descendaient lentement de leur front
Tandis qu’ils courbaient leurs bras vers la terre nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Écoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres assoupies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier sur ses roues branlantes,

environné de volailles apeurées et caquetantes,
S’éloignait dans la poussière soulevée par la brise

 

 

Lui

Longtemps, elle l’a rêvé, il est là l’homme radieux.

Qu’est-il devant elle, la charmante résolue ?

Il vient, se sachant découvert et craignant Dieu.

Elle le regarde, mais signifie-t-il l’absolu ?

 

Lui qui n’a jamais rêvé devant une femme nue,

S’interroge sur son destin d’homme délétère.

Le guerrier a-t-il encore le pouvoir malvenu

D’outrepasser son rôle et franchir la frontière ?

 

Elle est pourtant ténue cette limite imaginée.

Tendre le bras, pailletée d’or… Vêtue de nuée...

Elle ouvre son regard d’ange et le contemple.

 

L’homme n’est qu’un double incertain d’elle-même.

Il a moins de formes et se peut-il qu’il m’aime ?

Elle le reconnait et, seule, le conduit au temple.

 

 

Lumière

Lumière,
Un trou blanc dans la vague des choses
Un gouffre, cimetière de couleurs
Et l’eau, brillance horizontale
Comme une nappe ou un glacier

 

La Loire,
Cristallisation des échos du soleil
Largement étale, délibérément ouverte
Entre les pans de matière forestière
Achevée de repos et de grâce

 

Ombre,
Aux lagunes encloses de sable noir
Baignées des dorures de la rive
Où l’œil s’enfonce indéfiniment
Comme au travers des brumes matinales

 

Loire, amie de mes rêves
Consolatrice de mes tristesses
Épuisant la joie de tes épanchements
Entre les berges de l’espérance

 

Soleil aux rayons verticaux
Détendant l’air de ses inquiétudes
Source de gaité séculaire
Lié au fleuve comme une broche d’or

 

Enfin les bois reposant sur la rive
Comme des bras tendus vers la lumière
Impénétrables et pondérés
Dans une sagesse faite d’immobilité

 

Main

Noire et blanche, peut-être verte,

Une main caresse le ciel

Et les étoiles et Mars et Pluton,

Soleil aux cinq rayons

Qui réchauffe la neige de longs bras

Courbés sur l’espérance de la vie.

 

Elle perd parfois ses doigts un à un

Au fil des paroles

Qu’elle lance solitaire aux nuages

Qui s’enfuient à ses provocations.

 

Seuls, quatre petits monts

Témoignent du bon plaisir de la nature

Et se penchent vers le lac de leurs reflets.

 

Une main, toute une vie

Racontée sur une ombre

 

 

 

 

Manque

 

Tout est là !

Mais que te manque-t-il ?

Le sang bat dans tes veines

La conceptualisation prolifère

Le mollet reste fier

Le cœur pleure à tout va

Tu t’émeus de rien

Tu ris de tout

Tu souris de peu

Tu exploses d’émotion

Sans savoir pourquoi

 

Ainsi va le monde

A fleur de peau

A rebrousse-poil

Dans la chair de poule...

Quels bruits pour si peu !

 

Silence, on tourne !

Grise-toi d’images

De cris, de faits divers

 

Mais oui,

Ce qui te manque

C’est toi !

 

 

Mardis

Mardi dernier, présentation par l'auteur du livre « Conte d’asphalte », d’Anne Calife, Albin Michel, 2007 :

Un très beau livre qui conte la rue lorsqu’au bout de l’effort de maintenir une vie sociale et personnelle, il n’y a plus d’autre issue que celle de finir dans la rue. Comment fait-on pour en arriver là ? À la rue ? semble-t-il dire. En glissant, vilain petit canard, en glissant. (p.14)

http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/

 

 

Echanges, mais de quoi ?

Des mots assemblés en idées

Des idées assemblées en sentiments

Des sentiments organisés rationnellement

Et à la fin, un poème-texte

Retour des mots à l’origine

Une conversation à deux

Dans laquelle trois se perdent

Mais comment organiser l’ensemble

Serait-ce sur les mots, les phrases

Les sons, les couleurs, les caresses

Faut-il lier les émotions

Les sentiments, les pensées

Les silences même ?

Elle lit, parle, elle converse

L’autre fait de même, où vont-elles ?

Elles babillent, elles papillonnent

Elles se laissent aller, jusqu’où ?

Elles se rendent heureuses

Par cet échange façonné

L’une cherche la conciliation

L’autre veut la rendre nue

Mais rien ne vient, le vide

Le bavardage conduit-il à quelque chose ?

Je ne sais

Et peu à peu tout s’éteint

Les cerveaux ne parlent plus

Seule la sensation reste

Plane dans l’air, flotte

En un instant nous partons

Et nous retombons, inertes

Le brouhaha des commentaires

Une dernière lecture…

Un silence… C’est la fin…

La fin d’un rêve simple

celui d’une vie décrite…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Les mardis littéraires, de Jean-Lou Guérin)

 

 

 

Marine

Il partit loin de tout, au-delà de sa volonté

Il enjamba de nombreux barrages

Il se contorsionna et s’enveloppa de courage

Il arriva au port du fond des mers

Et coucha dans le premier lit venu

Le lendemain il embarqua sur le voilier

Et partit sur l'océan, assoiffé…

Il parcourut la moitié de la terre

Et la moitié des cieux bleus

Toujours enfoui à mi-torse

Dans les huniers au sommet des mâts

Il voyait les animaux volants autour de lui

Il sentait la fin arriver, un air de musique

Tendu entre deux cordes raides

Crac. Elle cède sous la pression inusitée

Des vers de carabin enfilés sur une aiguille

Et l’homme dénudé s’engloutit dans les eaux

En fumant sa pipe vénérée. Ah, la marine !

 

 

Massacres

Ils marchaient sans un souffle

Silencieux, éperdus, mais tenaces

Tendus vers leur mission osée :

Où se cache l’adversaire inconnu ?

 

Tout à coup, au cœur de la nuit

Retentirent les coups de feu

L’agitation de batteries de cuisine

Dans l’arrière pièce sans fenêtres

Les lueurs secouaient l’horizon

Eclats de terreur fragilisée

Explosions éperdues et prolongées

Cris des blessés, femmes et enfants

Rage des hommes sur fond de haine

L’éclair des lames sorties du fourreau

Les émanations fumeuses de la peur

Encombraient la vision d’un voile noir

 

Et tout ceci paraissait à mille lieux

Des pensées silencieuses de ces hommes

Derrière les jumelles fixant cette folie

Partis rechercher les démons odieux

 

Ils revinrent le visage gris

Sans un mot ni un soupir

Blêmes, l’horreur plein la bouche

L’œil hagard, les mains tremblantes

Ils vomirent plus qu’ils ne pouvaient

La tête résonnant de bestialité

Les pas scandant le rejet du vécu

Cherchant en vain la consolation

Et ne trouvant que la mémoire

Brute, sèche, rougie du sang

De victimes innocentes et inconnues

Qui moururent ce jour-là, seules

Face au déchaînement de l’exécration

Des hommes entre eux, contre eux

Pour eux, avec eux, ou même sans eux

Seules contre la marée humaine

D’une malédiction millénaire

Sans un regard pour l’être humain

Qu’ils assassinent sciemment

 

Et Dieu, pendant ce temps,

Se cache derrière le rideau du temps

Pour pleurer les innocents

 

Quand donc cesseront ces massacres ?

 

 

Matin

Trois gouttes d’eau s’élancent du toit

 

Elles s’étirent, puis se laissent tomber
Se poursuivant dans leur chute

 

L’une s’étale sur le ciré… bavure…
Elle éclate de rire et se rengorge
Morte, elle est perdue pour toujours

 

L’autre se noie au sein d’un géranium
Se laisse couler dans le terreau
Envahissant la moindre lézarde
Pour finir aspirée par une racine

 

La dernière, enfin, s’engouffre
Entre chemise et peau…
Frisson et recherche de la main
Mais déjà elle dévale le dos
Evitant les poils maigres

 

Trois gouttes d’infini
Perles rares d’un matin
Quel éveil endolori
Pour chanter en solitaire
La montée du feu
Qui consume les craintes

 

 

Mémoire

Cette immense tenture noire

Qui tombe sous mes yeux fatigués

S’entrouvre parfois sur des paysages finis

Réminiscences de mon enfance

D'autres fois, l’azur blanc des cieux

En montre les plis amers aux regards

Comme ces plaies des malades

Qui restent cachées sous les linges

 

Certains jours, une étrange pâleur

Voile les événements les plus simples

Comme celui d’un reflet sur le café du matin

Ou l’éclat d’un réverbère sur une vitre

Alors ce jour est marqué à jamais

Des senteurs du passé, tièdes et ténues

Jusqu’au moment où le soir survient

Pour enfouir au creux de sa nuit

Les images ensoleillées des jours

 

D’autres soirs, au creux de notre manteau intérieur

Se construisent dans un tiroir de la mémoire

Des bulles de connaissances oubliées

Elles éclatent au visage de notre indifférence

Et balayent nos doutes sur leur existence

Ce sont des pluies fines, colorées et chatouilleuses

Qui ensorcellent les pensées et les font danser

En tangos endoloris ou en valses alanguis

Fête de la nuit dans le repos du corps

 

Que tombe la tenture sur ces souvenirs

Ou qu’elle s’entrouvre sur un monde fou

La déraison conduit à partir

Dans les fossés d’eau courante

Jusqu’à une mer acide et verte

Métropole

File entre les arbres !

Prends garde aux passants !

Ivres, ils ne lèvent pas le regard

Ils ne te voient pas, ne t’entendent pas

 

Leur seul horizon, le toit des voitures

Qui piétinent sur le canal

Encombrent l’entendement

Et bouchonnent de fièvre retenue

 

Tu files, tu te faufiles, dans l’étroit fil

Entre les fantômes qui devisent

Et s’égaient sur la chaussée

Surpris dans le courant de folie

 

Agitation à la surface

Calme olympien des sous-terriens

Comme un bol d’offrandes

Afin de revêtir le seul silence

 

La pâle lueur du jour

Se révèle encore trop rude

Pour les habitants désenchantés

Qui dansent dans les pots d’échappement

 

La ville fuit son ombre noire

Les rayons solaires glissent sur l’eau

Encombrent les rêves des plus fous

Et déjantent les roues de l’imaginaire

 

Passe au loin, de peur de mourir

Que rien ne te retienne

Dans ce bazar crieur et râleur

Envole-toi et contemple solitaire

L’œil lunaire face à face !

 

 

Mieux

C’est une journée heureuse et bien partie
Réveil sous le soleil de l’imagination
Petit déjeuner sans scrupule
Autour d’un président du pays
Dont la déroute s’avère complète
Ce qui ne l’empêche pas de pavoiser
Et d’oser dire que tout va mieux
A l’écouter, c’est le meilleur président
Depuis longtemps pour la France
Pauvre d’elle-même, cette patrie
Noyée dans un verbiage calamiteux
Accompagnée d’une horde de journalistes
Dont le seul effet est de brouiller
Les jeux enchevêtrés des uns et des autres
Ils sont agressifs avec tous
Mais gentils envers ceux qui les font vivre
Dans tous les cas, ils font semblant
D’être pugnaces avec tous sur tout
Où allons-nous ? Dieu seul le sait !
Et encore, je n’en suis pas sûr.
Le seul point de mire est l’an prochain
Après, peu importe. Battez-vous
Pour emporter la coupe de l’Élysée
Mais y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Nous devrions être écrasés au sol
Dans un amas de ferraille et de plastique
Et nos âmes tout à coup envolées
Iront pleurer dans les cieux effarés
La vie si belle ici-bas transformée
Tout va très bien, Madame la Marquise…

Moi

Tiens ! Je l’ai perdu. Où est-il donc passé ?

Toute la nuit, j’ai couru pour m’en séparer

Au matin, il a disparu, brusquement

Je me suis délesté et élevé, mais vers quoi ?

 

Je passe en rêve, regardant le monde

Quelle agitation extrême et délicieuse

Un lokoum au goût de miel poisseux

Et pourtant j’en suis détaché, allégé

 

Certes les paysages de cette absence

Non pas le charme de l’attachement

Leur brillance est plate comme l’horizon

Je piétine le macadam des certitudes

 

Mai où donc se trouve ce moi recherché ?

Peu importe ! Quelle absence de pensées

Seul compte le lent glissement huilé

Du corps transparent sur l’horizontalité

 

Je ne peux le rattraper, il fuit vite

Je le regarde partir, comme un enfant

Et me dit : enfin, loin des inquiétudes…

Mais… Te souviens-tu de ton nom ?

 

 

 

Monde

Le monde, qu’est-ce ? Un brin d’herbe

Entre les dents d’un ivrogne fou

Qui court dans les vagues de l’avenir

Sans savoir s’il ira jusqu’au bout

 

Une fracture entre les images

Comme une déchirure ouverte

Dans l’âme qui repose acide

Sans même une main rafraichissante

 

Le parfum d’une musique endolorie

Chatouille nos sens exacerbés

Il s’échappe de la fente terrestre

Et plonge dans l’ouïe engourdie

 

Le monde, c’est cet instant provisoire

Qui fait chavirer la vision connue

Et l’entraîne vers un caléidoscope

De sons, d’images et de parfums

 

Pour le plus grand bien

Des humains qui s’ennuient

Sur ce plancher fragile

S’ouvrant sur l’absence

 

Plonge dans l’ouverture

Trempe-toi dans l’étrange

Secoue ta lourdeur

Et flotte sur le rêve

 

Quel voyage ! D’abord le vide, puis le manque d’espace

Et bientôt l’arrêt du temps. Tout est figé

Je ne suis qu’un point dans l’immensité du monde

Et ce point est devenu l’univers, rêve d’un jour

Mort

Un fil, ténu, isolé, tendu comme un arc
Il balance entre le ciel et la terre
Et le cœur chavire entre ces deux extrêmes
Le plein des souvenirs et le vide de l’avenir

Qui donc coupera de sa lame aiguisée
Ce hauban secoué par le vent et l’âge
Et laissera partir l’âme purifiée
Vers l’inconnu attendu et craint…

La vive force s’est calmée, sereine
Et assume sa faiblesse, gracieusement
Le regard dit encore la volonté
Mais elle est désormais intérieure

Et le souffle de la vie se dérobe
Comme le filet d’eau d’une source
Désormais tarie. Quelques gouttes encore
Et l’âme s’échappe en un soupir

Est-elle passée de l’autre côté ?
A-t-elle franchi le rubicond lumineux
Parcouru le tunnel d’inversion
Où l’envers devient l’endroit ?

Partagé entre le silence et la parole
Chacun est réservé devant le mystère…
Une aspiration vers un sourire
Ou l’effondrement d’un rêve ?

 

 

 

Mortellement

 

La mort avait revêtu son uniforme

Un nécessaire de plongée sous-marine

Elle pointait sur moi son harpon

Et semblait me dire, hautaine :

" Qu’as-tu à regarder mes pieds

Ils sont chaussés de caoutchouc

Et battent la mesure du temps

Lorsqu’ils arrêteront leurs frétillements

J’appuierai d’un doigt ferme

Sur le basculement de la détente

Et te porterai le coup fatal

Alors ta tête s’en ira au gré des flots

Mangée par les mollusques

Elle dérivera jusqu’à ce que plus rien

N’erre sur sa surface lisse

Elle tombera au fond des mers

Puis s’effritera en mille poussières "

 

Chaque jour je regarde partir

Ces souvenirs chers de ma mémoire

Pour ne plus contempler

Que l’obscure froideur d’une eau mouvementée

Et ne reste que cette gravure

Elaborée un jour de grand froid

Parce que j’avais rêvé

À d’autres vies, à d’autres destinées

 

 Et cependant, dans l’obscurité

Cette tête veille sur le monde

Et me dit : " Le souffle instinctif

De la vie est en toi

Comme un mouvement rassurant

Ressenti fiévreusement au lieu

Où le moi devient le toi, le vous, le tout "

 

 

 

 

Muet

Du silence émerge le son
Comme de l’eau sort le poisson...
Pour que le silence soit vrai
Le son ne doit pas durer
Il faut le percevoir, net…
Signe de vie il te trouble
Il agite la surface de cercles
Et lorsqu’il s’arrête
Chaque cercle se meurt, loin
Résonance sans fondement...
Mais en toi cela se poursuit
Echo dans la caverne intérieure
Souvenir vivace du goût
D’une sonorité sans pareille
À nouveau l’apesanteur
Le flottement subtil du néant
Avant que ne rejaillisse
Comme une crête acide
Le timbre d’un nouveau son
Sursaut !
Mais ce n’est que la répétition
De ce que tu as déjà connu
L’âpreté d’un arrière-goût
Une cloche continuant de sonner
Bien qu’elle ne soit plus mise en branle
Et le son du silence vaut alors bien
Le vrai éclat d’innocence
Du bruit dans le vide céleste

 

 

Multiple

Et le monde est Un et multiple.

On y passe en dansant, sans jamais le comprendre !

 

 

 

 

Musica vini

Chant en noir, le visage blanc

Soutenant les feuillets bavoirs

 

Les bras élastiques battent l’air

En circonvolutions arrondies et muettes

 

Les sons parviennent aux oreilles embuées

C’est rond, orageux, discordant souvent

 

Et tout cela sur les mots de Shakespeare

Une bête qui avance, éperdue et cloporte

 

Sautant les silences, enjambant les accords

Montant à l’échelle insonore et brûlante

Tressautant  derrière la note qui part ferme

Etre ou ne pas être, où es-tu Shakespeare ?

 

Et malgré tout, quelle beauté des voix sans parole

 

Aigus des femmes, enfournement des hommes

Mélange détonnant de l’union des vibrations

Qui chatouillent l’entendement jusqu’à l’absurde

 

Du chant aux cris, des cris aux miaulements

Et l’apaisant tourbillon du souffle du paradis

Jusqu’aux portes de l'enfer !

 

 

Nature

La nature a ses lois que n’a pas le rêve

L’eau se heurte au rocher sans méfiance

L’œuf casse sa tirelire sans retenir la sève

Seule la fiction agit sans défaillance

 

Oui, il n’y a rien qui ne vaille ce pincement

Que donne la rencontre de l’immuable

Tout est à sa place, au creux des fondements

Et le songe n’est qu’une évasion pitoyable

 

Parfois, s’ouvre la porte de la gratitude

La raison ne monte pas sans peine en altitude

Alors... Lâchez le lest et poursuivez nu

 

Là, un vent frais vous hérisse le poil

Malgré cela vous hissez la voile...

Dans ce monde, nature et fiction sont inconnues...

 

 

 

Neige

 

Un flocon, puis deux, puis trois…

Ils éclairent la campagne

Ils délaissent le goudron…

La nature seule les charme…

Ils adoptent les doigts ouverts

Des arbres noirs et dépouillés

Ils craquent sous le pied

Et jouent à l’étouffoir …

Ralenti, le passant coule

Le long du chemin blanc

Laissant ses pas, fil ténu

Entre présent et avenir…

Dors petite fille, dors

Que tes rêves t’enlacent

Dans leurs saveurs aigres…

Ne regarde pas dehors

La montagne approche

Et entre par la fenêtre

Elle ouvre ses mains de glace

Mais ne l’écoute pas

Elle ne sait pas ce qu’elle veut

Sinon te dire « Viens, viens »…

Surtout ne sors pas

Ne la regarde pas, tiens-toi close

De tout regard fiévreux

Et d’envie de courir dans cette neige claire

Qui atténue toute réserve et crainte

Et te fait t’envoler en pensée…

Et… peut-être… en action

 

 

Ni queue, ni tête

Prends-tu tes jambes à ton cou

Lorsque le vers est dans la pomme ?

 

Te rinces-tu la dalle et joues-tu des coudes

Après avoir avalé des couleuvres ?

 

Du haut de ta tour d’ivoire

Tu comptes les tenants et aboutissants

Et, je te le donne en mille,

Tu n’es pourtant pas né de la dernière pluie

Ton cœur d’artichaut, peu m’en chaut !

 

Les doigts dans le nez et fier comme un pou,

Tu te mets sur ton trente et un

Et fais la bombe entre chien et loup.

 

Viendra le jour où tu fileras à l’anglaise

Après avoir payé en monnaie de singe

Celui dont l’habit ne fait pas le moine

 

Tu as eu le nez creux, fleur de nave

Sans prendre des vessies pour des lanternes

Bonne poire, sans te presser le citron

Tu bois du petit lait en tout bien tout honneur

 

Mis sur la sellette, tu tombes à pic

Trempé comme une soupe

Tu passes sous les fourches caudines

D’un être au bout du rouleau

Bien qu’il n’y ait pas péril en la demeure

 

Une fois encore tu as mis la charrue avant les bœufs

Sans apporter de l’eau au moulin

C’est passé comme une lettre à la poste

Et tu fais contre mauvaise fortune bon cœur

En tirant des plans sur la comète

 

Tu t’imagines sorti de la cuisse de Jupiter

Et il t’arrive de péter plus haut que ton cul

Mais tu as un poil dans la main

Alors, les châteaux en Espagne : évaporés ?

 

Je t’apporterai des oranges

Même si le jeu n’en vaut pas la chandelle

Gardes ton sang-froid et bats le chaud

Car tu ne peux être au four et au moulin

 

Tu n’as pas inventé l’eau tiède

Et bien que tu marches à voile et à vapeur

Tu fais long feu dans ton panier à salade

Tu tires le diable par la queue

Car tu n’as pas la science infuse

 

Merci tête de linotte

Demain on rase gratis

Tu auras pignon sur rue

Sans avoir droit au chapitre

 

Le roi n’est pas ton cousin

C’est à dormir debout

Ça tire à hue et à dia

Quelle mise en boite

Ce n’est pas une sinécure

Ne verse pas des larmes de crocodile

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Alors… Prends tes jambes à ton cou

 

 

Noël

Quand enfants, nous vivions ce jour

Qui n’en était pas un

Parce que la nuit n’était pas une nuit

 

On se couchait, transis

Dans l’attente du réveil douloureux

Ouvrant sur l’église froide

Et les chants de magnificence

 

On se coulait, endormis

Sous le manteau d’un proche

Et attendions, vainement

Le vacarme des cloches

 

On adjurait l’enfant, si petit !

Quelle gageure de rester éveillés

Lorsque du sommeil tirés

S’échappaient les larmes de froid

 

Enfin du clocher venait l’orage

D'un carillon s’époumonant...

Plongée dans la nuit noire

Qui dessinait des sourires ébahis...

 

Le rêve se précisait, pressant

Vainqueur des inclinaisons de tête

Et de l’absence de conscience

Les yeux ouverts sur l’espoir

 

Les enfants que nous étions,

Désormais éveillés et vivants

Ayant vécu l’enchantement de l’esprit

Attendaient courageusement à l’entrée

La libération de l’impatience

Et l’envol vers l’affairement

Du déballage des mystères empaquetés

 

Et bien que couchés tard

Et levés tôt d’excitation fervente

La journée s’écoulait

Portée par une ardeur sans fin

 

Aujourd’hui, dans le vide du souvenir

Renaît en nous l’enfant si nu

Qui étreint le cœur et l’élève

Dans le cri de l’humanité :

« Viens, toi qui es plus que moi-même

Emplis-moi de ta présence

Transparente et unique »

 

 

 

 

Noël 2016

L’enfance, ce privilège ignoré

Donné à tous sans qu’ils le sachent

Et vécu différemment selon les cas

 

Vite oubliée par les soucis de la vie

Elle resurgit plus tard, vivace

Dans un souvenir pur de désir

D’un retour au monde perdu

 

Il faut s’en extraire, résolument

Pour ne pas tomber immanquablement

Et continuer à voir l’avenir

Pour vivre encore et toujours

 

Aujourd’hui, Noël nous rappelle

Ces jours heureux que l’on ignore

Lorsqu’on les vit et que l’on revit

Sans vouloir vraiment croire

Qu’ils furent et nous ont formés

Pour que l’on devienne

Ce que nous ne savions pas être

Noir et blanc

 

 

Ils sont mariés depuis des lustres
Ils vont bien ensemble, ils s’aiment
Le noir soutient le blanc
Le blanc reçoit le noir
Et l’un et l’autre enchevêtrés
Soutiennent le monde des formes
Certes, pas celui des couleurs
Qui folâtrent autour des régnants
Qui trônent au-dessus des flots
D’une multitude bigarrée et indécente
Comme il tranche ce trait
Et un trait, suivi de plusieurs autres
Devient un monde en soi
Qui divague dans l’obscurité
Blanche, infinie et froide
Ainsi se fabrique l’univers
Du rien apparaît le tout
Ou juste un petit peu de matière
Comme une pomme sur un arbre
En hiver, aux premières gelées
La tache noire sur fond blanc
A-t-elle une signification ?
N’est-ce pas un présent
Du passé et de l’avenir mêlés
Il faut trancher, noir ou blanc !

 

 

Nombre

L’infini…

Un mot qui ne signifie rien

Car on peut toujours ajouter

Un Un à un tout

Et ce tout devient un autre tout

Encore plus grand que le premier

 

Seuls trois concepts englobent le connu

Le Un, l’infini et le rien

 

Le Un qui est le roi

Dans le Un je suis

Et l’autre également

Plein, entier, seul

Oui, le roi des nombres est le Un

Inégalable, majestueux,

Distinct et multiple

 

Mais le Un est si petit

Qu’est-ce qu’un grain de sable

Sur une plage qui se perd dans l’eau ?

Même la plage n’est pas reine

Même l’océan n’est pas roi

Entre le grain de sable

Et la goutte d’eau

Qui a-t-il de commun ?

 

Si je peux compter l’un et l’autre

Je ne peux compter deux infinis

C’est l’explosion dans ma tête

Ma capacité à penser est limitée

L’infini, c’est la profusion,

L’au-delà au-delà de l’au-delà

On peut alors mélanger les au-delà

On n’atteindra jamais l’au-delà de l’au-delà

Et le Un se promène dans cet au-delà

Léger comme la plume dans le vent

 

Alors apparaît le rien

Il est rond, fermé, enclos en lui-même

Comme un tout déguisé en un Un

Mais qu’on ne peut dédoubler

Il pourrait être l’au-delà de l’au-delà

Il est également l’au-dedans de l’au-dedans

Si petit qu’il n’est presque rien

Mais ce presque rien est encore quelque chose

Qui est un Un perdu dans l’infini

Il n’est pas ce qui est

Mais est-il tout ce qui n’est pas ?

 

Alors quel est le plus beau ?

Le Un ouvert sur le monde

L’infini qui n’ouvre sur rien

Le zéro fermé sur lui-même ?

 

Un homme compta un jour le rien

Un autre homme compta les Uns

Enfin un dernier homme compta l’infini

Le rien multiplié par le rien

Donna le rien, l’absence, le néant

L’infini multiplié par l’infini

Donna l’infini, le plein devenu rêve

Le Un a seul une consistance

Je peux le toucher et le compter

Même si je ne peux tenir tous les Uns

 

Il y a pourtant deux sortes de Uns

L’un est né impair

Mais il ne se suffisait pas à lui-même

Car pour être plus d’Un

Il faut au moins être deux

Pour avoir un autre impair

Il faut un pair, semblable et différent

Additionnez deux pairs ensemble

L’étonnant est qu’ils forment un autre pair

Alors que si vous additionnez deux impairs

Surgira la diversité

Seul l’impair et le pair

Font un autre impair

Qui lui-même en formera un autre

 

 

 

C’est en cela que le Un est à l’origine du monde

C’est dans le mouvement même de celui-ci

Que naît l’infini et, en parallèle, le zéro

Oui, le Un est bien le roi de l’univers

A condition de n’être pas un, mais au moins deux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Note

Ecoute d’une fenêtre ouverte sur un piano…

 

Cristallines, les notes tombent une à une,
En cascade, ralenties, comme gelées,
Et la pesanteur les laisse s’écraser
Sur la surface lisse et froide,
Entre les rochers de la solitude.
Emportées par le tourbillon des flots,
Elles forment un renflement
Et s’évasent entre les cailloux
Qui parsèment la main gauche
De coupures subtiles.
Certains passages, entre les pierres,
Entraînent un modelé accéléré
Dans lequel les notes se noient
Dans une harmonie prudente,
Avec une retenue évidente.
Enfin... La plaine luxuriante
Où la mélodie prend de l’ampleur,
Accompagnée de nombreux accords :
Septième dominante,
Neuvième parfois,
Toujours suggérés,
Susurrés à l’oreille.
Tout s’éteint,
Se dilue,
Se perd,
Dans le grand bleu turquoise.

 

Alors on se laisse endormir,
L’esprit libéré de ce tout
Qui nous empoisonne
L’existence de son obsession :
Penser = vivre.
Quelle erreur !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié le 22 mars 2017

 

 

Nouvel an

Nouvelle année ! Plus elles passent,

Ces nouvelles années, plus elles semblent

Toujours les mêmes : une nouvelle année

Semblable à elle-même, petitement

 

Oui, vous vous réveillez la veille,

Comme tous les jours, hagard,

Vous comptez vos abattis et vos poils de cheveux

Et vous vous dites : tiens, demain…

 

Et ce soir, que faire ! bien sûr,

Vous êtes invités au réveillon

Qui consiste à diner, assis, engourdi,

En attente d’une heure qui vient difficilement

 

Minuit, tous s’empêtrent d’un même vocabulaire

On croirait un hôpital psychiatrique

Ou une publicité pour handicapé

Que de « bonne année », produits publicitaires !

 

Après ces paroles malheureuses

Vous rentrez chez vous, refroidi

La tête pleine de rire et de larmes

Et vous vous couchez, honteux

 

Alors, le jour se lève lentement

Vous admirez son remuement léger

Vous sentez monter en vous cette évasion

Que vous procure l’extinction de votre égo

 

Et en un instant merveilleux et unique

Vous ressentez ce nouveau jour, seul

Face à l’immensité de la vie

Comme une bouteille d’espérance

 

Vous la buvez en douce, colorée et sucrée

Vous en palpez le grain indolore dans la bouche

Vous souriez à l’éternelle envie

De poursuivre votre voyage terrestre

 

Un autre jour, nouveau, excitant,

Une autre vie à construire, libre

Vous courrez dans la mer des délices

Et chantez à en perdre la tête

 

Merci à cet univers insolite

Merci à ce Dieu méconnu

Qui fait de vous un homme

C’est-à-dire un être à conserver

 

Alors bonne année nouvelle

Comme ce beaujolais de novembre

Que vous soyez ivres de jours

Et fiers de vos nuits

 

 

 

 

 

 

 

 

Noyade

Ouvre tes mains

Laisse-toi pénétrer de lumière

Lâche ta tension pesante

Cesse tes plaintes

Souris à la fourmi sur le gravier

Observe le plongeon de l’oiseau

Vers le moucheron suspendu

Écoute le bruit d’ailes

Des abeilles bourdonnantes

Vide ton cœur de ses trésors

Remplace-les par la résonance

Tremble devant l’inertie

Des hommes qui n’agissent pas

La parole est leur action

Elle est improductive

Sans odeur ni saveur

Elle harangue sans effet

Ils sont gonflés de mots

De verbes inoffensifs

De hurlements sauvages

Qui se retournent contre eux

Ils sont dans l’immédiat

Alors que l’expression

N’est que de longue portée

Claque les doigts

Marche avec tes pieds

Courent sur tes jambes

Foncent vers l’espoir

De tes remuements

Ne dis rien

Laisse-les parler

Remuer leurs lèvres desséchées

Garde ton cœur vierge

Sans une larme, sans un regard

Avance sur la scène de la vie

Ne regarde pas en arrière

Noie-toi dans l’absolu

Et prend ta jumelle

Pour contempler les mouches

Sur l’orange malmenée…

 

 

Numériser

Je numérise

Tu numérises…

Il menu rit !

 

Quel haïku !

 

Est-il possible de s’esbaudir

D’un vilain jeu de mots

Prolongé en mauvais jeu de mains

 

Mais où en est-on ?

 

Le chameau a-t-il deux bosses 

Ou le boss a-t-il un cerveau ?

La folie a bon dos

 

Qui tire les vers à la ligne

Et quel poisson d’avril

Les rend rectiligne ?

 

C’est bien ainsi le délire !

 

 

ctosyllabique

Ces vers qui ont huit pieds !
Avez-vous vu des vers à pied
Au banquet du cimetière
S’entrechoquant les jambières ?

 

D’autres verres translucides
Sont remplis de mots fluides
Qui coulent en sérénité
Sur la page d’ubiquité

 

Les mille-pattes s’emmêlent
Croque en jambe, sans semelle
Ils rampent tels des vermisseaux
Sur les poèmes horizontaux

 

Ambiguïté du sous-verre
Emprisonnant le poème
Qui vit son dernier calvaire
Dans cet encadré bohème

 

Jamais en fibres de verre
Ils deviennent parfois libres
D’une main forte, en revers
Ils sont remis au calibre

 

Le vers se mire dans son mètre
Quelle élégance vaine !
Y a-t-il toujours mal-être
Face à cette déveine ?

 

Le vers se rime dans ses sons
En prudents octosyllabes
L’oreille en contrefaçon
Mesuré par l’astrolabe

 

Le vert se consacre couleur
Lorsqu’enfin au petit matin
Découvrant du jour la lueur
Il renvoie la nuit aux lutins

 

Les vers blancs sont mangés sans faim
Comment les offrir aux passants ?
Bataille de crève-la-faim
Où trouver l’enrichissement ?

 

Mais le vers est parti, vers quoi ?
Passant si vivant, insoumis
N’arrivant pas à rester coi
Si tu confirmais l’infamie !

 

Découragés s’en vont les vers
Comme des artistes bafoués
Arriveront-ils sous terre
Ou devront-ils se méjuger ?

 

 

Odeur

Le paradis… ce lilas qui touche l’âme

Entre deux souffles de brise discrète

Coin de ciel entre les nuages gris

Qui dit : « Respire et va sans but ! »

 

Le nez au vent tu vas…

Cours aux senteurs du matin

Grise-toi des nuées du raisin

Rampant en pourritures nobles

 

En passant au pied du ruisseau

Jette ton appendice entre les herbes

Que le barbeau opère son demi-tour

Vers le marais putride

 

En odeur de sainteté il est parti…

C’est tout ce qu’on en retient

Un brouillard de sentiments

Et la tristesse d’un flacon vide

 

Combien de fioles as-tu usées

De la senteur des champignons

À celle des bouses animales

Jusqu’à l’acidité des rencontres

 

Et de toutes ces émanations

Ne manque que celle du paradis

Un bouquet léger mais grisant

Qui emporte l’âme dans l’au-delà

 

 

Œil

Jour du peintre, le soleil dort

Bordé de plumes, il se cotonne

Émergence sereine, sans contours

Il délivre sa myopie de cyclope

Terre de verre teintée, molle

Araignée laiteuse et géométrique

Je m’englue dans ta toile déployée

Jusqu’à cet œil pâle et soyeux

Mes pas étouffés par ta chair

Ne peuvent monter jusqu’à moi

 

 

Ombre

Glisse-toi dans ton ombre

Epouse cette sombre pénombre

Qui traverse ta vie

Et l’enchante sans avis

 

Entre dans la tente

Et couvre ta tête imprévoyante

Assainis ton être démuni

De la caresse des nuits

 

Seras-tu la mort voilée

Ou la transparence étoilée

Tu glisses entre les gouttes

Et seul poursuis ta route

 

Parti dans l’atmosphère

Tu n’es plus sur terre

Ta légèreté t’entraîne

A la rencontre de la reine

 

A genoux à ses pieds

Tu contemples sa majesté

Et ton âme s’élève

Frappée par le glaive

 

C’est fini, absence

Sans aucune réticence

L’air égaré, vide de pensées

Tu fuis au-delà de la jetée

 

Rien ne sera plus jamais

Comme avant, tu l’aimais

Cette vie douce et espiègle

Qui te donne la vision de l’aigle

Origine

L’éclair primordial est-il aussi clair ?

En un quart de seconde, Dieu créa tout

Rien n’existait auparavant, pas de matière

Mais également pas d’espace ni de temps

Le néant inimaginable et sans fondement

 

Peut-on concevoir un tel paradoxe ?

Du rien naît le tout, du vide le plein

La danse des contraires s’est mise en route

Désormais tout marche en opposition

Matière et antimatière, passé et avenir

Là et ailleurs, obscurité et lumière

Auparavant le néant, puis le début :

La terre était informe et vide

La genèse suppose un mouvement

Une série de faits et de causes

Qui s’enchaînent entre eux

Et conduisent à la cohérence

Mais comment un mouvement

Peut-il naître du néant et créer ?

 

Pourquoi y a-t-il quelque chose

Plutôt que rien ? demande Leibniz

Une solution : la pensée existe

La conception du monde est un présupposé

Avant sa création ex nihilo

La noosphère a de tout temps

Remplit le néant et créé le vide

L’absence précède la présence

Mais cette absence est présence

D’autre chose, immatérielle

Le lait nourricier de l’univers

Une voie lactée de pensée

Un singulier singulier, inquiétant

Parce qu’inconsistant, vide de tout

Plein du futur, jeté en une seconde

Dans la furie du mouvement

Qui engendre le tout opposé au rien

 

Que la lumière soit et la lumière fut !

La parole serait donc créatrice

Elle-même mouvement en mouvement

Mais la parole n’existe que parce qu’il y a

Derrière celle-ci la pensée

Peut-on penser sans parler ?

Oui, on peut maintenant parler sans penser

Parce qu’au commencement

La pensée a précédé la parole

Elle a créé le mot, miracle de création

Premier élément de logique en marche

Naissance de l’immatériel

Concept créateur créant la création

Ainsi est née la science et le partage de Galilée

Entre « comment l’on va au ciel », réservé aux théologiens

« Et comment va le ciel », domaine des scientifiques

Pourtant l’immatériel est aussi objet d’exploration

Mais c’est une logique molle, sans mathématiques

Le chiffre serait-il ce premier mot : Un ?

Auparavant la pensé était tout

Poussière immatérielle en mouvement

Qui par cette agitation a créé le Un

Et fait naître le temps, l’espace

Et la matière, inséparables

 

Le Un s’oppose au tout

Comme il s’oppose au rien

Il Est, seul né de la pensée

Immatériellement existant

Mouvement sans déplacement

A l’origine même du mouvement

Celui qui conçut la lumière

Opposée aux ténèbres

Qui conçut ensuite la matière

Opposé à l’absence

Une présence originelle

Qui brûle d’amour

Et engendre la pensée, puis le mot

Puis le temps, puis l’espace,

Puis la matière

donc le deux créateur

Origine du masculin et du féminin

Qui donne la vie par l’amour

Comme l’univers fut créé par amour

 

L’amour est-il l’origine de l’origine ?

Dans ce cas serait-il l’origine du mot

Et avant de la pensée inexprimable

Parce que feu sans combustible

vide ou plein, Tout ou rien

Mouvement sans impulsion

Car l’amour n’a besoin de rien

Pour exister dans le cœur

De Celui qui Est sans nom,

Et que l’homme conçoit

Comme celui qui est, qui était et qui vient

Pour les siècles des siècles

Amen !

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 17 avril 2017

 

 

Poète

Te réfugies-tu dans ton intérieur

Ou t’exaltes-tu par l’extérieur ?

Es-tu poète de par ton intimité

Ou chantre de la beauté visible ?

Ou encore peut-être es-tu les deux,

L’œil sur les trésors du cœur

Et baigné de l’étreinte du monde ?

Heureux celui qui s’enflamme

A la caresse du vent sur le corps

Et qui s’abstrait dans la descente

Vers l’infini au-delà du moi

Mais bienheureux celui qui dépasse

Ces deux faces de Janus

Pour devenir poète de toujours

C’est ce retournement rassembleur

Le fruit de la recherche d’une vie

Qui fait de lui celui qui n’est plus

Et qui devient celui qui est

Présomption de déification ?

Me direz-vous, critique 

Non, ce n’est que la réalisation

Pleine et entière qui réjouit

Le corps et l’esprit en un lieu

Qui n’est pas de ce monde

Qui rassemble le tout

Dans le miroir humain

Et l’illumine de l’éclat divin

 

 

 

Poésie

J’ai parcouru les rues et les ruelles

J’ai lancé un regard aux poèmes

J’en ai conçu un enchantement cruel

Et une nostalgie bohême

 

Tous ces vers étalés, mal compris

S’observant face à face

Jusqu’à l’ultime duperie

Comme une imprévue volteface

 

La poésie ne peut se délasser

Prisonnière entre les pages enlacées

Elle ne s’échappe qu’à la lecture

 

Alors les strophes ouvrent leurs bras

La rime se fiance à l’opéra

Mais cela fait-il de la littérature ?

 

 

Page

Que dire devant la page vide
D’une nuit verte, au coin d’un réverbère ?
Premiers mots qui passent comme un vol de cormorans.
Mais qu’y a-t-il derrière ? Un vent de fronde
Chassé par la profusion du langage.
Silence des sentiments.
Un vide dans le noir de l’esprit,
Image de la floraison du cœur.
Dans la tiédeur de l’obscurité monte en moi
Le chant heurté, puissant et magique,
Des sirènes mouvantes et volubiles.
Au loin le son aigu d’une voiture
Qui flotte au gré du vent sur la route de l’Espagne.
Pas un passant ne vient à mon secours,
Ne m’apporte le mot qui permettra la suite
De cette histoire sans fin, ni commencement.
Dorment les passants du jour,
Eveillés les fantômes de la nuit
Qui montent une garde acide
Aux tréfonds des portes cochères
Et rient de me voir, assis
Dans mes pensées sordides,
Faute de pouvoir dormir
Et laisser aller mon esprit
Dans la fraicheur du rêve.

Oui, la nuit s’enfonce en moi
Creusant un large trou
Que je remplis de verbes
Comme on enfile les huitres
Sur le fil à couper le beurre.
Elle ne cessera pas
Avant l’aube qui ne vient pas
De me dire « étends-toi ! ».

Pâque

Un feu dans la nuit, voici l’inconnu
Le tout autre, l’inconnaissable
Personne ne l’attendait, il surgit
Et impose sa lumière au monde
Celui qui a tout donné
Et qui est mort abandonné de tous
Il revient comme un feu
Un feu développé dans les cœurs
D’humains tournant sur eux-mêmes
Et ce feu détruit tout, soucis,
Inquiétudes, interrogations
Pour ne laisser qu’une absence joyeuse
Un vide plein, une résurgence
Au-delà de l’avenir
Uchronie, monde parallèle
Où toute autre hypothèse ?
Non, rien n’explique cela
Il ne faut pas chercher d’explications
Mais se laisser prendre
Par cette immense espérance
Car l’esprit humain est dépassé

Comment dire la Pâque
Sinon en exprimant notre incompréhension
Devant ce feu en nous
Qui couve et nous renouvelle !

 

 

Parapluie

Pour la pluie, quel instrument !

Rond de tête et fin du bec

Terminé par un tire-bouchon

Enfouir la main sous ses jupes

Pour déployer sa corole

Et lui faire dire, avec béatitude

Que son don est bénéfique

Que tous les poils sont secs

Que le cerveau peut continuer

A propulser ses vers de mirliton

Sans risque de noyade

 

Parfois ses baleines gémissent

Ou sautent et retombent

A plat sur une giboulée mortelle

Ce qui n’empêche pas

De se mouiller les pieds

A l’ombre de son auvent

Mieux vaut chausser les caoutchoucs

Que portent les hommes frileux

Pour éviter un rhume indécent

 

Certains en font un argument

Pour vendre son ventre replet

Empli de foulards et chemises

Si la police survient, on ferme

Et on part sans avoir l’air de rien

Sinon qu’il ne pleut pas sous un parapluie

Alors que mouillé est celui qui le porte

 

Après utilisation, le laisser

Étendu, retourné, comme un escargot

Sur le dos, bavant modestement

Répandant sa rosée sur le sol

Qu’il dise sa satisfaction

D’offrir un abri à l’être mouvant

Qui le tient bravement

Comme un cierge dont la cire

Coule jusque sur la main fermée

 

Oui, un parapluie, ça brûle

Et l’eau ne l’éteint pas...

 

 

Parc Monceau

Ce parc immense aux longs bras déliés

De feuillages enchevêtrés et vert pâle

Ouvre ses allées aux passants à pas menus

 

Il est midi bien que le soleil ne soit pas au zénith

Une légère brume encombre encore ses pelouses

Les mères passent, poussant leur landau

Où repose, les yeux fermés, l’enfant chéri

 

Un homme, assis, revêtu d’un manteau noir

Mange à pleine fourchette dans un pot cartonné

Jusqu’à quelle errance des ventres peut-on aller !

 

Les enfants des écoles ne sont pas là. : que des adultes

Assis ou couchés dans l’herbe grasse des parterres

Parlant, dormant, grignotant, seul ou en groupe

 

Et douze petits coups résonnent, imperceptiblement

Perdus dans le brouhaha incessant de la circulation

 

L’heure avance. Voici les enfants enfiévrés

Courant sous les frondaisons en gestes étirés

La vie dans l’instant, pas une seconde en place

 

Tiens, un kangourou ! L’homme court en hauteur

Il n’avance pratiquement pas. Il monte

Il descend au rythme sautillant de ses pas. Où va-t-il ainsi ?

 

Le ciel bleu gris, ouaté, s’abaisse jusqu’au sol

De maigres rayons émergent, blancs comme le feu

 

Ferme les yeux, que la machine à laver les idées

Ronronne autour de toi. Tu n’es plus là

Englouti dans ce trou béant de verdure

Au milieu des immeubles, sentinelles impitoyables

Ton fantôme erre dans les feuillages, la poussière et le soleil

 

 

 

 

 

Parenthèses

Deux petits signes comme la lune
Ou le sourire d’une femme endormie
Presque rien à dire, juste un mot
Mais ce mot explique, ravit, ensorcelle
Il ouvre l’horizon vers le large
Le vent s’engouffre dans la voile
Larguez les amarres, moussaillon !
C’est une matinée de plus à vivre

Entre parenthèses : un départ à la dérive
Spontanément, sur un coup de tête
On agite les mains, voire les bras
À la monotonie et la morosité
On sourit à l’imaginaire
Protégé par les fentes courbées
Comme dans une coque de noix
Enrobé de coton, la tête sortie…
La terre s’éloigne, devient ligne
Puis, plus rien, le vide à l’entour…
Quelle plénitude dévorante
Un plongeon dans le bouillonnement
D’une multitude de bulles odoriférantes
Le parfum de la liberté enrobé
De l’espoir de jours meilleurs

Introduire une parenthèse
C’est ouvrir la porte à un inconnu
Vous-même, ne savez pas encore
Ce que vous allez écrire dans ce trou
Mais une fois ouvert, béant
Comment le refermer si ce n’est
Le remplir d’autres matériaux
Légers de rêves colorés et sucrés
L’inconnu s’introduit, invisible
Pousse un cri délirant
« Eh, n’oublie pas de refermer ! »
Ouvrant la barrière du souvenir
Il passe tel un spectre rose
Dans le cabinet des curiosités
Fouille dans le quotidien
Se revêt de fanfreluches
Et s’assied entre les demi-sphères
Hautain et béat de bonheur

Le contenu entre ces gifles ?
Un mot quelque peu poil à gratter
Une expression qui en dit plus en moins
Trois syllabes et deux voyelles
Ouvrez vos oreilles, murmurent-elles
Mais vous n’entendez que le vent
Qui gonfle les voiles de l’étonnement
Que va-t-il chercher là ?
La dévoration de l’insolite
L’obscure certitude de l’aventure
Dans ce noir absolu de l’entre-deux
Comme un sandwich moelleux
Dont le contenu reste incertain
Pouah ! Sucré salé amer
Un éclair de l’autre monde
L’étincelle de la connaissance
Mais de quoi ?

La parenthèse est assassine
Mais cette vie entre deux
Est le réconfort des faibles
Choyez ces instants de lumière
Qui ne sont que des fantômes
Pour passer un moment
Face à face avec vous-même

 

 

Partir

Partir, c’est l’attrait de l’inconnu.
Je pars et j’oublie…
Je me désolidarise de mon attachement
Au quotidien qui m’englue, douloureusement.
Je perds ma réceptivité aux tracas
Et entre dans l’ère du nouveau,
De ce qu’il convient de découvrir
Au-delà de ce que je sais et ce que je vois.
En avant vers l’inconnu, ouvert,
L’esprit vide, le cœur léger,
Sans existence autre que l’instant !

 

Et ces instants, un à un, s’accumulent,
Grossissent en grappes multicolores
Pour former un nouveau présent
Dans lequel, peu à peu, s’incrustent
Des cailloux coupants et déchirants,
De nouvelles inquiétudes indésirables.

 

Comment recréer cette harmonie
De l’inconnaissance et de l’absence,
Où le présent est seule forme de vie,
Seul paradis convoité et précaire,
Où, la tête dans les nuages,
Je contemple l’horizon
Et admire l’éternelle fraicheur
D’un monde sans consistance
Parce que sans souvenirs, ni attaches ?

 

Revenir, c’est réinvestir sa mémoire,
Entrer dans l’incroyable cohorte
D’évènements vécus et médités,
Ou encore dans l’impression d’un moment
Que rien ne devait privilégier
Et que vous redécouvrez, enjolivé,
Suspendu au balcon des annales
De jours grisâtres et ternes, pour éclairer,
Lanterne rouge, la marche du destin.

 

Alors, parfois, je pars, pour quelques minutes,
Et j’aère mon existence périlleuse
De petits vides sans consistance
Tels des bulles dans les tuyaux d’une perfusion
Qui me contraignent et me bousculent.
Les yeux exorbités, je regarde l’existence
Et me dit : J’aime l’inconnu
Pourvu de la beauté de l’ignorance
Et je révère les joyaux enfiévrés
Sur lesquels on s’assied, en prince de la vie.
Pourtant, garder cet équilibre délicat
Revient à marcher sur la ligne de crête
De l’aventure de l’homme au quotidien.

 

 

 

 

Pas

Voilà…
Quelques pas de plus
Un geste, toujours le même
Ébauché cette fois-ci
Vers les paysages inconnus
Où mène la route de la colline

 

Un regard échangé mollement
Une étreinte un peu plus chaude
Un sourire fatigué de sourire
C’est le soir d’une amitié
Qui ne durera qu’un jour
La fin d’un beau rêve
Abandonné sur la berge
Un jour où l’eau coulait
Plus lentement, par malice

 

On entend la sirène de l’usine
 Et le ronronnement de la péniche
L’arbre teint de poussière blanche
Ne connaît plus la fête des oiseaux
Le chemin retourne vers le pont
Celui qui ouvre sur la ville

 

C’est le soir d’une amitié
Qui a duré le temps d’une promenade

 

 

 

 

Passion

Oui, voici revenus le gris et le mouillé.

 

Gris du ciel d’abord, mais aussi

Griserie des rues sans âme,

Rues grisâtres des jours verts

Vers des horizons sans fin,

Là où rien ne dit à personne,

Là où se promène, nostalgique,

Le poète dénudé des haricots blancs

Qui pleure lorsque rien ne l’enchante

Et qui rit au plaisir de savoir

Si, un jour, il sera bègue.

Alors combien sera rude sa tâche

De récitant de vers prolongés

Dans l’aube inconnue de la ville.

 

Mouillé aussi, comme la fourrure

Des rats un jour d’inondation

Ruisselant de brillants

Et prostrés dans un coin obscure,

Avant de ressortir au soleil du soir

Pour réchauffer leur vieille carcasse.

Enfermé dans un halo de condensation,

L’homme mouillé de larmes

Se prête au faux semblant

D’un attendrissant retour

D’une certaine innocence.

Mais au fond de lui,

Il sait bien, malgré ses dires,

La puissance de l’instant,

L’évocation irrésistible et instantanée

De souvenirs inconnus

Et d’un présent irrévocable,

Malgré le rêve, l’intention,

La paresse ou la vision.

 

Oui, voici revenus le gris et le mouillé.

Quand t’abstiendras-tu d’apercevoir,

Au-delà du temps et de l’espace,

L’espoir des jours blancs

Et des nuits de pleine lune ?

Couché dans ton lit trop grand,

Réveillé par la clarté diurne,

Tu rêves, tu deviens autre,

Tu te laisses empoigner

Par le miracle de la passion,

Une passion indéfinissable,

Celle de la création

Et de la démolition,

Pour que les lendemains

Soient autres, rosés

D’attente et de désirs,

Verts d’optimisme,

Jaune de bonheur.

 

 

 

 

Pause

Prenez une pause insolite

Gardez-la au-delà du naturel

 

Surtout ne vous laissez pas submerger

Par la tension de l’attitude

 

Au contraire, laissez-vous étirer

Disjoignez vos extrémités

Explosez ce corps ramassé sur lui-même

 

Que vos mains s’échappent vers l’autre

Et que vos pieds s’éloignent l’un de l’autre

Que votre regard fixe le point unique

Où l’œil devient main et la main caresse

 

Déployez vos membranes ailées

Et, écartelé, devenez le vagabond

A minuit, de l’immense clair de lune

Qui berce vos souvenirs d’enfant

Et éparpille les trésors d’une nuit

Dans laquelle chaque nuage va vers l’inconnu

 

Alors, et seulement à ce moment

Rassemblez vos membres éparpillés

Regroupez vos pensées dans le cœur

Enfermez vos émotions au creux du ventre

 

Et, lentement, pleurez sur vous-même

Sur votre innocence perdue

Et votre transparence compromise

 

Le souffle de l’esprit vous prendra en douceur

Et vous conduira aux portes de l’infini

Là où le rien est plus que tout

Et le tout rien d’autre que l’abîme

 

Miel que cette tension rompue

Et ce lent passage sur l’ineffable

 

 

 

 

 

 

Ecrit et publié le 9 juin 2017

 

 

Les patriotes

Contrairement aux idées reçues,

Les patriotes aiment leur patrie.

On prétend le plus souvent

Qu’ils ne sont pas démocrates

Et encore moins républicains

Ils ne pensent qu’à eux, en bourgeois

Ils se ressemblent et s’assemblent

Dans la haine de l’autre et de soi

Pour protéger leurs biens

Mais quel bien en vaut la peine ?

Mieux vaut céder au chantage

Et laisser tomber votre amour

D’une patrie sans fratrie.

Alors la paix vient d’elle-même.

Rien ne s’oppose à la fraternité.

Vous plongez dans un édredon mou

Et êtes envahi d’étrangers collants.

La république est toujours mixte,

Elle accueille tous ses enfants,

Les femmes, les hommes et les autres,

Ceux dont le nom est imprononçable,

Ceux qui pensent et vivent autrement.

Ils se fabriquent un coin de paradis

Dans ce pays qui les accueille

Et reconstituent leur patrie

Ils sont patriotes eux aussi

Et le montrent à tous dans votre patrie

Ils sont prêts au sacrifice de leur vie

Pour faire vivre leur patriotisme

Mais vous, vous ne pouvez l’accepter :

Comment verser des larmes de crocodile

Quand vos chaussures sont en daim ?

Publié le 15 mars 2017

Perte

Quelle perte ! Rien n’égale cette disparition

Qu’avait-il besoin de partir en toute liberté

Et de laisser derrière lui la porte ouverte

Les objets se sont envolés, en rangs serrés

Sans autre forme de procès que leur adieu

Et le vide laissé derrière eux, gonflé d’air

Empli de senteur molle de putréfaction

Laisse un goût de défaite sur la corde à linge

Toujours tendue entre les colonnes vertes

Soutenant le balcon du premier étage

 

Oui, c’est la perte de notre identité

Le reproche toujours vif des petits chefs

Qui cherchent encore à assurer leur pouvoir

Sur les gens, insensibles à leurs cris

Gonflés de prétention absurde et voyante

Les papiers de reconnaissance citoyenne

N’existent que pour maîtriser

Les allers et retours des mouvements de la vie

Au-delà d’une obéissance apparente

 

Il est parti sans rien laisser et rien prendre

Le vide s’est installé. Les bras tendus

Il erre dans le temple de la sagesse

À la recherche de l’inconnu ailé

Qui parfois lui prend la main et l’emmène

Si loin qu’il se dissout dans le cosmos

Qui n’est que la prison de l’existence

 

De l’autre côté, le calme sans nom

De l’absence, du repos préparé et conquis

Sur les ans qui s’étirent comme un élastique

Et rompent le destin inachevé de chacun

Pour revêtir l’uniforme des mortels

Peur

Il courût longuement, poursuivi par un chien

Il fut le soleil et la lune et les étoiles

Le vent qui souffle sur les plaines et les collines

L’être suprême et le chien rampant

Qui se poursuivent sans cesser de se haïr

Il plana sur les eaux sacrées du Gange

Il survola la poussière des déserts de Tasmanie

Il s’engouffra dans les grottes de la Cappadoce

Et toujours il sema comme venant de lui-même

L’encouragement et la gloire sur les hommes

Qui peinaient dans la brume ou la chaleur

Dans l’obscurité tenace ou la clarté acide

Dans la soif et la faim des corps fatigués

 

Oui, il fut le tout et le rien dans ce monde

Sans âme, ni galoches. Il courait toujours

Sans relâche ni découragement, ni même

Une ombre de rancœur envers celui

Qui fit de lui cet animal bizarre

Un sphinx atone et purulent

Rejeté par ceux qui l’exploitent

Pour semer la terreur dans les foules

 

Peur, tu nous tiens sous ta férule

Et  tes barreaux sont doux

À ceux qui t’observent et te haïssent

 

 

 

Piano

(Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !)

 

 

Un piano doit être entre bonnes mains

Ces mains sont des danseuses vierges

Qui ne connaissent qu’un chemin

Celui où les jeunes filles gambergent

 

Arrivé tout frais acheté, laqué et enrobé

Il a trouvé sa place naturelle, sans souci

Il a sonné tout de suite sans se dérober

Bien que la tension des cordes se soit adoucie

 

Depuis il trône dans le soleil du matin

Brillant de ses dents blanches et de feux châtains

Le soir, avant de fermer, n’oublie pas son cache-col

 

Un piano c’est fragile, le rhume le rend inéligible

Alors il ne peut que pleurer des larmes inaudibles

Que seul entend l’artiste qui casque le piano-école

 

 

Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !

 

 

 

Pictoème sous forme de haïku

Évadée
Évidée du contenant
S’évase l’âme

 

 

 

Pincement

Au réveil, cet étrange pincement vous prend

Vous êtes transporté hors du monde visible

Déconnecté de toute pensée, indifférent

Aux sens ordinaires. Vous n’êtes plus accessible

 

Vous marchez sur un nuage poussiéreux

Dont chaque grain est empli de lumière

Vous errez dans la vacuité d’un vide poreux

Et ouvrez vos yeux sur l’absence de matière

 

Passerez-vous dans ce trou d’aiguille

Qu’est un trou noir tel une île

Sur l’espace courbé de votre apeirophobie ?

