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27/11/2017

L'homme sans ombre (36)

Plongé en lui-même, Mathis regarde son personnage. Il se perçoit tel qu’il est et non tel qu’il croit être. Il observe l’être impulsif et dissimulateur qu’il peut devenir à certains moments. Que veut-il ? Il ne sait plus. Faire grandir en lui le tulkou et faire briller l’école de méditation qu’il a créée ? Rassembler de nombreux disciples et recevoir leurs hommages ininterrompus ? Il comprend soudainement la vanité de ce destin : les cérémonies interminables où il doit s’imposer une dignité qui n’existe pas en lui, les heures passées en lotus pour paraître et être admiré, la pauvreté d’une vie réelle, bien à lui, qu’il ne peut développer par peur d’être démasqué.

Plus profondément, Mathis entrevoit les désordres de ses pratiques de méditation : la pratique du calme mental, appelé Chiné au Tibet, où l’on place l'esprit dans un état de vigilance, sans distraction, ouvert à lui-même tel qu'il se présente, sans tension. Il saisit ses erreurs conduisant à un état de frustration et de culpabilisation inutiles : sa « crainte des pensées, son irritation ou son inquiétude de leur apparition, sa croyance que l'absence de pensées est une bonne chose en soi. Lorsqu'il médite, le plus grand empêchement vient véritablement des productions mentales surajoutées, des commentaires sur soi-même et des préconceptions[1]. »  Alors il tente la pratique de « Lhaktong » qui conduit à la vision supérieure : exploration du corps comme support de méditation, examen de la nature qui parfois l’a conduit à un nihilisme exagéré, observation de l’esprit qui met en évidence que celui-ci n’est qu’une continuité d’instants.

Il découvre brutalement que toute sa recherche mystique ne porte que sur la connaissance. Certes, une connaissance supérieure à la connaissance rationnelle des chercheurs en cosmologie, mathématiciens et physiciens, une connaissance du domaine du fonctionnement de l’esprit, mais dont l’objet a pour but la croissance du moi et non l’expérience de la vacuité du soi. La seule connaissance de l’amour qu’il ait est son attachement à Noémie. Il n’a expérimenté que l’amour humain et la connaissance mystique. Il ne sait rien de la connaissance savante des hommes et de l’amour mystique des chercheurs de Dieu.

Un intense découragement le saisit. Aurait-il raté sa vie, poursuivi une chimère, développé des pouvoirs plus ou moins occultes sans aucun bénéfice réel ? Il essaie de se souvenir comment s’est passé le choix des envoyés du monastère pour désigner le Toulkou. Oui, certes, il avait « reconnu » certains objets qui appartenaient à l’ancien rimpoché. Il les avait désignés sans peine, mais pourquoi ? Il ne savait pas. Pas d’hésitation, mais pas de certitudes non plus. Il avait fait plaisir à ces gens, mais sans comprendre les enjeux que cela représentait. Il était fier d’être la cible de tous les regards, des sous-entendus que cela impliquait, de l’attention de l’ensemble du monastère à ce qu’il faisait ou disait. Il tint son rôle sans peine, mais qu’était-il, lui, derrière son personnage ? Il a grandi en prenant garde à ce que pourraient penser les gens, ce qu’ils pourraient dire, ce qu’ils pourraient ressentir. Il s’est coulé dans le personnage d’un Toulkou et il l’a tellement bien joué qu’il ne voyait pas ce qu’il aurait pu être d’autre. Et pourtant, était-il satisfait ? Il est maintenant conscient de son manque de détachement intérieur, de son défaut d’intériorité réelle. Tout ce qu’il a fait s’effectuait dans le domaine de la connaissance et non de l’amour. Il était, il est encore le maître de pensée, mais il ne connait rien à l’amour, à ce qui lie les humains entre eux plus fort que l’intérêt quel qu’il soit.

 

[1] Bokar Rimpoché, La méditation, conseil aux débutants, Editions Claire lumière, 2007

 

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