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27/01/2018

Le nombre manquant (34)

S’adressant à Claire, il poursuivit :

– Je vais, moi, vous expliquer les raisons de ce changement de dénomination. Pendant longtemps, le zéro n’existait pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que le zéro n’est qu’un caractère permettant d’écrire les chiffres supérieurs à neuf de manière particulièrement aisée jusqu’à l’infini. En tant que chiffre, comme il ne désigne pas l’existence d’une chose ou d’une personne, il n’existe pas. À quoi servirait de compter ce qui n’existe pas. C’est une absurdité ! On ne peut compter logiquement qu’à partir de un, c’est-à-dire une unité représentant une chose ou une personne qui n’est pas divisible. C’est un point de vue tout ce qu’il y a de plus naturel : le zéro n’est qu’un caractère permettant de développer de manière simple la numération au-delà de neuf et il n’est rien de plus ! Ceci est d’autant plus vrai qu’il est impossible de dire il n’y a rien si l’on ne sait pas qu’il n’y a rien. Dans le monde matériel, le rien n’existe pas. Les moindres recoins du tout contiennent bien quelque chose, ne serait-ce qu’un rien qui déjà constitue un quelque chose que l’on appelle un, même si on ne veut pas se l’avouer. L’univers ne peut contenir le rien, car il est parce qu’il y a quelque chose. L’univers est un plein infini qui ignore le rien et qui ne peut même le concevoir.

Claire se sentit soudain submergée par ces paroles qu’elle ne parvenait plus à comprendre. Le professeur Mariani parlait d’une voix de fausset, cherchant plus à convaincre qu’à démontrer. Les membres de sa confrérie se taisaient, l’air consterné. Ce ne devait pas être la première fois qu’il faisait une telle sortie et les quelques coups d’œil échangés entre eux montraient à l’évidence qu’ils ne savaient comment dépasser ce point de désaccord.

– Maître, je conteste votre point de vue, reprit la femme ayant parlé en premier. Si le mot rien existe, c’est bien parce qu’il désigne quelque chose, comme le chiffre zéro. Si l’on vous demande s’il y a quelque chose dans une pièce et qu’il n’y a rien, il y a bien zéro chose.

– C’est absurde. Certes, il n’y a rien dans la pièce, mais la pièce existe, elle. Il y a donc quelque chose, un Un ne contenant rien, mais tout de même un quelque chose, c’est-à-dire le Un. Dès l’instant où l’on imagine même le rien, on l’imagine à l’intérieur ou à l’extérieur de quelque chose, au minimum d’un Un qui est une réalité matérielle. Il peut ne pas y avoir de contenu, mais il y a toujours un contenant. Il peut également y avoir un contenant qui engloberait tout, mais ce contenant est infini et n’a pas de limites. Alors que l’on parle de rien, que l’on parle de zéro en tant que caractère permettant la numération des nombres jusqu’à l’infini, mais pas de zéro en tant que chiffre. Le zéro n’existe pas dans le monde matériel, il peut n’y avoir rien, mais il y a toujours un Un qui contient ce rien.

L’assistance semblait quelque peu médusée. Elle écoutait cette confrontation entre les idées avec respect, mais réticence. Il lui semblait que quelque chose clochait, mais elle était incapable de définir de quoi il s’agissait. Lorsque quelqu’un se leva pour dire d’une voix égale :

– Ce dialogue me rappelle l’opposition existant entre Georg Cantor et son opposant permanent, mais non déclaré, Léopold Kronecker à propos, en particulier, de l’énigme dite de l’ensemble vide. Énigme en effet, car à partir de rien est engendré le Un.

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