 

Quelques instants plus tard, vous reprenez pied

Sur la dureté du sol et le rêve écarté…

Quel voyage entrevu dans l’éclat d’un rubis !

 

 

Planer

C’est dans un lit de rêve

Aux coussins dorés et froids

Que j’ai parcouru les monts d’hier

Je suis entré dans la brume verte

J’ai écarté les filaments de verre

Qui masquaient le passage des éléphants

Pilotée de main de maître

Ma monture obéissait au doigt et à l’œil

Elle vaguait au fil des courants

Ballotée par un vent léger

Emprisonnant l’atmosphère

Au-delà le monde devenait acide

Avec un goût de pervenche

J’en pleurais des larmes de crocodile

Mais je poursuivis malgré cela

Dans les bras de prêtres invisibles

Et de femmes au regard flamboyant

Allant de l’avant toujours

Jusqu’au final aboutissement

Sur la montagne éclairée

Là, plus rien ne distinguait

La frayeur de la chaleur

Elle se diffusait lentement

Comme une senteur montant par les jambes

Pour s’emparer du corps

Et l’alourdir encore

De maigres bénéfices sans rapport

Alors, avançant la tête avec circonspection

Je marchais avec dignité vers la fin

Les épaules tombantes, l’œil morne

Pour m’agenouiller dans l’herbe

Et recevoir en final

Le don de planer

De la réalité au rêve enfantin

 

 

 

 

Pleine lune

Le rayon m’atteint l’œil…

Réveil et illumination !

 

Les astres sont bouleversés

Ou mon horloge interne

Fait preuve d’ivresse…

 

Regard au bras : deux heures…

Jour comme dans un four,

Je brûle d’un coup de lune…

 

L’esprit bouleversé, je m’étonne.

Est-ce le don de voir sans soleil ?

Comme l’ange, je courre

Dans l’herbe mouillée des prés

Et m’étonne de cette glisse

Dans les nuages de la nuit…

 

Ainsi le blanc de l’œil

Est seule partie visible

Des corps en perdition

Dans cette "ouateur" incertaine…

 

Avance aux yeux de l’éternité…

Et, envole-toi plus loin

Dans la chaleur du rien…

Poésie

La poésie ne prouve pas. Elle impose. Elle ne démontre pas, ne calcule pas. Elle suggère, elle laisse glisser la compréhension à travers des méandres inconnaissables. Chaque image verbale se suffit à elle-même, mais c’est l’enchaînement des images qui fait de ce texte un poème et lui donne son impact sur le centre de l’être. Ne pas chercher de rapport logique, mais le rythme qui s’impose à soi, hors de soi, comme une écriture automatique qu’il faut cependant contrôler. Les images se succèdent. Il ne s’agit pas d’images au sens de la vue, mais d’impressions fixées en quelques mots, qui donnent au lecteur l’ambiance et la finalité de ce que l’auteur a ressenti et a voulu exprimer.

Dans l’immense vide de la conscience, jaillissent les mots qui éclatent en bulles d’images et rendent vie aux instants privilégiés où s’est établie l’étincelle d’une affection de l’âme pour le fait vécu ou l'imaginaire qui s’enracine dans la réalité. Rien ne saurait dire auparavant que cette synergie s’établirait. Elle surgit en un instant, impromptue, lancinante, jusqu’au moment où il faut céder à cet impérieux désir d’exprimer ce que remue en soi ce petit bout de vie, si petit qu’il s’oublie très vite, malgré les efforts faits pour le conserver en mémoire. Alors commence le travail des images, puis des mots, puis des enchaînements, jusqu’au moment où se forme ce que certains appellent un poème, mais qui, pour l’auteur, n’est qu’une naissance inespérée, à chaque fois différente. Cet enchevêtrement, il lui arrive parfois de le reprendre, de retravailler chaque image, jusqu’à ce que, derrière l’apparent jaillissement des mots, se cache une construction subtile, aux apparences candides.

La poésie est la pensée à nu, simplifiée de tout l’appareil de la raison, comme un don invisible de l’auteur à son lecteur, invisible mais authentique et unique. La poésie aspire, ouvre l’être qui se jette dans le grand vide, heureux de sentir cette sensation extraordinaire de l’envolée du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme. La poésie est le liant des défaites terrestres et des espoirs célestes, une harmonie souveraine qui fait de l’homme un archange des images mentales qui transcendent son égo et l'ouvrent à la sérénité.

 

 

 

 

Poésie

Quand la poésie devient esclavage, peut-elle encore dérouler son anneau mystérieux jusqu’à la dernière strophe et contempler, heureuse, ce tire-bouchon si bien tourné ?

Elle flotte pourtant dans l’air. Mon filet à papillon peine à l’attraper. Quelle joie lorsqu’une de celles-ci se prend dans ses mailles et couinent d’aisance. Elle va être dite, on va proclamer son existence, dérouler lentement ses torsades et imprimer dans les mémoires ses vers qui dansent de bonheur à cette idée.

Les enfants pleureront, les femmes chanteront, les hommes chasseront, les vieillards se souviendront. Tout est là pour faire bon accueil à ces vers. Même la pluie est de la partie et encense de gouttes perlées cette sortie improvisée.

Quand ce sera fini, lorsque le conteur cessera sa lecture, le froid viendra, mais la glace sera rompue. Tous s’épancheront, se mêleront, s’embrasseront. Une fraternité nouvelle montera des cœurs, la liberté sera effective, même l’égalité ne sera plus un vain mot.

Dieu, si tous les humains étaient poètes, que l’histoire serait simple.

 

 

Poète

Il est poète pour ne rien dire

Il n’en pense pas moins

Et lui non plus, pire

Il n’en prend aucun soin

 

Avez-vous déjà vu

Ceux qui n’ont qu’un grain

Pour devenir fétu

Et vaquer en pèlerin

 

Ils s’enfoncent en votre chair

Et ricanent de votre effarement

Plus rien ne les libère

Même leur enfermement

 

Alors ils marchent sûrs d’eux

Tête haute et chapeau bas

Sans un regard sur l’autre laborieux

Qui peine en contrebas

 

Le poète fouette le soviet

Et exhale le rire en cachette

La vie est drôle et belle

Lorsqu’on erre dans le djebel !

 

 

 

 

Portrait

C’est ton portrait tout craché !

Qu’est-ce à dire ?

Ces traits tracés sur une feuille

D’une main sûre, avec facilité

Serait-ce toi, serait-ce moi ?

Et derrière ces couleurs pâles

Où se trouvent nos âmes ?

Je ne vois qu’un morceau d’être

Au visage tendu dans la nuit

Les yeux ouverts et le cœur vierge...

Il contemple les astres

Sans connaissance de l’au-delà...

L’incertitude se lit sur le portrait...

Je ne sais qui je suis

Tu ne sais qui tu es

Pourtant tous te disent que c’est toi

Cette figure oblongue sans reflet

Tu as la consistance du verre

Transparence inutile et perverse

Et l’image du monde déformé

T’écarquille le regard

Et secoue ta passivité...

Et toi, que disent ces formes tendres

Ces fils mouillés de tes larmes

Cette bouche rouge offerte

Et tes cils se mouvant dans la froideur

D’un hiver sans fin ni soif...

Tu me tends la main

Vierge, tu  me regardes

Et alignes tes doigts tendres

Sur mon visage égaré...

Oui, nous sommes deux

Sur ce portrait d’un seul

Réconciliés pour la vie et la mort

Dans l’étonnante tiédeur

D’une retraite forcée...

Toi, et moi, seuls dans l’immensité

D’une vie ouverte sur le monde

Soudain trop petit

Pour nous satisfaire...

Alors, une dernière fois,

Saluons-nous

Laissons-nous monter

Et flotter dans l’air pur

Pour devenir une seule âme...

 

 

 

Poussière

Le ciel se noie

Les murs se rapprochent

Je m’enlise sans retour

Je suis couvert de poussière

Je suis poussière

Un grain collé au monde

Parmi d’autres grains, d’autres poussières

Brouillard épais de crasse qui m’enlace

Je respire l’autre à pleins poumons

J’en perds parfois la respiration

 

 

 

Préhistoire[2]

Je suis la préhistoire, l’histoire des histoires

On m’écrit sans majuscule

 Mais je possède la tendresse des renoncules

Je ne vis pourtant que le soir

Lorsque la lune montre ses quartiers

Aux yeux effrayés du hibou malchanceux

Qui se branche sur les oliviers

Je n’ai pas plus de raison d’ailleurs

Que la taupe au cri caverneux

 

 

 

 

 

Premier de l’an

Premier de l’an, mais lequel ?

Il en a tellement vécu qu’il ne sait plus

Pourquoi marquer d’un trait au calendrier

Ce jour délicat d’hiver blanchi

Contente-toi de frôler le verre

Pour percevoir le froid qui vient

Et qui dépasse ce que tu connais

Il te prend aux tripes par son brio

Et la blancheur du gel sur les branches

Te délaisse de tes espoirs insensés

Pause… retour aux quatre coins

Lequel de vous deux est pris

La main dans le sac à puces

Et l’oreille collée à la porte verte

 De l’espoir d’un jour nouveau

Et d’une nuit fidèle à l’orage

Qui gronde au loin, près du buisson

Des cloches de verre, rompant

La série de flatulences inédites

Quel jour de nouveau jour

D’une nouvelle année, encore ?

Demain tu seras un homme neuf

Fraîchement éclos de cette année

L’œil vif, le poil lustré, le verbe haut

Pourquoi ?

Rien ne saurait te donner

Ce qui est en toi

Fouille ! Fouille encore !

Et naît de cet espoir insensé

Celui d’être à tout jamais celui que tu es

Chéris-le, il ne durera pas

Alors presse-le contre ton cœur

Et dis-lui ton amour de la vie

En ce jour nouveau d’une nouvelle année

 

 

Premières pluies

Le rien du sommeil

Et le tout du tonnerre

L’infini sans pensée

Le fini encombré

Tu te dresses sur ta couche

Et oses prononcer Dieu

 

Qu’ai-je fait ?

 

Tu reprends conscience

Ce trou dans ton être

Est-il le cri primordial

Ou cours-tu dans l’absence

Pour te convaincre d’aimer ?

 

Fracas du verre

 

La pluie tombe, grossière

Sur les toits de tôle

Et les rêves de geôle

 

Tu te lèves en tâtant

Et oses un regard

Sur le rideau des eaux

Qui coulent des cieux

Et lavent ton cerveau

 

Le fini encombré

T’enlace dans le temps

Et te disperse dans l’espace

 

Tu es vivant, oui,

C’est certain !

Printemps

Quand donc viendra le printemps

Ce titilleur de notre humanité

 

Parfois, bourgeonnent en nous

D’étranges sentiments

Divisés, nous ressentons l’appel

Des jours sans fin et enivrants

Mais notre léthargie reste tenace

Et paralyse nos élans

Quelle danse ! Passer du rien au tout

Puis revenir en arrière

L’ange de la paix s’est transformé

En diablotin qui chatouille

Le vivant en nous

 

Découvrez-vous, braves gens !

Bientôt viendra l’orgueilleuse

Dont le direct est un hommage

À votre éternité cachée

Le sang s’agite et bout

Mais les extrémités refroidies

Ne peuvent émouvoir

Ce corps grippé de rouille

Bouger est un calvaire

Pourtant, le grincement des sentiments

Laisse place au rire débridé

Lorsque pointe la langue rose

Sur le minois de la nature

 

Quand donc viendra le printemps

Cet éveilleur des corps

Cet agitateur de l’esprit

Ce marchand de rêve qui ensorcelle

 

Les cheveux dressés sur la tête

Nous chantons le renouveau

 

Réveil oublié, qu’attends-tu ?

 

 

Profusion

Une telle profusion, un jour à la nuit pure

Le vol des corbeaux s’en est allé, remplacé

Par celui des idées folles d’un jour d’été

Emprisonnant le temps ailé dans sa pliure

 

Seule l’eau coule encore au milieu du front

Le cyclope ouvre un œil béant et inquiet

D’où provient donc ce trou fixe et replet

Qui expose vertement son origine sans fond

 

L’air surchargé de lourdeur et de parfum abusif

S’envole en volutes gracieuses et vertes

Qui montent sans fatigue proclamer l’alerte

Attrapant au passage le turban du calife

 

Lumière et ombre, immobilisme et chute

D’un inconnu enfoui entre deux feuilles

En charge dernièrement d’organiser l’accueil

De l’éternité béante en pleine culbute

 

La pureté retrouve sa verte origine

Les reflets dansant la sarabande sur le feuillage

Ensorcellent notre entendement sans âge

L’âme s’ouvre, dévoilant le yang et le yin

 

 

 

Quand[3]

la faim sans fin des matins de rêve
Quand l’œil de la nuit se regarde encore
Quand le drap colle aux jambes engourdies
Quand la main délaisse les doigts sur la neige
Quand le sable tombe en perfusion dans l’oreille flétrie
Quand le vent, quand le rouge, quand la tache
De mon œil de cyclope forme une planète
Sur l’opuscule pâle des fleurs de l’inconscience

Quand le rond du ventre épouse le rond de la terre
Quand la mort lèche de frissons la plante des pieds
L’araignée impassible tisse une toile ailée
Qu’un son éclate en bulles de savon dans
Le gaz du sommeil chaud, arrondi, caverneux
Les cheveux éclairés d’une incroyable rousseur
La tête du guillotiné est secouée de spasmes
Son corps détaché, prisonnier de sa trame
Se débat sans élasticité, lentement, douloureusement

Quand le goût des requiem envahit les oreilles
Quand le chuintement de la vie siffle entre les dents
Quand les paupières troublent la vision de leurs hélices
Il se met en quinconce, les genoux sur les yeux
Les ongles déchirant les oreilles de froissements de verre
Plié dans sa rondeur, sa chaleur, sans sa vigueur de chat
Il se lisse les poils dans le bon sens
Dans le sens des aiguilles d’une montre
Et ses genoux cerclés de rouge sont le regard
Noir de son nombril de cyclope au front d’intelligence
Il se met en carré ou en cercle, jusqu’à la ligne droite
Qui déroule solitaire avec lenteur les nœuds magiques
De sa route incontournable comme le nœud des pendus

Quand les plumes collent au palais, odeur de l’édredon
Quand la peau n’est qu’une carapace
Quand les dents se cimentent de pâte amère
Quand… Quand…

 

 

 

 

 

 

Queue

Ils étaient là depuis trois-quarts d’heure

Pressés les uns contre les autres

Personne ne voulant céder sa place

Et la queue s’étirait, mollement

 

Mon voisin écoute nos conversations

L’oreille en capuchon, le nez en vrille

Qu’a-t-il reconnu qui l’ait fait trémousser

Un reste d’affection ou d’opprobre ?

 

Je me  retourne, c’est long

Long comme un jour sans pain

Les têtes dodelinent, sereines

Et boivent leur inquiétude, sans fin

 

Une femme avance et longe le cordeau

Elle marche à pas menus, sans bruit

Mais déjà les cris s’élèvent

A la queue, mécréante et tricheuse

 

Elle trouve une autre femme

Et lui parle, mine de rien

Et celle-ci entre dans son jeu

Et l’agrège en catimini

 

L’homme rase les murs, col relevé

Il a pris son parti et plaide

J’ai tout tenté et n’ai rien

Où donc puis-je aller ?

 

La queue n’a pas de cœur

Elle n’a que des émotions

Elle coure sur place sans mot dire

Et fuit toute forme de civilité

 

On avance, oui, on avance

Vous faite un demi-pas, devant

Et deux sur le côté, bouche-bée

Pour retrouver votre équilibre

 

Oui, une queue c’est un calvaire

Qui s’enroule autour de la croix

Et rompt de toute part

Le ciment de la civilité

Recherche

L’homme est insatiable

Sans cesse occupé à chercher…

 

Une vie en recherche…

Des grands explorateurs

Il passe aux astronautes

Enfourchant son moteur

Il erre dans la matière

Et palpe toute chose

En les nommant, tel un Dieu…

 

D’autres inversent la proposition

Ils cherchent en eux-mêmes

Ils se penchent sur leur nombril

Et regardent béatement

Les plis accumulés de leur être…

 

Ils n’entrent pas dans ces cachots

Qu’y découvriraient-ils ?

Un peu de terre et de salive

Qui, réunis et mêlées, forment boue

Et ne guérit que les corps

 

Seul l’esprit doit revivre !

Oui, mais… Où est-il ?

Personne ne l’a trouvé !

C’est un parfum trop puissant

Une note trop harmonieuse

Une couleur si chaleureuse

Qu’il est exclu de la connaissance

Et va ainsi dans le monde

Inconnu de la face des hommes…

 

Toutefois, l’enfant innocent

Voit en lui l’avenir étoilé

Et, regardant au loin

Se laisse guider sans interrogation

Au fil des rencontres ailées

 

 

Regard

Glisse-toi dans ton ombre

Epouse cette sombre pénombre

Qui traverse ta vie

Et l’enchante sans avis

 

Entre dans la tente

Et couvre ta tête imprévoyante

Assainis ton être démuni

De la caresse des nuits

 

Seras-tu la mort voilée

Ou la transparence étoilée

Tu glisses entre les gouttes

Et seul poursuis ta route

 

Parti dans l’atmosphère

Tu n’es plus sur terre

Ta légèreté t’entraîne

A la rencontre de la reine

 

A genoux à ses pieds

Tu contemples sa majesté

Et ton âme s’élève

Frappée par le glaive

 

C’est fini, absence

Sans aucune réticence

L’air égaré, vide de pensées

Tu fuis au-delà de la jetée

 

Rien ne sera plus jamais

Comme avant, tu l’aimais

Cette vie douce et espiègle

Qui te donne la vision de l’aigle

Regrets

Avez-vous de ces regrets cachés

Qui empoisonnent l’existence ?

Tous en ont, même les non-vivants

Ils se cachent dans la confusion

Des émotions et des souvenirs

 

Impossible de s’en débarrasser

Ils persistent à être présents

Comme les vagues d’un destin

Fait de tissus effilochés

A force de patience et d’attention

 

Il vous arrive de les oublier

Mais ils se rappellent à vous

Comme un mal de cœur incessant

Vous dormez et croyez en réchapper

 

Non ! Ils chatouillent votre mémoire

Jusqu’à vous réveiller de votre quiétude

Seul le vide immense de l’avenir

Peut vous guérir de cette seconde nature

 

Je marche vers mon futur inconnu

Comme l’oiseau entre en cage

 

 

 

Réminiscence

Je suis, j’étais…

 

Quelle distance entre les deux
Combien de jours et d’années

 

Et revivre cet instant
Où dans l’étroit fil du temps
On saute à pieds joints en arrière

 

Sons et parfums de notre enfance
Qui s’imposent au présent, absurdement
Au détour d’un regard, d’un geste
Et frissonne d’une image du passé

 

Cette cloche qui résonne dans ma mémoire
Et fait naître un moment de connivence
Avec celui qui était, il y a loin, longtemps
Et qui revient un moment, ténu
Fil d’araignée qui tinte dans la tête

 

Perdu cet instant du passé ressurgi
Reprendre la quête du souvenir
Revenir à la seconde de l’étincelle
Quand émerge du coton des souvenances
La peau de pêche des fauteuils du salon
Ou le grincement aigu de la porte de la cave

 

C’est parfois un visage qui mène la danse
Et tourne le manège des êtres et des choses
J’entends ses rires dans la fraicheur
Ils chatouillent ma peau d’enfant
Et le poil hérissé devient duvet
Qui chante la musique du passé
Le temps d’un coup de vent

 

Lisse ton histoire entre hier et demain !

 

 

 

Renouveau

 

L’eau empli les caniveaux

Puis, très vite, déborde ce niveau

S’enfile dans les caveaux

Enjambe les barreaux

Se transforme en bourreau

 

L’eau envahit les boqueteaux

S’enroule autour des roseaux

Grimpe aux jambes des puceaux

Jette un regard aux jouvenceaux

Et pépie sans cesse tel un moineau

 

L’enfant assis dans son vaisseau

Va de village en hameau

A l’imitation des cheminots

Et rassemble son troupeau

Portant haut et fier son drapeau

 

L’eau est partout, dans ce tombeau

Le froid congèle même les bigorneaux

Y nagent encore quelques barbeaux

Et les cris effarouchés des damoiseaux

Proclame le jour du renouveau

 

 

Renouvellement

Avance, avance encore
Jusqu’au bord de l’abîme
Là où la terre quitte le ciel
Pour s’enfoncer dans le rien
Nuit d’or et de pierres précieuses
Constellée de cris sauvages
De souvenirs et de regrets
Attachant de couleurs humides
Coupant dans l’histoire d’une vie
Et chaque aube lève son voile
Sur le désastre des pensées

 

Aujourd’hui encore, avance
Quelques pas de plus
Lève la tête, respire la pluie
Prends ta douche d’aventures
Engrange ces petites victoires
Comme le pain des pauvres
Et le soir, dans ce lit dévasté
Mange la croute râpeuse
Et la mie indigeste
Des échappées de l’oubli

 

Dans ce brouillard interminable,
Surtout, n’oublie pas
Ce qui t’anime chaque jour
Ce creux dans l’estomac
Qui te conduit aux portes
De la béatitude inavouable
L’élan vital, la passion fulgurante
Qui prend l’être en un instant
Et fait de lui l’ombre des dieux
Création, déjection, vomis ton désir
D’être autre et toi-même
Et délaisse les rivages
De précaution et d’ennui

 

Lentement bâtis cet être nouveau
Sans regard en arrière
Et contemple la marche naturelle
De ce qui devient toi
Même si tu ne le connais pas

 

Que chaque acte te soit propre
Renouvelle ta vue et tes pensées
Ouvre le devenir à l’inconnu
Jusqu’à l’extinction

 

 

Répit

Ne rien chercher ! Ne pas penser !

C’est ainsi que viennent les idées

Quelle drôle de façon de trouver.

Y a-t-il des possibilités d’avancer ?

 

Laisse travailler en roue libre.

Ne te perd pas en recherche fébrile.

Retrouve un propice équilibre

Et soupèse arme et calibre.

 

L’idée vient lorsqu’elle est prête.

Elle dévoile sa fumée joliette

Et signale sa venue dans l’oreillette.

De pique-assiette, elle devient rondouillette.

 

Alors détend-toi, le regard à l’horizon.

Peux-tu te croire  ainsi en prison ?

Rien. Ne pense à rien. Pas de trahison.

Juste : attend la prochaine lunaison.

 

Tout viendra sans peine ni reproche.

Nul besoin d’engeance ou de taloches,

Tout se passe dans la caboche.

Et quel bonheur que cette approche !

 

 

 

Repos

Les flambeaux étaient des mains

Et leurs bras étaient ma mort

De longues rides sillonnaient leur bronze

 Ils portaient haut et fort leur effort

 

Les quais étirent paresseusement leur pierre

Et la statue jette sa main en l’air

Tandis que le jaune égraine ses écailles de feuilles

Sur le gravier que frôlent ses pieds nus

 

Les deux fêtards se tournent le dos

Alors que brûle leur veston

Et que les notes s’envolent dans le froid

Gémissantes sur ce doigt alangui

 

Blonde est ma chambre que cachent ses ombres

 Et les têtes des candélabres me surveillent

De leurs yeux de feu dans la glace piquée

 

Au plafond court un cheval de plâtre

Autour de la lampe noircie par le soleil

 

Le marbre de la cheminée est nu

Je vois ses veines et son teint de cadavre

Qui jaunit déjà par endroits

 

Derrière une forêt de grands tuyaux

Des pattes d’échassier aux ailes ployées

Écrasent de leur ombre la paresse du tapis

Et la lyre du piano allonge ses pieds

Sous ma chaise aux grands cheveux de paille

 

Sur les riantes parois de la bibliothèque

Les cloques de l’acajou ont crevé çà et là

 Laissant la chair claire pénétrée de lumière

 

Dors donc me dis la rose qui repose…

 

 

 

 

Réveil

Ne plus voir dans l’œil que l’on croise

Ignorer les doigts fragiles qui se tendent

Ne plus même entendre les pas derrière soi

Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres

 

Partir sur l’asphalte les yeux clos

L’oreille sourde, la main sur son bâton

 

Souvenirs encore de ce rêve ébauché

Un matin où le ciel rouge sur la ville

Ensanglantait les visages inexpressifs et muets

 

Puis le vide silencieux du dernier sommeil

Jusqu’au réveil étonné, dans la froideur du lit

 

 

 

 

 

Rien

 

 

Chaque jour te chercher sans jamais te trouver...

Le monde consistant en dessine les bords...
Franchir cette frontière n’est pas si simple
C’est plonger en un saut dans le vide éternel
Et faire humblement de l’intérieur l’extérieur
Cela peut arriver à quiconque le veut
Mais seuls le fou ou le mystique le cherchent
Le fou par construction, le mystique par amour
Aucun ne connaît l’heure du franchissement
Passer de la chose à l’infini des choses
Ou partir du néant pour l’infini de rien
Qui contient l’infini de l’inexistence

Imagine ce monde, un rien plus un rien
Ne donne-t-il qu’un plein de rien ou un néant ?
L’infini de rien contient-il tous les riens ?
Là, le brouillard envahit l’imagination :
Se compte-t-elle dans cet infini ou non ?
Cet infini n’est-il que l’envers du rien
Ou possède-t-il, par naissance, un peu plus ?
Sorti du chapeau, il construit les bords du rien
L’enferme et l’isole dans l’inexistence
Le monde de la pensée est-il différent
De celui des atomes que je peux saisir ?
Franchir la ligne du réel vers l’irréel
Ne veut pas dire folie, mais humilité

Laisse-toi gagner par ce vide devenu plein
Pour faire en sorte que toujours et encore
Chaque grain de sable subsiste dans le tout
Des plages mêlées aux gouttes des océans
Et s’enivre au passage du rien vers le tout...

 

 

 

 

 

Publié le 4 juillet 2017

 

 

Rires

 

 

 

Le rire frais d’un enfant résonne. Entre !

Ils sont trois à s’esclaffer, la main au ventre

Le regard rieur, surpris en plein délire

Ils cherchent, unis, à casser leur tirelire

 

Qu’y a-t-il dedans ? Deux misérables pièces

Offertes le matin avec gentillesse

Qu’ils ne pourront se partager sans disputes

Le moment vient, encore quelques minutes

 

Alors le rire devient pleurs et fuites éperdues

Les pièces s’égaillèrent et furent perdues

Roulant sous la table et le lit, discrètement

 

L’orage s’amplifia, l’air devint électrique

Ce fut leur habituel quart d’heure colérique

Avant le retour au rire, subrepticement !

 

 

 

 

Publié le 12 avril 2017

 

 

 

 

Rites

Faut-il sacrifier aux rites ?

L’encens s’écoule en volutes

Les chasubles s’ébrouent

La parole envoûte les sens…

Une confusion décourageante

S’empare des corps et des esprits

 

Ombre et lumière

Foi et raison

Sincérité et habitude...

Enferme-toi en toi-même

Délivre-toi de cette pesanteur

Balaie la poussière de tes pensées

Et danse sur la flamme

Rougeoyante et tenace

De l’expérience inconnue…

Les charbons ardents

De l’indécision t’enchaînent ?

Fais sauter le cadenas

Et gambade librement

Dans l’éclaircie qui vient…

Que le corps est léger

Lorsque l’œil se regarde

Et ne voit que l’espace

Qui monte tel un ballon

Entre les gouttes de souvenir…

 

Enfant j’aimais entendre

Les voix mâles des hommes

Au fond du chœur, en écho

Aux voix grêles des femmes

Et d’une assemblée bigarrée

Et le prêtre délivrait

Du haut de la chaire

La parole sacrée et bienfaisante :

« Paix sur la terre »

 

Mais y a-t-il des hommes de bonne volonté

Des hommes libres et consentants

Le cœur ouvert et l’âme vierge ?

Les gestes séculaires rassurent

Ils plongent dans le rituel

Et délivre la conscience

Des choix qui restent à faire

Et qui se renouvellent

Instant après instant

 

Une goutte d’encens

Sur la lame brûlante

Du couperet du temps…

La chute… percutante !

 

À terre les anges l’enlevèrent

Il monta droit aux cieux

Ses lunettes terrestres tombèrent

Mes amis, quel adieu !

 

Ici ne reste que le poids

Des souvenirs d’un être

En recherche de soi

Et d’un applaudimètre !

 

 

 

Roulotte

De sombres perles descendaient lentement de leur [front

Tandis qu’ils courbaient leur bras vers la terre [nourricière

Une chaleur diffuse montait des herbes moites

En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air

Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons

Ecoutant de leurs ouïes les froissements de ouate

De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages

Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil

Et venait ternir de poudre leurs visages

Le monde semblait pris d’un immense sommeil

Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant

Où une brise éphémère troublait la forme des prairies

Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs

Exhalant l’ennui des terres alourdies

Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille

Comme un pélican alourdi par son bec après la prise

Leur pauvre grenier, sur ses roues, entouré de volailles

S’éloignait dans la poussière poussée parfois par la brise

 

 

Ruban d’espoir

Autoroute un dimanche soir

Le soleil assoiffe le ruban gris

Qui déroule sa glissade devant nous

Au loin, il tremble de chaleur

Et prédit à l’automobiliste hasardeux

La cécité provisoire des voyages vers l’ouest

La voiture ronronne avec aisance

Avalant mètres et kilomètres

Dévalant les pentes échevelées

Remontant sans peine la contre-pente

Insensible à la fatigue et au bruit

Alors que, face à nous, surgissent

Les bolides bondissants et félins.

 

Hors de cette saignée, calme, silence

Béatitude d’une campagne endormie

Par une après-midi de repos

Quand déjà le cercle de lumière

Atteint l’horizon, diffusant

Aux arbres et collines une lueur

Légèrement jaunie par quelques nuages

Amassés sur un fond de ciel cotonneux

 

Sortie dans l’ombre, au crépuscule

Pour se laisser entraîner subrepticement

Vers d’autres horizons invisibles

Qui nous conduiront sans bruit

Jusqu’à la maison rêvée et choyée

Où l’on entrera pour ouvrir une nouvelle vie

 

 

Sablier

Marchant sur la plage blanche des jours,
Nous laissons sur notre chemin incertain
Quelques galets  entassés chaque année.
Amas de souvenirs, dans le sable des moments
Que le reflux des eaux éparpille peu à peu.
Mais chaque année à nouveau, inlassablement,
Après avoir échafaudé une pyramide de cailloux,
Nous nous penchons encore, la main ouverte,
Pour emplir nos poches d’espérances vieillissantes.

 

Dans la fontaine des sabliers,
Les grains de sable de nos instants s’accumulent
Jusqu’à former une figure parfaite, mais friable,
De souvenirs imperceptibles du sommet.
Parfois se forme une vague idée du cône supérieur,
Une vue en perspective de son opacité,
Mais nous ne pouvons évaluer la hauteur
Du volume des grains qui y reposent.
L’annonce d’une nouvelle année
Renoue l’espoir de leur multitude,
Comme si la source était intarissable.

 

 

 

Saints de glace

La glace a pris possession des êtres :

Givré le nez pleurant la pluie aigre

Racornis les doigts prisonniers de mitaines

Et les pieds sonnant sur l’enfer du pavé

 

Seul le ventre au chaud du manteau

Tressaille encore d’aise pour certains

 

Pas pour longtemps, car la brûlure

De l’air enfile la manche de la rue

Et insère ses moignons sous la ceinture

 

Les femmes sortent en homme

Les hommes deviennent fantômes

Engoncés de pudeurs outrancières

Les pensées obscurcies d’épines acérées

Qui rayent toute continuité logique

 

Mamert, Pancrace, Servais et Urbain

Sont les saints invoqués et chéris

Contre cette folie glaciaire qui survient

En criant le soir derrière les fenêtres

Pour bleuir la face enluminée des passants

Et réjouir les corps dénudés

Des prudents sous la couette

 

Elle dure cette goutte de froidure

Qui glisse sous l’aisselle du temps

Provoquant la fuite des évocations

De jours mordorés et d’extase amollie

 

L’humain s’est figé dans la glace

De ses aspirations à la béatitude !

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 26 avril 2017

 

 

 

Sec

Il chercha longuement sa première phrase

Il fouilla dans les plis de sa mémoire

Mais rien ne vint. Sec… Il était sec

 

Où sont donc passés ces transports

Qui vibrent dans la chair délaissée

 

Le lit de l’inspiration est désert

Quelques cailloux encore se dressent

Et suintent des mots sans consistance

Quelques grains de sable s’en vont

Entre les pierres entassées et muettes

Perdus à jamais dans l’océan bavard

Ils deviennent limon et couche

Au poète disparu qui se lamente

De la perte cruelle de son art

 

Revenir aux prémisses, à cet instant

Où le vide se remplit de douceur

De la phrase souhaitée, ronde

Qui lentement fond dans la bouche

Tel un bonbon amer et familier

 

Elle chatouille le palais rugueux

S’enfonce dans les souvenirs heureux

Et resurgit en gloire pour s’effilocher

En phrases hagardes et orphelines

Comme un pneu qui se dégonfle

Puis meurt à plat, à jamais, en pantoufles

 

Aujourd’hui encore il est sec

De vertus, d’inspiration, de délices verbeux

 

Meurs à toi-même et renais au plus haut

Dans les nuages de l’inconscience

Et de la dégringolade hurlante

 

 

 

Ecrit le 26 avril 2017

 

 

Seul et deux

Il allait deux par deux, en paire

L’extérieur et l’intérieur, liés

Par l’injonction du double

Unique au regard de l’autre

Ils avaient bien tenté une séparation

Prendre une réelle indépendance

Mais toujours revenait l’attirance

L’association, le franc accouplement

Des contraires associés dans l’éternité

 

Tiens donc, se disait-il

Ferme l’obscure lumière du songe

Et coule-toi dans l’ombre

Dans le silence de l’absence

Laisse glisser ton être

Entre les vitres de la bienséance

Et évanouis-toi dans la nuit

Sens-tu cette présence en toi ?

 

L’autre toi-même, encouragé

Dresse un regard inquisiteur

Et contemple cette ombre

Derrière les lunettes de la vérité

Elle plane encapuchonnée

Dans ce corps vide de sens

Tordu d’interrogations

Comme un mirage épuisé

 

Ensemble, toujours un

Confondus dans l’unité

Des contraires associés

Marchant en équilibre

Sur le faîte du chemin

De la vie en mouvement

Il allait deux par deux

L’intérieur dans l’extérieur

L’extérieur empli d’assurance

Eclairé de présence pleine

D’un devenir en  pointillé

Qui conduit vers le rien

Et ouvre sur le tout

 

Oui, tu es, seul et double

Le regard sur le monde

Doublé d’un œil intérieur

Et tu fouille d’un doigt avide

L’âme qui s’éveille et t’entraîne

Vers sa résolution inconnue

Pleinement consciente

De cette unité à deux

Se rejoignant imperceptiblement

Derrière le cercle de la vie

 

 

Sous la lame

Sous la lame ronde du vent et de l’eau

Je glisse sur la planche en déhanché

Tel un fil dans le trou d’une aiguille

Qui ressort au bout de ce déroulé

 

Environné de gouttes et de paillettes

Mon esprit s’enchante de ce bain forcé

Qui nettoie la rouille de l’inertie

Et conduit heureusement  au bonheur

 

C’est vrai, la rosée n’est plus ce qu’elle était

Elle ouvre son parapluie et coule des jours heureux

Pendant que tu vis, petitement, en solitaire

 

Repu, tu cours sous la pluie froide

Et te laisses pénétrer des glaçons coupants…

Adieu. Le pôle m’attend, au centre de la croix…

 

 

 

Suite

Rêverie…
Qui te prend et t’étire
Quelle gymnastique elle te fait faire
La tête en bas tu es, les oreilles pendantes
Mais quel charme ces extensions !

 

Tu montes et descends, d’un souffle inspiré
C’est un bocal de sons, résonant et ronronnant
Et parfois un cri d’amour poignant
Coupant comme un sabre effilé

 

Dans le noir du corps inversé
S’élève la grande plainte des hommes
Corde vibrante des dents acérées
Comment ne pas laisser son cœur
Derrière la page écrite et jouée

 

Pliée elle se tient attentive
Ensorcelante, adoucie, mâchée
Elle écorche le palais, mais quel goût
En saliver de bonheur
Et pleurer à l’idée de ces caresses
Qui chatouillent l’oreille
Et la rendent câline

 

Tout n’est que vibration
Qui met en marche la vie
Pour un court instant
Et qui te dépossède
Des rondeurs de l’habitude
La corde du temps
T’étire dans l’espace

 

Tu es le Tout,
Grain énigmatique
Des poussières de l’illusion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(A l’audition de la Suite II pour violoncelle de J-S Bach)

Taiseuse

Elle se tut sans effort

Que pouvait-elle dire ?

Ses mains cachées dans le dos

Battaient la mesure en silence

Effrayées d’entendre encore

Le boléro endiablé de l’automne

Et de sentir sur sa peau

Le vent léger et frais

Venant de la mer

 

Elle se tut sans effort

Que peut-on en dire ?

Vous l’écoutiez serein

Sans savoir qu’en tirer

Sa beauté s’évanouissait

Au fil des heures et des veilles

Jusqu’à ne plus tenir dans sa poche

Alors elle s’en allait, seule

Danser dans le désert

Et rire à satiété

 

Elle se tut sans effort

Que peuvent-ils en dire

Ces mâles fiers et penauds

Qui ne justifiaient rien

Et faisaient beaucoup de bruit

Elle baissait les yeux

Mais son corps de femme

Brûlait de tant de soins

De tant de caresses accomplies

Le tremblement léger de ces cils

Lui rendait sa vigueur d’adolescente

Saute dans l’arène et marie-toi !

 

Elle se tut sans effort

Que peut-il dire ?

Elle l’avait choisi, l’homme

Qui se complait dans son ombre

Il va et vient sans bruit

S’approche de la source de ses lèvres

Et embrasse calmement sa douceur

Puis il la prend dans ses mains

Et caresse sa tendresse

Jusqu’au tremblement suprême

Elle hurle alors d’un cri silencieux :

« Tu es ce que je suis

Car je ne suis rien de ce que tu es »

 

 

Tempête

J’émerge et respire un grand bol d’air

Quel bruit ! Un grondement incessant

Une autoroute de départ en vacances

Ecrasé sous les roues et asphyxié de gaz

J’ouvre un œil. Où suis-je ?

Dans quelle machine à laver suis-je tombé ?

Un  incessant mouvement de grains de sable

Qui balaye les toits, entre par les fenêtres

Et passe le plumeau sur toute surface nue…

Levons-nous puisque le néant nous refuse…

Le sol est froid, l’air est moite

Collé contre le carreau glacé

Je contemple la danse du vent

On ne le voit pas. Certes on l’entend.

Les arbres s’agitent et se plient

Ils frémissent et gémissent de crainte...

En gros bouillons irascibles

La rivière charrie sa boue jaune

Entraînant toutes sortes de brindilles

De branches, d’herbes et de malheur…

Le vent ne se démonte pas, il s’amplifie

Je suis assis sur la bande médiane de l’autoroute

Et les véhicules passent à droite et à gauche

Hurlant indistinctement : écarte-toi, écarte-toi !

Alors, las de cette agitation non maîtrisée

Je ferme les yeux, ouvre mes paumes

Lève les bras à la force du souffle…

Je me dénude de mon immodestie

Et crie.

Les sons se perdent dans les branches

Mais quel bienfait ce passage hors du temps

Je suis sourd aux gesticulations

Assis sur mon tonneau, balloté par les flots

Je m’envole vers je ne sais où

Je perds mon identité pour redevenir

Celui qui a toujours été, qui n’est rien

Et qui devient le tout, par absence…

Je suis le vent et je caresse la terre

Montant dans les cieux, passant sous les portes

Et je regarde éberlué et chagrin

Celle qui se met nue dans les caresses…

Elle est parce que je ne suis plus…

Je suis par absence, courant d’air…

La mort guette l’inquiet, le modèle

Avant de s’enfuir sans rien

Ricanant de l’absurde et du bonheur

 

 

Le temps

Elle prit le temps d’avoir le temps

Ce ne fut pas sans peine ni courage

Elle avait tant de choses à faire, à dire

Et toujours elle n’avait pas le temps

 

Jamais elle n’aurait pu abandonner

Elle n’avait que deux mains et pieds

Ils étaient constamment en mouvement

Remuant jour et nuit, bien huilés

 

Etait-elle hagarde ou épuisée ?

Elle avait les paupières closes

Sans pleurs ni regard mêlés

Elle reposait à terre, en tas

 

Aurait-elle perdue la tête, cette enfant ?

Pourra-t-elle à nouveau s’adonner

A la souffrance du repos et de l’errance

Et se laisser glisser dans l’inconscience ?

 

Elle erre dans le désert de son esprit

N’y rencontre aucun être connu

Quelques cailloux et plantes sauvages

Pas une âme qui vive ou meurt

 

Dans ce refuge improvisé et stérile

Elle n’a rien à opposer au spleen

Qui l’a pris de vive force, sans un mot

Et projeté dans le vide sans parole

 

Ainsi elle perdit son temps

Pour prendre le temps

D’avoir le temps

Tant qu’il était encore temps

 

 

Toi

Qui es-tu, toi qui n’es rien ?

D’où viens-tu, toi qui n’as pas été ?

Où vas-tu, toi qui deviens tout ?

 

Je me cherche à l’extérieur de moi-même

Je me trouve derrière la frontière

Elle est de verre, invisible, incolore

Je la trouve en un clin d’œil

Mais cette enveloppe est vide

Et d’une richesse infinie

Rien ne vient la troubler

Enfermé dans cette coquille de noix

Je promène mon inexistence

Au-delà des planètes et des galaxies

 

Tu es ce que je ne suis pas

Je suis de chair et d’os

Tu me donnes l’inexistence

Un être sans squelette

Je flotte entre les strates

Des univers cloisonnés

La lumière se dévoile

Et me rend aveugle

 

Oui, qui est-il lui qui est tout ?

 

 

Train

Un train, la nuit, comme un serpent

Dans la géographie de son désert de sable

Lent balancement des boggies qui cogne la joue

Sur la vitre humide et froide

 

Parfois, les pleurs d’un enfant agacent le sommeil

Ou plutôt la rêverie installée comme un brouillard subtil

Qui conduit le voyageur au-delà de ses espérances

Jusqu’au terminus de ses phantasmes et de son ignorance

 

D’autres fois, la femme en face rencontre le regard

Chargé d’interrogation d’un voyageur égaré

Qui cherche vainement un interlocuteur malhabile

À effacer toute curiosité sur son grain de beauté

 

Bercement des sons et des mouvements jusqu’à l’oubli

Hypnotisme et résurgence de fatigues ignorées

Contraignant leurs victimes au repos de la chair

Alors que l’esprit vagabonde sous l’œil clos

 

Au-dehors, dans l’espace imprécis des paysages

S’imaginent les vies fragmentées de personnages

Qui regardent un instant la machine de fer

Défilant bruyamment dans leur intimité

 

Jusqu’où ira-t-on dans l’espace noir guidé par le rail ?

La distance s’épaissit, se contracte et engendre

Des regards vagues sur des visages blafards

Alors chacun meurt sous le jugement de l’autre

 

 

 

Trains internationaux

J’ai trouvé dans un train

Que le langage est vain.

J’y ai vu un Polonais

Qui parlait à une anglaise en français.

De l’autre côté un Français

Parlait avec une tendre négresse

Tout cela en anglais

Pour célébrer ses belles fesses

Et l’embrasser sans traîtresse.

Derrière moi trois jeunes Anglaises trônent,

De leurs voix claires, elles se rappellent At home.

Et chaque quart d’heure,

Dans une gare, un haut-parleur

Annonce, babélien,

La destination du train.

 

 

Transe

Que les sensations et impressions

Sont trompeuses et inconsistantes !

Ainsi, il a pris le fil de ses pensées

Et les a entremêlées aux perceptions

Cà a grippé, c’est sûr, et méchamment !

Il marche maintenant sur une roue

Qui possède une hernie cahotante

Clip, clop et floc. Quelle irrégularité !

Tout cela parce qu’un jour

La verrue du piquet de grève

S’est arrêtée face à sa voiture

Et a dansé un guilledou amer

A la barbe des hiérarques

Que ne sont-ils devenus verts

Emplis de leur fausse certitude

Sans un regard sur la nature

Et sur les humains qui cherchent

Non l’exigence du dé à coudre

Mais la vérité et le repos

Dans la paix bienfaisante du soir

Dieu, comme il est difficile de prévoir

Et de conspuer les auteurs

De décrets et d’arrêtés vilipendant

Le délire est dans le poste à images

Qui tourne sans cesse dans la tête

Encouragé par la mémoire

Et la ratiocination permanente

Sortez de là paroles impures

Et sautez à pieds joints

Dans la fange immorale

Des charlatans et procureurs

D’interdits et de repentances

Qu’ils meurent ces hommes de leçon

Qui se cachent derrière leurs vertus

Et qui n’ont pour tout bagage

Que l’ampleur d’une délivrance

Malheur à celui qui n’a rien

Malheur à celui qui a tout

Restez sur l’entre deux coupant

Et passez votre chemin !

 

 

Trois heures trente

Trois heures trente, l’heure sauvage

Celle où rien ne pousse dans la tête…

Silence... On tourne autour de soi

Sans consistance et sans résultats…

 

C’est un autre monde, inédit

Qui ressort des pages bouleversantes

De cet entre-deux prenant la gorge…

Rien ne s’offre gratuitement…

 

Chaque nuit le même récit voilé

Le retournement des principes

Et la sûreté des geôles d’antan…

Un volcan sorti de la glace…

 

Mais toujours, simultanément

Vous prend cet immense désir

D’une évasion hors du monde

Jusqu’aux confins de vos songes…

 

A grandes enjambées vous parcourez

Les étendues désertiques de la pensée

Toujours plus loin, dans le lointain

Jusqu’au vide immuable de l’absence

 

Rien ne vous arrête… Un trou

Sans fin et sans parachute…

Vous fermez les yeux morts

Et ouvrez l’esprit au rêve…

 

Trou noir

 

Il enserre dans ses griffes l’espace

Il le chiffonne de ses soubresauts

Et crée des perturbations incontrôlées

Le puits s’ouvre dans la courbure

Il tombe selon sa densité

Et se referme sur lui-même

Plus rien n’en sort

Même pas une parole divine

Le mystère reste entier

Où donc est passé le temps ?

Ce trou dans l’espace est-il

Creusé par le doigt de Dieu

Dans une motte de beurre ?

Même la matière a disparu

Plus rien n’est apparent

Et cet invisible est pourtant

Aussi surement que je suis

Immatériel, dans un corps matériel

 

 

 

 

 

Turpitude

La turpitude est-elle devenue morale ?
Ignominie et indignité, criaient nos grands-pères
Mais nous qui la côtoyons chaque jour
En avons-nous tellement horreur ?
L’âne nu se délecte de son attitude
Devant ces dames en sous-vêtements
Pourtant rien ne le distingue
Du personnage à trogne rougie
Qui joue du saxo devant notre porte
Et qui tend la main fourchue
Aux passants qui s’écartent, désorientés

 

La honte soit sur eux, ces avatars
D’une dissolution indélébile !
Ils avancent main dans la main
Comme deux gendarmes poursuivant
La folie du genre humain
Et regardent de tout côté
Si l’œil du cyclone n’est pas perdu
Ou seulement égaré

 

Oui la turpitude n’est plus ce qu’elle était
Elle s’est apprivoisée
Et ne court plus dans la campagne
Mais dans les chambres maudites
De ces hôtels où se concentrent
La caresse de l’interdit et du stupre

 

Et le noir désir qui chatouille la pensée
Tourne autour de chacun, vertigineux
Comme un ouragan tourbillonnant
Et pénètre par l’œil et l’oreille
Dans la loge cachée et rouge
De l’adolescent qui sommeille en vous
Au fond du désir indécent

 

 

 

 

Un jour de plus

Le chat aux mouvements ailés

Se coule, imprévisible et matinal,

Dans l’air saturé de la nuit

 

J’engage ce lent glissement

De la pensée immobile

Et enrage de ne pouvoir crier

La violence de ce réveil

 

Etire ton être fossilisé

Brise ce tas d’os et de chair

File au-delà du geste

Rien ne te retient plus

Dans le maquis du verbe

 

La vapeur du jour nouveau

Te conduit à cette lueur

Qui pointe entre les cils

Et embarrasse ton bien-être

 

Il est temps d’émerger

De la machine à laver

Pour emprunter, un jour encore

Le chemin des écoliers

Et apprendre la vie

Une fois de plus…

 

 

Une vie

Nous avons vécu tant de jours brûlants

Tant d’heures intrépides et de secondes essoufflées

Que nous ne savons plus vivre simplement

 Main dans la main sur les couronnes de laurier

 

J’aimais courir dans les herbes hautes et mêlées

Te cueillir dans les bras de la victoire méritée

Surmonter dans tes yeux les défaites amères

Et toujours me recueillir dans la tiédeur de ton corps

 

Nous vivions en esprit, le cœur haletant

Légers comme l’air à l’automne de la vie

Sans attache à la pratique quotidienne de l’inquiétude

Nous laissions voler ns âmes et s’évanouir nos certitudes

 

Sur le dos de l’histoire, nous cavalcadions activement

Sans prévision ni soucis, sûrs de l’indulgence des nôtres

L’amour simple et nu nous tenait lieu de mémoire

Et courrait devant nous dans cette fuite hors du présent

 

Maintenant vient le temps des regards croisés

Tu me rêves toujours, enfant de tes désirs

Je te contemple jeune fille sincère et enivrante

Nous partirons mêlés comme au moment du premier baiser

 

Ecrit et publié le 10 juin 2017

 

 

 

Vacuité

Brillent les larmes dans les feuillages
Jour endeuillé de coton
Le son étouffé des corbeaux
S’entend d’un champ lointain

 

À nu, regarde-toi
Tes mains de glace
Comme la caresse de la mort
Autour du cou

 

Vienne la source chaude
Des réminiscences d’été
Quand tu courrais dans le sable
Après l’élan du cœur

 

Aujourd’hui seuls les crépitements
Sur le toit encombré de mousse
Jouent le rythme endiablé
Des veilles d’hiver

 

La vacuité te déleste
Va, contemple d’en-haut
L’horizon courbé
Envole-toi vers l’inconnu

 

 

Valse

Ils étaient trois

Trois pigeons sur le bord d’un toit

Dans le carreau de la fenêtre

Ils dansaient la valse des pigeons

 

Non… Il était seul, sans autre aide

Que celui du rebord de pierre

Sur lequel il s’épanchait

Sous l’œil impavide des deux autres

 

La gorge haute, il se dressait

Et avançait à petits pas

Puis deux tours sur lui-même

Sans autre forme de procès

 

Il revenait vers eux, crânement

Reprenait ses deux tours

En sens inverse, en métronome

Puis repartait en riant

 

Vraisemblablement, il délivrait

Aux deux autres un message

Que je ne compris pas

Je le voyais, aller et venir

 

Il poursuivit sa complainte

Devant le manque de réaction

De ses compagnons ahuris

Et s’arrêta, interrogatif

 

– Ne voyez-vous pas, compatriotes

Que j’esquisse la danse sacrée

Des pigeons délurés

Jamais je ne tombe ni ne m’étourdis

 

Oui, il est temps de partir

Devant tant d’incrédulité

D’ailleurs l’un d’eux

Se jeta dans le vide

 

L’autre, penaud et embarrassé

Voulut conclure ce message

Il se redressa, courroucé

Et monta droit dans les cieux

 

Le danseur resta unique

Sur le bord du toit

Là où toi et moi

Ouvrons nos cœurs de chair

 

Alors il partit lui aussi

D’un coup d’aile, un froufrou

Qui traversa la rue

Et vint frapper l’attente

 

Oui, trois pigeons au coin du toit

Dont un dansait la valse

Pour les deux autres

Qui ne virent rien

 

 

 

Veilleur

Le veilleur, qui est-il ?

Celui qui succombe à la tentation de l’insomnie

Ou celui qui refuse l’achèvement nocturne de l’existence ?

L’un est passif et s’en relève difficilement.

L’autre est volontaire et activiste.

N’y a-t-il pas d’autres choix ?

 

Eveillé cette nuit, j’ai su l’état de veilleur

À la perspicacité de ma vision au réveil.

Il n’y a plus qu’à se lever, déambuler,

Puis partir à la découverte de l’envers,

Cet au-delà des sens diurnes,

Pour aboutir à cette absence de moi

Qui me dit plus que tout ce que je suis.

 

Devenu pellicule transparente,

Je tâte le monde par le vide qui m’emplit,

Et je jouis de cette odeur d’infini

Qui m’enivre et me transporte

Loin du cercle oppressant des pensées.

Echappé de l’esclavage du quotidien,

Je ne suis plus et je suis tout.

 

Ce ressourcement derrière la réalité

Existe-t-il réellement ?

Au fond, je ne le sais.

Mais je sais néanmoins que ces instants d’aspiration,

Ou d’expiration si vous le préférez,

Sont l’inspiration heureuse de chaque jour.

 

Le veilleur se surveille,

Tend vers l’absence

Pour se découvrir pleinement,

Cosmétique du cosmos.

 

 

 

 

 

Vendredi

Le non-être dans sa grotte de pierre
Il repose, arraché du bois
Il n’est plus rien
Face à la puissance du monde

 

– L’inconnu existe-t-il ?

 

Une petite poignée croit en lui
Ceux qui le côtoyaient
Ils sont abasourdis
Comment cet homme
La bonté même,
L’amour incarné,

 

– A-t-il pu mourir comme un voleur ?

 

Nombreux sont ceux qui moururent
De la veulerie des hommes
Des innocents accusés
Les cœurs purs souillés
Dans le froid du regard des autres
Le doigt tendu de l’infamie
Crie sur celui qui ne dit rien
Et il se sent abandonné
Il ne sait plus à quoi sert sa vie

 

– Pourquoi m’as-tu abandonné ?

 

Pourtant, envers et contre tous
Il avait suivi son inclinaison
Vide de l’homme passé,
Empli d’espoir vivant,
Il avait marché sur les idées
Et s’était confronté
Aux certitudes sans expérience
Et le voici, mort dans la pierre
Reposant dans un linceul

 

– Va-t-il lui aussi être oublié ?

 

La foudre est tombée
La pluie s’est déchaînée
Il n’est plus
Son sourire s’est dilué
Dans les huées de l’ignorance
Ses membres se sont tordus
Devant les accusations inconsistantes
Et ses yeux se sont fermés
Sur le seul trésor qu’il possède encore
L’absence de haine et de rancœur

 

– Mais cela suffit-il ?

 

Il se donne tout entier
Et en se donnant, de rien
Il devient tout

 

– Et pourtant, n’est-il pas mort ?

 

 

Vendredi saint

La mort a saisi le soleil

Et l’a fait tomber de son échelle

L’obscurité envahit les cieux

Et porte un coup fatal au cœur de la lumière

La terre tremble, son corps s’éteint

Son âme libérée suit la pesanteur

Puis d’un coup de pied trois jours plus tard

S’échappe des ténèbres acides

Enveloppée de lumière, revêtue de l’humain

Et plane sur le monde à jamais

Plus légère que la plume

Mémoire du divin

Dans le silence de l’oubli

 

 

 

 

Publié le 12 avril 2017

 

 

Ver

Un ver de terre sort du sol
S’est-il rompu le cou pour la vacuité
Ou découvre-t-il l’absence de soucis ?

Il chemine sur la surface
À la frontière de l’inconnu
Quelle ivresse et quelle arrogance !
Comment ce misérable vermisseau
Peut-il tout seul goûter le bonheur ?

Et contrairement à l’idée que l’on s’en fait
Ce n’est pas la satiété qui le réjouit
Mais le vide indolore de l’air…
Plus d’exercices et d’efforts…

Je vais et viens comme je l’entends
Exerçant mon autocritique pleinement
Et cela me procure un allégement
Qui me donne un frisson élégant

Le bonheur, n’est-ce pas cette goutte d’ivresse
Au creux des courbes du corps
Ce chatouillement inédit qui prend le rein
Cette absence de raison raisonnable
Qui ouvre les portes du paradis

Alors j’étire mes segments
Et pars loin de tous
Vers des horizons ignorés
Là où rien ne limite
Cette aspiration à être

                                                                       Vérité

Le soleil revient, il écarte le manteau,

Et les nuages fuient, volés au soleil par le vent.

Chacun s’affaire, avec sérénité,

Dans une maison où passe la vie.

 

Hier, longue discussion :

Qu’est-ce que la vérité ?

Cela me rappelle Ponce-Pilate !

Elle n’est ni blanche, ni noire, elle n’est pas grise non plus.

Elle n’a pas de couleurs, et pourtant

C’est la couleur !

Elle n’a pas de VE majuscule,

Elle ne RIt pas,

Elle TE parle, à toi seule,

Au fond de toi et tu la connaîtras,

Un jour d’abandon, une nuit d’espoir.

Alléluia !

 

 

Vide

Se dit d’un contenant qui ne contient rien…

Le rêve de l’astrophysicien, les jours de pluie

Qui est de définir le vide sans lui donner du plein

Et dans lequel le zéro ne peut être déduit

 

La quatrième dimension peut-elle être vide ?

Est-ce à dire qu’aucun événement n’y apparaît ?

Le temps s’en va et ne circule nul fluide

L’univers s’écroule et tout devient muet

 

L’espace peut-il sévir s’il ne peut être mesuré ?

Le vide peut-il être limité par un contenant ?

Même le mot rien ne peut le délimiter

L’imaginer c’est déjà lui donner un lieu accueillant

 

Alors Dieu serait-il vide et sans saveur

Ou serait-il l’ultime recours de l’imagination ?

Au fond le vide est-il un alibi contre la peur

Ou une huile pensante à manier avec précaution ?

 

 

                                                                       Vieillard

C’est un tas de chair, ramassé sur lui-même,

Aux jambes jadis allègres, mais fatiguées,

Qui regarde vivre la famille au gré des baptêmes,

Les yeux las, la main tremblante, l’espoir volé.

 

Il croît encore en lui, cet être rhumatisant.

La rosée le réveille, il précède la nuit,

Et pendant l’ivresse du repos bienfaisant,

Il danse, offert aux douze coups de minuit.

 

Le futur se rapetisse et s’envole.

L’ombre des amours perdus devient frivole.

Où donc as-tu la tête, toi, l’émasculé ?

 

Crédule, tu confonds infini et néant…

La seconde s’étire en se déjugeant.

