Malade (12/12/2016)

Entrer dans la chambre d’un malade
C’est déjà être malade soi-même
L’un l’est véritablement, le pauvre
L’autre, le visiteur, se rend malade lui-même
Dès l’entrée, il se sait vulnérable
Il jette un dernier coup d’œil dehors
Avant de poser son regard sur le sujet
Ses traits sont-ils altérés ?
Sa main tremble-t-elle dans l’adversité ?
Rien ne transparaît apparemment
Pas la moindre faute de comportement
Mais toujours il guette le défaut
Ne pouvant s’empêcher de l’attendre
Alors il joue la comédie de l’espérance
Tout sourire, voir tout rire
Une décontraction désopilante
Avec un rien de compassion
Le geste large, la mèche en bataille
Il s’invente des propos hors de saison
Étire ses jambes en les croisant
S’essuie les yeux avec son mouchoir
Et dit sentencieusement : quelle chaleur !
Le malade n’ose dire qu’il est bien
Au chaud dans ce lit de douleur
Ne pouvant bouger, ni même respirer
Alors il sourit aimablement
À l’être qui lui fait face et le regarde
Avec, lui aussi, un rien de compassion
Le visiteur est surpris et lève le sourcil
Que diantre, se dit-il, est-ce lui
Ou moi qui se trouve si mal
Il ne sait plus et se contemple
Dans ce miroir du jeu mondain
L’œil embué, il desserre sa cravate
Il se sent réellement mal, sinon malade
Mais un mal étrange, qui colle à la peau
Comme un mauvais rêve, un soir de bringue
Ou encore un réveil d’une nuit sans sommeil
Il refait enfin surface et devient aimable
C’est-à-dire aimant, sourires et en verve  
Il enclenche la première, avec douceur
Comment vas-tu ? As-tu mal ? Es-tu bien mis ?
De petites phrases qui ne coûtent rien
Qui permettent de se mettre dans le bain
En immersion dans le brouillard de la maladie
Il cherche le mot juste et ne le trouve pas
Il rit lui-même de son manque d’aisance
Bredouille une phrase incompréhensible
La rend sensible par une caresse dans l’air
Se reprend et finit par entrer dans le bleu
D’échanges intimes et de souvenirs communs
Une sorte de lévitation qui prend la gorge
Qui l’élève gentiment sous les aisselles
Et le transporte sur le nuage de l’entente
Enfin, il redevient lui-même, dans ce moi
Qui court à la surface de la peau
Et rayonne à l’extérieur sans rien dévoiler
De ce qu’il cache en lui, derrière la frontière
De la bien-portance et du bien-être
Il ne peut s’empêcher de se comparer
À un infortuné malade imaginaire
Qui n’en peut plus de traîner sa carcasse
Devant d’autres plus miséreux que lui
Que fait-il ici, lui l’indolent d’un jour
Malade de voir un vrai malade
Jouant la comédie de l’osmose
Jusqu’au moment où n’en pouvant plus
Il annonce doucement qu’il se fait tard
Qu’il a encore beaucoup de chemin à parcourir
Qu’il doit acheter telle chose, avant de rentrer
Que sa voisine l’attend, que son chien doit sortir
Qu’il doit porter son linge à la laverie
Bref, mille prétextes et excuses imaginaires
Qui lui sortent de la bouche en flots continus
Il lui dit presque à Dieu, se rattrape
Il le revoit bientôt, dans une nouvelle visite
Tout aussi malencontreuse et feinte
Laissant une lueur d’espoir au malade
Qui n’en dit mot et sourit d’un air las
Oui, tu dois te reposer ! Mais qui parle à qui ?

©  Loup Francart

07:10 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poème, écriture, poésie, littérature |  Imprimer