Le grand Tout ouvre son manteau immaculé.

 

 

 

 

Vivre

Je vis mille vies

Et pourtant je n’en ai qu’une

J’habite à l’autre bout du monde

Et pourtant je ne suis jamais sorti de chez moi

 

Je suis ermite

Et pourtant élastique

 

Même le temps ne peut rien contre moi

Aussi à l’aise chez le boucher qu’à l’église

Je suis tout ce qui n’est pas moi

Je ne suis rien de tout ce qui est moi

 

J’ai trouvé la paix un jour de marché

Lorsque j’ai vu les œufs en gelée

Descendre les escaliers dorés

Et rebondir encore à mes pieds

 

Oui, rien de tout cela n’existe

Sinon dans l’imagination

D’un cafard alourdi par le rêve

Et d’une grenouille sans voix

 

Merci chers auditeurs

D’écouter à nouveau

L’histoire sans fin ni passion

D’un pauvre vagabond

Qui vit mille vies

Et pourtant n’en a qu’une…

 

 

 

Volcan

De rouge et d’or

Il déverse de toute sa hauteur

Les entrailles de la terre

Et hurle de ses profondeurs

 

– Non, n’approchez pas de mes eaux

Qui coulent de cette blessure géante

C’est le sang de votre mère Gaia

Qui régénère l’apparence de la planète bleue

Admirez la vigueur de ses projections

Et le serpent qui se coule dans la pente

Pour rejoindre les eaux primordiales

 

C’est le dragon des îles du Levant

Dont les doigts bouillonnent à l’entrée dans l’océan

Qui crache ses vapeurs en chuintements sinistres

La roche en feu se donne, entière et consentante

En volutes de fumée et de sang mêlés

 

Agrandissant ainsi le socle des vivants

Le volcan se pâme d’adoration rougeoyante

Et chante en ces lieux solitaires le mariage

Du solide et du liquide dans l’éther enfumé

 

 

 

Zéro

Il n’existe que dix nombres

Qui servent en arithmétique.

L’un d’eux n’est qu’une ombre,

Certes un peu fantomatique ;

Il ne signifie rien, mais c’est un chiffre.

Il est la présence de l’absence.

Ce n’est pourtant pas un sous-fifre ;

Il fait grandir la connaissance,

Mais reste enroulé sur lui-même.

Fait comme un O, tel un païen,

Il constitue un enthymème :

Il est fermé et il n’est rien.

 

C’est ainsi que Shakespeare fit dire

Au roi Lear : rien ne sortira de rien !

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié le 15 mars 2017

Commencements

Dictionnaire poétique 5

[           Commencements

 

 

 

 

Dictionnaire poétique 5

 

Loup Francart

Editeur

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Photo de couverture : Loup Francart

 

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06 61 44 83 94

01 40 16 48 52

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Commencements

 

 

 

 

Dictionnaire poétique 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

 

LF édit, Paris, 3022

 

 

 

 

Loup Francart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commencements

 

Dictionnaire poétique 5

Le 7 janvier 2024

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LF édit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

Abandon. 18

Absence. 19

Allégeance. 20

Amitié. 21

Anesthésie. 22

Années. 23

Aphasie. 25

Appât 26

Arbre. 27

Un arbre. 28

Ardeur. 31

Arrêt 33

Attentat 34

Aurore 2. 35

Auteur. 36

Avatar. 37

Avoir. 39

Bague. 40

Ballots de paille. 41

Baptême. 43

La barque. 44

Bille. 46

Bleu. 48

Bouillonnement 49

Boucle. 50

Brouillard. 51

Canicule 2. 52

Carillon. 53

Chair de poule. 54

Chaleur. 56

Chambre. 57

Chapeau ! 58

Chemin de fer. 60

Chouette. 62

Cimetière. 65

Clairvoyance. 66

Colmar. 68

Concentration. 69

Confusion. 71

Tiédeur. 72

Courant 73

Cours d’eau. 75

Cousinade. 79

Décombre (poème pour rire) 80

Délectation. 81

Délestage. 82

Délire. 83

Dés. 85

Désavouer. 86

Désert 87

Crête. 89

Désir (2) 91

Détournement 93

Dévoilement 95

Week end. 96

Diner. 97

Dissimulé. 98

Distinguer. 100

Dunes. 101

Échec. 103

Eau. 104

Eclatant 105

Ecoulement 107

Écume. 108

Elle. 110

Embrasement 111

Endormi 113

Enfance. 114

Enfant 116

Enigme. 117

Enthousiasme. 118

Ensorcelé. 119

Entre. 121

Entre-deux. 122

Envers. 123

Equilibre. 124

Errance. 126

Espace. 128

Espoir. 130

Eternel 132

Evasion. 133

Evanescence. 134

Evocation. 135

Existence. 136

Faim.. 137

Fantomatique. 138

Farce. 140

Féminin. 142

Femmes. 143

Feu. 144

Fidélité. 145

Fin. 146

Fleur. 148

Folie. 149

Folie 1. 151

Folie 2. 153

Franchise. 156

Funambule. 157

Glaçon. 159

Grains de sable. 160

La grande nuit 161

Grisaille. 164

Guerre des mots. 165

Haïku 1. 167

Haïku 2. 168

Haïku 3. 169

Haïku 4. 170

Haïku 5. 171

Harmonie. 172

Haute tension. 173

Hiver. 174

Image. 176

Ile de Ré. 177

imprécateur. 178

L’inconnue. 179

Inconscience. 180

Incroyable. 181

Infamie. 183

Infini 184

Inspiration. 186

Intersaison. 187

Jaillissement 189

Jeune moine bouddhiste. 191

Offerte au monde déboussolé. 192

Ivresse. 193

La musique. 195

L'autre. 196

Leçon de piano. 197

L'enfant rieur. 199

Liberté. 200

Lieu. 203

L'oiseau. 205

Lourdeur. 206

Lui 207

Lumière. 208

Main. 209

Manque. 210

Mardis. 211

Marine. 213

Massacres. 214

Matin. 216

Mémoire. 217

Métropole. 218

Mieux. 220

Moi 221

Monde. 222

Mort 223

Mortellement 224

Muet 226

Multiple. 227

Musica vini 228

Nature. 229

Neige. 230

Ni queue, ni tête. 231

Noël 233

Noël 2016. 235

Noir et blanc. 236

Nombre. 238

Note. 241

Nouvel an. 243

Noyade. 245

Numériser. 247

ctosyllabique. 248

Odeur. 250

Œil 251

Ombre. 252

Origine. 253

Poète. 257

Poésie. 258

Page. 259

Pâque. 260

Parapluie. 261

Parc Monceau. 263

Parenthèses. 265

Partir. 267

Pas. 269

Passion. 270

Pause. 272

Les patriotes. 274

Perte. 275

Peur. 276

Piano. 277

Pictoème sous forme de haïku. 278

Pincement 279

Planer. 280

Pleine lune. 282

Poésie. 283

Poésie. 285

Poète. 286

Portrait 287

Poussière. 289

Préhistoire. 290

Premier de l’an. 291

Premières pluies. 293

Printemps. 294

Profusion. 296

Quand. 297

Queue. 299

Recherche. 301

Regard. 303

Regrets. 304

Renonciation. 305

Réminiscence. 306

Renouveau. 308

Renouvellement 309

Répit 311

Repos. 312

Réveil 314

Rien. 315

Publié le 4 juillet 2017. 316

Rires. 317

Rites. 318

Roulotte. 320

Ruban d’espoir. 321

Sablier. 322

Saints de glace. 323

Sec. 325

Seul et deux. 327

Sous la lame. 329

Suite. 330

Taiseuse. 332

Tempête. 334

Le temps. 336

Toi 338

Train. 339

Trains internationaux. 340

Transe. 341

Trois heures trente. 343

Trou noir. 344

Turpitude. 345

Un jour de plus. 347

Une vie. 348

Vacuité. 349

Valse. 350

Veilleur. 352

Vendredi 354

Vendredi saint 356

Ver. 357

Vérité. 358

Vide. 359

Vieillard. 360

Vivre. 361

Volcan. 362

Zéro. 363

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abandon

Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?

 

A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace

 

Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?

 

C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon

 

 

Absence

Silence des nuits sans sommeil

Où le cœur marque inexorablement

L’écoulement des heures figées

Dans la pose de l’enfant endormi

Et que dehors dans l’obscurité mouvante

La lune accomplit son périple immuable

 

Chaleur du poids de la veille

Dans la moite activité imaginaire

Des rêves du premier sommeil

 

Se lever et marcher dans l’obscurité

Sentir le carrelage froid sous le pied

Et l’odeur persistante du jour

Qui imprègne encore les pièces vides

Jusqu’à ce que la paupière lourde

Les membres las et la tête vide

Le corps replonge dans l’élément de son absence

 

 

 

 

Allégeance

Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts

 

La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
 De perles ternies d’indifférence

 

Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres

 

Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants

 

Il gémit pieusement, caninement

 

Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien

 

Allégeance ?

 

 

 

Amitié

Retour dans la nuit

Dans l’ombre des lampadaires

Et le trop-plein des portes-cochères

Lorsque le cœur suggère

Et la raison vacille

Alors un grand merci

Monte du fond de l’être

Et ouvre à d’autres cieux

Ceux de l’amitié

Et du plaisir d’être ensemble

De parler pour ne rien dire

De dire pour n’être plus

Et de vivre pour s’apprécier

 

 

Anesthésie

Parfois me prend une tentation folle

Un trou noir et l’évanouissement de l’être

Plus rien qu’un vide immense

Comme un ballon qui se crève

Mon corps et mes pensées se rétractent

Il n’y a pas d’oppression

Tout juste un pincement

L’avertissement d’un autre monde

Encore inaccessible, tentant

Comme un fil d’araignée

Suspendu à la branche de l’avenir

Concentration des cellules projetées

Et passage dans le trou de l’aiguille

Où cela mène-t-il ?

Cet instant dérisoire et doucereux

Est une cicatrice que l’on aime gratter

Une seconde de bonheur suspendue

A des minutes d’angoisse

Et la paix au bout du tunnel

Derrière je pressens la lumière

La respiration translucide

L’évasion attendue de la pesanteur

L’entrée dans le liquide amniotique

Qui anesthésie le toucher de la vie

Approche, approche, me dit-on

Mais ne franchis pas la ligne

Car tu ne reviendras plus !

 

 

Années

Tu attendais impatiemment ton jour

Celui, surprise, qui te prenait une année

Tu grandissais si vite ce jour-là

Que tu te situais au sommet de l’humanité

Perché sur une montagne d’années

En équilibre instable, miraculeusement

Défait d’une pesanteur insatiable

Le lendemain redevenait plat et lisse

Tel une tête de chauve un jour de grand vent

Mais ce jour-là, fier de tes années

Sur la pointe de tes petits pieds

Tu contemplais le monde avec ardeur

Partant à la conquête d’une vie future

 

 

Puis, les années passèrent, modestes

Enveloppées de souvenirs

Ils s’accumulaient tendrement

Derrière le masque reconductible

D’anniversaires et de paquets

Emmaillotés de papier doré

Il en était de même au premier jour

D’une année nouvelle, séduisante

Parce qu’inexplorée et méconnue

Progressivement le rêve devenait réalité   

Il s’épanchait en volutes frivoles

Conduisait à des impasses illuminées

Par les illusions si longtemps retenues

Et par les succès passés au cirage

 

Aujourd’hui, chaque jour est le premier

Ou peut-être le dernier

Le premier d’une vie encore vivante

Le dernier d’une vie sans avenir

Où l’on s’enfonce benoîtement

Comme dans un édredon de plumes 

 

 

 

Aphasie

Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,

Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur

Des dessous de la ville et transporte mille fantômes

Somnambuliques, vers des destinations multiples

 

Je sortais de mon lit, encore engourdi

Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau

Et entrais dans la chenille lumineuse

Pour prolonger mon rêve exotique

 

Quelle étrange morbidité enserre ces passagers

De noir vêtu et d’ennui revendiqué

Sur la pelouse de leur mortuaire dessein

Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères

 

Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance

Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif

Ils se laissaient porter, indifférents

Jusqu’au terminus de leur indolence

 

Chacun d’eux dormait les yeux ouverts

 Sur la pâleur des publicités

Qui lui donnent la consigne

De se vêtir de noir, exclusivement

 

Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire

Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie

Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées

Pour faire revivre et danser espoir et liberté

 

 

Appât

Une mèche de cheveux

Une flèche de camaïeu

Surtout ne dis pas

Le fourretout du repas

 

La bobèche des adieux

Empêche l’invincible insidieux

D'être dissout par l'épiscopat

Partout où règnent les béats

 

Reviens, ne t‘enfuit pas

Les Troyens ont leurs appâts

Qui les mènent jusqu’aux cieux

 

Plus rien ne t’interrogea

Au sein du conglomérat

Tu te promènes avec les dieux

 

 

 

Arbre

L’arbre est tenace

Coupez-lui les bras

Il repart à l’assaut du ciel

 

Sa tronche lui tient lieu de tête

Il sait se dresser sur la pointe des pieds

 

Mais quand vient la dernière saison

Ses jointures fatiguées se crevassent

Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux

 

Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue

Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée

 

 

Un arbre

Ce n’était qu’un petit arbre

Un arbre comme les autres

Fragile à sa naissance

Puis devenu fort comme un Turc

Bien que sa chair tendre

Réponde aux critères

D’une féminité doucereuse

 

Lorsque vous arrachez

Ses pousses abondantes

Il s’en dégage une odeur

Persistante et violente

Que vous ne pouvez définir

Elle envahit votre intimité

Elle trahit votre perspicacité

Vous la rejetez, trop prenante

Et attirante malgré tout

« Reviens-y » semble-t-elle dire

Et pourtant elle pue

 

À ses pieds poussent et repoussent

 Ses petits, d’un vert tendre

Presque jaune, aux pieds fins

Vous le tirez en biais

Et tout reste dans la main

Une petite boule blanchit

Qui ne s’attache à la racine

Que par l’opération de l’esprit

 

Dans cet état indolore

Il est simple de l’éliminer

Mais quelques jours plus tard

Le nourrisson revient

Avec assurance, heureux

De vous montrer sa vitalité

Ma voici, semble-t-il dire

Étonné, rageusement

Vous lui donnez le coup de grâce

 

Mais il revient, perspicace

Jusqu’à ce que vous laissiez

De guerre lasse ou par inadvertance

Une pousse bien cachée

Envahir votre espace

Préoccupé par d’autres tâches

Vous ignorez sa puissance virtuelle

Mais un jour de printemps

Il devient arbre réel, envahissant

Au bois dur et flexible

Un arbre réel et rugueux

Bien qu’encore en culottes courtes

Il se moque de vous

En vous regardant dans les yeux :

« Tu vois, dit-il, je suis là ! »

Alors vous décidez de le garder

Pour voir comment il pousse

Et ce qu’il deviendra

 

Vous n’y pensez plus

Jusqu’à l’automne

Jour de grand ménage ou jardinage

Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous

Vous vous appuyez sur un tronc

Sans savoir qu’il est là

Sous votre main, fermement

Etabli dans sa robustesse

Ligneux, épanoui, jovial

Etincelant de santé

Aux feuilles bien découpées

Que vous brisez par inadvertance

Et qui repousseront patiemment

Sans cri ni esclandre

Parce que c’est sa tâche

Vivre toujours quoi qu’il arrive

Et décourager l’humain

Trop impatient et indécis

Que faire de ce rejet

Qui sourd des entrailles

D’une terre chaleureuse

Qui donne tout ce qu’elle a

Et même plus encore !

 

 

 

Ardeur

Revenu en toute discrétion

Epousé en réelle possession

Tu prévaux dans la cour vide

Et, ouverte, te dresses impavide

 

Qu’as-tu de plus que l’autre ?

Quelques fleurs et patenôtres

Qui produisent l’espérance

Et inclinent à la déférence

 

Ce rire derrière tes lèvres

Comme la course d’un lièvre

Et ta main sur le toit

Egrainant son patois

 

Tu encourage le délitement

Tu t’enferme en bégaiement

Tu n’es plus celle que je connais

Tu es toujours celle qui est

 

Et encore la vague inlassable

Te ploie en prêtresse du diable

Et ce rire devenu sourire

T’enseigne la manière de mourir

 

Alors la grande faucheuse

Telle la tendre accoucheuse

Te prend en son étau

Et s’en va moderato

 

Elle est partie, la douce

Là où rien ne pousse

Mais où l’ardeur de la nuit

Se réveille à minuit

 

 

 

 

Arrêt

Pourquoi courir après les actes ?

Pourquoi vouloir faire et défaire ?

S’arrêter, prendre le temps de se regarder !

Contempler le monde comme le hibou,

Les yeux ouverts, sans bouger

Et voir passer les incidents

Comme de petites blessures

À la perfidie de la vie

 

Calme serein des fontaines

Qui coulent au pied des jardins

Comme immobiles et vivantes

D’une vie statique et immortelle

 

Tel le scaphandre en eaux douces

Nous attendons la remontée

Pour sortir nos trésors :

Un doigt de poupée rose

Une couronne de fleurs artificielles

Trois lapins de porcelaine

Un chapeau défraichi

Par son séjour dans l’eau noire

 

Au-delà de ces assemblages

Nous retrouvons, cachée,

La sensation de froideur vitale

Des escargots idéologues

Qui courent aux murs de la honte

 

Petits délires matinaux

Comme un soulagement

Offert gratuitement

À l’errant qu’est

Chacun (ou chacune) de nous !

Attentat

On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage

 

Choisir la compassion est un choix simple et naturel

Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire

Choisir la rage est pour les accros de la politique

Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion

 

C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin

Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser

Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?

Seules les forces de l’ordre sont là et agissent

 

Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion

Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps

Plus les divergences se font sentir pesamment

 

Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie

Dans la passion des opinions et des réactions

Hors de toute analyse, recul et discernement

 

La seule union est autour des victimes

Vers qui affluent les pensées de tous

La France reste la France, le pays des troublions

Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise

 

 

 

Aurore 2

L’aurore est abstraction.

Tout d’abord, noir et blanc.

Un point tout court, faible,

Grandit dans l’espoir du jour,

Puis dessine une à une les formes

À grands traits d’obscurité,

Diffusant la lueur entre elles

Plutôt que sur elles, si frêles.

Enfin se distingue chaque ensemble,

L’arrondi des buis dans leur bac,

L’aplat de la pelouse qui s’échappe

Hors de la vue palpable,

Le miroir de l’eau qui s’étire

En fils d’argent revêches.

Plus loin encore, hors du tangible,

La goutte de conscience s’élargit

Se manifeste avec une étonnante douceur

Pour s’emparer, avide, du paysage

Qui apparaît alors, nu et neuf

En ce nouveau jour, comme un poussin

Qui casse sa coquille et découvre

La splendeur renouvelée de la création.

 

 

Auteur

Errance entre les piles

L’œil attiré par la couleur

Plutôt que par un titre.

Ça parle, ça parle

Et ça regarde, compulse…

Acheter que nenni.

Discrètement refermé

Le livre retourne à la pile

Qui monte, descend, remonte.

Certains cependant ont les bras chargés

D’un échafaudage inconsidéré

Qui tombe inutilement entre leurs pieds.

 

Temps mort…

On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,

Rarement de nos joies.

On ne retient que les difficultés.

Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire

Au petit matin quand tout dort,

De dire le monde et les autres

Et sans doute un peu de soi-même

 

Ecrire : oui…

Ecrivain… Non…

 

Quel ennui cette foule

Qui passe et repasse sans voir,

Jette un œil miséreux sur vos piles,

N’entrouvre même pas un livre.

Vous êtes devenu transparent,

Un objet derrière les livres

Que l’on contemple sans le voir.

Y a-t-il un auteur dans la salle ?

Avatar

Qu’est-il cet avatar ?

Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?

Vient-il du fond des âges

Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?

Est-il un objet dans un univers virtuel

Une métamorphose de la fonction

Ou une mésaventure fonctionnelle ?

 

Tu as toujours rêvé devenir autre

Plus puissant, plus beau, moins timoré

Elle s’est toujours vue plus charmante

Et pourtant ce ne sont que des vivants

Qui peinent sous le poids de l’existence

 

Et qu’en est-il des avatars d’avatar

Ces incarnations successives en politique ?

Tel le papillon volage, ils courent

Après la fortune des voix qui crient

Toutes contre un système désuet

 

L’avatar implique un changement de nature

Mais cette métamorphose peut être intérieure

Tu es autre et, pourtant, le même

Brume de l’ignorance dans un même paysage

Ton destin est scellé, tu ne peux te changer

 

Enfin te voici,

Femme de toujours

Unique et véridique

Un sourire aux lèvres

L’œil aiguisé

 

Il se penche sur elle

Et ne trouve que le vide

Car il n’est rien lui-même

Qu’un morceau de chair

Dans le désert imaginaire

 

 

 

Avoir

Je veux vivre, disaient-ils

Ils se gorgeaient de mots

Ils s’emparaient de choses

 Et ces choses, ces mots

Ils en faisaient la vie

 

C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés

Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse

Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir

Des tables de musée dans les salles à manger

Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice

C’étaient des mots savants, bien formés

Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule

 

Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux

Ces mots sortis de la bouche des enfants

 Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases

 

Ils vivaient, disaient-ils

Ils croyaient tout avoir

Ils avaient le savoir

Ils connaissaient la possession

 

Un jour, ils sont morts

Et ils ont tout perdu

Ils sont passés à côté de la vie

Et ont toujours évité les humains

Bague

Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur

Cette plaine caressante que j’approfondis

Du bout du doigt devenu élégant habilleur

D’un voile d’innocence et de beauté recueillie

 

Quelle autre plage serait si sûre et sensible

J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé

Un embrasement coloré de vie indicible

Que l’on hume le nez au vent du désir rentré

 

Glissement vers cette dénivelée tangible

Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme

Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme

 

Le feu me brûle dans cette possession subtile

Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…

Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague

 

 

 

Ballots de paille

 

 

 

Ils sont ronds, dorés comme un rôti,

Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.

Ce sont les rouleaux d’été,

De paille ou de foin enrobés.

 

Comme des guirlandes sur un arbre de Noël

Ils font une parure de fête au regard des vivants.

Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,

De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !

 

Seul le mugissement d’un bovidé esseulé

Trouble la torpeur de l’instant présent,

Accompagné des soupirs d’une brise affolée

Qui ondule sur le blé en chantant.

 

Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,

Pour le laisser sécher sur un plateau

Jusqu’à la fin de cet été.

 

 Et l’utiliser en l’écrasant de la main,

Comme on le fait pour le cumin,

Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.

 

 

 

 

Baptême

Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.

Il le vit dans son corps et se sait épanoui.

L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.

Est-il consistant comme ces nuages gris ?

 

Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.

Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?

Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;

Puis, assagi, il osa l’autre baptême.

 

Il rompit les amarres et s’en alla nu.

Il laissa derrière lui toute déconvenue,

Signant son destin d’être muni d’une âme.

 

Elle le porta au large sans appréhension.

Il flotta dans les cieux de la méditation

Et se divinisa dans les bras d’une femme.

 

 

 

La barque

Faire un tour en barque, quelle aventure !

Quand on a une dizaine d’années derrière soi

Ce moyen de transport devient un mythe

Et elle est là, attachée par une chaîne au mur

Derrière la porte en fer forgé, flottant

Au gré des vents sous son auvent de pierre

Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier

Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir

Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre

Et partir au loin, quelques dizaines de mètres

Des mesures de géant pour de si petites jambes

L’envie les démange, leur corps est déjà assis

Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation

D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide

Et se contempler dans ce miroir mobile

Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler

D’un souffle d’apaisement et de bonheur

Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde

De marquer leur avancée sur la surface

Ils rament sans cadence tout au plaisir

D’agiter leurs bras et de pousser, en extase

Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve

Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient

Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe

Ou comme une grenouille asymétrique

Ils sont passés sous une arche du pont

Criant leur joie qui résonne sur la voûte

Emmenée par le courant, la barque tressaille

S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté

Elle sourit de cette turbulence sereine

Et se laisse porter, indifférente et polie

Sous l’injonction de petites mains sur les rames

Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur

Ont été ressenti cette après-midi-là

Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau

Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir

Dont ils se rappelleront quelques années plus tard

En regardant le pont du haut de la terre ferme :

« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »

 

 

Bille

Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.

Stop !

Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?

Tiens, ça y est !

Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations

Silence !

Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…

Dors sans souci…

 

 

Bleu

Bleue la lame du couteau dans le froid

Juste un bout de ciel et d’horizon voilé

Où courre le train noir et peureux

Dans la plaine réchauffée de lumière

 

Les notes cristallines des éclats de glace

Résonnent aux oreilles du voyageur averti

L’intensité tranchée des rayons réfléchis

Crée un voile subtilement bleuté

 

La pointe d’un glaçon brisé par les pieds

Rouvre la plaie de l’absolue transparence

Le monde s’éloigne à grandes enjambées

La lumineuse beauté bleuit le paysage

 

Bercé par le ronronnement des rails

Je me replie dans la chaleur du fauteuil

Envahi par cette froideur étincelante…

La vitesse façonne le vent de la solitude…

 

 

Bouillonnement

Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille

A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance

C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges

Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence

 

 

 

Boucle

Il est venu, vert de lui-même

Il prit son courage à deux mains

Et sauta le ruisseau des eaux folles

Rien ne va plus, entendit-il

Dans un lointain vécu sans faille

Alors il repartit penaud, mais détendu

Vers d’autres cieux plus verts

Au ciel chargé de plomb et d’airain

Il naviguait dans les espaces sidéraux

Chantant sa complainte sauvage

En solitaire habitué à l’absence

De cohérence et d’embonpoint

On l’appelait le fil volant

Mais ce n’était qu’un point

Sans même un abri où dormir

Qui parcourait le monde virtuel

Et s’attardait sur les litotes

Parfois il tombait dans le vide

Interminablement, solidaire

De l’ivresse des trous sans fin

Il franchissait la porte du trou noir

Et se retrouvait, exclu

Dans un monde moins consistant

Engagé dans une boucle infernale

Qui se terminait par une impasse

Demi-tour, criait-il aux vents

Qui le poussaient vers sa fin

Et le point repartait vers les pleins

D’une cervelle aiguisée et proliférante

Toujours plus au fond de l’imagination

Dans ce plein où rien n’existe

Hors du soi qui n’est pas le moi

Mais un autre fou, ivre de puissance

Brouillard

Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air

Et encombre les bronches révoltées

Par le passage des particules délétères

D’une brume persistante et illimitée

 

Enfoncez-vous mollement dans la purée

Laissez-vous aller sans bras ni jambes

Et ouvrez grand votre regard enchanté

Sur les nuages devenus ingambes

 

Il lui prit la main, hors de toute mise en scène

Gonflé d’un hélium envahissant et obscène

Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !

 

Va où te conduisent ton cœur et ta nature

Marche vers l’inconnue en toute droiture

Va vers la porte blanche et avance d’un pas !

 

 

 

Canicule 2

 

 

La rue est ronde de cette chaleur

Qui tombe du ciel lentement

Avec la douceur d’un agneau

Et la berce d’apesanteur

 

Les voix traversent l’air densifié

Elles pépient en oiseaux polis

Pénètrent l’oreille voluptueusement

Et montent en vrille dans la nuit

 

Toutes fenêtres grandes ouvertes

Comme un pois chiche vous flottez

Aucun souffle ne vous chasse

Vous êtes là, patients, sans force

 

Vous n’avez même plus un fil

Pour vous protéger de la fournaise

C’est un sauna permanent

Auquel il manque le liant de la vapeur

 

O mon corps, Peux-tu fondre

Et me laisser seul et dénudé ?

Non, le poids te rattrape

Couche-toi sur le sol vierge

 

Et désormais ne va plus chercher

L’ombre de ta consistance

Au pied des immeubles luisants

Mais dans la fraîcheur du rêve

Carillon

Absurde, j’ai retrouvé le goût salé

Des embruns pleurés aux grottes de l’océan

 

La pluie

Comme la bise sur l’arbre

Égraine de gouttes

La rêverie de l’œil sur le toit

 

Le carillon des larmes de la gouttière

Enchante ma cathédrale de zinc

Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus

Protège son corps d’écailles

 

Grisâtre, l’épiderme nuageuse

Caresse les cheminées luisantes

 

 

Chair de poule

Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance

Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages    

 

Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas

 

 

La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse

 

 

Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?

 

 

 

Chaleur

Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur

Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre

La chair dissolue des corps endoloris

Et fait naître une langueur bienvenue

Laisser-aller…

                        Faut-il encore bouger ?

Les pieds ne suivent pas ce corps

Qui part poussé par sa volonté

Ils laissent une trainée dans le sable chaud

Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses

Puis l’aine, enfin le tabernacle

Qui bat à tout rompre dans sa toile

Quel étouffement !

                                Non, laisse faire

Liquéfie-toi sous le souffle délétère

Laisse aller ta carcasse appauvrie

Paquet sanglant de chair humide

Ne la laisse pas se dérober

À cet espoir d’assèchement

Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle

Chante la percée de l’inaction

Sur les cadavres des nuits froides

 

 

Chambre

Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,

On trouve une petite chambre dissimulée

Sous des arbres menteurs et bien vêtus

Qui cachent un paradis de douceur ignoré.

 

Il faut s’enfoncer sans peur

Dans cette noire épaisseur

Que borde le soleil

Sans jamais la pénétrer.

 

S’ouvre alors devant vous,

Après un instant prolongé

D’obscure ambiance moite,

L’écoulement des eaux.

 

Elle franchit ses bassins

En roucoulant de joie,

Glougloutant sauvagement

Et pressée d’en finir.

 

L’architecte des liquides

Sournoisement a conçu

Un cheminement tortueux

Bordé d’arrêts obligés.

 

Et là vous méditez

Dans ce concert ailé

Sur le temps qui passe

Et l’espace qui s’enroule.

 

Cette chambre en plein air

Est le refuge des bien-portants

Qui y viennent ruminer

Leurs erreurs pardonnées

Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.

Chapeau !

Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie 

 

Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer

 

Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage

 

D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises

 

Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle

 

On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours

 

Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles

 

Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches

 

Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?

 

 

Chemin de fer

Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.

 

L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité

 

Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé

 

Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté

 

Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse

 

 

 

Chouette

Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.

 

 

Elle est tombée du ciel, comme le père Noël

Passée par la cheminée, noire comme le vent…

Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?

Les taches de suie montrent sa dégringolade…

Elle a débarqué dans la cendre grise

S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil

Que suis-je venue faire dans cette galère ?

Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe

À quoi servent ces moutonnements colorés

Que je vois par terre, picorons-les pour voir !

Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe

Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée

Pas de goût, une odeur de poussière…

En se dandinant, elle se déplace et avance…

Elle ose en un instant ouvrir ses ailes

Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !

Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé

Elle se heurte à un abat-jour jaune

Tente de se poser dessus, mais il s’effondre

Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…

Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser

Le ciel est dur, j’ai mal à la tête

Ah, voici le jour, sans restriction

Clac, je me casse le bec sur une cloison

Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure

Dans laquelle je m’exprime à l’habitude

Et je me heurte à l’invisible

Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?

Changeons d’univers, voici la porte

Encore la prison, plus large cette fois

Mes ailes heurtent une étrange machine

Des aiguilles tournent lentement

Dans un tic-tac qui fait mal à la tête

Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal

Elle projette de minuscules gouttelettes

Qui restent intactes sur le sol délavé

Je veux en gouter une, mais c’est dur

J’ai la langue en sang, ça fait mal

N’y touchons pas, c’est belliqueux…

Enfin, des branches entremêlées

Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier

Les branches sont si fragiles

Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol

Pourtant ces paniers ne contiennent rien…

 

Et la chouette continua de tourner

Pendant une partie de la nuit

Et une partie de jour, sans repos

Ne sachant où poser sa carcasse…

D’épuisement, elle s’effondra, défaillante

Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité

Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…

Elle est sortie, incrédule et épanouie

Avec un hululement de joie

Et s’est perchée sur le toit

Pas sur la cheminée, ce volcan éteint

Qui engloutit les oiseaux distraits

Et les conduisent en des lieux

Qui sont plus l’enfer que le purgatoire

Des animaux peu chanceux…

Cette chouette fut le premier être

À reprendre son envol

Ressuscitée, hilare et légère

Voguant à nouveau sur les branches

Et plongeant dans la rivière

Pour boire les quelques gouttes

Etincelantes et tourbillonnantes

Qui furent un baume à sa langue déchue

 

 

 

Cimetière

Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ? 

 

 

 

 

Clairvoyance

Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel

 

Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente

 

Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin…  Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité

 

Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages

 

À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité

 

Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine

 

 

                        Colmar

Vent et soleil, mélange détonant

Le cheveu en bataille, la peau desséchée

Vous marchez entre les rangs de vigne

Où quelques rares raisins restent accrochés

 

Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »

Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins

Architecture embrouillée sur un sol sans végétation

L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds

 

Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant

Une place sans un bruit où passent des fantômes

Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement

Evitant chaises et tables en attente de clients

 

Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement

Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur

Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides

A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin

 

Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux

Vous croisez des visages, évitant les corps

Vous contemplez la voûte de la cathédrale

Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…

Concentration

Une tête d’épingle. Rien d’autre

Ne la cherche pas dehors

Elle est en toi, là où tu n’es plus toi

Là où l’infini te pénètre

Et te prend comme une proie

Concentre-toi !

 

Ton corps n’est plus qu’enveloppe

Une feuille légère que tu ne peux saisir

Ta raideur devient souplesse

Ton inertie devient attente

Au bord du précipice, tu guettes

Espérant la venue du Tout Autre

Concentre-toi !

 

Noirs, puis rouges, puis blancs

Entre tes yeux clos se pressent

Les grains vivants de l’attention

Qui s’amassent en toute liberté

Tel un nuage lumineux qui te prend

A la jonction des pensées et des sensations

Et t’aspire, là où Tout est en Tout

Concentre-toi !

 

Sans poids ni durée, tu flottes

Entre les eaux primordiales

Tu gouttes sur la pointe de ta langue

Cette saveur étrange et méconnue

D’un infini qui t’est familier

L’ouverture vers une absence

Plus aimante que la présence

Le rien devenu Tout

Concentre-toi !

 

Concentre-toi… Et va…

 

 

Confusion

Nous n’avons jamais tant vu d’agitations

Et de navrantes piques pour une élection.

Seul, l’empereur règne sur le médiatique,

Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.

Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse 

Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.

Il navigue sans se fixer entre les extrêmes

Et affirme vouloir gentiment faire carême.

Les autres, sous les coups des assassins,

Jouent les utilités contredites sans fin.

Leurs paroles se perdent dans le brouhaha

Qui finira prochainement par un hourra.

Et pendant ce temps, survit le monarque

Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,

Contemple hilare les ruines de son château

Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».

C’était bien pourtant la promesse délirante

Qui enthousiasma les foules trépidantes.

 

 

 

 

 

 

Publié le 22 mars 2017

 

 

 

Tiédeur

La chaleur écrase de sa pesanteur

La paupière alourdie de nos corps

Le vent même dévore d’un souffle chaud

La poitrine blanche des soldats

 

Les lèvres collées de sécheresse

Le pied lourd de mille soucis

Ils attendent, impassibles

La relève qui ne veut pas venir

 

Collés à la terre desséchée

Ils grignotent à pleines dents

L’ombre imprimée sur le sol

Par le soleil ardent de leurs espoirs

 

Le matin peut-être, la quiétude

Gagne les corps endormis de rêves

D’eau bienfaisante réveille

Les espoirs de la veille de du lendemain

 

Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement

 

L’eau maintenant, la boue

Les pleurs de chaque motte de terre

Engourdissement d’impuissante raideur

L’extrémité des membres terreux

 

Et nous nous retranchons en boule

Dans la moite tiédeur de nos corps

 

 

Courant

Merci à vous, passants d’un jour,

Pour votre indifférence fébrile

Et vos pensées perdues.

Je peux marcher sans peine,

Sans arrachement difficile

Dans la cité virtuelle

Des avatars déjantés, mais sereins,

Courant au-devant d’un autre lui-même

Pour finir le soir endormi sur la table

Des images luisantes d’un moniteur.

 

Merci à ceux qui passent

Sans voir la lente remontée

Des hébergeurs échevelés

Au lendemain des heures

Où dorment les malins dodus.

 

Merci aussi à toi,

Initiateur irréel et magique,

D’excursions abruptes et échevelées,

Dans les chambres fermées

Où d’étranges silhouettes

S’épanchent sans vergogne.

 

Adieu, vous qui m’avez donné

Idée de ces mondes délirants

Où l’homme redevient,

À l’égal des rois au pouvoir estimé,

Le seul propriétaire de rêves indolores.

 

Mes voyages s’arrêtent faute de courant.

Ce matin le maître de l’électricité

A coupé l’énergie qui m’alimente

En visions fantasmagoriques.

Plus rien ne me conduit

Vers les cieux glorieux de l’imagination.

« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »

           

 

 

 

 

 

 

 

 

Cours d’eau

Marcher le long d’un cours d’eau,

Promener sa paresse au fil des pas

En regardant défiler l’herbe verte

Et se laisser aller à une douce somnolence,

À chaque seconde qui s’égrène.

 

 

 

 

 

Par endroit, la roche se présente nue

Comme coupée au couteau,

Mais environnée des guirlandes de buis

 

Qui poussent, sauvages,

À l’image des millénaires écoulés,

Et pourtant domestiquées

Par la proximité des prés.

 

 

 

 

Au fond de la vallée, un village.

Pas un bruit, pas une âme.

Seul le chuintement de l’eau sur les pierres

Donne vie à cet immobilisme.

 

Je m’arrête, observant l’eau,

Apprivoisé par la pâle chaleur

D’un soleil dispersé entre les branches

Et insaisissable dans sa totalité.

 

 

 

J’avance, l’œil aux aguets,

Porté par une brise tendre et acide,

Et traverse la rue principale

Enhardi par la chaleur du soleil.

L’église, plantée sur le carrefour,

Côtoie les pentes escarpées

Où paissent des fantômes de vaches.

 

Au retour, j’aperçois une femme

Qui sort de chez elle, sans bruit,

Un tableau à la main,

Ou plutôt rabattu sur son buste

Comme pour le protéger.

Elle s’éloigne calmement,

D’un pas assuré, le regard perdu,

Montant le chemin herbu,

Vers un l’on ne sait où, fuyante.

 

 

 

Chemin du retour, au pas de la nostalgie,

Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement

D’une eau sereine et apaisante,

Le soleil face à moi,

Provoquant de minuscules étincelles

Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.

                        

 

Cousinade

Une poussière de têtes s’entasse

En attente de reconnaissance

La mémoire flanche, puis revient

Chaque visage remonte à la surface

 

Vacarme des conversations

Comme un brouillard de mémoire

Qui monte du sol de l’enfance

Et se couvre de souvenirs délicieux

 

Dans l’obscurité, je courrais, perdu

Cherchant vainement les portes de la réminiscence

Je me prends les pieds dans ma jeunesse

Et trébuche de bégaiements innocents

 

La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit

De grands blocs de commémoration émergent

Et barrent le chemin des rencontres d’hier

Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces

 

Que ce monde passé est empli de trous noirs

Par bonheur quelques naines blanches illuminent

Le grenier poussiéreux du théâtre antique

Des souvenirs d’enfance montant à pas menus

 

Oui, chaque stèle se couvre d’un nom

D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire

D’enfants heureux, de bébés pleureurs

De cousins ressurgis, de parents disparus

 

Allons, plongeons dans le bain des vestiges

D’un passé révolu et pourtant bien vivant !

 

Quel rafraîchissement !

Décombre (poème pour rire)

Tout se trame dans l’ombre

Et sombres sont les nombres

S’échappant de la pénombre

 

Sorti de l’ombre, tu luis

À l’ombre, tu palis

Dans l’ombre, tu survis

 

Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?

De ton ombre as-tu peur ?

Supprime l’ombre, dit le hâbleur

 

Sans une ombre de requiem

Tu es l’ombre de toi-même

L’ombre portée d’un zérotième

 

Si différent, tu nous encombres

Serais-tu en surnombre

Sorti, pâle, des décombres ?

 

Hombre, quel drôle de concombre !

 

 

Délectation

Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?

 

 

 

 

Délestage

C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !

 

Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.

 

Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.

 

Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.

 

 

Délire

J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants

La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs

Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos

Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion

Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent  des échafaudages

Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?

Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises

Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours

Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main

Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale

Dés

A nouveau l’être maléfique et blanchi

Qui courre sans vergogne dans la montagne

A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?

Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?

 

Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre

De ce grand chacal enfiévré de douceur ?

Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre

Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?

 

Et cet autre monde sans corne ni fureur

Se prête aisément à l’échange d’imposteurs

Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée

 

Quel rêve étincelant et maléfique

Tourne dans la tête du pasteur séraphique

Et l’entraîne vers une innocence feutrée

 

 

Désavouer

 

J’ai dénoué le plomb du soleil

Au fil des rayons qui illuminent

La terre et l’eau de ses dons

 

J’ai déjoué l’innommable coupable

Qui estompe en larges risées

Le théâtre des monts et des murs

 

J’ai rejoué la grande fantaisie

Qui s’imprime dans le temps

Sur le clavier aux touches d’ivoire

 

J’ai enfin renfloué mon amertume

De n’être qu’un petit d’homme

Face à l’immensité du rien

 

Tu n’as rien d’un surdoué...

Alors laisse-toi écrouer !

 

 

 

Désert

Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle

Que n’ai-je vu de beautés factices

Dédiées aux plus choquants des prêtres,

Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,

Ou encore aux vertus de voitures carrossées

Par le dernier éphèbe en délire du jour ?

Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes

Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur

Ou encore de rires émouvants et fragiles

De jeunes adolescentes effarouchées

Un soir de grisante veillée au bar délétère ?

 

Oui, j’ai contemplé

La noirceur des meurtres en série,

Le bleuissement des rêves enivrants,

Le jaunissement des fins d’une vie,

Le verdoiement des explorations perdues,

La griserie des fêtes mondaines,

Le brunissement de papyrus en miettes,

L’écarlate des bouches de femmes,

L’orangeté des délires printaniers

Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,

Le vermillon des petits pas menus

Des danseuses chinoises aux pieds bandés,

La pâle blondeur des cheveux de reines,

Le bref éclair des couteaux affutés

Dans les rues inconnues de villes lointaines,

Jusqu’aux évanescentes rencontres

De sordides réseaux en mal de reconnaissance

Par des enfants insoumis et brutaux.

 

Parfois, vient un instant de pur délice,

Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,

Qui éclaire d’un reflet étincelant

Le lent cheminement de l’âme

À la recherche d’un plaisir sain.

Alors s’attardent les cœurs endurcis

Et les intellects obscurs et sordides

Pour contempler, fruit du pur hasard,

L’apparition attendue d’un désert sans fin

 Où rien ne se passe hors du silence des sens.

 

 

 

 

Crête

Sur la crête

Entre le bien et le mal

Entre le bon et le mauvais

Il oscille

 

Mais qu’est-ce que cette antonymie,

Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?

 

Ne serait-ce pas plutôt une vallée

D’où chacun tente de s’extirper 

Car d’un côté la gravité l’oblige

Et du mal ne peut l’alléger

Et de l’autre, la compassion

L’enferme dans un sursaut d’humanité :

Il ne peut les laisser seuls

 

La vallée s’enfonce dans la brume

Elle monte sans cesse

Dans les nuages de l’absolu

Vers l’enfer ou le paradis

Sans qu’il sache où il tombera

 

Ce n’est que le jour du départ

Après avoir laissé son corps

Qu’il saura s’il a pris

La vallée de la géhenne

Ou l’ascenseur de la transparence

 

Sa seule assurance :

Le parachute de l’optimisme !

Son seul frein :

Le poids de l’égo !

 

Ainsi il va vers son destin

Sans savoir qu’il le vit

Mais, en lui, se révèlent

L’attrait des neiges éternelles

Et la peur de la damnation

Alors l’effort le porte

Et l’espoir le guide

Il sera ou ne saura jamais

Mais il aura tout fait

Pour épouser son destin

 

 

 

 

Désir (2)

Le désir est un compagnon encombrant.

Lorsqu’il est là, il prend toute la place.

S’il vous arrive de constater son absence,

Il accourt aussitôt sans aucune gêne.

Il ne vous laisse aucun répit

Et vous taraude sans cesse, insatiable.

Insidieux et libertaire, il exerce sa férule

Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.

Il vous faut attention et tromperie

Pour le renvoyer loin de vous.

Vous le chassez par la porte,

Il revient par la fenêtre, même close.

 

Le désir est un compagnon encombrant,

Comme un vernis qui vous recouvre

Et qui attire toute poussière de l’esprit.

Vous basculez du septième ciel

Au fin fond de l’enfer sans le savoir.

Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…

Englué dans ce rappel permanent

D’exigences actives et incontrôlées

Qui surgit à l’horizon des pensées

Et finit en actions à vos côtés,

Vous basculez sans y pouvoir

Et perdez votre savoir-être,

Car il court à fleur de peau

Et vous submerge à tel point

Que vous n’êtes plus vous-même,

Mais l’être inconnu qui se prétend moi

Et qui n’est qu’un sosie malodorant.

 

Le désir est un compagnon encombrant.

La fuite n’est qu’une mascarade

Qui conduit à l’abdication.

L’acceptation de sa présence

Fait de vous un fantôme vivant.

 

 

Détournement

Le train roule, roule et roule encore

Mais il ne va pas dans la bonne direction

Il a été détourné.

 

Nous sommes partis vers l’inconnu

Le pays des rêves et des cauchemars

La boussole est déréglée et vide de sens

Est-elle également détournée ?

 

Les voyageurs se regardent, inquiets

Vers quel noir destin nous conduit-on ?

L’ignorance est pire que la frayeur

Elle nous retourne sur nous-mêmes

Et conduit à d’autres détournements

 

L’atmosphère progressivement s’alourdit

Le ciel s’obscurcit de nuages sombres

Qui se chevauchent sans vergogne

L’être se tasse au fond de son fauteuil

Et boude la vue câline des terres

Pense-t-il encore au déraillement ?

 

Le train s’endort par manque de patience

Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons

Dans le noir, il prend la main de sa voisine

Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante

Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin

Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient

Le contrôleur passe et la caravane nenni

 

Le voyage dura, dura, dura encore

Le conducteur a repris la bonne direction

Mais le cœur n’y est plus, vide et plat

On poursuit sur la lancée, aphone 

Le silence se fait oppressant et tendu

 

Tous semblent sans réaction aucune

Raides dans leur fauteuil ou amollis

Ils prient le ciel pour trouver la gare…

 

 

 

Dévoilement

C’était toi, l’ombre entrevue

Comme un double de moi-même

Cette glissade des personnalités

Jusqu’à l’emmêlement des genres

Nous nous retrouvons nus

Sans vêtements ni même sentiments

Et contemplons nos chairs incolores

Rien ne sert de nous caresser

L’empreinte de nos mains sur les corps

Reste sans conséquence ni mystère

Elles passent au-delà du rideau de l’être

Et s’enfoncent dans l’inconnu

Les bras s’allongent et ne peuvent saisir

Le vent, la pluie et les larmes

Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre

Que ton regard de fer et tes mains de velours

Le souvenir d’une après-midi ensoleillée

Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte

 

 

 

Week end

Ils courent, hommes et femmes confondus

Ils tournent en ovale, faisant le tour

Du parc encombré d’enfants et de vieillards

Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables

Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée

Le regard fiévreux, la jambe tressautant

Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter

Pour communiquer, pour ne pas mourir

Quelle est ma tension, où bat mon cœur

Comment je respire, et, si cela m’arrive

Quelles sont mes pensées dans la course ?

Et l’appareil magicien va leur livrer

Une succession de chiffres et commentaires

Qui vont les rassurer : je peux continuer…

Alors ils repartent, pour un dernier tour

Se donnant le courage du vainqueur :

J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu

Ils se donnent quelques distractions

Les hommes regardent les filles transpirant

Les femmes font semblant de ne pas les voir

Les enfants passent sur leurs trottinettes

Les vieillards sont assis, somnolents

Le gardien siffle pour montrer son autorité

Le gamin s’enfuit en courant et riant…

 

Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres

Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres

Mais toujours autant d’êtres sombres…

Paris éternel les regarde passer

Et rit sous cape d’un sourire chaud

Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer

Le cœur et trembler les sentiments

 

 

Diner

Arrivé subrepticement dans la maison accueillante

Nous entrâmes dans le salon chuchotant,

Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.

Nous connaissions un couple, les autres inconnus

Nous furent présentés : enchanté et salamalec.

Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement

Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.

Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,

Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé

Avant de tourner autour de la table

Pour s'assoir à la place convenue.

Ballet des verres et des assiettes,

Brouhaha des conversations,

Echange de plats de mains en mains,

Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,

Répondre à ma voisine en inclinant la tête,

Et voir l’alchimie prendre progressivement

Jusqu’à ne plus former qu’un groupe

Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.

Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,

Tu pallies aux inattentions des convives

Jouant le maître et la maîtresse de maison

Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,

Réponse à la question et question à ton tour,

Dans la tranquillité sereine de l’heure.

Essai d’alcool à la couleur enjôleuse

Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.

 

 

 

 

Dissimulé

C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines

Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance

 

Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête

 

Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète

 

Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte

 

Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance

 

Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés

 

Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie

 

 

Distinguer

Oui, c’est vrai, comment distinguer

La réalité de la virtualité ?

Certes, je palpe la première

Et ne goûte que des yeux la seconde

Je me baigne dans le réel

Et nuage dans le virtuel…

 

On me dit que le virtuel

Existe sans se manifester

Pourtant les réseaux sont bien là

Pour signifier le mécontentement

 

On me dit que la parole est réelle

Mais la langue virtuelle

Ah ! Parler est vrai

Mais le Français n’est pas révélé ?

 

Le virtuel est le réel en puissance

Le réel possède-t-il tant de force ?

La mémoire virtuelle se déconnecte

Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?

 

Oui, c’est vrai, quelle potentialité

Que ce plus qui vous accompagne

Et vous tire par la manche

Pour vous noyer d’une brume d’informations !

 

 

 

Dunes

Quand nous partions libres et nus

Vers les lointains pays d’Orient

Et que nous rêvions de ces danses endiablées

Au pied des chameaux bleus

Nous parcourions les dunes

Et chantions inexorablement enlacés

Notre bonheur au ciel jaunissant

 

Tu me tenais par la main

Et je ne pouvais que te suivre

Prisonnier de ces battements

Que j’entendais dans la résonance du moi

Nous parcourions les dunes

Assis sur la selle de l’évasion

Sous la nuit chaleureuse

 

L’ombre de la pure volupté

Nous enlaçait, peau frissonnante

Bouillonnement des enlacements

Le désert avait fait place à la luxure

D’un vert tendant vers le violet

Et de bruns tendres et chauds

Nous parcourions les dunes

Nous rêvions d’eau en cascade

Et de fraîcheur toujours honorée

 

Nous marchions dans la fange

Des vallées encombrées d’arbres

Aux feuilles persistantes et maigres

Et nous parcourions les dunes

Nous avançâmes plus loin encore

Jusqu’au repos dans les limbes

Après la mort des corps tendus

L’un vers l’autre, inexorablement

Dans la solitude de l’ardeur

 

Nous atteignîmes le non-retour

En parcourant les dunes 

Environnés du blanc brouillard

De nos joies nouvelles

Là, nous fermâmes les yeux

Et vîmes défiler notre avenir

 

Nous agréâmes cette vision

Et nous nous laissâmes endosser

La responsabilité de cette vie

Que nous menons depuis

Entre la vie et la mort

Étroite, mais combien douce

De frôlements imperceptibles

De nos corps ensorcelés

 

Main dans la main, nous naviguons

Dans l’air pur de nos aspirations

 

 

Ecrit et publié le 5 juin 2017

Échec

L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…

Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde

Mais il peut sans relâche vous accompagner

Et vouloir assurer votre arrière-garde…

 

Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…

Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…

Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…

Rasé de près, vous sombrez en incubateur…

 

Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé

La morne plaine de vos passions démontées

Un désert barbare parce que nu et sans espoir…

 

Alors vous vous laissez aller et préférez

Vous tourner en vous-même et le vide contempler…

Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !

 

 

 

Eau

L’eau, dans tous ces états

Remonte à la source

En vertu d’une équation :

Plus de cent pour cent

De hauteur de barrages

Par rapport à la dénivelée

 

L’eau n’est plus ce qu’elle était…

Qu’a-t-elle de moins ?

Non c’est en plus, invisible

Dilué dans la masse d’eau…

Cela donne des boutons,

Et fait des buveurs d’eau

Des rats courant en tous sens

 

Mais on trouve aussi dans cette eau

Des bouchons monstrueux

Qui nivellent à des hauteurs de noyade…

Il faut les faire sauter

Pas question de les manœuvrer !

 

Adieu long fleuve tranquille

Désormais cours jusqu’à la mer…

Personne ne peut t’attraper

Ni tremper ses doigts de pied

Dans cette eau désormais sacrée

 

 

Eclatant

Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit

 

 

Ecoulement

L’eau morte coule le long des tuyaux

Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

Les gens dans leur bêtise hautaine

Glissent sur les trottoirs embués

Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe

 

Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil

D’un geste mouillé et gémissant

 

Les rues fuient les rues sans se séparer

Labyrinthe de bruits et de regards

 

Et la nuit abat sa longue cape de deuil

 

L’eau ruisselle et éponge le son des pas

Et les passants cachent leur misère

Derrière un col ou sous un parapluie

 

Marche continuelle et pressée

Qui ne finira jamais en danse effrénée

 

Le fer de mon balcon a perdu sa beauté

Comme les volets ont fermé leurs bras

 

Les ombres regagnent la clarté enfermée

Dans le sein des flancs de ces rues

Pendant que s’étend la grande bête noire

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

 

Écume

L’écume des nuages dans les flots

Secoués de tremblements

 

L’écume de chaleur des chevaux

Après une course effrénée

 

L’écume de colère que profère

Celui qui noue la violence

 

L’écume des individus méprisables

Qui portent leur aigreur rentrée

 

L’écume de mer des pipes

Dont la magnésite se culotte

 

L’écume de l’épileptique

Prenant par surprise l’humain

 

L’écume de terre de l’aphrophore (1) 

Protégée par son crachat de coucou

 

L’écume de résidus de la chauffe

Regorgeant d’impuretés

 

L’écume des jours, de littérature

Emportée par le déclin du temps

 

Toutes ces écumes sont-elles

Signe de vie ou de mort

L’écume n’est-elle qu’une éphémère

Excroissance de renoncement

Ou preuve de résurrection ?

 

L’écume des mots seule

Peut le dire en bulles

Et pétillements sauvages

Sortant de la bouche d’innocents

Frêles, vierges et extasiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".

Elle

Elle est là, maigre et misérable :

« Qu’as-tu, petite, à demander ? »

« Je cherche l’homme responsable

De ma vie et de ma pauvreté. »

 

Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,

Les yeux fixes et l’haleine fétide,

Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,

Tendant un doigt fragile vers le vide.

 

Le lendemain on la vit revenir,

Fière jeune fille sans un soupir,

L’œil vif et la chevelure brillante.

 

« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »

Elle entraîna derrière elle le village entier

Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.

 

 

 

Embrasement

Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »

 


 

 

 

Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire

 

 

 

 

 

Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir

 

 

Endormi

Le consternant silence de la nuit

Quand l’œil ouvert promène sa caméra

Sur la chambre agrandie d’obscurité...

Un reflet dans la glace… Froid dans le dos

Un grincement de meuble… Mal aux dents

Le vol d’un moustique… Attente sans fin

 

La nuit n’est plus ce qu’elle était...

Elle court sans savoir où elle va

À l’aveugle, en femme échevelée

Elle me tient de sa main gantée

Et m’entraîne dans les précipices

En farandoles inlassables et vertueuses

Jusqu’au réveil hurlant

 

Premières lueurs de l’aube...

Les cheveux se dressent sur la tête

Rien d’autres ne te retient

Love-toi sur toi-même

Et sois comme le juste…

Endormi...

 

 

 

Enfance

Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?

Un rien la rend fontaine débordante

Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs

Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup

 

Tu pleures sur ton malheur ou tes maux

Tu pleures parfois même de bonheur

Tu t’entraînes à fondre en larmes

Pour te faire remarquer des adultes

 

Je suis un personnage, leur dis-tu

Faites donc attention à moi

Ne me laissez pas passer sans me voir

Et si vous vous retournez, indécis

Regardez-moi dans les yeux

Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre

 

Perception, sensation, impression

Les ions m’en sortent de la tête

Voient-ils la page blanche se remplir

De larmes de pluie et de hoquets

 

C’est une désolation que cette rancœur cachée

Qui courre dans tes souvenirs aigres

Les pleurs cachent ta misère inexistante

Redresse la tête, couvre-toi de fierté

Tu deviendras grand quoiqu’il arrive

 

Et tu seras forcé de vivre, solitaire

Face à toi-même, sans pleurs ni reproches

Au bord du ruisseau des larmes

De crocodile qu’un enfant a émis

Et qui se perd dans le désert de l’existence

 

 

Enfant

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant

Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux

Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais

Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste

A mon ours, je pouvais tout lui dire

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire

J’aurai attrappé la lune un soir d’été

Et lui aurai donné un royaume, pour jouer

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée

Si je n’ai personne à qui la donner. »

« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait

Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale

L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur

Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?

 

 

 

 

Enigme

Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...

 

Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...

 

La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…

 

Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore

 

 

Enthousiasme

Cet instant imprévu et subtil,

Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver

Dresse devant nous le souffle

D’un irréel sentiment d’ouverture,

Comme une respiration dans l’air

Ou une apnée prolongée et opacifiante.

Alors, transformation du paysage !

Le vert devient rouge, le jaune se détache

De murs sales et fripés d’ombres.

J’ai par magie laissé le poids

D’années lourdes des tracasseries

Des professionnels de l’ennui,

Du travail méticuleux et attachant,

D’obligations impératives

Et de contacts permanents

Avec les autres fantômes

D’un système qui tourne sur soi-même.

 

Aujourd’hui, devant moi,

S’ouvre la consistance du rêve,

La palpable vertu de l’inconnu.

Comme un aveugle les bras tendus,

Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,

La faible caresse de l’inavouable.

Perception d’un instant unique,

Celui d’un achèvement prévu,

Attendu et confondu parmi les songes,

Pour une renaissance émerveillée

À l’instant éternel et envoûtant

D’un jour semblable aux autres,

Comme une brume d’enthousiasme

Sur la pâleur du monde.

 

 

Ensorcelé

Multitude des attitudes

Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol

Après avoir reposé ses ailes recourbées

Dans l’air lourd et magnifiant

D’un vent du large, caressant

 

L’un d’entre eux marche sur la digue

Et enchante les hirondelles

De sa valse à cent temps

Il pousse le cri de victoire

Vers les bâtiments vides et délaissés

 

Un autre, plus vert et musclé

Revient au pas de course

De lointaines collines

Encore effarouché, essoufflé

Par la contemplation de l’avenir

 

Celui-ci tient son arrogance

A pleines mains, repu

Et chante à qui veut l’entendre

Le cri du vieux marin

Lorsque l’eau le pénètre

 

C’est un rêve sans doute

Le rêve de l’eau ensorceleuse

Qui secoue parfois fortement

L’errant de l’âme endormie

Ruisselant d’images, la nuit

 

Gnomes ragoutants et bruyants

Vous dévidez vos histoires

Et regardez leurs effets

Du haut de vos dix pieds

Comme des anges pervers

 

Et, un jour, emporté par le rêve

Vous découvrez un présent inexistant

Vide d’un passé chargé

Néant d’un avenir inenvisageable

Pour ne plus penser et vivre, enfin

 

 

 

Entre

Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.

 

 

 

 

 

 

 

Entre-deux

Le chaos des pensées et des songes

Est une glue collante et répandue

Pas un souffle d’air dans la tête

Le poids du passé enseveli

Contre l’éclaircie de l’absence

Vaut-il mieux ne plus être

Et s’échapper dans l’air

Ou errer comme l’escargot

Lent et fier de sa majesté ?

Le silence… Il est prenant...

Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...

Aujourd’hui, plus rien

Une mince lueur entre les deux yeux

Qui seule guide l’autre

Celui que je ne suis pas

Et que je voudrais être

 

 

Envers

Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées

 

 

 

Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?

Equilibre

Vertu annoncée française, comme le cartésianisme

Souvent contredite par la réalité des faits

Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.

Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?

 

Certes l’équilibre  des façades de nos châteaux altiers

Donnent un sens harmonieux aux apparences

La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique

Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales

 

Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?

Balance des sentiments, des émotions, des perceptions

L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux

Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?

 

L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !

Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur

Un souffle et sa constance se brise, altérée

Il fuit la logique et le poids des mots recherchés

 

L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité

Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?

Ici la vie est contraire à la parole, contradiction

Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude

 

Aucune prédominance, pas de passe-droit

L’œil à l’horizon, la face non corrompue

Transpirant sous la bise de l’intégrité

Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire

 

Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?

Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille

Ils vont dans les chemins de la vie heureuse

Et se détendent sur l’herbe caressée de rires

 

Vraiment, quel avenir sans équilibre

De quel côté pencher : raison ou imagination ?

Le papillon noir s’élève dans l’azur

Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée

 

 

Errance

Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
 D’un cerveau en décomposition

 

Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable

 

 

 

Espace

Les bords froissés de la fenêtre

Tracent leurs courbes dans l’espace

 

Ils réveillent en chacun le parfum

Des matins d’automne endoloris

Quand l’haleine glacée de l’océan

Se glisse sous votre dos et chante

La fin de l’extase dans la nuit

 

Dorénavant, l’ombre des caresses

Accompagne le héros qui sort

Vêtu de gris, sans entrain

Pour se laisser mourir gentiment

Dans l’air diaphane de l’aube

Quand apparaissent les premiers rayons

 

La nuit n’est pas le jour

Le matin n’est pas le soir

La lumière n’est pas l’obscurité

Une ambiance délétère

Sans pouvoir sur l’artiste

Qui se noie dans la brume

Et s’estompe le jour

 

Mais pendant ce temps

Se déploie la rencontre

Sur le fil de la volonté

Entre l’existence et l’essence

Là où rien ne vient maquiller

La franchise de l’être

 

Nous ne sommes plus

Seul vit en moi et en toi

Ce gouffre inimaginable

Qui vous fait plonger

Dans l’inconnu chaleureux

D’absence d’être…  

 

 

Espoir

Ce filet d’air entre en tête

Tu sens juste un vague souffle

Tu ne perçois pas encore

L’espoir qui surgit en toi...

Ton horizon s’élargit cependant...

La prison ouvre ses portes

Située haut sur le cap

Elle est placée pour contempler

L’océan immense et vide

Mais souvent… une brume empêche

Le cœur de porter aussi loin...

Tu n’entends que les flots

Qui voyagent en train

Et s’écrasent à leur rythme

Sur les lèvres blondes de la côte

Il y fait chaud sur cet observatoire

L’œil faiblit en luminosité

Enfoui dans l’étoupe tiède

D’un horizon sphérique…

Cette maigre caresse légère

Profite de ton ignorance…

Elle emprunte la route

Des départs imprévus

Tu montes dans la barque

Qui tangue de colère

Qui agite ses bras de bois

Au rythme des ondulations

Tu peines à t’assoir, mal vêtue

Ta robe de pourpre éblouissante

Entre en conflit avec le gris vautour…

Simultanément, tu observes

Cette glissade lente et majestueuse

Vers le trou de l’enfer

Ou, peut-être, du paradis…

Sais-tu le lieu de ce pays

Où, vêtue de papier crépon

Tu agites les mains en tous sens...

Personne ne vient à ton aide…

Sur la pointe de la caresse ailée

Tu divagues et balances…

Les espoirs déçus

Lancés comme des grains de semis

Deviennent geyser à la surface

Tu t’allèges pour être prête

À aborder l’avenir sans fin

Dont tu ignores encore

Le moment qu’il choisira

Pour couper le cordon

Qui te relie au monde...

Tu partiras vaillamment

Ramant de toutes tes forces

Puis, bientôt, cesseras même

Le mouvement des bras

Pour te laisser prendre

Dans la douce froideur

Du souffle divin

 

 

 

Eternel

Toi, revenu sur ta parole

De la tête à la queue

Tu refuses pourtant le cercle

Et te projettes sur la ligne

 

Elle s’enfonce dans l’espace

Et s’enfuit dans le temps

Tu es là, seul, innocent

Perdu sur ta branche

 

Tu agites les ailes de la tentation

Et tombes les bras en croix

Tu es saisi par le vide

Qui courre sous tes pieds

 

Suis la corde de ta trajectoire

Prends la tangente de ta peine

Et parcours la moitié

Du paradoxe d’Achille

 

Toujours tu seras derrière

Et la course dure mille ans

Plus tu avances, plus tu ralenties

Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité

 

Alors seulement tu pourras revisiter

Ta destinée dans l’éternel retour

 

 

 

Ecrit le 11 mai 2017

Evasion

 

 

L’air monte et descend dans la colonne…

Doucement… Prends le temps de la distance

Et… contemple ta machine qui fonctionne

Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…

 

Rien d’autre que ce piston qui va et vient

Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…

Laisse le rythme t’envahir pour ton bien

Et te convaincre de prendre la fuite

 

Ressens le souffle passer dans ta gorge

Dans sa montée, il efface ton être…

Puis… la descente avec un bruit de forge

 

Là, naît en toi la clarté bienfaisante

Qui fait fuir les soucis par la fenêtre

Et… rend ta virginité ignorante…

 

 

Evanescence

A nouveau, le silence de la nuit

Comme une auréole sur le tissu

Des souvenirs et de l’avenir

Où donc m’entraîne cette indolence

Avant le lever du jour, pâle et désorienté

 

J’erre dans ma solitude bénite

Comme un amant se noie

Dans les bras échevelés et caressants

D’une belle au visage de marbre

 

C’est le temps de la création

Des virages sublimes de l’imagination

Emportée par les courants improvisés

De l’air et du palpable imperceptible

Cheminant dans la peau transparente

Qui me sépare de la vie réelle

 

Je me noie, englué dans l’ignorance

De jours meilleurs, de plaisirs subtils

En contact avec le vrai et le beau

Et j’erre inlassablement, détourné

De cette connaissance chaleureuse

D’une intimité de pensée conduisant les héros

Vers les cieux blancs et vides

De la présence souhaitable

De cette évanescence indescriptible

Seule, sensible, brûlante et mystérieuse

Au fond de soi, de toi

Oui, de nous… Probablement

 

Evocation

Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.

Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.

 

Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.

 

Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.

 

Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.

 

Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.

 

 

Existence

J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?

 

 

Faim

Désert vert de la terre en cratères

Je rejoins les recoins de mon embonpoint

Là où rien ne vient des végétariens

Dans le respect de la paix du palais

 

Retour au recours des détours

Invention ou initiation sans humiliation

Vers les jardins, périgourdins ou girondins,

Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir

 

Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,

Faire reculer les azalées immaculées

Et brandir, sans contredire ni éconduire,

Les mots comme des joyaux infinitésimaux

 

Enfin avec la faim du matin sans fin

Quand du lit endormi des délits

Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles

Cuisinent les cousines en limousine

 

 

 

Fantomatique

Au creux des arbres, dans le feuillage

Apparaît la lune verte, rapiécée

Elle crie au monde sa folie

Elle se précipite sur les passants

Qu’a-t-elle fait, se dit-elle

Pour mériter pareille opprobre

Rien ne va plus dans ce monde altéré

De railleries où chacun conserve

Son quant-à-soi et son désir altier

Pourtant elle avait rêvé sans répit

Dans le mystère de son autre face

Dans les champs écarlates et sans fin

Elle avait ouvert son sourire

À d’autres qu’à elle-même

Elle s’était baignée dans le froid

Et la transparence de la nuit

Regardant sans se lasser son âme

Enfouie dans l’eau glacée

Miroitant de possibles ombres

Sur sa clarté limpide et cruelle

Et lui, l’homme éveillé et perdu

S’était mépris sur ses intentions

Rien ne bouge, rien n’existe

Qu’elle, perchée au sommet

Des cieux et des étoiles

Double intense de votre âme

Courant dans les bois, esseulé

À la recherche de son moi

Et ne trouvant que le vide

Fumeux et sans consistance

Un fantôme sans papier

Qui court après son ombre

Et ne trouve lui-même

Qu’une lueur d’espoir

Sans commune mesure

Avec la solitude

Adieu, toi qui fut moi

Adieu, moi qui fut toi

Le voile est levé

Je suis là et ne suis rien

Qu’un peu d’humanité

Sans nom, ni visage

 

 

Farce

Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.

Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !

 

 

Féminin

Toute femme est un mystère fragile

Qu’il convient de découvrir et choyer

Modeste, elle s’annonce faite d’argile

Mais pour la vie ne cesse de guerroyer

 

Serais-tu la beauté profonde et tendre

Ou l’innocence invaincue et pudique ?

Peux-tu te laisser couvrir de cendres

Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?

 

Toi, toujours présente et impitoyable

Dans mes rêves devenus impalpables

Nuage hypothétique poussé par les vents

 

Comment t’octroyer une réelle consistance

Alors que nos corps pleins d’inconstance

Ne rêvent que de solides adjuvants

 

 

Femmes

Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie

Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses

Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences

Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli

 

 

 

 

 

² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898

 

 

Feu

Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?

 

 

 

 

 

 

Fidélité

Un cœur a sauté dans l’arène

Le sang est d’or

Et le sable d’argent

Le sang tache le sable

Et le sable boit le sang

C’est la fidélité

Mais le vermeil du sang s’est craquelé

Le soleil luit si bas sur nos têtes

Et le vent a emporté le sang

Qui s’accroche aux derniers grains de sable

La nuit, le silence et la lune

Hante cette marée noire

Le lendemain

D’une corrida

Sans mort

 

 

Fin

Je n’ai plus l’éternité devant moi

La fin approche à grands pas

Elle ouvre sa gueule béante

Et fait ses yeux enjôleurs

 

Je ne veux pas me laisser faire !

Mais comment lutter sérieusement

Contre le lot de tout un chacun

 

Certes, il me reste de nombreux jours

Et autant de nuits solitaires

Où je pourrai encore dire

Tout ce qui me vient à l’esprit

 

Mais je sens la mélasse venir

Ma course se ralentit

Elle tourne autour du pot

Et souvent ma pensée

S’ouvre à d’autres horizons

Là où il n’y a plus de différences

            Ente le réel et l’imaginaire

 

Et ce vide immense, sans fin

Couvre de son ombre velue

Les désirs qui s’échappent

 

Partez au loin, je vous rattraperai

Mes petits moineaux chauds

Et nous irons nous perdre

Dans l’obscurité et la froideur

D’une nouvelle vie, inconnue

Dont on ne sait rien

Mais dont on espère tout

 

Oui, l’éternité est morte

Il faut se dépêcher de remplir

Ce pour quoi nous avons été créés

Différent pour chaque homme

Maintenant que j’ai découvert

L’absolue solitude, tranchante

Qu’entraîne cette exigence

Je couvre d’écriture et d’interjections

Les pages blanches et vierges

Qui sont devenues

Ma robe de marié

Pour l’éternité

 

 

Voir si pas dans Réminiscences

Fleur

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,

Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.

Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.

Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.

À mon ours, je pouvais tout lui dire.

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.

J’aurai attrapé la lune un soir d’été

Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,

Si je n’ai personne à qui la donner ».

 

« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,

Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».

 

Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune

Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.

 

 

 

 

 

Folie

J’ai deux cornes, il en a trois

Qu’ai-je à faire de cet homme

Qui pirouette chaque jour

Au spectacle des éléphants

 

La nouvelle bohème arrive

Elle est pleine de sarcasmes

Et survole habilement les trous

Où s’épanchent les petits noirs

 

Partie un matin d’avril sans un fil

Elle découvrit son fils dans la rue

Pêchant une sardine aux pieds

Des touristes ébahis et gogos

 

Lui resta de marbre, solitaire

Pris dans la glaise chaude

Les mains ruisselantes de baisers

Et le cœur large comme un camion

 

Où donc courraient-ils tous deux ?

Restez avec nous pour rire encore

Des vers mirifiques mangés de papier

Qui tombent  des échafaudages

 

Nuit… La poubelle passe devant nous

Où va-t-elle donc, cette chérie ?

Court-elle après l’azur et la paille

Qui encombrent les pas de porte ?

 

Jour… L’orage est passé, vert

Comme le gnome du divan

Qui décide de rompre ses fiançailles

Et de boire la ciguë au goût de fraises

 

Midi… Rien ne nous oblige

A prédire la vertu et la pétulance

Court au plus profond de toi-même

Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile

Au sein de la ville perdue

Dans le grain de sable

Et l’immensité des tours

 

Le fini n’a plus la force

De saisir sa chance

L’infini est là, hirsute

Et prend la main

 

Le vide ne remplit pas les pleins

L’absence ne remplace pas la vie

Qui s’en va au creux de l’ignorance

Et poursuit sa quête fatale

 

Est-il possible qu’un plus un

Ne soit pas un résultat

Mais une question essentielle

Pour atteindre la connaissance ?

 

Je ne sais plus rien, ni le vent

Ni la mer, ni les verts pâturages

Mes yeux sont tombés, mûrs

A côté de mes chausses fermées

 

Merci mon Dieu pour cette détente

Qui ne signifie rien que la joie

De parler pour ne rien dire

Et de chanter l’ivresse du pouvoir

Folie 1

Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.

Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.

Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?

 

Pacte tenu un jour

Pactole assuré toujours !

Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.

Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :

 

Glauque est l’océan

Global le mécréant

Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.

 

-dessus, il endossa le vêtement du sommeil

Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille

 

Folie 2

A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.

Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.

L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.

Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.

Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.

Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.

 

 

Franchise

Rien ne nous empêche d’être grands

Seul l’attendrissement pour nous-mêmes

Nous conduit à l’abandon...

Alors le cœur part à la dérive

Il flotte sur les eaux de l’incertitude

Du désespoir et de la solitude...

Pourtant nous nous maintenons encore

Droits et secs comme une branche morte

Regardant au loin vers l’horizon

Cet au-delà de nous-mêmes

Qui flotte sur les mers et court dans le vent

Et tous nos espoirs se portent sur lui...

Où va-t-il ? Que présage-t-il ?

Nous ne le savons, mais peu importe

Seul le regard franc des cœurs

Peut combattre l’errance de l’âme

 

 

 

 

Funambule

 Imagination, image inhalation…

Quel flot de mots et de sons,

Quel débordement de couleurs,

Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.

 

Je suis baignée de tentacules

Qui me chatouillent à l’envers

Et m’encourage dans mon innocence.

Je cherche d’autres procédés

Pour dire mon incompétence.

 

Amis, rien ne me vient à l’esprit,

Hormis cette poêle à frire verte.

Alors je prépare une omelette

Aux œufs frais encombrés d’herbes

Pour régaler les invités rares

Au festin de la comédie humaine.

 

Merci à vous qui êtes venus,

Revêtus de chemises molles

Et de pantalons de cuir souple,

Pour admirer le funambule

Dans son numéro imprévisible

Et sa médiocre réplique.

Oui, rien ne vous y obligeait.

Vous courriez dans vos intentions,

Vous pêchiez les mots au rebus

Et recomposiez les lettres

De mille envolées non lyriques.

 

C’est un grand jour,

Celui du retour de l’imagination.

Il apporte un peu de délire

Aux nuits somnolentes et tristes

Des artistes défraichis et somnambules

Qui pour se soutenir

Boivent plus que de raison

Un vin lourd et capiteux

Qui signe la défaite de leur art.

 

Merci à vous qui m’avez soutenu

Au cours de cette veille nocturne

Pour repartir au matin

Dans les brumes colorées

D’un nouveau jour sans surprise.

 

 

Glaçon

La main froide de l’hiver saisit les humains

Les garçons sourient, courant avec un glaçon

Après les filles lambinant sur le chemin

Derrière l’école, hurlant sans façon

 

Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente

Improvisent hardiment une patinoire

Et y convient leurs camarades pimpantes

Qui n’osent refuser sous peine de déchoir

 

Viens le moment où le froid rapproche les corps

On se trouve une partenaire en accord

Pour survivre, même vivre, dans son cocon

 

Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans

Et que la gelée invite l’imprévoyant

A se réfugier au-delà du balcon

 

 

Grains de sable

Quelques grains de sable dans une encoignure

Où s’attarde un filet de lumière

Parvenu par des voies détournées

À soulager leur solitude honteuse

 

Quelques cris d’enfants étonnés

Qui font gémir le balcon rouillé

D’où suintent des larmes de vieillesse

 

Également, et c’est nécessaire

L’ombre rafraichissante des ormes

Où se perd le savoir des couleurs

La plainte languissante d’un volet

Qui se ferme sur les yeux d’une femme

Encore frissonnante des caresses de l’air

 

Suffisent au voyageur attardé

Qui n’a pas encore trouvé de gite

 

Il errera durant la nuit claire

Attentif aux frémissements des sons

Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence

Ses longs filaments à l’horizon

Et que de nouveau crissent les graviers

Sous les pas fatigués de l’absent

 

 

 

 

 

c

La grande nuit

La grande nuit approche

Dans ces derniers instants

Au soir d’une vie bien remplie

Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?

Tu fouilles en ta mémoire perdue

 

En premier lieu la caresse

Celle des mains sur le piano

Celle de l’air au printemps

Celle du pinceau sur la toile

Et surtout celle de l’aimée

Une caresse d’huile parfumée

Sur ton corps de fantôme

 

En second lieu l’imaginaire

Tels les rêves d’écrivains

Qui projettent leurs passions

Sur les battements de ton cœur

Tels aussi le souffle créateur

Qui montent du puit de l’être

Et crie au monde sa vision

Je ne suis rien et c’est là

Dans cet instant de vide

Que je suis le plus pleinement

 

En troisième lieu l’action

Moment précaire, à saisir :

Ne tarde pas, il part cet instant

Et fuit ton être immobile

Trompe-toi, mais agis

Ne renonce pas à l’engagement

Tu en porteras les conséquences

Mais tu n’auras pas de regrets

Soigne le geste précis

Jusqu’à la perfection

Répète sans relâche

L’exercice qui te sortira

D’une indolence à fuir

Et évade-toi un jour

Sans pouvoir le prévoir

Dans la beauté limpide

Du geste parfait

Qui te rend transparent

 

En dernier lieu, ce double

Qui grandit en toi

Imperceptiblement

Image de ton idéal

Accomplissement d’homme

Vertu découverte

Un jour de spleen

Et recherchée sans cesse

Souvent perdue

Parfois même oubliée

Puis revenue au cœur

De ton être rêvé

Lumière éblouissante

Éclairant l’horizon

 

La nuit est tombée

Plus rien ne te retient

L’attente mortelle

Sauvagement t’embrasse

Elle guette la lueur inconnue

De l’aurore mystique

Où tu gagneras ce double

Et ne deviendras qu’un

Celui que tu as construit

Tout au long de ta vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 7 mai 2017

 

 

Grisaille

Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.

Étonnant de couleur fade, le royaume

Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.

Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?

 

Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !

Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,

Secoue la couverture pesante du sommeil

Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !

 

Dors encore ma belle, emplis ta virginité

De cette mémorable vacuité.

Cours vers le fleuve immobile et béant.

 

Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?

Dans la grisaille du temps admissible,

Tout vous attire vers un éternel néant.

 

 

Guerre des mots

Ahiyaoua ! Ahiyaoua !

Ils se défient en onomatopées

Les unes sont connues, tellement

Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues

D’autres sont des inventions

Germées tout droit de l’exaltation

En réplique à une interjection

 

L’enfance rêve de nouveaux mots

Pour paver la marche vers la gloire

Ils sortent du chapeau envoûté

En cris d’apprenti sorcier

 

Hikedong, hikedong, le héros

Courant aux bords de l’univers

S’en est allé et s’est perdu

Dans la mer des lettres

Un plouf retentissant, mais muet

Visible à mille lieux comme un feu

 

Aussi le plus souvent possible

Les apocopes deviennent légions

Ils colocent dans la bizarrerie

Tels les paons en majesté

Sous la surveillance des profs

 

L’acronyme fait la sourde oreille

Les garçons sont sensibles à la Nasa

Les filles se voient dans une belle auto

Mais tous devant le Manneken-Pis

sont mdr quoi qu’il arrive

 

Quant aux sigles, réservés aux adultes

Ils commencent à fleurir à la cité U

Ils s’épanouissent dans les NTIC

Et les BD regorgent de lettres sans suite

Que l’enfant attentif et studieux

Cherche en vain dans le dictionnaire

 

Oui, c’est la foire du trône des mots

Une gélatine odorante aux oreilles

Que l’on brasse à pleines mains

Et que l’on s’envoie à la figure

Pour le plus grand plaisir des sourds

 

 

 

Haïku 1

« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment  à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)

 

 

Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.

Le haïku surgit :

 

 

 

Regard rosé de l’aurore

L’ombre se noie entre les immeubles

Comment les empêcher de tomber ?

 

 

Haïku 2

 

Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.

 (André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)

 

 

 

 

 

Glace de l’été

Dans l’eau, au petit matin, gelé

Vous courrez. Chauffe-moi

 

 

 

Haïku 3

Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat

 

 

Haïku 4

La lune plate

Embrase le lit...

Mort subite

 

 

Haïku 5

De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement

 

 

 

 

 

Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !

 

 

Harmonie

 L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.

 

 

 

 

 

Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !

 

 

Haute tension

Dans le désert vert de la terre

Se dresse une silhouette macabre,

Croix aux os décharnés,

D’une  ligne à haute tension.

Ses bras étendus

Laissent sur le sol

L’ombre de ses doigts

Qui tiennent, ô fragile poids,

Les rênes de la civilisation.

 

 

 

 

 

 

Hiver

Entrée dans l’eau glacée du vestibule

Pépiement lumineux du noir charbon

Avant que la lumière ne soit faite

Sur la montée d’escalier vertigineuse

 

Rien ne vient…

                      La congélation verte

Du billard immobilisé sur ses quatre pieds

Le salon rouge comme un poisson

Au-delà le gouffre des casseroles

Qui tintent d’aigreur pétrifiée

Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre

Sans poignée…

 

Retournement de l’être

Les yeux vers le cerveau opaque

Je contemple cette image absconse

Enroulé sur moi-même

Bras et mains en extase

Jambes et pieds cramponnés

Dispersé, le sang se meut en serpent câlin

Qui relie les grains d’être

En étranges colliers d’alignements

Je passe de l’un à l’autre, sans sauter

Guidé par le fil des pensées noires

 

Plongeon dans l’absence

Saut dans l’irréalité caressante

Qui frissonne dangereusement

Entre les cils entrouverts

Qui ne veulent voir au-delà

De la froidure impalpable

Du crabe aux yeux fixes et glauques

 

Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle

D’autant de sens pour l’inconnu ?

 

 

 

Image

Ce n’est parfois qu’un grain de poussière

Mais ce peut être l’aveuglement

Ou même le refus de voir et constater

Alors on laisse l’image fuir

Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau

Elle revient cependant, forte et vivace

S’insinue derrière l’entendement

Et bouleverse subitement la compréhension

Naît alors la confusion et la dérision…

Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?

 

 

Ile de Ré

Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
 Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été

 

 

 

imprécateur

 Il est des gens pour qui rien ne va

Il est des gens qui ne vont nulle part

Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais

Toujours en mouvement, toujours tourmentés

 

Comment leur dire la mouche qui vole,

L’oiseau qui pleure en gazouillant,

Le chat qui miaule dans la chambre

L’enfant qui dort les bras ouverts

La femme au chapeau de plumes

Et l’attitude du penseur solitaire

 

Il est des gens qui ignorent les saisons

Ne voient pas dans le froid du matin

La magie enracinée de la vie

Ne comprennent pas non plus

L’espérance d’un cœur vide

Ou même la vacuité de la faim

 

Il est des gens qui n’ont que la parole

Pour proclamer leur désaccord

Et qui toujours s’enferment

Dans un bocal de rancœur

Pour finir seul un jour d’orage

Dans la poubelle de l’imprécation

 

 

L’inconnue

Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.

Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.

Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.

Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.

Elle a fait mille choses et très sérieusement.

Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.

Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.

Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire

Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.

Elle s’évadera un jour des pages de son livre

Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.

Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,

Sauf, sans doute, ce double d’elle-même

Dans lequel elle pourra se mouler.

 

Elle est française, bien sûr, et…

Parisienne évidemment !

 

 

Inconscience

Silence pesant dans l’œuf de la personne.

Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,

Surtout ne casse pas cette protection.

Que le globe oculaire stagne en création !

 

Le paysage caresse cet horizon.

Etrange est la ligne de conjugaison

Où se mêlent lassitude et patience,

Un trouble bouillon d’absence de conscience.

 

Maintenant, casse cette maigre protection !

Dévoile-toi, vierge de toute filiation,

Pour courir sans fin dans la lande convoitée !

 

Tu es de pierre et de sang, malveillant

Jusqu’au creux de ton personnage ignorant

Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…

 

 

 

Incroyable

Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle

 

Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver

 

Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères

 

 

Infamie

J’ai pressenti ce matin la reprise des vagues noires.
Elles courraient au galop sur le plafond de la chambre,
Puis revenaient à la charge des ombres du miroir
Qui fuyaient la transparence du regard de ces chimères d’ambre.

 

Mais le sommeil envahissait les limbes de mon (sarcophage,
Le noyant de l’obscurité de l’aurore qui se [méconnaît.
Assis, je sentais mieux les attaques de l’hydre anthropophage
Qui semblait s’éloigner pour rire sous la voûte du dais.

           

Les vertus du val disgracié des antipodes marines
Excellaient à périr sur le toit de la grâce immolée,
La couvrant de filaments brunis par la soif de perdre Aphrodite
Qui frôlait de son rire leurs faces épanouies du périple enchaîné.
 
Fermés sur l’ombre des autels de leurs ailes affamées
Les princes des châteaux du miroir étalaient leur infamie
Pour tenter d’échapper aux fantômes des lueurs embuées
ui gardaient leur ignorance du pouvoir des parvis.

 

 

 

Infini

L’homme, en tant qu’être fini, peut-il penser l’infini ?

 

On conçoit facilement un nombre sans fin

On perçoit plus difficilement un espace infini

On entrevoit malaisément un temps infini

Mais peut-on imaginer la matière sans fin ?

 

Chaque grain de matière se conçoit accompagné

D’une parcelle d’espace et d’un fragment de temps

Cet espace-temps lui donne son volume

Définit son existence et sa durée

La matière ne peut être infinie

Puisqu’elle est inexorablement environnée

D’un ensemble obligatoirement plus vaste

 

De même, dans le domaine des idées

La bêtise peut-elle être infinie

Comme certains le prétendent

Mais ils se gardent bien de penser

Que l’intelligence pourrait être infinie

 

L’invention du zéro coupa le souffle

A beaucoup de spéculateurs audacieux

Le rien n’existe pas

L’univers se renouvelle-t-il sans fin ?

A-t-il été créé à partir de rien ?

 

Zéro est le nombre qui donne naissance au un

Le un n’existe que parce qu’il se distingue du zéro

Qui est à la fois réel, positif, négatif et imaginaire pur

S’il est un nombre, son pendant l’infini

A-t-il les mêmes propriétés ? Surement pas !

 

L’infini n’est ni positif, ni négatif

Nicolas de Cues, théologien et mathématicien

Qui vécut à la fin du Moyen-âge

Le voit comme une sphère dont le centre est partout,

La circonférence nulle part

 

L’infini est-il réel ou imaginaire ?

Plutôt que penser cette question

Peut-on dire que l’imaginaire a une réalité ?

Oui, sans doute, autrement

Tout serait dit, ou rien !

 

Mais où va-t-il chercher ces idées ?

Est-il possible que l’infini n’est rien

Et que le rien soit infini ?

Non, car le zéro donne naissance

Au positif et au négatif

 

Seul le fini, parce qu’il est dénombrable, se définit

Le zéro est, par la volonté de l’homme, prédéfini

L’infini est, parce qu’absolu, indéfini

Est-ce à dire que n’étant pas mesurable

Il n’est pas dénombrable ?

 

Cantor découvrit les infinis mathématiques

Qu’il définit comme nombres transfinis

Par opposition à l’infini réel qui recouvre l’absolu

Les infinis physiques n’existent qu’en eux-mêmes

Le Tout se loge dans le rien que l’absolu englobe

 

L’infini réunit positif et négatif

Il réconcilie les opposés

Il ne les détruit pas

Construit-il l’antimatière ?

Seul Dieu le sait…

Inspiration

La nuit a fermé son poing sur la chambre

Tu ne paraîtras plus revêtue de blancheur

Entrouvrant l’huis de ton maigre membre

Avec le regard avide des chercheurs

 

T’aurais-je perdu au détour d’un couloir

Ou peut-être as-tu franchi le Rubicon

Et nous dis d’un mouchoir agité au revoir

Comme à des fantômes vivants au balcon

 

La nuit a perdu son obscure froideur

Et s’est parée d’intense poudre d’or

Repoussant au loin le spectre de la mort

 

Voici que surgissent au loin les ambassadeurs

De l’étrange défilé de bulles enlacées

Montant vers la main au stylo attachée

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 15 mai 2017

 

 

Intersaison

L’astre vous bourre de ses rayons

Tourné vers lui le visage s’ouvre

Chaque pore dégorge son eau

Vous ruisselez dans le froid de l’hiver

 

Les cris des enfants du village

Entament comme une scie obscure

Le solo patient et quotidien

D’une journée écrasée de rouge

 

Le portail ouvert, béant de fureur

Dont on nettoie les dents noires

Laisse passer les géants de la route

Ombres parasites et fugitives

 

Oui, c’est une après-midi soft

Un air de déjà vu et si bon

Vos genoux dissous dans la poitrine

Vous baignez dans votre jus amer

 

Vous ne bougez plus, le front altier

Vous laissez le temps s’en aller

Et vous regardez sans les voir

Ces arbres aux doigts tendus

 

La nature vous donne sa foi

Laissez-vous faire, ignares

Laissez votre intelligence au placard

Et croulez de bons sentiments

 

Encore quelques temps

Quelques pas de danse

Pour profiter de cette huile

Que donne la lumière du soir

 

Tout à l’heure, refroidi

Roulé en boule, respirant

La morsure de la glace

Le feu du soir vous ravivera

Jaillissement

Ne cherche rien…

Tout est donné…

Fixe-toi sur l’inconnaissable

Et laisse ta pensée sans amer…

Qu’elle divague sans but

Sur l’aplat des souvenirs

Et les vagues du présent

 

Rien ne doit t’atteindre

Ni l’obscur regard des morts

Ni l’éclat étincelant des vivants…

Navigue entre les deux

Dans cet état d’insuffisance

Où se love le vide…

Tu es en absence d’être

Dans l’apparence inhumaine

Des spectres entre deux eaux…

 

Vient la transparence insolite…

Déjà une lueur t’envahit

Sourde aux appels du monde…

Sens-tu ce tourbillon glacé

Qui poignarde ta gorge ?

Vishuddha est son nom

Un feu sans braises

Le puits de l’inconsistance

Une descente dans la dissidence…

 

Attirant et impalpable est

Ce lieu de rencontre des influences

Où aucune ne prend le pas sur l’autre…

Elles se mêlent les unes aux autres

Images éparses, sons différenciés…

Une tour de Babel qui tient

En un point unique se dévoilant

Et d’où jaillit la créativité

Telle une fontaine de vie…

 

 

 

 

Ecrit le 15 mai 2017

 

 

 

Jeune moine bouddhiste

Revenu des songes, il allait sans vergogne

Qu’avait-il à dire aux touristes perdus

Il courrait avec agitation, sans savoir

Il fuyait le monde et les hommes

Et s’enfonçait dans la solitude, éperdument

En garçon sans éducation ni conscience

Dans sa robe rouge, il contemplait

Les vallées qui coulent vers les mers

Et, levant les yeux, il célébrait l’aurore

Viens, lui disait le vent et la pluie

Et il allait sans gêne ni douleur

Méditer sur la colline isolée

Dans un monde sans souvenirs

Envahi de silence et d’absence

Rien ne lui dictait sa conduite

Ni l’homme, ni même la nature

Il allait seul contemplant les hommes

Comme appartenant à une autre race

Transparent et insaisissable

Venu de millénaires instantanés

Comme une offrande nouvelle

 Ecrit le 26 avril 2017

 

 

 

Offerte au monde déboussolé

 

L’enfant vaut-il mieux qu’un homme ?

Il n’a rien derrière lui

L’avenir en visée

Le présent en partage

L’existence comme seul point commun

 

 

 

Ivresse

 

 

 

Il était là sans y être, au pied d’une porte cochère,
Assis sur un sac sans forme ni couleur, en jachère,
Il dormait à poings fermés, ivre et sans consistance,
Rien ne l’aurait réveillé, pas même les femmes

[de l’assistance.

 

Il remua soudain, pris de délire et de tremblements.
Les yeux fermés, il redressa la tête, hagard vraiment.
Il battit l’air de ses bras forts, sans conscience,
Et se rendormit difficilement, mais avec vaillance.

 

Il ne me vit pas le dessiner, caché derrière les vélos,
Regardant la chair humaine simuler ses sanglots.
Il bailla d’une gorge profonde, poussa un cri,
Regarda son état et hurla « A mort l’escroquerie ! ».

 

Alors il se leva, passa une main dans ses cheveux.
Il prit son sac, essuya son menton baveux,
Fit un pas ou deux avant de s’écrouler à nouveau,
Pleura sur sa misère, hennissant comme les chevaux.

 

 

La musique

Dans sa montée en intensité

Elle descend au fond de l’être

Elle transperce notre entendement

Et nous conduit au vide céleste

 

Quelle qu’elle soit, elle emporte

Cœur et esprit en ballade

Et ce rêve de l’âme

Crée un manège sans fin

 

Les enfants rient et dansent

Les femmes secouent leur corps

Les hommes tournent autour d’elles

Les vieillards s’en consolent

 

Les sons huilés des violons

Enferment nos appréhensions

L’aigre discours de la clarinette

Vous incline au repos dans la dunette

 

Le chant solitaire de la soprane

Vous fait franchir la membrane

Qui porte votre être intérieur

Et vous confie à l’auguste prieur

 

 

L'autre

Qui es-tu toi pour me dire

La vanité des rencontres

La futilité des réunions

L’inanité de tout débat ?

 

J’y vois au contraire

Le propre de l’humain

La parole libre de l’être

Qui condense en un mot

Ce qui le met en joie

Le terrifie ou l’encourage

 

Seule, la créature s’étiole

Se réduit à elle-même

Et meurt d’absence

 

Ne te retire pas de toi-même

Tu y perdrais le meilleur

C’est-à-dire ce double

Que l’autre regarde

Avec concupiscence

Et que toi-même ignore

 

 

 

Leçon de piano

Comme ils sont malhabiles ces doigts
Qui tentent, raides, de danser quelques pas
Sur le clavier blanc zébré de noir

 

Que d’application ils exigent
La main raidie d’effort, doigt vengeur
Tendu vers la note… Laquelle ?
Ce doigt appuie, en vain, sur la touche
Trop tard, il ne peut plus frapper
Il s’abaisse sans force
Plein du désir d’un son, quel paradoxe !

 

Compte les notes, c’est bien le mi
Miracle, il l’a trouvé, juste après le ré
Chaud comme une boule de réglisse
Et maintenant le si, préféré du triton
Comme il est difficile d’y mettre le pouce
La main retournée s’abaisse, découragée

 

Quelle tension sur le visage d’ange
Quelle pression dans ce petit corps
Recroquevillé sur lui-même
Penché sur le clavier
Hésitation, contraction, détente brève
Puis de nouveau, en cycle
Mais l’épuisement gagne
Encouragement…

 

Et vous vous essayez à les faire chanter
Mais là aussi rien ne sort
Un rauque essoufflement
Comme une pompe de vélo
Quel rapport entre la frappe d’une note
Et le souffle entre les dents serrées !

 

L’accord, comme un éclair vivant
Est-il beau ou résonne-t-il bizarrement ?
Cela ils l’entendent, ronds harmonieux
Ou carrés dans l’eau noire
Comme un  ploc mal tombé
La chute d’un caillou creux
Ils grimacent de laideur
Devant ces sons diaboliques

 

Et un jour, pourtant, elles couleront
Ces notes sortant des mains
Et égraineront l’enchantement
Caresse et chant du paradis
La danse deviendra souple
Les doigtés s’enchaînant
La tête couverte de vrilles
Les bras chantant à l’unisson

La leçon de piano, quelle magie !

 

 

L'enfant rieur

Assis, à genoux ou encore debout

Ils attendent comme les lapins à leur terrier

Le dernier rayon de soleil de cette journée

Ignorants et béats ou bien proches d’être fous

 

Pourtant le jour fut actif, même endiablé

Tout fut fait pour te retourner

Le pivert te cassa la tête sans rien trouver

Tu poursuivis sans même nous regarder

 

Merci aux farfadets, aux lutins et aux gnomes

Ils choisissent leurs grands électeurs

Parmi la population de leurs grands hommes

Et que choisissent-ils : l’enfant rieur !

 

N’oublie pas, Marie, le bain bouillonnant

Pris au matin du troisième et dernier jour

Libérée de ton ombre, tu t’avançais en chantant

T’adressant au peuple en dernier recours :

 

Fraiche, jolie malgré tout, jeune encore

Je vous avertis du grand danger

Tous nous redeviendrons la terre foulée aux pieds

Alors pourquoi tant d’efforts ?

 

Merci à tous pour ce séjour amincissant

 La lame du rasoir a tranché

Plus ne sera comme avant.

Alors quel enfant rieur accepte de nous guider ?

 

 

Liberté

Liberté, mot chéri de notre langue

Combien de fois as-tu été prononcé ?

Tu te pavanes dans la bouche du pouvoir

Tu te déhanches devant le micro médiatique

Tu t’ébroues au milieu des anarchistes

Tu étais pourtant bien parti parmi les Hellènes

Platon t’ajustait en bulles sphériques

Qui explosaient à la face des ignares

Socrate, qui ne l’a pourtant jamais écrit

Voit la liberté supérieure à la vie :

Mourir pour atteindre l’universalité

De la pensée et de la morale humaine

 

Tu montes telle une pyramide infinie

Devant des yeux écarquillés

La liberté se paye et se gagne

Elle n’est pas ou elle est

On la vit à chaque instant

De différentes manières

Elle s’adapte à chacun

Elle se prête à toutes les combinaisons

Elle prend toutes les formes possibles

Jusqu’à celle d’un nourrisson endormi

Elle t’accompagne toute ta vie

Et te contemple dans tes efforts

Même prisonnier ou mourant

Tu gardes ta liberté d’homme

Jusqu’à ton dernier souffle

Celui qui te conduit vers l’ultime :

La dignité devant la mort

 

Pour les plus démunis, la liberté

Est la capacité à faire face à la pénurie :

Survivre à la faim, à la maladie,

A la raison des plus forts

Ou à la déraison des fous

Enfouis en creux dans la glaise

Ils espèrent vainement la délivrance

Mais ne voient venir le soir

Que l’illusion du coucher de soleil

Demain, il fera jour et rien d’autre

Même pas l’artifice d’une pause

Ainsi en est-il pour une multitude d’humains

Esclaves enchaînés au mirage de la vie

Qui marchent sans fin dans la poussière

Et ne boivent à la source que par intermittence

 

D’autres se battent pour de nobles causes

Illusoires sans doute jusqu’à la vérité

La nécessité devient droit,

Le droit devient devoir

Le devoir devient tyrannie

La liberté s’en est allée

Elle a fui les lieux du pouvoir

Et s’est réfugiée dans la solitude

Des rêveurs d’autres temps

Oui, conquérir sa liberté est un devoir

Que peu acceptent d’accomplir

La plupart la veulent docile et soumise

Alors qu’elle est autonomie et volonté

 

Seuls peuvent accéder à la liberté

Ceux qui découvrent la frontière intérieure

Là où le moi n’est plus qu’un souvenir

Là où le soi vient sans être appelé

Dans cette magnifique solitude

Où vole, extasié, celui qui n’est plus rien

Il a franchi  le point de non-retour

Il a atteint le trou noir de la non-révolte

Il n’est plus et il est, vrai humain

Et presque Dieu parce que si proche

De celui qui l’a créé pour le faire

Egal à lui en toute liberté

Au-delà du cosmos, libre de toute pensée

Il va dans le monde et veille sur lui

Par la simple expression de son ouverture

Qui lui donne l’amour par filiation

Sans effort, en toute vérité

 

Alors la liberté c’est le choix de se tenir droit

Dans la joie comme dans l’adversité

De ne se laisser atteint par rien

Dans le regard de la beauté de la création

De ne pas être pour être,

Vivant parmi les vivants

Insensible à la mort

Parce que déjà mort

Présent ici et maintenant

Un point dans l’univers

Devenu le cosmos entier

Une flèche entre celui-ci

Et celui qui est de toute éternité

 

 

 

Lieu

Suis-je bien là où je suis ?
Vivre dans deux lieux sans savoir
Activités ou méditation, que choisir
La solitude ou la gare de voyageurs
L’évaporation ou la noyade humaine ?
C’est la corde raide de l’inconnu
Le voyage sans fin de l’Entre deux
(et pourquoi pas Antre ?)
Un lieu qui n’en est pas un
Une aspiration immatérielle
Qui vous vide le cerveau

 

Agité, je cours à l’action
Empli de bon sens et d’escampette
Je mouille ma chemise
Pour la tordre dans le no man’s land
J’arrive dénué de désirs
Dans le jardin des folies conceptuelles
Et plonge à grandes brasses
Dans l’orgie des idées sans fin
Elles gonflent, ces pensées malhabiles
Elles se trouent de bulles odorantes
Elles envahissent l’espace vierge
Et le peuplent de chaleur nocive
Le rêve devient réalité

 

Alors surgit la pâle résurgence
De la fébrilité de l’autre monde
Des rendez-vous diserts
Des réunions fantomatiques
De colloques envoûtants et creux
Fièvre ou apathie, je ne sais

 

Oui, suis-je bien là où je suis ?
D’ailleurs, où suis-je
Et que suis-je moi-même ?

 

 

 

L'oiseau

L’oiseau, vert et cadencé, s’en est allé

Depuis, la pluie couvre les bois en silence

 

Une goutte se glisse et pénètre le col

Le frisson rappelle l’âme à elle-même

 

Envolée la luxure de l’automne

Qui tournait la tête aux biens intentionnés

 

Désormais le feu de l’hiver enchaîne

Le corps aux mouvements du cœur

 

Quelle est bonne cette odeur subtile

De salaisons et fumigations à ressortir

Lorsque la bise enlace la maison

Et vous force à rester là, tranquille

Dans l’attente imprévue d’une éclaircie

 

Et l’oiseau, vert et envolé, reviendra

Chantant pieusement le rayon de lumière

Qui frappe l’œil et fait fondre le cœur

 

 

 

Lourdeur[1]

De sombres perles descendaient lentement de leur front
Tandis qu’ils courbaient leurs bras vers la terre nourricière
Une chaleur diffuse montait des herbes moites
En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air
Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons
Écoutant de leurs ouïes les froissements de ouate
De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages
Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil
Et venait ternir de poudre leurs visages
Le monde semblait pris d’un immense sommeil
Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant
Où une brise éphémère troublait la forme des prairies
Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs
Exhalant l’ennui des terres assoupies
Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille
Comme un pélican alourdi par son bec après la prise
Leur pauvre grenier sur ses roues branlantes,

environné de volailles apeurées et caquetantes,
S’éloignait dans la poussière soulevée par la brise

 

 

Lui

Longtemps, elle l’a rêvé, il est là l’homme radieux.

Qu’est-il devant elle, la charmante résolue ?

Il vient, se sachant découvert et craignant Dieu.

Elle le regarde, mais signifie-t-il l’absolu ?

 

Lui qui n’a jamais rêvé devant une femme nue,

S’interroge sur son destin d’homme délétère.

Le guerrier a-t-il encore le pouvoir malvenu

D’outrepasser son rôle et franchir la frontière ?

 

Elle est pourtant ténue cette limite imaginée.

Tendre le bras, pailletée d’or… Vêtue de nuée...

Elle ouvre son regard d’ange et le contemple.

 

L’homme n’est qu’un double incertain d’elle-même.

Il a moins de formes et se peut-il qu’il m’aime ?

Elle le reconnait et, seule, le conduit au temple.

 

 

Lumière

Lumière,
Un trou blanc dans la vague des choses
Un gouffre, cimetière de couleurs
Et l’eau, brillance horizontale
Comme une nappe ou un glacier

 

La Loire,
Cristallisation des échos du soleil
Largement étale, délibérément ouverte
Entre les pans de matière forestière
Achevée de repos et de grâce

 

Ombre,
Aux lagunes encloses de sable noir
Baignées des dorures de la rive
Où l’œil s’enfonce indéfiniment
Comme au travers des brumes matinales

 

Loire, amie de mes rêves
Consolatrice de mes tristesses
Épuisant la joie de tes épanchements
Entre les berges de l’espérance

 

Soleil aux rayons verticaux
Détendant l’air de ses inquiétudes
Source de gaité séculaire
Lié au fleuve comme une broche d’or

 

Enfin les bois reposant sur la rive
Comme des bras tendus vers la lumière
Impénétrables et pondérés
Dans une sagesse faite d’immobilité

 

Main

Noire et blanche, peut-être verte,

Une main caresse le ciel

Et les étoiles et Mars et Pluton,

Soleil aux cinq rayons

Qui réchauffe la neige de longs bras

Courbés sur l’espérance de la vie.

 

Elle perd parfois ses doigts un à un

Au fil des paroles

Qu’elle lance solitaire aux nuages

Qui s’enfuient à ses provocations.

 

Seuls, quatre petits monts

Témoignent du bon plaisir de la nature

Et se penchent vers le lac de leurs reflets.

 

Une main, toute une vie

Racontée sur une ombre

 

 

 

 

Manque

 

Tout est là !

Mais que te manque-t-il ?

Le sang bat dans tes veines

La conceptualisation prolifère

Le mollet reste fier

Le cœur pleure à tout va

Tu t’émeus de rien

Tu ris de tout

Tu souris de peu

Tu exploses d’émotion

Sans savoir pourquoi

 

Ainsi va le monde

A fleur de peau

A rebrousse-poil

Dans la chair de poule...

Quels bruits pour si peu !

 

Silence, on tourne !

Grise-toi d’images

De cris, de faits divers

 

Mais oui,

Ce qui te manque

C’est toi !

 

 

Mardis

Mardi dernier, présentation par l'auteur du livre « Conte d’asphalte », d’Anne Calife, Albin Michel, 2007 :

Un très beau livre qui conte la rue lorsqu’au bout de l’effort de maintenir une vie sociale et personnelle, il n’y a plus d’autre issue que celle de finir dans la rue. Comment fait-on pour en arriver là ? À la rue ? semble-t-il dire. En glissant, vilain petit canard, en glissant. (p.14)

http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/

 

 

Echanges, mais de quoi ?

Des mots assemblés en idées

Des idées assemblées en sentiments

Des sentiments organisés rationnellement

Et à la fin, un poème-texte

Retour des mots à l’origine

Une conversation à deux

Dans laquelle trois se perdent

Mais comment organiser l’ensemble

Serait-ce sur les mots, les phrases

Les sons, les couleurs, les caresses

Faut-il lier les émotions

Les sentiments, les pensées

Les silences même ?

Elle lit, parle, elle converse

L’autre fait de même, où vont-elles ?

Elles babillent, elles papillonnent

Elles se laissent aller, jusqu’où ?

Elles se rendent heureuses

Par cet échange façonné

L’une cherche la conciliation

L’autre veut la rendre nue

Mais rien ne vient, le vide

Le bavardage conduit-il à quelque chose ?

Je ne sais

Et peu à peu tout s’éteint

Les cerveaux ne parlent plus

Seule la sensation reste

Plane dans l’air, flotte

En un instant nous partons

Et nous retombons, inertes

Le brouhaha des commentaires

Une dernière lecture…

Un silence… C’est la fin…

La fin d’un rêve simple

celui d’une vie décrite…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Les mardis littéraires, de Jean-Lou Guérin)

 

 

 

Marine

Il partit loin de tout, au-delà de sa volonté

Il enjamba de nombreux barrages

Il se contorsionna et s’enveloppa de courage

Il arriva au port du fond des mers

Et coucha dans le premier lit venu

Le lendemain il embarqua sur le voilier

Et partit sur l'océan, assoiffé…

Il parcourut la moitié de la terre

Et la moitié des cieux bleus

Toujours enfoui à mi-torse

Dans les huniers au sommet des mâts

Il voyait les animaux volants autour de lui

Il sentait la fin arriver, un air de musique

Tendu entre deux cordes raides

Crac. Elle cède sous la pression inusitée

Des vers de carabin enfilés sur une aiguille

Et l’homme dénudé s’engloutit dans les eaux

En fumant sa pipe vénérée. Ah, la marine !

 

 

Massacres

Ils marchaient sans un souffle

Silencieux, éperdus, mais tenaces

Tendus vers leur mission osée :

Où se cache l’adversaire inconnu ?

 

Tout à coup, au cœur de la nuit

Retentirent les coups de feu

L’agitation de batteries de cuisine

Dans l’arrière pièce sans fenêtres

Les lueurs secouaient l’horizon

Eclats de terreur fragilisée

Explosions éperdues et prolongées

Cris des blessés, femmes et enfants

Rage des hommes sur fond de haine

L’éclair des lames sorties du fourreau

Les émanations fumeuses de la peur

Encombraient la vision d’un voile noir

 

Et tout ceci paraissait à mille lieux

Des pensées silencieuses de ces hommes

Derrière les jumelles fixant cette folie

Partis rechercher les démons odieux

 

Ils revinrent le visage gris

Sans un mot ni un soupir

Blêmes, l’horreur plein la bouche

L’œil hagard, les mains tremblantes

Ils vomirent plus qu’ils ne pouvaient

La tête résonnant de bestialité

Les pas scandant le rejet du vécu

Cherchant en vain la consolation

Et ne trouvant que la mémoire

Brute, sèche, rougie du sang

De victimes innocentes et inconnues

Qui moururent ce jour-là, seules

Face au déchaînement de l’exécration

Des hommes entre eux, contre eux

Pour eux, avec eux, ou même sans eux

Seules contre la marée humaine

D’une malédiction millénaire

Sans un regard pour l’être humain

Qu’ils assassinent sciemment

 

Et Dieu, pendant ce temps,

Se cache derrière le rideau du temps

Pour pleurer les innocents

 

Quand donc cesseront ces massacres ?

 

 

Matin

Trois gouttes d’eau s’élancent du toit

 

Elles s’étirent, puis se laissent tomber
Se poursuivant dans leur chute

 

L’une s’étale sur le ciré… bavure…
Elle éclate de rire et se rengorge
Morte, elle est perdue pour toujours

 

L’autre se noie au sein d’un géranium
Se laisse couler dans le terreau
Envahissant la moindre lézarde
Pour finir aspirée par une racine

 

La dernière, enfin, s’engouffre
Entre chemise et peau…
Frisson et recherche de la main
Mais déjà elle dévale le dos
Evitant les poils maigres

 

Trois gouttes d’infini
Perles rares d’un matin
Quel éveil endolori
Pour chanter en solitaire
La montée du feu
Qui consume les craintes

 

 

Mémoire

Cette immense tenture noire

Qui tombe sous mes yeux fatigués

S’entrouvre parfois sur des paysages finis

Réminiscences de mon enfance

D'autres fois, l’azur blanc des cieux

En montre les plis amers aux regards

Comme ces plaies des malades

Qui restent cachées sous les linges

 

Certains jours, une étrange pâleur

Voile les événements les plus simples

Comme celui d’un reflet sur le café du matin

Ou l’éclat d’un réverbère sur une vitre

Alors ce jour est marqué à jamais

Des senteurs du passé, tièdes et ténues

Jusqu’au moment où le soir survient

Pour enfouir au creux de sa nuit

Les images ensoleillées des jours

 

D’autres soirs, au creux de notre manteau intérieur

Se construisent dans un tiroir de la mémoire

Des bulles de connaissances oubliées

Elles éclatent au visage de notre indifférence

Et balayent nos doutes sur leur existence

Ce sont des pluies fines, colorées et chatouilleuses

Qui ensorcellent les pensées et les font danser

En tangos endoloris ou en valses alanguis

Fête de la nuit dans le repos du corps

 

Que tombe la tenture sur ces souvenirs

Ou qu’elle s’entrouvre sur un monde fou

La déraison conduit à partir

Dans les fossés d’eau courante

Jusqu’à une mer acide et verte

Métropole

File entre les arbres !

Prends garde aux passants !

Ivres, ils ne lèvent pas le regard

Ils ne te voient pas, ne t’entendent pas

 

Leur seul horizon, le toit des voitures

Qui piétinent sur le canal

Encombrent l’entendement

Et bouchonnent de fièvre retenue

 

Tu files, tu te faufiles, dans l’étroit fil

Entre les fantômes qui devisent

Et s’égaient sur la chaussée

Surpris dans le courant de folie

 

Agitation à la surface

Calme olympien des sous-terriens

Comme un bol d’offrandes

Afin de revêtir le seul silence

 

La pâle lueur du jour

Se révèle encore trop rude

Pour les habitants désenchantés

Qui dansent dans les pots d’échappement

 

La ville fuit son ombre noire

Les rayons solaires glissent sur l’eau

Encombrent les rêves des plus fous

Et déjantent les roues de l’imaginaire

 

Passe au loin, de peur de mourir

Que rien ne te retienne

Dans ce bazar crieur et râleur

Envole-toi et contemple solitaire

L’œil lunaire face à face !

 

 

Mieux

C’est une journée heureuse et bien partie
Réveil sous le soleil de l’imagination
Petit déjeuner sans scrupule
Autour d’un président du pays
Dont la déroute s’avère complète
Ce qui ne l’empêche pas de pavoiser
Et d’oser dire que tout va mieux
A l’écouter, c’est le meilleur président
Depuis longtemps pour la France
Pauvre d’elle-même, cette patrie
Noyée dans un verbiage calamiteux
Accompagnée d’une horde de journalistes
Dont le seul effet est de brouiller
Les jeux enchevêtrés des uns et des autres
Ils sont agressifs avec tous
Mais gentils envers ceux qui les font vivre
Dans tous les cas, ils font semblant
D’être pugnaces avec tous sur tout
Où allons-nous ? Dieu seul le sait !
Et encore, je n’en suis pas sûr.
Le seul point de mire est l’an prochain
Après, peu importe. Battez-vous
Pour emporter la coupe de l’Élysée
Mais y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Nous devrions être écrasés au sol
Dans un amas de ferraille et de plastique
Et nos âmes tout à coup envolées
Iront pleurer dans les cieux effarés
La vie si belle ici-bas transformée
Tout va très bien, Madame la Marquise…

Moi

Tiens ! Je l’ai perdu. Où est-il donc passé ?

Toute la nuit, j’ai couru pour m’en séparer

Au matin, il a disparu, brusquement

Je me suis délesté et élevé, mais vers quoi ?

 

Je passe en rêve, regardant le monde

Quelle agitation extrême et délicieuse

Un lokoum au goût de miel poisseux

Et pourtant j’en suis détaché, allégé

 

Certes les paysages de cette absence

Non pas le charme de l’attachement

Leur brillance est plate comme l’horizon

Je piétine le macadam des certitudes

 

Mai où donc se trouve ce moi recherché ?

Peu importe ! Quelle absence de pensées

Seul compte le lent glissement huilé

Du corps transparent sur l’horizontalité

 

Je ne peux le rattraper, il fuit vite

Je le regarde partir, comme un enfant

Et me dit : enfin, loin des inquiétudes…

Mais… Te souviens-tu de ton nom ?

 

 

 

Monde

Le monde, qu’est-ce ? Un brin d’herbe

Entre les dents d’un ivrogne fou

Qui court dans les vagues de l’avenir

Sans savoir s’il ira jusqu’au bout

 

Une fracture entre les images

Comme une déchirure ouverte

Dans l’âme qui repose acide

Sans même une main rafraichissante

 

Le parfum d’une musique endolorie

Chatouille nos sens exacerbés

Il s’échappe de la fente terrestre

Et plonge dans l’ouïe engourdie

 

Le monde, c’est cet instant provisoire

Qui fait chavirer la vision connue

Et l’entraîne vers un caléidoscope

De sons, d’images et de parfums

 

Pour le plus grand bien

Des humains qui s’ennuient

Sur ce plancher fragile

S’ouvrant sur l’absence

 

Plonge dans l’ouverture

Trempe-toi dans l’étrange

Secoue ta lourdeur

Et flotte sur le rêve

 

Quel voyage ! D’abord le vide, puis le manque d’espace

Et bientôt l’arrêt du temps. Tout est figé

Je ne suis qu’un point dans l’immensité du monde

Et ce point est devenu l’univers, rêve d’un jour

Mort

Un fil, ténu, isolé, tendu comme un arc
Il balance entre le ciel et la terre
Et le cœur chavire entre ces deux extrêmes
Le plein des souvenirs et le vide de l’avenir

Qui donc coupera de sa lame aiguisée
Ce hauban secoué par le vent et l’âge
Et laissera partir l’âme purifiée
Vers l’inconnu attendu et craint…

La vive force s’est calmée, sereine
Et assume sa faiblesse, gracieusement
Le regard dit encore la volonté
Mais elle est désormais intérieure

Et le souffle de la vie se dérobe
Comme le filet d’eau d’une source
Désormais tarie. Quelques gouttes encore
Et l’âme s’échappe en un soupir

Est-elle passée de l’autre côté ?
A-t-elle franchi le rubicond lumineux
Parcouru le tunnel d’inversion
Où l’envers devient l’endroit ?

Partagé entre le silence et la parole
Chacun est réservé devant le mystère…
Une aspiration vers un sourire
Ou l’effondrement d’un rêve ?

 

 

 

Mortellement

 

La mort avait revêtu son uniforme

Un nécessaire de plongée sous-marine

Elle pointait sur moi son harpon

Et semblait me dire, hautaine :

" Qu’as-tu à regarder mes pieds

Ils sont chaussés de caoutchouc

Et battent la mesure du temps

Lorsqu’ils arrêteront leurs frétillements

J’appuierai d’un doigt ferme

Sur le basculement de la détente

Et te porterai le coup fatal

Alors ta tête s’en ira au gré des flots

Mangée par les mollusques

Elle dérivera jusqu’à ce que plus rien

N’erre sur sa surface lisse

Elle tombera au fond des mers

Puis s’effritera en mille poussières "

 

Chaque jour je regarde partir

Ces souvenirs chers de ma mémoire

Pour ne plus contempler

Que l’obscure froideur d’une eau mouvementée

Et ne reste que cette gravure

Elaborée un jour de grand froid

Parce que j’avais rêvé

À d’autres vies, à d’autres destinées

 

 Et cependant, dans l’obscurité

Cette tête veille sur le monde

Et me dit : " Le souffle instinctif

De la vie est en toi

Comme un mouvement rassurant

Ressenti fiévreusement au lieu

Où le moi devient le toi, le vous, le tout "

 

 

 

 

Muet

Du silence émerge le son
Comme de l’eau sort le poisson...
Pour que le silence soit vrai
Le son ne doit pas durer
Il faut le percevoir, net…
Signe de vie il te trouble
Il agite la surface de cercles
Et lorsqu’il s’arrête
Chaque cercle se meurt, loin
Résonance sans fondement...
Mais en toi cela se poursuit
Echo dans la caverne intérieure
Souvenir vivace du goût
D’une sonorité sans pareille
À nouveau l’apesanteur
Le flottement subtil du néant
Avant que ne rejaillisse
Comme une crête acide
Le timbre d’un nouveau son
Sursaut !
Mais ce n’est que la répétition
De ce que tu as déjà connu
L’âpreté d’un arrière-goût
Une cloche continuant de sonner
Bien qu’elle ne soit plus mise en branle
Et le son du silence vaut alors bien
Le vrai éclat d’innocence
Du bruit dans le vide céleste

 

 

Multiple

Et le monde est Un et multiple.

On y passe en dansant, sans jamais le comprendre !

 

 

 

 

Musica vini

Chant en noir, le visage blanc

Soutenant les feuillets bavoirs

 

Les bras élastiques battent l’air

En circonvolutions arrondies et muettes

 

Les sons parviennent aux oreilles embuées

C’est rond, orageux, discordant souvent

 

Et tout cela sur les mots de Shakespeare

Une bête qui avance, éperdue et cloporte

 

Sautant les silences, enjambant les accords

Montant à l’échelle insonore et brûlante

Tressautant  derrière la note qui part ferme

Etre ou ne pas être, où es-tu Shakespeare ?

 

Et malgré tout, quelle beauté des voix sans parole

 

Aigus des femmes, enfournement des hommes

Mélange détonnant de l’union des vibrations

Qui chatouillent l’entendement jusqu’à l’absurde

 

Du chant aux cris, des cris aux miaulements

Et l’apaisant tourbillon du souffle du paradis

Jusqu’aux portes de l'enfer !

 

 

Nature

La nature a ses lois que n’a pas le rêve

L’eau se heurte au rocher sans méfiance

L’œuf casse sa tirelire sans retenir la sève

Seule la fiction agit sans défaillance

 

Oui, il n’y a rien qui ne vaille ce pincement

Que donne la rencontre de l’immuable

Tout est à sa place, au creux des fondements

Et le songe n’est qu’une évasion pitoyable

 

Parfois, s’ouvre la porte de la gratitude

La raison ne monte pas sans peine en altitude

Alors... Lâchez le lest et poursuivez nu

 

Là, un vent frais vous hérisse le poil

Malgré cela vous hissez la voile...

Dans ce monde, nature et fiction sont inconnues...

 

 

 

Neige

 

Un flocon, puis deux, puis trois…

Ils éclairent la campagne

Ils délaissent le goudron…

La nature seule les charme…

Ils adoptent les doigts ouverts

Des arbres noirs et dépouillés

Ils craquent sous le pied

Et jouent à l’étouffoir …

Ralenti, le passant coule

Le long du chemin blanc

Laissant ses pas, fil ténu

Entre présent et avenir…

Dors petite fille, dors

Que tes rêves t’enlacent

Dans leurs saveurs aigres…

Ne regarde pas dehors

La montagne approche

Et entre par la fenêtre

Elle ouvre ses mains de glace

Mais ne l’écoute pas

Elle ne sait pas ce qu’elle veut

Sinon te dire « Viens, viens »…

Surtout ne sors pas

Ne la regarde pas, tiens-toi close

De tout regard fiévreux

Et d’envie de courir dans cette neige claire

Qui atténue toute réserve et crainte

Et te fait t’envoler en pensée…

Et… peut-être… en action

 

 

Ni queue, ni tête

Prends-tu tes jambes à ton cou

Lorsque le vers est dans la pomme ?

 

Te rinces-tu la dalle et joues-tu des coudes

Après avoir avalé des couleuvres ?

 

Du haut de ta tour d’ivoire

Tu comptes les tenants et aboutissants

Et, je te le donne en mille,

Tu n’es pourtant pas né de la dernière pluie

Ton cœur d’artichaut, peu m’en chaut !

 

Les doigts dans le nez et fier comme un pou,

Tu te mets sur ton trente et un

Et fais la bombe entre chien et loup.

 

Viendra le jour où tu fileras à l’anglaise

Après avoir payé en monnaie de singe

Celui dont l’habit ne fait pas le moine

 

Tu as eu le nez creux, fleur de nave

Sans prendre des vessies pour des lanternes

Bonne poire, sans te presser le citron

Tu bois du petit lait en tout bien tout honneur

 

Mis sur la sellette, tu tombes à pic

Trempé comme une soupe

Tu passes sous les fourches caudines

D’un être au bout du rouleau

Bien qu’il n’y ait pas péril en la demeure

 

Une fois encore tu as mis la charrue avant les bœufs

Sans apporter de l’eau au moulin

C’est passé comme une lettre à la poste

Et tu fais contre mauvaise fortune bon cœur

En tirant des plans sur la comète

 

Tu t’imagines sorti de la cuisse de Jupiter

Et il t’arrive de péter plus haut que ton cul

Mais tu as un poil dans la main

Alors, les châteaux en Espagne : évaporés ?

 

Je t’apporterai des oranges

Même si le jeu n’en vaut pas la chandelle

Gardes ton sang-froid et bats le chaud

Car tu ne peux être au four et au moulin

 

Tu n’as pas inventé l’eau tiède

Et bien que tu marches à voile et à vapeur

Tu fais long feu dans ton panier à salade

Tu tires le diable par la queue

Car tu n’as pas la science infuse

 

Merci tête de linotte

Demain on rase gratis

Tu auras pignon sur rue

Sans avoir droit au chapitre

 

Le roi n’est pas ton cousin

C’est à dormir debout

Ça tire à hue et à dia

Quelle mise en boite

Ce n’est pas une sinécure

Ne verse pas des larmes de crocodile

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Alors… Prends tes jambes à ton cou

 

 

Noël

Quand enfants, nous vivions ce jour

Qui n’en était pas un

Parce que la nuit n’était pas une nuit

 

On se couchait, transis

Dans l’attente du réveil douloureux

Ouvrant sur l’église froide

Et les chants de magnificence

 

On se coulait, endormis

Sous le manteau d’un proche

Et attendions, vainement

Le vacarme des cloches

 

On adjurait l’enfant, si petit !

Quelle gageure de rester éveillés

Lorsque du sommeil tirés

S’échappaient les larmes de froid

 

Enfin du clocher venait l’orage

D'un carillon s’époumonant...

Plongée dans la nuit noire

Qui dessinait des sourires ébahis...

 

Le rêve se précisait, pressant

Vainqueur des inclinaisons de tête

Et de l’absence de conscience

Les yeux ouverts sur l’espoir

 

Les enfants que nous étions,

Désormais éveillés et vivants

Ayant vécu l’enchantement de l’esprit

Attendaient courageusement à l’entrée

La libération de l’impatience

Et l’envol vers l’affairement

Du déballage des mystères empaquetés

 

Et bien que couchés tard

Et levés tôt d’excitation fervente

La journée s’écoulait

Portée par une ardeur sans fin

 

Aujourd’hui, dans le vide du souvenir

Renaît en nous l’enfant si nu

Qui étreint le cœur et l’élève

Dans le cri de l’humanité :

« Viens, toi qui es plus que moi-même

Emplis-moi de ta présence

Transparente et unique »

 

 

 

 

Noël 2016

L’enfance, ce privilège ignoré

Donné à tous sans qu’ils le sachent

Et vécu différemment selon les cas

 

Vite oubliée par les soucis de la vie

Elle resurgit plus tard, vivace

Dans un souvenir pur de désir

D’un retour au monde perdu

 

Il faut s’en extraire, résolument

Pour ne pas tomber immanquablement

Et continuer à voir l’avenir

Pour vivre encore et toujours

 

Aujourd’hui, Noël nous rappelle

Ces jours heureux que l’on ignore

Lorsqu’on les vit et que l’on revit

Sans vouloir vraiment croire

Qu’ils furent et nous ont formés

Pour que l’on devienne

Ce que nous ne savions pas être

Noir et blanc

 

 

Ils sont mariés depuis des lustres
Ils vont bien ensemble, ils s’aiment
Le noir soutient le blanc
Le blanc reçoit le noir
Et l’un et l’autre enchevêtrés
Soutiennent le monde des formes
Certes, pas celui des couleurs
Qui folâtrent autour des régnants
Qui trônent au-dessus des flots
D’une multitude bigarrée et indécente
Comme il tranche ce trait
Et un trait, suivi de plusieurs autres
Devient un monde en soi
Qui divague dans l’obscurité
Blanche, infinie et froide
Ainsi se fabrique l’univers
Du rien apparaît le tout
Ou juste un petit peu de matière
Comme une pomme sur un arbre
En hiver, aux premières gelées
La tache noire sur fond blanc
A-t-elle une signification ?
N’est-ce pas un présent
Du passé et de l’avenir mêlés
Il faut trancher, noir ou blanc !

 

 

Nombre

L’infini…

Un mot qui ne signifie rien

Car on peut toujours ajouter

Un Un à un tout

Et ce tout devient un autre tout

Encore plus grand que le premier

 

Seuls trois concepts englobent le connu

Le Un, l’infini et le rien

 

Le Un qui est le roi

Dans le Un je suis

Et l’autre également

Plein, entier, seul

Oui, le roi des nombres est le Un

Inégalable, majestueux,

Distinct et multiple

 

Mais le Un est si petit

Qu’est-ce qu’un grain de sable

Sur une plage qui se perd dans l’eau ?

Même la plage n’est pas reine

Même l’océan n’est pas roi

Entre le grain de sable

Et la goutte d’eau

Qui a-t-il de commun ?

 

Si je peux compter l’un et l’autre

Je ne peux compter deux infinis

C’est l’explosion dans ma tête

Ma capacité à penser est limitée

L’infini, c’est la profusion,

L’au-delà au-delà de l’au-delà

On peut alors mélanger les au-delà

On n’atteindra jamais l’au-delà de l’au-delà

Et le Un se promène dans cet au-delà

Léger comme la plume dans le vent

 

Alors apparaît le rien

Il est rond, fermé, enclos en lui-même

Comme un tout déguisé en un Un

Mais qu’on ne peut dédoubler

Il pourrait être l’au-delà de l’au-delà

Il est également l’au-dedans de l’au-dedans

Si petit qu’il n’est presque rien

Mais ce presque rien est encore quelque chose

Qui est un Un perdu dans l’infini

Il n’est pas ce qui est

Mais est-il tout ce qui n’est pas ?

 

Alors quel est le plus beau ?

Le Un ouvert sur le monde

L’infini qui n’ouvre sur rien

Le zéro fermé sur lui-même ?

 

Un homme compta un jour le rien

Un autre homme compta les Uns

Enfin un dernier homme compta l’infini

Le rien multiplié par le rien

Donna le rien, l’absence, le néant

L’infini multiplié par l’infini

Donna l’infini, le plein devenu rêve

Le Un a seul une consistance

Je peux le toucher et le compter

Même si je ne peux tenir tous les Uns

 

Il y a pourtant deux sortes de Uns

L’un est né impair

Mais il ne se suffisait pas à lui-même

Car pour être plus d’Un

Il faut au moins être deux

Pour avoir un autre impair

Il faut un pair, semblable et différent

Additionnez deux pairs ensemble

L’étonnant est qu’ils forment un autre pair

Alors que si vous additionnez deux impairs

Surgira la diversité

Seul l’impair et le pair

Font un autre impair

Qui lui-même en formera un autre

 

 

 

C’est en cela que le Un est à l’origine du monde

C’est dans le mouvement même de celui-ci

Que naît l’infini et, en parallèle, le zéro

Oui, le Un est bien le roi de l’univers

A condition de n’être pas un, mais au moins deux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Note

Ecoute d’une fenêtre ouverte sur un piano…

 

Cristallines, les notes tombent une à une,
En cascade, ralenties, comme gelées,
Et la pesanteur les laisse s’écraser
Sur la surface lisse et froide,
Entre les rochers de la solitude.
Emportées par le tourbillon des flots,
Elles forment un renflement
Et s’évasent entre les cailloux
Qui parsèment la main gauche
De coupures subtiles.
Certains passages, entre les pierres,
Entraînent un modelé accéléré
Dans lequel les notes se noient
Dans une harmonie prudente,
Avec une retenue évidente.
Enfin... La plaine luxuriante
Où la mélodie prend de l’ampleur,
Accompagnée de nombreux accords :
Septième dominante,
Neuvième parfois,
Toujours suggérés,
Susurrés à l’oreille.
Tout s’éteint,
Se dilue,
Se perd,
Dans le grand bleu turquoise.

 

Alors on se laisse endormir,
L’esprit libéré de ce tout
Qui nous empoisonne
L’existence de son obsession :
Penser = vivre.
Quelle erreur !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié le 22 mars 2017

 

 

Nouvel an

Nouvelle année ! Plus elles passent,

Ces nouvelles années, plus elles semblent

Toujours les mêmes : une nouvelle année

Semblable à elle-même, petitement

 

Oui, vous vous réveillez la veille,

Comme tous les jours, hagard,

Vous comptez vos abattis et vos poils de cheveux

Et vous vous dites : tiens, demain…

 

Et ce soir, que faire ! bien sûr,

Vous êtes invités au réveillon

Qui consiste à diner, assis, engourdi,

En attente d’une heure qui vient difficilement

 

Minuit, tous s’empêtrent d’un même vocabulaire

On croirait un hôpital psychiatrique

Ou une publicité pour handicapé

Que de « bonne année », produits publicitaires !

 

Après ces paroles malheureuses

Vous rentrez chez vous, refroidi

La tête pleine de rire et de larmes

Et vous vous couchez, honteux

 

Alors, le jour se lève lentement

Vous admirez son remuement léger

Vous sentez monter en vous cette évasion

Que vous procure l’extinction de votre égo

 

Et en un instant merveilleux et unique

Vous ressentez ce nouveau jour, seul

Face à l’immensité de la vie

Comme une bouteille d’espérance

 

Vous la buvez en douce, colorée et sucrée

Vous en palpez le grain indolore dans la bouche

Vous souriez à l’éternelle envie

De poursuivre votre voyage terrestre

 

Un autre jour, nouveau, excitant,

Une autre vie à construire, libre

Vous courrez dans la mer des délices

Et chantez à en perdre la tête

 

Merci à cet univers insolite

Merci à ce Dieu méconnu

Qui fait de vous un homme

C’est-à-dire un être à conserver

 

Alors bonne année nouvelle

Comme ce beaujolais de novembre

Que vous soyez ivres de jours

Et fiers de vos nuits

 

 

 

 

 

 

 

 

Noyade

Ouvre tes mains

Laisse-toi pénétrer de lumière

Lâche ta tension pesante

Cesse tes plaintes

Souris à la fourmi sur le gravier

Observe le plongeon de l’oiseau

Vers le moucheron suspendu

Écoute le bruit d’ailes

Des abeilles bourdonnantes

Vide ton cœur de ses trésors

Remplace-les par la résonance

Tremble devant l’inertie

Des hommes qui n’agissent pas

La parole est leur action

Elle est improductive

Sans odeur ni saveur

Elle harangue sans effet

Ils sont gonflés de mots

De verbes inoffensifs

De hurlements sauvages

Qui se retournent contre eux

Ils sont dans l’immédiat

Alors que l’expression

N’est que de longue portée

Claque les doigts

Marche avec tes pieds

Courent sur tes jambes

Foncent vers l’espoir

De tes remuements

Ne dis rien

Laisse-les parler

Remuer leurs lèvres desséchées

Garde ton cœur vierge

Sans une larme, sans un regard

Avance sur la scène de la vie

Ne regarde pas en arrière

Noie-toi dans l’absolu

Et prend ta jumelle

Pour contempler les mouches

Sur l’orange malmenée…

 

 

Numériser

Je numérise

Tu numérises…

Il menu rit !

 

Quel haïku !

 

Est-il possible de s’esbaudir

D’un vilain jeu de mots

Prolongé en mauvais jeu de mains

 

Mais où en est-on ?

 

Le chameau a-t-il deux bosses 

Ou le boss a-t-il un cerveau ?

La folie a bon dos

 

Qui tire les vers à la ligne

Et quel poisson d’avril

Les rend rectiligne ?

 

C’est bien ainsi le délire !

 

 

ctosyllabique

Ces vers qui ont huit pieds !
Avez-vous vu des vers à pied
Au banquet du cimetière
S’entrechoquant les jambières ?

 

D’autres verres translucides
Sont remplis de mots fluides
Qui coulent en sérénité
Sur la page d’ubiquité

 

Les mille-pattes s’emmêlent
Croque en jambe, sans semelle
Ils rampent tels des vermisseaux
Sur les poèmes horizontaux

 

Ambiguïté du sous-verre
Emprisonnant le poème
Qui vit son dernier calvaire
Dans cet encadré bohème

 

Jamais en fibres de verre
Ils deviennent parfois libres
D’une main forte, en revers
Ils sont remis au calibre

 

Le vers se mire dans son mètre
Quelle élégance vaine !
Y a-t-il toujours mal-être
Face à cette déveine ?

 

Le vers se rime dans ses sons
En prudents octosyllabes
L’oreille en contrefaçon
Mesuré par l’astrolabe

 

Le vert se consacre couleur
Lorsqu’enfin au petit matin
Découvrant du jour la lueur
Il renvoie la nuit aux lutins

 

Les vers blancs sont mangés sans faim
Comment les offrir aux passants ?
Bataille de crève-la-faim
Où trouver l’enrichissement ?

 

Mais le vers est parti, vers quoi ?
Passant si vivant, insoumis
N’arrivant pas à rester coi
Si tu confirmais l’infamie !

 

Découragés s’en vont les vers
Comme des artistes bafoués
Arriveront-ils sous terre
Ou devront-ils se méjuger ?

 

 

Odeur

Le paradis… ce lilas qui touche l’âme

Entre deux souffles de brise discrète

Coin de ciel entre les nuages gris

Qui dit : « Respire et va sans but ! »

 

Le nez au vent tu vas…

Cours aux senteurs du matin

Grise-toi des nuées du raisin

Rampant en pourritures nobles

 

En passant au pied du ruisseau

Jette ton appendice entre les herbes

Que le barbeau opère son demi-tour

Vers le marais putride

 

En odeur de sainteté il est parti…

C’est tout ce qu’on en retient

Un brouillard de sentiments

Et la tristesse d’un flacon vide

 

Combien de fioles as-tu usées

De la senteur des champignons

À celle des bouses animales

Jusqu’à l’acidité des rencontres

 

Et de toutes ces émanations

Ne manque que celle du paradis

Un bouquet léger mais grisant

Qui emporte l’âme dans l’au-delà

 

 

Œil

Jour du peintre, le soleil dort

Bordé de plumes, il se cotonne

Émergence sereine, sans contours

Il délivre sa myopie de cyclope

Terre de verre teintée, molle

Araignée laiteuse et géométrique

Je m’englue dans ta toile déployée

Jusqu’à cet œil pâle et soyeux

Mes pas étouffés par ta chair

Ne peuvent monter jusqu’à moi

 

 

Ombre

Glisse-toi dans ton ombre

Epouse cette sombre pénombre

Qui traverse ta vie

Et l’enchante sans avis

 

Entre dans la tente

Et couvre ta tête imprévoyante

Assainis ton être démuni

De la caresse des nuits

 

Seras-tu la mort voilée

Ou la transparence étoilée

Tu glisses entre les gouttes

Et seul poursuis ta route

 

Parti dans l’atmosphère

Tu n’es plus sur terre

Ta légèreté t’entraîne

A la rencontre de la reine

 

A genoux à ses pieds

Tu contemples sa majesté

Et ton âme s’élève

Frappée par le glaive

 

C’est fini, absence

Sans aucune réticence

L’air égaré, vide de pensées

Tu fuis au-delà de la jetée

 

Rien ne sera plus jamais

Comme avant, tu l’aimais

Cette vie douce et espiègle

Qui te donne la vision de l’aigle

Origine

L’éclair primordial est-il aussi clair ?

En un quart de seconde, Dieu créa tout

Rien n’existait auparavant, pas de matière

Mais également pas d’espace ni de temps

Le néant inimaginable et sans fondement

 

Peut-on concevoir un tel paradoxe ?

Du rien naît le tout, du vide le plein

La danse des contraires s’est mise en route

Désormais tout marche en opposition

Matière et antimatière, passé et avenir

Là et ailleurs, obscurité et lumière

Auparavant le néant, puis le début :

La terre était informe et vide

La genèse suppose un mouvement

Une série de faits et de causes

Qui s’enchaînent entre eux

Et conduisent à la cohérence

Mais comment un mouvement

Peut-il naître du néant et créer ?

 

Pourquoi y a-t-il quelque chose

Plutôt que rien ? demande Leibniz

Une solution : la pensée existe

La conception du monde est un présupposé

Avant sa création ex nihilo

La noosphère a de tout temps

Remplit le néant et créé le vide

L’absence précède la présence

Mais cette absence est présence

D’autre chose, immatérielle

Le lait nourricier de l’univers

Une voie lactée de pensée

Un singulier singulier, inquiétant

Parce qu’inconsistant, vide de tout

Plein du futur, jeté en une seconde

Dans la furie du mouvement

Qui engendre le tout opposé au rien

 

Que la lumière soit et la lumière fut !

La parole serait donc créatrice

Elle-même mouvement en mouvement

Mais la parole n’existe que parce qu’il y a

Derrière celle-ci la pensée

Peut-on penser sans parler ?

Oui, on peut maintenant parler sans penser

Parce qu’au commencement

La pensée a précédé la parole

Elle a créé le mot, miracle de création

Premier élément de logique en marche

Naissance de l’immatériel

Concept créateur créant la création

Ainsi est née la science et le partage de Galilée

Entre « comment l’on va au ciel », réservé aux théologiens

« Et comment va le ciel », domaine des scientifiques

Pourtant l’immatériel est aussi objet d’exploration

Mais c’est une logique molle, sans mathématiques

Le chiffre serait-il ce premier mot : Un ?

Auparavant la pensé était tout

Poussière immatérielle en mouvement

Qui par cette agitation a créé le Un

Et fait naître le temps, l’espace

Et la matière, inséparables

 

Le Un s’oppose au tout

Comme il s’oppose au rien

Il Est, seul né de la pensée

Immatériellement existant

Mouvement sans déplacement

A l’origine même du mouvement

Celui qui conçut la lumière

Opposée aux ténèbres

Qui conçut ensuite la matière

Opposé à l’absence

Une présence originelle

Qui brûle d’amour

Et engendre la pensée, puis le mot

Puis le temps, puis l’espace,

Puis la matière

donc le deux créateur

Origine du masculin et du féminin

Qui donne la vie par l’amour

Comme l’univers fut créé par amour

 

L’amour est-il l’origine de l’origine ?

Dans ce cas serait-il l’origine du mot

Et avant de la pensée inexprimable

Parce que feu sans combustible

vide ou plein, Tout ou rien

Mouvement sans impulsion

Car l’amour n’a besoin de rien

Pour exister dans le cœur

De Celui qui Est sans nom,

Et que l’homme conçoit

Comme celui qui est, qui était et qui vient

Pour les siècles des siècles

Amen !

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 17 avril 2017

 

 

Poète

Te réfugies-tu dans ton intérieur

Ou t’exaltes-tu par l’extérieur ?

Es-tu poète de par ton intimité

Ou chantre de la beauté visible ?

Ou encore peut-être es-tu les deux,

L’œil sur les trésors du cœur

Et baigné de l’étreinte du monde ?

Heureux celui qui s’enflamme

A la caresse du vent sur le corps

Et qui s’abstrait dans la descente

Vers l’infini au-delà du moi

Mais bienheureux celui qui dépasse

Ces deux faces de Janus

Pour devenir poète de toujours

C’est ce retournement rassembleur

Le fruit de la recherche d’une vie

Qui fait de lui celui qui n’est plus

Et qui devient celui qui est

Présomption de déification ?

Me direz-vous, critique 

Non, ce n’est que la réalisation

Pleine et entière qui réjouit

Le corps et l’esprit en un lieu

Qui n’est pas de ce monde

Qui rassemble le tout

Dans le miroir humain

Et l’illumine de l’éclat divin

 

 

 

Poésie

J’ai parcouru les rues et les ruelles

J’ai lancé un regard aux poèmes

J’en ai conçu un enchantement cruel

Et une nostalgie bohême

 

Tous ces vers étalés, mal compris

S’observant face à face

Jusqu’à l’ultime duperie

Comme une imprévue volteface

 

La poésie ne peut se délasser

Prisonnière entre les pages enlacées

Elle ne s’échappe qu’à la lecture

 

Alors les strophes ouvrent leurs bras

La rime se fiance à l’opéra

Mais cela fait-il de la littérature ?

 

 

Page

Que dire devant la page vide
D’une nuit verte, au coin d’un réverbère ?
Premiers mots qui passent comme un vol de cormorans.
Mais qu’y a-t-il derrière ? Un vent de fronde
Chassé par la profusion du langage.
Silence des sentiments.
Un vide dans le noir de l’esprit,
Image de la floraison du cœur.
Dans la tiédeur de l’obscurité monte en moi
Le chant heurté, puissant et magique,
Des sirènes mouvantes et volubiles.
Au loin le son aigu d’une voiture
Qui flotte au gré du vent sur la route de l’Espagne.
Pas un passant ne vient à mon secours,
Ne m’apporte le mot qui permettra la suite
De cette histoire sans fin, ni commencement.
Dorment les passants du jour,
Eveillés les fantômes de la nuit
Qui montent une garde acide
Aux tréfonds des portes cochères
Et rient de me voir, assis
Dans mes pensées sordides,
Faute de pouvoir dormir
Et laisser aller mon esprit
Dans la fraicheur du rêve.

Oui, la nuit s’enfonce en moi
Creusant un large trou
Que je remplis de verbes
Comme on enfile les huitres
Sur le fil à couper le beurre.
Elle ne cessera pas
Avant l’aube qui ne vient pas
De me dire « étends-toi ! ».

Pâque

Un feu dans la nuit, voici l’inconnu
Le tout autre, l’inconnaissable
Personne ne l’attendait, il surgit
Et impose sa lumière au monde
Celui qui a tout donné
Et qui est mort abandonné de tous
Il revient comme un feu
Un feu développé dans les cœurs
D’humains tournant sur eux-mêmes
Et ce feu détruit tout, soucis,
Inquiétudes, interrogations
Pour ne laisser qu’une absence joyeuse
Un vide plein, une résurgence
Au-delà de l’avenir
Uchronie, monde parallèle
Où toute autre hypothèse ?
Non, rien n’explique cela
Il ne faut pas chercher d’explications
Mais se laisser prendre
Par cette immense espérance
Car l’esprit humain est dépassé

Comment dire la Pâque
Sinon en exprimant notre incompréhension
Devant ce feu en nous
Qui couve et nous renouvelle !

 

 

Parapluie

Pour la pluie, quel instrument !

Rond de tête et fin du bec

Terminé par un tire-bouchon

Enfouir la main sous ses jupes

Pour déployer sa corole

Et lui faire dire, avec béatitude

Que son don est bénéfique

Que tous les poils sont secs

Que le cerveau peut continuer

A propulser ses vers de mirliton

Sans risque de noyade

 

Parfois ses baleines gémissent

Ou sautent et retombent

A plat sur une giboulée mortelle

Ce qui n’empêche pas

De se mouiller les pieds

A l’ombre de son auvent

Mieux vaut chausser les caoutchoucs

Que portent les hommes frileux

Pour éviter un rhume indécent

 

Certains en font un argument

Pour vendre son ventre replet

Empli de foulards et chemises

Si la police survient, on ferme

Et on part sans avoir l’air de rien

Sinon qu’il ne pleut pas sous un parapluie

Alors que mouillé est celui qui le porte

 

Après utilisation, le laisser

Étendu, retourné, comme un escargot

Sur le dos, bavant modestement

Répandant sa rosée sur le sol

Qu’il dise sa satisfaction

D’offrir un abri à l’être mouvant

Qui le tient bravement

Comme un cierge dont la cire

Coule jusque sur la main fermée

 

Oui, un parapluie, ça brûle

Et l’eau ne l’éteint pas...

 

 

Parc Monceau

Ce parc immense aux longs bras déliés

De feuillages enchevêtrés et vert pâle

Ouvre ses allées aux passants à pas menus

 

Il est midi bien que le soleil ne soit pas au zénith

Une légère brume encombre encore ses pelouses

Les mères passent, poussant leur landau

Où repose, les yeux fermés, l’enfant chéri

 

Un homme, assis, revêtu d’un manteau noir

Mange à pleine fourchette dans un pot cartonné

Jusqu’à quelle errance des ventres peut-on aller !

 

Les enfants des écoles ne sont pas là. : que des adultes

Assis ou couchés dans l’herbe grasse des parterres

Parlant, dormant, grignotant, seul ou en groupe

 

Et douze petits coups résonnent, imperceptiblement

Perdus dans le brouhaha incessant de la circulation

 

L’heure avance. Voici les enfants enfiévrés

Courant sous les frondaisons en gestes étirés

La vie dans l’instant, pas une seconde en place

 

Tiens, un kangourou ! L’homme court en hauteur

Il n’avance pratiquement pas. Il monte

Il descend au rythme sautillant de ses pas. Où va-t-il ainsi ?

 

Le ciel bleu gris, ouaté, s’abaisse jusqu’au sol

De maigres rayons émergent, blancs comme le feu

 

Ferme les yeux, que la machine à laver les idées

Ronronne autour de toi. Tu n’es plus là

Englouti dans ce trou béant de verdure

Au milieu des immeubles, sentinelles impitoyables

Ton fantôme erre dans les feuillages, la poussière et le soleil

 

 

 

 

 

Parenthèses

Deux petits signes comme la lune
Ou le sourire d’une femme endormie
Presque rien à dire, juste un mot
Mais ce mot explique, ravit, ensorcelle
Il ouvre l’horizon vers le large
Le vent s’engouffre dans la voile
Larguez les amarres, moussaillon !
C’est une matinée de plus à vivre

Entre parenthèses : un départ à la dérive
Spontanément, sur un coup de tête
On agite les mains, voire les bras
À la monotonie et la morosité
On sourit à l’imaginaire
Protégé par les fentes courbées
Comme dans une coque de noix
Enrobé de coton, la tête sortie…
La terre s’éloigne, devient ligne
Puis, plus rien, le vide à l’entour…
Quelle plénitude dévorante
Un plongeon dans le bouillonnement
D’une multitude de bulles odoriférantes
Le parfum de la liberté enrobé
De l’espoir de jours meilleurs

Introduire une parenthèse
C’est ouvrir la porte à un inconnu
Vous-même, ne savez pas encore
Ce que vous allez écrire dans ce trou
Mais une fois ouvert, béant
Comment le refermer si ce n’est
Le remplir d’autres matériaux
Légers de rêves colorés et sucrés
L’inconnu s’introduit, invisible
Pousse un cri délirant
« Eh, n’oublie pas de refermer ! »
Ouvrant la barrière du souvenir
Il passe tel un spectre rose
Dans le cabinet des curiosités
Fouille dans le quotidien
Se revêt de fanfreluches
Et s’assied entre les demi-sphères
Hautain et béat de bonheur

Le contenu entre ces gifles ?
Un mot quelque peu poil à gratter
Une expression qui en dit plus en moins
Trois syllabes et deux voyelles
Ouvrez vos oreilles, murmurent-elles
Mais vous n’entendez que le vent
Qui gonfle les voiles de l’étonnement
Que va-t-il chercher là ?
La dévoration de l’insolite
L’obscure certitude de l’aventure
Dans ce noir absolu de l’entre-deux
Comme un sandwich moelleux
Dont le contenu reste incertain
Pouah ! Sucré salé amer
Un éclair de l’autre monde
L’étincelle de la connaissance
Mais de quoi ?

La parenthèse est assassine
Mais cette vie entre deux
Est le réconfort des faibles
Choyez ces instants de lumière
Qui ne sont que des fantômes
Pour passer un moment
Face à face avec vous-même

 

 

Partir

Partir, c’est l’attrait de l’inconnu.
Je pars et j’oublie…
Je me désolidarise de mon attachement
Au quotidien qui m’englue, douloureusement.
Je perds ma réceptivité aux tracas
Et entre dans l’ère du nouveau,
De ce qu’il convient de découvrir
Au-delà de ce que je sais et ce que je vois.
En avant vers l’inconnu, ouvert,
L’esprit vide, le cœur léger,
Sans existence autre que l’instant !

 

Et ces instants, un à un, s’accumulent,
Grossissent en grappes multicolores
Pour former un nouveau présent
Dans lequel, peu à peu, s’incrustent
Des cailloux coupants et déchirants,
De nouvelles inquiétudes indésirables.

 

Comment recréer cette harmonie
De l’inconnaissance et de l’absence,
Où le présent est seule forme de vie,
Seul paradis convoité et précaire,
Où, la tête dans les nuages,
Je contemple l’horizon
Et admire l’éternelle fraicheur
D’un monde sans consistance
Parce que sans souvenirs, ni attaches ?

 

Revenir, c’est réinvestir sa mémoire,
Entrer dans l’incroyable cohorte
D’évènements vécus et médités,
Ou encore dans l’impression d’un moment
Que rien ne devait privilégier
Et que vous redécouvrez, enjolivé,
Suspendu au balcon des annales
De jours grisâtres et ternes, pour éclairer,
Lanterne rouge, la marche du destin.

 

Alors, parfois, je pars, pour quelques minutes,
Et j’aère mon existence périlleuse
De petits vides sans consistance
Tels des bulles dans les tuyaux d’une perfusion
Qui me contraignent et me bousculent.
Les yeux exorbités, je regarde l’existence
Et me dit : J’aime l’inconnu
Pourvu de la beauté de l’ignorance
Et je révère les joyaux enfiévrés
Sur lesquels on s’assied, en prince de la vie.
Pourtant, garder cet équilibre délicat
Revient à marcher sur la ligne de crête
De l’aventure de l’homme au quotidien.

 

 

 

 

Pas

Voilà…
Quelques pas de plus
Un geste, toujours le même
Ébauché cette fois-ci
Vers les paysages inconnus
Où mène la route de la colline

 

Un regard échangé mollement
Une étreinte un peu plus chaude
Un sourire fatigué de sourire
C’est le soir d’une amitié
Qui ne durera qu’un jour
La fin d’un beau rêve
Abandonné sur la berge
Un jour où l’eau coulait
Plus lentement, par malice

 

On entend la sirène de l’usine
 Et le ronronnement de la péniche
L’arbre teint de poussière blanche
Ne connaît plus la fête des oiseaux
Le chemin retourne vers le pont
Celui qui ouvre sur la ville

 

C’est le soir d’une amitié
Qui a duré le temps d’une promenade

 

 

 

 

Passion

Oui, voici revenus le gris et le mouillé.

 

Gris du ciel d’abord, mais aussi

Griserie des rues sans âme,

Rues grisâtres des jours verts

Vers des horizons sans fin,

Là où rien ne dit à personne,

Là où se promène, nostalgique,

Le poète dénudé des haricots blancs

Qui pleure lorsque rien ne l’enchante

Et qui rit au plaisir de savoir

Si, un jour, il sera bègue.

Alors combien sera rude sa tâche

De récitant de vers prolongés

Dans l’aube inconnue de la ville.

 

Mouillé aussi, comme la fourrure

Des rats un jour d’inondation

Ruisselant de brillants

Et prostrés dans un coin obscure,

Avant de ressortir au soleil du soir

Pour réchauffer leur vieille carcasse.

Enfermé dans un halo de condensation,

L’homme mouillé de larmes

Se prête au faux semblant

D’un attendrissant retour

D’une certaine innocence.

Mais au fond de lui,

Il sait bien, malgré ses dires,

La puissance de l’instant,

L’évocation irrésistible et instantanée

De souvenirs inconnus

Et d’un présent irrévocable,

Malgré le rêve, l’intention,

La paresse ou la vision.

 

Oui, voici revenus le gris et le mouillé.

Quand t’abstiendras-tu d’apercevoir,

Au-delà du temps et de l’espace,

L’espoir des jours blancs

Et des nuits de pleine lune ?

Couché dans ton lit trop grand,

Réveillé par la clarté diurne,

Tu rêves, tu deviens autre,

Tu te laisses empoigner

Par le miracle de la passion,

Une passion indéfinissable,

Celle de la création

Et de la démolition,

Pour que les lendemains

Soient autres, rosés

D’attente et de désirs,

Verts d’optimisme,

Jaune de bonheur.

 

 

 

 

Pause

Prenez une pause insolite

Gardez-la au-delà du naturel

 

Surtout ne vous laissez pas submerger

Par la tension de l’attitude

 

Au contraire, laissez-vous étirer

Disjoignez vos extrémités

Explosez ce corps ramassé sur lui-même

 

Que vos mains s’échappent vers l’autre

Et que vos pieds s’éloignent l’un de l’autre

Que votre regard fixe le point unique

Où l’œil devient main et la main caresse

 

Déployez vos membranes ailées

Et, écartelé, devenez le vagabond

A minuit, de l’immense clair de lune

Qui berce vos souvenirs d’enfant

Et éparpille les trésors d’une nuit

Dans laquelle chaque nuage va vers l’inconnu

 

Alors, et seulement à ce moment

Rassemblez vos membres éparpillés

Regroupez vos pensées dans le cœur

Enfermez vos émotions au creux du ventre

 

Et, lentement, pleurez sur vous-même

Sur votre innocence perdue

Et votre transparence compromise

 

Le souffle de l’esprit vous prendra en douceur

Et vous conduira aux portes de l’infini

Là où le rien est plus que tout

Et le tout rien d’autre que l’abîme

 

Miel que cette tension rompue

Et ce lent passage sur l’ineffable

 

 

 

 

 

 

Ecrit et publié le 9 juin 2017

 

 

Les patriotes

Contrairement aux idées reçues,

Les patriotes aiment leur patrie.

On prétend le plus souvent

Qu’ils ne sont pas démocrates

Et encore moins républicains

Ils ne pensent qu’à eux, en bourgeois

Ils se ressemblent et s’assemblent

Dans la haine de l’autre et de soi

Pour protéger leurs biens

Mais quel bien en vaut la peine ?

Mieux vaut céder au chantage

Et laisser tomber votre amour

D’une patrie sans fratrie.

Alors la paix vient d’elle-même.

Rien ne s’oppose à la fraternité.

Vous plongez dans un édredon mou

Et êtes envahi d’étrangers collants.

La république est toujours mixte,

Elle accueille tous ses enfants,

Les femmes, les hommes et les autres,

Ceux dont le nom est imprononçable,

Ceux qui pensent et vivent autrement.

Ils se fabriquent un coin de paradis

Dans ce pays qui les accueille

Et reconstituent leur patrie

Ils sont patriotes eux aussi

Et le montrent à tous dans votre patrie

Ils sont prêts au sacrifice de leur vie

Pour faire vivre leur patriotisme

Mais vous, vous ne pouvez l’accepter :

Comment verser des larmes de crocodile

Quand vos chaussures sont en daim ?

Publié le 15 mars 2017

Perte

Quelle perte ! Rien n’égale cette disparition

Qu’avait-il besoin de partir en toute liberté

Et de laisser derrière lui la porte ouverte

Les objets se sont envolés, en rangs serrés

Sans autre forme de procès que leur adieu

Et le vide laissé derrière eux, gonflé d’air

Empli de senteur molle de putréfaction

Laisse un goût de défaite sur la corde à linge

Toujours tendue entre les colonnes vertes

Soutenant le balcon du premier étage

 

Oui, c’est la perte de notre identité

Le reproche toujours vif des petits chefs

Qui cherchent encore à assurer leur pouvoir

Sur les gens, insensibles à leurs cris

Gonflés de prétention absurde et voyante

Les papiers de reconnaissance citoyenne

N’existent que pour maîtriser

Les allers et retours des mouvements de la vie

Au-delà d’une obéissance apparente

 

Il est parti sans rien laisser et rien prendre

Le vide s’est installé. Les bras tendus

Il erre dans le temple de la sagesse

À la recherche de l’inconnu ailé

Qui parfois lui prend la main et l’emmène

Si loin qu’il se dissout dans le cosmos

Qui n’est que la prison de l’existence

 

De l’autre côté, le calme sans nom

De l’absence, du repos préparé et conquis

Sur les ans qui s’étirent comme un élastique

Et rompent le destin inachevé de chacun

Pour revêtir l’uniforme des mortels

Peur

Il courût longuement, poursuivi par un chien

Il fut le soleil et la lune et les étoiles

Le vent qui souffle sur les plaines et les collines

L’être suprême et le chien rampant

Qui se poursuivent sans cesser de se haïr

Il plana sur les eaux sacrées du Gange

Il survola la poussière des déserts de Tasmanie

Il s’engouffra dans les grottes de la Cappadoce

Et toujours il sema comme venant de lui-même

L’encouragement et la gloire sur les hommes

Qui peinaient dans la brume ou la chaleur

Dans l’obscurité tenace ou la clarté acide

Dans la soif et la faim des corps fatigués

 

Oui, il fut le tout et le rien dans ce monde

Sans âme, ni galoches. Il courait toujours

Sans relâche ni découragement, ni même

Une ombre de rancœur envers celui

Qui fit de lui cet animal bizarre

Un sphinx atone et purulent

Rejeté par ceux qui l’exploitent

Pour semer la terreur dans les foules

 

Peur, tu nous tiens sous ta férule

Et  tes barreaux sont doux

À ceux qui t’observent et te haïssent

 

 

 

Piano

(Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !)

 

 

Un piano doit être entre bonnes mains

Ces mains sont des danseuses vierges

Qui ne connaissent qu’un chemin

Celui où les jeunes filles gambergent

 

Arrivé tout frais acheté, laqué et enrobé

Il a trouvé sa place naturelle, sans souci

Il a sonné tout de suite sans se dérober

Bien que la tension des cordes se soit adoucie

 

Depuis il trône dans le soleil du matin

Brillant de ses dents blanches et de feux châtains

Le soir, avant de fermer, n’oublie pas son cache-col

 

Un piano c’est fragile, le rhume le rend inéligible

Alors il ne peut que pleurer des larmes inaudibles

Que seul entend l’artiste qui casque le piano-école

 

 

Oui, maintenant, les pianos ont des oreilles !

 

 

 

Pictoème sous forme de haïku

Évadée
Évidée du contenant
S’évase l’âme

 

 

 

Pincement

Au réveil, cet étrange pincement vous prend

Vous êtes transporté hors du monde visible

Déconnecté de toute pensée, indifférent

Aux sens ordinaires. Vous n’êtes plus accessible

 

Vous marchez sur un nuage poussiéreux

Dont chaque grain est empli de lumière

Vous errez dans la vacuité d’un vide poreux

Et ouvrez vos yeux sur l’absence de matière

 

Passerez-vous dans ce trou d’aiguille

Qu’est un trou noir tel une île

Sur l’espace courbé de votre apeirophobie ?

 

Quelques instants plus tard, vous reprenez pied

Sur la dureté du sol et le rêve écarté…

Quel voyage entrevu dans l’éclat d’un rubis !

 

 

Planer

C’est dans un lit de rêve

Aux coussins dorés et froids

Que j’ai parcouru les monts d’hier

Je suis entré dans la brume verte

J’ai écarté les filaments de verre

Qui masquaient le passage des éléphants

Pilotée de main de maître

Ma monture obéissait au doigt et à l’œil

Elle vaguait au fil des courants

Ballotée par un vent léger

Emprisonnant l’atmosphère

Au-delà le monde devenait acide

Avec un goût de pervenche

J’en pleurais des larmes de crocodile

Mais je poursuivis malgré cela

Dans les bras de prêtres invisibles

Et de femmes au regard flamboyant

Allant de l’avant toujours

Jusqu’au final aboutissement

Sur la montagne éclairée

Là, plus rien ne distinguait

La frayeur de la chaleur

Elle se diffusait lentement

Comme une senteur montant par les jambes

Pour s’emparer du corps

Et l’alourdir encore

De maigres bénéfices sans rapport

Alors, avançant la tête avec circonspection

Je marchais avec dignité vers la fin

Les épaules tombantes, l’œil morne

Pour m’agenouiller dans l’herbe

Et recevoir en final

Le don de planer

De la réalité au rêve enfantin

 

 

 

 

Pleine lune

Le rayon m’atteint l’œil…

Réveil et illumination !

 

Les astres sont bouleversés

Ou mon horloge interne

Fait preuve d’ivresse…

 

Regard au bras : deux heures…

Jour comme dans un four,

Je brûle d’un coup de lune…

 

L’esprit bouleversé, je m’étonne.

Est-ce le don de voir sans soleil ?

Comme l’ange, je courre

Dans l’herbe mouillée des prés

Et m’étonne de cette glisse

Dans les nuages de la nuit…

 

Ainsi le blanc de l’œil

Est seule partie visible

Des corps en perdition

Dans cette "ouateur" incertaine…

 

Avance aux yeux de l’éternité…

Et, envole-toi plus loin

Dans la chaleur du rien…

Poésie

La poésie ne prouve pas. Elle impose. Elle ne démontre pas, ne calcule pas. Elle suggère, elle laisse glisser la compréhension à travers des méandres inconnaissables. Chaque image verbale se suffit à elle-même, mais c’est l’enchaînement des images qui fait de ce texte un poème et lui donne son impact sur le centre de l’être. Ne pas chercher de rapport logique, mais le rythme qui s’impose à soi, hors de soi, comme une écriture automatique qu’il faut cependant contrôler. Les images se succèdent. Il ne s’agit pas d’images au sens de la vue, mais d’impressions fixées en quelques mots, qui donnent au lecteur l’ambiance et la finalité de ce que l’auteur a ressenti et a voulu exprimer.

Dans l’immense vide de la conscience, jaillissent les mots qui éclatent en bulles d’images et rendent vie aux instants privilégiés où s’est établie l’étincelle d’une affection de l’âme pour le fait vécu ou l'imaginaire qui s’enracine dans la réalité. Rien ne saurait dire auparavant que cette synergie s’établirait. Elle surgit en un instant, impromptue, lancinante, jusqu’au moment où il faut céder à cet impérieux désir d’exprimer ce que remue en soi ce petit bout de vie, si petit qu’il s’oublie très vite, malgré les efforts faits pour le conserver en mémoire. Alors commence le travail des images, puis des mots, puis des enchaînements, jusqu’au moment où se forme ce que certains appellent un poème, mais qui, pour l’auteur, n’est qu’une naissance inespérée, à chaque fois différente. Cet enchevêtrement, il lui arrive parfois de le reprendre, de retravailler chaque image, jusqu’à ce que, derrière l’apparent jaillissement des mots, se cache une construction subtile, aux apparences candides.

La poésie est la pensée à nu, simplifiée de tout l’appareil de la raison, comme un don invisible de l’auteur à son lecteur, invisible mais authentique et unique. La poésie aspire, ouvre l’être qui se jette dans le grand vide, heureux de sentir cette sensation extraordinaire de l’envolée du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme. La poésie est le liant des défaites terrestres et des espoirs célestes, une harmonie souveraine qui fait de l’homme un archange des images mentales qui transcendent son égo et l'ouvrent à la sérénité.

 

 

 

 

Poésie

Quand la poésie devient esclavage, peut-elle encore dérouler son anneau mystérieux jusqu’à la dernière strophe et contempler, heureuse, ce tire-bouchon si bien tourné ?

Elle flotte pourtant dans l’air. Mon filet à papillon peine à l’attraper. Quelle joie lorsqu’une de celles-ci se prend dans ses mailles et couinent d’aisance. Elle va être dite, on va proclamer son existence, dérouler lentement ses torsades et imprimer dans les mémoires ses vers qui dansent de bonheur à cette idée.

Les enfants pleureront, les femmes chanteront, les hommes chasseront, les vieillards se souviendront. Tout est là pour faire bon accueil à ces vers. Même la pluie est de la partie et encense de gouttes perlées cette sortie improvisée.

Quand ce sera fini, lorsque le conteur cessera sa lecture, le froid viendra, mais la glace sera rompue. Tous s’épancheront, se mêleront, s’embrasseront. Une fraternité nouvelle montera des cœurs, la liberté sera effective, même l’égalité ne sera plus un vain mot.

Dieu, si tous les humains étaient poètes, que l’histoire serait simple.

 

 

Poète

Il est poète pour ne rien dire

Il n’en pense pas moins

Et lui non plus, pire

Il n’en prend aucun soin

 

Avez-vous déjà vu

Ceux qui n’ont qu’un grain

Pour devenir fétu

Et vaquer en pèlerin

 

Ils s’enfoncent en votre chair

Et ricanent de votre effarement

Plus rien ne les libère

Même leur enfermement

 

Alors ils marchent sûrs d’eux

Tête haute et chapeau bas

Sans un regard sur l’autre laborieux

Qui peine en contrebas

 

Le poète fouette le soviet

Et exhale le rire en cachette

La vie est drôle et belle

Lorsqu’on erre dans le djebel !

 

 

 

 

Portrait

C’est ton portrait tout craché !

Qu’est-ce à dire ?

Ces traits tracés sur une feuille

D’une main sûre, avec facilité

Serait-ce toi, serait-ce moi ?

Et derrière ces couleurs pâles

Où se trouvent nos âmes ?

Je ne vois qu’un morceau d’être

Au visage tendu dans la nuit

Les yeux ouverts et le cœur vierge...

Il contemple les astres

Sans connaissance de l’au-delà...

L’incertitude se lit sur le portrait...

Je ne sais qui je suis

Tu ne sais qui tu es

Pourtant tous te disent que c’est toi

Cette figure oblongue sans reflet

Tu as la consistance du verre

Transparence inutile et perverse

Et l’image du monde déformé

T’écarquille le regard

Et secoue ta passivité...

Et toi, que disent ces formes tendres

Ces fils mouillés de tes larmes

Cette bouche rouge offerte

Et tes cils se mouvant dans la froideur

D’un hiver sans fin ni soif...

Tu me tends la main

Vierge, tu  me regardes

Et alignes tes doigts tendres

Sur mon visage égaré...

Oui, nous sommes deux

Sur ce portrait d’un seul

Réconciliés pour la vie et la mort

Dans l’étonnante tiédeur

D’une retraite forcée...

Toi, et moi, seuls dans l’immensité

D’une vie ouverte sur le monde

Soudain trop petit

Pour nous satisfaire...

Alors, une dernière fois,

Saluons-nous

Laissons-nous monter

Et flotter dans l’air pur

Pour devenir une seule âme...

 

 

 

Poussière

Le ciel se noie

Les murs se rapprochent

Je m’enlise sans retour

Je suis couvert de poussière

Je suis poussière

Un grain collé au monde

Parmi d’autres grains, d’autres poussières

Brouillard épais de crasse qui m’enlace

Je respire l’autre à pleins poumons

J’en perds parfois la respiration

 

 

 

Préhistoire[2]

Je suis la préhistoire, l’histoire des histoires

On m’écrit sans majuscule

 Mais je possède la tendresse des renoncules

Je ne vis pourtant que le soir

Lorsque la lune montre ses quartiers

Aux yeux effrayés du hibou malchanceux

Qui se branche sur les oliviers

Je n’ai pas plus de raison d’ailleurs

Que la taupe au cri caverneux

 

 

 

 

 

Premier de l’an

Premier de l’an, mais lequel ?

Il en a tellement vécu qu’il ne sait plus

Pourquoi marquer d’un trait au calendrier

Ce jour délicat d’hiver blanchi

Contente-toi de frôler le verre

Pour percevoir le froid qui vient

Et qui dépasse ce que tu connais

Il te prend aux tripes par son brio

Et la blancheur du gel sur les branches

Te délaisse de tes espoirs insensés

Pause… retour aux quatre coins

Lequel de vous deux est pris

La main dans le sac à puces

Et l’oreille collée à la porte verte

 De l’espoir d’un jour nouveau

Et d’une nuit fidèle à l’orage

Qui gronde au loin, près du buisson

Des cloches de verre, rompant

La série de flatulences inédites

Quel jour de nouveau jour

D’une nouvelle année, encore ?

Demain tu seras un homme neuf

Fraîchement éclos de cette année

L’œil vif, le poil lustré, le verbe haut

Pourquoi ?

Rien ne saurait te donner

Ce qui est en toi

Fouille ! Fouille encore !

Et naît de cet espoir insensé

Celui d’être à tout jamais celui que tu es

Chéris-le, il ne durera pas

Alors presse-le contre ton cœur

Et dis-lui ton amour de la vie

En ce jour nouveau d’une nouvelle année

 

 

Premières pluies

Le rien du sommeil

Et le tout du tonnerre

L’infini sans pensée

Le fini encombré

Tu te dresses sur ta couche

Et oses prononcer Dieu

 

Qu’ai-je fait ?

 

Tu reprends conscience

Ce trou dans ton être

Est-il le cri primordial

Ou cours-tu dans l’absence

Pour te convaincre d’aimer ?

 

Fracas du verre

 

La pluie tombe, grossière

Sur les toits de tôle

Et les rêves de geôle

 

Tu te lèves en tâtant

Et oses un regard

Sur le rideau des eaux

Qui coulent des cieux

Et lavent ton cerveau

 

Le fini encombré

T’enlace dans le temps

Et te disperse dans l’espace

 

Tu es vivant, oui,

C’est certain !

Printemps

Quand donc viendra le printemps

Ce titilleur de notre humanité

 

Parfois, bourgeonnent en nous

D’étranges sentiments

Divisés, nous ressentons l’appel

Des jours sans fin et enivrants

Mais notre léthargie reste tenace

Et paralyse nos élans

Quelle danse ! Passer du rien au tout

Puis revenir en arrière

L’ange de la paix s’est transformé

En diablotin qui chatouille

Le vivant en nous

 

Découvrez-vous, braves gens !

Bientôt viendra l’orgueilleuse

Dont le direct est un hommage

À votre éternité cachée

Le sang s’agite et bout

Mais les extrémités refroidies

Ne peuvent émouvoir

Ce corps grippé de rouille

Bouger est un calvaire

Pourtant, le grincement des sentiments

Laisse place au rire débridé

Lorsque pointe la langue rose

Sur le minois de la nature

 

Quand donc viendra le printemps

Cet éveilleur des corps

Cet agitateur de l’esprit

Ce marchand de rêve qui ensorcelle

 

Les cheveux dressés sur la tête

Nous chantons le renouveau

 

Réveil oublié, qu’attends-tu ?

 

 

Profusion

Une telle profusion, un jour à la nuit pure

Le vol des corbeaux s’en est allé, remplacé

Par celui des idées folles d’un jour d’été

Emprisonnant le temps ailé dans sa pliure

 

Seule l’eau coule encore au milieu du front

Le cyclope ouvre un œil béant et inquiet

D’où provient donc ce trou fixe et replet

Qui expose vertement son origine sans fond

 

L’air surchargé de lourdeur et de parfum abusif

S’envole en volutes gracieuses et vertes

Qui montent sans fatigue proclamer l’alerte

Attrapant au passage le turban du calife

 

Lumière et ombre, immobilisme et chute

D’un inconnu enfoui entre deux feuilles

En charge dernièrement d’organiser l’accueil

De l’éternité béante en pleine culbute

 

La pureté retrouve sa verte origine

Les reflets dansant la sarabande sur le feuillage

Ensorcellent notre entendement sans âge

L’âme s’ouvre, dévoilant le yang et le yin

 

 

 

Quand[3]

la faim sans fin des matins de rêve
Quand l’œil de la nuit se regarde encore
Quand le drap colle aux jambes engourdies
Quand la main délaisse les doigts sur la neige
Quand le sable tombe en perfusion dans l’oreille flétrie
Quand le vent, quand le rouge, quand la tache
De mon œil de cyclope forme une planète
Sur l’opuscule pâle des fleurs de l’inconscience

Quand le rond du ventre épouse le rond de la terre
Quand la mort lèche de frissons la plante des pieds
L’araignée impassible tisse une toile ailée
Qu’un son éclate en bulles de savon dans
Le gaz du sommeil chaud, arrondi, caverneux
Les cheveux éclairés d’une incroyable rousseur
La tête du guillotiné est secouée de spasmes
Son corps détaché, prisonnier de sa trame
Se débat sans élasticité, lentement, douloureusement

Quand le goût des requiem envahit les oreilles
Quand le chuintement de la vie siffle entre les dents
Quand les paupières troublent la vision de leurs hélices
Il se met en quinconce, les genoux sur les yeux
Les ongles déchirant les oreilles de froissements de verre
Plié dans sa rondeur, sa chaleur, sans sa vigueur de chat
Il se lisse les poils dans le bon sens
Dans le sens des aiguilles d’une montre
Et ses genoux cerclés de rouge sont le regard
Noir de son nombril de cyclope au front d’intelligence
Il se met en carré ou en cercle, jusqu’à la ligne droite
Qui déroule solitaire avec lenteur les nœuds magiques
De sa route incontournable comme le nœud des pendus

Quand les plumes collent au palais, odeur de l’édredon
Quand la peau n’est qu’une carapace
Quand les dents se cimentent de pâte amère
Quand… Quand…

 

 

 

 

 

 

Queue

Ils étaient là depuis trois-quarts d’heure

Pressés les uns contre les autres

Personne ne voulant céder sa place

Et la queue s’étirait, mollement

 

Mon voisin écoute nos conversations

L’oreille en capuchon, le nez en vrille

Qu’a-t-il reconnu qui l’ait fait trémousser

Un reste d’affection ou d’opprobre ?

 

Je me  retourne, c’est long

Long comme un jour sans pain

Les têtes dodelinent, sereines

Et boivent leur inquiétude, sans fin

 

Une femme avance et longe le cordeau

Elle marche à pas menus, sans bruit

Mais déjà les cris s’élèvent

A la queue, mécréante et tricheuse

 

Elle trouve une autre femme

Et lui parle, mine de rien

Et celle-ci entre dans son jeu

Et l’agrège en catimini

 

L’homme rase les murs, col relevé

Il a pris son parti et plaide

J’ai tout tenté et n’ai rien

Où donc puis-je aller ?

 

La queue n’a pas de cœur

Elle n’a que des émotions

Elle coure sur place sans mot dire

Et fuit toute forme de civilité

 

On avance, oui, on avance

Vous faite un demi-pas, devant

Et deux sur le côté, bouche-bée

Pour retrouver votre équilibre

 

Oui, une queue c’est un calvaire

Qui s’enroule autour de la croix

Et rompt de toute part

Le ciment de la civilité

Recherche

L’homme est insatiable

Sans cesse occupé à chercher…

 

Une vie en recherche…

Des grands explorateurs

Il passe aux astronautes

Enfourchant son moteur

Il erre dans la matière

Et palpe toute chose

En les nommant, tel un Dieu…

 

D’autres inversent la proposition

Ils cherchent en eux-mêmes

Ils se penchent sur leur nombril

Et regardent béatement

Les plis accumulés de leur être…

 

Ils n’entrent pas dans ces cachots

Qu’y découvriraient-ils ?

Un peu de terre et de salive

Qui, réunis et mêlées, forment boue

Et ne guérit que les corps

 

Seul l’esprit doit revivre !

Oui, mais… Où est-il ?

Personne ne l’a trouvé !

C’est un parfum trop puissant

Une note trop harmonieuse

Une couleur si chaleureuse

Qu’il est exclu de la connaissance

Et va ainsi dans le monde

Inconnu de la face des hommes…

 

Toutefois, l’enfant innocent

Voit en lui l’avenir étoilé

Et, regardant au loin

Se laisse guider sans interrogation

Au fil des rencontres ailées

 

 

Regard

Glisse-toi dans ton ombre

Epouse cette sombre pénombre

Qui traverse ta vie

Et l’enchante sans avis

 

Entre dans la tente

Et couvre ta tête imprévoyante

Assainis ton être démuni

De la caresse des nuits

 

Seras-tu la mort voilée

Ou la transparence étoilée

Tu glisses entre les gouttes

Et seul poursuis ta route

 

Parti dans l’atmosphère

Tu n’es plus sur terre

Ta légèreté t’entraîne

A la rencontre de la reine

 

A genoux à ses pieds

Tu contemples sa majesté

Et ton âme s’élève

Frappée par le glaive

 

C’est fini, absence

Sans aucune réticence

L’air égaré, vide de pensées

Tu fuis au-delà de la jetée

 

Rien ne sera plus jamais

Comme avant, tu l’aimais

Cette vie douce et espiègle

Qui te donne la vision de l’aigle

Regrets

Avez-vous de ces regrets cachés

Qui empoisonnent l’existence ?

Tous en ont, même les non-vivants

Ils se cachent dans la confusion

Des émotions et des souvenirs

 

Impossible de s’en débarrasser

Ils persistent à être présents

Comme les vagues d’un destin

Fait de tissus effilochés

A force de patience et d’attention

 

Il vous arrive de les oublier

Mais ils se rappellent à vous

Comme un mal de cœur incessant

Vous dormez et croyez en réchapper

 

Non ! Ils chatouillent votre mémoire

Jusqu’à vous réveiller de votre quiétude

Seul le vide immense de l’avenir

Peut vous guérir de cette seconde nature

 

Je marche vers mon futur inconnu

Comme l’oiseau entre en cage

 

 

 

Réminiscence

Je suis, j’étais…

 

Quelle distance entre les deux
Combien de jours et d’années

 

Et revivre cet instant
Où dans l’étroit fil du temps
On saute à pieds joints en arrière

 

Sons et parfums de notre enfance
Qui s’imposent au présent, absurdement
Au détour d’un regard, d’un geste
Et frissonne d’une image du passé

 

Cette cloche qui résonne dans ma mémoire
Et fait naître un moment de connivence
Avec celui qui était, il y a loin, longtemps
Et qui revient un moment, ténu
Fil d’araignée qui tinte dans la tête

 

Perdu cet instant du passé ressurgi
Reprendre la quête du souvenir
Revenir à la seconde de l’étincelle
Quand émerge du coton des souvenances
La peau de pêche des fauteuils du salon
Ou le grincement aigu de la porte de la cave

 

C’est parfois un visage qui mène la danse
Et tourne le manège des êtres et des choses
J’entends ses rires dans la fraicheur
Ils chatouillent ma peau d’enfant
Et le poil hérissé devient duvet
Qui chante la musique du passé
Le temps d’un coup de vent

 

Lisse ton histoire entre hier et demain !

 

 

 

Renouveau

 

L’eau empli les caniveaux

Puis, très vite, déborde ce niveau

S’enfile dans les caveaux

Enjambe les barreaux

Se transforme en bourreau

 

L’eau envahit les boqueteaux

S’enroule autour des roseaux

Grimpe aux jambes des puceaux

Jette un regard aux jouvenceaux

Et pépie sans cesse tel un moineau

 

L’enfant assis dans son vaisseau

Va de village en hameau

A l’imitation des cheminots

Et rassemble son troupeau

Portant haut et fier son drapeau

 

L’eau est partout, dans ce tombeau

Le froid congèle même les bigorneaux

Y nagent encore quelques barbeaux

Et les cris effarouchés des damoiseaux

Proclame le jour du renouveau

 

 

Renouvellement

Avance, avance encore
Jusqu’au bord de l’abîme
Là où la terre quitte le ciel
Pour s’enfoncer dans le rien
Nuit d’or et de pierres précieuses
Constellée de cris sauvages
De souvenirs et de regrets
Attachant de couleurs humides
Coupant dans l’histoire d’une vie
Et chaque aube lève son voile
Sur le désastre des pensées

 

Aujourd’hui encore, avance
Quelques pas de plus
Lève la tête, respire la pluie
Prends ta douche d’aventures
Engrange ces petites victoires
Comme le pain des pauvres
Et le soir, dans ce lit dévasté
Mange la croute râpeuse
Et la mie indigeste
Des échappées de l’oubli

 

Dans ce brouillard interminable,
Surtout, n’oublie pas
Ce qui t’anime chaque jour
Ce creux dans l’estomac
Qui te conduit aux portes
De la béatitude inavouable
L’élan vital, la passion fulgurante
Qui prend l’être en un instant
Et fait de lui l’ombre des dieux
Création, déjection, vomis ton désir
D’être autre et toi-même
Et délaisse les rivages
De précaution et d’ennui

 

Lentement bâtis cet être nouveau
Sans regard en arrière
Et contemple la marche naturelle
De ce qui devient toi
Même si tu ne le connais pas

 

Que chaque acte te soit propre
Renouvelle ta vue et tes pensées
Ouvre le devenir à l’inconnu
Jusqu’à l’extinction

 

 

Répit

Ne rien chercher ! Ne pas penser !

C’est ainsi que viennent les idées

Quelle drôle de façon de trouver.

Y a-t-il des possibilités d’avancer ?

 

Laisse travailler en roue libre.

Ne te perd pas en recherche fébrile.

Retrouve un propice équilibre

Et soupèse arme et calibre.

 

L’idée vient lorsqu’elle est prête.

Elle dévoile sa fumée joliette

Et signale sa venue dans l’oreillette.

De pique-assiette, elle devient rondouillette.

 

Alors détend-toi, le regard à l’horizon.

Peux-tu te croire  ainsi en prison ?

Rien. Ne pense à rien. Pas de trahison.

Juste : attend la prochaine lunaison.

 

Tout viendra sans peine ni reproche.

Nul besoin d’engeance ou de taloches,

Tout se passe dans la caboche.

Et quel bonheur que cette approche !

 

 

 

Repos

Les flambeaux étaient des mains

Et leurs bras étaient ma mort

De longues rides sillonnaient leur bronze

 Ils portaient haut et fort leur effort

 

Les quais étirent paresseusement leur pierre

Et la statue jette sa main en l’air

Tandis que le jaune égraine ses écailles de feuilles

Sur le gravier que frôlent ses pieds nus

 

Les deux fêtards se tournent le dos

Alors que brûle leur veston

Et que les notes s’envolent dans le froid

Gémissantes sur ce doigt alangui

 

Blonde est ma chambre que cachent ses ombres

 Et les têtes des candélabres me surveillent

De leurs yeux de feu dans la glace piquée

 

Au plafond court un cheval de plâtre

Autour de la lampe noircie par le soleil

 

Le marbre de la cheminée est nu

Je vois ses veines et son teint de cadavre

Qui jaunit déjà par endroits

 

Derrière une forêt de grands tuyaux

Des pattes d’échassier aux ailes ployées

Écrasent de leur ombre la paresse du tapis

Et la lyre du piano allonge ses pieds

Sous ma chaise aux grands cheveux de paille

 

Sur les riantes parois de la bibliothèque

Les cloques de l’acajou ont crevé çà et là

 Laissant la chair claire pénétrée de lumière

 

Dors donc me dis la rose qui repose…

 

 

 

 

Réveil

Ne plus voir dans l’œil que l’on croise

Ignorer les doigts fragiles qui se tendent

Ne plus même entendre les pas derrière soi

Ou la plainte silencieuse arrêtée sur les lèvres

 

Partir sur l’asphalte les yeux clos

L’oreille sourde, la main sur son bâton

 

Souvenirs encore de ce rêve ébauché

Un matin où le ciel rouge sur la ville

Ensanglantait les visages inexpressifs et muets

 

Puis le vide silencieux du dernier sommeil

Jusqu’au réveil étonné, dans la froideur du lit

 

 

 

 

 

Rien

 

 

Chaque jour te chercher sans jamais te trouver...

Le monde consistant en dessine les bords...
Franchir cette frontière n’est pas si simple
C’est plonger en un saut dans le vide éternel
Et faire humblement de l’intérieur l’extérieur
Cela peut arriver à quiconque le veut
Mais seuls le fou ou le mystique le cherchent
Le fou par construction, le mystique par amour
Aucun ne connaît l’heure du franchissement
Passer de la chose à l’infini des choses
Ou partir du néant pour l’infini de rien
Qui contient l’infini de l’inexistence

Imagine ce monde, un rien plus un rien
Ne donne-t-il qu’un plein de rien ou un néant ?
L’infini de rien contient-il tous les riens ?
Là, le brouillard envahit l’imagination :
Se compte-t-elle dans cet infini ou non ?
Cet infini n’est-il que l’envers du rien
Ou possède-t-il, par naissance, un peu plus ?
Sorti du chapeau, il construit les bords du rien
L’enferme et l’isole dans l’inexistence
Le monde de la pensée est-il différent
De celui des atomes que je peux saisir ?
Franchir la ligne du réel vers l’irréel
Ne veut pas dire folie, mais humilité

Laisse-toi gagner par ce vide devenu plein
Pour faire en sorte que toujours et encore
Chaque grain de sable subsiste dans le tout
Des plages mêlées aux gouttes des océans
Et s’enivre au passage du rien vers le tout...

 

 

 

 

 

Publié le 4 juillet 2017

 

 

Rires

 

 

 

Le rire frais d’un enfant résonne. Entre !

Ils sont trois à s’esclaffer, la main au ventre

Le regard rieur, surpris en plein délire

Ils cherchent, unis, à casser leur tirelire

 

Qu’y a-t-il dedans ? Deux misérables pièces

Offertes le matin avec gentillesse

Qu’ils ne pourront se partager sans disputes

Le moment vient, encore quelques minutes

 

Alors le rire devient pleurs et fuites éperdues

Les pièces s’égaillèrent et furent perdues

Roulant sous la table et le lit, discrètement

 

L’orage s’amplifia, l’air devint électrique

Ce fut leur habituel quart d’heure colérique

Avant le retour au rire, subrepticement !

 

 

 

 

Publié le 12 avril 2017

 

 

 

 

Rites

Faut-il sacrifier aux rites ?

L’encens s’écoule en volutes

Les chasubles s’ébrouent

La parole envoûte les sens…

Une confusion décourageante

S’empare des corps et des esprits

 

Ombre et lumière

Foi et raison

Sincérité et habitude...

Enferme-toi en toi-même

Délivre-toi de cette pesanteur

Balaie la poussière de tes pensées

Et danse sur la flamme

Rougeoyante et tenace

De l’expérience inconnue…

Les charbons ardents

De l’indécision t’enchaînent ?

Fais sauter le cadenas

Et gambade librement

Dans l’éclaircie qui vient…

Que le corps est léger

Lorsque l’œil se regarde

Et ne voit que l’espace

Qui monte tel un ballon

Entre les gouttes de souvenir…

 

Enfant j’aimais entendre

Les voix mâles des hommes

Au fond du chœur, en écho

Aux voix grêles des femmes

Et d’une assemblée bigarrée

Et le prêtre délivrait

Du haut de la chaire

La parole sacrée et bienfaisante :

« Paix sur la terre »

 

Mais y a-t-il des hommes de bonne volonté

Des hommes libres et consentants

Le cœur ouvert et l’âme vierge ?

Les gestes séculaires rassurent

Ils plongent dans le rituel

Et délivre la conscience

Des choix qui restent à faire

Et qui se renouvellent

Instant après instant

 

Une goutte d’encens

Sur la lame brûlante

Du couperet du temps…

La chute… percutante !

 

À terre les anges l’enlevèrent

Il monta droit aux cieux

Ses lunettes terrestres tombèrent

Mes amis, quel adieu !

 

Ici ne reste que le poids

Des souvenirs d’un être

En recherche de soi

Et d’un applaudimètre !

 

 

 

Roulotte

De sombres perles descendaient lentement de leur [front

Tandis qu’ils courbaient leur bras vers la terre [nourricière

Une chaleur diffuse montait des herbes moites

En volutes incolores qui troublaient la quiétude de l’air

Ils se mouvaient en gestes lents comme des poissons

Ecoutant de leurs ouïes les froissements de ouate

De la poussière blanche qu’ils déplaçaient en nuages

Chaque grain s’irradiait en s’élevant au soleil

Et venait ternir de poudre leurs visages

Le monde semblait pris d’un immense sommeil

Et ses lourdes paupières ne battaient que l’instant

Où une brise éphémère troublait la forme des prairies

Ce n’était qu’un soupir des arbres dans les champs

Exhalant l’ennui des terres alourdies

Ils allaient et venaient trainant leurs nageoires de paille

Comme un pélican alourdi par son bec après la prise

Leur pauvre grenier, sur ses roues, entouré de volailles

S’éloignait dans la poussière poussée parfois par la brise

 

 

Ruban d’espoir

Autoroute un dimanche soir

Le soleil assoiffe le ruban gris

Qui déroule sa glissade devant nous

Au loin, il tremble de chaleur

Et prédit à l’automobiliste hasardeux

La cécité provisoire des voyages vers l’ouest

La voiture ronronne avec aisance

Avalant mètres et kilomètres

Dévalant les pentes échevelées

Remontant sans peine la contre-pente

Insensible à la fatigue et au bruit

Alors que, face à nous, surgissent

Les bolides bondissants et félins.

 

Hors de cette saignée, calme, silence

Béatitude d’une campagne endormie

Par une après-midi de repos

Quand déjà le cercle de lumière

Atteint l’horizon, diffusant

Aux arbres et collines une lueur

Légèrement jaunie par quelques nuages

Amassés sur un fond de ciel cotonneux

 

Sortie dans l’ombre, au crépuscule

Pour se laisser entraîner subrepticement

Vers d’autres horizons invisibles

Qui nous conduiront sans bruit

Jusqu’à la maison rêvée et choyée

Où l’on entrera pour ouvrir une nouvelle vie

 

 

Sablier

Marchant sur la plage blanche des jours,
Nous laissons sur notre chemin incertain
Quelques galets  entassés chaque année.
Amas de souvenirs, dans le sable des moments
Que le reflux des eaux éparpille peu à peu.
Mais chaque année à nouveau, inlassablement,
Après avoir échafaudé une pyramide de cailloux,
Nous nous penchons encore, la main ouverte,
Pour emplir nos poches d’espérances vieillissantes.

 

Dans la fontaine des sabliers,
Les grains de sable de nos instants s’accumulent
Jusqu’à former une figure parfaite, mais friable,
De souvenirs imperceptibles du sommet.
Parfois se forme une vague idée du cône supérieur,
Une vue en perspective de son opacité,
Mais nous ne pouvons évaluer la hauteur
Du volume des grains qui y reposent.
L’annonce d’une nouvelle année
Renoue l’espoir de leur multitude,
Comme si la source était intarissable.

 

 

 

Saints de glace

La glace a pris possession des êtres :

Givré le nez pleurant la pluie aigre

Racornis les doigts prisonniers de mitaines

Et les pieds sonnant sur l’enfer du pavé

 

Seul le ventre au chaud du manteau

Tressaille encore d’aise pour certains

 

Pas pour longtemps, car la brûlure

De l’air enfile la manche de la rue

Et insère ses moignons sous la ceinture

 

Les femmes sortent en homme

Les hommes deviennent fantômes

Engoncés de pudeurs outrancières

Les pensées obscurcies d’épines acérées

Qui rayent toute continuité logique

 

Mamert, Pancrace, Servais et Urbain

Sont les saints invoqués et chéris

Contre cette folie glaciaire qui survient

En criant le soir derrière les fenêtres

Pour bleuir la face enluminée des passants

Et réjouir les corps dénudés

Des prudents sous la couette

 

Elle dure cette goutte de froidure

Qui glisse sous l’aisselle du temps

Provoquant la fuite des évocations

De jours mordorés et d’extase amollie

 

L’humain s’est figé dans la glace

De ses aspirations à la béatitude !

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 26 avril 2017

 

 

 

Sec

Il chercha longuement sa première phrase

Il fouilla dans les plis de sa mémoire

Mais rien ne vint. Sec… Il était sec

 

Où sont donc passés ces transports

Qui vibrent dans la chair délaissée

 

Le lit de l’inspiration est désert

Quelques cailloux encore se dressent

Et suintent des mots sans consistance

Quelques grains de sable s’en vont

Entre les pierres entassées et muettes

Perdus à jamais dans l’océan bavard

Ils deviennent limon et couche

Au poète disparu qui se lamente

De la perte cruelle de son art

 

Revenir aux prémisses, à cet instant

Où le vide se remplit de douceur

De la phrase souhaitée, ronde

Qui lentement fond dans la bouche

Tel un bonbon amer et familier

 

Elle chatouille le palais rugueux

S’enfonce dans les souvenirs heureux

Et resurgit en gloire pour s’effilocher

En phrases hagardes et orphelines

Comme un pneu qui se dégonfle

Puis meurt à plat, à jamais, en pantoufles

 

Aujourd’hui encore il est sec

De vertus, d’inspiration, de délices verbeux

 

Meurs à toi-même et renais au plus haut

Dans les nuages de l’inconscience

Et de la dégringolade hurlante

 

 

 

Ecrit le 26 avril 2017

 

 

Seul et deux

Il allait deux par deux, en paire

L’extérieur et l’intérieur, liés

Par l’injonction du double

Unique au regard de l’autre

Ils avaient bien tenté une séparation

Prendre une réelle indépendance

Mais toujours revenait l’attirance

L’association, le franc accouplement

Des contraires associés dans l’éternité

 

Tiens donc, se disait-il

Ferme l’obscure lumière du songe

Et coule-toi dans l’ombre

Dans le silence de l’absence

Laisse glisser ton être

Entre les vitres de la bienséance

Et évanouis-toi dans la nuit

Sens-tu cette présence en toi ?

 

L’autre toi-même, encouragé

Dresse un regard inquisiteur

Et contemple cette ombre

Derrière les lunettes de la vérité

Elle plane encapuchonnée

Dans ce corps vide de sens

Tordu d’interrogations

Comme un mirage épuisé

 

Ensemble, toujours un

Confondus dans l’unité

Des contraires associés

Marchant en équilibre

Sur le faîte du chemin

De la vie en mouvement

Il allait deux par deux

L’intérieur dans l’extérieur

L’extérieur empli d’assurance

Eclairé de présence pleine

D’un devenir en  pointillé

Qui conduit vers le rien

Et ouvre sur le tout

 

Oui, tu es, seul et double

Le regard sur le monde

Doublé d’un œil intérieur

Et tu fouille d’un doigt avide

L’âme qui s’éveille et t’entraîne

Vers sa résolution inconnue

Pleinement consciente

De cette unité à deux

Se rejoignant imperceptiblement

Derrière le cercle de la vie

 

 

Sous la lame

Sous la lame ronde du vent et de l’eau

Je glisse sur la planche en déhanché

Tel un fil dans le trou d’une aiguille

Qui ressort au bout de ce déroulé

 

Environné de gouttes et de paillettes

Mon esprit s’enchante de ce bain forcé

Qui nettoie la rouille de l’inertie

Et conduit heureusement  au bonheur

 

C’est vrai, la rosée n’est plus ce qu’elle était

Elle ouvre son parapluie et coule des jours heureux

Pendant que tu vis, petitement, en solitaire

 

Repu, tu cours sous la pluie froide

Et te laisses pénétrer des glaçons coupants…

Adieu. Le pôle m’attend, au centre de la croix…

 

 

 

Suite

Rêverie…
Qui te prend et t’étire
Quelle gymnastique elle te fait faire
La tête en bas tu es, les oreilles pendantes
Mais quel charme ces extensions !

 

Tu montes et descends, d’un souffle inspiré
C’est un bocal de sons, résonant et ronronnant
Et parfois un cri d’amour poignant
Coupant comme un sabre effilé

 

Dans le noir du corps inversé
S’élève la grande plainte des hommes
Corde vibrante des dents acérées
Comment ne pas laisser son cœur
Derrière la page écrite et jouée

 

Pliée elle se tient attentive
Ensorcelante, adoucie, mâchée
Elle écorche le palais, mais quel goût
En saliver de bonheur
Et pleurer à l’idée de ces caresses
Qui chatouillent l’oreille
Et la rendent câline

 

Tout n’est que vibration
Qui met en marche la vie
Pour un court instant
Et qui te dépossède
Des rondeurs de l’habitude
La corde du temps
T’étire dans l’espace

 

Tu es le Tout,
Grain énigmatique
Des poussières de l’illusion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(A l’audition de la Suite II pour violoncelle de J-S Bach)

Taiseuse

Elle se tut sans effort

Que pouvait-elle dire ?

Ses mains cachées dans le dos

Battaient la mesure en silence

Effrayées d’entendre encore

Le boléro endiablé de l’automne

Et de sentir sur sa peau

Le vent léger et frais

Venant de la mer

 

Elle se tut sans effort

Que peut-on en dire ?

Vous l’écoutiez serein

Sans savoir qu’en tirer

Sa beauté s’évanouissait

Au fil des heures et des veilles

Jusqu’à ne plus tenir dans sa poche

Alors elle s’en allait, seule

Danser dans le désert

Et rire à satiété

 

Elle se tut sans effort

Que peuvent-ils en dire

Ces mâles fiers et penauds

Qui ne justifiaient rien

Et faisaient beaucoup de bruit

Elle baissait les yeux

Mais son corps de femme

Brûlait de tant de soins

De tant de caresses accomplies

Le tremblement léger de ces cils

Lui rendait sa vigueur d’adolescente

Saute dans l’arène et marie-toi !

 

Elle se tut sans effort

Que peut-il dire ?

Elle l’avait choisi, l’homme

Qui se complait dans son ombre

Il va et vient sans bruit

S’approche de la source de ses lèvres

Et embrasse calmement sa douceur

Puis il la prend dans ses mains

Et caresse sa tendresse

Jusqu’au tremblement suprême

Elle hurle alors d’un cri silencieux :

« Tu es ce que je suis

Car je ne suis rien de ce que tu es »

 

 

Tempête

J’émerge et respire un grand bol d’air

Quel bruit ! Un grondement incessant

Une autoroute de départ en vacances

Ecrasé sous les roues et asphyxié de gaz

J’ouvre un œil. Où suis-je ?

Dans quelle machine à laver suis-je tombé ?

Un  incessant mouvement de grains de sable

Qui balaye les toits, entre par les fenêtres

Et passe le plumeau sur toute surface nue…

Levons-nous puisque le néant nous refuse…

Le sol est froid, l’air est moite

Collé contre le carreau glacé

Je contemple la danse du vent

On ne le voit pas. Certes on l’entend.

Les arbres s’agitent et se plient

Ils frémissent et gémissent de crainte...

En gros bouillons irascibles

La rivière charrie sa boue jaune

Entraînant toutes sortes de brindilles

De branches, d’herbes et de malheur…

Le vent ne se démonte pas, il s’amplifie

Je suis assis sur la bande médiane de l’autoroute

Et les véhicules passent à droite et à gauche

Hurlant indistinctement : écarte-toi, écarte-toi !

Alors, las de cette agitation non maîtrisée

Je ferme les yeux, ouvre mes paumes

Lève les bras à la force du souffle…

Je me dénude de mon immodestie

Et crie.

Les sons se perdent dans les branches

Mais quel bienfait ce passage hors du temps

Je suis sourd aux gesticulations

Assis sur mon tonneau, balloté par les flots

Je m’envole vers je ne sais où

Je perds mon identité pour redevenir

Celui qui a toujours été, qui n’est rien

Et qui devient le tout, par absence…

Je suis le vent et je caresse la terre

Montant dans les cieux, passant sous les portes

Et je regarde éberlué et chagrin

Celle qui se met nue dans les caresses…

Elle est parce que je ne suis plus…

Je suis par absence, courant d’air…

La mort guette l’inquiet, le modèle

Avant de s’enfuir sans rien

Ricanant de l’absurde et du bonheur

 

 

Le temps

Elle prit le temps d’avoir le temps

Ce ne fut pas sans peine ni courage

Elle avait tant de choses à faire, à dire

Et toujours elle n’avait pas le temps

 

Jamais elle n’aurait pu abandonner

Elle n’avait que deux mains et pieds

Ils étaient constamment en mouvement

Remuant jour et nuit, bien huilés

 

Etait-elle hagarde ou épuisée ?

Elle avait les paupières closes

Sans pleurs ni regard mêlés

Elle reposait à terre, en tas

 

Aurait-elle perdue la tête, cette enfant ?

Pourra-t-elle à nouveau s’adonner

A la souffrance du repos et de l’errance

Et se laisser glisser dans l’inconscience ?

 

Elle erre dans le désert de son esprit

N’y rencontre aucun être connu

Quelques cailloux et plantes sauvages

Pas une âme qui vive ou meurt

 

Dans ce refuge improvisé et stérile

Elle n’a rien à opposer au spleen

Qui l’a pris de vive force, sans un mot

Et projeté dans le vide sans parole

 

Ainsi elle perdit son temps

Pour prendre le temps

D’avoir le temps

Tant qu’il était encore temps

 

 

Toi

Qui es-tu, toi qui n’es rien ?

D’où viens-tu, toi qui n’as pas été ?

Où vas-tu, toi qui deviens tout ?

 

Je me cherche à l’extérieur de moi-même

Je me trouve derrière la frontière

Elle est de verre, invisible, incolore

Je la trouve en un clin d’œil

Mais cette enveloppe est vide

Et d’une richesse infinie

Rien ne vient la troubler

Enfermé dans cette coquille de noix

Je promène mon inexistence

Au-delà des planètes et des galaxies

 

Tu es ce que je ne suis pas

Je suis de chair et d’os

Tu me donnes l’inexistence

Un être sans squelette

Je flotte entre les strates

Des univers cloisonnés

La lumière se dévoile

Et me rend aveugle

 

Oui, qui est-il lui qui est tout ?

 

 

Train

Un train, la nuit, comme un serpent

Dans la géographie de son désert de sable

Lent balancement des boggies qui cogne la joue

Sur la vitre humide et froide

 

Parfois, les pleurs d’un enfant agacent le sommeil

Ou plutôt la rêverie installée comme un brouillard subtil

Qui conduit le voyageur au-delà de ses espérances

Jusqu’au terminus de ses phantasmes et de son ignorance

 

D’autres fois, la femme en face rencontre le regard

Chargé d’interrogation d’un voyageur égaré

Qui cherche vainement un interlocuteur malhabile

À effacer toute curiosité sur son grain de beauté

 

Bercement des sons et des mouvements jusqu’à l’oubli

Hypnotisme et résurgence de fatigues ignorées

Contraignant leurs victimes au repos de la chair

Alors que l’esprit vagabonde sous l’œil clos

 

Au-dehors, dans l’espace imprécis des paysages

S’imaginent les vies fragmentées de personnages

Qui regardent un instant la machine de fer

Défilant bruyamment dans leur intimité

 

Jusqu’où ira-t-on dans l’espace noir guidé par le rail ?

La distance s’épaissit, se contracte et engendre

Des regards vagues sur des visages blafards

Alors chacun meurt sous le jugement de l’autre

 

 

 

Trains internationaux

J’ai trouvé dans un train

Que le langage est vain.

J’y ai vu un Polonais

Qui parlait à une anglaise en français.

De l’autre côté un Français

Parlait avec une tendre négresse

Tout cela en anglais

Pour célébrer ses belles fesses

Et l’embrasser sans traîtresse.

Derrière moi trois jeunes Anglaises trônent,

De leurs voix claires, elles se rappellent At home.

Et chaque quart d’heure,

Dans une gare, un haut-parleur

Annonce, babélien,

La destination du train.

 

 

Transe

Que les sensations et impressions

Sont trompeuses et inconsistantes !

Ainsi, il a pris le fil de ses pensées

Et les a entremêlées aux perceptions

Cà a grippé, c’est sûr, et méchamment !

Il marche maintenant sur une roue

Qui possède une hernie cahotante

Clip, clop et floc. Quelle irrégularité !

Tout cela parce qu’un jour

La verrue du piquet de grève

S’est arrêtée face à sa voiture

Et a dansé un guilledou amer

A la barbe des hiérarques

Que ne sont-ils devenus verts

Emplis de leur fausse certitude

Sans un regard sur la nature

Et sur les humains qui cherchent

Non l’exigence du dé à coudre

Mais la vérité et le repos

Dans la paix bienfaisante du soir

Dieu, comme il est difficile de prévoir

Et de conspuer les auteurs

De décrets et d’arrêtés vilipendant

Le délire est dans le poste à images

Qui tourne sans cesse dans la tête

Encouragé par la mémoire

Et la ratiocination permanente

Sortez de là paroles impures

Et sautez à pieds joints

Dans la fange immorale

Des charlatans et procureurs

D’interdits et de repentances

Qu’ils meurent ces hommes de leçon

Qui se cachent derrière leurs vertus

Et qui n’ont pour tout bagage

Que l’ampleur d’une délivrance

Malheur à celui qui n’a rien

Malheur à celui qui a tout

Restez sur l’entre deux coupant

Et passez votre chemin !

 

 

Trois heures trente

Trois heures trente, l’heure sauvage

Celle où rien ne pousse dans la tête…

Silence... On tourne autour de soi

Sans consistance et sans résultats…

 

C’est un autre monde, inédit

Qui ressort des pages bouleversantes

De cet entre-deux prenant la gorge…

Rien ne s’offre gratuitement…

 

Chaque nuit le même récit voilé

Le retournement des principes

Et la sûreté des geôles d’antan…

Un volcan sorti de la glace…

 

Mais toujours, simultanément

Vous prend cet immense désir

D’une évasion hors du monde

Jusqu’aux confins de vos songes…

 

A grandes enjambées vous parcourez

Les étendues désertiques de la pensée

Toujours plus loin, dans le lointain

Jusqu’au vide immuable de l’absence

 

Rien ne vous arrête… Un trou

Sans fin et sans parachute…

Vous fermez les yeux morts

Et ouvrez l’esprit au rêve…

 

Trou noir

 

Il enserre dans ses griffes l’espace

Il le chiffonne de ses soubresauts

Et crée des perturbations incontrôlées

Le puits s’ouvre dans la courbure

Il tombe selon sa densité

Et se referme sur lui-même

Plus rien n’en sort

Même pas une parole divine

Le mystère reste entier

Où donc est passé le temps ?

Ce trou dans l’espace est-il

Creusé par le doigt de Dieu

Dans une motte de beurre ?

Même la matière a disparu

Plus rien n’est apparent

Et cet invisible est pourtant

Aussi surement que je suis

Immatériel, dans un corps matériel

 

 

 

 

 

Turpitude

La turpitude est-elle devenue morale ?
Ignominie et indignité, criaient nos grands-pères
Mais nous qui la côtoyons chaque jour
En avons-nous tellement horreur ?
L’âne nu se délecte de son attitude
Devant ces dames en sous-vêtements
Pourtant rien ne le distingue
Du personnage à trogne rougie
Qui joue du saxo devant notre porte
Et qui tend la main fourchue
Aux passants qui s’écartent, désorientés

 

La honte soit sur eux, ces avatars
D’une dissolution indélébile !
Ils avancent main dans la main
Comme deux gendarmes poursuivant
La folie du genre humain
Et regardent de tout côté
Si l’œil du cyclone n’est pas perdu
Ou seulement égaré

 

Oui la turpitude n’est plus ce qu’elle était
Elle s’est apprivoisée
Et ne court plus dans la campagne
Mais dans les chambres maudites
De ces hôtels où se concentrent
La caresse de l’interdit et du stupre

 

Et le noir désir qui chatouille la pensée
Tourne autour de chacun, vertigineux
Comme un ouragan tourbillonnant
Et pénètre par l’œil et l’oreille
Dans la loge cachée et rouge
De l’adolescent qui sommeille en vous
Au fond du désir indécent

 

 

 

 

Un jour de plus

Le chat aux mouvements ailés

Se coule, imprévisible et matinal,

Dans l’air saturé de la nuit

 

J’engage ce lent glissement

De la pensée immobile

Et enrage de ne pouvoir crier

La violence de ce réveil

 

Etire ton être fossilisé

Brise ce tas d’os et de chair

File au-delà du geste

Rien ne te retient plus

Dans le maquis du verbe

 

La vapeur du jour nouveau

Te conduit à cette lueur

Qui pointe entre les cils

Et embarrasse ton bien-être

 

Il est temps d’émerger

De la machine à laver

Pour emprunter, un jour encore

Le chemin des écoliers

Et apprendre la vie

Une fois de plus…

 

 

Une vie

Nous avons vécu tant de jours brûlants

Tant d’heures intrépides et de secondes essoufflées

Que nous ne savons plus vivre simplement

 Main dans la main sur les couronnes de laurier

 

J’aimais courir dans les herbes hautes et mêlées

Te cueillir dans les bras de la victoire méritée

Surmonter dans tes yeux les défaites amères

Et toujours me recueillir dans la tiédeur de ton corps

 

Nous vivions en esprit, le cœur haletant

Légers comme l’air à l’automne de la vie

Sans attache à la pratique quotidienne de l’inquiétude

Nous laissions voler ns âmes et s’évanouir nos certitudes

 

Sur le dos de l’histoire, nous cavalcadions activement

Sans prévision ni soucis, sûrs de l’indulgence des nôtres

L’amour simple et nu nous tenait lieu de mémoire

Et courrait devant nous dans cette fuite hors du présent

 

Maintenant vient le temps des regards croisés

Tu me rêves toujours, enfant de tes désirs

Je te contemple jeune fille sincère et enivrante

Nous partirons mêlés comme au moment du premier baiser

 

Ecrit et publié le 10 juin 2017

 

 

 

Vacuité

Brillent les larmes dans les feuillages
Jour endeuillé de coton
Le son étouffé des corbeaux
S’entend d’un champ lointain

 

À nu, regarde-toi
Tes mains de glace
Comme la caresse de la mort
Autour du cou

 

Vienne la source chaude
Des réminiscences d’été
Quand tu courrais dans le sable
Après l’élan du cœur

 

Aujourd’hui seuls les crépitements
Sur le toit encombré de mousse
Jouent le rythme endiablé
Des veilles d’hiver

 

La vacuité te déleste
Va, contemple d’en-haut
L’horizon courbé
Envole-toi vers l’inconnu

 

 

Valse

Ils étaient trois

Trois pigeons sur le bord d’un toit

Dans le carreau de la fenêtre

Ils dansaient la valse des pigeons

 

Non… Il était seul, sans autre aide

Que celui du rebord de pierre

Sur lequel il s’épanchait

Sous l’œil impavide des deux autres

 

La gorge haute, il se dressait

Et avançait à petits pas

Puis deux tours sur lui-même

Sans autre forme de procès

 

Il revenait vers eux, crânement

Reprenait ses deux tours

En sens inverse, en métronome

Puis repartait en riant

 

Vraisemblablement, il délivrait

Aux deux autres un message

Que je ne compris pas

Je le voyais, aller et venir

 

Il poursuivit sa complainte

Devant le manque de réaction

De ses compagnons ahuris

Et s’arrêta, interrogatif

 

– Ne voyez-vous pas, compatriotes

Que j’esquisse la danse sacrée

Des pigeons délurés

Jamais je ne tombe ni ne m’étourdis

 

Oui, il est temps de partir

Devant tant d’incrédulité

D’ailleurs l’un d’eux

Se jeta dans le vide

 

L’autre, penaud et embarrassé

Voulut conclure ce message

Il se redressa, courroucé

Et monta droit dans les cieux

 

Le danseur resta unique

Sur le bord du toit

Là où toi et moi

Ouvrons nos cœurs de chair

 

Alors il partit lui aussi

D’un coup d’aile, un froufrou

Qui traversa la rue

Et vint frapper l’attente

 

Oui, trois pigeons au coin du toit

Dont un dansait la valse

Pour les deux autres

Qui ne virent rien

 

 

 

Veilleur

Le veilleur, qui est-il ?

Celui qui succombe à la tentation de l’insomnie

Ou celui qui refuse l’achèvement nocturne de l’existence ?

L’un est passif et s’en relève difficilement.

L’autre est volontaire et activiste.

N’y a-t-il pas d’autres choix ?

 

Eveillé cette nuit, j’ai su l’état de veilleur

À la perspicacité de ma vision au réveil.

Il n’y a plus qu’à se lever, déambuler,

Puis partir à la découverte de l’envers,

Cet au-delà des sens diurnes,

Pour aboutir à cette absence de moi

Qui me dit plus que tout ce que je suis.

 

Devenu pellicule transparente,

Je tâte le monde par le vide qui m’emplit,

Et je jouis de cette odeur d’infini

Qui m’enivre et me transporte

Loin du cercle oppressant des pensées.

Echappé de l’esclavage du quotidien,

Je ne suis plus et je suis tout.

 

Ce ressourcement derrière la réalité

Existe-t-il réellement ?

Au fond, je ne le sais.

Mais je sais néanmoins que ces instants d’aspiration,

Ou d’expiration si vous le préférez,

Sont l’inspiration heureuse de chaque jour.

 

Le veilleur se surveille,

Tend vers l’absence

Pour se découvrir pleinement,

Cosmétique du cosmos.

 

 

 

 

 

Vendredi

Le non-être dans sa grotte de pierre
Il repose, arraché du bois
Il n’est plus rien
Face à la puissance du monde

 

– L’inconnu existe-t-il ?

 

Une petite poignée croit en lui
Ceux qui le côtoyaient
Ils sont abasourdis
Comment cet homme
La bonté même,
L’amour incarné,

 

– A-t-il pu mourir comme un voleur ?

 

Nombreux sont ceux qui moururent
De la veulerie des hommes
Des innocents accusés
Les cœurs purs souillés
Dans le froid du regard des autres
Le doigt tendu de l’infamie
Crie sur celui qui ne dit rien
Et il se sent abandonné
Il ne sait plus à quoi sert sa vie

 

– Pourquoi m’as-tu abandonné ?

 

Pourtant, envers et contre tous
Il avait suivi son inclinaison
Vide de l’homme passé,
Empli d’espoir vivant,
Il avait marché sur les idées
Et s’était confronté
Aux certitudes sans expérience
Et le voici, mort dans la pierre
Reposant dans un linceul

 

– Va-t-il lui aussi être oublié ?

 

La foudre est tombée
La pluie s’est déchaînée
Il n’est plus
Son sourire s’est dilué
Dans les huées de l’ignorance
Ses membres se sont tordus
Devant les accusations inconsistantes
Et ses yeux se sont fermés
Sur le seul trésor qu’il possède encore
L’absence de haine et de rancœur

 

– Mais cela suffit-il ?

 

Il se donne tout entier
Et en se donnant, de rien
Il devient tout

 

– Et pourtant, n’est-il pas mort ?

 

 

Vendredi saint

La mort a saisi le soleil

Et l’a fait tomber de son échelle

L’obscurité envahit les cieux

Et porte un coup fatal au cœur de la lumière

La terre tremble, son corps s’éteint

Son âme libérée suit la pesanteur

Puis d’un coup de pied trois jours plus tard

S’échappe des ténèbres acides

Enveloppée de lumière, revêtue de l’humain

Et plane sur le monde à jamais

Plus légère que la plume

Mémoire du divin

Dans le silence de l’oubli

 

 

 

 

Publié le 12 avril 2017

 

 

Ver

Un ver de terre sort du sol
S’est-il rompu le cou pour la vacuité
Ou découvre-t-il l’absence de soucis ?

Il chemine sur la surface
À la frontière de l’inconnu
Quelle ivresse et quelle arrogance !
Comment ce misérable vermisseau
Peut-il tout seul goûter le bonheur ?

Et contrairement à l’idée que l’on s’en fait
Ce n’est pas la satiété qui le réjouit
Mais le vide indolore de l’air…
Plus d’exercices et d’efforts…

Je vais et viens comme je l’entends
Exerçant mon autocritique pleinement
Et cela me procure un allégement
Qui me donne un frisson élégant

Le bonheur, n’est-ce pas cette goutte d’ivresse
Au creux des courbes du corps
Ce chatouillement inédit qui prend le rein
Cette absence de raison raisonnable
Qui ouvre les portes du paradis

Alors j’étire mes segments
Et pars loin de tous
Vers des horizons ignorés
Là où rien ne limite
Cette aspiration à être

                                                                       Vérité

Le soleil revient, il écarte le manteau,

Et les nuages fuient, volés au soleil par le vent.

Chacun s’affaire, avec sérénité,

Dans une maison où passe la vie.

 

Hier, longue discussion :

Qu’est-ce que la vérité ?

Cela me rappelle Ponce-Pilate !

Elle n’est ni blanche, ni noire, elle n’est pas grise non plus.

Elle n’a pas de couleurs, et pourtant

C’est la couleur !

Elle n’a pas de VE majuscule,

Elle ne RIt pas,

Elle TE parle, à toi seule,

Au fond de toi et tu la connaîtras,

Un jour d’abandon, une nuit d’espoir.

Alléluia !

 

 

Vide

Se dit d’un contenant qui ne contient rien…

Le rêve de l’astrophysicien, les jours de pluie

Qui est de définir le vide sans lui donner du plein

Et dans lequel le zéro ne peut être déduit

 

La quatrième dimension peut-elle être vide ?

Est-ce à dire qu’aucun événement n’y apparaît ?

Le temps s’en va et ne circule nul fluide

L’univers s’écroule et tout devient muet

 

L’espace peut-il sévir s’il ne peut être mesuré ?

Le vide peut-il être limité par un contenant ?

Même le mot rien ne peut le délimiter

L’imaginer c’est déjà lui donner un lieu accueillant

 

Alors Dieu serait-il vide et sans saveur

Ou serait-il l’ultime recours de l’imagination ?

Au fond le vide est-il un alibi contre la peur

Ou une huile pensante à manier avec précaution ?

 

 

                                                                       Vieillard

C’est un tas de chair, ramassé sur lui-même,

Aux jambes jadis allègres, mais fatiguées,

Qui regarde vivre la famille au gré des baptêmes,

Les yeux las, la main tremblante, l’espoir volé.

 

Il croît encore en lui, cet être rhumatisant.

La rosée le réveille, il précède la nuit,

Et pendant l’ivresse du repos bienfaisant,

Il danse, offert aux douze coups de minuit.

 

Le futur se rapetisse et s’envole.

L’ombre des amours perdus devient frivole.

Où donc as-tu la tête, toi, l’émasculé ?

 

Crédule, tu confonds infini et néant…

La seconde s’étire en se déjugeant.

Le grand Tout ouvre son manteau immaculé.

 

 

 

 

Vivre

Je vis mille vies

Et pourtant je n’en ai qu’une

J’habite à l’autre bout du monde

Et pourtant je ne suis jamais sorti de chez moi

 

Je suis ermite

Et pourtant élastique

 

Même le temps ne peut rien contre moi

Aussi à l’aise chez le boucher qu’à l’église

Je suis tout ce qui n’est pas moi

Je ne suis rien de tout ce qui est moi

 

J’ai trouvé la paix un jour de marché

Lorsque j’ai vu les œufs en gelée

Descendre les escaliers dorés

Et rebondir encore à mes pieds

 

Oui, rien de tout cela n’existe

Sinon dans l’imagination

D’un cafard alourdi par le rêve

Et d’une grenouille sans voix

 

Merci chers auditeurs

D’écouter à nouveau

L’histoire sans fin ni passion

D’un pauvre vagabond

Qui vit mille vies

Et pourtant n’en a qu’une…

 

 

 

Volcan

De rouge et d’or

Il déverse de toute sa hauteur

Les entrailles de la terre

Et hurle de ses profondeurs

 

– Non, n’approchez pas de mes eaux

Qui coulent de cette blessure géante

C’est le sang de votre mère Gaia

Qui régénère l’apparence de la planète bleue

Admirez la vigueur de ses projections

Et le serpent qui se coule dans la pente

Pour rejoindre les eaux primordiales

 

C’est le dragon des îles du Levant

Dont les doigts bouillonnent à l’entrée dans l’océan

Qui crache ses vapeurs en chuintements sinistres

La roche en feu se donne, entière et consentante

En volutes de fumée et de sang mêlés

 

Agrandissant ainsi le socle des vivants

Le volcan se pâme d’adoration rougeoyante

Et chante en ces lieux solitaires le mariage

Du solide et du liquide dans l’éther enfumé

 

 

 

Zéro

Il n’existe que dix nombres

Qui servent en arithmétique.

L’un d’eux n’est qu’une ombre,

Certes un peu fantomatique ;

Il ne signifie rien, mais c’est un chiffre.

Il est la présence de l’absence.

Ce n’est pourtant pas un sous-fifre ;

Il fait grandir la connaissance,

Mais reste enroulé sur lui-même.

Fait comme un O, tel un païen,

Il constitue un enthymème :

Il est fermé et il n’est rien.

 

C’est ainsi que Shakespeare fit dire

Au roi Lear : rien ne sortira de rien !

 

 

 

 

 

 

 

 

Commencements

Dictionnaire poétique 5

[           Commencements

 

 

 

 

Dictionnaire poétique 5

 

Loup Francart

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Du même auteur

 

LF édit, Paris, 3022

 

 

 

 

Loup Francart

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commencements

 

Dictionnaire poétique 5

Le 7 janvier 2024

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LF édit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

Abandon. 18

Absence. 19

Allégeance. 20

Amitié. 21

Anesthésie. 22

Années. 23

Aphasie. 25

Appât 26

Arbre. 27

Un arbre. 28

Ardeur. 31

Arrêt 33

Attentat 34

Aurore 2. 35

Auteur. 36

Avatar. 37

Avoir. 39

Bague. 40

Ballots de paille. 41

Baptême. 43

La barque. 44

Bille. 46

Bleu. 48

Bouillonnement 49

Boucle. 50

Brouillard. 51

Canicule 2. 52

Carillon. 53

Chair de poule. 54

Chaleur. 56

Chambre. 57

Chapeau ! 58

Chemin de fer. 60

Chouette. 62

Cimetière. 65

Clairvoyance. 66

Colmar. 68

Concentration. 69

Confusion. 71

Tiédeur. 72

Courant 73

Cours d’eau. 75

Cousinade. 79

Décombre (poème pour rire) 80

Délectation. 81

Délestage. 82

Délire. 83

Dés. 85

Désavouer. 86

Désert 87

Crête. 89

Désir (2) 91

Détournement 93

Dévoilement 95

Week end. 96

Diner. 97

Dissimulé. 98

Distinguer. 100

Dunes. 101

Échec. 103

Eau. 104

Eclatant 105

Ecoulement 107

Écume. 108

Elle. 110

Embrasement 111

Endormi 113

Enfance. 114

Enfant 116

Enigme. 117

Enthousiasme. 118

Ensorcelé. 119

Entre. 121

Entre-deux. 122

Envers. 123

Equilibre. 124

Errance. 126

Espace. 128

Espoir. 130

Eternel 132

Evasion. 133

Evanescence. 134

Evocation. 135

Existence. 136

Faim.. 137

Fantomatique. 138

Farce. 140

Féminin. 142

Femmes. 143

Feu. 144

Fidélité. 145

Fin. 146

Fleur. 148

Folie. 149

Folie 1. 151

Folie 2. 153

Franchise. 156

Funambule. 157

Glaçon. 159

Grains de sable. 160

La grande nuit 161

Grisaille. 164

Guerre des mots. 165

Haïku 1. 167

Haïku 2. 168

Haïku 3. 169

Haïku 4. 170

Haïku 5. 171

Harmonie. 172

Haute tension. 173

Hiver. 174

Image. 176

Ile de Ré. 177

imprécateur. 178

L’inconnue. 179

Inconscience. 180

Incroyable. 181

Infamie. 183

Infini 184

Inspiration. 186

Intersaison. 187

Jaillissement 189

Jeune moine bouddhiste. 191

Offerte au monde déboussolé. 192

Ivresse. 193

La musique. 195

L'autre. 196

Leçon de piano. 197

L'enfant rieur. 199

Liberté. 200

Lieu. 203

L'oiseau. 205

Lourdeur. 206

Lui 207

Lumière. 208

Main. 209

Manque. 210

Mardis. 211

Marine. 213

Massacres. 214

Matin. 216

Mémoire. 217

Métropole. 218

Mieux. 220

Moi 221

Monde. 222

Mort 223

Mortellement 224

Muet 226

Multiple. 227

Musica vini 228

Nature. 229

Neige. 230

Ni queue, ni tête. 231

Noël 233

Noël 2016. 235

Noir et blanc. 236

Nombre. 238

Note. 241

Nouvel an. 243

Noyade. 245

Numériser. 247

ctosyllabique. 248

Odeur. 250

Œil 251

Ombre. 252

Origine. 253

Poète. 257

Poésie. 258

Page. 259

Pâque. 260

Parapluie. 261

Parc Monceau. 263

Parenthèses. 265

Partir. 267

Pas. 269

Passion. 270

Pause. 272

Les patriotes. 274

Perte. 275

Peur. 276

Piano. 277

Pictoème sous forme de haïku. 278

Pincement 279

Planer. 280

Pleine lune. 282

Poésie. 283

Poésie. 285

Poète. 286

Portrait 287

Poussière. 289

Préhistoire. 290

Premier de l’an. 291

Premières pluies. 293

Printemps. 294

Profusion. 296

Quand. 297

Queue. 299

Recherche. 301

Regard. 303

Regrets. 304

Renonciation. 305

Réminiscence. 306

Renouveau. 308

Renouvellement 309

Répit 311

Repos. 312

Réveil 314

Rien. 315

Publié le 4 juillet 2017. 316

Rires. 317

Rites. 318

Roulotte. 320

Ruban d’espoir. 321

Sablier. 322

Saints de glace. 323

Sec. 325

Seul et deux. 327

Sous la lame. 329

Suite. 330

Taiseuse. 332

Tempête. 334

Le temps. 336

Toi 338

Train. 339

Trains internationaux. 340

Transe. 341

Trois heures trente. 343

Trou noir. 344

Turpitude. 345

Un jour de plus. 347

Une vie. 348

Vacuité. 349

Valse. 350

Veilleur. 352

Vendredi 354

Vendredi saint 356

Ver. 357

Vérité. 358

Vide. 359

Vieillard. 360

Vivre. 361

Volcan. 362

Zéro. 363

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abandon

Il est appelé et il ne répond pas
Quelle est donc cette attention subtile
Qui le retient dans sa boule de verre
Vit-il dans ce monde ou un autre ?

 

A peine assis, à l’endroit désigné
Il laisse aussitôt errer sa pensée
Tout se referme et il s’enferme
Parti en fumée, il s’espace

 

Ce voyage aux frontières de l’inconnu
Dans ce lieu du rêve et de l’ignorance
L’a-t-il voulu ou non ?

 

C’est un moment d’absence
Une descente dans les prés
Jusqu’au ruisseau de l’abandon

 

 

Absence

Silence des nuits sans sommeil

Où le cœur marque inexorablement

L’écoulement des heures figées

Dans la pose de l’enfant endormi

Et que dehors dans l’obscurité mouvante

La lune accomplit son périple immuable

 

Chaleur du poids de la veille

Dans la moite activité imaginaire

Des rêves du premier sommeil

 

Se lever et marcher dans l’obscurité

Sentir le carrelage froid sous le pied

Et l’odeur persistante du jour

Qui imprègne encore les pièces vides

Jusqu’à ce que la paupière lourde

Les membres las et la tête vide

Le corps replonge dans l’élément de son absence

 

 

 

 

Allégeance

Bruissant sous la larme des nuages
La forêt abritait nos regards verts

 

La frange houleuse des flaques
De nos rires imprégnait nos vêtements
 De perles ternies d’indifférence

 

Le regard étonné de tes doigts
Pénétrait le chien de lumière
Et les reflets mauves de son apparence
Coloraient d’une ombre de joie
La frontière qui sépare tes lèvres

 

Le chien sous la dent d’un humain
Prend l’œil des petits enfants

 

Il gémit pieusement, caninement

 

Sous sa couverture de poils damés
S’interroge son cœur de chien

 

Allégeance ?

 

 

 

Amitié

Retour dans la nuit

Dans l’ombre des lampadaires

Et le trop-plein des portes-cochères

Lorsque le cœur suggère

Et la raison vacille

Alors un grand merci

Monte du fond de l’être

Et ouvre à d’autres cieux

Ceux de l’amitié

Et du plaisir d’être ensemble

De parler pour ne rien dire

De dire pour n’être plus

Et de vivre pour s’apprécier

 

 

Anesthésie

Parfois me prend une tentation folle

Un trou noir et l’évanouissement de l’être

Plus rien qu’un vide immense

Comme un ballon qui se crève

Mon corps et mes pensées se rétractent

Il n’y a pas d’oppression

Tout juste un pincement

L’avertissement d’un autre monde

Encore inaccessible, tentant

Comme un fil d’araignée

Suspendu à la branche de l’avenir

Concentration des cellules projetées

Et passage dans le trou de l’aiguille

Où cela mène-t-il ?

Cet instant dérisoire et doucereux

Est une cicatrice que l’on aime gratter

Une seconde de bonheur suspendue

A des minutes d’angoisse

Et la paix au bout du tunnel

Derrière je pressens la lumière

La respiration translucide

L’évasion attendue de la pesanteur

L’entrée dans le liquide amniotique

Qui anesthésie le toucher de la vie

Approche, approche, me dit-on

Mais ne franchis pas la ligne

Car tu ne reviendras plus !

 

 

Années

Tu attendais impatiemment ton jour

Celui, surprise, qui te prenait une année

Tu grandissais si vite ce jour-là

Que tu te situais au sommet de l’humanité

Perché sur une montagne d’années

En équilibre instable, miraculeusement

Défait d’une pesanteur insatiable

Le lendemain redevenait plat et lisse

Tel une tête de chauve un jour de grand vent

Mais ce jour-là, fier de tes années

Sur la pointe de tes petits pieds

Tu contemplais le monde avec ardeur

Partant à la conquête d’une vie future

 

 

Puis, les années passèrent, modestes

Enveloppées de souvenirs

Ils s’accumulaient tendrement

Derrière le masque reconductible

D’anniversaires et de paquets

Emmaillotés de papier doré

Il en était de même au premier jour

D’une année nouvelle, séduisante

Parce qu’inexplorée et méconnue

Progressivement le rêve devenait réalité   

Il s’épanchait en volutes frivoles

Conduisait à des impasses illuminées

Par les illusions si longtemps retenues

Et par les succès passés au cirage

 

Aujourd’hui, chaque jour est le premier

Ou peut-être le dernier

Le premier d’une vie encore vivante

Le dernier d’une vie sans avenir

Où l’on s’enfonce benoîtement

Comme dans un édredon de plumes 

 

 

 

Aphasie

Ce matin, par inadvertance, j’ai pris le métro,

Ce serpent souterrain qui court dans la moiteur

Des dessous de la ville et transporte mille fantômes

Somnambuliques, vers des destinations multiples

 

Je sortais de mon lit, encore engourdi

Mais l’œil clair des attentes d’un jour nouveau

Et entrais dans la chenille lumineuse

Pour prolonger mon rêve exotique

 

Quelle étrange morbidité enserre ces passagers

De noir vêtu et d’ennui revendiqué

Sur la pelouse de leur mortuaire dessein

Ils allaient en silence, dans leurs pensées amères

 

Tous de noire désespérance, écrasés d’allégeance

Au dieu de la mode ou de l’inconscient collectif

Ils se laissaient porter, indifférents

Jusqu’au terminus de leur indolence

 

Chacun d’eux dormait les yeux ouverts

 Sur la pâleur des publicités

Qui lui donnent la consigne

De se vêtir de noir, exclusivement

 

Les yeux baissés sur leur tiédeur communautaire

Ils se concentrent sans éclat sur leur aphasie

Ignorant la belle délicatesse des couleurs assemblées

Pour faire revivre et danser espoir et liberté

 

 

Appât

Une mèche de cheveux

Une flèche de camaïeu

Surtout ne dis pas

Le fourretout du repas

 

La bobèche des adieux

Empêche l’invincible insidieux

D'être dissout par l'épiscopat

Partout où règnent les béats

 

Reviens, ne t‘enfuit pas

Les Troyens ont leurs appâts

Qui les mènent jusqu’aux cieux

 

Plus rien ne t’interrogea

Au sein du conglomérat

Tu te promènes avec les dieux

 

 

 

Arbre

L’arbre est tenace

Coupez-lui les bras

Il repart à l’assaut du ciel

 

Sa tronche lui tient lieu de tête

Il sait se dresser sur la pointe des pieds

 

Mais quand vient la dernière saison

Ses jointures fatiguées se crevassent

Il rend grâce et ouvre son corps aux cieux

 

Il finit sous la scie, rétractant sa chair fendue

Et s’épanche d’un cœur tendre en volutes de fumée

 

 

Un arbre

Ce n’était qu’un petit arbre

Un arbre comme les autres

Fragile à sa naissance

Puis devenu fort comme un Turc

Bien que sa chair tendre

Réponde aux critères

D’une féminité doucereuse

 

Lorsque vous arrachez

Ses pousses abondantes

Il s’en dégage une odeur

Persistante et violente

Que vous ne pouvez définir

Elle envahit votre intimité

Elle trahit votre perspicacité

Vous la rejetez, trop prenante

Et attirante malgré tout

« Reviens-y » semble-t-elle dire

Et pourtant elle pue

 

À ses pieds poussent et repoussent

 Ses petits, d’un vert tendre

Presque jaune, aux pieds fins

Vous le tirez en biais

Et tout reste dans la main

Une petite boule blanchit

Qui ne s’attache à la racine

Que par l’opération de l’esprit

 

Dans cet état indolore

Il est simple de l’éliminer

Mais quelques jours plus tard

Le nourrisson revient

Avec assurance, heureux

De vous montrer sa vitalité

Ma voici, semble-t-il dire

Étonné, rageusement

Vous lui donnez le coup de grâce

 

Mais il revient, perspicace

Jusqu’à ce que vous laissiez

De guerre lasse ou par inadvertance

Une pousse bien cachée

Envahir votre espace

Préoccupé par d’autres tâches

Vous ignorez sa puissance virtuelle

Mais un jour de printemps

Il devient arbre réel, envahissant

Au bois dur et flexible

Un arbre réel et rugueux

Bien qu’encore en culottes courtes

Il se moque de vous

En vous regardant dans les yeux :

« Tu vois, dit-il, je suis là ! »

Alors vous décidez de le garder

Pour voir comment il pousse

Et ce qu’il deviendra

 

Vous n’y pensez plus

Jusqu’à l’automne

Jour de grand ménage ou jardinage

Où est-il ce petit arbre ? vous interrogez-vous

Vous vous appuyez sur un tronc

Sans savoir qu’il est là

Sous votre main, fermement

Etabli dans sa robustesse

Ligneux, épanoui, jovial

Etincelant de santé

Aux feuilles bien découpées

Que vous brisez par inadvertance

Et qui repousseront patiemment

Sans cri ni esclandre

Parce que c’est sa tâche

Vivre toujours quoi qu’il arrive

Et décourager l’humain

Trop impatient et indécis

Que faire de ce rejet

Qui sourd des entrailles

D’une terre chaleureuse

Qui donne tout ce qu’elle a

Et même plus encore !

 

 

 

Ardeur

Revenu en toute discrétion

Epousé en réelle possession

Tu prévaux dans la cour vide

Et, ouverte, te dresses impavide

 

Qu’as-tu de plus que l’autre ?

Quelques fleurs et patenôtres

Qui produisent l’espérance

Et inclinent à la déférence

 

Ce rire derrière tes lèvres

Comme la course d’un lièvre

Et ta main sur le toit

Egrainant son patois

 

Tu encourage le délitement

Tu t’enferme en bégaiement

Tu n’es plus celle que je connais

Tu es toujours celle qui est

 

Et encore la vague inlassable

Te ploie en prêtresse du diable

Et ce rire devenu sourire

T’enseigne la manière de mourir

 

Alors la grande faucheuse

Telle la tendre accoucheuse

Te prend en son étau

Et s’en va moderato

 

Elle est partie, la douce

Là où rien ne pousse

Mais où l’ardeur de la nuit

Se réveille à minuit

 

 

 

 

Arrêt

Pourquoi courir après les actes ?

Pourquoi vouloir faire et défaire ?

S’arrêter, prendre le temps de se regarder !

Contempler le monde comme le hibou,

Les yeux ouverts, sans bouger

Et voir passer les incidents

Comme de petites blessures

À la perfidie de la vie

 

Calme serein des fontaines

Qui coulent au pied des jardins

Comme immobiles et vivantes

D’une vie statique et immortelle

 

Tel le scaphandre en eaux douces

Nous attendons la remontée

Pour sortir nos trésors :

Un doigt de poupée rose

Une couronne de fleurs artificielles

Trois lapins de porcelaine

Un chapeau défraichi

Par son séjour dans l’eau noire

 

Au-delà de ces assemblages

Nous retrouvons, cachée,

La sensation de froideur vitale

Des escargots idéologues

Qui courent aux murs de la honte

 

Petits délires matinaux

Comme un soulagement

Offert gratuitement

À l’errant qu’est

Chacun (ou chacune) de nous !

Attentat

On a trois attitudes : compassion, indifférence ou rage

 

Choisir la compassion est un choix simple et naturel

Choisir l’indifférence est personnel, mais ne pas le dire

Choisir la rage est pour les accros de la politique

Rage contre l’action, rage pour l’action, sans réflexion

 

C’est ainsi que la France se réveille ce samedi matin

Sans trop savoir quoi faire sinon mobiliser

Pour quoi, pour qui, contre quoi, contre qui ?

Seules les forces de l’ordre sont là et agissent

 

Chacun a son point de vue, c’est comme une explosion

Et plus l’on s’éloigne dans l’espace et le temps

Plus les divergences se font sentir pesamment

 

Ce ne sera plus le rassemblement, mais l’antinomie

Dans la passion des opinions et des réactions

Hors de toute analyse, recul et discernement

 

La seule union est autour des victimes

Vers qui affluent les pensées de tous

La France reste la France, le pays des troublions

Qui, en un instant, se relève et chante la Marseillaise

 

 

 

Aurore 2

L’aurore est abstraction.

Tout d’abord, noir et blanc.

Un point tout court, faible,

Grandit dans l’espoir du jour,

Puis dessine une à une les formes

À grands traits d’obscurité,

Diffusant la lueur entre elles

Plutôt que sur elles, si frêles.

Enfin se distingue chaque ensemble,

L’arrondi des buis dans leur bac,

L’aplat de la pelouse qui s’échappe

Hors de la vue palpable,

Le miroir de l’eau qui s’étire

En fils d’argent revêches.

Plus loin encore, hors du tangible,

La goutte de conscience s’élargit

Se manifeste avec une étonnante douceur

Pour s’emparer, avide, du paysage

Qui apparaît alors, nu et neuf

En ce nouveau jour, comme un poussin

Qui casse sa coquille et découvre

La splendeur renouvelée de la création.

 

 

Auteur

Errance entre les piles

L’œil attiré par la couleur

Plutôt que par un titre.

Ça parle, ça parle

Et ça regarde, compulse…

Acheter que nenni.

Discrètement refermé

Le livre retourne à la pile

Qui monte, descend, remonte.

Certains cependant ont les bras chargés

D’un échafaudage inconsidéré

Qui tombe inutilement entre leurs pieds.

 

Temps mort…

On parle entre nous, de nos efforts, de nos peurs,

Rarement de nos joies.

On ne retient que les difficultés.

Et pourtant… Qu’il est bon d’écrire

Au petit matin quand tout dort,

De dire le monde et les autres

Et sans doute un peu de soi-même

 

Ecrire : oui…

Ecrivain… Non…

 

Quel ennui cette foule

Qui passe et repasse sans voir,

Jette un œil miséreux sur vos piles,

N’entrouvre même pas un livre.

Vous êtes devenu transparent,

Un objet derrière les livres

Que l’on contemple sans le voir.

Y a-t-il un auteur dans la salle ?

Avatar

Qu’est-il cet avatar ?

Un homme ou un assemblage de 1 et 0 ?

Vient-il du fond des âges

Incarnant les dieux d’une Inde exubérante ?

Est-il un objet dans un univers virtuel

Une métamorphose de la fonction

Ou une mésaventure fonctionnelle ?

 

Tu as toujours rêvé devenir autre

Plus puissant, plus beau, moins timoré

Elle s’est toujours vue plus charmante

Et pourtant ce ne sont que des vivants

Qui peinent sous le poids de l’existence

 

Et qu’en est-il des avatars d’avatar

Ces incarnations successives en politique ?

Tel le papillon volage, ils courent

Après la fortune des voix qui crient

Toutes contre un système désuet

 

L’avatar implique un changement de nature

Mais cette métamorphose peut être intérieure

Tu es autre et, pourtant, le même

Brume de l’ignorance dans un même paysage

Ton destin est scellé, tu ne peux te changer

 

Enfin te voici,

Femme de toujours

Unique et véridique

Un sourire aux lèvres

L’œil aiguisé

 

Il se penche sur elle

Et ne trouve que le vide

Car il n’est rien lui-même

Qu’un morceau de chair

Dans le désert imaginaire

 

 

 

Avoir

Je veux vivre, disaient-ils

Ils se gorgeaient de mots

Ils s’emparaient de choses

 Et ces choses, ces mots

Ils en faisaient la vie

 

C’étaient des appareils de fer et de plastique moulés

Des moteurs tournant bien carré dans leur caisse

Des chaises et des fauteuils pour ne pas s’asseoir

Des tables de musée dans les salles à manger

Des bibelots étranges et quotidiens acquis par caprice

C’étaient des mots savants, bien formés

Achevés par un isme et vêtus d’une majuscule

 

Les mots nus étaient tristes et leur paraissaient faux

Ces mots sortis de la bouche des enfants

 Qui ignorent encore l’ivresse des belles phrases

 

Ils vivaient, disaient-ils

Ils croyaient tout avoir

Ils avaient le savoir

Ils connaissaient la possession

 

Un jour, ils sont morts

Et ils ont tout perdu

Ils sont passés à côté de la vie

Et ont toujours évité les humains

Bague

Et cet autre univers s’offre à moi sans pudeur

Cette plaine caressante que j’approfondis

Du bout du doigt devenu élégant habilleur

D’un voile d’innocence et de beauté recueillie

 

Quelle autre plage serait si sûre et sensible

J’atteins le feston de l’eau vive, émerveillé

Un embrasement coloré de vie indicible

Que l’on hume le nez au vent du désir rentré

 

Glissement vers cette dénivelée tangible

Centre de l’amour exalté ouvert à la flamme

Qui monte et déborde tressaillant dans l’âme

 

Le feu me brûle dans cette possession subtile

Délicieusement, je m’engloutis dans la vague…

Oui, c’est certain, cela mérite bien une bague

 

 

 

Ballots de paille

 

 

 

Ils sont ronds, dorés comme un rôti,

Ils enjolivent les champs de leur masse répartie.

Ce sont les rouleaux d’été,

De paille ou de foin enrobés.

 

Comme des guirlandes sur un arbre de Noël

Ils font une parure de fête au regard des vivants.

Appuyé sur l’un d’eux, je respire l’odeur de moelle,

De terre, mêlée d’herbes et de grains. Purifiant !

 

Seul le mugissement d’un bovidé esseulé

Trouble la torpeur de l’instant présent,

Accompagné des soupirs d’une brise affolée

Qui ondule sur le blé en chantant.

 

Enfin, cueillir l’origan, d’un sécateur pataud,

Pour le laisser sécher sur un plateau

Jusqu’à la fin de cet été.

 

 Et l’utiliser en l’écrasant de la main,

Comme on le fait pour le cumin,

Afin de doter chaque met d’odeur de sainteté.

 

 

 

 

Baptême

Il réalise à cet instant ce qu’est l’être.

Il le vit dans son corps et se sait épanoui.

L’être qu’il est, regarde par la fenêtre.

Est-il consistant comme ces nuages gris ?

 

Détaché de lui-même, il parcourt sa vie.

Qu’ai-je fais aux autres et pas à moi-même ?

Jeune, il erra longtemps possédé d’envies ;

Puis, assagi, il osa l’autre baptême.

 

Il rompit les amarres et s’en alla nu.

Il laissa derrière lui toute déconvenue,

Signant son destin d’être muni d’une âme.

 

Elle le porta au large sans appréhension.

Il flotta dans les cieux de la méditation

Et se divinisa dans les bras d’une femme.

 

 

 

La barque

Faire un tour en barque, quelle aventure !

Quand on a une dizaine d’années derrière soi

Ce moyen de transport devient un mythe

Et elle est là, attachée par une chaîne au mur

Derrière la porte en fer forgé, flottant

Au gré des vents sous son auvent de pierre

Ah, monter dedans et s’en aller pour oublier

Le poids des ans et l’incertitude de l’avenir

Se laisser glisser sous le vieux pont grisâtre

Et partir au loin, quelques dizaines de mètres

Des mesures de géant pour de si petites jambes

L’envie les démange, leur corps est déjà assis

Sur le petit banc, tendu vers l’exaltation

D’un voyage merveilleux sur l’étendue liquide

Et se contempler dans ce miroir mobile

Sans pouvoir respirer pour ne pas le voiler

D’un souffle d’apaisement et de bonheur

Seules les rames ont ce pouvoir de l’onde

De marquer leur avancée sur la surface

Ils rament sans cadence tout au plaisir

D’agiter leurs bras et de pousser, en extase

Pour sentir sous leur être l’avancée du rêve

Mais la barque a sa volonté, elle va ou vient

Dans un sens, puis dans l’autre, en crabe

Ou comme une grenouille asymétrique

Ils sont passés sous une arche du pont

Criant leur joie qui résonne sur la voûte

Emmenée par le courant, la barque tressaille

S’agite, se rétracte, s’amuse de tant de naïveté

Elle sourit de cette turbulence sereine

Et se laisse porter, indifférente et polie

Sous l’injonction de petites mains sur les rames

Que d’émotion, de cris, d’effroi et de bonheur

Ont été ressenti cette après-midi-là

Dans ce petit bateau vert flottant sur l’eau

Pour exprimer ce qui deviendra un souvenir

Dont ils se rappelleront quelques années plus tard

En regardant le pont du haut de la terre ferme :

« Tu te souviens, la barque… C’est loin… »

 

 

Bille

Entre en toi-même, mais où ?
Je ferme les yeux
D’où vient ce fourmillement ?
Le haut du crâne me semble un lieu précis
Mais il ne différencie pas le dehors
Du dedans qui résonne dans la tête
Ce n’est qu’une bille de bois
Qui se cogne aux limites du vouloir
Et se heurte aux événements réels
Entre dans la bille et secoue-toi !
Tu tombes vers le néant
Est-ce tout ce que tu contiens ?
Mais bientôt les images t’envahissent
Tu es submergé.

Stop !

Rien, un voile noir te recouvre
Tu ne peux respirer ni penser
Progressivement l’étau se desserre
Ton souffle s’allonge et glisse
Entre toi et ce monde
Un feuillet blanc et vierge
L’œil rejoint le fond des globes
Et repose, innocent, sans frayeur
Tu te contemple, étranger
Dans ta propre consistance
Non, ne pas s’endormir
Rester éveillé et tendu
Vers le but suprême et ignoré
Le trouveras-tu aujourd’hui ?
Tais-toi et ne pense plus
Mais comment ne pas penser sa pensée ?

Tiens, ça y est !

Je perçois la limite
Elle est floue et me fuit
Elle s’évapore et me dissout
Dans le brouillard blanc de l’absence
Je n’ai plus de corps
Encore une tête ? Oui
Mais elle se liquéfie doucement
Je baigne dans le jus de l’ignorance
Et m’en trouve bienheureux
Quel repos ! Rien qu’un nuage incolore
Sur lequel repose la bille de bois
Elle ne résonne plus, ne bouge plus
Elle semble sans vie, mais énergique
Elle fonctionne à plein régime
Mais ne brasse que l’absence
De perceptions et sensations

Silence !

Le va et vient purificateur
S’installe en ta présence sereine
Le souffle devient ruisseau
Qui purifie ta grotte intérieure
Attention, tu t’endors
Et pourrais ne pas te réveiller…
Quel brouillard bienfaisant…

Dors sans souci…

 

 

Bleu

Bleue la lame du couteau dans le froid

Juste un bout de ciel et d’horizon voilé

Où courre le train noir et peureux

Dans la plaine réchauffée de lumière

 

Les notes cristallines des éclats de glace

Résonnent aux oreilles du voyageur averti

L’intensité tranchée des rayons réfléchis

Crée un voile subtilement bleuté

 

La pointe d’un glaçon brisé par les pieds

Rouvre la plaie de l’absolue transparence

Le monde s’éloigne à grandes enjambées

La lumineuse beauté bleuit le paysage

 

Bercé par le ronronnement des rails

Je me replie dans la chaleur du fauteuil

Envahi par cette froideur étincelante…

La vitesse façonne le vent de la solitude…

 

 

Bouillonnement

Quel est ce bouillonnement
Qui sourd de tes entrailles
Tel le trop-plein d’un volcan
Déversé en pluie de mitraille

A peine sorti de la nuit sans fond
Il t’emporte dans sa danse
T’étourdir, te promène sur le pont
T’étreint et sans cesse la relance

C’est l’aspiration du large
Sans lieu ni durée qui t’entraîne
Jusqu’à l’horizon et ses marges

Le cœur soulevé d’absence
Tu pars en goguette hors de l’arène
Comme aux jours de ton adolescence

 

 

 

Boucle

Il est venu, vert de lui-même

Il prit son courage à deux mains

Et sauta le ruisseau des eaux folles

Rien ne va plus, entendit-il

Dans un lointain vécu sans faille

Alors il repartit penaud, mais détendu

Vers d’autres cieux plus verts

Au ciel chargé de plomb et d’airain

Il naviguait dans les espaces sidéraux

Chantant sa complainte sauvage

En solitaire habitué à l’absence

De cohérence et d’embonpoint

On l’appelait le fil volant

Mais ce n’était qu’un point

Sans même un abri où dormir

Qui parcourait le monde virtuel

Et s’attardait sur les litotes

Parfois il tombait dans le vide

Interminablement, solidaire

De l’ivresse des trous sans fin

Il franchissait la porte du trou noir

Et se retrouvait, exclu

Dans un monde moins consistant

Engagé dans une boucle infernale

Qui se terminait par une impasse

Demi-tour, criait-il aux vents

Qui le poussaient vers sa fin

Et le point repartait vers les pleins

D’une cervelle aiguisée et proliférante

Toujours plus au fond de l’imagination

Dans ce plein où rien n’existe

Hors du soi qui n’est pas le moi

Mais un autre fou, ivre de puissance

Brouillard

Hors de toute gravité l’ouate flotte dans l’air

Et encombre les bronches révoltées

Par le passage des particules délétères

D’une brume persistante et illimitée

 

Enfoncez-vous mollement dans la purée

Laissez-vous aller sans bras ni jambes

Et ouvrez grand votre regard enchanté

Sur les nuages devenus ingambes

 

Il lui prit la main, hors de toute mise en scène

Gonflé d’un hélium envahissant et obscène

Il frémit de bonheur. L’angoisse attendra !

 

Va où te conduisent ton cœur et ta nature

Marche vers l’inconnue en toute droiture

Va vers la porte blanche et avance d’un pas !

 

 

 

Canicule 2

 

 

La rue est ronde de cette chaleur

Qui tombe du ciel lentement

Avec la douceur d’un agneau

Et la berce d’apesanteur

 

Les voix traversent l’air densifié

Elles pépient en oiseaux polis

Pénètrent l’oreille voluptueusement

Et montent en vrille dans la nuit

 

Toutes fenêtres grandes ouvertes

Comme un pois chiche vous flottez

Aucun souffle ne vous chasse

Vous êtes là, patients, sans force

 

Vous n’avez même plus un fil

Pour vous protéger de la fournaise

C’est un sauna permanent

Auquel il manque le liant de la vapeur

 

O mon corps, Peux-tu fondre

Et me laisser seul et dénudé ?

Non, le poids te rattrape

Couche-toi sur le sol vierge

 

Et désormais ne va plus chercher

L’ombre de ta consistance

Au pied des immeubles luisants

Mais dans la fraîcheur du rêve

Carillon

Absurde, j’ai retrouvé le goût salé

Des embruns pleurés aux grottes de l’océan

 

La pluie

Comme la bise sur l’arbre

Égraine de gouttes

La rêverie de l’œil sur le toit

 

Le carillon des larmes de la gouttière

Enchante ma cathédrale de zinc

Au regard de l’arbre qui, de ses bras tendus

Protège son corps d’écailles

 

Grisâtre, l’épiderme nuageuse

Caresse les cheminées luisantes

 

 

Chair de poule

Prudence ! Viens, la petite, viens !
Gambade encore devant mes pieds
Soulève mes chaussettes trouées
Et découvre sous mes pas
Les pièces semées par inadvertance

Froid, désolation, rien ne vient
Aujourd’hui est le jour raté
D’un retour au primitif
À la valse lente des mirages    

 

Le matelas des cieux, moelleux
S’endort au-dessus des frissonnements
Du jardin englouti dans sa torpeur
Pourtant la nature s’est éveillée
Elle a fait grandir les pousses
Mais sitôt fait, elles ont stoppé
Leurs gambades allègres
Et se sont rétrécies de crainte
Elles attendent leur heure qui ne vient pas

 

 

La lassitude s’enracine dans les membres
Bouges-tu ton petit doigt
Tu réalises un exploit
La chair de poule t’envahit
Tes frissons te couvrent d’une carapace
D’indolence fiévreuse

 

 

Et pourtant ces bouquets de blancheur
Se dressant en écume de vie
Sont bien le signe d’un mouvement
Un appel à la décontraction
Quand donc nous relâcherons-nous
Laisserons-nous aller nos oripeaux
Pour nous laisser rôtir nus
Et dansez le sabbat au jour le plus long ?

 

 

 

Chaleur

Enfin, la bouche des dieux exhale la chaleur

Elle s’engouffre par la fenêtre, elle pénètre

La chair dissolue des corps endoloris

Et fait naître une langueur bienvenue

Laisser-aller…

                        Faut-il encore bouger ?

Les pieds ne suivent pas ce corps

Qui part poussé par sa volonté

Ils laissent une trainée dans le sable chaud

Et bientôt, l’indolence gagne les cuisses

Puis l’aine, enfin le tabernacle

Qui bat à tout rompre dans sa toile

Quel étouffement !

                                Non, laisse faire

Liquéfie-toi sous le souffle délétère

Laisse aller ta carcasse appauvrie

Paquet sanglant de chair humide

Ne la laisse pas se dérober

À cet espoir d’assèchement

Et lorsqu’elle se réveillera, immortelle

Chante la percée de l’inaction

Sur les cadavres des nuits froides

 

 

Chambre

Dans ce jardin immense où piaillent les enfants,

On trouve une petite chambre dissimulée

Sous des arbres menteurs et bien vêtus

Qui cachent un paradis de douceur ignoré.

 

Il faut s’enfoncer sans peur

Dans cette noire épaisseur

Que borde le soleil

Sans jamais la pénétrer.

 

S’ouvre alors devant vous,

Après un instant prolongé

D’obscure ambiance moite,

L’écoulement des eaux.

 

Elle franchit ses bassins

En roucoulant de joie,

Glougloutant sauvagement

Et pressée d’en finir.

 

L’architecte des liquides

Sournoisement a conçu

Un cheminement tortueux

Bordé d’arrêts obligés.

 

Et là vous méditez

Dans ce concert ailé

Sur le temps qui passe

Et l’espace qui s’enroule.

 

Cette chambre en plein air

Est le refuge des bien-portants

Qui y viennent ruminer

Leurs erreurs pardonnées

Et leurs espoirs d’un devenir meilleur.

Chapeau !

Quelle engeance, cet étrange galurin
Sur la tête d’une aussi jolie statue
Immobile, elle s’égare dans son indolence
Et pique un fard au bain-marie 

 

Haut de forme, serrant le crâne
Il permet de se distinguer des autres
Par une étrange stature rehaussée
Mais quel malheur lorsqu’il faut saluer

 

Certains aspirent au chapeau
Rouge cardinal, il attire l’œil
Dans la foule des prétendants
Et fait ressortir la majesté du personnage

 

D’autres les préfèrent ruisselants
De fruits débordants et veloutés
Elles imaginent la bouche ronde
D’amants gobant les cerises

 

Il peut arriver que l’on en bave
Comme les ronds de fumée
Qui sortent de la bouche du fumeur
Et font trembler l’air d’extase irréelle

 

On peut le tirer jusqu’à terre
Et saluer ainsi une inconsolable
Qui au sortir d’une relation
Entre au purgatoire des amours

 

Chinois il ne pèse pas la paille
Qui le garnit en conque ouvragée
Vissé sur le caillou par son attache
Il peut devenir le toit des humbles

 

Certains le mettent en tête
D’articles énigmatiques
Pour atténuer l’impression désobligeante
De savantes et vaines recherches

 

Mais lorsque celui-ci commence à travailler
Il est temps de tremper sa tête dans l’eau fraiche
Pschitt ! Quel dessalement d’enfer !
Mais quelle idée de vouloir se couvrir ?

 

 

Chemin de fer

Les yeux fermés, le cerveau clos,
Roulements aigus des boggies sur le rail,
Avec le claquement plus sec des aiguillages,
Eclairs palpables des arbres devant le soleil,
Grattement d’une joue irritée par le dossier,
Une main alanguie reposant sur la cuisse,
Les pieds fouillant d’autres pieds, sous la table,
Odeur de jambon beurre en fond de tableau,
Rires étincelants de groupes s’ennuyant,
J’ouvre lentement des paupières alourdies
Sur un défilement de champs à rayures,
De bois à tronçons et d’étangs à la surface gercée.

 

L’horizon s’affaisse, éperdu,
En grandes taches sales et perverses
Pour proclamer l’envie d’un repos mérité

 

Tache aussi des vaches dans les prés
Comme des champignons sur le green
D’un golf imaginaire et mouvementé

 

Des voisins très sains, aux reins solides,
Qui devisent éperdument en solitaires
Jusqu’au sourire d’un regard lointain
Perdus dans leur monde déconnecté

 

Plus rien ne vient
Du tout à l’horizon
Empreinte commerciale
Des contrôleurs désabusés
Jusqu’à la gare noire
Le débouché aveuglant
Sur un parvis de voyageurs
Et de voitures ensablées
Patinant entre les corps
Circulant sur le chemin
Du retour éternel
Aux pistes inconscientes
D’une enfance heureuse

 

 

 

Chouette

Une petite chouette est tombée du ciel en passant par la cheminée, comme le père Noël. Seule dans la maison, elle a cassé pas mal d'objets avant d'être rejetée dehors. Quelle aventure ! Depuis, elle vient la nuit nous rappeler son voyage mystérieux au pays des humains.

 

 

Elle est tombée du ciel, comme le père Noël

Passée par la cheminée, noire comme le vent…

Comment a-t-elle fait ? Avait- elle trop bu ?

Les taches de suie montrent sa dégringolade…

Elle a débarqué dans la cendre grise

S’est ébrouée, hagarde et la pépite dans l’œil

Que suis-je venue faire dans cette galère ?

Aucun arbre, pas d’eau, pas un brin d’herbe

À quoi servent ces moutonnements colorés

Que je vois par terre, picorons-les pour voir !

Le tapis s’est trouvé ébouriffé d’une touffe

Pouah, quelle horreur cette sorte de graminée

Pas de goût, une odeur de poussière…

En se dandinant, elle se déplace et avance…

Elle ose en un instant ouvrir ses ailes

Oui, je peux voler pense-t-elle. Explorons !

Mais l’espace est limité, cloisonné, rapetissé

Elle se heurte à un abat-jour jaune

Tente de se poser dessus, mais il s’effondre

Un bruit d’enfer, mille morceaux par terre…

Tant pis, volons puisqu’on ne peut se poser

Le ciel est dur, j’ai mal à la tête

Ah, voici le jour, sans restriction

Clac, je me casse le bec sur une cloison

Qu’y a-t-il ? Je vois le vrai espace, la démesure

Dans laquelle je m’exprime à l’habitude

Et je me heurte à l’invisible

Rien n’y fait, je ne passe pas. Pourquoi ?

Changeons d’univers, voici la porte

Encore la prison, plus large cette fois

Mes ailes heurtent une étrange machine

Des aiguilles tournent lentement

Dans un tic-tac qui fait mal à la tête

Tiens, elle tombe, à nouveau bruit infernal

Elle projette de minuscules gouttelettes

Qui restent intactes sur le sol délavé

Je veux en gouter une, mais c’est dur

J’ai la langue en sang, ça fait mal

N’y touchons pas, c’est belliqueux…

Enfin, des branches entremêlées

Un vrai arbre au-dessus d’un pigeonnier

Les branches sont si fragiles

Qu’elles se laissent aller jusqu’au sol

Pourtant ces paniers ne contiennent rien…

 

Et la chouette continua de tourner

Pendant une partie de la nuit

Et une partie de jour, sans repos

Ne sachant où poser sa carcasse…

D’épuisement, elle s’effondra, défaillante

Jusqu’à ce qu’un humain, effrayé et dépité

Ose ouvrir la fenêtre et la laisser aller…

Elle est sortie, incrédule et épanouie

Avec un hululement de joie

Et s’est perchée sur le toit

Pas sur la cheminée, ce volcan éteint

Qui engloutit les oiseaux distraits

Et les conduisent en des lieux

Qui sont plus l’enfer que le purgatoire

Des animaux peu chanceux…

Cette chouette fut le premier être

À reprendre son envol

Ressuscitée, hilare et légère

Voguant à nouveau sur les branches

Et plongeant dans la rivière

Pour boire les quelques gouttes

Etincelantes et tourbillonnantes

Qui furent un baume à sa langue déchue

 

 

 

Cimetière

Tel l’avion qui tourne au ciel
Dans le brouillard des pensées
Il retrouve sa voix dans l’air…
Plongeon dans le vide, vertical
Obsédant et tyrannique …
Une pirouette, puis deux
Avant la succession de figures
En danse hélicoïdale…
Chaque nom se couvre d’opprobre
Banni par la coupure du temps
Il n’en reste plus
Que quelques mots sur la pierre…
Ce ballet aérien poursuit
En attaque flambant
Sa routine meurtrière…
Mais où vont donc les mots
Qui vous passent par la tête ?
Le cimetière de l’écriture
Est suspendu aux paroles frauduleuses…
Les croix usées des tombes
Grattent leurs puces sauvages
Au dos des concepts insolites
Allons, allons-y…
Dans les vallons
Des pleurs de crocodile…
Où vont les larmes des mots ? 

 

 

 

 

Clairvoyance

Vêtu de noir, il possédait tout
Si jeune et déjà propriétaire dans le ciel

 

Il sonna à la porte, doucement
Entra sur la pointe des pieds
Et son sourire chaleureux
Fit passer de la rue obscure
Au seuil encaustiqué
La lueur violette et transparente

 

Son regard perçant noircissait
La matière des objets entassés
Plus loin…  Il cherchait l’inconsistance
L’atome derrière le toucher
La tranche pénétrable
Du vide au-delà de la rugosité

 

Parfois il s’enflammait
Les mains fermées sur sa vision
Tenant la pomme imaginaire
D’un Adam révolu, mais présent
Le divin insaisissable
Ouvrait ses portes aux gueux
Et caressait avec tendresse
Leurs pensées sauvages

 

À d’autres moments,
Il apparaissait souverain
Dans sa robe noire
Comme une mariée
Il allait à l’aventure de la vie
Tenant sa citrouille haute
Illuminant son chemin
De la clarté de la vérité

 

Il repartit tôt, encouragé
Auréolé de pièces bigarrées
Paysan, intendant, apôtre
Sachant tout faire
Ignorant le savoir
En connaissance d’instinct
Avec la lumière divine

 

 

                        Colmar

Vent et soleil, mélange détonant

Le cheveu en bataille, la peau desséchée

Vous marchez entre les rangs de vigne

Où quelques rares raisins restent accrochés

 

Vous visitez l’exposition « Le voyage en Orient »

Visages de bédouins chrétiens, de turcs chafouins

Architecture embrouillée sur un sol sans végétation

L’eau n’y est présente que par l’aridité des oueds

 

Les voix… isolées… retentissantes… douces pourtant

Une place sans un bruit où passent des fantômes

Et parfois une jeune fille pédalant vigoureusement

Evitant chaises et tables en attente de clients

 

Les carrés de chaleur où le soleil évolue discrètement

Sont enviés des personnes âgées en recherche de douceur

Elles passent, se tenant par le bras, boursoufflées de rides

A l’image de leur passé : rieur, envieux, chagrin

 

Vous poursuivez votre errance, étonné et curieux

Vous croisez des visages, évitant les corps

Vous contemplez la voûte de la cathédrale

Vous vous asseyez là… heureux… sans pensée…

Concentration

Une tête d’épingle. Rien d’autre

Ne la cherche pas dehors

Elle est en toi, là où tu n’es plus toi

Là où l’infini te pénètre

Et te prend comme une proie

Concentre-toi !

 

Ton corps n’est plus qu’enveloppe

Une feuille légère que tu ne peux saisir

Ta raideur devient souplesse

Ton inertie devient attente

Au bord du précipice, tu guettes

Espérant la venue du Tout Autre

Concentre-toi !

 

Noirs, puis rouges, puis blancs

Entre tes yeux clos se pressent

Les grains vivants de l’attention

Qui s’amassent en toute liberté

Tel un nuage lumineux qui te prend

A la jonction des pensées et des sensations

Et t’aspire, là où Tout est en Tout

Concentre-toi !

 

Sans poids ni durée, tu flottes

Entre les eaux primordiales

Tu gouttes sur la pointe de ta langue

Cette saveur étrange et méconnue

D’un infini qui t’est familier

L’ouverture vers une absence

Plus aimante que la présence

Le rien devenu Tout

Concentre-toi !

 

Concentre-toi… Et va…

 

 

Confusion

Nous n’avons jamais tant vu d’agitations

Et de navrantes piques pour une élection.

Seul, l’empereur règne sur le médiatique,

Proclamant à qui mieux mieux sa gymnastique.

Il n’est pas atteint par la fièvre dévoreuse 

Et sort toujours plus blanc de la lessiveuse.

Il navigue sans se fixer entre les extrêmes

Et affirme vouloir gentiment faire carême.

Les autres, sous les coups des assassins,

Jouent les utilités contredites sans fin.

Leurs paroles se perdent dans le brouhaha

Qui finira prochainement par un hourra.

Et pendant ce temps, survit le monarque

Qui, dans la désolation, assis sur sa barque,

Contemple hilare les ruines de son château

Et annonce : « Il n’y a jamais d’égaux ! ».

C’était bien pourtant la promesse délirante

Qui enthousiasma les foules trépidantes.

 

 

 

 

 

 

Publié le 22 mars 2017

 

 

 

Tiédeur

La chaleur écrase de sa pesanteur

La paupière alourdie de nos corps

Le vent même dévore d’un souffle chaud

La poitrine blanche des soldats

 

Les lèvres collées de sécheresse

Le pied lourd de mille soucis

Ils attendent, impassibles

La relève qui ne veut pas venir

 

Collés à la terre desséchée

Ils grignotent à pleines dents

L’ombre imprimée sur le sol

Par le soleil ardent de leurs espoirs

 

Le matin peut-être, la quiétude

Gagne les corps endormis de rêves

D’eau bienfaisante réveille

Les espoirs de la veille de du lendemain

 

Et nous sombrons à nouveau dans l’écrasement

 

L’eau maintenant, la boue

Les pleurs de chaque motte de terre

Engourdissement d’impuissante raideur

L’extrémité des membres terreux

 

Et nous nous retranchons en boule

Dans la moite tiédeur de nos corps

 

 

Courant

Merci à vous, passants d’un jour,

Pour votre indifférence fébrile

Et vos pensées perdues.

Je peux marcher sans peine,

Sans arrachement difficile

Dans la cité virtuelle

Des avatars déjantés, mais sereins,

Courant au-devant d’un autre lui-même

Pour finir le soir endormi sur la table

Des images luisantes d’un moniteur.

 

Merci à ceux qui passent

Sans voir la lente remontée

Des hébergeurs échevelés

Au lendemain des heures

Où dorment les malins dodus.

 

Merci aussi à toi,

Initiateur irréel et magique,

D’excursions abruptes et échevelées,

Dans les chambres fermées

Où d’étranges silhouettes

S’épanchent sans vergogne.

 

Adieu, vous qui m’avez donné

Idée de ces mondes délirants

Où l’homme redevient,

À l’égal des rois au pouvoir estimé,

Le seul propriétaire de rêves indolores.

 

Mes voyages s’arrêtent faute de courant.

Ce matin le maître de l’électricité

A coupé l’énergie qui m’alimente

En visions fantasmagoriques.

Plus rien ne me conduit

Vers les cieux glorieux de l’imagination.

« Dors », me dit-on, ou encore, « réveille-toi »

           

 

 

 

 

 

 

 

 

Cours d’eau

Marcher le long d’un cours d’eau,

Promener sa paresse au fil des pas

En regardant défiler l’herbe verte

Et se laisser aller à une douce somnolence,

À chaque seconde qui s’égrène.

 

 

 

 

 

Par endroit, la roche se présente nue

Comme coupée au couteau,

Mais environnée des guirlandes de buis

 

Qui poussent, sauvages,

À l’image des millénaires écoulés,

Et pourtant domestiquées

Par la proximité des prés.

 

 

 

 

Au fond de la vallée, un village.

Pas un bruit, pas une âme.

Seul le chuintement de l’eau sur les pierres

Donne vie à cet immobilisme.

 

Je m’arrête, observant l’eau,

Apprivoisé par la pâle chaleur

D’un soleil dispersé entre les branches

Et insaisissable dans sa totalité.

 

 

 

J’avance, l’œil aux aguets,

Porté par une brise tendre et acide,

Et traverse la rue principale

Enhardi par la chaleur du soleil.

L’église, plantée sur le carrefour,

Côtoie les pentes escarpées

Où paissent des fantômes de vaches.

 

Au retour, j’aperçois une femme

Qui sort de chez elle, sans bruit,

Un tableau à la main,

Ou plutôt rabattu sur son buste

Comme pour le protéger.

Elle s’éloigne calmement,

D’un pas assuré, le regard perdu,

Montant le chemin herbu,

Vers un l’on ne sait où, fuyante.

 

 

 

Chemin du retour, au pas de la nostalgie,

Laissant aller le corps au rythme de l’écoulement

D’une eau sereine et apaisante,

Le soleil face à moi,

Provoquant de minuscules étincelles

Sur les flots tourbillonnant entre les pierres.

                        

 

Cousinade

Une poussière de têtes s’entasse

En attente de reconnaissance

La mémoire flanche, puis revient

Chaque visage remonte à la surface

 

Vacarme des conversations

Comme un brouillard de mémoire

Qui monte du sol de l’enfance

Et se couvre de souvenirs délicieux

 

Dans l’obscurité, je courrais, perdu

Cherchant vainement les portes de la réminiscence

Je me prends les pieds dans ma jeunesse

Et trébuche de bégaiements innocents

 

La brume se dissipe, l’horizon s’éclaircit

De grands blocs de commémoration émergent

Et barrent le chemin des rencontres d’hier

Ils sont là, bien en chair, fantômes vivaces

 

Que ce monde passé est empli de trous noirs

Par bonheur quelques naines blanches illuminent

Le grenier poussiéreux du théâtre antique

Des souvenirs d’enfance montant à pas menus

 

Oui, chaque stèle se couvre d’un nom

D’un visage, d’un geste, d’un rire ou d’un délire

D’enfants heureux, de bébés pleureurs

De cousins ressurgis, de parents disparus

 

Allons, plongeons dans le bain des vestiges

D’un passé révolu et pourtant bien vivant !

 

Quel rafraîchissement !

Décombre (poème pour rire)

Tout se trame dans l’ombre

Et sombres sont les nombres

S’échappant de la pénombre

 

Sorti de l’ombre, tu luis

À l’ombre, tu palis

Dans l’ombre, tu survis

 

Pourquoi faire de l’ombre aux rieurs ?

De ton ombre as-tu peur ?

Supprime l’ombre, dit le hâbleur

 

Sans une ombre de requiem

Tu es l’ombre de toi-même

L’ombre portée d’un zérotième

 

Si différent, tu nous encombres

Serais-tu en surnombre

Sorti, pâle, des décombres ?

 

Hombre, quel drôle de concombre !

 

 

Délectation

Délectation, tel est le mot, ambiguë
Et tu ries de ce vocable imaginaire
Qui court dans ta tête et tes pieds
Retour sur toi-même, en creux
Là où rien ne t’atteint, sans faiblesse
Tu attends l’horizon vide des étendues d’eau
Tu baigne dans la fange de leurs pourtours
Et pourtant, que dis-tu du dialogue
Entre l’inconnue, charmante et vive
Et le jeune homme altier et disert ?
Ils dégagent l’impression d’un passé
Révolu, sans concession, mal défini
Et courent ensemble vers les fontaines
De l’innocence et de la pompe
Rien ne sera jamais comme avant
Nous avons perdu la consistance
D’impressions diverses et subtiles
Voici ce qu’il reste d’un après-midi
Où les volets fragiles et fermés
Sur le passé ressasse le présent
Boite immesurable et pauvre
De sensations promises, vite effacées.
L’avenir a-t-il une raison d’être ?

 

 

 

 

Délestage

C’est votre univers, ce bureau délavé.
Et, présent, vous laissez partir votre esprit ;
Absent, sans vergogne, vous y revenez.
Apparition, disparition, tromperie !

 

Environné de fantômes, muselé,
Vous vous condamnez en imagination
À devenir sec et pâteux, dépoilé,
Dans cette enceinte de distanciation.

 

Votre transparence devenue réelle,
Vous errez dans les couloirs solitaires,
Trainant derrière vous vos péchés véniels,
Jusqu’à cette résidence balnéaire.

 

Et vous vous ébattez, le cœur en fête,
Là où aucune envie ne vous attend.
Vous vous délestez d’une âme inquiète
Jusqu’à baigner dans le vide dilatant.

 

 

Délire

J’ai deux cornes, il en a trois
Qu’ai-je à faire de cet homme
Qui pirouette chaque jour
Au spectacle des éléphants

La nouvelle bohème arrive
Elle est pleine de sarcasmes
Et survole habilement les trous
Où s’épanchent les petits noirs

Partie un matin d’avril sans un fil
Elle découvrit son fils dans la rue
Pêchant une sardine aux pieds
Des touristes ébahis et gogos

Lui resta de marbre, solitaire
Pris dans la glaise chaude
Les mains ruisselantes de baisers
Et le cœur large comme un camion

Où donc courraient-ils tous deux ?
Restez avec nous pour rire encore
Des vers mirifiques mangés de papier
Qui tombent  des échafaudages

Nuit… La poubelle passe devant nous
Où va-t-elle donc, cette chérie ?
Court-elle après l’azur et la paille
Qui encombrent les pas de porte ?

Jour… L’orage est passé, vert
Comme le gnome du divan
Qui décide de rompre ses fiançailles
Et de boire la ciguë au goût de fraises

Midi… Rien ne nous oblige
A prédire la vertu et la pétulance
Court au plus profond de toi-même
Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile
Au sein de la ville perdue
Dans le grain de sable
Et l’immensité des tours

Le fini n’a plus la force
De saisir sa chance
L’infini est là, hirsute
Et prend la main

Le vide ne remplit pas les pleins
L’absence ne remplace pas la vie
Qui s’en va au creux de l’ignorance
Et poursuit sa quête fatale

Dés

A nouveau l’être maléfique et blanchi

Qui courre sans vergogne dans la montagne

A-t-il toute sa tête ce spectre jauni ?

Mérite-t-il vraiment ce retour du bagne ?

 

Sait-on ce qui vient ensuite, derrière l’ombre

De ce grand chacal enfiévré de douceur ?

Aurais-tu perdu au jeu des dés sans nombre

Ou donc serais-tu passé sans ta demi-sœur ?

 

Et cet autre monde sans corne ni fureur

Se prête aisément à l’échange d’imposteurs

Dieu soit loué, il se refuse à l’entrée

 

Quel rêve étincelant et maléfique

Tourne dans la tête du pasteur séraphique

Et l’entraîne vers une innocence feutrée

 

 

Désavouer

 

J’ai dénoué le plomb du soleil

Au fil des rayons qui illuminent

La terre et l’eau de ses dons

 

J’ai déjoué l’innommable coupable

Qui estompe en larges risées

Le théâtre des monts et des murs

 

J’ai rejoué la grande fantaisie

Qui s’imprime dans le temps

Sur le clavier aux touches d’ivoire

 

J’ai enfin renfloué mon amertume

De n’être qu’un petit d’homme

Face à l’immensité du rien

 

Tu n’as rien d’un surdoué...

Alors laisse-toi écrouer !

 

 

 

Désert

Dans le désert plat de l’imagerie télévisuelle

Que n’ai-je vu de beautés factices

Dédiées aux plus choquants des prêtres,

Ceux d’une publicité criante ou de jeux tapageurs,

Ou encore aux vertus de voitures carrossées

Par le dernier éphèbe en délire du jour ?

Que n’ai-je vu aussi, de guerres sanglantes

Et de soldats perdus pour un pouvoir obscur

Ou encore de rires émouvants et fragiles

De jeunes adolescentes effarouchées

Un soir de grisante veillée au bar délétère ?

 

Oui, j’ai contemplé

La noirceur des meurtres en série,

Le bleuissement des rêves enivrants,

Le jaunissement des fins d’une vie,

Le verdoiement des explorations perdues,

La griserie des fêtes mondaines,

Le brunissement de papyrus en miettes,

L’écarlate des bouches de femmes,

L’orangeté des délires printaniers

Dans l’étrange chambre de nos vingt ans,

Le vermillon des petits pas menus

Des danseuses chinoises aux pieds bandés,

La pâle blondeur des cheveux de reines,

Le bref éclair des couteaux affutés

Dans les rues inconnues de villes lointaines,

Jusqu’aux évanescentes rencontres

De sordides réseaux en mal de reconnaissance

Par des enfants insoumis et brutaux.

 

Parfois, vient un instant de pur délice,

Comme l’ombre de Dieu sur le ciel assombri,

Qui éclaire d’un reflet étincelant

Le lent cheminement de l’âme

À la recherche d’un plaisir sain.

Alors s’attardent les cœurs endurcis

Et les intellects obscurs et sordides

Pour contempler, fruit du pur hasard,

L’apparition attendue d’un désert sans fin

 Où rien ne se passe hors du silence des sens.

 

 

 

 

Crête

Sur la crête

Entre le bien et le mal

Entre le bon et le mauvais

Il oscille

 

Mais qu’est-ce que cette antonymie,

Y a-t-il vraiment une droite et une gauche ?

 

Ne serait-ce pas plutôt une vallée

D’où chacun tente de s’extirper 

Car d’un côté la gravité l’oblige

Et du mal ne peut l’alléger

Et de l’autre, la compassion

L’enferme dans un sursaut d’humanité :

Il ne peut les laisser seuls

 

La vallée s’enfonce dans la brume

Elle monte sans cesse

Dans les nuages de l’absolu

Vers l’enfer ou le paradis

Sans qu’il sache où il tombera

 

Ce n’est que le jour du départ

Après avoir laissé son corps

Qu’il saura s’il a pris

La vallée de la géhenne

Ou l’ascenseur de la transparence

 

Sa seule assurance :

Le parachute de l’optimisme !

Son seul frein :

Le poids de l’égo !

 

Ainsi il va vers son destin

Sans savoir qu’il le vit

Mais, en lui, se révèlent

L’attrait des neiges éternelles

Et la peur de la damnation

Alors l’effort le porte

Et l’espoir le guide

Il sera ou ne saura jamais

Mais il aura tout fait

Pour épouser son destin

 

 

 

 

Désir (2)

Le désir est un compagnon encombrant.

Lorsqu’il est là, il prend toute la place.

S’il vous arrive de constater son absence,

Il accourt aussitôt sans aucune gêne.

Il ne vous laisse aucun répit

Et vous taraude sans cesse, insatiable.

Insidieux et libertaire, il exerce sa férule

Sans avoir l’air de rien, en toute quiétude.

Il vous faut attention et tromperie

Pour le renvoyer loin de vous.

Vous le chassez par la porte,

Il revient par la fenêtre, même close.

 

Le désir est un compagnon encombrant,

Comme un vernis qui vous recouvre

Et qui attire toute poussière de l’esprit.

Vous basculez du septième ciel

Au fin fond de l’enfer sans le savoir.

Il est déjà trop tard… Vous êtes pris…

Englué dans ce rappel permanent

D’exigences actives et incontrôlées

Qui surgit à l’horizon des pensées

Et finit en actions à vos côtés,

Vous basculez sans y pouvoir

Et perdez votre savoir-être,

Car il court à fleur de peau

Et vous submerge à tel point

Que vous n’êtes plus vous-même,

Mais l’être inconnu qui se prétend moi

Et qui n’est qu’un sosie malodorant.

 

Le désir est un compagnon encombrant.

La fuite n’est qu’une mascarade

Qui conduit à l’abdication.

L’acceptation de sa présence

Fait de vous un fantôme vivant.

 

 

Détournement

Le train roule, roule et roule encore

Mais il ne va pas dans la bonne direction

Il a été détourné.

 

Nous sommes partis vers l’inconnu

Le pays des rêves et des cauchemars

La boussole est déréglée et vide de sens

Est-elle également détournée ?

 

Les voyageurs se regardent, inquiets

Vers quel noir destin nous conduit-on ?

L’ignorance est pire que la frayeur

Elle nous retourne sur nous-mêmes

Et conduit à d’autres détournements

 

L’atmosphère progressivement s’alourdit

Le ciel s’obscurcit de nuages sombres

Qui se chevauchent sans vergogne

L’être se tasse au fond de son fauteuil

Et boude la vue câline des terres

Pense-t-il encore au déraillement ?

 

Le train s’endort par manque de patience

Les yeux clos nous nous cherchons à tâtons

Dans le noir, il prend la main de sa voisine

Qui la retire aussitôt, offusquée et tremblante

Pas de soutien, pas de voisin, pas de fin

Tout va à vaut l’eau, plus rien ne tient

Le contrôleur passe et la caravane nenni

 

Le voyage dura, dura, dura encore

Le conducteur a repris la bonne direction

Mais le cœur n’y est plus, vide et plat

On poursuit sur la lancée, aphone 

Le silence se fait oppressant et tendu

 

Tous semblent sans réaction aucune

Raides dans leur fauteuil ou amollis

Ils prient le ciel pour trouver la gare…

 

 

 

Dévoilement

C’était toi, l’ombre entrevue

Comme un double de moi-même

Cette glissade des personnalités

Jusqu’à l’emmêlement des genres

Nous nous retrouvons nus

Sans vêtements ni même sentiments

Et contemplons nos chairs incolores

Rien ne sert de nous caresser

L’empreinte de nos mains sur les corps

Reste sans conséquence ni mystère

Elles passent au-delà du rideau de l’être

Et s’enfoncent dans l’inconnu

Les bras s’allongent et ne peuvent saisir

Le vent, la pluie et les larmes

Le monde s’en est allé, que me reste-t-il d’autre

Que ton regard de fer et tes mains de velours

Le souvenir d’une après-midi ensoleillée

Et de ta fraîcheur dévoilée comme une orange ouverte

 

 

 

Week end

Ils courent, hommes et femmes confondus

Ils tournent en ovale, faisant le tour

Du parc encombré d’enfants et de vieillards

Jamais ils ne s’arrêtent. Inatteignables

Ils entrent en eux-mêmes, courant sans pensée

Le regard fiévreux, la jambe tressautant

Bardé de fils pour écouter, pour s’écouter

Pour communiquer, pour ne pas mourir

Quelle est ma tension, où bat mon cœur

Comment je respire, et, si cela m’arrive

Quelles sont mes pensées dans la course ?

Et l’appareil magicien va leur livrer

Une succession de chiffres et commentaires

Qui vont les rassurer : je peux continuer…

Alors ils repartent, pour un dernier tour

Se donnant le courage du vainqueur :

J’ai vaincu ma terreur, je n’ai rien perdu

Ils se donnent quelques distractions

Les hommes regardent les filles transpirant

Les femmes font semblant de ne pas les voir

Les enfants passent sur leurs trottinettes

Les vieillards sont assis, somnolents

Le gardien siffle pour montrer son autorité

Le gamin s’enfuit en courant et riant…

 

Ainsi va le monde, un dimanche comme les autres

Depuis que ce jardin existe, avec plus d’ombres

Mais toujours autant d’êtres sombres…

Paris éternel les regarde passer

Et rit sous cape d’un sourire chaud

Grâce à l’astre lumineux qui fait vibrer

Le cœur et trembler les sentiments

 

 

Diner

Arrivé subrepticement dans la maison accueillante

Nous entrâmes dans le salon chuchotant,

Après avoir salué l'hôtesse derrière son sourire.

Nous connaissions un couple, les autres inconnus

Nous furent présentés : enchanté et salamalec.

Ainsi commença la soirée, pépiant maladroitement

Le verre au bord des lèvres, frais et doucereux.

Arrivé d’un dernier couple, le rouge et le noir,

Madame de Rênal et Julien Saurel, plus âgé

Avant de tourner autour de la table

Pour s'assoir à la place convenue.

Ballet des verres et des assiettes,

Brouhaha des conversations,

Echange de plats de mains en mains,

Ne pas oublier de s’essuyer la bouche,

Répondre à ma voisine en inclinant la tête,

Et voir l’alchimie prendre progressivement

Jusqu’à ne plus former qu’un groupe

Dont l’unité bien que tardive est cependant réelle.

Telle un chef d’orchestre, tu ordonnes,

Tu pallies aux inattentions des convives

Jouant le maître et la maîtresse de maison

Tour à tour, vin et eau, plat et sauce,

Réponse à la question et question à ton tour,

Dans la tranquillité sereine de l’heure.

Essai d’alcool à la couleur enjôleuse

Avant les mots de la fin, sur le pas de la porte.

 

 

 

 

Dissimulé

C’était un monde nouveau
Après une absence de deux semaines

Ce jardin connu de l’hiver
Est devenu un inconnu
C’est une entité épanouie
Presque délurée
Qui donne à l’homme
L'image de sa renaissance

 

Tout s’accomplit intérieurement
Comme une métamorphose
Subtile et créatrice
Qui courre entre les pierres
Et leur donne la brillance
Des jours de fête

 

Pourtant lorsque je touche
Les feuilles entassées
Par un vent turbulent
Et qu’elles s’égouttent
De pure moiteur sordide
Je respire encore
L’odeur de l’hiver
Noble, mais désuète

 

Mais aujourd’hui,
Dans la chaleur alanguie
D’un premier jour de printemps
Tout ceci n’est plus qu’un rêve
Un passé achevé et raide
Qui pend au bout d’un fil
Au fond du jardin
Sous les arbres de l’enceinte

 

Réjouissance, illumination,
Comme un bol d’air miraculeux
Qui courre au sommet du crâne
Et parcourt la tête
En frissons bienveillants
Grisés d’inconsistance

 

Je laisse s’échapper les cris
D’enfants heureux et sans souci
Jouons au retour de l’année
Qui reprend sa danse effrénée
Qui emplit la sève de tremblements
Et fait naître aux branches
Les festons gris, puis verts
De plumets encanaillés

 

Alors reposé et reconnaissant
Je vais dans ce jardin nouveau
À la rencontre du temps
Pour reconnaître encore
Ce cycle indéfini
De la naissance de la vie

 

 

Distinguer

Oui, c’est vrai, comment distinguer

La réalité de la virtualité ?

Certes, je palpe la première

Et ne goûte que des yeux la seconde

Je me baigne dans le réel

Et nuage dans le virtuel…

 

On me dit que le virtuel

Existe sans se manifester

Pourtant les réseaux sont bien là

Pour signifier le mécontentement

 

On me dit que la parole est réelle

Mais la langue virtuelle

Ah ! Parler est vrai

Mais le Français n’est pas révélé ?

 

Le virtuel est le réel en puissance

Le réel possède-t-il tant de force ?

La mémoire virtuelle se déconnecte

Mais ma mémoire ne fait-elle jamais défaut ?

 

Oui, c’est vrai, quelle potentialité

Que ce plus qui vous accompagne

Et vous tire par la manche

Pour vous noyer d’une brume d’informations !

 

 

 

Dunes

Quand nous partions libres et nus

Vers les lointains pays d’Orient

Et que nous rêvions de ces danses endiablées

Au pied des chameaux bleus

Nous parcourions les dunes

Et chantions inexorablement enlacés

Notre bonheur au ciel jaunissant

 

Tu me tenais par la main

Et je ne pouvais que te suivre

Prisonnier de ces battements

Que j’entendais dans la résonance du moi

Nous parcourions les dunes

Assis sur la selle de l’évasion

Sous la nuit chaleureuse

 

L’ombre de la pure volupté

Nous enlaçait, peau frissonnante

Bouillonnement des enlacements

Le désert avait fait place à la luxure

D’un vert tendant vers le violet

Et de bruns tendres et chauds

Nous parcourions les dunes

Nous rêvions d’eau en cascade

Et de fraîcheur toujours honorée

 

Nous marchions dans la fange

Des vallées encombrées d’arbres

Aux feuilles persistantes et maigres

Et nous parcourions les dunes

Nous avançâmes plus loin encore

Jusqu’au repos dans les limbes

Après la mort des corps tendus

L’un vers l’autre, inexorablement

Dans la solitude de l’ardeur

 

Nous atteignîmes le non-retour

En parcourant les dunes 

Environnés du blanc brouillard

De nos joies nouvelles

Là, nous fermâmes les yeux

Et vîmes défiler notre avenir

 

Nous agréâmes cette vision

Et nous nous laissâmes endosser

La responsabilité de cette vie

Que nous menons depuis

Entre la vie et la mort

Étroite, mais combien douce

De frôlements imperceptibles

De nos corps ensorcelés

 

Main dans la main, nous naviguons

Dans l’air pur de nos aspirations

 

 

Ecrit et publié le 5 juin 2017

Échec

L’échec n’est le plus souvent qu’un mal passager…

Il arrive, repart sans qu’on y prenne garde

Mais il peut sans relâche vous accompagner

Et vouloir assurer votre arrière-garde…

 

Méfiez-vous ! Il vous envahit en copain…

Bientôt vous rend démembré à la pesanteur…

Plus de lumière intérieure, comme pour Aladin…

Rasé de près, vous sombrez en incubateur…

 

Plus rien en vous ne s’intéresse et n’est charmé

La morne plaine de vos passions démontées

Un désert barbare parce que nu et sans espoir…

 

Alors vous vous laissez aller et préférez

Vous tourner en vous-même et le vide contempler…

Ressaisissez-vous, ne vous laissez pas échoir !

 

 

 

Eau

L’eau, dans tous ces états

Remonte à la source

En vertu d’une équation :

Plus de cent pour cent

De hauteur de barrages

Par rapport à la dénivelée

 

L’eau n’est plus ce qu’elle était…

Qu’a-t-elle de moins ?

Non c’est en plus, invisible

Dilué dans la masse d’eau…

Cela donne des boutons,

Et fait des buveurs d’eau

Des rats courant en tous sens

 

Mais on trouve aussi dans cette eau

Des bouchons monstrueux

Qui nivellent à des hauteurs de noyade…

Il faut les faire sauter

Pas question de les manœuvrer !

 

Adieu long fleuve tranquille

Désormais cours jusqu’à la mer…

Personne ne peut t’attraper

Ni tremper ses doigts de pied

Dans cette eau désormais sacrée

 

 

Eclatant

Réjouis-toi, le soleil est entré dans ta maison
Il a envahi les recoins les plus sombres
Les fleurs ont perdu leur tristesse
Pour ne plus montrer que leur sourire
Au monde qui se perd dans les couleurs
Et toi, tu es là, assise au coin de la fenêtre
À regarder passer les oiseaux un à un
Vers les grands haubans des pins de la forêt
Qui restent sombres sur leurs tapis d’aiguilles
Les pas qui y courent ne parlent pas
Comme ceux de la fillette qui te regarde
As-tu cherché à voir où courait le monde
Celui des aveugles, des malades, des mourants
Vers un carré de lueur d’or et de verre
A travers une petite lucarne percée dans le grenier
Sens-tu que le soleil à pourtant perdu
Les longues journées d’hiver
Où il montrait un rayon conquérant, mais chétif
Ces journées que nous passions dans l’espoir
De l’apparition de la flèche d’or
Qui courait sur la blancheur des champs
Ouvre la fenêtre, ouvre ta porte
Sors dehors et ris aux oiseaux
Pour leur montrer que tu as compris
Que la lumière est revenue
Toute puissante et divine
Pour nous montrer le chemin à suivre
Cours dans la forêt pour surprendre
Un rayon qui l’aurait transpercé
Cours le long des rues de la ville
Toujours tristes, mais aujourd’hui gaies
L'étincelle cherche la couleur des femmes
Et l’impudence des hommes
Pour faire entendre leurs bruits
Si éclatants lorsque le jour s’épanouit

 

 

Ecoulement

L’eau morte coule le long des tuyaux

Et j’entends son gargouillis dans le creux de ma main

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

Les gens dans leur bêtise hautaine

Glissent sur les trottoirs embués

Tandis que l’œil morne des fenêtres les observe

 

Une main fine a essuyé la larme qui creuse l’œil

D’un geste mouillé et gémissant

 

Les rues fuient les rues sans se séparer

Labyrinthe de bruits et de regards

 

Et la nuit abat sa longue cape de deuil

 

L’eau ruisselle et éponge le son des pas

Et les passants cachent leur misère

Derrière un col ou sous un parapluie

 

Marche continuelle et pressée

Qui ne finira jamais en danse effrénée

 

Le fer de mon balcon a perdu sa beauté

Comme les volets ont fermé leurs bras

 

Les ombres regagnent la clarté enfermée

Dans le sein des flancs de ces rues

Pendant que s’étend la grande bête noire

 

Goutte à goutte, le temps s’écoule

 

 

Écume

L’écume des nuages dans les flots

Secoués de tremblements

 

L’écume de chaleur des chevaux

Après une course effrénée

 

L’écume de colère que profère

Celui qui noue la violence

 

L’écume des individus méprisables

Qui portent leur aigreur rentrée

 

L’écume de mer des pipes

Dont la magnésite se culotte

 

L’écume de l’épileptique

Prenant par surprise l’humain

 

L’écume de terre de l’aphrophore (1) 

Protégée par son crachat de coucou

 

L’écume de résidus de la chauffe

Regorgeant d’impuretés

 

L’écume des jours, de littérature

Emportée par le déclin du temps

 

Toutes ces écumes sont-elles

Signe de vie ou de mort

L’écume n’est-elle qu’une éphémère

Excroissance de renoncement

Ou preuve de résurrection ?

 

L’écume des mots seule

Peut le dire en bulles

Et pétillements sauvages

Sortant de la bouche d’innocents

Frêles, vierges et extasiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • L'Aphrophore est une sorte de petite cigale. Sa larve secrète sur les feuilles et les bourgeons une sorte de bave mousseuse, appelée "crachat de coucou".

Elle

Elle est là, maigre et misérable :

« Qu’as-tu, petite, à demander ? »

« Je cherche l’homme responsable

De ma vie et de ma pauvreté. »

 

Elle poursuivit sa route, clopin-clopant,

Les yeux fixes et l’haleine fétide,

Regardant ses pieds, penchée vers l’avant,

Tendant un doigt fragile vers le vide.

 

Le lendemain on la vit revenir,

Fière jeune fille sans un soupir,

L’œil vif et la chevelure brillante.

 

« Qu’as-tu, belle enfant, à nous donner ? »

Elle entraîna derrière elle le village entier

Pour un baiser supposé sur ses lèvres glaçantes.

 

 

 

Embrasement

Ce n’est pas le feu des nuits d’été
Quand la braise n’en finit plus
Ce n’est pas celui des hivers glacés
Contemplé du haut des monts
C’est un feu doucereux et charmeur
Qui t’entraîne dans le non-être
Et tu te vois, squelette errant
Dans le froid des brumes matinales
Et la caresse de la couverture céleste
Vers laquelle se porte ton regard
« Marche vers ton destin qui n’est rien ;
Mais toujours laisse-toi retourner
Par l’embrasement d’un instant unique ! »

 


 

 

 

Il arrive parfois que celui-ci se renouvelle
Apporte une nouvelle brillance, plus détachée
Au souvenir de cet moment mélancolique
Ajoutant une traine à la pointe de l’âme
Pour qu’elle demeure en mémoire

 

 

 

 

 

Alors la vie reflue dans les veines
Et s’enfonce plus profondément dans le souvenir

 

 

Endormi

Le consternant silence de la nuit

Quand l’œil ouvert promène sa caméra

Sur la chambre agrandie d’obscurité...

Un reflet dans la glace… Froid dans le dos

Un grincement de meuble… Mal aux dents

Le vol d’un moustique… Attente sans fin

 

La nuit n’est plus ce qu’elle était...

Elle court sans savoir où elle va

À l’aveugle, en femme échevelée

Elle me tient de sa main gantée

Et m’entraîne dans les précipices

En farandoles inlassables et vertueuses

Jusqu’au réveil hurlant

 

Premières lueurs de l’aube...

Les cheveux se dressent sur la tête

Rien d’autres ne te retient

Love-toi sur toi-même

Et sois comme le juste…

Endormi...

 

 

 

Enfance

Pourquoi l’enfance est-elle ponctuée de pleurs ?

Un rien la rend fontaine débordante

Et les flots drainent espoirs déçus et terreurs

Jusqu’à l’oubli qui survient tout à coup

 

Tu pleures sur ton malheur ou tes maux

Tu pleures parfois même de bonheur

Tu t’entraînes à fondre en larmes

Pour te faire remarquer des adultes

 

Je suis un personnage, leur dis-tu

Faites donc attention à moi

Ne me laissez pas passer sans me voir

Et si vous vous retournez, indécis

Regardez-moi dans les yeux

Noyez-vous dans l’eau claire d’un savoir autre

 

Perception, sensation, impression

Les ions m’en sortent de la tête

Voient-ils la page blanche se remplir

De larmes de pluie et de hoquets

 

C’est une désolation que cette rancœur cachée

Qui courre dans tes souvenirs aigres

Les pleurs cachent ta misère inexistante

Redresse la tête, couvre-toi de fierté

Tu deviendras grand quoiqu’il arrive

 

Et tu seras forcé de vivre, solitaire

Face à toi-même, sans pleurs ni reproches

Au bord du ruisseau des larmes

De crocodile qu’un enfant a émis

Et qui se perd dans le désert de l’existence

 

 

Enfant

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant

Et la fleur, qui était coquette, mais avait bon cœur

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux

Mainstenant je n’aurai plus rien à regarder, jamais

Toi aussi, tu es jolie, tu n’es pas comme eux

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste

A mon ours, je pouvais tout lui dire

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire

J’aurai attrappé la lune un soir d’été

Et lui aurai donné un royaume, pour jouer

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée

Si je n’ai personne à qui la donner. »

« Moi, je la voudrai bien si tu me la donnait

Répondit la fleur en rougissant de tous ces pétales

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale

L’enfant oublia l’ours et apprit à aimer la fleur

Quand elle mourra, trouvera-t-il un autre bonheur ?

 

 

 

 

Enigme

Les taches sur le mur
Sont l’ombre de mes pensées...

 

Une fenêtre recèle le ruban
Que porte un homme dans la rue...

 

La glace reflète l’envers des murs
Et les ombres transformées
Sont sans doute la vérité…

 

Qui se cache parmi les mots ?
C’est une longue énigme
Que je cherche encore

 

 

Enthousiasme

Cet instant imprévu et subtil,

Quand la grisâtre odeur d’un ciel d’hiver

Dresse devant nous le souffle

D’un irréel sentiment d’ouverture,

Comme une respiration dans l’air

Ou une apnée prolongée et opacifiante.

Alors, transformation du paysage !

Le vert devient rouge, le jaune se détache

De murs sales et fripés d’ombres.

J’ai par magie laissé le poids

D’années lourdes des tracasseries

Des professionnels de l’ennui,

Du travail méticuleux et attachant,

D’obligations impératives

Et de contacts permanents

Avec les autres fantômes

D’un système qui tourne sur soi-même.

 

Aujourd’hui, devant moi,

S’ouvre la consistance du rêve,

La palpable vertu de l’inconnu.

Comme un aveugle les bras tendus,

Je cherche, au-devant, dans l’obscurité,

La faible caresse de l’inavouable.

Perception d’un instant unique,

Celui d’un achèvement prévu,

Attendu et confondu parmi les songes,

Pour une renaissance émerveillée

À l’instant éternel et envoûtant

D’un jour semblable aux autres,

Comme une brume d’enthousiasme

Sur la pâleur du monde.

 

 

Ensorcelé

Multitude des attitudes

Comme l’oiseau s’enfonce dans le vol

Après avoir reposé ses ailes recourbées

Dans l’air lourd et magnifiant

D’un vent du large, caressant

 

L’un d’entre eux marche sur la digue

Et enchante les hirondelles

De sa valse à cent temps

Il pousse le cri de victoire

Vers les bâtiments vides et délaissés

 

Un autre, plus vert et musclé

Revient au pas de course

De lointaines collines

Encore effarouché, essoufflé

Par la contemplation de l’avenir

 

Celui-ci tient son arrogance

A pleines mains, repu

Et chante à qui veut l’entendre

Le cri du vieux marin

Lorsque l’eau le pénètre

 

C’est un rêve sans doute

Le rêve de l’eau ensorceleuse

Qui secoue parfois fortement

L’errant de l’âme endormie

Ruisselant d’images, la nuit

 

Gnomes ragoutants et bruyants

Vous dévidez vos histoires

Et regardez leurs effets

Du haut de vos dix pieds

Comme des anges pervers

 

Et, un jour, emporté par le rêve

Vous découvrez un présent inexistant

Vide d’un passé chargé

Néant d’un avenir inenvisageable

Pour ne plus penser et vivre, enfin

 

 

 

Entre

Entre ciel et terre,
L’odeur argentée des basses eaux
Et la plainte lointaine des oiseaux.
Là voyage l’être,
Au fil de l’horizon bleuté,
Dans le son cristallin du clocher.
L’inconnu entre les mains
Je contemple
La vie et la mort entrelacées.

 

 

 

 

 

 

 

Entre-deux

Le chaos des pensées et des songes

Est une glue collante et répandue

Pas un souffle d’air dans la tête

Le poids du passé enseveli

Contre l’éclaircie de l’absence

Vaut-il mieux ne plus être

Et s’échapper dans l’air

Ou errer comme l’escargot

Lent et fier de sa majesté ?

Le silence… Il est prenant...

Tant de bras m’ont porté jusqu’à présent...

Aujourd’hui, plus rien

Une mince lueur entre les deux yeux

Qui seule guide l’autre

Celui que je ne suis pas

Et que je voudrais être

 

 

Envers

Les rues s’enchevêtraient
Un plan de ville en contradiction
Rien ne se trouvait à sa place
Portes au dernier étage
Fenêtres ouvrant sur la lueur
Des perspectives brisées

 

 

 

Il a vu l’envers du décor
Cette zone incertaine
Où le cœur chavire
La raison s’efface
Les impressions basculent
Pourtant, quel sage équilibre :
De quel côté se situe-t-il ?

Equilibre

Vertu annoncée française, comme le cartésianisme

Souvent contredite par la réalité des faits

Elle soutient l’opinion et la conforte dans son arrogance.

Ne serait-ce pas de l’inertie dont parlent nos citoyens ?

 

Certes l’équilibre  des façades de nos châteaux altiers

Donnent un sens harmonieux aux apparences

La réalité n’est-elle pas toute autre, plus statique

Cet équilibre est fondé sur deux béquilles égales

 

Le véritable équilibre ne serait-il pas impression ?

Balance des sentiments, des émotions, des perceptions

L’équilibre de la terreur de l’égalité des cerveaux

Les poids seraient-ils la preuve de la même consistance ?

 

L’équilibre ne se trouve pas, il advient et s’impose !

Il est léger comme l’air au soleil, vapeur de bonheur

Un souffle et sa constance se brise, altérée

Il fuit la logique et le poids des mots recherchés

 

L’équilibre des pouvoirs contrebalance l’autorité

Est-ce une vertu française, un souhait non exprimé ?

Ici la vie est contraire à la parole, contradiction

Entre l’intégrité austère et l’amitié chaude

 

Aucune prédominance, pas de passe-droit

L’œil à l’horizon, la face non corrompue

Transpirant sous la bise de l’intégrité

Le citoyen ravive sa fureur révolutionnaire

 

Mais l’équilibre n’est-il pas harmonie ?

Comme deux sons emmêlés chers à l’oreille

Ils vont dans les chemins de la vie heureuse

Et se détendent sur l’herbe caressée de rires

 

Vraiment, quel avenir sans équilibre

De quel côté pencher : raison ou imagination ?

Le papillon noir s’élève dans l’azur

Il monte, vide, empli d’espoir, sans pensée

 

 

Errance

Rien, l’errance conceptuelle
Les idées filent comme météorite
Elles traversent l’espace
Et pompent l’énergie créatrice
La nuit berce cette agitation
La rendant ronronnante
Sur quoi se fixer ?
J’ai erré dans les lieux de la géométrie
J’ai observé les lois de la nature
Je suis tombé dans les imprécations
Des diverses cellules irisées
Qui courent dans la tête
Et agitent les pieds au soleil
Et je reviens ensuite à cette satiété
Ou cette inappétence pour la réflexion
Quand l’un vient, l’autre s’en va
Sans suite logique, sans pont
Sans symétrie de pensée
Une errance immature et diffuse
Qui couvre les heures de l’insomnie
Cela dure et s’étire comme des filaments
Jusqu’au moment où je me réfugie
Dans le monde secret et inexplorable
Derrière les yeux clos, impavides
Dans la trouble obscurité colorée
De noir, de rouge, puis de blanc
Une blancheur inédite, nouvelle
Qui apaise l’esprit et le corps
Qui oblige la machine galopante
À laisser tomber la pression
Jusqu’au moment où le rien
Devient réalité vivante
Où l’araignée tisse sa toile extensible
Derrière laquelle s’expose la tache
Claire et lumineuse, choquante
Des eaux troubles et verdâtres
 D’un cerveau en décomposition

 

Eh bien, contrairement aux impressions
Cette écriture sordide et personnelle
M’a ragaillardi et a chassé
Les fantômes d’un passé trop présent
Les spectres d’un futur inatteignable
L’absence d’appréhension d’un maintenant
Qui se noie dans le vide cosmique
J’ai repris pied, j’ai fermé mes écouteurs
Je me lance à l’assaut de mon lit
Saute dans sa pâleur et m’endort
Heureux de cet intermède indéfinissable

 

 

 

Espace

Les bords froissés de la fenêtre

Tracent leurs courbes dans l’espace

 

Ils réveillent en chacun le parfum

Des matins d’automne endoloris

Quand l’haleine glacée de l’océan

Se glisse sous votre dos et chante

La fin de l’extase dans la nuit

 

Dorénavant, l’ombre des caresses

Accompagne le héros qui sort

Vêtu de gris, sans entrain

Pour se laisser mourir gentiment

Dans l’air diaphane de l’aube

Quand apparaissent les premiers rayons

 

La nuit n’est pas le jour

Le matin n’est pas le soir

La lumière n’est pas l’obscurité

Une ambiance délétère

Sans pouvoir sur l’artiste

Qui se noie dans la brume

Et s’estompe le jour

 

Mais pendant ce temps

Se déploie la rencontre

Sur le fil de la volonté

Entre l’existence et l’essence

Là où rien ne vient maquiller

La franchise de l’être

 

Nous ne sommes plus

Seul vit en moi et en toi

Ce gouffre inimaginable

Qui vous fait plonger

Dans l’inconnu chaleureux

D’absence d’être…  

 

 

Espoir

Ce filet d’air entre en tête

Tu sens juste un vague souffle

Tu ne perçois pas encore

L’espoir qui surgit en toi...

Ton horizon s’élargit cependant...

La prison ouvre ses portes

Située haut sur le cap

Elle est placée pour contempler

L’océan immense et vide

Mais souvent… une brume empêche

Le cœur de porter aussi loin...

Tu n’entends que les flots

Qui voyagent en train

Et s’écrasent à leur rythme

Sur les lèvres blondes de la côte

Il y fait chaud sur cet observatoire

L’œil faiblit en luminosité

Enfoui dans l’étoupe tiède

D’un horizon sphérique…

Cette maigre caresse légère

Profite de ton ignorance…

Elle emprunte la route

Des départs imprévus

Tu montes dans la barque

Qui tangue de colère

Qui agite ses bras de bois

Au rythme des ondulations

Tu peines à t’assoir, mal vêtue

Ta robe de pourpre éblouissante

Entre en conflit avec le gris vautour…

Simultanément, tu observes

Cette glissade lente et majestueuse

Vers le trou de l’enfer

Ou, peut-être, du paradis…

Sais-tu le lieu de ce pays

Où, vêtue de papier crépon

Tu agites les mains en tous sens...

Personne ne vient à ton aide…

Sur la pointe de la caresse ailée

Tu divagues et balances…

Les espoirs déçus

Lancés comme des grains de semis

Deviennent geyser à la surface

Tu t’allèges pour être prête

À aborder l’avenir sans fin

Dont tu ignores encore

Le moment qu’il choisira

Pour couper le cordon

Qui te relie au monde...

Tu partiras vaillamment

Ramant de toutes tes forces

Puis, bientôt, cesseras même

Le mouvement des bras

Pour te laisser prendre

Dans la douce froideur

Du souffle divin

 

 

 

Eternel

Toi, revenu sur ta parole

De la tête à la queue

Tu refuses pourtant le cercle

Et te projettes sur la ligne

 

Elle s’enfonce dans l’espace

Et s’enfuit dans le temps

Tu es là, seul, innocent

Perdu sur ta branche

 

Tu agites les ailes de la tentation

Et tombes les bras en croix

Tu es saisi par le vide

Qui courre sous tes pieds

 

Suis la corde de ta trajectoire

Prends la tangente de ta peine

Et parcours la moitié

Du paradoxe d’Achille

 

Toujours tu seras derrière

Et la course dure mille ans

Plus tu avances, plus tu ralenties

Jusqu’à t’arrêter au bord de l’éternité

 

Alors seulement tu pourras revisiter

Ta destinée dans l’éternel retour

 

 

 

Ecrit le 11 mai 2017

Evasion

 

 

L’air monte et descend dans la colonne…

Doucement… Prends le temps de la distance

Et… contemple ta machine qui fonctionne

Ne t’identifie pas… Sois sans croyance…

 

Rien d’autre que ce piston qui va et vient

Et qui, peu à peu, t’entraîne à sa suite…

Laisse le rythme t’envahir pour ton bien

Et te convaincre de prendre la fuite

 

Ressens le souffle passer dans ta gorge

Dans sa montée, il efface ton être…

Puis… la descente avec un bruit de forge

 

Là, naît en toi la clarté bienfaisante

Qui fait fuir les soucis par la fenêtre

Et… rend ta virginité ignorante…

 

 

Evanescence

A nouveau, le silence de la nuit

Comme une auréole sur le tissu

Des souvenirs et de l’avenir

Où donc m’entraîne cette indolence

Avant le lever du jour, pâle et désorienté

 

J’erre dans ma solitude bénite

Comme un amant se noie

Dans les bras échevelés et caressants

D’une belle au visage de marbre

 

C’est le temps de la création

Des virages sublimes de l’imagination

Emportée par les courants improvisés

De l’air et du palpable imperceptible

Cheminant dans la peau transparente

Qui me sépare de la vie réelle

 

Je me noie, englué dans l’ignorance

De jours meilleurs, de plaisirs subtils

En contact avec le vrai et le beau

Et j’erre inlassablement, détourné

De cette connaissance chaleureuse

D’une intimité de pensée conduisant les héros

Vers les cieux blancs et vides

De la présence souhaitable

De cette évanescence indescriptible

Seule, sensible, brûlante et mystérieuse

Au fond de soi, de toi

Oui, de nous… Probablement

 

Evocation

Voyage dans le temps de l’enfance,
Quand déjà s’entendait l’oiseau au matin
Et qu’au-delà du chant la brillance,
Sous le drap tiède, je trouvais du rêve le chemin.

Longtemps je crus pouvoir y être insensible.
Mais ce retour sur le lieu des rêveries,
Quand j’épanchais une rage ostensible,
Me donne à méditer sans bruit.

 

Je retrouve l’odeur moite de la cuisine,
Quand je glissais la tête devant la porte
Pour découvrir les raisons d’odeurs subtiles
Et de sons d’ustensiles de toutes sortes.

 

Je reconnais la vieille armoire
Où se trouvaient les trésors de bouche,
Fruits confis ou petits gâteaux du soir,
À partager sans restriction avec les mouches.

 

Souvenir d’un jour, d’un moment unique,
Quand le temps s’arrête sur un geste
Et que toujours cette attitude modique
Revêtira l’élégance d’un vieux reste.

 

Et je repars mélancolique et blême,
Vers les horizons du présent bien vivant,
Gardant au fond de moi-même
Le pincement de l’évocation d’antan.

 

 

Existence

J’ai vécu de multiples vies
Pour chercher celle qui me convient
J’ai trouvé la folie, la persévérance…
Toujours à fond pour tirer la corde
Du rêve qui ne mène à rien…
J’ai chevauché les centaures,
Etroitement enlacé à leur piétinement
J’ai parcouru en pensée
Toutes les geôles endoctrinées
J’ai contemplé l’océan des sentiments
Et subi les balbutiements mondains
Je me suis donné aux notes, fraiches
Qui font naître l’élégance et le secret
J’ai tordu le fer et assoupli le bois
Fait de la matière une ébauche de vie
Représenté ce que je ne pouvais dire
Couleurs et formes répandues
Je me suis adonné à la méditation
Contemplant l’épais nuage de l’ignorance
Jusqu’à ce qu’il devienne blancheur
J’ai quitté la pensée et l’action
Pour plonger hagard et bienveillant
Dans les univers dépeuplés
Et j’ai trouvé dans cette immensité
Ce creux de chaleur intense
Qui guide la vie et voile les heures…
Explosion !
Quel chemin depuis le jour
Où je me suis réveillé dans la nuit
Planant au-dessus du destin…
C’est là que j’irai, mais comment ?

 

 

Faim

Désert vert de la terre en cratères

Je rejoins les recoins de mon embonpoint

Là où rien ne vient des végétariens

Dans le respect de la paix du palais

 

Retour au recours des détours

Invention ou initiation sans humiliation

Vers les jardins, périgourdins ou girondins,

Pour revêtir le souvenir des ronds de cuir

 

Je vous ai vu tous, les jeunes pousses,

Faire reculer les azalées immaculées

Et brandir, sans contredire ni éconduire,

Les mots comme des joyaux infinitésimaux

 

Enfin avec la faim du matin sans fin

Quand du lit endormi des délits

Se réveillent corneilles, abeilles et perce-oreilles

Cuisinent les cousines en limousine

 

 

 

Fantomatique

Au creux des arbres, dans le feuillage

Apparaît la lune verte, rapiécée

Elle crie au monde sa folie

Elle se précipite sur les passants

Qu’a-t-elle fait, se dit-elle

Pour mériter pareille opprobre

Rien ne va plus dans ce monde altéré

De railleries où chacun conserve

Son quant-à-soi et son désir altier

Pourtant elle avait rêvé sans répit

Dans le mystère de son autre face

Dans les champs écarlates et sans fin

Elle avait ouvert son sourire

À d’autres qu’à elle-même

Elle s’était baignée dans le froid

Et la transparence de la nuit

Regardant sans se lasser son âme

Enfouie dans l’eau glacée

Miroitant de possibles ombres

Sur sa clarté limpide et cruelle

Et lui, l’homme éveillé et perdu

S’était mépris sur ses intentions

Rien ne bouge, rien n’existe

Qu’elle, perchée au sommet

Des cieux et des étoiles

Double intense de votre âme

Courant dans les bois, esseulé

À la recherche de son moi

Et ne trouvant que le vide

Fumeux et sans consistance

Un fantôme sans papier

Qui court après son ombre

Et ne trouve lui-même

Qu’une lueur d’espoir

Sans commune mesure

Avec la solitude

Adieu, toi qui fut moi

Adieu, moi qui fut toi

Le voile est levé

Je suis là et ne suis rien

Qu’un peu d’humanité

Sans nom, ni visage

 

 

Farce

Se voir, regarder, et puis, partir,
Au loin, vers un horizon insoluble,
Au plus près des navires noirs,
En volant avec la mouette blanche.
Salée comme le goût de l’eau,
Elle dit adieu aux terres connues
Pour se tourner vers l’exponentiel,
Le grand mirage des flots déchainés,
L’étendue grisâtre et vert de gris,
Comme le chat espiègle et riant,
Pour compenser les jours de peine
Et les nuits d’outrage.
Elle a mis son manteau de loutre,
Elle a regardé son appartement,
Petit, malhabile, encombré,
Et a décidé de s’enfuir, loin de tout,
Dans une agitation inquiète.
Regardant les magazines colorés,
Elle a choisi cet au-delà des mers,
Derrière les soucis et les joies,
Là où plus rien n’effacera
Ses souvenirs d’une vie remplie
D’un petit air charmant et triste.
Où seras-tu dans quelques heures ?
Partie à bord, dans sa cabine minuscule,
Regardant par le hublot l’onde
Secouée de rires et de pleurs,
Et constatant sans peine le désert
Des eaux agitées, mais impavides,
Que feras-tu lorsque tu seras loin
De tout souvenir et de tout sentiment,
Avec pour seul horizon, plat, cette ligne au loin,
Qui se rapproche lentement, inexorablement ?
Mais derrière cette ligne qui fuit sans cesse
Qu’y a-t-il de si attrayant ?
L’envers d’un décor de rêve,
Le charme discret et respectable
D’un épisode fermé et désespéré.
Une comédie burlesque,
Un grand rire ébouriffant,
Un sourire de petite fille,
Une grimace de singe velu,
Le coup de queue d’un poisson
Volant par-dessus les rêves,
La chanson aigrelette et vaine
Des oiseaux prisonniers de l’air.

Départ vers la liberté de conclure
D’une pirouette mal assurée
Allez donc, partez si vous le voulez !
Que restera-t-il de votre personnage,
Juste un peu d’ombre le matin
Lorsque, réveillés, les passants attentifs
Regarderons ces fenêtres ouvertes
Et verront le rideau se soulever,
Légèrement, prudemment,
Pour qu’un visage exsangue
Leur fasse un dernier bonjour :
Ah, quelle farce que ce départ !

 

 

Féminin

Toute femme est un mystère fragile

Qu’il convient de découvrir et choyer

Modeste, elle s’annonce faite d’argile

Mais pour la vie ne cesse de guerroyer

 

Serais-tu la beauté profonde et tendre

Ou l’innocence invaincue et pudique ?

Peux-tu te laisser couvrir de cendres

Ou te vêtir de pouvoirs encyclopédiques ?

 

Toi, toujours présente et impitoyable

Dans mes rêves devenus impalpables

Nuage hypothétique poussé par les vents

 

Comment t’octroyer une réelle consistance

Alors que nos corps pleins d’inconstance

Ne rêvent que de solides adjuvants

 

 

Femmes

Ces êtres aux cheveux longs²
S’en vont dans les couloirs
A la recherche de l’âme sœur
Qui les contemplent, attendrie

Leurs ondulations sont l’expression
De la fatalité de leurs suggestions
Un monde de courbes doucereuses
Qui enlacent l’esprit et le déposent
Dans un berceau de roses

Alors elles ouvrent leurs mains
Et humectent leurs lèvres rouges
Encourageant la folie passagère
D’une caresse frissonnante
Qui fait tomber les apparences

Le feu brûle ces êtres
Dont les longs cheveux
T’emportent au paradis
Et te condamnent à l’oubli

 

 

 

 

 

² Rémy de Gourmont, « Les petits ennuis et les difficultés du démarquage », Epilogues 1895-1898

 

 

Feu

Le feu dans la tête,
Les neurones s'enchevêtrent,
Que signifie cette quête
Où tout s'enfuit par la fenêtre ?

 

 

 

 

 

 

Fidélité

Un cœur a sauté dans l’arène

Le sang est d’or

Et le sable d’argent

Le sang tache le sable

Et le sable boit le sang

C’est la fidélité

Mais le vermeil du sang s’est craquelé

Le soleil luit si bas sur nos têtes

Et le vent a emporté le sang

Qui s’accroche aux derniers grains de sable

La nuit, le silence et la lune

Hante cette marée noire

Le lendemain

D’une corrida

Sans mort

 

 

Fin

Je n’ai plus l’éternité devant moi

La fin approche à grands pas

Elle ouvre sa gueule béante

Et fait ses yeux enjôleurs

 

Je ne veux pas me laisser faire !

Mais comment lutter sérieusement

Contre le lot de tout un chacun

 

Certes, il me reste de nombreux jours

Et autant de nuits solitaires

Où je pourrai encore dire

Tout ce qui me vient à l’esprit

 

Mais je sens la mélasse venir

Ma course se ralentit

Elle tourne autour du pot

Et souvent ma pensée

S’ouvre à d’autres horizons

Là où il n’y a plus de différences

            Ente le réel et l’imaginaire

 

Et ce vide immense, sans fin

Couvre de son ombre velue

Les désirs qui s’échappent

 

Partez au loin, je vous rattraperai

Mes petits moineaux chauds

Et nous irons nous perdre

Dans l’obscurité et la froideur

D’une nouvelle vie, inconnue

Dont on ne sait rien

Mais dont on espère tout

 

Oui, l’éternité est morte

Il faut se dépêcher de remplir

Ce pour quoi nous avons été créés

Différent pour chaque homme

Maintenant que j’ai découvert

L’absolue solitude, tranchante

Qu’entraîne cette exigence

Je couvre d’écriture et d’interjections

Les pages blanches et vierges

Qui sont devenues

Ma robe de marié

Pour l’éternité

 

 

Voir si pas dans Réminiscences

Fleur

L’enfant regardait la fleur tristement, en soupirant,

Et la fleur qui était coquette, mais qui avait bon cœur,

Demanda à l’enfant les raisons de ses gémissements :

« Ce matin, on m’a pris mon ours, petite fleur,

Dit l’enfant. C’était mon ami, il me comprenait ;

Il me regardait, je le regardais, nous étions heureux.

Maintenant, je n’aurai plus rien à regarder, jamais.

Toi aussi, tu es jolie. Tu n’es pas comme eux,

Mais je ne t’aime pas encore, alors je suis triste.

À mon ours, je pouvais tout lui dire.

Il me croyait. Je voulais être artiste

Pour lui peindre une maison, lui donner un empire.

J’aurai attrapé la lune un soir d’été

Et l’aurai mise dans son royaume, pour jouer.

Maintenant à quoi me servirait une lune détachée,

Si je n’ai personne à qui la donner ».

 

« Moi je la voudrais bien si tu me la donnais,

Répondit la fleur en rougissant de tous ses pétales,

Tu serais mon ami et tu me regarderais

Quand je m’épanouis dans l’aube matinale ».

 

Et l’enfant, quand vint l’été, attrapa la lune

Et oublia l’ours en apprenant à aimer la fleur.

 

 

 

 

 

Folie

J’ai deux cornes, il en a trois

Qu’ai-je à faire de cet homme

Qui pirouette chaque jour

Au spectacle des éléphants

 

La nouvelle bohème arrive

Elle est pleine de sarcasmes

Et survole habilement les trous

Où s’épanchent les petits noirs

 

Partie un matin d’avril sans un fil

Elle découvrit son fils dans la rue

Pêchant une sardine aux pieds

Des touristes ébahis et gogos

 

Lui resta de marbre, solitaire

Pris dans la glaise chaude

Les mains ruisselantes de baisers

Et le cœur large comme un camion

 

Où donc courraient-ils tous deux ?

Restez avec nous pour rire encore

Des vers mirifiques mangés de papier

Qui tombent  des échafaudages

 

Nuit… La poubelle passe devant nous

Où va-t-elle donc, cette chérie ?

Court-elle après l’azur et la paille

Qui encombrent les pas de porte ?

 

Jour… L’orage est passé, vert

Comme le gnome du divan

Qui décide de rompre ses fiançailles

Et de boire la ciguë au goût de fraises

 

Midi… Rien ne nous oblige

A prédire la vertu et la pétulance

Court au plus profond de toi-même

Regarde l’obscure dans ton giron

Minuit… tout est là, immobile

Au sein de la ville perdue

Dans le grain de sable

Et l’immensité des tours

 

Le fini n’a plus la force

De saisir sa chance

L’infini est là, hirsute

Et prend la main

 

Le vide ne remplit pas les pleins

L’absence ne remplace pas la vie

Qui s’en va au creux de l’ignorance

Et poursuit sa quête fatale

 

Est-il possible qu’un plus un

Ne soit pas un résultat

Mais une question essentielle

Pour atteindre la connaissance ?

 

Je ne sais plus rien, ni le vent

Ni la mer, ni les verts pâturages

Mes yeux sont tombés, mûrs

A côté de mes chausses fermées

 

Merci mon Dieu pour cette détente

Qui ne signifie rien que la joie

De parler pour ne rien dire

Et de chanter l’ivresse du pouvoir

Folie 1

Cette nuit lui vint une idée farfelue. Comment faire côtoyer l’ensemble de règles concrètes et rationnelles devant régir la production poétique avec la réflexion esthétique c’est-à-dire la perception de la beauté ? C’est toute l’évolution poétique des XVIIIème et XIXème siècles. En effet, soit le poète met l’accent sur la règle et avant tout sur la rime, soit il écrit en vers libre et recherche les images plutôt que la forme. Comme il laissait encore errer sa pensée, et c’était bien normal en raison de l’heure, lui vint cette idée stupide : la rime est toujours à la fin de deux ou plusieurs vers, pourquoi n’y a-t-il pas de rime en début de vers ? Serait-ce plus choquant d’établir la musique des mots d’emblée plutôt que de la noyer dans le brouhaha de l’expression ? En musique, le plus souvent, la mélodie est exprimée de prime abord, puis modifiée au fur et à mesure du développement du génie du compositeur. Elle est courte, simple et donne la mesure de celui-ci.

Alors, essayons-nous à ces rimes à l’envers ! Il note d’abord que c’est plus simple à faire : lorsque la rime ne vient pas, il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour trouver de nombreux mots qui commence par les mêmes sons : ainsi le mot abeille, poétique en soi, rimerait avec abécédaire, aberrance ou même abêtissant. L’image créée par la conjonction des deux termes manque certes d’attrait, mais on peut trouver mieux : loup, louvoyer, loufoque, louper, louer, louange, loupe, etc. En tentant de vérifier cette évidence de rime à l’envers, il en vint à chercher une strophe.

Il lui apparut aussitôt que ce n’était pas aussi simple que cela, parce que la plupart des phrases commence par un article : un, le, la, des, etc. Leur suppression laisse une impression bizarre sur la langue, comme un petit caillou dans un plat de lentilles. Il est certes possible de commencer par un verbe et d’en faire des injonctions telles que sautez… chantez…, mais cela limite déjà singulièrement l’usage de la langue française. Il aussi possible de commencer par un adjectif : lumineux était le soleil du matin. C’est une forme poétique assez courante, alors pourquoi pas ? On peut même aborder un vers par un nom : Crépuscule combien de poètes exploitent ton nom ! Mais tous ces subterfuges ne sont que des tromperies de langage. Comment parler d’images évocatrices en n’utilisant que ces formes désuètes ?

 

Pacte tenu un jour

Pactole assuré toujours !

Ah oui ! C’est une forme de langage qui convient bien au proverbe. Le vers frappe, mais s’agit-il d’une image poétique ? C’est moins sûr.

Il est encore possible de compliquer un peu cette réflexion. Une rime au début et à la fin d’un vers. Cela nécessite une gymnastique plus périlleuse, mais combien plus captivante :

 

Glauque est l’océan

Global le mécréant

Mais on reste dans le proverbe maquillé ou dans l’injonction désordonnée.

 

-dessus, il endossa le vêtement du sommeil

Lapidaire, il s’endormit en rêvant à l’abeille

 

Folie 2

A porto, les Portugais sont gais. Ils allument des bougies dans leur tête, sourient au cosmos et partent nus vers les champs de fleurs. Ils s’enivrent de leurs odeurs sacrées, se roulant dans le foin, embrassant qui ils veulent. Les plus habiles à ce jeu sont les Portugaises. Elles courent de l’un à l’autre, leur minois épanoui, la bouche ouverte sur leurs dents acérées et empoignent les garçons comme des sacs de ciment.

Dans la journée, rien n’apparaît de ces ripailles insolites. Elles travaillent à la maison, entretiennent leur chez elle, jettent un œil à la rue, mais jamais ne sortent sur la chaussée et dansent le Fandango. Au crépuscule, les Portugaises deviennent des loups. Leurs yeux brillent dans l’obscurité et les lucioles courent vers la plage. Elles retirent leurs chaussures, ne gardent que leur chemisier et une jupe légère, puis, doucement, commencent à tourner en rond, les bras levés. C’est une offrande lente à l’obscurité qui tombe. Elles contournent les jeunes hommes d’un pied léger, le regard conquérant, la chevelure en désordre, et se couvrent d’une mince rodée de transpiration qui naît d’elle-même une fois arrivées sur la plage. Leurs aisselles dégagent de lourdes senteurs, leurs jambes s’agitent peu à peu. L’une d’elles se met à chanter d’une voix de basse, doucement, tendrement, comme l’appel d’un moineau sur la gouttière. Elles se regardent, se sourient et se rassemblent sans bruit, sans ordre, instinctivement, comme mues par un ressort interne.

L’une d’elles, la plus hardie, lève les bras et les autres de même. Elle tourne sur elle-même, et les autres de même. Elle esquisse un pas de danse, et les autres de même. La chanteuse chante alors d’une voix claire, elle conte les nuits écrasantes de chaleur, les draps qui collent aux jambes, la gorge sèche, le désir enseveli dans la chambre et la lune qui, au dehors, leur échauffe le corps. Soudain, la danse commence, d’un seul mouvement, en parfaite harmonie. Elles tournent sur elles-mêmes et répètent les mêmes pas de danse en un piétinement endiablé qui les rend roses d’excitation. La bouche ouverte, le visage exalté, la chevelure en désordre, elles se mettent à chanter ensemble, d’une seule voix grave, emplie d’élans incontrôlés, le regard perdu, les mains tendues vers l’unique. Mais il n’est pas là.

Elles se tournent alors vers la mer, vers la vague qui vient caresser leurs pieds. Cela les rafraîchit, elles accélèrent le rythme, tapant dans leurs mains, frappant du pied, poussant de petites exclamations rauques. La mousse blanche de l’eau s’agite, les couvre de pellicules foncées, puis alourdit leurs jupes qui se collent aux cuisses et mettent en valeur leur déhanchement. D’un seul geste simultané, elles en dégrafent la taille et laissent tomber le morceau de tissu qui baigne dans l’écume et s’éloigne vers le large. La danse devient folie, elles piétinent sur place, prises de tremblements saccadés, certaines commencent à hurler dans leur chant à la terre féconde, d’autres pleurent tendrement, sans un cri, les yeux baignés d’eau de mer. Elles s’enfoncent dans le miroir brillant jusqu’à la taille, mais leur souplesse et leur jeunesse les rend agiles. Elles se sourient, se prennent la main, se serrent entre elles à certains moments, puis s’écartent brusquement, progressant plus avant vers l’océan qui s’ouvre joyeusement, leur préparant une place privilégiée. L’excitation est à son comble, elles ne se rendent compte de rien, toutes à leur affaire. L’eau atteint le menton, elles boivent de grandes gorgées de mer, hoquetant, agitant les bras.

Et bientôt on ne voit plus que ces mains qui s’agitent hors de la surface, puis disparaissent dans l’écume. Encore quelques instants de mousse blanchâtre, puis plus rien. La nuit est là.

Les garçons rentrent chez eux sans un mot. Cette nuit, ils rêveront de ces silhouettes dansant sous la lune et se donnant à l’océan, nues de plaisir anticipé.

 

 

Franchise

Rien ne nous empêche d’être grands

Seul l’attendrissement pour nous-mêmes

Nous conduit à l’abandon...

Alors le cœur part à la dérive

Il flotte sur les eaux de l’incertitude

Du désespoir et de la solitude...

Pourtant nous nous maintenons encore

Droits et secs comme une branche morte

Regardant au loin vers l’horizon

Cet au-delà de nous-mêmes

Qui flotte sur les mers et court dans le vent

Et tous nos espoirs se portent sur lui...

Où va-t-il ? Que présage-t-il ?

Nous ne le savons, mais peu importe

Seul le regard franc des cœurs

Peut combattre l’errance de l’âme

 

 

 

 

Funambule

 Imagination, image inhalation…

Quel flot de mots et de sons,

Quel débordement de couleurs,

Quelles odeurs absurdes, mais délicieuses.

 

Je suis baignée de tentacules

Qui me chatouillent à l’envers

Et m’encourage dans mon innocence.

Je cherche d’autres procédés

Pour dire mon incompétence.

 

Amis, rien ne me vient à l’esprit,

Hormis cette poêle à frire verte.

Alors je prépare une omelette

Aux œufs frais encombrés d’herbes

Pour régaler les invités rares

Au festin de la comédie humaine.

 

Merci à vous qui êtes venus,

Revêtus de chemises molles

Et de pantalons de cuir souple,

Pour admirer le funambule

Dans son numéro imprévisible

Et sa médiocre réplique.

Oui, rien ne vous y obligeait.

Vous courriez dans vos intentions,

Vous pêchiez les mots au rebus

Et recomposiez les lettres

De mille envolées non lyriques.

 

C’est un grand jour,

Celui du retour de l’imagination.

Il apporte un peu de délire

Aux nuits somnolentes et tristes

Des artistes défraichis et somnambules

Qui pour se soutenir

Boivent plus que de raison

Un vin lourd et capiteux

Qui signe la défaite de leur art.

 

Merci à vous qui m’avez soutenu

Au cours de cette veille nocturne

Pour repartir au matin

Dans les brumes colorées

D’un nouveau jour sans surprise.

 

 

Glaçon

La main froide de l’hiver saisit les humains

Les garçons sourient, courant avec un glaçon

Après les filles lambinant sur le chemin

Derrière l’école, hurlant sans façon

 

Ils laissent couler un peu d’eau sur la pente

Improvisent hardiment une patinoire

Et y convient leurs camarades pimpantes

Qui n’osent refuser sous peine de déchoir

 

Viens le moment où le froid rapproche les corps

On se trouve une partenaire en accord

Pour survivre, même vivre, dans son cocon

 

Ne laisse pas s’enfuir l’hiver de tes quinze ans

Et que la gelée invite l’imprévoyant

A se réfugier au-delà du balcon

 

 

Grains de sable

Quelques grains de sable dans une encoignure

Où s’attarde un filet de lumière

Parvenu par des voies détournées

À soulager leur solitude honteuse

 

Quelques cris d’enfants étonnés

Qui font gémir le balcon rouillé

D’où suintent des larmes de vieillesse

 

Également, et c’est nécessaire

L’ombre rafraichissante des ormes

Où se perd le savoir des couleurs

La plainte languissante d’un volet

Qui se ferme sur les yeux d’une femme

Encore frissonnante des caresses de l’air

 

Suffisent au voyageur attardé

Qui n’a pas encore trouvé de gite

 

Il errera durant la nuit claire

Attentif aux frémissements des sons

Jusqu’à ce que l’aube dévoile avec prudence

Ses longs filaments à l’horizon

Et que de nouveau crissent les graviers

Sous les pas fatigués de l’absent

 

 

 

 

 

c

La grande nuit

La grande nuit approche

Dans ces derniers instants

Au soir d’une vie bien remplie

Tu t’interroges : qu’en ai-je fait ?

Tu fouilles en ta mémoire perdue

 

En premier lieu la caresse

Celle des mains sur le piano

Celle de l’air au printemps

Celle du pinceau sur la toile

Et surtout celle de l’aimée

Une caresse d’huile parfumée

Sur ton corps de fantôme

 

En second lieu l’imaginaire

Tels les rêves d’écrivains

Qui projettent leurs passions

Sur les battements de ton cœur

Tels aussi le souffle créateur

Qui montent du puit de l’être

Et crie au monde sa vision

Je ne suis rien et c’est là

Dans cet instant de vide

Que je suis le plus pleinement

 

En troisième lieu l’action

Moment précaire, à saisir :

Ne tarde pas, il part cet instant

Et fuit ton être immobile

Trompe-toi, mais agis

Ne renonce pas à l’engagement

Tu en porteras les conséquences

Mais tu n’auras pas de regrets

Soigne le geste précis

Jusqu’à la perfection

Répète sans relâche

L’exercice qui te sortira

D’une indolence à fuir

Et évade-toi un jour

Sans pouvoir le prévoir

Dans la beauté limpide

Du geste parfait

Qui te rend transparent

 

En dernier lieu, ce double

Qui grandit en toi

Imperceptiblement

Image de ton idéal

Accomplissement d’homme

Vertu découverte

Un jour de spleen

Et recherchée sans cesse

Souvent perdue

Parfois même oubliée

Puis revenue au cœur

De ton être rêvé

Lumière éblouissante

Éclairant l’horizon

 

La nuit est tombée

Plus rien ne te retient

L’attente mortelle

Sauvagement t’embrasse

Elle guette la lueur inconnue

De l’aurore mystique

Où tu gagneras ce double

Et ne deviendras qu’un

Celui que tu as construit

Tout au long de ta vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrit le 7 mai 2017

 

 

Grisaille

Le temps s’est arrêté, ce matin tout est gris.

Étonnant de couleur fade, le royaume

Quotidien est parti, tel un vieillard aigri.

Quel brouillard encalmine ce vaisseau fantôme ?

 

Referme tes paupières ! Bouche tes oreilles !

Ouvre tes bras à l’air tiède et sans odeur,

Secoue la couverture pesante du sommeil

Et trempe tes doigts dans l’inutile froideur !

 

Dors encore ma belle, emplis ta virginité

De cette mémorable vacuité.

Cours vers le fleuve immobile et béant.

 

Un jour de plus ou de moins, est-ce possible ?

Dans la grisaille du temps admissible,

Tout vous attire vers un éternel néant.

 

 

Guerre des mots

Ahiyaoua ! Ahiyaoua !

Ils se défient en onomatopées

Les unes sont connues, tellement

Qu’il est vrai, elles ne sont plus entendues

D’autres sont des inventions

Germées tout droit de l’exaltation

En réplique à une interjection

 

L’enfance rêve de nouveaux mots

Pour paver la marche vers la gloire

Ils sortent du chapeau envoûté

En cris d’apprenti sorcier

 

Hikedong, hikedong, le héros

Courant aux bords de l’univers

S’en est allé et s’est perdu

Dans la mer des lettres

Un plouf retentissant, mais muet

Visible à mille lieux comme un feu

 

Aussi le plus souvent possible

Les apocopes deviennent légions

Ils colocent dans la bizarrerie

Tels les paons en majesté

Sous la surveillance des profs

 

L’acronyme fait la sourde oreille

Les garçons sont sensibles à la Nasa

Les filles se voient dans une belle auto

Mais tous devant le Manneken-Pis

sont mdr quoi qu’il arrive

 

Quant aux sigles, réservés aux adultes

Ils commencent à fleurir à la cité U

Ils s’épanouissent dans les NTIC

Et les BD regorgent de lettres sans suite

Que l’enfant attentif et studieux

Cherche en vain dans le dictionnaire

 

Oui, c’est la foire du trône des mots

Une gélatine odorante aux oreilles

Que l’on brasse à pleines mains

Et que l’on s’envoie à la figure

Pour le plus grand plaisir des sourds

 

 

 

Haïku 1

« Un haïkiste a le désir de retenir ce qui fuit, de ne pas laisser échapper ce qui passe. Désir surtout de manifester son assentiment  à tout ce qui survient : à tout ce qui bonnement est. Un haïku, c’est simplement ce qui arrive en tel lieu, à tel moment. » (Fourmis sans ombre, le livre du haïku, Anthologie-promenade par Maurice Coyaud, Libretto,1978)

 

 

Lever de soleil, il est cinq heures. J’émerge de la houle des draps. Je me lève, ferme la porte de la chambre et regarde au dehors.

Le haïku surgit :

 

 

 

Regard rosé de l’aurore

L’ombre se noie entre les immeubles

Comment les empêcher de tomber ?

 

 

Haïku 2

 

Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) D'une sensation qui peut être une expérience unique et, éventuellement, donner naissance à un texte élaboré recréant un certain univers, le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art.

 (André Duhaime, from :http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html)

 

 

 

 

 

Glace de l’été

Dans l’eau, au petit matin, gelé

Vous courrez. Chauffe-moi

 

 

 

Haïku 3

Matin, bleu divin
Voler entre les poubelles
Arriver, béat

 

 

Haïku 4

La lune plate

Embrase le lit...

Mort subite

 

 

Haïku 5

De retour chez toi
Le noir absolu
Elle ouvre. Éblouissement

 

 

 

 

 

Noirs et blancs, l'éblouissement des mots éclaire l'âme qui erre en toi !

 

 

Harmonie

 L'harmonie est un horizon lisse
Dans lequel, malgré les aspérités,
Tout semble logique et à sa place.

 

 

 

 

 

Et cette logique intuitive
Emprunte les routes du cœur
Sans qu'il soit besoin d'explications.
L'harmonie est, alors tu es !

 

 

Haute tension

Dans le désert vert de la terre

Se dresse une silhouette macabre,

Croix aux os décharnés,

D’une  ligne à haute tension.

Ses bras étendus

Laissent sur le sol

L’ombre de ses doigts

Qui tiennent, ô fragile poids,

Les rênes de la civilisation.

 

 

 

 

 

 

Hiver

Entrée dans l’eau glacée du vestibule

Pépiement lumineux du noir charbon

Avant que la lumière ne soit faite

Sur la montée d’escalier vertigineuse

 

Rien ne vient…

                      La congélation verte

Du billard immobilisé sur ses quatre pieds

Le salon rouge comme un poisson

Au-delà le gouffre des casseroles

Qui tintent d’aigreur pétrifiée

Enfin, la porte du néant, jardin olivâtre

Sans poignée…

 

Retournement de l’être

Les yeux vers le cerveau opaque

Je contemple cette image absconse

Enroulé sur moi-même

Bras et mains en extase

Jambes et pieds cramponnés

Dispersé, le sang se meut en serpent câlin

Qui relie les grains d’être

En étranges colliers d’alignements

Je passe de l’un à l’autre, sans sauter

Guidé par le fil des pensées noires

 

Plongeon dans l’absence

Saut dans l’irréalité caressante

Qui frissonne dangereusement

Entre les cils entrouverts

Qui ne veulent voir au-delà

De la froidure impalpable

Du crabe aux yeux fixes et glauques

 

Dieu, pourquoi la vie se pare-t-elle

D’autant de sens pour l’inconnu ?

 

 

 

Image

Ce n’est parfois qu’un grain de poussière

Mais ce peut être l’aveuglement

Ou même le refus de voir et constater

Alors on laisse l’image fuir

Et on l’empêche de gigoter dans le cerveau

Elle revient cependant, forte et vivace

S’insinue derrière l’entendement

Et bouleverse subitement la compréhension

Naît alors la confusion et la dérision…

Oui, c’est bien lui ou elle, pourquoi ?

 

 

Ile de Ré

Île de Ré île dorée, île leurrée
Chahutée par les vagues de l’opprobre
Elle valse entre ses rêves et dérive sans vergogne
Rien ne nous fera oublier ces étés mérités
Ni la raison ni le souvenir des coques s’entrechoquant
Ni même les cris des maraîchers sur les marchés
La marée monte et descend à satiété
Vous emprisonnant dans sa ronde infernale
Qui joue à cloche-pied entre le jour et la nuit
Terrassée de chaleur, elle agite ses pieds rocheux
Et les crabes divergent sur ses doigts de pied
Tel un doigt levé, son phare à la face rouge
Montre aux passants le lieu de trépas du soleil
 Et dans cette symphonie de la lumière et de l’eau
Nous contemplons émerveillés, la fin des temps
L’évanouissement des airs et des mers
Dans le trou blanc dévoilé par le doigt de Dieu
L’île ne s’empêtre pas des apparences
Elle fait peau neuve et se rit d’elle-même
La verdeur des rayons l’entoure d’une protection
Qui en fait un refuge qu’on ne peut signaler
Du haut du pont, on contemple ce nid
Dont on nous dit l’écrasement des jours d’été

 

 

 

imprécateur

 Il est des gens pour qui rien ne va

Il est des gens qui ne vont nulle part

Il est des gens qui ne s’arrêtent jamais

Toujours en mouvement, toujours tourmentés

 

Comment leur dire la mouche qui vole,

L’oiseau qui pleure en gazouillant,

Le chat qui miaule dans la chambre

L’enfant qui dort les bras ouverts

La femme au chapeau de plumes

Et l’attitude du penseur solitaire

 

Il est des gens qui ignorent les saisons

Ne voient pas dans le froid du matin

La magie enracinée de la vie

Ne comprennent pas non plus

L’espérance d’un cœur vide

Ou même la vacuité de la faim

 

Il est des gens qui n’ont que la parole

Pour proclamer leur désaccord

Et qui toujours s’enferment

Dans un bocal de rancœur

Pour finir seul un jour d’orage

Dans la poubelle de l’imprécation

 

 

L’inconnue

Elle réfléchit, mais elle sait se moquer d’elle-même.

Elle n’a pas la beauté grecque, mais elle a un charme fou.

Lorsqu’elle sourit, son cœur s’entrouvre.

Elle ne se livre pas, mais se fait connaître.

Elle a fait mille choses et très sérieusement.

Elle est si naturelle qu’elle vous rend libre.

Elle voyage réellement mais combien mieux en pensée.

Elle mêle la vraie vie et l’existence imaginaire

Et l’on ne sait si elle se trouve au recto ou au verso.

Elle s’évadera un jour des pages de son livre

Pour flotter dans l’azur, imperturbable et passionnée.

Elle attend tout de la destinée, mais elle a déjà tout,

Sauf, sans doute, ce double d’elle-même

Dans lequel elle pourra se mouler.

 

Elle est française, bien sûr, et…

Parisienne évidemment !

 

 

Inconscience

Silence pesant dans l’œuf de la personne.

Ne cherche pas à voir l’ombre tatillonne,

Surtout ne casse pas cette protection.

Que le globe oculaire stagne en création !

 

Le paysage caresse cet horizon.

Etrange est la ligne de conjugaison

Où se mêlent lassitude et patience,

Un trouble bouillon d’absence de conscience.

 

Maintenant, casse cette maigre protection !

Dévoile-toi, vierge de toute filiation,

Pour courir sans fin dans la lande convoitée !

 

Tu es de pierre et de sang, malveillant

Jusqu’au creux de ton personnage ignorant

Qui n’ose chevaucher ce nuage ouaté…

 

 

 

Incroyable

Incroyable ! Rage et compulsion
Je suis défait, englouti, perdu
Tout se ligue contre moi
J’ai mal partout dans ma tête
Plus rien ne va plus !
J’ai perdu ma tranquille sérénité
Il n’y a plus rien de l’homme
Enchanté, dansant sur le fil
Je suis lourd et pataud
Mes idées tournent au ralenti
Comme prises dans la glue
Et mes émois ne m’intéressent plus
Calme plat sur les émotions
Viens me toucher
Je ne te sentirai même pas
La machine ne tourne plus
Elle est en panne
La dernière bouffée de vapeur
S’est échappée de ses tuyaux
Et s’est perdue dans l’azur
Comme un pet dans l’atmosphère
Dieu, quel inconfort
Revenir à l’insatisfaction
Redonner à l’inconsistance
Son humeur et ses tremblements
Pour, en retour
Ne recevoir que les larmes
Et la mortelle désespérance
De jours fades et sans étincelle

 

Ah ! Un éclair, une lueur vive
Un pincement des entrailles
Et me voici ragaillardi
Je vole, je plane, je looping
Le cœur en écharde
Encore un jour de voyage
Dans la vaste plaine
D’un cerveau vide
Quelle est bonne
Cette fuite des idées
Quel régal que cette absence
De vagabondage de l’esprit
Et de fixation sur l’aridité
D’une solution à trouver

 

Envole-toi, et plane
Jusqu’au bout du monde
Là où rien ne limite
Ta liberté de croire
La vapeur siffle à nouveau
Dans le cornet des chimères

 

 

<

Instant

Ne fixer qu’une tête d’épingle

Oubliez votre environnement

Ne regarder qu’en vous

Sentez en vous l’avenir qui monte

Où vais-je ? où m’emmènes-tu ?

Et je suis là, assis, en observation

Sans bouger, sans penser

Respirant pour survivre petitement

Le monde va et vient, en mouvement

Mais je suis là, seul, unique

Pauvre de moi ! Le monde passe

Les gens s’en vont

Et je suis seul, toujours

Regarde ce point, dépasse-le

Plus rien ne sera là

Même pas moi, ni toi…